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LE BATTEUR AU FLEAU

Il faut se reporter au moins cinquante ans en arrière pour voir se dresser entre deux tasseries de lourdes gerbes, la silhouette altière du batteur au fléau et pour entendre ces bruits rythmiques qui résonnaient harmonieusement au cœur de nos granges, aujourd’hui si muettes.

Après avoir, pendant plus de deux siècles, fait jaillir de l’épi le froment qui a assuré le pain de la nation, le fléau est devenu un instrument délaissé, victime du plus cruel oubli. C’est à peine s’il sert en quelques fermes pour le battage des pois, des fèves, du lin, aux mains de personnes inexpérimentées. . . qui risquent même de s’en assommer!

Le vrai batteur au fléau est un type qui sera bientôt disparu puisqu’il n’est plus représenté que par la génération des vieux, depuis les

sexagénaires jusqu’à ceux qui ont déjà un pied dans la tombe. Voilà pourquoi nous essaierons de fixer les principaux traits de ce personnage, pour ainsi dire historique, et de dégager de ses récits les leçons d’énergie qu’ils comportent pour les générations futures.

A la pointe du jour, avant même que le coq ait claironné le réveil, les batteurs aux fléaux sont debout. Guidés par la lueur pâlotte d’une lanterne à chandelle de suif, qui accentue encore la teinte dorée du grain, les travailleurs sont vite à l’œuvre. S’agrippant aux chevilles du gros poteau de soutien de la grange, une des jeunesses s’est aussitôt hissée sur la tasserie, pour débouler quelques gerbes. Un autre balaie l’aire, et un troisième délie les gerbes en ayant la précaution de dépouiller chaque lien de la petite couette de grain, dont il a été entouré à l’engerbage.

Les gerbes éventrées sont ensuite déployées perpendiculairement aux garde-grain contre lesquels s’appliquent les pieds des tiges. Cette

jonchée de grain constitue comme une javelle de six pouces d’épaisseur, s’étendant d’un bout à l’autre de la batterie, et dont les épis se font face à environ six pieds de distance. Une airée de grain étant ainsi prête, les fléaux se mettent en branle suivant un rythme impeccable. On bat à deux, à trois ou à quatre temps, suivant le nombre des batteurs; ou parfois encore, un seul homme accomplit le travail. Les batteurs qui se font face avancent et reculent, à tour de rôle, pendant que les battes des fléaux tournoient alternativement au-dessus des têtes et s’abattent sur le grain, qui jaillit comme des étincelles d’or. C’est un jeu gracieux qui demande beaucoup d’adresse.

Une fois qu’on a suffisamment battu le grain à sa face supérieure, on le retourne. Les tiges, soulevées sur le manche du fléau, pivottent sur les épis et décrivent un demi-cercle qui les ramène vers le centre de la batterie. Les deux rangées accolées les unes aux autres, par l’extrémité inférieure des tiges, subissent de

nouveau l’attaque des battes. C’est toujours dans le même rythme élégant que les fléaux s’abattent à qui mieux mieux sur les épis dont le contenu s’épuise vite.

Dépouillés de leurs grains, les épis opposent moins de résistance aux fléaux qui s’enfoncent plus avant et font, en frappant l’aire, un bruit plus profond, signe que le battage est complet à cet endroit.

A la fin, on ratisse la paille et on l’enlève de la batterie. De blé, ramassé en un tas, attend le vanneur.

Une nouvelle airée bientôt succède à la précédente et les fléaux se remettent en danse.

Il faut ajouter, pour être plus complet, que bien souvent au lieu d’être disposé en rangée simple, le grain l’était en rangée double, parallèle et plus mince. Des épis des deux rangées s’entrecroisaient et subissaient ensemble l’action du fléau. Da première rangée était ensuite renversée sur l’autre et le tout retourné ensuite de la façon indiquée antérieurement.

On comprend facilement que le battage au fléau qui s’exécutait en cadence et avec un pas mesuré ait développé une certaine aptitude à la danse chez nos pères. Du reste, quand le froid les mordait trop vivement aux pieds, les manieurs de fléaux mettaient leurs instruments de travail de côté, battaient les semelles en exécutant des sauts de danse parfois très artistiques.

— Quel était le salaire d’un batteur au fléau, demandai- je un jour à mon père?

— J’ai bien souvent entendu dire plar lle défunt père que des batteurs au fléau donnaient parfois leur travail pour leur nourriture pendant que d’autres recevaient pour tout partage un pain à la fin de la journée.

— Est-ce possible !

— Dans mon petit âge, je me souviens du père Toiniche qui battait toute la semaine pour un minot de blé. Le samedi soir son sac de blé en capuchon sur la tête, il gagnait le moulin à farine à pied. Il rapportait dans la nuit,

marchant parfois sur des chemins bien boulants, la farine qui devait assurer la subsistance de sa famille pour la semaine.

— On ne ferait pas ça aujourd’hui!

— On n’était pas toujours traité aux petits oignons dans ce temps-là surtout quand les récoltes avaient un peu manqué. Il y en avait qui mangeaient plus de pain de seigle que de pain de blé. . .

— Dans ce temps-là, continuait mon père, on ne se dorlottait pas comme aujourd’hui. Ceux qui commençaient à battre aux fléaux au petit jour pendant tout le carême ne prenaient qu’un morceau de pain sec de la grandeur de deux doigts pour leur déjeuner. Cela ne les empêchait pas de battre chacun une centaine de gerbes par jour, soit à peu près la récolte d'un arpent.”

Le battage au fléau mettait à contribution toutes les énergies et provoquait aussi des réunions sociales qui étaient un stimulant au travail. Tous les soirs les batteurs se réunis-

saient dans une maison du voisinage pour entendre des contes, faire des jeux de société, exécuter des sauts de danse, ou faire les yeux doux à la fille de la maison. . .

On se réconfortait par le souvenir des soirées passées, et par les espérances de soirées prochaines au cours des longs et rigoureux jours de battage.

— Ne battait-on pas au fléau la nuit parfois, demandai-je encore à mon père?

— Oui, l’automne, quand il fallait fréter une goélette de blé avant la fermeture de la navigation. Le travail pressait et l’on faisait une corvée. A cette époque on n’avait pas de chars pour monter ses produits à Québec. .

Il suffit de jeter un coup d’œil rétrospectif sur les occupations de nos pères, d’analyser leurs efforts autour de la production du blé pour comprendre que le pain fût en vénération. Je l’ai souvent entendu résonner à mon oreille, ce conseil touchant :

“ Mon petit garçon ne gaspille pas le pain du Bon Dieu qui nous a coûté tant de sueurs ” !

En face des moulins à vent, des trépigneuses et des machines à battre de nos jours, le batteur au fléau s’est modestement effacé. Que son souvenir du moins ne disparaisse pas de nos mémoires et que les vertus qu’il a pratiquées servent à fortifier nos courages.

Vieille faucille, vieux fléau, faites-nous connaître par l’usure laissée à vos manches, les généreux efforts de ceux qui nous ont précédés dans la carrière et dans l’édification du pain.

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