LES CLOCHES
Si impressionnant que soit le clocher par son aspect, il remue encore plus profondément l’âme quand il s’anime et met en branle sa sonnerie.
La cloche c’est la voix qui parle des deux à la terre; elle annonce ou célèbre dans une variété de rythmes que chacun connaît, les événements religieux et civils de la vie rurale. Et l’habitant sait qu’elle ne trompe point; il l’aime comme il aime sa glèbe et son ciel. N’estelle pas pour lui l’écho de la terre et le cantique du paradis?
Quand les cloches se taisent, en signe de deuil pour commémorer le sacrifice du Calvaire, il semble que toute la vie paroissiale soit suspendue et que les horloges boudent en se livrant à toutes sortes de dérèglements . . .
Les cloches se font joyeuses pour célébrer par des volées d’allégresse l’entrée dans le monde spirituel d’un nouveau-né.
Au premier son, les gens du voisinage proclament l’arrivée d’un autre “ petit mangeur de bouillie ”... et la durée de la sonnerie ne manque jamais de provoquer des commentaires sur la condition du parrain.
Si la voix des cloches accompagne jusqu’aux limites du village le nouveau chrétien, c’est que les largesses du parrain ont doublé l’ardeur du bedeau.
Au contraire, si le clocher est avare de ses sons, les malins ne manqueront pas de dire :
“ En v’ià un qu’on ne rendra pas sourd ! ”
Le clocher prend un air morne quand, pour annoncer un décès, il lance sur la campagne ses accents funèbres en quête de prières pour le défunt ou la défunte. . . Cette dernière ayant probablement besoin de moins d’assistance, la
plainte est moins longue : il n’y a pour elles que deux tintons au lieu de trois pour les hommes.
Les gémissements du clocher ne sont jamais stériles, et dans tous les foyers où ils sont entendus, la récitation du De Profundis fait suite à celle de l’Angélus.
Jusque sur les guérets fumants où leurs ombres s’allongent sans fin, les laboureurs s’arrêtent pour penser au mort. Chacun s’incline, et un murmure d’Ave remplit l’air que domine déjà la plainte du clocher.
“ C’est un tel qui est mort ”, disent les habitants avec un sens divinatoire précis ... Et déjà d’un champ à un autre, on s’interpelle pour louer les mérites et célébrer les vertus du défunt.
A la ville, qui pense aux morts, en dehors du cercle assez restreint des amis et des parents ?
Quelque matinales que soient les cloches pour l’Angélus du matin, elles ne prennent jamais
au lit le cultivateur vigilant. Et quand le jour s’éteint, avant que le ciel et la terre s’étoilent, l’Angélus monte doux et calme dans l’espace pour inviter à la prière, au repas et au repos; il est accueilli avec une ferveur discrète qui fait incliner les fronts et élever les esprits.
C’est l’heure de la grand’messe, toute la population est réunie à l’église. Il ne reste à la maison que les malades et ces dévouées mères ou jeunes filles qui à tour de rôle se sacrifient pour garder les enfants, maintenir la vie du foyer et préparer le bon dîner du dimanche. La porte est close par crainte des chemineaux.
Sur l’aile du vent les volées du carillon annoncent le “ Sanctus ” à la plaine et à la colline, et comme dit le poète :
“Mais voici que l’airain tinte dans le ciel rose. . Sanctus! Sanctus! Sanctus! La jeune fille pose Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet. . .
“Sanctus ! Sanctus !... Avant que la cloche se taise, Elle tombe à genoux, et, les bras sur sa chaise,
Elle incline la tête et dit son chapelet. (1)
( 1 ) Pamphile Lemay, “ Le Sanctus à la Maison.”
Ce que le mieux inspiré des poètes de la terre, Louis Mercier, chante plus délicieusement encore :
“Et, de loin, dans les champs, pareils A quelque foule qui se presse Inclinant leur front au soleil,
Les blés assistent à la messe.”
C’est encore la voix des cloches qui prend les devants quand Jésus-Hostie sort de son tabernacle pour être porté en viatique aux malades, aux infirmes ou aux mourants.
Ce ne sont plus alors les volées glorieuses des jours de processions, ni les appels éloquents de la messe, ni les invitations touchantes à la prière du mois de Marie, mais toujours c’est une mélodie qui reste douce à l’oreille de nos gens, une voix qui ne parle pas dans le désert '•