LE BEDEAU
Si modeste, si effacée qu’elle semble être dans la pénombre de l’autel, pendant les offices, la silhouette du bedeau se détache cependant avec relief du tableau des événements qui constituent la vie paroissiale.
A la fois sacristain, cérémoniaire, fossoyeur et homme de ferme, le bedeau de chez nous tire son prestige de ses fonctions augustes à l’église et de son assiduité auprès du curé que les paroissiens ont en vénération.
C’est au cours des offices divins surtout que se révèle l’importance du bedeau: il a paré le sanctuaire, orné l’autel, préparé le vin, sorti de leurs tiroirs les vases sacrés et les habits sacerdotaux, et maintenant, avant d’allumer les cierges, il va, par un dernier coup de cloche, terminé en tintons, inviter les fidèles à entrer à
l’église. Il va diriger et surveiller discrètement' les enfants de choeur pendant la messe, fournir aux servants de messe l’eau bénite, le feu et l’encens avec une indication précise au débutant qui hésite... Le bedeau est l’initiateur général et, pourrait-on dire, le pouvoir derrière l’autel.
Au Sanctus, avant que toutes les têtes, à l’église, s’inclinent devant le Verbe qui va se faire Chair, le bedeau pense aux absents, c’està-dire, aux gardiennes des foyers et aux infirmes, aux convalescents et aux moribonds qui sont empêchés de venir à l’église.
“Sanctus ! Sanctus !” et le tinton des cloches qui parcourt la campagne presque déserte, met dans tous les foyers un murmure de Pater et d’Ave.
Le son de l’Angélus monte calme, dans la brume du matin, se précipite dans l’air agité du midi ou s’endort dans la quiétude du soir. Il révèle encore une qualité du bedeau : la ponctualité.
Malgré l’habitude qu’ont les campagnards de connaître l’heure par la position du soleil, il n’en reste pas moins vrai qu’un écart du clocher serait une perburbation dans la vie familiale. On attend du clocher la note juste, la voix directrice avec laquelle toutes les aiguilles des cadrans se mettent à l’unisson.
Il me souvient du désarroi qui régnait dans ma paroisse un jour de dimanche, où l’angelus du soir avait été sonnée trois quarts d’heure en retard. Il n’y avait pas en ce temps-là le laitier ni les trains de chemin de fer pour régler bien qu’imparfaitement les pendules. . . Les cuisinières confiantes dans la voix des cloches, laissaient la soupe prendre au fond, pendant que les estomacs ruraux, qui fonctionnent toujours avec une régularité de chronomètre, criaient famine. Guidées par l’impulsion de leurs coeurs généreux, les jeunes filles dévoraient le cadran des yeux, leur cavalier étant mis en retard par l’Angélus. Qui peut nier après cela l’influence du bedeau jusqu’aux extrêmes limites de la paroisse?
C’est encore à l’occasion des baptêmes que se révèle l’importance du bedeau. Averti le premier, il prévient monsieur le Curé, par un coup de cloche discret, puis il se met en train de faire les préparatifs nécessaires, avec d’autant plus de prévenance que le parrain a l’air plus cossu . . . Celui-ci recevra bientôt l’assurance que le clocher est aussi prodigue de ses sons, que le compère de ses sous.
Aux funérailles c’est encore le bedeau, qui dirige à peu près les cérémonies et qui préside à la descente du cercueil dans la fosse qu’il a creusée de ses mains. Toujours dans ces circonstances il a un air de gravité sereine qui le rend sympathique aux affligés.
C’est le bedeau qui le soir, après l’angelus, fait le tour de l’église avant d’en fermer les portes. Il expulse avec la plus grande courtoisie les prétendues dévotes, qui s’attardent dans l’espoir de convaincre Dieu et les hommes de leur supériorité sur leur prochain. Le bedeau prend parfois un malin plaisir à les
étriver pour voir si leur orgueil ne transpirera pas à travers quelques rides de leur visage.
“Sortez vite, Caroline, faites un peu moins de façon au Bon Dieu et plus à votre famille et à vos voisins !”
Ce que le bedeau recevait en traitement fixe pour quelques heures d’attention quotidienne à la ferme de monsieur le Curé, ajouté à son casuel et aux générosités des compères, ne suffisait pas à assurer sa subsistance. Il était par conséquent autorisé à faire une tournée dans la paroisse après la quête de l’Enfant-Jésus. Il ramassait surtout des provisions et il ne refusait rien : têtes de boeufs, foies et pattes de porcs, oeufs, patates, légumes, laine et filasse étaient ses produits coutumiers.
Etant au courant de toutes les petites inimitiés de la paroisse, il disait à ceux qui donnaient largement :
— “Si je suis encore bedeau à votre mort, je vous promets de ne pas vous enterrer à côté du gros Pitre à Jonas qui pourrait troubler votre dernier sommeil”.
Le bedeau généralement très estimé était accueilli en ami plus qu’en quêteur dans toute la paroisse.
Il restait encore au bedeau une autre ressource; c’était les restes du pain béni, surtout quand le donateur était généreux et que les parts n’étaient pas trop fortes.
La maison du bedeau était pour les enfants des rangs, qui marchaient au catéchisme, le rendez-vous habituel. Là chacun déployait l’activité de ses mâchoires, en face du goûter préparé le matin par la maman. Et la femme du bedeau recevait bien une petite rémunération, pour le soin qu’elle avait des enfants éloignés du village.
Le bedeau d’autrefois répondait aux exigences de l’époque et sa figure sympathique s’harmonisait avec le reste de la société. La vie moderne a fait du bedeau un salarié régulier, et fait disparaître une physionomie typique de nos campagnes.
O progrès, tu as donc toujours une double face !