LE VIEUX MAITRE-CHANTRE
Mes réminiscences d’enfant me font encore entrevoir avec assez de netteté, dans un surplis presque sans plis, en face d’un robuste lutrin, du côté de l’Evangile, la silhouette pittoresque du vieux maître-chantre.
Il est droit comme un cierge malgré ses soixante-quinze hivers. Il a le teint cireux, le bout du nez chevauché d’énormes lunettes, le crâne presque déboisé. Une barbe blanche inonde sa poitrine jusqu’à hauteur d’appui de son gros livre de chant, et il apparaît toujours à mon souvenir comme un patriarche de l’antiquité.
Sa voix chevrotante, tremblante à l’occasion et entremêlée de trémolos, surtout dans les finales, exerçait une fascination particulière sur mon oreille d’enfant.
Il va sans dire que l’introduction des orgues ou harmoniums dans les églises a eu pour effet de reléguer dans l’ombre le maître-chantre. Car la musique a attiré vers elle dans le petit jubé tous les chantres du chœur et sous prétexte d’accompagner le chant, elle le dirige, le soutient et le précède.
Quand les chantres avaient à donner le ton et à le maintenir, sans aucun guide, il n’était pas rare de voir certaines vanités de ténor s’affirmer jusqu’au point de dépister tous les autres chantres ; alors la plus haute voix dominait l’antienne qui se terminait en solo.
Mais dois-je avouer qu’avant de se tenir pour battus les autres chantres poussaient des mugissements terribles? Cela dégénérait souvent en des tournois de sonorité et de haute tonalité qui menaçaient d’ébranler les voûtes au détriment de l’art et du bon goût.
Ces petits duels chantants donnaient souvent lieu à l’issue de la messe à des altercations très vives de la part des intéressés et de leurs par-
tisans. Nos pères, qui étaient bien un petit peu or dilleux, ne résistaient jamais à une provocation.
La musique a mis fin à ces petites rivalités, mais en attirant à elle les chantres elle les a soustraits à l’observation du public. Si l’œil y a perdu, l’oreille et la mesure y ont peut-être trouvé leur compte.
C’était le privilège du maître-chantre de chanter les grand’messes de semaine avec l’un ou l’autre des chantres réguliers. Si le maîtrechantre se touvait seul pour cette fonction il s’en acquittait avec aisance. Il adoucissait sa voix à chaque alternance de façon à donner aux fidèles l’illusion d’entendre deux voix différentes.
L’attribution des messes de semaine occasionnait parfois certains conflits qui nécessitaient l’intervention du curé et des marguilliers.
De plus l’habitude de la maîtrise rendait parfois le maître-chantre un peu hargneux et autocrate, et les querelles n’étaient pas rares sur-
tout lorsque l’âge, l'affaiblissement de la voix et de la vue invitaient le vieux maître-chantre à se retirer ou à jouer un second rôle au choeur. Il résistait généralement avec opiniâtreté à toutes les suggestions, même les plus autorisées, qui lui étaient faites dans ce sens . . .
Les orgues, les harmoniums et le chant grégorien ont changé l’aspect de nos choeurs. Le rythme plus léger, mieux cadencé, ne permet plus les retards capricieux où chacun pouvait faire éclater sa grosse voix. . . L’harmonie y a peut-être gagné, mais le pittoresque y a perdu, et la silhouette du vieux chantre se détache toujours du fond de ma mémoire avec un charme inexprimable.