‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 45 sur 45 · NOTRE-DAME DE GRENOBLE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE GRENOBLE

et de plus gracieux en ce genre. Ce magnifique monument en pierre sculptée, généralement admiré, autant par la délicatesse du travail et par sa beauté que par la hardiesse et le fini de son exécution, date du milieu du quatorzièmo siècle, du temps de Tépiscopat dWimon Chissay, qui commr.np.i à siéger en 1337 et mourut, à Paris, en 13o0.

Un dais à trois faces surmonte ce ciborhnn et le couronne d'une manière admirable ; les détails sont traités avec la plus grande délicatesse. Huit niches, placées sur deux rangs et ouvragées avec luxe, l'accompagnent ; mais elles sont vides de leurs statuettes, détruites pendant les guerres de religion. Les dais qui en font le couronnement servent en môme temps de base pour soutenir d'autres statuettes qui ont également disparu. Le sommet triangulaire et détaché de la muraille offre encore trois niches et se termine de la manière la plus heureuse.et la plus pittoresque. Non seulement, comme on vient de le voir, toutes les statuettes qui décoraient ces niches ont été abattues, mais la base môme du tabernacle a été mutilée en 1502.

Tout le monument, en pierre très dure et très fine, a trois mètres quatrevingts de largeur sur quatorze mètres d'élévation, depuis le bas jusqu'au point le plus culminant. Le monument entier, doublement curieux par sa délicatesse, par ses ornements évidés et en l'air, et par sa forme, ressemble assez, dans sa saillie, à une espèce de pyramide étroite et élancée, ce qui lui a fait donner le nom d'obélisque, sous lequel ce tabernacle est improprement désigné. A côté est sculpté, aussi en relief, un beau portail gothique, avec deux niches latérales, qui est orné de festons et de riches dentelures, ouvrage construit dans le môme genre et dans le même temps que le tabernacle qui lui est joint, et dû sans doute au môme ciseau. En face, c'est-à-dire à gauche, de l'autre côté du chœur, est un autre monument bien moins riche et bien moins gracieux que le tabernacle : c'est un tombeau que fit construire l'évoque Aimon Chissay, en 1407, pour lui, pour ses prédécesseurs et pour ses successeurs. C'est par l'intérieur de la cathédrale qu'on pénètre dans la chapelle Saint-Hugues, autrefois, comme on l'a vu plus haut, église principale.

Deux autres églises, Saint-Laurent et Saint-André, sont, à Grenoble, dignes aussi d'attirer l'attention.

Saint-Laurent, bâtie au onzième siècle, fut longtemps regardée comme un ancien temple d'Esculape, à cause de la bizarrerie des sculptures extérieures de son abside. Elle s'élève sur une crypte qu'un archéologue distingué, .M. de Caumont, fait remonter au cinquième siècle de l'ère chrétienne. On y remarque de belles colonnes, les unes en marbre blanc de Paros, les autres en marbre

rose de rÉchaillonS dont les chapiteaux sont ornés de sculptures représentant des sujets chrétiens. Cette crypte est classée parmi les monuments historiques.

L'église Saint- André date également du onzième siècle et a été construite pa le Dauphin Guignes-André^* Elle est surmontée d'une tour carrée de trente mètres trente-deux de hauteur et couronnée par une flèche octogonale de vingt-six mètres. Le portail est orné de niches, de rinceaux et de fleurons gothiques. Cette église renfermait autrefois les tombeaux de plusieurs des Dauphins et d'autres seigneurs du Dauphiné. On n'y voit plus aujourd'hui que le monument funèbre élevé à la mémoire de Bayard, né au château de ce nom, près Grenoble.

L'église du couvent des Ursulines offre des peintures murales et un beau retable d'autel.

Outre les monuments religieux on remarque aussi à Grenoble le palais de justice, construit en partie sur l'emplacement qu'occupait autrefois le palais des Dauphins. Mais différentes transformations qu'il a subies sous Louis XI, Louis XII, Charles IX et Lesdiguières, qui l'a agrandi, résulte une œuvre sans unité.

La bibliothèque de Grenoble est importante; elle se compose de quatre- vingt mille volumes et douze cents manuscrits; parmi les curiosités qu'elle renferme il faut citer le manuscrit des poésies de Charles d'Orléans; un manuscrit chinois, orné de portraits au lavis de quelques empereurs; une Bible latine du douzième siècle et un petit musée égyptien. La salle principale est décorée des bustes des Grenoblois les plus célèbres, parmi lesquels on remarque celui deBarnave, sculpté par Houdon.

Constatons aussi que le musée de peinture de Grenoble est un des plus riches de la province; il renferme un grand nombre de tableaux des écoles italienne, flamande, allemande, hollandaise et française.

Aux noms du chevalier saiis peu?' et sa?is reproche et de Barnave, membre distingué de la Constituante, ajoutons ceux de M""® de Tencin, auteur de romans connus et sœur du cardinal de Tencin ; du philosophe Condillac, de l'historien Mably,. son frère; du poète Bernard, connu sous le nom de Gentil- Bernard, que lui donna Voltaire, et du célèbre mécanicien Vaucanson.

Il ne nous semble pas hors de propos d'ajouter quelques mots sur le Dau-

1. Les pierres calcaires et le marbre atteinte rosée de rÉchaillon (Isère) sont très recherchés.

2, Descendant de Guignes le Vieux, tige des Dauphins du Viennois (1075), qui portèrent pour la plupart le nom de Guigues.

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phiné, dont, au moyen âge, Grenoble fut la ville principale. Cette ancienne province, cédée, comme on sait, en 1343, par Humbert II, dernier héritier de la Tour du Pin, à Jean II, à condition que le fils aîné du roi de France prendrait le nom de Dauphin*, eut beaucoup à souffrir de la guerre acharnée que s'y firent, au seizième siècle, les catholiques et les calvinistes. Gîux-ci choisirent pour chef le connétable de Lesdiguières, né à Champsaur, dans le haut Dauphiné^ S'étant entendu avec le baron d'Allemagne, petit villa^'-e des Basses-Alpes, ce grand capitaine réunit aux forces calvinistes du Dauphiné celles de la haute Provence, et fit triompher leur parti dans celte province. Il conquit plusieurs places et remporta, en l."68, une victoire complète sur de Vins, gentilhomme catholique de Provence. Renommé pour ses succès à la guerre, Lesdiguières reçut pourtant un échec devant Castellane, et ce fut une femme qui le lui infligea.

Instruits par le sort des villes tombées au pouvoir des protestants, les habitants de Castellane résolurent de défendre vigoureusement la leur. Il arriva donc que, loin de pouvoir emporter la ville d'emblée, comme ils se l'étaient figuré, les chefs calvinistes furent contraints de faire passer le pont à leurs troupes et d'aller camper en plein air sur la rive gauche du Verdon', dans une saison oij le froid est piquant dans ces conti'ées.

Le lendemain matin, 31 janvier, les assiégeants firent contre la ville une attaque en règle. Pour faire brèche aux murailles, des pétards en bronze bien pesants et bien chargés furent employés, mais inutilement. De leur côté, les habitants firent pleuvoir sur l'ennemi, du haut de la courtine, un feu de mousqueterie qui le surprit et l'arrêta. Dans cette circonstance, les hommes ne se distinguèrent pas seuls parleur courage; mais les femmes elles-mêmes combattirent aux premiers rangs avec intrépidité. Une, entre autres, excita l'admiration, faisant armes de tout ce qui tombait sous sa main et fournissant des projectiles de toute sorte aux autres femmes, que, par son exemple t son ardeur, elle encourageait à ne pas reculer.

De son côté pourtant l'ennemi ne reculait pas non plus; 61 la résistance était héroïque, l'attaque était furieuse. Il y avait surtout une porte contre laquelle les calvinistes s'acharnaient; il était évident que c'était par 1;\ qu'ils espéraient pouvoir plus facilement pénétrer dans la ville. L'héroïne s'en aperçoit et se précipite de ce côté, munie d'une grande (luantité de poix

1. Le deruicr Dauphin fut le duc d'AiigoulAine, fils txiné de Charles X.

2. Cette province se divisait en haut Dauphiiit' et has Dauphiiié.

3. Petite rivière qui sépare les dépurteuieuls dos Basses-Alpes cl du Var, et tombe dans la Dur&ncc.

qu'elle a allumée elle-même dans son cuvier et qu'elle verse si à propos sur la tête de Jean Mote, chef de cette troupe, qu'il reste enseveli sous cette masse résineuse embrasée. Sa mort détermina la déroute; les assaillants s'enfuirent d'autant plus vite que leurs rangs avaient beaucoup souffert et s'étaient prodigieusement éclaircis. Le baron d'Allemagne lui-môme avait reçu une balle dont, heureusement pour lui, sa cuirasse avait amorti l'effet. Lesdiguières donc, cet habile général dont les combats avaient été jusqu'alors autant de victoires, fut contraint de lever le siège de Castellane et de reculer devant le courage d^une femme, dont le nom, chose étrange, est demeuré inconnu.

Toutefois, une fête, nommée le Jour du pétard, rappelle chaque année le souvenir de la délivrance de Castellane, et perpétue cette strophe d'un chant populaire, celui de l'héroïne, mais avec une variante sur la manière dont fut tué Jean Mote :

Une brave Judith, S'armant de son courage, Par sa valeur défit L'ennemi plein de rage, Là, Mote est écrasé Sous le poids embrasé D'une lourde machine.

Lors, levant tous la voix, Ils dirent à la fois :

« Le ciel nous extermine. »

Lesdiguières combattit avec succès le duc d'Epernon et contribua puissamment à placer Henri lY sur le trône. Fait par ce prince lieutenant général de Piémont et de Dauphiné, il fut nommé maréchal de France (1608) et enfin duc (16H). Cet illustre capitaine mourut à Yalence, en 1626, après avoir abjuré le calvinisme à Grenoble, en 1622.

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