BRETAGNE
Isolée dans sa péninsule, l’Armorique celtique a conservé …
beaucoup plus longtemps que la Normandie son indépendance : elle n’a été incorporée au Domaine royal qu’à la fin du xv® siècle, grâce au double mariage d'Anne de Bretagne, héritière du dernier duc, avec Charles VIII, puis avec son successeur Louis XII, qui ne voulait pas laisser échapper cette proie.
Cette entrée tardive de la Bretagne dans la communauté française explique le caractère archaïque et provincial d’un art desservi en outre par la pauvreté du pays et la dureté du granit local qui se prête mal à la sculpture. Il n’y a pas de synchronisme
“entre la marche alerte de l’art français, toujours à l’avant-garde,
et le cheminement plus lent de l’art breton. Certaines sculptures bretonnes du xvu® siècle pourraient être prises aisément pour des œuvres du haut Moyen âge.
L'influence de la Normandie voisine se fait sentir dans le fameux clocher du KXreisker à Saïint-Pol de Léon, élevé dans la seconde moitié du xrv® siècle sous le règne du duc de Bretagne Jean IV (1345-1399). La ressemblance avec le clocher de Langrune, dans le Calvados saute aux yeux. Mais outre que le granit gris remplace le calcaire, la silhouette de la tour est plus frêle et plus élancée. Les clochetons qui cantonnent au-dessus de la balustrade
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la base de la flèche octogonale sont si minces et si ajourés, que pour les mettre à même de résister aux assauts furieux des vents du large qui les emporteraient comme des fétus, on a dû, comme à Caudebec, les relier aux pans de la pyramide par des tenons en pierre. à
Au xve siècle le gothique flamboyant pénètre jusqu’au fin
‘ fond de la péninsule bretonne, par exemple à Pont-Croix dans le
Finistère, bien que le granit dur et rugueux se prête mal aux broderies de pierre.
La sculpture populaire de la Bretagne, rustique et fruste, intéresse plus l’iconographie religieuse et le folklore que lhistoire de l'Art. Son originalité éclate surtout dans les jubés en bois et les Calvaires de granit qui manifestent jusqu’en plein xvrre siècle l’attachement de cette province retardataire aux traditions médiévales.
Dès les premiers temps chrétiens, l’usage s’était introduit dans les basiliqués de séparer le chœur, réservé aux prêtres, de la nef,
. où se rassemblaient les fidèles, par une clôture. Cette barrière,
plus symbolique que réelle, n’était à l’origine qu’une balustrade basse (transenna) surmontée d’une poutre (trabes, tref) jetée en travers de l’arc triomphal, d’une imposte à l’autre, où l’on pouvait suspendre un rideau.
C’est de la combinaison de cette balustrade et de la poutre de gloire surmontée d’un Christ en croix entre la Vierge et saint Jean, avec les deux ambons ou chaires d’où le diacre et le sous-diacre lisaient l'Evangile et l’Epître qu’est né le jubé, ainsi appelé du premier mot de l’invocation liturgique : Jube, Domine, benedicere (Ordonne, Seigneur, de bénir). Pour empêcher la poutre de fléchir, on imagina de la soulager par des arcades flanquées d’escaliers en vis, qui donnaient accès à la tribune. Le jubé, rattaché au pourtour du chœur, auquel étaient adossées les stalles, devint ainsi une véritable clôture, analogue à l’iconostase des églises grecques.
Du xt au xvre siècle on construisit dans les églises françaises : cathédrales, abbatiales et même paroissiales, d’innombrables jubés qui étaient souvent des chefs-d’œuvre d’architecture et de sculpture. Malheureusement comme ils obstruaient la vue du maîtreautel et que les chanoines du Siècle des Lumières tenaient à y voir
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clair pendant les offices, ils furent victimes au xvrre et au xvime siècle d’une destruction systématique. On aurait pu aisément les déplacer et les remonter ailleurs; on préféra enterrer leurs débris sous le
pavement à l’entrée du chœur, d’où les fouilles et les bombarde-
ments les ont parfois exhumés, comme les ossements desséchés de la Vision d’Ezéchiel.
La Bretagne traditionaliste est la province qui en a conservé le plus grand nombre : jubés en pierre comme celui de Notre-Dame du Folgoët (Finistère) ou jubés en bois dont le plus connu est celui de la Chapelle Saint-Fiacre au Faouet (Morbihan).
Le jubé flamboyant du Folgoët ne date probablement, à en juger par ses arcades surbaissées, que du début du xvre siècle. Bien qu’il soit construit en granit de Kersanton, l’architecte, craignant que les quatre piles qui reçoivent les retombées des arcades ne puissent résister aux poussées, prit la précaution de contrebuter les extrémités par de petits arcs-boutants prenant appui contre les . piliers de la nef.
La décoration n’a rien de commun avec les jubés du x siècle tels que celui de l’église du Bourget en Savoie : l’iconographie est sacrifiée à la sculpture d’ornement. Le jubé de Brou, qui date aussi du xvi® siècle, n’est plus qu’une dentelle de pierre d’où la sculpture figurative est presque complètement exclue.
Les jubés en bois sont une spécialité bretonne : outre celui du
Faouet qui fut construit en 1440 par Olivier Lelougan, on peut
citer ceux de Lambader et de Quelven.
Les Calvaires des cimetières bretons expriment mieux encore les profondeurs de l’âme celtique qui a toujours eu le culte des morts. Ils sont parfois isolés, mais le plus souvent ils font partie d’un ensemble funéraire tout à fait particulier à la Bretagne. Dans l'enceinte du cimetière contigù à l’église sont groupés autour du Calvaire monumental un charnier ou ossuaire, une croix hosannière, ainsi appelée parce que le dimanche des Rameaux les fidèles se rendaient en procession au cimetière en chantant Hosanna filio David. À côté d’une source miraculeuse, un petit oratoire sert de reposoir pour la Fête-Dieu. On s’étonne de ne pas voir se dresser dans cet enclos sacré une de ces lanternes des morts, si fréquentes
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dans les cimetières poitevins et saintongeais, dont le fanal toujours allumé protégeait les trépassés contre les puissances des Ténèbres.
Les grands Calvaires bretons sont tous d’époque tardive. Le plus ancien, celui de Tronoen, date de la fin du xv® siècle (1490). Ceux de Plougouven (1554) et de Guimiliau (1581) appartiennent à la seconde moitié du xvi® siècle. Enfin les Calvaires de Plougastel-Daoulas (1602), de Saint-Thégonnec (1610), de Pleyben (1632) prolongent le Moyen âge breton jusque sous les règnes d'Henri IV et de Louis XIII.
Les caractéristiques de ces Calvaires sont les suivantes. Sur un grand massif de maçonnerie percé d’arcades est plantée la Croix du Christ entre les croix plus basses des deux Larrons. Les fûts sont écotés, à l’imitation de troncs d’arbre dont on aurait élagué les branches : ce qui détermine des bosselures où le peuple voit une allusion aux bubons des pestiférés. Il est possible en effet que ces croix de Calvaire soient des croix de peste, érigées en guise d’ex-voto pour implorer la fin d’une épidémie.
Autour du Christ crucifié planent des anges qui recueillent son sang dans des calices. Sur le croisillon supérieur sont juchés deux cavaliers dont l’un est saint Longin, reconnaissable au geste de sa main gauche posée en abat-jour au-dessus de ses yeux malades
que le sang du Sauveur va guérir. Sur le croisillon inférieur se
tiennent la Vierge et saint Jean.
Au-dessous des principaux acteurs du drame, autour du massif de maçonnerie qui sert de piédestal aux trois croix, les épisodes les plus dramatiques de la Passion du Christ sont évoqués par une multitude de figurants qui se pressent en formant une frise, parfois divisée en deux registres. L'influence de la mise en scène des Mystères est aussi incontestable que dans les Saints Sépulcres. Peutêtre faut-il tenir compte aussi de l’imitation des rétables flamands en bois doré, articles d'exportation qui pénétraient au xv® et au xvi® siècle jusqu’en Bretagne avec la même facilité que les petits bas-reliefs anglais en albâtre.
‘Par son réalisme caricatural, évidemment involontaire, cette sculpture populaire rappelle les gravures sur bois allemandes, dont elle a pu aussi s'inspirer.
De POITOU Peu de villes sont aussi riches que Poitiers en monuments du
tère mérovingien du vue siècle à proximité de la cathédrale Saint- Pierre. Il est aujourd’hui à moitié enfoui sous terre par suite de lexhaussement progressif du sol. On a dégagé la piscine destinée au baptême par immersion, en usage à cette époque.
A défaut d’une parure de mosaïques comparable à celle des deux Baptistères de Ravenne, il a reçu au xnr® siècle un décor de - fresques dont le style est identique aux peintures de Saint-Savin » et qu'on peut attribuer au même atelier. Le sujet le plus intéres- - sant est la figure équestre de l’empereur Constantin, semblable - aux Cavaliers de pierre si nombreux sur les façades des églises - romanes du Poitou et de la Saintonge.
4 L'architecture romane est abondamment représentée à Poitiers - par des églises dont les plus célèbres sont Notre-Dame la Grande, plus petite qu’on ne pourrait le croire d’après cette épithète très relative, Saint-Hilaire, Sainte-Radegonde et Montierneuf (Monasterium nôvum). NU \ | Nous avons préféré reproduire un monument beaucoup moins connu : le magnifique clocher-porche de l’église dédiée à un patron local, saint Porchaire, qui fut au vit siècle abbé de Saint-Hilaire. … L’arc en plein cintre du portail est supporté par deux colonnes aux * chapiteaux historiés dont l’un représente Daniel dans la fosse aux lions (inter leones). ne,
L'église Saint-Pierre de Chauvigny sur la Vienne qui domine la ville haute, où les évêques de Poitiers avaient leur résidence d'été, possède une riche série de chapiteaux romans qui n’ont échappé en 1569 au vandalisme des troupes huguenotes de l’amiral Coligny
1 Moyen âge. | Le plus ancien est sans conteste le Temple Saint-fean, baptis-
que pour être grossièrement peinturlurées au xix® siècle. Un de ces chapiteaux représentant l’Adoration des Mages est signé : Gofridus me fecit.
On peut se faire une idée de la sculpture de la Renaissance en Poitou par un très beau médaillon du Christ, qui appartient au Musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers. Il provient du château construit en 1513 par Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet, favori de François Ier qui le nomma grand-amiral de France. La Révolution n’a rien laissé subsister de cette magnifique résidence qui rivalisait avec le château d’Assier en Quercy, bâti vers 1525 par un autre favori de François Ier, Galiot de Genouillac, grandmaître de l'artillerie. |
Le profil du Christ, au-dessus duquel on lit sur une banderole linscription : Jesus Christus Salvator Mundi est encadré par deux pilastres où les rinceaux à l’italienne sont remplacés par les Instruments de la Passion. On reconnaît la colonne, les verges et le fouet de la Flagellation, la couronne d’épines, le bassin où Pilate se lava les mains, la robe sans couture, la croix et les clous de la Crucifixion, la lance et l’éponge, l’échelle de la Descente de croix.