BOURGOGNE
L'art bourguignon est très différent : moins pétillant, mais plus . corsé, comme les crus de Bourgogne par opposition au vin de Champagne. L’élégance de l’art champenoïis et parisien tendait vers une gracilité un peu mièvre; la lourdeur et la vulgarité sont au contraire l’écueil que n’évite pas toujours la sculpture plus
robuste et plus étoffée de la Bourgogne, A ce point de vue, la Bourgogne se rapproche de la Flandre avec laquelle elle a fusionné
au xv® siècle dans l’éphémère Lotharingie des quatre grands ducs.
Toute l’histoire artistique de cette province avant l’avènement de Philippe le Hardi, frère du roi Charles V, se résume dans l’activité féconde de deux Ordres monastiques greffés sur la souche bénédictine : Cluny et Citeaux.
Les maïisons-mères ont malheureusement disparu, en totalité ou en majeure partie, sous la pioche des démolisseurs de la Révolution ou de l’époque napoléonienne. Mais outre Saint-Lazare d’Autun et La Madeleine de Vézelay, la Bourgogne a conservé d’admirables vestiges de l’art clunisien et cistercien.
L’un des plus intéressants est l’église d’Avallon, dédiée comme la cathédrale d’Autun, au légendaire saint Lazare, qui aurait
ressuscité pour devenir le premier évêque de Marseille. Sa façade
a beaucoup souffert. Le portail de gauche a été complètement détruit en 1833. Celui du centre a perdu son tympan sculpté, la statue de saint Lazare adossée au trumeau ainsi que toutes ses statues-colonnes, sauf une. Le tympan de la porte de droite a été sauvagement martelé par les iconoclastes. En somme, toute la sculpture monumentale a disparu. Mais le vandalisme a épargné lexubérante décoration des piédroits et des archivoltes qui rivalise avec la luxuriante ornementale des églises romanes du Poitou et de la Saintonge.
Des colonnes au fût droit et lisse alternent avec des colonnes torses striées ou même vermiculées, qu’on pourrait rattacher au syle appelé à tort « le baroque roman ». Cinq cordons de voussures qui s’incurvent autour du tympan mutilé forment un encadrement d’une prodigieuse richesse, qu’on admirerait sans réserves s’il ne péchait par excès d’opulence et de lourdeur.
L’élégante sobriété du clocher de Suint-André de Bâgé (Aïn) nous plaît davantage par la pureté de ses lignes qui rappelle la flèche de Saint-Marcel de Cluny. Ce prieuré de la Dombes était rattaché à l’abbaye de Tournus. Au-dessus d’une base octogonale percée sur chaque face de baïes géminées, s’élève une magnifique
pyramide de pierre à huit pans, d’une incomparable harmonie de proportions : c’est un des plus beaux exemples de clocher clunisien. |
Grâce au rayonnement des Ordres monastiques, l’architecture bourguignonne a essaimé dans toutes les provinces voisines “ dans le Bourbonnais à Souvigny, dans le Nivernais à La Charitésur-Loire.
De tout temps la Bourgogne a été féconde en sculpteurs qui ont taillé avec une égale maîtrise la pierre et le bois.
Les chapiteaux historiés de l’église Saint-Andoche de Saulieu (Côte-d'Or) sont l’œuvre de l'atelier qui a travaillé à la cathédrale d’Autun. Un détail curieux prouve cette filiation : sur le chapiteau qui illustre la Fuite en Egypte, l'âne qui porte la Vierge et l'Enfant s’avance, comme à Autun, sur des roues à décor radié qui symbolisent peut-être les fleurs naissant sous les pas de la Sainte Famille. On se demande par quel prodige d’équilibre cet animal peut marcher aïnsi sans se rompre les pattes et culbuter son précieux fardeau. |
Les ânes sont d’ailleurs à l’honneur à Saulieu. Un autre chapiteau nous montre l’ânesse du prophète Balaam fqui, plus intelligente que son maître, s’arrête pile devant un ange qui lui barre le chemin en brandissant son épée.
La sculpture plus évoluée du xm® siècle est excellemment représentée par le tympan de Saint-Pierre-le-Moutier et le célèbre pignon de la façade de Saint-Père-sous- Vézelay où le Christ assis et bénissant, couronné par deux anges, trône au-dessus de statues d’apôtres et de saints échelonnées sous des arcades en tiers-point.
On croyait et on professait jusqu’à présent que l’Ecole de sculpture bouguignonne s’était assoupie ou étiolée entre l’époque clunisienne et la période slutérienne. Une thèse récente de M. Claude Schaefer a prouvé qu’il n’en était rien, que cette éclipse n'était qu’une fausse apparence et qu’en fait l’évolution s’était poursuivie, depuis la fondation de l’abbaye bénédictine de Cluny jusqu’à la construction de la Chartreuse de Champmol, sans la moindre solution de continuité.
Entre ces deux époques se place la sculpture cistercienne, dont
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l’existence était contestée en raison des anathèmes de saint Bernard contre le luxe antichrétien des moines de Cluny.
En réalité les Cisterciens ont non seulement toléré, mais mul- tiplié les images de la Vierge Marie, patronne de leur Ordre. F L’admirable Vierge de Fontenay, qu’on peut dater des environs de 4 1300, en fournit, avec la Vierge à l’iris de Beaune, une preuve écla- Ho tante. | A la différence de la Vierge assise de Taverny, la Madone est F ici figurée debout, drapée dans une longue robe aux plis harmo-
nieux. Elle tient sur son bras gauche l'Enfant aux cheveux bouclés * qui joue avec un oiseau. Droite comme une colonne, elle n’a pas - encore cette attitude hanchée qui caractérise les Vierges plus 4 souples et plus gracieuses du xiv® siècle. La sculpture de cette Ë époque garde encore une sévérité monastique.
È - Comme nous en avons déjà fait la remarque à propos du Saint-Sépulcre champenois de Chaource, c’est un art tout nouveau . qui apparaît au xv®e siècle. Les chefs-d’œuvre du Hollandais Claus Sluter à la Chartreuse de Champmol-les-Dijon précipitent en Bourgogne l’évolution du style.
Le Saint-Sépulcre de l Hôpital de Tonnerre, dont nous connaissons les auteurs et la date (1453), est un exemple frappant de cette sculpture bourguignonne post-slutérienne caractérisée par la - recherche de l’expression, du pittoresque et surtout par l’ampleur . un peu lourde des formes et des draperies.
La sculpture sur bois accuse les mêmes tendances. On en ‘jugera par les panneaux de stalles des églises de Montréal dans la Duché, de Montbenoit dans la Comté. La verve satirique et gouailleuse des « huchiers » se donne libre cours dans ces petits bas-reliefs, destinés à dérider les chanoines, qui évoquent la ruse des femmes : Dalila coupant avec d'énormes ciseaux les cheveux de Samson, la courtisane Phyllis chevauchant le philosophe Aristote qu’elle conduit par la bride et fait marcher à quatre pattes. Selon l’anachronisme naïf qui est de règle à cette époque, ces per-
sonnages de l’Antiquité ou de la Bible sont travestis à la mode du xvie siècle. Phyllis porte des manches à bourrelets; Samson n’est qu’un lansquenet ivre, en pourpoint à crevés, tondu par une ribaude.