‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 1 sur 52 · LE ROMAN · texte numérisé non relu

LE ROMAN

Un fouillis de toits d'ardoises, de cheminées fumantes, de jardinets, et, tout en haut, la robuste tour du vieux château, coiffée d'un comble pointu.. i voilà Guise.

Depuis quelque cinquante ans, la petite cité s'est faite laborieuse : elle a des fonderies, des filatures, des hauts fourneaux, des raffineries; mais cette transformation ne donne pas le change : Guise est restée le type de ces honnêtes bourgades de province, où la vie, jadis, se passait sans événements et sans secousses; endroits paisibles et charmants qui n'étaient sur la route de rien et où l'on vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. La ville a gardé, en dépit de l'utilitarisme, les calmes aspects de cet heureux temps ; on y retrouve nombre de ces demeures bourgeoises du siècle dernier, reconnaissables à leur grand air, à leurs balcons de fer tordu et à ces longues fenêtres qui donnent à un immeuble je ne sais quelle allure accueillante et de bon ton.

Dans l'une de ces maisons vivait, au commence-

ment du règne de Louis XVI, M. le lieutenant énéral civil, criminel et de police au bailliage de

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Vermandois. D'une honnête famille de bourgeois qui, de père en fils, s'étaient amassé un peu d'aisance et beaucoup de considération, il servait son roi sans bruit; l'avenir n'ouvrait devant le modeste magistrat que des horizons bornés, mais suifisantà ses vues; car, dans son ambition sereine, il ne formait d'autres rêves que de remplir avec conscience ses honorables fonctions, d'élever ses enfants dans le respect des traditions de la vieille France et des pieux souvenirs de famille, et de leur préparer une existence aussi placide et aussi douce que la sienn \ Il avait épousé, vers la fm de 1758, une jeune fille de Wiège, à deux lieues de Guise, qui lui avait apporté une petite dot. Le 2 mars 1760. un fils était né, qu'on avait baptisé Lucie-Simplice- Camille-Benoist ; puis deux autres fils ^ et deux

1. Extrait d'une lettre de M. Desmoiilins père à Camille (1792) : << Vous me demandez, mon fils, le nom de votre l'rère Du Bucquoy, ainsi que ceux de Sémery (l'autre l'rère de Camille). Le premier se nomme Armand-Jean-Louis-Domitille, né le 5 mai llbo ; il sert depuis sept ans dans le régiment ci-devant royal Roussilion-Cavalerie, ou le 11° régiment, que je crois, de l'armée du midi, ou dans l'intérieur à Saumur, ou à Saint-Jean-d'Angély, car je n'ai pas de nouvelles de lui depuis un an. Le second se nomme Lazare-Nicolas- Norbert Félicité, né le 6 juin 1769, sert depuis deux ans au 10° bataillon des chasseurs ci-devant de Gevaudan, à l'armée du Nord où il montre beaucoup de zèle. 11 me mande par sa dernière lettre qu'il est en sentinelle perdue dans un bois et vous félicite de la nai-^sance d'un fils. « Pour moi, dit-il, je suis marié; ma femme s'appelle mon fusil ; j'ai plus de soin dé lui que de moi. » Lettre publiée par le Journal de Vervins, 1884.

Desmoulins-Du Bucquoy (ainsi surnommé d'un fief sis en Va commune d'Aubigny) fut tué en Vendée, en 1793. Desmoulins- Séuiery (Sémery était le nom d'un petit fief, au territoire du Pui-

filles étaient venues compb'ter la famille et en alourdir les charges. Afin de soulager quelque peu l'étroit budget de sa maison, le père sollicita et obtint pour son aîné, une bourse au collège Louisle-Grand, et, un matin d'octobre, le coche de Noyon chargea le léger bagage de l'enfant qui partait pour Paris •... C'était Camille Desmoulins.

Il s'était opéré à Louis-le-Grand, depuis la suppression de l'ordre des Jésuites, une singulière modification dans l'esprit des études. Sous leur direction, les classiques grecs et romains n'étaient offerts comme modèles qu'au point de vue purement esthétique, de l'expression et de la forme ; la part faite dans l'éducation au respect de la tradition catholique tempérait, d'ailleurs, l'exaltation que peut faire naître dans de jeunes esprits la fréquentation journalière des héros de l'antiquité. En succédant à bi célèbre Compagnie dans la régence du collège, l'Université ne sut pas éviter l'écueil. Trop exclusivement prônées, Sparte et Rome, dans l'amour des élèves, prirent le pas sur la France. Camille

seux, appartenant à M. Desmoulins) fut fait prisonnier au siège de Maestricht. Sa famille, ne recevant plus de ses nouvelles, l'avait cru tué à l'ennemi. 11 vivait encore en 1807.

Les deux sœurs de Camille se nommaient, l'une : Marie-Emilie- Toussaint Desmoulins, née en 1762; elle devint, en premières noces M"" Morcy et, par suite d'un second mariage. M'"" Lagrange ; elle vivait encore en 1837. L'autre, Anne-Clotilde-Pélagie-Marie Desmoulins, née en 1767, épousa un M. Lemoine.

1. Camille avait auparavant passé quelques mois dans une pension religieuse au Cateau-Cambrésis, où il avait pour condisciple Marie-Joseph-Benoit Godart, fils de Godard-lJriseux, frère de M""" Desiiiuuliii.-^.

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l'u dit kii-mème : « On nous élevait dans la fierté de la république pour vivre dans l'abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Yitellius! Gouvernement insensé qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les Pères de la Patrie, du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d'hommes de Versailles et admirer le passé sans condamner le présent. »

Pourra-t-on jamais dire la part de responsabilité qui, dans la psychologie des hommes de la Révolution, revient à cette admiration inconsidérée de l'antiquité? Ces législateurs, nourris de Tite-LiA^e et de Tacite, ce n'est pas Louis XVI, c'est Tarquin qu'ils jugeront. Ce qu'ils croiront imiter, ce sont les vertus sauvages de Brutus et de Caton; la vie humaine ne comptera pas pour ces classiques accoutumés aux hécatombes païennes ; Charlotte Corday, elle-même, se réclamera de Cinna, et soyez convaincus que,, lorsque le conventionnel Javogue se promènera nu dans les rues de Feurs, il se prendra naïvement pour un antique.

C'est donc un jeune Romain * que le coche dé Noyon déposa, aux vacances, devant la porte de de M. Desmoulins. Camille avait largement profité de sa première année d'études : il parlait beaucoup de Cicéron, s'attendrissait à la mort des Gracques,

i. « Deviniez-vous que je serais un romain quand vous me b:x^tisiez Luchis, Siilpicivs, Camilhis, et prophétisiez-vous?» (Leltre de Camille à son père, 2 décembre 1789,

et maudissait la mémoire du tyran de Syracuse. C'était là un résultat flatteur pour un ])ère soucieux des succès scolaires de son fils. N('anmoins ce fétichisme détonnait un peu à Guise.

L'année suivante, la lièvre du collégien n'avait fait qu'augmenter : il avait reçu en prix les Révolutions romaines, de Vertot, et il se nourrissait de cette lecture, vantant bien haut le bonheur de la liberté, faisant litière du despotisme, catéchisant ses frères et ses sœurs, menant un tel bruit dans la maison de son père que le prince de Gondé, venu un jour pour causer affaires, prit le gamin par l'oreille et le conduisit dans la rue.

Le père Desmoulins s'étonnait de ces débordements d'enthousiasme et commençait à trouver que les études classiques avaient bien quelques inconvénients.

— Bah! se disait-il philosophiquement, ça passera.

Ça ne passa point. D'année en année, le jeune homme revenait plus féru d'Athènes et de Sparte, et jugeait Guise bien inférieur à ces modèles. Avec ce dédain que les Parisiens apportent en province, il tournait en ridicule les mœurs simples des Guisards, il affectait de les stupéfier par un sansgène débraillé et bruyant; certain jour même, convié par un des amis de son père qui réunissait à sa table les notabilités du pays, il s'échauffa si bien au cours du rejins une, les veux en f^ii, trem-

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Liant de colère, il bondit snr la table, écrasant vaisselle et cristaux, et, du haut de cette tribune improvisée il clama un chaleureux appel aux armes, incitant à la révolte ses auditeurs consternés.

De telles scènes lui rendaient impossible le séjour de Guise. D'ailleui's, il se trouvait à l'étroit dans la maison paternelle, dans ce vieux logis aux murs humides et verdis, gardant, sous les lézardes et la moisissure, un certain air de fierté rechignée.

Elle existe encore cette maison ; la façade en bordure de la rue a été reconstruite en partie; mais, du côté de l'étroit jardinet, rien n'a changé: ce sont les mêmes murailles, les mêmes toits, si hauts que trois rangs de lucarnes y peuvent trouver place ; c'est le même silence, le même recueillement, favorables à la vie monotone et probe d'honnêtes bourgeois attachés au régulier labeur de chaque jour ; et l'impression est si intense qu'en songeant à l'exubérance du fougueux adolescent qui y a vécu, cette calme demeure semble la cage désertée de quelque ardent lionceau, pris de la nostalgie de l'arène.

L'arène, c'était Paris; Paris qu'il aimait déjà et qu'il voulait conquérir. Une fois en possession de son diplôme d'avocat, il se fit inscrire au Parlement et se lança à l'assaut de la vie. Le combat fut rude ; si rude que jamais Camille, dans la suite, ne se laissa surprendre aucune confidence sur les péripé- ji

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lies de ces années d'apprentissage, et l'on est réduit, pour reconstituer les débuts de sa carrière, à glaner quelques brèves indications dans des lettres de lui, retrouvées chez son père. Ses biographes sont muets sur la période qui s'écoula de 1784 ^, date de son inscription au barreau, à 1789, époque où le hasard de la politique le créa journaliste ; aucun même n'a su dire si Camille habitait dune façon régulière Guise ou Paris.

Pour nous, qui tentons d'écrire la chronique révolutionnaire, en prenant pour base d'information l'étude des décors oii les hommes ont joué leur rôle, la topographie des endroits oîi les faits se sont passés, ce silence des biographes, ne laisse pas de nous embarrasser fort, d'autant que nos recherches personnelles ne nous ont pas amené à découvrir où logeait à Paris Camille pendant cette période de sa vie. Néanmoins ce mystère môme nous parait être un précieux indice de l'existence qu'il mena antérieurement à 1789.

Il est tout d'abord un fait avéré, c'est qu'il plaida peu, et ceci n'étonnera personne. Sans relations,

1. Voici les renseignements que donne, sur cette période de la vie de Camille, le Journal de l'ervins qui, en 1884, publia une série d'articles du plus haut intérôt, dus très probablement à la plume de M. ALatton, qui avait, avec son frère, hérité des papiers de M"° Duplessis. décédée à Vervins en 1863. — « Camille obtient, le i septembre 1784, le diplôme de bachelier; le 3 mars 178o, celui de licencié; le 7 du même mois, il est reçu avocat au Parlement de Paris; et, sur la présentation de M. Mardouin, admis au stage dans l'assemblée du 4 juin suivant. MM. Perdry, de Denisard, Perrin et Korget lui donnèrent quelques alîaires à traiter; mais il fit surtout des requêtes pour les procureurs à sept sous du rôle. »

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(l'un ext('rieur déplaisant, atteint dune difficulté d'élocution qui le faisait bégayer et commencer toutes ses phrases par des hon-hon peu oratoires, il dut fatalement rester dans la foule anonyme des avocats sans causes ^ D'autre part, son père lui envoyait peu d'argent, étant chargé de famille et n'approuvant point, semhle-t-il, l'esprit d'indépendance qui poussait son fils à vivre oisif à Paris. On en a conclu que, pour ne pas mourir de faim. Camille fut réduit à copier des requêtes pour les procureurs, traditionnel métier de tous les bacheliers qui n'en ont pas d'autre. Quand la cojne ne donnait pas, quand le jeune homme, à bout de ressources, ne savait plus à quelle porte frapper ni de quel expi'dient vivre, sans doute prenait-il la route de Guise oii il trouvait, du moins, sous le toit familial, le vivre et le couvert. Puis, au bout de quelques semaines, un peu « refait », lassé des exhortations de son père, remis à neuf par sa bonne mère, il reprenait la route de Paris. Telle est, du moins, l'indication qu'il nous est permis de tirer de ses lettres : ainsi, lorsqu'il rend compte à son père de la cérémonie d'ouverture des Etais généraux, il écrit : « Quand je ne serais venu à Paris que jiour voir (Cite procession, je n'aurais pas regret de ce

1. On a cependant l'indication de deux atfairesplaidées par Camille : 1" La Société des amis de la Constitution de Marseille, défenderesse, contre d'André, demandeur, en réparation de calomnie (décembre 1701 1: -2" Dithiirbide et la dame Betlroi contre le ministère public (infraction à la loi sur les jeux, tribunal de police correctionnel .

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pèlerinage. » C'est donc que la fête coïncidait avec la lin d'une de ses fugues au pays natal. Un peu plus tard, il manifestera sa détermination 6/e re^oHcer définitivement à Guise, preuve que ses séjours à Paris n'étaient pas encore admis par sa famille comme une installation délinitive.

Oii logeait-il, lorsqu'il s'y trouvait? Ceci est un point difficile à élucider : A VHôtel de Pologne, visà-vis V Hôtel de Nivernais, dit un de ses biographes. Soit; mais les anciens almanachs de Paris mentionnent trois hôtels de Pologne, situés rue de l'Hirondelle, rue Saint- André-des-Arcs, rue des Orties-du-Louvre, et un seul hôtel de Nivernais, rue Saint-Jacques. L'indication est donc peu concluante; et, s'il faut loger Camille à l'enseigne dfr Pologne, c'est dans l'hôtel de la rue Saint-Andrédes-Arcs que nous lui choisirions une chambre : là , du moins, il serait voisin de la maison d'un riche bourgeois, M. Duplessis ; cette proximité expliquerait comment, de sa mansarde, son regard peut plonger dans le confortable intérieur oii rit et joue une aimable et blonde enfant de treize ans ^. Chaque jour qu'il fait beau temps, il la voit partir pour le jardin du Luxembourg ; instinctivement il la suit

1. Camille semble avoir été amoureux de M"'' Duplessis avant de l'être de sa fille Lucile. Il faut lire les très curieux documents • que M. J. Claretie a publiés dans le Journal officiel du 26 avril 1871J. Il y a là une lettre de Camille à M'"" Duplessis et une autre à M. Duplessis, remplies des détails les plus précieux, tant pour nous aider à reconstituer la vie du jeune homme antérieureuicnl à 1189 que pour nous renseigner sur ses Fcntimenls intimes à. l'ésard de Lucile et de sa mère. :

<Ie loin ; cette innocence met un rayon dans son ombre, à Ini, bohème, sceptique, sans but dans la vie, sans espoir de jours meilleurs, déjà vieux, malgré ses vingt-cinq ans, se sentant laid, se sachant pauvre, râpé, besogneux, ayant amassé sur les bancs du collège un formidable bagage d'érudition inutile et ne connaissant pas un métier qui lui assurerait du pain.

Et, sous les allées vertes du Luxembourg, il regarde la petite Lucile courant avec sa sœur; leur mère les surveille et sourit ; Camille rêve. Il rêve à ce calme bonheur qui ne sera jamais le sien, à ces joies tranquilles qui lui sont interdites. Aces heureslà, il donnerait toute sa science pour être beau, noble, riche; il prend en haine Tordre social, l'insurgé en lui s'éveille ; le réfractaire s'indigne de la servitude où le tient sa misère, et il rentre dans sa mansarde, les points crispés, la rage au cœur, cette rage terrible des déclassés que l'instruction a faits aptes à tous les emplois et que l'orgueil empêche d'en solliciter aucun.

Camille a volontairement fait le silence sur cette période de sa vie : les quelques satires qu'il écrivit alors contre la cour, il les a reniées, de même qu'il renia son existence de batteur de pavés, lorsqu'en 1790, dans son acte de mariage, il prétendit habiter depuis six ans la rue du Thédtre-F rançais (actuellement rue de l'Odéon). Nous ne connaîtrons donc point ses goûts, ses mœurs, sa vie intime, ses habitudes

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de jeune homme. A en croire un moi de Chateaubriand, il n'y eut là rien de bien honorable ; mais quel est le révolté qui, jeté dans cetle fournaise de Paris, en est sorti purifié?

Dès la convocation des Etats Généraux, Camille comprend que son rôle va commencer. Quel serut-il?ll lignore : il pressent cependant que l'innovation qui se prépare lui réserve une compensation et que son heure est venue. Il accourt à Guise; il pense à se mettre sur les rangs, à préparer son élection; il réussit à se faire porter au nombre des trois cents électeurs du bailliage de Vermandois ; il pousse son père à briguer également les suffrages de ses concitoyens. Double ('chec. M. Desmoulins, que la fièvre ne dévore point, refuse de se mêler de politique, el Camille échoue. 11 rentre à Paris, le cœur navré, plus animé que jamais contre ces odieux Guisarch, « qui sont aux antipodes de la philosophie et du patriotisme... ». et qui auraient été les plus grands citoyens du monde, s'ils l'eussent choisi comme député. « Un de mes camarades (de Louis-le-Grand), écrit-il à son père, a été plus heureux que moi ; c'est de Robespierre, député d'Arras. 11 a eu le bon esprit de plaider dans sa province. J'ai vu nos députés... comme ils se rengorgeaient! Ils avaient caput inter nubes. et avec raison... Je vous en ai voulu beaucoup, ù vous et à votre gravelle. Pourquoi avoir inoniré si peu d'empressement pour obtenir un si grand honneur? »

Ces lettres à son père sont étonnantes de naïveté. Il y conte le mal incroyable qu'il se donne pour se faire remarquer ; il court chez Bailly< il court chez Mirabeau, « pour le prier de l'admettre au nombre des re'dacteurs de la fameuse gazette de tout ce qui va se passer aux Etats généraux». Il avoue tout haut sa vanité et sa gourmandise... car il aimait les bons repas, ce pauvre garçon qui, jusquelà, n'avait mangé que de la vache enragée dans les bons jours et qui, dans les mauvais, ne mangeait pas. A ces dîners oiion l'invite, il parle avec esprit; on le raille, on l'écoute aussi : «Bien des gens qui m'entendent ici pérorer s'étonnent qu'on ne m'ait pas nommé député, compliment qui me flatte audelà de toute expression. » Le voilà logé à Versailles, chez Mirabeau! «Nous sommes devenus grands amis; du moins m'appelle- t-il son cher ami. A chaque instant, il me prend les mains, il me donne des coups de poing..., il revient dîner avec une excellente compagnie et parfois sa maîtresse et nous buvons d'excellents vins. Je sens que sa table trop délicate et trop chargée me corrompra. Ses vins de Bordeaux et de Marasquin ont leur prix, que je cherche vainement à me dissimuler, et j'ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates dont le crime est de tenir à ces excellents dîners. »

Ce (|ui lui valait ces aubaines, c'était sa celé-

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trité naissante. La scène si connue du Palais-Royal, cette poétique inspiration de distribuer, en manière de cocardes, les feuilles vertes des arbres du jardin, cette promenade qu'il fit dans Paris, suivi d'une foule qu'il venait d'enthousiasmer et qui Faccompag-nait avec des cris de triomphe, l'avaient placr au premier rang des ennemis de la Cour. Dans ce grand mouvement qui soulève la France, Camille n'est pas avec les penseurs, il joue les Gavroche; mais il a, comme Gavroche, l'instinct de ce qui plaît aux Parisiens : le génie du coup de théâtre, l'audace gouailleuse et l'éloquence à l'emporte-pièce qui entraînentles foules. Aucœurde ce Palais-Royal turbulent, il monte sur une table, il annonce aux oisifs le renvoi de Necker, il tire de sa poche un pistolet dont il menace des espions imaginaires, il parle du tocsin de la Saint-Barthélémy, toutes choses dont l'effet est immanquable. Et voilà comment Paris s'endormit, ce soir-là, au vacarme de l'émeute... qui, de dix ans ne s'apaisera plus !

Ce bruit fait autour de lui enivrait Camille, qui voyait poindre l'aurore du succès. Il lanc/à la France libre et, presque aussitôt, le Discours de la lanterne aux Parisiens. L'analyse de ces deux pamphlets n'est pas, comme bien on pense, de notre ressort. Leur publication ne donna point, du reste, à leur auteur, une place parmi les hommes politiques. On applaudit sa verve, on s'amusa de ses facéties; mais il ne fut pas pris au sérieux. Ce Discours de la

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lanterne n'est pas, il faiiL le dire, à la gloire de Camille. Dans le seul but d'accroître sa popularité, il y chatouille, pour la faire rire, la populace déjà grisée de son succès. Et, pour cette triste besogne, quelle dépense de talent ! « Sa llèche part qunnd il veut, va frapper où il veut. 11 tire aux nobles, il tire aux prêtres, il tire aux vaincus, aux blessés, aux morts. » Peu lui importe la dignité de sa plume, pourvu qu'on parle de lui.

Et son but est atteint. Bientôt il peut écrire à son père : « Je me suis fait un nom ; je commence à entendre dire : Il y a une brochure de Desmoulins ; on ne dit plus : d'un auteur appelé Desmoulins n : et il envoie au vieillard « deux journaux, dit-il. où l'on m"a beaucoup loué ». Mais la gloire ne Fa pas enrichi : « Vous m'obligerez de m'envoyer des chemises et deux paires de draps ; j'ai pensé que vous ne refuseriez pas de m'aider de cinq à six louis, et que vous prendriez en considération les friponneries que j'ai éprouvées de mes libraires.

M. Desmoulins jugeait froidement, du fond de son austère province, les brochures de son fils ; loin du bouillonnement de Paris, elles semblaient d'épouvantables appels au massacre. A Guise, l'opinion était générale : Camille avait 7nal tourné ; elles gens plaignaient ses pauvres parents, de ce ton de compassion ravie particulier aux petites villes. Quoi qu'il en soit, le père ne répondit pas.

Camille, aux abois, adressa une nouvelle requête

pressante, celle-ci : « Tous les journaux m ont donné un coup dencensoir... Cette célébrité ajoute encore à ma honte naturelle d'exposer mes besoins. Je n'ose môme les découvrir à M. Mirabeau. En vérité, vous êtes, à mon égard, d'une injustice extrême ; vous voyez que, malgré mes ennemis et mes calomniateurs, j'ai su me mettre à ma place parmi les écrivains, les patriotes et les hommes à caractère... Le bruit qu'ont fait mes ouvrages m"a attiré sur le corps mes créanciers qui ne mont rien laissé... Je vous en supplie, puisque voilà le moment de toucher vos rentes, envoyez-moi six louis. Je veux profiter de ce moment de réputation pour me mettre dans mes meubles, pour mimmatricu- 1er dans un district ; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de draps? Suis-je sans avoir, sans famille? Est-il vrai que je n'ai ni père ni mère? Depuis six ans, je n'ai pas eu le nécessaire. Dites vrai, m'avez-vous mis jamais en état de n'avoir point à payer le loyer exorbitant des chambres garnies? 0 la mauvaise politique que la vôtre de m'avoir envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n'ai jamais pu trouver le secret d'avoir des meubles et un domicile. Et quand je pense que ma fortune a tenu à mon domicile ! qu'avec un domi- €ile, j'aurais été président, commandant de district, représentant de la Commune de Paris, au lieu que je ne suis qu'un écrivain dis lingue... il m'a été plus facile de faire une rtholution, de bouleverser

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la France. qiuMrobleiiir de mou père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis. Quel homme vous êtes ! . . . Vous n'avez même pas su me connaître ; vous m'avez éternellement calomnié, vous m'avez appelé f'ternellement un prodigue, un dissipateur, et je n'étais rien moins que tout cela. Toute ma vie je n'ai soupiré qu'après un domicile, un établissement, et après avoir quitté Guise et la maison paternelle, vous n'avez pas voulu qu'à Paris j'eusse un autre gîte qu'une hôtellerie, et voilà que j'ai trente ans. Vous m'avez toujours dit que j'avais d'autres frères. Oui, mais il y a cette différence que la nature m'avait donné des ailes, et que mes frères ne pouvaient sentir, comme moi, la chaîne des besoins qui me retenaient à la terre... Envoyezmoi un lit, si vous ne pouvez m'en acheter un ici. Est-ce que vous pouvez me refuser un lit?... J'ai à Paris une réputation ; on me consulte sur les grandes alTaires, on m'invite à dîner... Il ne me manque qu'un domicile. Je vous en supplie, aidezmoi, envoyez-moi six louis ou un lit! »

Le père Desmoulins se laissa enfin convaincre ; il adressa l'argent à son fils, qui loua une chambre dans la rue du Théâtre-Français et fonda son journal des Révolutions de France et de Brabant. Avec son esprit endiablé, son style de A'audevilliste érudit, sa joyeuseté de gamin lettré, il y traite b's plus graves sujets en une langue vive, pimpanlr. pleine de surprises et de rencontres amusantes.

Littérairement, ce recueil est un chef-d'œuvre ; mais quelle terrible responsabilité n'encourt-il pas? Sa fougue grivoise s'attaque à tout, son impitoyable ironie sape, bouscule, renverse, détruit, s'acharne... Après Camille, la Terreur peut venir. D'avance il a tant ri des victimes qu'elles n'inspireront plus de pitié !

(Juelle revanche se préparait l'immanente justice qui préside aux événements humains ! Ce pamphlétaire, si fier de son éclatant succès, cet enfant terrible de la Révolution, dont le rire a fait crouler la Bastille et chanceler la royauté, va trouver sur sa route une puissance contre laquelle il n'est pas de force a lutter : l'enfant blonde que jadis, rêveur désœuvré, il suivait des yeux sous les arbres du Luxembourg.

Le hasard les avait quelquefois rapprochés ; présenté dans la famille Duplessis par son ami Fréron, Camille avait d'abord fréquenté, à d'assez i^rands intervalles, dans cette maison oii il se plaisait pourtant. M. Duplessis, fils d'ouvrier, s'était élevé par son travail jusqu'aux fonctions de premier commis du contrôle des finances : c'était un bourgeois tenant à l'argent, mais sans morgue et d'accueil facile ; sa femme était encore jeune, jolie, d'agréable humeur, peu cérémonieuse ; les deux enfants, Annette et Lucile, paraissaient intelligentes et affectueuses. Dans la belle saison, toute

la famille allait passer le dimanche à Bourg-la- Reiiie, où les Duplessis possédaient un bien assez important. Fréron et Camille étaient parfois invités; on déjeunait sous les arbres, on courait dans les grandes herbes, on allait boire du lait à la ferme ; c'étaient des orgies de plein air, des liesses de liberté, telles que les comprennent les seuls Parisiens. On revenait en charrette, tard dans la nuit.

A Tune de ces réunions. Camille, sans méfiance jusque-là, s'aperçut que Lucile était subitement devenue jeune fille; « il l'avait laissée enfant, il la retrouvait inquiétante. » Ce jour-là, l'entrain fit défaut à Bourg-la-Reine, et à cet indice, Camille découvrit qu'il était amoureux'.

La situation était tragique : le pauvre garçon n'avait rien, et Lucile était riche; elle était adorablement jolie ; lui avait le teint bilieux, les traits irréguliers et durs, la bouche grimaçante et, sur le

1. Camille avait naguère manifesté l'intention d'épouser, quand elle aurait l'âge de se marier, sa cousine germaine Flore Godard, de neuf ans plus jeune que lui.

Ce projet d'avenir avait été repoussé à plusieurs reprises par la famille Godard, « à cause des opinions politiques de Camille et des dangers qu'elles permettaient de prévoir pour la durée et le bonheur de cette union ».

Rose-Flore-Amélie Godard était fille de Joseph Godard (1732- 1806) et de Marie-Rose Briseux (1731-18071. Elle était née à Wiège (Aisne), le 23 janvier 1769. Elle s'y maria, le 1""" août 1792, avec Charles-Anne .Tarrieux de Taillan, et devint veuve, le 3 septembre 1830. Elle mourut le 2 février 1842.

Lucile n'ignorait pas que Camille avait aimé sa cousine Flore Godard, et elle en était jalouse.

Une lettre de Camille à son père du 9 juillet 1793, contient ces lignes : >< Vous vous plaignez de ce que je ne vous écris point... Lucile a si grand'peur qu'il ne me preune envie d'aller tous

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visage, cette marque indélébile que pose la misère. Et pourtant il l'aimait î L'isolement, les déceptions, lafierté, l'indépendance avaient préparé son cœur vide à quelque violente passion. Il essaya de lutter, mais sans conviction ; il s'enhardit, fit à Lucile l'aveu de son amour; elle baissa les yeux et rougit très fort, ce qui était une éloquente réponse.

Elle était quelque peu romanesque, cette Lucile ; on a d'elle des pages étranges, des relations de chaudes rêveries, des appels troublés à « l'Etre des êtres » ; car elle écrivait, le soir, quand elle était couchée, en cachette de ses parents : « Une lumière et un éteignoir sont sur mon lit; je léleins si j'entends du bruit. » Et quelles singulières confidences ne fait-elle pas à ce petit cahier oii elle note ses pensées? « Je n'aime point, moi! Quand donc est-ce que j'aimerai? On dit qu'il faut que tout le monde aime. Est-ce donc quand j'aurai quatrevingts ans que j'aimerai? Je suis de marbre. Ah ! la singulière chose que la vie, »

L'aveu de Camille alluma ce feu si bien préparé : ce fut un incendie, « Je n'ose m'avouera moi-même ce que je sens pour toi; je ne m'occupe qu'à le déguiser. Tu souffres, dis-tu. Oh! je souffre davantage ; ton image est sans cesse présente à ma pensi'C ;

embrasser qu'elle s'inquiéterait si elle me voyait vous écrire, et je profite... du cabinet que me procure le Comité de la Guerre, dont on m'a fait secrétaire, pour vous écrire en liberté sans qu'elle vienne lire derrière mon épaule si je n'écris point à Guise. J'imagine que ce qui lui donne cette sollicitude, c'est le souvenir de quelque cousine dont on lui aura parlé. »

elle ne me quitte jamais, je te cherche des défauts, je les trouve et je les aime. Dis-moi donc pourquoi tous ces combats? pourquoi j'aime en faire un mystère, même à ma mère : je voudrais qu'elle le sût, qu'elle le devinât; mais je ne voudrais pas le lui dire. »

]\jm« jiiiplessis, cependant, devint bientôt la conli dente des amoureux; son mari, d'un tempérament peu poétique, mis au courant à son tour, refusa net son consentement, en véritable père noble du répertoire ; il ne voulait point pour gendre d'un gazetier sans avenir et sans argent. Sa résistance dura longtemps; enfin, — traditionnel dénouement de toutes les comédies, — il se laissa arracher le oui tant désiré.

C'était le il décembre 1790. La lionne xM""" Duplessis apprit en pleurant la nouvelle à Camille ; celui-ci s'approcha deLucilequi, tout émue, s'enfuit dans sa chambre. Il l'y suit, se jette à ses genoux, lui répète qu'il l'aime... Surpris de l'entendre rire, il lève les yeux vers elle.. . elle pleurait abondamment à gros sanglots, et riait encore, et ses larmes coulaient... x\lors, sentant son cœur fondre, prenant les mains de sa iiancée, Camille y cache son visage et pleure, comme Liuile, de bonheur et d'amour.

J'imagine que, si c'est une satisfaction de monter son ménage, personne ne dut en sentir le prix autant que ce bohème de journaliste, depuis six ans l'hôte des garnis du pays latin, et qui, n'ayant jamais possédé plus de deux louis à la fois, avait depuis longtemps renoncé à son rêve de se créer un intérieur. Il se trouvait tout à coup à la tête dune fortune mythologique ; Lucile avait 100.000 francs de dot!... Quelle joie de jouer au bourgeois, d'acheter des meubles, de louer un appartement. Camille le choisit au quartier qu'il aimait, dans cette l'ue du Théâtre-Français, encore incomplètement hàtie, où ne s'élevaient que de belles maisons neuves. Mais quel était son emplacement exact? C'est là un petit problème de topographie parisienne qu'il n'était pas facile de résoudre.

Vers 1850, alors qu'il n'était pas encore l'auteur applaudi des Pattes de mouche, M. Victorien Sardou, à peine sorti du collège, s'était lié d'amitié avec un vieux Parisien, qu'on appelait le yi^/z/ yjèrp Lenoir.

Le cliprcheur, chez Sardou. a précédé l'auteur

dramatique et, à cette «'poque, où personne ne songeait à interroger les survivants, déjà rares, de la Révolution, il s'ingéniait à les retrouver, à causer avec eux, et il notait leurs récits. Les souvenirs des vieillards, a-t-on dit, sont une part d'héritage qu'ils doivent acquitter de leur vivant. M. Sardou ne l'ignorait pas, et lia su amasser ainsi des trésors de ces menus faits et de ces choses vues que les livres ne racontent point.

Le père Lenoir habitait le rez-de-chaussée d'une ancienne maison de la rue du Paon, disparue lors du percement du boulevard Saint-Germain; étrange logis, tel qu'on n'en rencontre guère aujourd'hui, avec une cour en hémicycle, à l'angle de laquelle se dressait, derrière des constructions parasites, une des tours subsistantes de la muraille de Philippe- Auguste. Lenoir était, à cette époque, un vieillard fin. jovial, causeur aimable, auditeur assidu des cours de la Sorbonne et du Collège de France ; il avait une bibliothèque considérable, et M. Victorien Sardou furetait à la fois dans les livres et dans les souvenirs du bonhomme. Il sortait souvent avec lui, et, par le quartier, que de nouveaux tracés n'avaient pas encore modihé, Lenoir allait, contant le passé : pour lui, dans ce vieux district des Gordeliers qu'il habitait depuis soixante ans, chaque maison avait son histoire : il n'avait pas quitté Paris pendant la Révolution; curieux des choses et des gens, il avait tout vu et bien vu, en badaud

que les cataclysmes distraient; même il avait aperçu Robespierre, connu Danton et cause avec de Batz.

Un jour qu'avec son jeune ami, Lenoir passait devant l'Odéon, il désigna les fenêtres du deuxième étage au-dessus de Tentresol, à Tangle de la place et de la rue Grébillon.

— Voyez, dit-il, c'est là qu'habitait Camille Desmoulins.

Depuis lors M. Sardou ne traversait jamais la place sans lever les yeux vers ces fenêtres et sans envoyer un souvenir au pauvre Camille. Or, il v a quelque vingt ans, on apposa une plaque commémorative du séjour de Camille Desmoulins; mais, au lieu de la placer à l'angle de la rue Crébillon, on la fixa sur la maison d'en face, au-dessus du café Voltaire. Personne, comme bien vous pensez, n'éleva une objection : une plaque est une chose officielle et grave ; c'est, en quelque sorte, la Légion d'honneur des maisons, et il faut être bien sûr de soi pour réclamer contre une si flatteuse promotion... Pourtant M. Sardou gardait un doute.

Je suis loin d'incriminer la Commission des Inscriptions parisiennes, qui s'est chargée de « décorer » cette maison; je sais quelle science, quelles précautions et quels soins elle apporte à ses travaux et. entre les deux maisons, le doute était permis : on ne savait, en effet, officiellement qu'une chose, d'après le [)rocès-verbal d'arrestation de

26 \ii;ii.Li:s .liaisons, melx pai'ii!:rs

Lucile : c'est que le ménage Desmoulins habitait le second étage au-dessus de Ventresol de la maison du citoyen Lahretinière^ place du Thécître-F rançais . Ce Labretinière posse'dait-il l'immeuble de droite ou l'immeuble de gauche? Toute la question e'tait là. La Commission entama une enquête, compulsa les litres de propriété et arriva à ce résultat : Labrelinière était propriétaire f/e^ f/ez/a: maisons ! On opta ])0ur Tune d'elles, que semblait plus spécialement désigner la tradition, et la plaque fut posée ; on ne pouvait faire mieux ni plus.

C'est toujours le hasard qui apporte la solution de ces petits problèmes de topographi e parisienne : en feuilletant récemment un lot d'autographes dont Georges Cain, l'aimable conservateur du musée Carnavalet, venait d'enrichir ses collections, je tombai en arrêt sur un petit cahier de notes signées du nom de Devise. Ce Devise, étudiant à Paris vers 1832, s'était lié avec un de ses compatriotes de l'Aisne, M. Matton, qui, rédacteur à la Tnbune et au National, avait, en sa qualité de parent de Desmoulins, cherché et retrouvé dans Paris M™" Laridon- Duplessis, belle-mère de Camille, et s'était pris pour elle d'une vive affection. A la fin de 1831, M""" Duplessis, sa fille Adèle et M. Matton habitaient ensemble un appartement au rez-de-chaussée, avec jardin, dans une petite rue de la Montagne- Sainte-Geneviève .

Devise fréquentait chez son ami, et il reçut st>u-

vent de la bouche môme de M"" Duplessis, des confidences intéressantes ; après quarante années de deuil, le souvenir de la pauvre femme s'attardait à ses jours heureux : sans cesse elle parlait de sa Lucile : « Elle n'avait pas, disait-elle, les yeux bleus, mais noirs, semblables à ceux de son père. C'est moi qui, quelques jours avant leur mariage, conduisis dans ma voiture Camille et Lucile aux Cordeliers, où un père les confessa l'un après l'autre, Camille d'abord, puis Lucile, qui attendait son tour de l'autre côté du confessionnal. Ils se ;mfessèrent avec tant de confiance et d'ingénuité (|ue je pouvais tout entendre... »

Et plus loin :

« Camille habitait avec Lucile rue du Théâtre- Français^ n° 1, aujoîircr/mi rue de rOdéo?i, n° 38. Ils logeaient au troisième étage, et leurs fenêtres îivaientvue sur la rue Crébillon. Avant sonmariage, Lucile demeurait presque en face avec son père, sa mère et sa sœur Adèle, rue de Condé, aujourd'hui n° 22, au deuxième étage. Camille pouvait parfaitement la voir de ses fenêtres. On- a, depuis quelque temps, bâti, rue Crébillon, une maison en face de celle qu'habitait Camille, qui empêche actuellement d'apercevoir celle où demeurait M. et M""" Duplessis. »

C'est la encore un témoignage irréfutable : le n° 1 de la rue du Théâtre Français était devenu, en 1834, le n" 38 de la rue de FOdéon; c'en est acluellement

le n" 22; la constalatioii est des plus simples. M. Sardoii avait raison, et le petit père Lenoir ne lavait [)as trompé; par contre, la })laque a tort; mais c'est là une erreur aussi excusable que facile à réparer.

C'est donc au troisième étage ^, sur la rue Crébillon, à Tangle de la place, que se trouve l'appartement qui servit de décor aux amours de Camille.

Et comme cette idylle reste vivante dans ce coin tranquille et resté intact ! Voici, rue de Condé, le balcon de vieux fer d'où Lucile envoyait des baisers à son voisin d'en face ; des fenêtres de son logement Camille giieltait l'aimable fille que, depuis si longtemps, il aimait.

Le jour oii M"" Duplessis épousa le journaliste, le ([uartier était en émoi ; les voisins, sur les portes, regardaient les fiacres amenant les témoins, qu'on se montrait curieusement : c'est Pétion ; c'est Sillery; c'est Mercier, l'auteur du Tableau de Paris; c'est Robespierre. Ces deux derniers, pendant l'office, tinrent le poêle sur la tête des nouveaux époux ; et l'on a gardé souvenir de l'efFarement du vicaire Gueudeville en voyant tous ces noms, déjà fameux et redoutés, s'aligner sur le registre de la paroisse quand, la bénédiction nuptiale terminée, on vint signer les actes dans cette admirable sacristie de Saint-Sulpice encore aujourd'hui lambrissée des

1. En tenant compte de l'entresol; le procès-verbal d'arrestation, est très précis sur ce point.

boiseries que la robe blanche de Lucile a frôle'es.

Puis, par la rue de Gondé, on remonte vers la place du Théâtre-Français. C'est chez Camille qu'a lieu le dîner' de noces. On a dressé une grande table ronde où prennent place les quatre témoins, Camille et Lucile, les parents de celle-ci, sa sœur Adèle dont Robespierre a demandé la main, et Tabbé Bérardier, le vieux maître du collège Louisle-Grand. pour lequel Camille conserve une affectueuse reconnaissance : au total, dix couverts.

Cette table, épave des jours heureux, existe encore dans un grenier de Vervins, toute vermoulue aujourd'hui, et se soutenant à peine sur ses quatre pieds, tournés en acajou massif. A Laon sont conservées d'autres reliques : le gilet blanc à fleurs brochées, que portait ce jour-là Camille ; le voile de mariage de Lucile, son corsage en satin rose avec des petites basques et des manches étroites, des jarretières de soie, brodées de myosotis et de cœurs | accouplés, sur lesquels des colombes déposent une couronne portant cette devise :

Unisson (sic) -noiis-pour-la-vie.

Que ces choses sont émouvantes avec leur air de gaieté vieillotte et le charme attendri des souvenirs d'amour qu'elles évoquent...

Et quelles douces soirées Camille passa là avec sa Lucile! Quelle aimable intimité avec sa nouvelle

30 VIEILLES MAISONS, VIEIX 1-APlERS

famille! La jeunesse faisait dans son àme une entrée tardive et triomphale; tel est son étonnement d'être heureux, daimer, d'avoir un chez soi, de croire en l'avenir, que sa verve déjà en est moins cinglante ; son journal paraît encore; il raille toujours; mais il semble que la sincérité rageuse des premiers numéros nest plus déjà que du procédé. — « Tu dors, Camille, et Paris est esclave ! » écrit un faiseur de couplets. Camille ne dort pas, il aime et, quelque brillante que soit sa réputation d'écrivain en cette année 1791, qui ouvre devant lui un horizon de jours heureux, son ambition a changé d'orientation. Il l'a dit lui-même, d'ailleurs : « Ce n'est pas la girouette, c'est le vent qui tourne » ; et le vent âpre qui jusqu'alors avait soufflé sur lui en tempête s'était changé en un calme zéphir chargé de senteurs amoureuses.

Dès les premiers beaux jours, on reprit le chemin des champs ; cette maison, que possédait Duplessis, à Bourg-1 a-Reine, scène des plus tendres chapitres du roman de Camille, les historiens, dédaigneux de ces minces détails, la croyaient si bien perdue, oubliée, introuvable, qu'aucun n'a pris la peine d'en signaler l'emplacement. Cette recherche nous tentait, et quoique M""" Duplessis, après l'effondrement de 1794, eût décidé la vente de sa propriété, nous acquîmes la certitude qu'à l'époque de la Restauration elle n'avait pas encore trouvé un acheteur, il ne nous j'allut donc qu'un peu de patience pour

LE ROMAN DE CAMILLli DESMOULINS 3t

tli'couvrir, dans les dociimonls administrai ils de cetl»^ é[)oque, la description de « la maison, ferme, vigne, prés, culti^re et jardin, d'une contenance de vingt et un hectares, appartenant à M"** veuve Duplessis ». Les plans communaux annexés au rôle nous fournirent une topographie très complète du domaine, qui se trouva ainsi reconstitué sur le papier. Qu'en restait-il, en réalité? Une visite à Bourg-la-Reine nous réservait-elle une déception? La ferme de Lucile avait-elle fait place à quelqu'une de ces horribles bâtisses de plâtre dont notre banlieue semble avoir la spécialité? Non. La propriété a été divisée, mais peu défigurée ^ ; elle se trouve presque telle qu'elle était il y a cent ans, en bordure et à droite de la route qui vient de Paris, tout à l'entrée du Alliage.

C'est à l'extrémité d'un long mur, la ferme, pittoresque et champêtre, avec sa porte charretière. ses deux piliers à boules de pierre, la cour rustique où le vieux puits à chaîne montre sa margelle usée, l'écurie, la vacherie, tout cela de proportions restreintes, ressemblant plus aux bergeries de Trianon qu'à des bâtiments d'exploitation. La grange ouvre sur l'enclos encore entouré du vieux mur d'autrefois, à peine entamé par le tracé du chemin de fer. Des poules picorent sous une herse appuyée' au tronc

1. Cependant, depuis quelques mois, une rue a été tracée à travers l'enclos et sépare maintenant la ferme du pavillon d'habitation.

iVun noyer, une lessive sèche sur la haie, les chemins creusés d'ornières par les chariots s'écartent dans les avoines; même, dans un coin, une antique barraque à lapins, faite de planches -moussues, semble être oubliée là depuis les jours heureux oii Lucile, portant une charge de luzerne, donnait gravement à manger à ses bêtes. Voici la chambre basse oîi couchait Fréron ; sur le rebord de cette fenêtre venait, aux matins ensoleillés, s'appuyer Camille, tandis que sa femme trottait parla ferme, préparant le café, appelant les poules, accablée de travaux dont elle ne terminait pas un, « se démenant €omme un lutin, montrant les dents comme un chat », affairée, prenant au sérieux ses devoirs de fermière, dédaignant les douces railleries de Camille, de Fréron qui imite ses locutions favori les : Qu'estce que ça me fait? C'est clair comme le joui! jusqu'à ce que, exaspérée, elle accourt et leur jette à la tête toute sa provision die thym et de serpolet dont, pour les faire taire, elle leur emplit la bouche « de ses mains à petites fossettes ». « — Tiens, mange, Bouli-Boula. mange Hon-Hon! » «

Bouli-Bouia, ce^iFréroii, Ho/i-Hon, c'estCamillf, qu'elle a ainsi surnommé à cause de son bégaiement. Ils ont tous des surnoms, ces grands cnfanls rieurs qui s'ébaudissenten pleine nature : M'"" Duplessis est Daronne ' ; Lucile est devenue Loulou ou

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