‹ Vieilles maisons, vieux papiersChapitre 2 sur 52 · Daronne est un mot d'argot qui signifie Pali-o/mr · texte numérisé non relu

Daronne est un mot d'argot qui signifie Pali-o/mr

encore la Poule à Cacltan, en souvenir d'une poule qu'en traversant le village de Cacha n, Camille el Lucile ont vue se défendant contre un coq. Comme toutes ces choses, dont la mièvrerie s'efface devant le tragique de'nouement de l'idylle, comme toutes ces choses sonnent gaiement l'amour, la jeunesse, la joie de vivre, l'exubérance et le bonheur !

Une double allée de tilleuls taillés longeait, — et longe encore, — le jardin planté de grands arbres qu'aucune barrière ne séparait du reste de l'enclos. A l'angle nord de la propriété, M. Duplessis avait fait élever une petite, mais confortable maison : c'est là que logeait le jeune ménage ; et, quoique la banalité de l'élégance moderne ait mis sa marque sur ce gracieux pavillon, le souvenir de Camille et de Lucile semble s'y rencontrer à chaque pas. On les voit, marchant côte à côte, sous l'allée de tilleuls, dans les gaies ténèbres de la verdure ; ils se sont assis sur ces bancs de pierre, aujourd'hui verdis et moussus ; par ce sentier, ils gagnaient la ferme, à l'heure du souper, tandis que le soir tombait, que les liserons et les chèvrefeuilles dégageaient leurs parfums enivrants et subtils, que les oiseaux chantaient dans les profondeurs des marronniers.

Pendant toute cette année 1791, Camille fut heureux. « Je ne dirai qu'un mot de ma femme, écrira-t-il plus tard ; j'avais toujours cru à l'immortalité de l'àme ; mais mon ménage est si heureux

que j'ai craint d'avoir reçu ma récompense sur la terre, et j'avais perdu ma démonstration de l'immorlalité ! » Et voyez comme le bonheur rend riiomme indulgent. Voilà que, dans l'été de 1791, il cesse la publication de son journal; depuis qu'il vit dans l'aisance, il estime la Révolution terminé!", il annonce sa résolution de rentrer au barreau. Il lui est né un iils', et il voudrait l'avenir calme, assuré, pacifique. Pourtant, quand la République est proclamée, quand Danton, ministre, l'appelle aux fonctions de secrétaire général de la Chancellerie, lorsqu'il entre, au bras de sa Lucile, dans le solennel hôtel de la place Vendôme, ce coup de fortune inespéré fait revivre en lui le Camille des anciens jours ; il rayonne, il exulte. « Me voilà, écrit-il à son père, logé au palais des Maupeou et des Lamoignon. Malgré toutes vos promesses que

1. « ... Et moi aussi, j'ai un enfant ! Et tout ce que je souhaite, c'est qu'il m'aime un jour autant que j'aime mon père. » Lettre de Camille à son père, 9 juillet 1792.

Horace Desmoulins était né le 6 juillet, à neuf heures du matin. Il lut inscrit le premier sur le registre de l'état civil de Paris qui succédait aux registres paroissiaux. Camille fit inscrire sur l'acte, à la suite de la déclaration de naissance, ces considérants où se retrouve le pamphlétaire frondeur de la France libre : « ... Que la liberté des cultes étant décrétée par la constitution et que, par un décret de l'Assemblée législative relatif au mode de constater l'état civil des citoyens autrement que par des cérémonies religieuses, il doit être élevé, dans chaque municipalité, un autel sur lequel le père, assisté de deux témoins, présentera à la patrie ses enfants; le comparant, voulant user des dispositions de la loi et voulant s'épargner un jour, de la part de son Iils, le reproche de l'avoir lié par serment à des opinions religieuses qui ne pouvaient pas encore être les siennes et de l'avoir fait débuter dans le monde par un choix inconséquent entre neuf cents et tant de religion qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait pas seulement distinguer sa mère, en conséquence..., etc. » [Journal de Venins, 1884.)

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je ne ferai jamais rien, je me vois élevé à ce qui était le dernier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe... Le vésicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie, de haines, de petites passions, va bien se gonfler aujourd'hui ! »

Ce mouvement d'orgueil dura trop pour sa gloire : en excusant les massacres de septembre, en votant la mort du roi, en se rangeant parmi les adversaires des Girondins, il croyait payer sa popularité. Ce n'est qu'au tribunal, en entendant prononcer la condamnation de Brissot et de ses amis, qu'il trouva son chemin de Damas : « C'est moi qui les tue, s'écria-t-il ; je ne me le pardonnerai jamais! » Cette partie de sa vie appartient aux historiens de sa carrière politique qu'à dessein nous passons sous silence. Aussi bien son roman touche au dénouement, et Chateaubriand en a résumé en quelques mots la suprême et grandiose péripétie : « Une jeune et charmante femme, en le rendant capable d'amour, le rendit capable de vertu et de sacrifice. » Oui, ce gamin terrible, ce « garnement de lettres », ce folliculaire bohème, devait mourir victime de cette Révolution qu'il avait déchaînée : une dernière fois il se jeta dans la mêlée, mais pour prendre la Terreur corps à corps, pour braver l'échafaud, pour clouer Robespierre au pilori de son Vietix Cor de lier. Et, ce faisant, il savait qu'il donnait sa vie. Un jour, comme ils déjeunaient ensemble, Brune, son ami, ne lui a pas caché ses appréhen-

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sioiis ; mais Lucile est fière de son mari : « Laissele faire, Brune, dit-elle, laisse-le remplir sa mission; il doit sauver son pays. » Et Camille, étreignant à la fois sa femme, tendrement courb('e sui- lui, et son fils Horace, assis sur ses genoux, ajoute philosophiquement : Edamus et bibamiis^ cras enim ■moriemur.

Par moments, elle a peur aussi, la pauvre Lucile ; elle voudrait voir son Camille entouré d'amis. Frérou est depuis huit mois devant Toulon assiégé ; elle l'appelle, elle crie au secours: «< Revenez, Fréron. revenez bien vite ; amenez avec vous tous les vieux Cordeliers que vous pourrez rencontrer ; nous en avons le plus grand besoin... le serpolet est ton! prêt; c'est à travers mille soucis que je l'ai cueilli. Je ne ris plus, je ne fais plus le chat, je ne touche plus à mon piano, je ne rêve plus, je ne suis plus qu'une machine... revenez, revenez bien vite... »

Maintenant, c'est fini, les heures sinistres vont sonner; sur cet intérieur heureux, le malheur va s'abattre. Le 20 mars {1794), Camille reçoit de Guise une lettre bordée de noir... il l'ouvre : M. Desmoulins annonçait que sa femme venait de mourir : « Ta mère n'est plus, elle est décédée aujourd'hui, heure de midi ; elle t'aimait tendrement. J'embrasse bien affectueusement et bien tristement ta femme, ma chère belle-fiUe, et le petit Horace. » Et voilà que Camille pleure. Sur le bord de la table, le front dans ses mains, il sanglote

longtemps, revoyant dans son souvenir la calme maison (le Guise aujourd'hui en deuil; pendant des heures il reste là, perdu dans sa rêverie; il est tard. Dans la chambre voisine, Lucile est étendue sur son lit, près du berceau de son enfant : la fatigue l'a vaincue, elle dorl. Tout à coup le pas cadencé d'une patrouille trouble le silence de la rue. Camille tressaille, il se lève, ouvre la fenêtre, se penche..., les soldats sont arrêtés à sa porte. Il court à sa femme : « On vient m'arrôter! » crie-t-il. Lucile, brusquement réveillée, comprend à peine : elle l'étreint dans ses bras, le serre contre elle pour le protéger ; il se dégage de ce suprême baiser, s'incline sur le berceau d'Horace, embrasse son enfant, et descend lui-même ouvrir la porte aux agents du Comité. En un instant il est entouré, lié comme un malfaiteur, conduit à la prison du Luxembourg...

Jamais je ne passe à cet angle du péristyle de rOdéon sans songer au dernier regard que de cet i^ndroit, Camille, entraîné parles policiers, jeta sur la maison oii il avait vécu heureux ; en un instant d'angoisse poignante, il revécut là tout son passé ; à la fenêtre ouverte, se détachant sur le fond lumineux de la chambre, il vit la silhouette de Lucile, demi-nue, secouée de sanglots, les bras tendus vers lui. l'appelant, lui criant:» Adieu! » En tournant le coin de la rue de Vaugirard, il l'entendait encore, puis la voix se perdit dans le lointain... la mort commençait.

La fenêtre de son cachot dominait ce jardin du Luxembourg oii dix ans, auparavant, il avait vu jouer Lucile enfant. Quelles pensées lui déchiraient le cœur, lorsqu'il se rappelait ces joies passées! Qui n'a lu les lettres sublimes que de sa prison il écrivait à sa femme ? Quel poème contient un cri plus navrant de désespoir et d'amour? « Le sommeil a suspendu mes maux. On est libre quand on dort... le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Baronne qui était à la maison; mais notre petit avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet acci dent m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu jour... Je me suis levé pour t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi ont vaincu toute ma fermeté d'âme, J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô ma chère Lucile, où es-tu?... Je vois le sort qui m'attend ; adieu, ma Lolotte, mon bon Loup, dis adieu à mon père... 0 ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse... Ptirdon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés... Ma Lucile, mon bon Loulou, ma Poule à Cachan.je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle point par tes cris : ils me déchireraient

au fond de mon tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il va un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de riiumanité; et tout ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour; adieu. Loulou, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre. Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile... Adieu, mon père. Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! je la vois, ma bien-aimée, ma Lucile! Mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants ! »

Le 5 avril 1794, Camille mourait, aux acclamations joyeuses de ce peuple qui l'avait tant adulé. Huit jours plus tard, ce fut le tour de Lucile : elle alla avec courage à l'échafaud; au moment même oii on lui coupa les cheveux, avant qu'on lui liât les mains, elle écrivit à sa mère ce mot touchant : «Bonsoir, ma chère maman; une larme s'échappe de mes yeux; elle est pour toi ; je vais m'endormir dans le calme de l'innocence. » De douleur, le père de Camille mourut à Guise; M. Duplessis ne survécut que peu de jours à sa fille ; sa veuve fut condamnée à pleurer toute seule, à vivre pour son pelil-fils, qui n'avait plus qu'elle sur la terre ; elle

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éleva Horace Desmoulins qui, en 1817, s'embarqua pour Haïti, oii il mourut en 1825, laissant deux lilles qui, tout récemment, vivaient encore : l'une s'appelait Camille, l'autre Lucile. Veuves toutes deux, elles étaient dans la misère; une tentative fut faite, il y a quelques années, pour intéresser à leur sort le Gouvernement t»t les Chambres ; la démarche resta sans résultat et nous croyons que l'une d'elles est aujourd'hui décédée...

Mais revenons à la place de l'Odéon : lorsque le marbre commémoratif prendra, sur la maison de Camille, sa place définitive, ne pourrait-on, entre ces fenêtres de la rue de Condé,d'oLi Lucile envoya tant de baisers à son fiancé, apposer également une courte inscription? La mémoire de la charmante femme dont le roman fut l'idylle de la Révolution ne vaut-elle pas d'être rappelée, à deux pas de ce Luxembourg, où son cœur s'ouvrit à l'amour et d'où elle partit pour la mort?

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