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AUTOUR DE LA DU BARRY

Une scène singulière se joua, vers le milieu du mois de juillet 1768, à Levignac, bourgade distante de cinq lieues de Toulouse, et que la vaste forêt de Bouconne isolait, à cette époque, presque complètement.

il y avait là une assez grande maison appelée le Château^ qu'habitait dame Catherine de Lacaze- Sarta, veuve depuis près d'un qaart de siècle de « noble homme » Antoine du Barryi. Elle avait eu de lui six enfants, dont trois seulement vivaient avec elle : Guillaume qui, après avoir servi, s'était retiré à Levignac; il avait alors trente-six ans; Françoise, qu'on appelait Chon^ et Marthe qu'on appelait Bitschi, deux filles déjà mûres, que la maigreur de leur dot avait condamnées au célibat. Chon était d'ailleurs bossue, spirituelle et « mau-

1. Antoine du Barry, enseigne au ré^'iment de l'Ile-de-France en 4102, lieutenant en octobre llQ'i, capitaine le 12 octobre 1707, chevnlier de Saint-Louis. S'est retiré du service en 1731 [Archives de Ministère de la Guerre).

vaise langue » ; — Bitschi. paraît-il, ne manquait pas d'agréments. Une autre fille de la châtelaine de Levignac avait épousé le maire, — on disait : le premier consul, — du village et n'habitait pas le manoir familial. Elle, le plus jeune fils, était au service; quant à Jean-Baptiste, l'ainé de tous, après s'être marié a une fille noble de la contrée, M"" Ursule-Catherine Dalmas de Vernongrèse^, il s'était fatigué, un beau jour, de la monotonie de la vie de province et, se sentant né pour un sort moins mesquin, il avait quitté femme et enfant et courait le monde en quête d'aventures lucratives. A Bagnères-de-Luchon, il avait débuté dans la grande vie avec un succès qui l'enhardit ; sous le nom decomte de Gères, emprunté à un vieux donjon de sa famille, il essaya de l'espionnage politique, se chargea de missions louches à Londres, en Allemagne, en Russie^; puis s'attarda à des entreprises de vivres pour la Marine, pour la Guerre et pour l'île de Gorse, où il ne réussit point. Gompreiiant que là n'était pas sa voie, il se fixa à Paris, bien résolu ù ne plus s'occuper que de la diplomatie d'alcôve, oii il excellait. G'était un type de Gascon effronté, bruyant, tenace, vicieux à miracle : on

{. Le mariage avait eu lieu le S décembre 1748. 11 en était né. le 12 septembre 1749, un fils, Jean-Baptiste du Barry (dit Adolphe , qui épousa M"" de Tournon et qui l'ut tué en duel en Angleterre, le 10 novembre 1778. Le pommeau de son épée, ramassé sur le lieu du combat, sert de cachet à la municipalité de Bath, à ce qu'assure Ch. Vatel.

2. Le Tribunal révolutionnaire de Toulouse, par Alex. Duboul.

rappelait le Roué. L'hiver à Paris, Fêté à Spa, suivant, parmi la valetaille, la Cour à Fontainebleau, à Ghoisy, à Compiègne, vivant d'intrigues, grand inventeur de jolies filles qu'il chaperonnait non sans profit, il passait « pour le plus mauvais sujet qu'il y eût en France ». Déjà, vers 17()0, il avait produit, en petite loge, au théâtre de Compiègne, la fille d'un porteur d'eau de Strasbourg, nommée Dorothée, dont la beauté avait éveillé l'attention de Louis XV'; dans le cas où elle l'eût fixée, le Roué demandait, pour prix de sa découverte, le poste de ministre de France à Cologne 1 Mais M™^ de Pompadour, alors en faveur, veillait, et Dorothée fut écartée.

Or, depuis plus de dix ans, Jean du Barry n'avait pas donné aux siens signe d'existence, et on l'avait quelque peu oublié à Levignac, quand on l'y vit surgir un beau jour, venu de Paris a toutes brides, très affairé, ému, fiévreux. Sans s'attarder aux épanchements de famille, il réunit en conseil sa mère, son frère Guillaume et ses deux sœurs, et leur exposa le motif de son voyage.

L'étrange roman qu'il avait à conter! Si étrange que tout autre eût hésité à s'embarquer en un tel récit. Dédaigneux, sans doute, de l'art des préparations, car il fallait faire vite, il dut, tout de même, éprouver quelque gène en entamant devant son

1. Mémoires Ac M™" du Haussct, femme de chambre de M°" de Pomnadour.

provincial auditoire, la scabreuse histoire de cette Jeanne Bécu, fille naturelle d'une servante et d'un moine dévoyé ^ dont il avait fait rencontre en un tripot, avec laquelle il avait vécu pendant plusieurs mois, et que, grâce à ses relations avec M, Lebel, le pourvoyeur des plaisirs secrets de Sa Majesté, il était parvenu à introniser dans le harem royal, en l'affublant, pour la décrasser, du titre et du nom de sa propre femme, la comtesse du Barry.

Ces révélations étaient, pour Levignac, de stupéfiantes nouveautés ; dans ce milieu, forcément austère et pauvre, cet écho des bas-fonds parisiens détonnait singulièrement, et l'on se représente la vieille mère en bonnet, muette de surprise, le frère attentif, les sœurs bouche bée, tandis que l'aigrefin leur dévoile, en chiquenaudant son jabot, les mystères de la petite maison du -Parc-aiix-Cerfs et flétrit, en termes indignés, l'intrigue qui avait failli ruiner sagéniale spéculation : unecertaineM"Me G. . . , — et il citait ici un grand nom de France, — dont le succès de Jeanne Bécu détruisait les espérances personnelles, n'avait-elle point, en effet, flairé la

1. On peut assurer que le père de M""= Du Barry fut le moine Jean-Jacques Gomard, puisque les héritiers de ce Gomard ont euxmênie attesté le fait devant la Cour de Paris, en réclamant, à ce titre, la fortune de la courtisane. (Voir la Gazette des Tribunaux du 23 février 1S30).

Jean-Jacques Gomard, né en 1715, est mort à l'hospice de Bicètre, âi^é de quatre-vingt-neuf ans, en nivôse anXli.

Voir, sur ces points longuement discutés par les liistoriens de M"" Du Barry, la Gazette des Tribunaux du 5 décemhre 1828 et le Recueil général de Sireij, 1832, p. 25.

supercherie et commis la vilenie d'écrire à M. de Riquet-Bonrepos, président du Parlement de Toulouse, afin de se documenter sur l'état-civil de la prétendue comtesse du Barry^ M. de Riquet-Bonrepos, en courtisan qui sent le vent, s'était abstenu de répondre avant d'avoir obtenu l'assentiment de la nouvelle favorite. Et voilà. pourquoi Jean du. Barry, courant au danger, a pris la poste pour Toulouse : il faut qu'avant un mois la fille Bécu soit bien officiellement transformée en une authentique comtesse du Barry ; sinon l'immense profit que la famille peut tirer de la situation esta jamais compromis. Guillaume, resté, grâce au ciel, célibataire, est le sauveur désigné ; son nom griffonné au bas d'un contrat et sur un registre de paroisse, on n'exige de lui rien de plus, et une pluie d'or récompensera ce dévouement tout platonique.

Ainsi parla Jean du Barry, et son discours fit sensation. A ces esprits plats que les bavardages de Levignac suffisaient jusqu'alors à passionner, cette vaste machination donnait le vertige : le roi, la Cour de Versailles, l'intrusion dans les dessous des galanteries royales, la faveur, l'argent... il y avait là de quoi griser des têtes moins chaudes et tenter des appétits moins vo races. On peut croire qu'il y eut, pourtant, des objections : — ces Bécu, voyons! — Et Jean de dévider toute leur lignée : la mère

1. La Société Toulor.suiue ù la fin du XVIII' siècle, par Paul de Casteras.

ayant eu, encore fille, deux enfants' ; obligée, par suite, de quitter son village de Yaucouleurs, làbas, à l'autre bout de la France, pour venir cacher sa faute à Paris, où elle avait trouvé un épouseur, nommé Ranson, infime commis aux fermes ; les oncles, Charles, Baptiste et Nicolas Bécu, tous gens de livrée; la tante Marie-Anne, une boulangère ; la tante Marguerite, aubergiste ; une autre encore, restée fille, qui avait eu son heure de succès et qu'on nommait la « Belle Hélène ». Cela refroidissait un peu; la noble dame de Levignac s'effarouchait de toute cette roture ; mais Jeanne était quasi-reine; le roi en était tant épris; elle promettait d'être si généreuse que les scrupules mollissaient. Et puis, avec sa désinvolture communicative, le Roué s'engageait à falsifier les actes en les bourrant de titres ronflants et- de particules, si bien qu'on parviendrait à les rendre présentables et que, sur le papier du moins, l'honneur serait sauf. Ceci trancha la question.

Dès le lendemain, on louait une carriole et un bidet, et toute la famille partait pour Toulouse. Chez M^ Sans, le notaire, la mère, qui consentait à ce que ses enfants se déshonorassent, à condition que cela ne lui coulerait rien, signa une procuration

1. Jeanne, née le 19 août 1743; c'est la fameuse courtisane ; et Claude, né le 14 février 1747. C'est le registre de la paroisse de \'uucouleurs qui révèle l'existence de ce frère de M""' Du Harry, qui mourut sans doute en bas âge, car on ne trouve nulle trace de lui à une époque postérieure.

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aiitonsanlGuilUiiimodLi Barry à « contracter mariage avec toile personne (jn'il jngera a propos, sous la réserve expresse qnc ladite dame entend ne rien donner à son fils à l'occasion dndit mariage ^ ». L'acte passé, on s'embrassa en se souhaitant bon succès, et, vite, Jean du Barry poussa son frère dans la berline et reprit avec lui la poste pour Paris. A tout hasard, il emmenait Chon et Bilschi (\ni ponvaient être ntiles.

Certes, depuis d'Artagnan et depuis Cyrano, de romanesque mémoire, bien des Gascons ont pris la route de Paris, assoiffés de fortune et quêtant aventures; mais jamais, sans doute, il n'y eut voyage comparable à l'exode des du Barry se hâtant vers leurs destinées nouvelles.

Quelque indolent et passif que les faits nous le montrent, Guillaume doit rêver à la femme inconnue à laquelle le sort va le lier et dont il cherche à évoquer l'image, si désirable et séduisante qu'un roi blasé en a perdu la tète... Chon et Bistchi songent aussi; et rien n'étonne davantage que ces deux filles, résignées jusqu'alors à végéter, vertueuses et sans histoire, dans le triste manoir de leurs pères, acceptant aveuglément un rôle dans cette comédie cynique, et réclamant un emploi dont la d('signation seule eût été pour elles, la veille

I. \n\v le Icxtc (](■ cette pi'ocuralion rlnns les fiiriosl/c's .s-»?' le jc;/iH' (/c Louis MU, Louis AlV el Louis XV. par A. J.k Jiui.

encore, outrageante. Le Roué, lui, n'a qu'une idée: arriver, arriver vite : il presse les postillons, double les pourboires, crève les chevaux, dans la crainte d'un retard qui peut tout compromettre. 11 fallait deux semaines, alors, pour aller de Paris à Toulouse et pour en revenir, et il tremble quen ces quinze jours, privée de sa tutelle, la coquine, — c'était son mot, — n'ait commis quelque irréparable sottise.

C'est dans l'appartement de son frère, rue Neuvedes-Petits-Champs, que Guillaume rencontra pour la première fois sa fiancée, dont la radieuse beauté dut l'émouvoir, sans doute ; car il semble que, dès cette première heure, il lui voua une sorte de haine rageuse et dépitée, rancune d'un homme conscient de sa bassesse. Les présentations, au reste, furent écourtées et peut-être un peu froides; malgré l'art que possédait Jean de jongler avec les difficultés, la situation resta délicate ; mais on alla au plus pressé, et, tout de suite. Maître Garnier-Deschênes donna lecture du contrat. On était au 23 juillet; huit jours seulement s'étaient passés depuis le consentement donné par la mère à Toulouse, sous la date du 15. C'est dire qu'on avait brûlé le pavé et que le « temps des fiançailles » fut réduit au minimum de durée. Un seul article importait, d'aillleurs, et le notaire en donna lecture : « La future épouse sera chargée de toutes les dépenses du ménage : nourri tore, loyers, gages de domestiques, linge de

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table, entretien d'équipages, nourriture des chevaux, éducation des enfants à naître du mariage... »

D'enfants, il n'en pouvait y avoir, et pour cause, Guillaume du Barry devant rester perpétuellement le futur époux de la dame. Le contrat signé, elle lui tira sa révérence et reprit le chemm de Versailles; ils se revirent à la cérémonie religieuse, indispensable alors à la validité du mariage ; elle eut lieu à Saint-Laurent, le 1" septembre, à cinq heures dti matin. Au sortir de l'église, Jeanne Bécu pouvait officiellement se dire l'épouse de « haut et puissant seigneur messire Guillaume, comte du Barry » et se donner en cette qualité des armoiries, ce à quoi elle ne manqua pas : elle imagina un écu parlant composé ^un geai accoté de deux roses en pointe surmontées de la lettre G mise là pour rappeler le nom du moine Gomard, son père naturel. Celui-ci, voyant que sa fille « tournait bien », s'était tout à coup souvenu d'elle et avait signé au mariage, s' intitulant « prêtre aumônier du roi », titre auquel il n'avait aucun droit. Détail plus piquant, il y ligure comme porteur de la procuration du sieur Ranson, l'époux authentique d'Anne Bécu, mère de la nouvelle comtesse, lequel, probablement, comprenait les choses et n'était pas jaloux du passé de sa. femme.

Le Roué, d'ailleurs, avait tenu sa promesse : tout était faux dans cet acte, noms, prénoms, titres, âges et qualités des époux et des témoins, et les

procès auxquels cette fantaisiste rédaction donna lieu se prolongèrent] usqu'on 1833'.

On a dit que le comte Guillaume, aussitôt après la cérémonie nuptiale, reçut, avec un brevet de pension de cinq mille livres, l'ordre de retournera Toulouse, de s'y terrer et de ne point faire parler de lui. Cette tradition n'est pas exacte : le platonique mari de la du Barry était, disait-il luimême, — un homme tout rond; il ne paraît pas, cependant, qu'il eût hâte de regagner sa province et d'affronter l'accueil de ses compatriotes. Il s'installa à Paris, fit choix d'un bel appartement dans un hôtel de la rue de Bourgogne, monta sa maison et, tout de suite, il eut l'ôtonnement de voiraflluer chez lui un nombre inattendu de parents ignorés et d'amis de fraîche date : chaque jour voyait éclore quelque cousin à la mode de Bretagne... ou de Gascogne. Flatté de faire montre de son opulence, Guillaume n'exigeait pas les généalogies et hébergeait tout ce monde; cela lui formait une sorte de cour parmi laquelle il se pavanait.

En face des fenêtres de son hôtel, logeait, dans une modeste chambre, une pauvre ouvrière, M"" Diot, qu'un veuvage prématuré avait réduite à la misère. M""" Diot s'avisa qu'elle pourrait bien être, elle aussi, la parente éloignée de ce voisin si hospitalier; elle se présenta, un matin, chez le

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