Biographie Toulousaine
en effet, à flots, sur toute la famille. En 1772, Guillaume se retrouvait à Paris, plaidant en séparation contre la comtesse sa femme, opération de chantage assez habile, la maîtresse du roi ayant tout intérêt à éviter le scandale d'un débat judiciaire. On se traita ^'infâme de part et d'autre ; il y eut des menaces échangées; mais la comtesse paya, et M. du Barry rentra à Toulouse, possesseur de soixante mille livres de rente. Jean, qui était, à n'en pas douter, l'instigateur de cette nouvelle combinaison, ne s'était pas oublié ; pour prix de ses bons offices, il s'était fait octroyer le comté de l'isle- Jourdain, dont le revenu annuel dépassait cent mille livres, qu'il se mit immédiatement à dissiper en extravagances.
Sur la partie de la place Saint-Sernin, qui portait alors le nom de place Saint-Raymond, il résolut d'élever un palais « dans le dernier goût de la capitale », et l'on vit, un beau jour, débarquer à Toulouse, des maçons, amenés de Paris en poste, qui se mirent aussitôt à l'œuvre. La bâtisse achevée déplut au propriétaire : les ouvriers la jetèrent bas et en recommencèrent une autre. Cet étrange immeuble existe encore etfait partie aujourd'hui du couvent des Bénédictines ; quelques guirlandes de fleurs symboliques, sculptées au fronton des hautes fenêtres, des cornes d'abondance, non moins symboliques, sont les seuls vestiges delà décoration d'autrefois.
Jamais délire de bourgeois prétentieux n'égala ce rêve de parvenu « disposant des finances d'un royaume». Artiiur Young, qui visita l'hôtel des du Barry, en 1788, ne lui reconnaît qu'un mérite : celui de montrer jusqu'où la folie peut conduire. « Dans l'espace d'un acre de terrain, il y a des collines de terre, des montagnes de carton, des rochers de toile, des abbés, des vaches et des bergères, des moutons de plomb, des singes et des paysans, des ânes et des autels en pierre, de belles dames et des forgerons, des perroquets et des amants en bois, des moulins et des chaumières, des boutiques et des villages...» Un ours en terre cuite gardait le pied d'un monticule qu'un meunier et son âne semblaient gravir pour se rendre au moulin minuscule qui en décorait le sommet. Dans le pré, deux tigres veillaient, et la végétation des tropiques était représentée par de grands palmiers peints sur bois. L'hôtel proprement dit renfermait une galerie en marbre rouge et contenait un amoncellement de tableaux, de statues, de glaces, d'objets d'art de toute nature, ainsi qu'un mobilier aussi somptueux qu'excentrique. (Juand on sonnait à la porte de cette efîarante demeure, un abbé de cire sortait d'une chapelle gothique et, au moyen d'un ingénieux mécanisme, s'avançait pour ouvrir la porte aux visiteurs.
Jean du Barry donnait là de superbes fêtes, auxquelles ne manquaient, la plupart du temps,
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que les invilés. Les femmes surtout s'abstenaient dy paraître, le maître de la maison afTectant « un ton si singulier, des manières si libres, qu'on ne savait comment lui répondre ; sans cesse il citait son ami le duc de Richelieu » et vantait ses prouesses amoureuses : c'e'tait son héros, son type, son modèle; il imitait du galant maréchal le langage négligé et quasi patoisant, et, quand il lui échappait de parler du roi, il le traitait de frérot, familièrement.
Guillaume avait des goûts plus simples : il partageait son temps entre la ville et son domaine de Reynery, confortable maison de campagne, entourée de beaux ombrages, où il passait l'été, faisant ménage avec Madeleine Lemoine, otfrant à ses voisins des divertissements champêtres et s'occupant de l'éducation deses deux fils, un peu étonnés peut-être de voir, trônant en place d'honneur, dans le salon de leur mère, un buste de jolie femme, copieusement décolleté, portant au front le croissant de Diane, et qui n'était autre que l'image de la comtesse du Barry, la vraie, celle que ses fonctions à la Cour retenaient à Versailles'.
Un coup imprévu vint troubler ces calmes existences ; le roi mourut. On apprit simultanément en Languedoc la nouvelle de sa maladie et celle de sa mort. Ce fut chez les du Barry un aflolement,
I. Mémoires de V Académie des Sciences, ImcripUons et Belles- Lellres de Toulouse, t. X.
quelque chose comme la débandade dune volée de moineaux pillards. Le comte Guillaume Loucla son porte-manteau et disparut, la tradition assure qu'il quitta la ville sous les huées et les sifflets; Bitschi, au contraire, accourut de Louveciennes se cacher à Toulouse; Jean, qui se trouvait à Versailles, prit la poste pour Genève, tandis que Chou, s'obstinant à son rôle de matrone, suivit sa belle-sœur à l'abbaye de Pont-aux-Dames, où une lettre de cachet reléguait la favorite déchue. « Les tonneliers sont aux abois, disait le marquis de Bièvre, tous les barils fuient. »
Mais la tourmente dura peu : le débonnaire Louis XVI était sans rancune : deux ans ne s'étaient pas écoulés que la belle comtesse, sortie du couvent, avait donné au feu roi un successeur dans ses bonnes grâces; soninari, toujours philosophe, était rentré à Reynery ; Clion, installée avec Bitschi à Toulouse, avait loué, pour sa sœur et pour elle, un hôtel rue delà Pomme', et, de l'étranger, le Roué adressait aux ministres des suppliques si touchantes qu'il obtint, lui aussi, de rentrerdanssa « folie » de la place Saint-Raymond. La vie reprit pour tous tranquille et plantureuse, sans événements, sans àcoups. Jean du Barry, pourtant, le plus remuant de la famille, ne crut pas sonnée l'heure de la retraite. Comme il avait perdu sa femme, il se mit en quète-.