La Mère du duc d'Enghien, par le comte Ducos
La villa de Sarria, à un quart de lieue de la ville, était une vieille maison pleine de rats et d'insectes, aux murs lézardés, aux solives émiettées, au carreaux disjoints. La distribution en était aussi incommode qu'exiguë : situé au premier étage, l'appartement de laduchesse se composaitd'unechambre à coucher, grande, au plus, comme un cabinet, puis d'un salon meublé de quelques chaises de paille et d'une table qu'avait fabriquée le cocher avec les planches d'une caisse. Le roi Charles IV avait bien envoyé à sa cousine quelques objets de ses gardemeubles, tels qu'un vieux fauteuil de paille et un petit lit sans rideaux; mais la libéralité royale s'était tenue dans des bornes si discrètes, qu'à l'exception de cette couchette délabrée, il n'y avait, pour ainsi dire, aucun meuble dans la chambre de la duchesse: un fond de verre cassé lui servait de chandelier.
En véritable princesse, ignorante de la vie pratique, la noble femme trouvait encore, dans son dénuement, le moyen d'être exploitée. Elle avait compliqué sa vie de toute une suite de parasites et de serviteurs inutiles : vingt et une personnes vivaient à ses dépens dans la maisonnette de Sarria : les femmes habitaient les galetas du second étage ; les hommes s'étaient arrangés du grenier, sauf trois d'entre eux qui, se trouvant trop à l'étroit, s'étaient fixés au village et y avaient monté ménage aux frais de leur maîtresse.
Et Rouzet? Oiî logeait Kouzet ? L'ancien chapelain
du duc de Peiithièvre, l'abbé Lambert, qui donne dans ses Mémoires le détail de cette installation rudimentaire, reste muet sur ce point intéressant. Il est certain que l'ancien conventionnel ne quittait pas la duchesse d'Orléans ; il s'était institué son chancelier. Rien, dans la villa, ne sefaisail sans son contrôle et, comme si l'on eût encore été au temps des splendeurs passées, les visiteurs trouvaient sur le seuil de la misérable chambre où vivait la proscrite, ce personnage, vêtu d'un habit de salin brodé, portant sur la poitrine la croix de l'ordre de Malte et le grand-cordon de Saint-Charles de Naples. Il était devenu M. le comte de Folmon; nom, ordres, titres, tout était dû à la miinilicence du roi d'Espagne qui avait mis, sur la prière de sa cousine, d'autant plus d'empressement à anoblir et à chamarrer cet excellent homme que la chose était peu coûteuse; ce qui laisait supposer que Sa Majesté catholique « lésinait moins sur la délivrance d'un parchemin que sur l'achat d'une paire de rideaux ' ».
Pourtant Rouzet et la duchesse d'Orléans s'estimaient les plus heureux des mortels : dès ce jour ils n'ont plus d'histoire : ils ne devaient plus se quitter; ils prirent ensemble la fuite devant ^l'armée française envahissant l'Espagne ; ils passèrent ensemble à Mahon ; ensemble ils revirent la France. Débarquée en 1814 à Marseille, la duchesse se fixa
i. La Mère du duc d Enyhien, par le comte Ducos.
au château d'Ivry et c'est là que mourut en 1820 le comte de Folmon. La bonne princesse voulut que le corps de son vieil ami reposât auprès du cénotaphe qu'elle avait préparé pour elle-même.
Sa première pensée, à son retour de France, avait été de réunir dans un même tombeau les cendres de son père et des princes de sa famille dont les sépultures avaient été violées au cours de la Révolution. Des personnes pieuses avaient recueilli et caché ces ossements extraits, en l'an II, des caveaux de la vieille collégiale de Dreux. L'église elle-même était démolie, le terrain vendu. Dès 1817, la duchesse avait ordonné la construction d'une nouvelle chapelle, et c'est ainsi que prit naissance cette bizarre basilique .royale où le gothique, le lombard et le gréco-romain concourent de si étrange façon à un ensemble qui ne manque ni de grandeur ni de pittoresque. En 1820, la crypte était terminée et la duchesse y avait fait construire, proche l'un de l'autre, deux tombeaux de marbre blanc exactement pareils. C'est dans un de ces tombeaux que fut déposé le corps de Rouzet : le second était destiné à recevoir la dépouille de la princesse.
Ils ne furent pas longtemps séparés. Après la mort de son ami, la duchesse d'Orléans s'était confinée à Ivry : triste, lasse, découragée, elle vivait presque seule, entourée seulement de son médecin, de son confesseur et d'un petit nain qu'elle avait
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pris en afîection, ne s 'inquiétant que de vérifier et de compléter son testament. On peut dire que, dès que Rouzet l'eût quittée, cette femme excellente ne s'occupa plus que de mourir. Elle s'éteignit quelques mois plus tard et son corps, en grande pompe, fut porté à Dreux, dans le tombeau qu'elle s'était préparé, tout près du marbre sous lequel reposait son ami. Ceci, pourtant, ne plaisait pas à tout le monde : cette ostentation posthume d'une afîection si fidèle gênait bien des gens qui faisaient mine d'en être offusqués : sans doute certains courtisans estimaient-ils que, dans un pays où les plus solides monarchies ne duraient pas vingt ans, la fidélité tenace et le dévouement désintéressé de Rouzet de Folmon étaient exemples a ne pas imiter, et une guerre sourde fut déclarée par les vivants à ce mort qu'on aurait bien voulu expulser de la sépulture princière. Louis-Philippe, en véritable roi constitutionnel, trouva une solution jmte-milieu : il fit élever autour de la petite chapelle, construite par sa mère, une vaste église oij tous les tombeaux, remontés de la crypte, trouvèrent place — sauf un, qui resta en pénitence dans le sous-sol, celui du comte de Folmon. Même le marbre qui recouvrait ses restes fut descellé et, sur le mur, on posa une simple plaque portant ces lignes :
Jacques-Marie liozay, comte de Fulinu.i décédé à Paris, le 21 mars 1820
Le public admis à visiter la chapelle haute, ne
descend jamais dans la crypte qui ne contient plus que ce seul corps et ce seul nom. Est-ce à dessein que celui-ci est mal orthographié? A-t-on cherché à créer ainsi une confusion et à amener l'oubli d'une situation qui ne laissa pas d'être assez fausse? Louis-Philippe, dit-on, avait lui-même présidé à tout cet arrangement : lorsqu'il s'agit de remonter dans la chapelle supérieure les restes de ses aïeux, on se trouva en présence d'un tas d'ossements provenant des tombes violées en 1793. Il fallut les réunir et les classer. Le roi n'accepta, pour cette pieuse besogne, le secours d'aucun de ses serviteurs :
— Ces pauvres morts, dit-il, ont été assez tourmentés déjà ; laissez-moi seul avec eux !
Enfermé pendant une bonne partie de la nuit dans le caveau funèbre, il disposait les ossements sur des draps étendus, mesurant, examinant, faisant le tri à la lueur d'une lampe...
Si j'étais peintre, je crois bien, que de toutes les scènes de nos révolutions, c'est celle-là qui m'inspirerait : ce vieillard, devenu roi à la suite de si grandioses catastrophes, remuant de ses mains la poussière de ses ancêtres... Voilà qui égale VEriidimini de Bossuet.