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Archives de la Préfecture de Police

2. Livre cVécrou de la Maison Bellivmme. (Archives de la Préfecture de Police.)

conservaient en captivité des adorateurs opulents. Tous les soirs, des voitures nombreuses stationnaient devant la porte de la prison Belhomme ; dans l'intérieur on jouait, on riait, on faisait de la musique. A la fin de chaque mois il fallait pourtant régler ses comptes et fixer la pension du mois suivant et les détenus venaient alors marchander leur vie dans le cabinet de Belhomme. C'était chose curieuse d'entendre le geôlier traiter d'affaires avec les grandes dames.

— ^ En vérité, Monsieur de Belhomme, lui disait un jour la duchesse du Chàtelet, vous n'êtes pas raisonnable et il m'est, à mon vif regret, impossible de vous satisfaire.

— Allons, ma grosse, répondit Belhomme, sois bonne fille; je te ferai remise d'un quart.

Môme a ce taux, la duchesse du Chàtelet ne put payer la pension : elle et son amie, la duchesse de Gramont durent quitter l'établissement, et, peu de jours après, elles mouraient sur l'échafaud. Cette catastrophe répandit la consternation chez Belhomme; lui-même s'y montra sensible, tout en faisant remarquer, pour l'exemple, « que ces dames périssaient victimes d'une économie mal entendue' ».

J'avais longtemps et minutieusement cherché dans les dossiers des archives et sur les plans

i. Portraits de famille, par A. de SALNT-AtLAinE.

anciens de Paris un indice précis de remplacement qu'avait occupé dans le faubourg de Charonne cette étrange prison. Ni les pièces de police, ni les topographies les plus détaillées ne m'avaient fourni sur ce point spécial aucun renseignement et j'avais laissé là cette enquête, — à mon grand dépit, car rien n'est si amusant que de savoir comment c'était, — lorsqu'un jour, suivant par hasard la rue de Charonne, je levai les yeux sur un haut portail de style Louis XVI, garni d'une tablette de marbre sur laquelle sont très lisiblement gravés ces mots : « Maison de santé du D"" Belhomme », et je songeai, un peu penaud, aux heures maladroitement consacrées à ne pas trouver une indication qui, depuis cent vingt ans, sollicite si ostensiblement l'attention des passants. Mais le hasard ne prend-il pas grande part à toutes les découvertes? Celle-ci était d'autant plus précieuse que l'immeuble n'a pas changé depuis les jours heureux qu'on y vécut au temps de la Terreur. C'est la même cour; ce sont les mêmes pavillons, construits dans la manière discrète et riante des dépendances de Trianon : voici, tout à côté, l'ancien hôtel Chabanais que Belhomme annexa à son industrie quand « ses affaires » prirent de l'extension et le jardin, profond et calme comme un parc, entoure encore les deux immeubles. Seule des quarante prisons de la Révolution, celle-ci reste intacte, comme si, d'avoir été, aux heures sombres où tout était larmes et sang, l'unique asile des plai-

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sirs et des tendres aventures, lui eût valu l'absolution de la postérité.

Le registre d'écrou de Belhomme a lui-même échappé à la destruction des archives de la Préfecture de police : on y trouve le nom du Citoyen Rouzet, député, entré le 4 vendémiaire, venant de la caserne des Carmes, et, à la page précédente, se lit celui de la Citoyenne Marie-Louise Adélaïde Penthièvre, entrée le 28 fructidor.

La citoyenne Penthièvre n'était autre que la duchesse d'Orléans, veuve de Philippe-Egalité et mère des trois jeunes princes dont l'aîné devait être Je roi Louis-Philippe. Bien qu'elle eût, à cette époque, quarante ans passés, elle était encore la plus séduisante et la plus aimable des femmes. Un trait peindra sa candeur quasi angélique : elle récitait tous les jours l'office du Saint-Esprit, « dans le cas, disait-elle naïvement, où mon pauvre mari, dont c'était l'obligation, en qualité de chevalier de Tordre, eût oublié quelquefois de le faire ». Dieu sait s'il avait dû Voublier souvent! La princesse se trouvait très heureuse en prison: elle avait eu si peu de joies, la pauvre femme! Elle apportait, d"ail« leurs, à la pratique de la vie, cette sorte de gaieté résignée dont les bons cœurs ont le secret.

Rouzet, sortant de son enfer des Carmes, crut entrer dans le Paradis en franchissant le seuil de Belhomme; la maison resplendissait de propreté;

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le jardin s'enveloppait déjà de sa mélancolie d'automne ; la table était servie « avec profusion et délicatesse » ; au crépuscule, on se réunissait dans un salon élégamment meublé, garni de tables de jeu, d'un clavecin, d'une petite bibliothèque d'oii les journaux et les ouvrages politiques étaient soigneusement exclus, et, dans cette atmosphère reposante, le bon Rouzet se surprenait à aimer prodigieusement la vie. pour laquelle il s'était, au reste toujours senti du penchant. C'était, au lendemain de Thermidor, un sentiment général : on s'estimait si heureux de n'avoir point péri dans l'épouvantable tourmente que les gens les plus graves se laissaient aller à toutes les folies. Il régnait une épidémie de romanesque et Rouzet n'échappa point à la contagion. Soit que son ardeur égalitaire se fût quelque peu refroidie, soit que la pratique des sans-culottes lui eût, par comparaison, inspiré du goût pour l'aristocratie, il ne put vivre aux côtés de la douce et triste duchesse d'Orléans sans éprouver pour elle une sympathie enthousiaste. Il lui voua, dès les premiers jours, un culte respectueux et tendre où entrait autant de pitié pour les malheurs de la noble femme que d'admiration pour la philosophie charmante avec laquelle elle les supportait. Chacun avait alors un tel besoin d'alYection qu'elle ne s'offensa point de cet hommage discret, ce qui fit dire aux mauvaises langues de chez Belhomme que « le conventionnel était devenu amoureux de la princesse ».

Est-il besoin d'affirmer qu'aucun document n'autorise à ramener au niveau d'une liaison banale une affection qui fut peut-être très pure et très désintéressée : chacun pourra, d'après ce qui va suivre, se former une opinion sur ce point délicat. Le beau de l'histoire n'est qu'en ceci : Rouzet et la duchesse d'Orléans s'aimèrent tendrement et ils s'aimèrent toute la vie. Ce fut une affection d'autant plus touchante que le grave législateur et l'auguste princesse faisaient tous leurs efforts pour garder leur sérieux et sauver les apparences, tandis qu'un « dieu malin » semblait se rire de leur décorum et leur soufflait des escapades à faire reculer des amants de seize ans.

D'abord ce fut le décret du 17 frimaire qui rouvrit aux « soixante-treize » les portes de la Convention : Rouzet dut reprendre sa place à ce Parlement maudit dont il avait gardé un si lamentable souvenir. Jamais homme ne versa tant de pleurs au sortir d'une prison: sa seule consolation, en abandonnant son amie, était l'espoir de la servir plus utilement auprès de ses collègues qu'il n'eût pu le faire en demeurant avec elle à la maison de Charonne, et, de fait, il se démena si bien, son cœur lui inspira de si chauds arguments, qu'il parvint à faire décréter la levée du séquestre et la restitution aux héritiers du mobilier des condamnés. Quelque aisance en revint à la duchesse d'Orléans, toujours emprisonnée; mais elle n'en put jouir longtemps: bien

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que Roiizet réélu député au Conseil des Cinq-Cents eût proposé à ses collègues la mise en liberté de tous les détenus, la veuve d'Egalité restait chez Belhomme et n'en devait sortir que pour prendre la route de l'exil.

Au lendemain du 18 fructidor, le Directoire ne se sentait pas assez fort pour tolérer sur le territoire de la République la présence de cette femme inoffensive : un môme décret ordonna la déportation de la veuve Orléans et de sa belle-sœur, la citoyenne Bourbon. Un agent du Directoire, nommé Jaunet, se chargea de porter à Charonne l'ordre du gouvernement. Rouzet se trouvait là pour amortir le coup. Il fallut faire vite : dans la nuit du 26 fructidor la proscrite montait en voiture, à deux heures du matin et sortait de Paris au milieu d'une escorte de gendarmes. Rouzet ne pouvait la suivre ; les adieux avaient été déchirants.

Ce fut un voyage épique : le convoi se composait de plusieurs voitures oii l'on avait empilé à la hâte tant de paquets et de provisions qu'il restait à peine aux gens la place de se caser. Outre ses femmes de chambre, la duchesse emmenait M""^' de la Tour du Pin et de Chastellux, M. Gueydan, son médecin et quelques fidèles serviteurs. On roulait à petites journées dans de vieilles berlines de l'ancienne cour, longtemps utilisées par les conventionnels en mission ou les porteurs d'ordres du Comité do Sûreté générale. Les coussins étaient durs, les por-

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tières mal closes: à chaque relai il fallait rajuster un trait ou consolider une roue à grand renfort de licelle ; puis on repartait cahin-caha, dans la poussière que soulevait Fescorte. Et cette odyssée se perpétua pendant dix-huit jours !

On a enlin traversé Perpignan ; c'est par le col de Perlus qu'on va sortir de France ; mais avant de passer la frontière, une formalité reste à remplir: on fait descendre les voyageurs, on s'assure de leur identité et, tandis qu'on relève leur signalement, les douaniers visitent les berlines. Tout à coup des cris s'élèvent, une lutte s'engage : tout au fond de la voiture de la duchesse, on vient de découvrir, sous une pile de cartons et de manteaux, un homme qu'on tire de là, interdit, très embarrassé de son maintien: im voleur, peut-être?...

On l'interroge, il balbutie ses noms et qualités : « Jacques-Marie Rouzet, membre du Conseil des Cinq Cents. » Il n'a pu supporter plus d'une semaine, sans son amie, le séjour de Paris : il s'est jeté dans un cabriolet de poste et, à toutes brides 1 a rejointe au.: environs de Cahors. D'ailleurs, il n'a ni mission lautorisant à quitter la France, ni passeport, ni congé régulier. On l'entraîne au fort de Bellegrade, vieille demeure féodale juchée sur le rocher à cinq cents pieds au-dessus du chemin : les heures se passent, la duchesse se désole ; elle refuse de continuer sa route ; elle prend enfin le parti de gravir à pied la montagne. Arrivée à la

forteresse, elle apprend que l'autorité militaire a résolu de garder le fugitif à sa disposition : la malheureuse femme supplie, elle pleure, elle perd connaissance : on la reporte à demi-morte dans sa voiture, et, profitant de son évanouissement, on donne l'ordre au cortège de passer la frontière^...

La lettre que, dans son désespoir, le pauvre Rouzet écrivit de Bellegarde à ses collègues est vraiment touchante : il leur mande « que, si l'acte de loyauté et de générosité qui l'a porté à ne pas abandonner l'illustre victime, dont la défense lui est si chère, n'est pas compatible avec sa qualité de député, ils peuvent prendre sa missive pour une démission. )i Les Cinq-Cents comprenaient toutes les faiblesses : la plupart d'entre eux avaient besoin de tant d'indulgence ! Ils passèrent à l'ordre du jour en comité secret et Rouzet fut libre de rejoindre l'illustre proscrite.

Après quelques semaines de séjour à Figueras, oii elle attendit son ami, la duchesse d'Orléans vint se fixer à Sarria, près de Barcelone; elle n'avait pour toute ressource qu'une médiocre pension que lui servait le gouvernement français ; mais elle était en droit d'espérer que le roi d'Espagne, autant par esprit de famille que par solidarité antirévolu Lionnaire, ne la laisserait pas dans le besoin.

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