‹ Vies choisies des principaux saints (volume 2)Chapitre 21 sur 131 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

C^S S« BE>'OÎT.

dre aujourd'hui combien j'avais raison de vous répéter que vos mœurs ne pourraient sympathiser avec les miennes. »

Le saint abbé quitta donc ces moines incorrigibles pour retourner à Sublac. Il lui vint un grand nombre de disciples, et au bout de quelque temps il bâtit douze monastères, dans chacun desquels il mît douze religieux avec un supérieur. Parmi ces religieux il s'en trouva un qui par défaut de ferveur contracta l'habitude de sortir de l'Église immédiatement après la psalmodie, au lieu de rester à la méditation avec les frères. Pompéien, son supérieur, l'ayant averti charitablement de sa faute, il se corrigea, mais il retomba trois jours après. Benoît, qui en fut informé, promit d'aller remédier au désordre. Il s'agissait ellectivement d'une de ces fautes qu'il est important de ne pas laisser in vétérer, puisque le dégoût de la prière et de la méditation est toujours suivi des plus grands maux. Le saint, convaincu de la vérité de ce principe, se rendit promptement au monastère où était le religieux contre lequel on lui avait porté des plaintes,* mais ilvoulut avant de prendre un parti examiner les choses par lui-même. Il aperçut après la psalmodie un enfant noir qui tirait le moine par le bord de sa robe et l'entraînait hors de l'église. S. Maur eut aussi cette vision. Il fut aisé de découvrir les pièges du démon, qui pour réussir à perdre les hommes s'attache principalement à les détourner de la prière. Cependant le moine continuait toujours de s'absenter de la méditation. Benoît crut qu'il était dangereux d'attendre plus long-temps et qu'il fallait user de rigueur; il prit donc une baguette et en frappa le coupable. Ce

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châliaiont eut son effet, et le moine fut délivré pour toujours de sa tentation. S. Grégoire, de qui nous apprenons ce fait, rapporte plusieurs miracles opérés par S. Benoît vers le même temps.

On venait de tous côtés visiter le serviteur de Dieu^ dont la réputation s'étendait de plus en plus. Des personnes de la première qualité, tant de Rome que des autres pays, accouraient à son monastère,* elles oubliaient en le voyant l'éclat extérieur qui les environnait, et se prosternaient humblement à ses pieds pour recevoir sa bénédiction et implorer le secours de ses prières. Quelques-uns même lui offrirent leurs enfants afin qu'il les instruisît et les formât à la pratique delà vertu. On comptait parmi ces enfants Maur et Placide, qui étaient fils, l'un du sénateur Equice, et l'autre du sénateur Tertulle»

Mais le démon, jaloux de voir Benoît étendre de jour en jour Tempire de Jésus-Christ, lui suscita de nouvelles épreuves. L'instrument dont il sescrvit fut un mauvais prêtre du voisinage, nommé Florent. Ce malheureux, ennemi de tout bien, publia d'horribles calomnies contre la réputation du saint. Benoît, en vrai disciple du Sauveur, n'opposaquc la douceur et le silence; il fit plus, dans la crainte d'aigrir davantage l'esprit d'un homme acharné à le perdre, il quitta Sublac pour se retirer auMonl- Cassin ; mais il apprit peu de temps après son départ que Florent avait été écrasé sous les ruines d'une galerie. Il fut sensiblement touché d'une fin aussi tragique, et il imposa une pénitence à Maur pour avoir donné h entendre qu'il n'était pas fâché que son maître fût délivré de son persécuteur.

Il y avait sur le sommet du Mont-Cassin un an*

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cien temple et un bois consacrés à Apollon, qui comptait encore des adorateurs en cet endroit. Ces restes d'idolâtrie enflammèrent le zèle de Benoît. Il prêcha l'Evangile, et par la ibrce réunie de ses discours et de ses miracles il fit un grand nombre de conversions. Il brisa l'idole et coupa le bois : ayant ensuite démoli le lemple, il éleva sur ses ruines deux oratoires ou chapelles, sous l'invocation de S. Jean- Baptiste et de S. Martin. Yoilà l'origine du célèbre monastère du Mont-Cassin, dont notre saint jeta les premiers fondements en 529, à la quarante-huitième année de son âge, la troisième de l'empire de Justinien, sous le pontificat de Félix IV, Atalaric étant roi des Goths en Italie. Ce fut vers ce temps-là que le sénateur TertuUe rendit une visite à S. Benoît; il venait encore dans le dessein de voir son fils Placide. II donna au nouveau monastère des biens qu'il avait dans le voisinage et une terre considérable située en Sicile.

Parmi ceux qui prirent fhabit au Mont-Cassin était un vénérable ermite nommé Martin. Il avait tant d'amour pour la solitude qu'afui de n'être pas seulement tenté de sortir de sa cellule il y avait attaché son corps avec une grosse chaîne de fer. Benoît, qui craignait qu'une telle singularité ne vînt du désir de se faire remarquer, lui dit : « Si vous êtes véritablement serviteur de Jésus-Christ vous n'avez pas besoin de chaîne de fer; celle de son amour sujQQi-a pour vous rendre inébranlable dans votre résolution. » Martin donna une preuve de son humilité en obéissant sans réplique et en reprenant la vie commune. Benoît, au rapport de S. Grégoire, gouvernait encore un monastère de religieuses

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peu éloigné de celui du Mont-Gassin. En même temps qu'il en fondait un d'hommes à Terracine il envoya S. Placide en Sicile pour y en fonder un autre.

Nous conviendrons volontiers que S. Benoît n'était point versé dans la littérature profane ; mais, ce qui est infiniment plus précieux, il était animé de l'esprit de Dieu et possédait la plus belle des sciences, celle des choses spirituelles; aussi S. Grégoire le représente-t-il comme un homme dont l'ignorance était accompagnée d'une vraie lumière et d'une vraie sagesse; et, pour lui appliquer ce que S. Arsène disait de S. Antoine, son alphabet valait beaucoup mieux que toutes les vaines sciences du monde. On ne peut guère douter qu'il ne fut dans les ordres sacrés et même diacre. Il allait, au rapport de S. Grégoire, prêcher quelquefois dans les lieux voisins, et par l'effet d'une charité sans bornes il distribuait aux pauvres tout ce qu'il possédait sur la terre afin d'amasser dans le ciel des trésors qui ne périssent point.

Ce fut au Mont-Cassin que S. Benoît écrivit sa règle. On y remarque un homme consommé dans la science du salut, et suscité dans les desseins de Dieu pour conduire les âmes h la plus sublime perfection. Il y règne un esprit de sagesse et de discernement qui touchait S. Grégoire à un tel point qu'il ne balançait pas de la préférer h. toutes les autres règles. Elle fut depuis adoptée par tous les moines d'Occident, qui la suivirent pendantquelque temps; elle est principalement fondée sur le silence, la solitude, la prière, l'humilité etTobéissancc.

S. Benoît appelle son ordre une école où l'on apprend à servir Dieu. Effectivement le but de sa rè-

gle est de former de parfaits adorateurs; mais comme l'exemple ajoute une force merveilleuse aux préceptes, il en exprimait et la lettre et l'esprit dans toute sa conduite. Dieu, qui l'avait choisi comme un autre Moïse pour conduire un peuple d'élus dans la vraie terre promise, autorisa sa mission par le don des miracles et par celui de prophétie. La nature docile lui obéissait, et les choses futures se dévoilaient à ses yeux. Plus d'une fois par la seule vertu du signe de la croix il mit en fuite les démons qui cherchaient à séduire ses religieux. Ln jour en présence d'une grande multitude de peuple il ressuscita un novice qui avait été écrasé par la chute d'une muraille. Il prédit, plusieurs années avant l'événement, que le monastère du Mont-Cassin serait profané et détruit, prédiction que les Lombards vérifièrent sans le savoir en 080. Il ajouta qu'il avait eu de la peine h obtenir la vie de ceux qui habiteraient le monastère.

La règle de S. Benoît défend aux moines, obligés de sortir, de manger hors du monastère, k moins que la distance ne fût telle qu'ils ne pussent revenir le même jour. Cette défense était fondée sur ce qu'il est difficile à un moine qui mange avec les sécuhers de se renfermer dans de justes bornes et d'observer exactement les lois de l'abstinence et de la mortification. Le saint ayant connu par révélation qu'un dès frères avait transgressé ce point de la règle, il l'en reprit sévèrement : il lui pardonna toutefois dans l'espérance que le coupable ne commettrait plus la faute dont il venait de lui faire humblement l'aveu. Un moine qui avait fait des instructions à des rehgieuses en reçut quelques petits présents. Il fut

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très surpris h son retour quand il entendit le saint abbé lui reprocher cette transgression de la pauvreté monastique , dont il avait cru pouvoir lui dérober la connaissance. Nous pourrions citer encore d'autres traits qui prouvent que le serviteur de Dieu avait le don de connaître les choses les plus cachées.

Totila, roi des Goths, étant entré en Italie, fut extrêmement frappé de toutes les merveilles qu'on lui raconta sur S. Benoît; il voulut éprouver s'il était tel qu'on le lui avait dépeint. Lors donc qu'il traversait la Campanie en 542, il lui manda qu'il lui ferait une visite; mais au lieu de l'aller voir en personne il lui envoya un de ses officiers, nommé Riggon. Il l'avait fait revêtir de ses habits royaux, et lui avait douHé pour l'accompagner trois des principaux seigneurs de sa cour avec un nombreux cortège. Le saint, qui était pour lors assis, ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il lui cria : « Quittez, mon fils, l'habit que vous portez; il n'est pas à vous. » Riggon, saisi de crainte et confus d'avoir voulu jouer ce grand homme, se jeta h ses pieds avec tous ceux qui l'accompagnaient.

Lorsqu'il fut de retour il raconta au roi ce qui lui était arrivé. Totila vint visiter lui-même le serviteur de Dieu. Dès qu'il le vit il se prosterna par terre et y resta jusqu'à ce que Benoit l'eût relevé. Il fut bien plus étonné quand le saint lui parla de la sorte: « Vous faites beaucoup de mal, et je prévois que vous en ferez encore davantage. Vous prendrez Rome; vous passerez la mer et régnerez neuf ans; mais vous mourrez dans la dixième année et serez cité au tribunal du juste juge pour lui rendre compte de toutes vos œuvres. » Toutes les parties

de cette prédiclîon furent vérifiées par révénement. Totiia, qui en avait été effrayé, se recommanda aux prières du saint et fut moins cruel; et lorsque, peu de temps après, il eut pris la ville de Naples, il traita les prisonniers avec une humanité qu'on ne devait pas attendre d'un barbare.

L'évêque de Canuse, qui visitait souvent Benoît, lui dit un jour que Totiia ne ferait de la ville de Rome qu'un amas de ruines, et que désormais elle ne serait plus habitée. « Rome, répondit le saint, ne sera point renversée par ce prince; mais elle sera battue par les tempêtes et ébranlée par les tremblements de terre; elle aura le sort d'un arbre qui se dessèche faute de sucs qui nourrissent ses racines. » S. Grégoire observe que cette prédiction fut depuis parfaitement accomplie.

Il paraît que S. Benoît mourut peu de temps après sainte Scolastique, sa sœur, et même dans l'année qui suivit celle où il avait été visité par Totiia. Il fit creuser son tombeau six jours avant sa mort, qu'il avait prédite h ses disciples. Le tombeau achevé la fièvre le prit. Le sixième jour de sa maladie il demanda h être porté h l'église pour y recevoir la sainte eucharistie. Il donna ensuite quelques instructions h ses disciples; puis s'appuyant sur l'un d'entre eux il pria debout, les mains levées au ciel, et rendit tranquillement l'esprit. Ce fut un samedi 21 mars, probablement de l'année 545. Il était âgé ^e soixante-trois ans et en avait passé quatorze au IVIont-Cassin. On y voit encore la plus gi'ande partie de ses reliques. Quelques-uns de ses os furent apportés en France vers la fin du septième siècle. On les déposa dans la célèbre abbaye de Fleury, ce

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qui lui a fait porter le nom de Salnt-Benoit-sar- Loire.

S. Grégoire peint en deux mots le caractère du glorieux patriarche des moines d'Occident: il dit de lui en racontant son retour de Vicovare h Sublac, qu'fï demeurait avec lui-même. Ces paroles emportent avec elles l'idée de la plus grande, de la plus sublime perfection. Qu'est-ce en effet, dans le langage des saints, que de demeurer avec soi-même? C'est joindre la solitude de l'ame h celle du corps; c'est vider son cœur de tout attachement aux choses terrestres; c'est se concentrer dans la connaissance de Dieu et de soi-même. Un homme peut être seul, peut être renfermé dans un cloître sans posséder le grand art de demeurer avec lui-m.ême. Tels sont tous ceux qui après s'être séparés du monde laissent errer leur imagination sur mille objets , qui d'abord les dissipent, puis captivent leur cœur en y excitant une foule de désirs frivoles et souvent criminels. Il ne suffit donc pas de mettre un frein à sa langue et de contenir ses sens; il faut pour être véritablement solitaire imposer un silence absolu à toutes les facultés de son ame et la posséder dans un recueillement continuel, n'arrêter ses pensées que sur Dieu et sur soi-même, purifier ses affections et les enflammer par la contemplation du souverain bien. Nous avons dans S. Benoît un exemple de cette solitude intérieure. Sans cesse occupé de la perfection de son état il employait toute l'activité dont son ame était capable h gémir sur ses fautes et ses misères, à examiner le dérèglement de ses affections, à veiller sur ses sens et sur tous les mouvements de son cœur, à méditer les grandeurs et les miséricor-

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des de son Dieu. La vue de cet être infiniment aimable en lui-même et plein de bonté pour ses créatures lui inspirait continuellement de vifs transports d'amour. Dun autre côté, la considération de ses misères et de son néant perfectionnait en lui de plus en plus cet esprit de componction et d'humilité qui fait Famé du christianisme.

De toutes les vertus il n'y en avait point dont S. Benoît inculquât plus fortement la pratique que de l'huuiilité; il en a marqué douze degrés dans sa règle, lesquels ne peuvent être trop recommandés, au jugement de S. Thomas. Comme ils sont très importants nous allons les rapporter de suite. 1° S'exciter à une vive componction de cœur, craindre Dieu et ses jugements, marcher sans cesse humiHé en la divine présence. 2° Renoncer parfaitement à sa volonté propre. 5° Obéir promptement et sans réserve, [^ Supporter patiemment les souffrances et les injures. 5° Découvrir humblement ses plus secrètes pensées à son supérieur ou à son directeur. 6® Etre content et se réjouir dans les humiliations; se plaire \ exercer les plus bas ministères, à porter des habits pauvres, etc; à aimer la simphcité et la pauvreté; se regarder comme un mauvais serviteur dans tout ce qui est ordonné. 7° S'estimer le plus misérable, le dernier des hommes, le plus grand de tous les pécheurs ( 1 ) . 8° Eviter la singularité dans ses paroles

(1) Il y aurait de la présomplion et de l'orgueil à se préférei au dernier des pécheurs. On en peut apporter plusieurs raisons: 1° les jugements de Dieu nous sont inconnus, comme l'ont observé S. Augustin, S. Thomas, Gassien, S. Bernard, etc ; 2° si les plus grands pécheurs eussent reçu autant de grâces que nous ils en auraient fait un meilleur usage, et se seraient pré-

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