‹ Vies choisies des principaux saints (volume 2)Chapitre 50 sur 131 · PATRIARCHE D ' A LE X AN DRI E · texte numérisé non relu

PATRIARCHE D ' A LE X AN DRI E

( 30 janvier. )

Jean, surnommé V Aumônier h cause de ses aumônes extraordinaires, naquit h. Amathonte, ville de Chypre. Il s'engagea de bonne heure dans l'état du mariage parcequ'ii était l'unique héritier d'une famille noble et riche. La mort lui ayant enlevé sa femme et ses enfants, il résolut de rompre tout commerce avec le monde, où nul engagement ne pouvait plus le retenir. Il distribua ses biens aux pauvres et ne s'occupa plus que des exercices de la piété chrétienne. Ses progrès dans la perfection furent extrêmement rapides; on ne parlait do toutes parts que de son omincnte sainteté, et sa réputation était si bien établie dans l'Orient que l'Église d'Alexandrie le choisit pour pasteur en 608. Il était alors âgé d'environ cinquante ans.

Son premier soin en arrivant à Alexandrie fut de se procurer une liste exacte des pauvres, qu'il avait coutume d'appeler ses maîtres et ses seigneurs parceque Jésus-Christlcura donné le pouvoir d'ouvrir les portes du ciel. 11 s'en trouva sept mille cinq cents, qu'il prit sous sa protection et au besoin desquels il se chargea de pourvoir. Ce fut ainsi qu'il se prépara à recevoir l'imposition des mains. Le jour de son sacre il publia une ordonnance sévère, mais conçue toutefois en termes pleins d'humilité, contre l'inégalité des poids et des mesures, qui donnait lieu h l'oppression des pauvres; il défendit en même

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temps à ses officiers d'accepter aucune sorte de présents, de peur qu'il ne se commît des injustices. Tous les Diercredis et les vendredis de chaque semaine il donnait une audience publique, afin de faciliter les moyens de l'aborder : là il terminait les différents, consolait les affligés et soulageait les malheureux. In jour qu'il allait à l'église une femme vint se jeter à ses pieds pour lui demander justice contre son gendre. Quelques-uns des assistants lui dirent de «^e retirer et d'attendre le retour du pairiarche. « Non, répondit le saint; comment Dieu écoutera-t-il ma prière si je remets h écouter cette femme ? » Effectivement il ne sortit de ce lieu que quand il l'eut entendue.

Mais comme la charité envers les pauvres faisait le caractère distinctif de notre saint, nous allons nous arrêter quelque temps sur cette vertu. Dès qu il eut été sacré évêque il distribua aux monastères et aux hôpitaux huit mille pièces d'or qui se ti'ouvèrent dans le trésor de son église. Ses revenus, proportionnés à la dignité de son siège, qui était le premier de l'Orient , coulaient sans interruption dans le sein des pauvres. Les sommes considérables que lui remettaient des personnes riches étaient employées au même usage. Ses officiers avaient beau lui représenter qu'il devait ménager les intérêts de son Eglise, il ne leur répondait jamais autre chose sinon que Dieu y pourvoirait; puis il leur racontait la vision suivante qu'il avait eue dans sa jeunesse. « L n jour, disait-il, la charité m'apparut sous la figure d'une femme couronnée de laurier et plus brillante que le soleil; elle s'approcha de moi et me parla de la sorte : Je suis la fille aînée du

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grand roi; si vous méritez mes faveurs je vous introduirai devant lui, car personne n'en approche avec plus de confiance que moi. Je l'ai fait descendre du ciel sur la terre afin que, devenu chair, il put racheter tous leshommes. » Ln malheureux qu'il avait assisté lui marquant sa reconnaissance dans les termes les plus énergiques, il l'interrompit en lui disant : « Mon frère, je nai pas encore répandu mon sang pour vous, ainsi que Jésus-Christ mon Seigneur et mon Dieu me l'ordonne. » Ln marchand qui avait fait naufrage eut recours à la bonté de notre saint, qui lui donna par deux fuis de quoi rétablir ses affaires. Le même malheur lui étant arrivé une troisième fois, il ne balança pas à s'adresser encore à son pasteur. Son espérance ne fut point trompée; le saint lui fit donner un des vaisseaux de l'église, qu'on chargea de vingt mille mesures de blé^ qui se vendit fort cher aux îles britanniques, alors désolées par une cruelle famine.

La charité du patriarche franchit les bornes du diocèse d'Alexandrie; elle fournit aux divers besoins d'une infinité de malheureux sujets de fcmpire en Orient, lesquels s'étaient sauvés en Egypte pour se soustraire à la fureur des Perses. Elle fit aussi passer à Jérusalem, que ces infidèles avaient saccagée, des sommes considérables d'argent, avec une grande quantité de vin, de blé et d'autres provisions. Le saint joignit à cet envoi des ouvriers égyptiens pour rebâtir les églises renversées; il chargea en môme temps deux évéques et un abbé d'aller racheter les prisonniers faits par les Perses. Tant de bonnes œuvres exigeaient des dépenses extraordinaires et capables ;de le jeter dans le découragement s'il n'eut

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compté que sur ses propres forces; mais il se confiait en la Providence, qui ne lui manqua jamais et qui lui procura toujours des ressources, lors même que tout paraissait désespéré aux yeux de la prudence humaine.

Autant Rolre saint était charitable envers les autres, autant il était dur à lui-même. Sa table, ses meubles, ses vêlements, tout respirait la plus grande pauvreté. Un homme riche d'Alexandrie, qui sut que le saint n'avait qu'une mauvaise couverture à son lit, lui en envoya une précieuse en le priant de vouloir s'en servir pour l'amour de lui. La nuit suivante le saint s'en couvrit par complaisance; mais la comparaison qu'il fit de son état avec celui de tant de pauvres qui manquaient du nécessaire l'empêcha de dormir. La couverture fut vendue le lendemain pour faire des aumônes. Celui qui l'avait donnée la racheta pour la rendre au saint pasteur, qui la vendit une seconde, puis une troisième fois, en disant agréablement : « Nous verrons lequel des deux se lassera le premier. »

Il ne faut pas s'imaginer que notre saint bornât tous ses devoirs à la pratique de la charité fraternelle, il remplissait encc re avec la dernière exactitude les autres fonctions de son ministère. Il avait aussi des heures marquées pour la prière, pour l'étude de l'Écriture sainte et pour les pieuses lectures. L'inutilité était bannie de tousses entretiens, et si quelquefois il était obligé de parler d'affaires temporelles, il le faisait toujours en peu de mots. Quand il entendait médire du prochain il détournait adroitement le discours; il refusait l'entrée de sa maison aux médisants, afin d'inspirer de l'horreur

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pour un vice si incompatible avec l'esprit du christianisme. Ses paroles et ses actions portaient l'empreinte de l'humilité la plus profonde. A l'en croire il n'était qu'un composé de misères, de faiblesses, de corruption et d'orgueil. Il ne pouvait se lasser d'admirer tant de saints que la pensée de leurs imperfections avait portés à se regarder comme des vers de terre indignes d'elre comptés parmi les hommes. La crainte des jugements de Dieu lui inspirait un parfait détachement du monde, et lorsqu'il était sur cette matière il disait les choses les plus touchantes. Persuadé que la pensée continuelle de la mort est un des plus puissants motifs de la vigilance chrétienne, il faisait creuser chaque jour son tombeau, et quelqu'un élait chargé de venir lui dire au milieu même des plus belles cérémonies : « Monseigneur, votre tombeau n'est point encore achevé ; donnez vos ordres pour qu'on le finisse, car vous ignorez l'heure de votre mort. »

Le saint patriarche était venu à bout d'étouller entièrement en lui cette malheureuse sensibilité pour les injures, qui a des suites si funestes; il s'estimait heureux de pouvoir en souffrant quelque chose multiplier ses mérites. Ses ennemis ne pouvaient résister h la force réunie de sa patience et de sa douceur; il y en eut môme qui vinrent se jeter à ses pieds pour lui demander pardon : nous en citerons un exemple. Nicétas, gouverneur d'Alexandrie, voulut établir de nouveaux droits fort préjudiciables aux pauvres ; le patriarche prit modestement la défense de ceux-ci. Le gouverneur, qui ne s'attendait pas à celte résistance, en fut vivement piqué (jl quitta brusquement l'avocat des pauvres. Le saint

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lai envoya dire vers le soir que le soleil était prêt de se coucher, faisant allusion à ces paroles de l'apôtre: Que le soleil ne se couche point sur votre colère. Cet avis fut comme un trait qui perça le cœur de Nicétas; il vint trouver 1g sainte les yeux baignés de larmes; il lui fit des excuses et lui promit de ne plus écouter ceux qui seraient capables de pouvoir le porter à commettre des inj uslices. Le patriarche loua de si belles dispositions, puis ajouta que, pour lui, il n'avait nul égard aux rapports jusqu'à ce qu'il eut bien examiné de quoi il s'agissait, et que sa coutume était de punir tous les délateurs, afin d'ôter aux autres l'envie de les imiter.

Non content de souffrir avec patience les injures personnelles, il travaillait encore de toutes ses forces à réconcilier ceux que la haine divisait. Yoici le moyen dont il fit usage pour vaincre l'inflexibilité d'un grand seigneur qui ne voulait point pardonner à son ennemi. 11 le pria un jour de venir le voir, et l'engagea a entendre la messe qu'il allait célébrer. Mais comme ils récitaient tous deux l'oraison dominicale, le saint se tut h ces mots : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; et le seigneur les dit seul. Il se tourna ensuite de son côté, et le conjura par la sainteté du plus auguste de nos mystères de réfléchir sur ce qu'il venait de dire. Le seigneur, qui ne s'attendait h rien moins qu'à ce trait, fut terrassé; il se jeta aux pieds du saint et lui promit de se réconcilier avec son ennemi , ce qu'il fit effectivement.

Les jugements téméraires étaient encore une matière sur laquelle notre saint donnait de fréquentes instructions à son troupeau. « Gomment, disait-

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il, osons-nous juger les autres ? Les circonstances sont si variées qu'il est presque impossible que nous ne tombions pas clans l'erreur. C'est le devoir des magistrats de juger les coupables; notre devoir à nous autres particuliers c'est de prendre leur défense. » Il confirmait cette doctrine par l'exemple de plusieurs personnes d'une sainteté éminente que le monde avait condamnées sur de fausses conjectures. « Un moine, disait-il, avait amené à Alexandrie une femme juive qu'il avait gagnée h Jésus- Christ. On l'accusa d'entretenir un commerce criminel avec elle, et on le condamna en conséquence h être fouetté. Ce saint homme, satisfait du témoignage de sa conscience, fut charmé de souffrir cette humiliation pour la gloire de Dieu, et n'essaya pas même de faire son apologie ; mais son innocence fut à la fin reconnue, et sa vertu brilla d'un nouvel éclat. ))Bien des chrétiens de nos jours doivent apprendre de Ih à être plus réservés dans les jugements qu'ils portent du prochain.

Notre saint se montra toujours très zélé pour la conservation du dépôt de la foi ; il s'appliquait en même temps et à prc'munir les fidèles contrôle poison de l'erreur et h ramener h l'unité les ennemis de l'Eglise. Il eut le bonheur, avec l'aide de Sophroneet de Jean Mosch, de purger son diocèse de I toute doctrine étrangère, et de convertir plusieurs hérétiques., entre autres les sévériens. C'était surtout par la doucerur qu'il venait h bout de tant d© choses. Il ne faut pourtant pas croire que cette douceur dégénérât en mollesse : le saint ne manquait point de fermeté dans l'occasion, et il en donna des preuves toutes les fois qu'il fut question de mainte-

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