TOME III
que de Césarée, se rendirent recommandables par la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Le ciel bénit leur mariage par la naissance de dix enfants. 11 y en eut neuf qui leur survécurent et qui tous se distinguèrent par une sainteté éminente; ceux qui restèrent dans le monde, dit S. Grégoire de jNazianze, parurent ne le pas céder en piété à ceux qui embrassèrent l'état de virginité pour se consacrer plus parfaitement au service de Dieu. Sainte Macrine était l'aînée de tous ces enfants; elle aida sa mère dans l'éducation de ses frères et de ses sœurs, et travailla de concert avec elle à lem* inspirer de vifs sentiments de religion. Il y avait quatre garçons, S. Basile , Naucrace, S. Grégoire de iNysse et S. Pierre de Sébaste.
Sainte Emmélie dut à ses prières la naissance de son fds Basile; mais à peine était-il au monde qu'il coûta de vives alarmes à la tendresse de sa famille. Il fut attaqué d'une maladie dangereuse , que les -médecins jugèrent incurable. Le rétablissement de sa santé fut regardé comme le fruit des prières que l'on avait faites pour lui. INous apprenons ces particularités de S. Grégoire de Nysse.
On l'envoya dès son enfance chez sainte Macrine l'ancienne, son aïeule, qui demeurait à la campagne auprès de Néocésarée dans le Pont : ce fut là qu'il puisa les premiers principes de vertu. Je n'ai jamais oublié, disait-il depuis, les fortes impressions que faisaient sur mon ame encore tendre les discours et les exemples de cette sainte femme. Son père, qui passait la plus grande partie de sa vie dans le Pont et qui était l'ornement de cette province , autant par-^ piété que par son éloquence, se chargea
s. BASILE LE GRIND, ARCHEVEQUE. 3
lui-même de lui enseigner les premiers éléments de la littérature, et il le fit jusqu'à sa mort, arrivée peu de temps après la naissance de S. Pierre de Sébaste. Le jeune Basile fut alors envoyé h Gésarée, où les sciences étaient très florissantes; il s'y distingua au dessus de ceux de son âge par la rapidité de ses progrès. Il s'attirait en même temps par sa régularité et sa ferveur l'admiration de toutes les personnes qui le connaissaient.
Les plus habiles maîtres deCésarce n'ayant plus rien h lui apprendre, ses parents le firent partir pour Constantinoplc , où Libanius , le plus célèbre rhéteur de son temps et un des premiers hommes de l'empire , donnait des leçons publiques avec un applaudissement universel. Ce grand maître sut distinguer Basile dans la foule de ses disciples; il ne pouvait se lasser d'admirer en lui les plus heureu^ ses dispositions pour les sciences jointes h une modestie rare et h une vertu extraordinaire. Il dit dans ses épîtres qu'il se sentait comme ravi hors de luimême toutes les fois qu'il enlondait Basile parler en public. Il entretint toujours depuis avec lui un commerce de lettres, et il ne cessa de lui donner des marques de cette haute estime et de cetle vénération profonde qu'il avait conçues pour son mérite. De Constantinoplc Basile se rendit h Athènes, dans le dessein d'y puiser de nouvelles connaissances. Cette ville avait toujours été regardée comme le temple des muses depuis Périclès, qui avait tiré- la Grèce de la barbarie. On s'y rendait de toutes parts pour se former à cette pureté de langage et à cette élégance attique qui ont rendu si célèbres les bons écrivains de la Grèce.
4 s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
Ce fut en 552 que S. Basile arriva à Athènes. Il y trouva S. Grégoire de Nazianze, avec lequel il avait formé à Césarée la liaison la plus intime. Comme cel^ii-ci connaissait déjà les mœurs des Athéniens , il donna de sages avis à son ami et disposa tous les esprits à le hien recevoir. La gravité de Basile, jointe à l'idée avantageuse que l'on avait conçue de lui, le préserva des mauvais traitements auxquels les nouveaux venus étaient toujours exposés de la part de ceux qui fréquentaient les écoles publiques.
L'amitié de nos deux saints était bien différente de celle des jeunes gens, qui n'est fondée d'ordinaire que sur l'intérêt ou l'amour du plaisir. Ils s'aimaient parcequ'ils s'estimaient et se respectaient mutuellement. De plus il y avait en eux une admirable conformité de penchants et une ardeur égale pour l'acquisition de la vertu et des sciences; il n'est pas étonnant après cela qu'ils fussent supérieurs aux atteintes de l'envie, de l'impatience et de ces autres passions qui troublent quelquefois le repos des âmes ordinaires. Leur unique objet était de se consacrer parfaitement au service de Dieu , et pour parvenir h cette grande fm ils saisissaient toutes les occasions de s'an'iner et de se soutenir l'un et l'autre : mais comme il peut se glisser des abus clans les amitiés même les plus saintes , ils étaient continuellement sur leurs gardes afm de ne pas tomber dans les picges de l'ennemi. Ils priaient assidûment et vivaient dans une mortification continuelle de leurs sens. A juger d'eux par la gravité de leur conduite on les aurait pris pour des anges destitués de corps. Avec cette vigilance
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 5
sur eux-mêmes ils trouvaient dans leur amitié réciproque mille consolations et mille moyens pour s'entr'exciler à la pratique du bien. Ils demeuraient ensemble et avaient une table commune. Leur union n'était jamais interrompue par la diversité des sentiments ; ils paraissaient n'avoir qu'une même volonté. L'esprit de propriété ne régnait point parmi eux. Dans toutes leurs actions ils n'envisageaient que la gloire de Dieu : c'était là qu'ils rapportaient leurs travaux, leurs études, leurs veilles, leurs jeûnes et généralement l'emploi de toutes les facultés de leur ame.
Mais inutilement auraient- ils apporté les précautions dont nous venons de parler pour mettre leur innocence à l'abri du danger, s'ils n'eussent été fidèles à éviter les mauvaises compagnies. C'est la remarque que fait S. Grégoire de Nazianze. « Nous n'avions , dit-il , aucune liaison avec les étudiants qui montraient de la grossièreté, de l'impudence et du mépris pour la religion ; nous ne fréquentions que ceux qui étaient paisibles et réguliers , que ceux dont la conversation pouvait nous être profitables. Nous nous étions persuadés que c'était une illusion de se mêler avec les pécheurs sous prétexte de travailler h les convertir, et que nous devions toujours craindre qu'ils ne nous communiquassent leur poison. » Cette maxime ne devrait jamais sortir de resj)rit des jeunes gens, et c'est pour ne pas la suivre que plusieurs d'entre eux se perdent misérablemcnt.
S. Grégoire de Nazianze ajoute en parlant de lui et de son ami : « Nous ne connaissions que deux rues de la ville : l'une conduisait h. l'église et aux minis-
G s. BASILE LE GRA.ND, ARCHEVEQUE.
très sacrés qui y célébraient les divins mystères et nourrissaient le troupeau de Jésus-Christ du pain de la vie; l'autre, pour laquelle nous n'avions pas h beaucoup près la même estime, conduisait aux écoles publiques et chez ceux qui nous enseignaient les sciences. Nous laissions aux autres les rues par lesquelles on allait au théâtre , aux spectacles et aux lieux où se donnaient les divertissements profanes. Noire sanctification faisait notre grande affaire; notre unique but était d'être appelés et d'être effectivement chrétiens ; c'était en cela que nous faisions consister toute notre gloire.
S. Basile se rendit fort habile dans la connaissance des diiTérentcs parties de la littérature. Il savait que cette connaissance contribue beaucoup à étendre les facultés de l'esprit et qu'elle est absolument nécessaire à quiconque veut exceller en quelque science, surtout dans l'art oratoire, qui était en grande estime chez les Grecs et les Romains. Ayant dessein ainsi que son ami de se mettre en é'at de servir utilement l'Eglise, il s'appliquèrent l'un et l'autre à se perfectionner dans la véritable éloquence.
Le mépris que les pères marquent quelquefois pour fart oratoire ne tombe que sur ces ornements recherchés et superflus qui ne font que chatouiller l'oreille, qui clans un prédicateur ne servent qu'à déprimer la sublimité de nos mystères, et dont l'effet ordinaire est de nous détourner de la fm pour laquelle ces mystères ont été révélés. Une vaine pompe de paroles ne peut s'accorder avec cette noble simplicité qui convient à la dignité des vérités saintes, qui se fait si vivement sentir dans les
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 7
écrivains sacrés et qui rend leur éloquence infiniment supérieure à celle que l'on remarque dans les ouvrages les plus finis de l'antiquité païenne ; mais cette simplicité n'exclut ni la noblesse des pensées, ni la beauté du style, ni les charmes de la diction dont chaque sujet peut être susceptible. S. Grégoire de Nazianze et les autres pères ont prouvé par leurs exemples que quoique les vérités divines ne doivent pas être prêchées avec les discours persuasifs de la sagesse humaine, les ministres de la parole peuvent cependant tirer de grands secours de l'éloquence. On peut même avancer que ces prédicateurs qui ne suivent aucune méthode dans leurs sermons, qui emploient des termes bas et rampants, dégradent la fonction sublime qu'ils exercent; qu'ils déshonorent le Dieu dont ils sont les ambassadeurs; qu'ils avilissent la parole sainte que l'Eglise les a chargés d'annoncer; qu'ils rendront compte du diicrcdit où elle tombe quclqueliys par leur faute, ainsi que de cette négligence qui fait que les fidèles n'ont que du mépris et du dégoût pour le trésor inestimable dont ils étaient les dispensateurs. Il faut donc que ceux qui sont appelés à la conduite des amcs emploient tous leurs efforts pour se rendre capables de prêcher TEvangile avec ce ton de dignité qui convient h l'importance de celte fonction ,1a première, la plus indispensable de toutes celles qui sont imposées h un pasteur, et de Texercice de laquelle dépend le salut de la plupart des âmes qui leur sont confiées. Ce hit dans cette vue que S. Basile et S. Grégoire de Nazianze s'appliquèrent si fortement h l'étude de l'éloquence, et qu'h l'exemple d'un Thucydide et d'un Démosthène
8 s. BASILE LE GRA^D, ARCHEVEQUE.
ils se donnèrent des peines incroyables pour former leur style sur les meilleurs modèles.
S. Basile excellait aussi dans la philosophie, dans la poésie et dons les autres parties de la littérature. Pour peu qu'on lise attentivement ses écrits, et surtout son livre de la création ou de rouvrage des six jours, qu'il a intitulé licxaémeron, on reconnaîtra qu'il avait sur l'histoire naturelle des idées plus justes et des connaissances plus étendues qu'Aristote, malgré les secours que procuraient h celui-ci les trésors d'Alexandre. Il possédait si supérieurement la dialectique et l'art d'enchaîner les conséquences aux principes qu'on ne pouvait résister h la force de ses raisonnements ; ils étaient si liés et si pressants, selon S. Grégoire de Nazianze, qu'on aurait eu plus de peine à s'en débarrasser qu'à sortir d'un labyrinthe. Il prit une teinture générale de la géométrie , de la médecine et d'autres sciences semblables , étant persuadé avec raison que sans cette teinture ou ne peut guère exceller dans aucun art en particulier; mais il méprisa tout ce qui était inutile à un homme qui s'était uniquement dévoué à la défense et à la gloire de la religion. En mettant ainsi des bornes à sa curiosité, dit S. Grégoire de Aazianze, il ne se montra pas moins admirable pour ce qu'il négligea dans les sciences que pour ce qu'il en apprit. Le cours de ses études préliminaires étant achevé, il s'appliqua sérieusement à méditer rÉcritnrc, cette source inépuisable de sentiments et de connaissances qui élèvent l'homme jusqu'au ciel. Il lisait encore assidûment les ouvrages des pères de l'Eglise. Par tous ces moyens réunis il amassa un riche trésor de science et se rendit capable
s. BASILE LE^ GRAND, ARCHEVEQUE. g
d'exercer avec cette supériorité que l'on connaît l'important ministère de la parole divine, et de contribuer avec une force merveilleuse à l'avancement de la piété dans les âmes, (i)
Basile fut bientôt regardé h Athènes comme un oracle qu'on devait consulter sur les sciences divines et humaines. Les étudiants et les maîtres de cette ville, pleins de vénération pour son mérite, employèrent toutes sortes de moyens pour le fixer parmi eux; mais ils ne purent y réussir : B asile crut qu'il était
(1) Les Basile, les Chrysoftome, les Ambroise, les Augustin sont les modèles qu'il faut suivre dans les études ecclésiastiques. Les jeunes clercs doivent à leur exemple lire attentivement la Bible en elle-même ; ils la liront ensuite avec un commentaire exact, tel que ceux de Mcnochius , d'Estius, de Carrière, etc. Qu'ils s'appliquent spécialement à bien entendre les psaumes , les prophètes et le nouveau Testament; qu'ils aient soin ea même temps de bien méditer ces divins oracles afin d'en pénétrer le sens spirituel et d'en tirer pour ainsi dire toute la moelle. Ils trouveront pour cela de grands secours dans les commentaires admirables de S. Chrysustome sur les psaumes, sur S. Mathieu et sur S. Paul. D'ailleurs ces commentaires sont eux-mêmes un trésor de morale présentée avec toutes les grâces de l'éloquence.
Il serait à souhaiter qu'on donnât un recueil composé des discours de S. Chrysostomc au peuple d'Antioche et do ses commentaires sur l'Ecriture ; de quelques homélies choisies de S. Basile, de S. Grégoire de Nazianze et do S. Augustin; du livre de S. Cypricn à Donat et de son explication de l'oraibon dominicale; du livre de S. Eucher â Yalérien, etc. Un pareil recueil serait d'une grande utilité aux prédicateurs; ils s'y enrichiraient des précieuses dépouilles des pères, se les approprieraient, et par là se mettraient en état d'instruire avec autant de facilité que de fruit.
Quand un prédicateur veut parler correctement et avec mé- Ihode, il doit dans les commencements, écrire ses discours tout au long. En peu de temps il s'accoutumera (bien entendn qu'il fera ce qui a été dit ci-dessus) à traiter sui-le-champ les
10 s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
comptable h. sa patrie des talents que Dieu lui avait donnés. Ayant donc laissé son cher Grégoire à Athènes , il en partit en 355 pour se rendre à Césarée en Cappadoce. Quoiqu'il fût jeune encore, il ouvrit dans cette ville une école de rhétorique. Ses amis le déterminèrent aussi à plaider au barreau. C'était par ces deux voies que les orateurs et les personnes de qualité commençaient à se faire connaître et se perfectionnaient dans l'éloquence. Déjà la philosophie avait élevé Basile au dessus
divers points de la morale chrétienne ; il se trouvera parfaitement maître de sa matière si aux moyens qu'on a indiqués il joint une lecture réfléchie de quelques modernes qui ont fort bien écrit sur les vertus, tels que Grenade, Rodiiguez, etc. II puisera dans les sermons de Bourdaloue la force du raisonnement, la sublimité des pensées, une diction noble et majestueuse. Massillon lui fera counaître le cœur humain; il peint les passions avec des couleurs si vives et si ressemblantes que l'amour-propre avec tous ses raffinements ne peut lui échapper. %Jn prédicateur se formera le style par la fréquentation des personnes qui parlent bien leur langue, ainsi que par la lecture des bons écrivains qui sont connus de tout le monde.
C'est une chose déplorable que certains orateurs chrétiens, renonçant en quelque serte aux principes de lenr religion, semblent perdre l'Evangile de vue , et ne rougissent pas de lui substituer en chaire une morale purement païenne : ce sont de nouveaux Sénèque et non pas des disciples de S. Paul ou des ministres de Jesus-Ghrist. Li philosophie est trop faible pour mettre un frein aux passions, pour donner a'i cœur de l'homme une consolation solide, pour montrer la vraie source des désordres et Y appliquer des remèdes efficaces. G'est là le privilège de la foi ; il n'y a qu'elle qui puisse nous éclairer et nous fortifier; elle seule fournit ces grands motifs qui font préférer à tout la pratique de la vertu. Les pères étudiaient et prêchaient l'Evangile, aussi leurs discours avaient-ils cette autorité qui ne convient qu'à la parole de Dieu : de là ces conversions qu'ils opéraient et cet accroissement de la vraie piété qui en était la suite.
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 11
de l'ambition ; il ne se sentait que du mépris pour les places distinguées et pour tous les vains avantages qu'il pouvait se promettre dans le monde. Toujours il avait mené une vie fort régulière, et ne s'était occupé qu'à chercher le royaume de Dieu; mais l'accueil honorable qu'on lui fît dans son pays, joint aux applaudissements qu'il recevait de toutes parts, l'exposèrent à une tentation bien délicate, à celle de la vaine gloire. Il ne se fut pas plus tôt aperçu du danger qu'il courait que la frayeur s'empara de son ame. Peu de temps après il résolut de renoncer entièrement au monde^ afin de s'éloigner davantage du précipice sur le bord duquel il avait marché. Sainte Macrine, sa sœur, et S. Grégoire de Nazianze ne contribuèrent pas peu h l'alTermir dans cette résolution. En lui représentant les avantages de la pauvreté volontaire ils firent naître en lui le mépris d'une gloire périssable, et lui inspirèrent un désir ardent de tendre à la perfection. Basile par leur avis donna aux pauvres la plus grande partie de sesbiens, et, semblable hunhommequisort de léthargie, il commença à voir la lumière de la sagesse céleste et à sentir tout le néant des choses créées. Dans ces dispositions, il se consacra aux travaux de la pénitence en embrassant l'état monastique. Liba» nîusfut singulièrement frappé d'un si généreux mépris du monde, et il ne pouvait se lasser d'admirer la grandeur d'ame qui en était le principe.
S. Basile et S. Grégoire de Nazianze mettent souvent l'éloquence au nombre des choses qu'ils abandonnèrent en renonçant au monde; mais par là ils entendent ce vain assemblage de fleurs et d'ornements qui n'ont d'autre effet que de char-
merles oreilles; peut-être parlent- ils de l'usage profane de l'éloquence, auquel on ne renonçait point à leur âge sans faire un grand sacrifice. Quoi qu'il en soit de leur pensée , on voit par leurs écrits qu'ils n'ont point condamné l'éloquence considérée en elle-même, et leur exemple servira toujours à confondre ceux qui, sous prétexte d'imiter la simplicité des apôtres, annoncent la parole de Dieu avec une rusticité qui vient ou de paresse ou d'ignorance.
Mais laissons parler S. Grégoire de Nazianze, et nous verrons ce qu'il pensait sur le point dont il s'agit. « Après avoir abandonné le monde, dit-il, je ne me suis réservé que l'éloquence. Je ne me repens point des peines et des fatigues que j'ai essuyées, tant sur mer que sur terre, pour acquérir la connaissance de cet art; je voudrais, et pour moi et pour mes amis , que nous en possédassions toute la force et toute la perfection. » Il dit dans un autre endroit : « Il ne me reste que l'éloquence de tout ce que j'ai possédé, je l'offre et la consacre entièrement h mon Dieu. La voix de ses commandements et l'impulsion de son esprit m'ont fait abandonner tout le reste afm d'échanger ce que j'avais contre la pierre précieuse de l'Evangile. Je suis donc devenu ou plutôt je souhaite avec ardeur devenir cet heureux marchand qui donne des biens périssables pour s'en procurer d'éternels ; mais, en qualité de ministre de l'Evangile, je me dévoue uniquement au soin de le prêcher; voilà mon partage, et jamais je ne manquerai au devoir qui m'est imposé. » Basile après sa retraite ne voulut plus vivre que pour Dieu. Persuadé que le nom de moine ne ser-
s. BA.SILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. ID
virait qu'à sa condamnation s'il ne remplissait fidèlement les obligations de son état, il entreprit en 557 de voyager dans la Syrie, dans la Mésopotamie et l'Egypte. Son Lut était de visiter les moines et les ermites qui habitaient les déserts de ce pays, afin d'acquérir une connaissance parfaite des devoirs auxquels son nouveau genre de vie l'assujellissait. Il fut beaucoup édifié en voyant ces saints solitaires qui montraient par toute leur conduite qu'ils se regardaient comme étrangers sur la terre et comme les citoyens du ciel. Leurs exemples et leurs discours l'affermirent encore dans sa première résolution. Nous apprenons de lui-même que dans tous ses voyages il ne choisit pour directeurs que ceux dont la foi était conforme h celle de l'Eglise catholique.
En 358 il revint dans la Gappadoce. Dianéc, son évêque, qui l'avait autrefois baptisé, l'ordonna lecteur. Ce prélat faisait profession d'être attaché à la doctrine de l'Eglise; mais il eut rimprudcncc de s'engager dans des démarches favorables aux ariens. Il se joignit aux eusébicns à Antioche en 54 1 , et à Sardiquc ou Philoppopolis en 347; il eut aussi la faiblesse, en 0^9, de souscrire au décret du concile de Ilimini, dans lequel on avait omis le mot consiiùstantlcL Toutes ces circonstances causaient une vive douleur a Basile , qui respectait Dianéc comme son pasteur, et qui de plus remarquait en lui plusieurs belles qualités; mais l'obligation de garder l'unité dans la foi agissant sur lui plus puissamment que tout autre motif, il se sépara do sa communion, surtout lorsqu'il l'eut vu souscrire au décret de Ilimini.
l4 s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
Le saint quitta la Cappadoce en 558, el se retira dans le Pont, où il choisit pour demeure la maison de son aïeule, qui était située sur le bord de l'Iris. Emmélie,samère, etMacrine, sa sœur, avaient fondé là un monastère pour les personnes de leur sexe. Ce monastère était alors gouverné par Macrine. Basile en fonda un pour des hommes de l'autre côté de la rivière, et il en eut la conduite pendant quatre années, c'est à dire jusqu'en l'an 062, qu'il se démit de cette place en faveur de S. Pierre de Sébaste, son frère. A sept ou huit stades du monastère de sainte Macrine était l'église des quarante martyrs, enrichie d'une porlion considérable des reliques de ces bienheureux soldats de Jésus-Christ, et si renommée dans les écrits de S. Basile et de ses amis. Cette église n'était pas éloignée de JXéocésarée.
Outre le monastère dont nous avons parlé S. Basile en fonda plusieurs autres^ tant pour des hommes que pour des femmes, dans différents endroits du Pont. 11 conserva une inspection générale sur ces communautés, même durant son épiscopat. Ce fut pour leur instruction qu'il composa ses ouvrages ascétiques, entre autres ses grandes et ses petites règles. Il y donne à l'état des cénobites la préférence sur celui des ermites , le premier lui paraissant engénéralbeaucoupplus sûr que le second. Souvent il y répète qu'un moine doit découvrir h son supérieur ce qu'il y a de plus secret dans son ame, et se soumettre en tout à ses décisions. En même temps qu'il prescrit l'hospitalité envers les étrangers , il défend qu'on leur serve des mets délicats; ce qui, selon lui, serait aussi ridicule que si les moines changeaient
s. BASILE LE GRiND, ARCHEVEQUE. l5
d'habit pour les recevoir. « Une vie austère, continue-t-il en parlant h ses religieux, vous délivrera des visites inutiles et éloignera de chez vous les personnes qui ont l'esprit du monde. Votre table doit prêcher la sobriété même aux étrangers. » Il fait l'énumération des heures canoniales , et en montre l'excellence. Par celle de prime , dit- il, nous consacrons à Dieu les prémices de nos pensées, nous remplissons nos cœurs de pieux sentiments et de cette joie salutaire qu'excite en nous la pensée de Dieu. Les Constitutions monastiques qui portent le nom de S. Basile dilïcrcnt en plusieurs articles des règles dont nous venons de parler, et ne sont point attribuées à ce père parles anciens auteurs ; elles paraissent être d'une date un pou postérieure. La règle de S. Basile est suivie encore aujourd'hui par tous les moines d'Orient , par ceux même qui se disent de l'ordre de S. Antoine.
Basile s'est peint dans ses écrits avec la plus grande vérité : mais il faut le représenter dans sa retraite pour ne pas priver sa vertu des hommages qui lui sont dus; d'ailleurs, considéré sous ce rapport, il a toujours servi de modèle h ceux qui, dans les différents siècles, ont voulu parvenir h une sainteté éminente. Jamais il ne portait qu'une lunique et un manteau; il couchait sur la dure, veillait quelquefois les nuits entières et ne faisait point usage du bain, ce qui était une grande mortification dans les pays chauds, et surtout avant qu'on se servît de linge. Il se couvrait pendant la nuit d'un cilice,4]u'il quittait lejour afin de cacher aux hommes son amour pour la pénitence. Il s'accoutuma, malgré toutes les répugnances de la nature, h souffrir le froid excessif
l6 s. BASILE LE GRA>D, ARCHEVEQUE.
qui règne sur les montagnes du Pont. Chaque jour il ne faisait qu'un repas, el ce repas consistait en un peu d'eau et de pain ; à quoi il ajoutait quelques herbes les jours de fêtes. La nourriture qu'il prenait était en si petite quantité qu'on eût presque dit qu'il vivait sans manger. S. Grégoire de Nysse comparait son abstinence au jeûne d'Elie, et S. Grégoire de Nazianze lui disait, h l'occasion de son extrême pâleur, que son corps paraissait à peine animé. Il ajoute dans un autre endroit , en parlant toujours du saint, qu'il était sans biens, sans chair et presque sans sang. Basile nous apprend lui-même qu'il traitait son corps comme un esclave toujours prêt h. se révolter s'il n'avait soin de le tenir continuellement en bride. On voit par ses épîtres qu'il était sujet à des infirniités fréquentes et même continuelles. Il dit dans une que, dans le temps où il se portait le mieux il était plus faible que ne le sont ordinairement les malades abandonnés des médecins.
La mortificalion des sens était accompagnée en lui de celle de la volonté, et celle-ci tenait en quelque sorte du prodige ; il y joignait encore une humilité extraordinaire. C'était par un effet de cette vertu qu'il avait un désir si ardent de s'ensevelir pour ainsi dire dans la solitude et de vi\Te entièrement inconnu aux hommes. La solitude cependant ne lui communiquait rien de triste ni d'austère, il était d'une douceur et d'une patience à l'épreuve de tous les événements» Son inaltérable douceur de caractère avait causé à Libanius la plus grande admiration; elle tirait un nouveau lustre d'une aimable gravité par laquelle elle était tempe-
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. I7
rée. La moindre faute contre la chasteté lui faisait horreur ; son amour pour cette vertu le porta à hâtir plusieurs monastères pour des vierges, auxquelles il donna une règle écrite.
Durant une famine qui fit sentir ses ravages vers l'an 559, il vendit le reste de ses hiens pour assister les malheureux. « Il voulut vivre , dit S. Grégoire de Nazianze, dans la plus grande pauvreté possible , et jamais rien ne put l'ébranler dans sa résolution. En se dépouillant de tout ce qu'il possédait dans le monde, il se mettait en état de passer plus sûrement la mer orageuse de cette vie. Son dépouillement fut si entier qu'il ne se réserva pas la plus petite partie de ses hiens, et même quand il eut été élevé à l'épiscopat, il n'avait, pour fournir à sa subsistance que les libéralités de ses amis. Suivre dans une nudité parfaite Jésus-Christ crucifié, voilà quelles étaient ses richesses. »
Dans les différents exercices de la vie monastique il s'efforçait d'imiter et même de surpasser les excellents modèles qu'il avait vus en Syrie et en Egypte. A l'exemple de ces pieux solitaires, il portait un habit fait d'une étoffe grossière qu'il attachait avec une ceinture; mais ces marques extérieures de pénitence n'étaient en lui comme en eux que les symboles d'un grand fond d'humilité, de détachcmentct de mortification. Il partageaitson temps entre la prière, le travail des mains et la médita lion de l'Ecriture. Souvent il allait dans les villages voisins pour enseigner les "principes de la foi aux paysans et pour les exhorter h la pratique de la vertu.
Il manqua d'abord quelque chose h son bonheur.
l8 s. BASILE LE GRA>'D, ARCHEVEQUE.
parcequ'il ne jouissait pas de la présence de S. Grégoire de Nazianze. Il lui écrivit donc plusieurs lettres pour l'engager à venir partager avec lui les charmes de la solitude. Il le pressa, de la manière la plus vive, de ne pas lui refuser le secours qu'il attendait de sa compagnie et de ses exemples. Dans tme de ses lettres il lui dépeint admirablement les avantages que fournit la retraite pour prier a^ec ferveur et pour remporter une victoire complète sur ses passions. Un moine, selon la définition qu'il en donne, est un homme qui prie continuellement; un homme qui sanctifie le travail des mains par une union perpétuelle avec Dieu, surtout par le chant des psaumes; un homme dont le cœur est toujours élevé vers Dieu, et qui n'a d'autre objet que d'orner son ame de vertus par la méditation des livres saints. Il dit qu'un moine ne doit vivre que de pain et d'eau et ne faire qu'un repas chaque jour; que son sommeil ne peut être prolongé au-delà du milieu de la nuit, et qu'il faut que, se levant alors, il persévère jusqu'au jour dans la prière. Basile, au rapport des deux saints Grégoire, a tracé son véritable porlraitdans lalcltrcdont il est ici question. S. Grégoire de Nazianze se rendit aux invitations de son ami, et alla le joindre dans le Pont. Renfermés l'un et l'autre dans une pauvre cabane, ils y menaient une vie fort austère. Ils avaient un petit jardin dont le sol était extrêmement stérile, et qu'ils cultivaient eux-mêmes. Grégoire, ayant été depuis tiré de sa sofitude, regrettait amèrement la tranquillité et le bonheur dont lui et Basile jouissaient en chantant les \ saumes, en veillant dans la prière, qui élevait leurs âmes jusqu'au ciel, en
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. I9
exerçant leurs corps par le travail des mains, qui consistait à porter du bois, à tailler des pierres, à planter des arbres, à creuser des canaux, etc. Les deux saints avaient aussi des heures réglées pour l'étude de l'Ecriture. En 562 Basile prit avec lui quelques-uns de ses moines, et retourna h. Gésarée en Cappadoce.
Julien l'Apostat avait été revêtu de la pourpre l'année précédente. A son avènement h l'empire, il écrivit à Basile, qu'il avait autrefois connu h Athènes, pour l'inviter à venir à sa cour. Le saint lui répondit qu'il ne pouvait se rendre à ses désirs, à cause du genre de vie qu'il menait. Le prince dissimula pour lors son ressentiment; mais quand Basile lut arrivé à Gésarée, il lui écrivit une seconde lettre pleine d'artifice, où, après lui avoir dit qu'il conservait toujours pour lui les mêmes sentiments, il lui ordonnait de payer mille livres d'or aux officiers chargés du soin de ses finances, ajoutant qu'en cas de refus il ferait raser la ville de Gésarée. Le saint ne se laissa pas effrayer par de telles menaces; il répondit tranquillement qu'il n'était pas en état de fournir une telle somme et qu'il n'avait pas même de quoi subsister pour un jour. Prenant ensuite un ton plus ferme, il marque au prince qu'il est surpris de voir qu'il néglige les devoirs essentiels de la souveraineté, et qu'il allume contre lui la colère céleste en méprisant le culte du Seigneur. L'empereur fut vivement piqué de ce refus, et il jura d'immoler S. Basile et S. Grégoire de Nazianze à son ressentiment après son retour de l'expédition de Perse, où l'on sait qu'il périt en 3G3.
Vers le même temps, Dianéc, évêque de Césarée, tomba malade. Il envoya chercher le saint; il lui protesta qu'en souscrivant la formule de Rimini il n'avait pas connu le venin qu'elle contenait; que jamais il n'avait eu d'autre foi que celle des pères de Nicée, et qu'il déclarait y être sincèrement attaché. Sur cette déclaration Basile se réconcilia avec lui.
Dianée étant mort, Eusèbe, encore laïque, fut élu pour remplir son siège. Peu de temps après ce prélat éleva Basile au sacerdoce; mais il fallut faire une sorte de violence au saint pour l'engager à consentir à son ordination. C'est ce que nous apprenons de S. Grégoire de Nazianze, qui en cette occasion lui écrivit pour le consoler et pour lui donner des avis relatifs aux circonstances où il se trouvait.
Basile continua de vivre à Césarée comme il avait vécu dans sa retraite. Il y établit des monastères pour les personnes des deux sexes. A ses travaux ordinaires il joignit la prédication de la parole de Dieu. Eusèbe en l'ordonnant prêtre s'était proposé de s'attacher un homme qui pût instruire les peuples et l'aider dans le gouvernement de son diocèse; mais, par une de ces faiblesses où tombent ceux qui n'ont pas soin de veiller sur eux-mêmes, il se brouilla depuis avec lui et le chassa même de son église. Le peuple de Césarée et plusieurs évêques se déclarèrent contre Eusèbe, et condamnèrent hautement sa conduite. Le saint ressentit une grande joie en se revoyant en liberté; il sortit secrètement de la ville, et retourna dans le Pont en 565. S. Grégoire de Nazianze alla l'y joindre.
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 21
Des auteurs ont observé que S. Basile avait été quelque temps en correspondance et uni de communion avec Basile d'Ancyre, Eiistaihe de Sébaste et Sylvain de Tarse, qui furent les chefs du parti des semi-ariens ; mais on ne peut rien conclure de là contre sa catholicité. Quoique les trois prélats n'admissent point le mot consubstantlel, ils s'expliquaient alors d'une manière qui paraissait orthodoxe, surtout à l'égard de la divinité du fils de Dieu; ils montraient d'ailleurs beaucoup de zèle contre les ariens. Si quelqu'un d'entre eux niait la divinités du Saint-Esprit, il cachait son erreur sous des termes ambigus , prétendant qu'il ne s'agissait que d'une dispute de mots. Ce fut pour cela que S. Athanase et S. Hilaire se comportèrent comme S. Basile envers les évêques dont nous parlons, lorsqu'ils écrivirent leurs livres des Synodes.
Tandis que noire saint goûtait les douceurs de la retraite l'empire romain fut agité par diverses révolutions. Jovicn, très attaché à la doctrine catholique, étant mort au mois de février de l'année 564, on déféra à Valenlinien la puissance souveraine. Celui-ci nomma son frère Valons empereur d'Orient. Ce dernier, séduit par Eudoxe de Constantinople et par Euzoïus d'Antioche, se déclara le protecteur de l'arianisme. En 366 il fît un voyage à Césarée , dany Tintention de mettre les églises de cette ville entre les mains des hérétiques. Basile fut alors rappelé par l'évéque Eusèbe. Alarmé du danger que courait la foi, il se hâta de voler h son secours. Il montra tant de zèle et de prudence que les ariens furent obligés, après plusieurs tentatives inutiles, de se désister de leurs TOME m. 2
prétentions. Les discours qu'il prononça confirmèrent le peuple dans la doctrine de l'Église. Il ne se Lorna pas à prémunir les fidèles contre le venin de l'hérésie, il les exhorta encore à pratiquer l'Évangile de la manière la plus parfaite. II réunit les cœurs divisés par de sincères réconciliations et vint à bout d'étouffer toutes les semences de discorde. Durant une famine qui désola le pays, il donna des preuves d'une charité sans bornes, et lît trouver aux pauvres une ressource assurée dans les aumônes des personnes riches. Il leur lavait les pieds^ les servait h table, et leur distribuait de ses propres mains toutes les provisions nécessaires à leur subsistance. Une telle conduite lui gagna Tamitié d'Eusèbe; ce prélat conçut même pour lui une haute estime, et n'entreprit plus rien d'important sans l'avoir consulté. Après sa mort, arrivée vers le milieu de l'année 670, Basile fut élu pour lui succéder. La nouvelle de ce choix causa une satisfaction extraordinaire a S. Athanase, et an nonça dès lors les victoires que Basile remporterait sur fhérésie régnante.
Cette nouvelle dignité fît briller plus que jamais les vertus de Basile; il parut autant se surpasser lui-même qu'il avait précédemment surpassé les autres. Il prêchait soir et matin, même les jours où les fidèles vaquent à^eurs travaux ordinaires. Son auditoire était si nombreux qu'il lui donne le titre de mer. On courait à ses discours avec un tel empressement, qu'il se compare h une mère qui, lorsque ses mamelles sont épuisées, ne laisse pas de les présenter encore a son enfant, afin que par là elle puisse empêcher ses cris. Son troupeau.
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. SiO
comme il nous l'apprend lui-même, avait une si grande faim de la parole de Dieu qu'il était obligé de faire entendre sa voix dans un temps où une longue maladie lui avait ravi ses forces, et où il était Il peine en état de parler. Il établit à Gésarée plusieurs pratiques de dévotion qu'il avait vues observer en Egypte, en Syrie et en d'autres endroits, surtout celle de s'assembler le matin à l'église pour faire la prière en commun et pour chanter certains psaumes avant le lever du soleil. La plupart de ceux qui se trouvaient a cette assemblée paraissaient pénétrés d'une vive componction, et versaient un torrent de larmes. Le peuple communiait le dimanche, le mercredi, le vendredi, le samedi, et toutes les fêtes des martyrs.
La province ayant été affligée d'une grande sécheresse, Basile demanda au ciel la cessation du fléau, et ses prières, au rapport de S. Grégoire de Nysse, furent exaucées. Aucun évêque ne porta plus loin que lui l'amour des pauvres, dont il se regardait comme le défenseur et le père. Non content de faire d'abondantes aumônes, il fonda à Gésarée un vaste hôpital, appelé par S. Grégoire de Nazianze une nouvelle ville , qui, ii cause de son fondateur, fut nommée BaslUadc, et qui était cé~ lèbre long-temps encore après l'épiscopat du saint. « Il peut, ajoute S. Grégoire de Nazianze en parlant du même hôpital, être compté parmi \qs mer« Teilles du monde, tant est grand le nombre des pauvres et des malades qu'on y reçoit, tant sont admirables l'ordre et le soin avec lesquels on y pourvoit aux divers besoins des malheureux. » S. Basile y allait souvent pour consoler ceux qui
souffraient et pour les instruire à faire un bon usage de leurs peines.
Il s'attendrissait spécialement sur le déplorable état de ceux que le vice, le schisme et l'hérésie avaient écartés de la voie du salut; il sollicitait leur conversion par des prières ferventes et des larmes continuelles. Il n'y avait ni peines ni dangers qui pussent ralentir son zèle quand il s'agissait de les ramener à Dieu. Rien ne prouva mieux la force et l'activité de ce zèle que la victoire qu'il remporta sur l'empereur Valens.
Ce prince voyant que Basile était comme une tour imprenable, contre laquelle les efforts de l'hérésie ne pouvaient rien, résolut d'employer contre lui les voies de rigueur. Déjà il avait par ce moyen jeté de vifs sentiments de crainte dans l'ame des évoques orthodoxes. Après avoir traversé plusieurs provinces, où il avait déchargé tout son ressentiment sur ceux qui ne voulait pas embrasser l'arianisme, il arriva dans la Cappadoce. Son intention était de perdre l'archevêque de Césarée, dans lequel il trouvait plus de résistance à ses volontés que dans tous les autres prélats. Il se fit devancer par le préfet Modeste, avec ordre d'engager Basile, par menaces ou par promesses, à communiquer avec les ariens. Le préfet, s'étant assis sur son tribunal, et ayant autour de lui des licteurs armés de leurs faisceaux, cita l'archevêque à venir comparaître devant lui. Basile se présenta avec un visage serein et tranquille. Modeste le reçut avec honnêteté, et le pressa par des paroles insinuantes à faire ce que l'empereur exigeait de lui. Ce moyen ne lui ayant pas réussi, il prit xm air menaçant, et lui dit avec un ton de
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 25
colère: « Y pensez-vous, Basile, de vouloir vous opposer à un si grand empereur , aux volontés duquel tout le monde obéit? Est-ce que vous ne craignez pas de ressentir les effets de la puissance dont nous sommes armés ? — A quoi peut donc s'étendre cette puissance? — A la confiscation des biens, à l'exil, aux tourments, h la mort. — Menacez-moi de quelque autre chose, car rien^de tout cela ne fait impression sur moi. — Que ditcfs-vous? — Celui qui n'a rien est h couvert de la confiscation. Je n'ai que quelques livres et les haillons que je porte; je n'imagine pas que vous soyez jaloux de me les enlever. Quant h l'exil, il ne vous sera pas facile de m'y condamner; c'est le ciel, et non le pays que j'habite, que je regarde comme ma patrie. Je crains peu les tourments : mon corps est dans un tel état de maigreur et de faiblesse qu'il ne pourra les souffrir long-temps; le premier coup terminera ma vie et mes peines. Je crains encore moins la mort, qui me paraît une faveur; elle me réunira plus tôt à mon Créateur, pour qui seul je vis. — Jamais personne n'a parlé à Modeste avec une telle audace. — C'est sans doute la première fois que vous avez affaire à un évêque. Dans les circonstances ordinaires nous sommes, nous autres évoques, les plus doux et les plus soumis de tous les hommes; nous n'avons- nulle fierté avec le moindre particulier, à plus forte raison avec ceux qui sont revêtus d'une telle puissance; mais quand il s'agit de la religion, nous n'envisageons que Dieu, et nous méprisons tout le reste. Le feu, le glaive, les bêtes, les ongles de fer font alors nos délices. Employez donc les menaces et les tortures.
26 s. EA.SILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
rien ne sera capable de nous ébranler. — Je vous donne jusqu'à demain a délibérer sur le parti que vous avez à prendre. — Ce délai est inutile; je serai demain tel que je suis aujourd'hui» »
Le préfet ne put s'empêcher d'admirer l'intrépidité du saint archevêque. Le lendemain il alla trouver i'cmpcrenr, qui était arrivé h Gésarée, et linformade tout ce qui s'était passé, \alens, irrité du mauvais succès de la conférence;, voulut qu'il s'en tînt une autre, où il assista avec Modeste et un des ofTiciers de sa maison, nommé Démosthène. Celte tentative no réussit pas mieux que la précédente. Le préfet en Ht une troisième; mais elle ne servit comme les autres qu'à couvrir le saint de gloire. A la fin Modeste dit h l'empereur : « Nous sommes vaincus; cet homme est au dessus des menaces. » Yaleus le laissa donc tranquille pour quelque temps. Ayant été le jour de l'Epiphanie h la grande église, il fut autant surpris qu'édifié du bel ordre et de la manière respectueuse avec lesquels on y célébrait rolïice divin. Ce qui le frappa surtout furent la piété et le recueillement dont l'archevêque était pénétré à l'autel. Il n'osa se présenter à la communion de crainte qu'on ne la lui refusât; mais il fit son offrande, qui fut acceptée comme celle des orthodoxes, Basile croyant que dans une pareille occasion il était de la prudence de ne pas observer la discipline ecclésiastique dans toute sa rigueur.
Cependant Tempcreur, obsédé par les ariens, changea bientôt de dispositions; il se laissa persuader de donner un ordre" pour l'exil de l'archevêque de Césarée : m.ais Dieu prit visiblement en
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 27
main la cause de son serviteur. La nuit même du jour où l'ordre avait été expédié, Yalentinien Galate, fils de Valens, et âgé d'environ six ans, fut attaqué d'ime fièvre violente à laquelle les médecins ne purent apporter aucun remède. L'impératrice Dominica dit h l'empereur que cette maladie était une juste punition de l'exil du saint archevêque; elle ajouta de plus qu'elle avait été fort inquiétée par des songes effrayants. Là-dessus Yalens envoya chercher Basile, qui se préparait h quitter la ville. Le saint ne fut pas plus tôt entré dans le palais que le jeune prince se trouva mieux; il assura qu'il ne mourrait point pourvu qu'on s'engageât h le faire élever dans les maximes de la doctrine catholique. La condition ayant été acceptée, il se mit en prières, et fenfant fut guéri. Valens, ohsédé de nouveau par les hérétiques, ne tint point la parole qu'il avait donnée; il permit h. un évoque arien de haptiser son fils, qui retomba malade et mourut peu de temps après. Ce coup ne convertit point Yalens; il condamna une seconde fois Basile h Fcxil. Lorsqu'on lui eut apporté Tordre pour le signer il prit un de ces roseaux dont on se servait alors au lieu de plumes; mais il se rompit entre ses mains, comme s'il eut refusé de servir à f iniquité. 11 en demanda un second et un troisième, qui se rompirent également. En ayant demandé un quatrième, il sentit dans sa main, et même dans son bras, un tremblement et une agitation extraordinaires. Saisi de frayeur, il déchira le papier et laissa f archevêque en paix. Le préfet Modeste se montra plus reconnaissant que Valens envers Basile. Comme il avait été guéri par ses prières d'une maladie dangereuse, il publia
28 s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
hautement qu'il lui était redevable de la vie, et depuis il lui fut toujours sincèrement attaché.
En 571 la Cappadocefut divisée par une loi de l'empereur en deux provinces; la seconde eut Tyanes pour capitale. Anthime , évêque de cette ville, voulut s'approprier la juridiction de métropolitain, prétendant que le gouvernement ecclésiastique devait suivre la division laite par le gouvernement civil. 11 était souvent arrivé que l'évéque de la capitale d'une province devînt archevêque, mais il n'y avait point sur cet article de règle générale. D'ailleurs aucun patriarche ou synode n'avait élevé l'Eglise de Tyanes h la dignité de métropole. S.Basile s'opposa donc aux prétentions d' Anthime, etnomma S. Grégoire de Nazianze évêque de Sasimes, ville de la seconde Cappadoce, lequel cependant ne prit jamais possession de ce siège. Les choses s'arrangèrent a la fm, et S. Basile consentit, mais à certaines conditions, que l'évéque de Tyanes jouît des droits de métropolitain.
Vers le même temps l'archevêque de Césarée
fit deux voyages en Arménie. C'était la gloire de
Dieu qui le conduisait dans ce pays; il y allait pour
pacifierles troubles et pour arrêter le cours des
scandales que les hérétiques y avaient causés.
Il eut en 075 une maladie si dangereuse qu'on désespéra de sa vie : on crut même une l'ois qu'il était mort. Il se vit obligé- d'avoir recours aux remèdes de la médecine et de se servir de bains chauds. Enfin le mal diminua, et il parvint à recouvrer une entière guérison. Le rétablissement de sa santé le mit en état de continuer ses travaux ordinaires pour Futilité de l'Eglise.
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 20
Trois ans après Démosthène, vicaire du préfet du prétoire, eut le gouvernement de la Cappadoce. Il se déclara le protecteur d'Eustathe de Sébaste et de tous ceux qui professaient l'arianisme. En même temps il excita une violente persécution contre les catholiques, et surtout contre les amis de S. Basile. Cette persécution dura tout le reste du règne de Valens, qui mourut au mois d'août de l'année 678. Gralien, successeur de ce prince, rendit la paix à l'Église.
La même année, S. Basile tomba malade, et il sentit qu'il devait se préparer au passage de l'éternité. La nouvelle du danger que courait sa vie ne se fut pas plus tôt répandue que la consternation devint générale. Il se faisait à sa maison un concours prodigieux, ,tant était vif l'intérêt qu'on prenait à sa santé; mais le saint touchait au moment où ses travaux allaient être couronnés. Il mourut le 1" janvier 379, après avoir dit: Seigneur, je remets mon ame entre vos mains. Il était âgé de cinquante-un ans.
Nous ajouterons à ce que nous avons déjà dit de son amour pour la pauvreté qu'il ne laissa pas de quoi se faire une tombe de pierre; mais ses diocésains, non content de lui élever dans leurs cœurs un monument durable, Thonorèrent encore par de magnifiques funérailles. Son corps fut porté par les mains des saints , et accompagné par une multitude innombrable de peuple. Chacun s'empressait de toucher le drap mortuaire qui le couvrait, ainsi que le lit sur lequel on le portait, dans la persuasion qu'il en retirerait quelque utilité. Les gémissements et les soupirs étoulïerent le chant des psaumes.
00 s. BASILE LE GRAND, ABCHEVEQUE.
Les païens et les Juifs pleuraient avec les chrétiens: tous déploraient la mort de Basile, qu îis regardaient comme leur père commun et comme le plus célèbre docteur du monde. Ceux qui T avaient connu prenaient plaisir à raconter ses plus petites actions et à rappeler ce qu'ils lui avaient entendu dire. Pkisieurs affectaient d'imiter son extérieur, sa démarche et même sa lenteur à parler. On le copiait jusque dans la forme de son lit et de ses habits.
C'estdeS. Grégoire deNazianzeque l'on apprend toutes ces particularités. Dans le panégyrique qu'il prononça en l'honneur de son ami il peignit ses vertus avec les couleurs les plus vives et les plus touchantes, et l'on peut assurer que son discours ne sera pas moins immortel sur la terre que la mé- •moire de celui qu'il s'était chargé de célébrer. S. Grégoire de iVysse, S. Amphiloque et S. Ephrem firent aussi des panégyriques en l'honneur du saint archevêque de Gésarée. Selon les deux premiers, les Grecs, immédiatement après sa mort, célébrèrent sa fête le i^' juin, jour auquel ils la font encore aujourd'hui. Les Latins l'ont remise au quatorzième du même mois, qui fut le jour de son ordination épiscopale.
Théodorct donne à S. Basile le titre de Grand, et ce titre lui a été confirmé par le suffrage des siècles suivants. Il est appelé par le même père, le flambeau de l'univers; par S. Sophrone, l'honneur et l'ornement de C Eglise; par S. Isidore de Péluse, un homme inspiré de Die a; par le concile général de Ghalcédoine, le grand Basile, ministre de lagrâce, tjui a expliqué la vérité à toute la terre.
S. Grégoire de Nazianze dit en parlant des écrits
s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE. 5l
de S. Basile , « Quand je lis son Traité de la créa' tlon il me semble voir mon Créateur tirer toutes choses du néant; quand je lis ses ouvrages contre les hérétiques je crois voir le feu de Sodome tomber sur les ennemis de la foi, et réduire en cendres leurs langues criminelles. Si je parcours son livre du Saint-Esprit je sens en moi l'opération de Dieu, et je ne crains plus d'annoncer hautement la vérité. En lisant son explication de l'Ecriture sainte je pénètre dans l'abîme le plus profond des mystères. Ses panégyriques des martyrs me font mépriser mon corps, et m'inspirent une noble ardeur pour le combat. Ses discours moraux m'aident h purifier mon corps et mon ame, afin que je puisse devenir un temple digne de Dieu et un instrument propre à le louer, à le bénir et à manifester sa gloire avec sa puissance. »
Ce fut surtout par son humifité, son zèle et sa piété que S. Basile mérita l'admiration publique. C'est là effectivement ce qui fait la vraie grandeur. Si le saint eut employé ses rares talents à s'avancer dans le monde, à s'attirer des applaudissements, h amasser des richesses, h se procurer les premières places de l'empire, de quoi tout cela lui eût-il servi? QuQ sert aujourd'hui à Démosthène et à CicéroH d'avoir été les maîtres de l'éloquence? Il n'y a que le chrétien véritablement vertueux qui puisse prétendre à une gloire solide et réelle. S. Basile ne fut grand que parcequ'il consacra sa personne et tous ses talents à la gloire de Dieu; par Ih il se procura des avantages qui sont bien supérieurs à ceux que l'on trouve dans le monde, et qui ont une stabilité qne rien ne pourra jamais détruire.
32 s. BASILE LE GRAND, ARCHEVEQUE.
Erasme, dans la belle préface qu'il a mise a la lête de rédition qu'il donna des œuvres de S. Basile en i532, appelle ce père l'orateur le plus accompli qui ait jamais paru; il ajoute que son style doit servir de modèle à ceux qui aspirent h la véritable éloquence. Son jugement a été confirmé par celui des critiques modernes. Rollin dit qu'on doit au moins placer S. Basile dans la pr.emière classe des orateurs, et le regarder comme un des plus habiles maîtres de l'éloquence.
Mais écoulons Photius, qui était si bon connaisseur en ce genre. « Quiconque, dit-il, veut devenir un panégyriste ou un orateur accompli n'aura besoin ni de Platon ni de Démosthène, s'il prend Basile pour modèle. Il n'y a point d'écrivain dont la diction soit plus pure, plus belle, plus énergique, ni qui pense avec plus de force et de solidité. Il réunit tout ce qu'il faut pour persuader ,^avec la douceur, la clarté et la précision. Son style, toujours naturel, coule avec la même facilité qu'un ruisseau qui sort de sa source.
Semblable à Thucydide et à Démosthène, il pense beaucoup et sait lier ensemble les pensées qui se présentent en foule h son esprit. Il y a autant de clarté dans ses expressions que de vivacité et de justesse dans ses idées, que de brillant et de fécondité dans son imagination. En lui la profondeur ne nuit point à l'harmonie des périodes; il possède si bien l'art des transitions et celui de placer les figures à propos qu'il le dispute en douceur à Platon et à Xénophon. Ce qui le rend surtout recommendable c'est le talent de concevoir les choses sans confusion, de les présenter sous le jourconvenablej
s. EUSÈBE, ÉVÊQUE. 53
de les animer, de leur communiquer une sorte de vie, de porter la lumière dans ce qu'il y a de plus obscur, et d'imprimer dans l'esprit de ses lecteurs ces images vives qu'il s'était lui-même formées.
M. Hermant a donné une traduction française des Ascétiques de S. Basile, avec des notes, Paris, 1670 et 1727. Plusieurs autres ouvrages du saint docteur ont été aussi traduits dans la même langue.
Les anciennes éditions grecques des œuvres de S. Basile sont quelquefois défectueuses. Le style des versions latines manque ordinairement de force; on y trouve aussi des défauts d'exactitude en plusieurs endroits.
La°meilleurc édition que nous ayons des œuvres de S. Basile est celle que les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ont donnée à Paris. Les deux premiers volumes parurent en 1721 et 1722, par les soins de D. Garnier. D. Prudent Maran publia le troisième volume en 1730, et y joignit la vie du saint docteur.
S. ELSEBE,
ÉVÊQUE DE SA.MOSATE, MiRTYR.
(21 juin.)
S. Eusèbc lut placé sur le siège de Samosalc en 36i, c'est h dire dans un temps où les ariens occupaient la plupart des évêchés voisins. Il assista la même année à un concile d'Antioche, principalement composé de prélats hérétiques, que la protection de l'empereur Constance , qui se trouvait alors dans la ville, rendait encore plus puissants.
54 ^. EV5ÈBE, ÉVÊQUE.
Il eut beaucoup de part à l'élection de S. Mélèce, patriarche d'Antioche, et il se porta pour lui avec; d'autant plus d'ardeur qu'il connaissait son sincère attachement h Forlhodoxie.
Les ariens eux- mêmes avaient une haut3 idée de la verlu de S. Eusèhc, et quoiqu'ils le regardassent comme l'irréconcihable ennemi de leur secte, ils rendaient puhliquemenl justice à sa probité; ce fut ce qui les détermina a remettre entre ses mains l'acte de l'élection de S. Mélèce.
Quelques jours après le patriarche d'Antioche ayant prêché la doctrine du concile de Nicée dans le premier discours qu'il fit au peuple, les ariens, qui ne s'attendaient à rien de semblable de sa part, résoliu^ent de le perdre : ils engagèrent aussi l'empereur à envoyer un officier à Eusèbe pour lui demander l'acte qu'on lui avait confié ; ils craignaient qu'on ne se servit contre eux d'une pièce dont ils ne pouvaient nier l'authenticité. Eusèbe répondit qu'il ne pouvait se dessaisir de l'acte que du consentement de ceux qui y étaient intéressés et qui l'en avaient rendu dépositaire. Comme on le menaçait de lui couper la main droite en cas qu'il refusât d'obéir h l'empereur, il présenta ses deux mains en disant qu'on pouvait lui couper l'une et l'autre, mais qu'il ne se prêterait jamais à l'injustice. Une telle fermeté déconcerta et foûicier et l'empereur; ils admirèrent tous deux le courage héroïque du saint évêque. et ne purent s'empêcher de donner des louanges h une action qui cependant faisait échouer leurs projets.
Eusèbe ne balança point d'abord de^se trouver aux conciles et aux assemblées des ariens dans le
s. EUS12BE, ÉVÊQUE. 55
dessein de soutenir le parti de la vérité ; mais ayant appris que quelques personnes se scandalisaient d'une telle conduite, il rompit tout commerce avec les hérétiques et ne voulut plus assister h leur délibérations après le concile qui se tint h Antioche en 563, sous le règne de l'empereur Jovien.
Il assista en 370 à l'élection de S. Basile, archevêque de Césarée, et il se lia avec ce grand homme d'une amitié fort étroite qui fut entretenue par un commerce de lettres. Ses vertus jetaient un si grand éclat, son zèle était si pur et si actif que les anciens lui ont donné les plus beaux éloges. S. Grégoire de iNazianze dit, en parlant de lui dans une de ses épîtres, qu'il était la colonne de la vérité, la lumière du monde, l'instrument dont Dieu se servait pour communiquer ses faveurs h son peuple, le soutien et la gloire de tous les orthodoxes.
L'empereur Yalens ayant suscité une persécution aux catholiques, Eusèbe mit tout en œuvre pour prémunir son troupeau contre le poison de l'hérésie; il fit plusieurs courses dans la Syrie, la Palestine et la Phénicie , pour affermir les orthodoxes^ dans la foi, ordonner des prêtres pour les lieux oii il n'y en avait point et aider aux évêqucs h. remplir de dignes pasteurs les sièges vacants. Il se déguisa . sous un habit d'officier dans ses voyages, de peur que si on venait h le reconnaître il ne lui fût plus possible de continuer le bien qu'il faisait. Le parti des ariens tombait dans le discrédit de jour en jour. Enfin les hérétiques le regardant comme un de leurs plus dangereux ennemis déterminèrent l'empereur à l'exiler en Thracc
L' officier qui était porteur de l'ordre du prince
56 s. EUSkBE, iVEQUE.
arriva sur le soir à Samosate ; il instruisit aussitôt réyêque de la commission qui lui était confiée, a Gardez-vous, lui dit EusèLe, de divulguer le sujet qui vous amène ici ; vous y êtes le plus intéressé. Si le peuple venait à savoir ce qui se passe, il prendrait certainement les armes contre vous. Je ne veux pas qu'il vous en coûte la vie à cause de moi. » Le saint assista selon sa coutume à l'office de la nuit, puis, quand tout le monde se fut retiré, il sortit avec un domestique fidèle , s'embarqua sur fEuphrate, qui baigne les murailles de la ville, et se fit conduire à Zeugma, qui était à vingtquatre lieues de Samosate.
Le lendemain matin la nouvelle de son départ causa beaucoup de rumeur parmi le peuple. L'Euphrate fut bientôt couvert de barques tant était vif l'empressement que les fidèles avaient de retrouver leur pasteur. L'ayant joint à Zeugma, ils le conjurèrent de ne pas abandonner son troupeau à la fureur des loups; il les exhorta à mettre leur confiance en Dieu , après leur avoir représenté qu'il devait obéir aux ordres de Tempereur. On lui oftrit de l'argent, des domestiques et toutes les choses qui pouvaient lui être nécessaires, mais il ne voulut presque rien accepter. Il recommanda ensuite son cher troupeau au Seigneur, et se mit en chemin pour la Thrace.
Les ariens placèrent sur sou siège Eunomius , qu'il ne faut pas confondre avec le fameux hérésiarque de son nom. C'était un homme fort modéré; mais il n'y eut personne à Samosate qui voulût se trouver avec lui pour tenir les assemblées ecclésiastiques. Voyant donc que tout le monde le fuyait.
ôt ]
s. EUSkBE, ivÊQUE. ,^7
et qu'on évitait môme de se trouver quelque part avec lui, il abandonna sa place, et sortit de la ville. Les ariens lui subtituèrent Lucius, homme violent, qui fit bannir les principaux du clergé, entre autres le prêtre Antiochus , neveu de S. Eusèbe, lequel fut relégué aux confins de l'Arménie. Lucius eu beau remuer, aucun habitant de la ville n'entra dans ses intérêts; il fut regardé du même œil que son prédécesseur. Un jour qu'il passait à travers une place publique où plusieurs enfants étaient h jouer, ceux-ci ne voulurent plus toucher a l'instrument de leur jeu parccqu'il avait louché aux pieds de sa mil]^, et ils le iji-ulcrcnt coiiimc quelque chose de profane.
Les Goths ravagèrent la Thrace en 079 : Eusèbe obtint la permission de retourner à son église; mais ce fut pour recevoir la couronne du martyre. Son exil parut avoir donné h son zèle un nouveau degré de force et d'activité. Comme la mort de Valons avait mis fin h la persécution , il recommença ses voyages pour procurer de bons pasteurs aux fidèles abandonnés. Par ses soins les villes de Bérée, d'iliéraple et de Gyr eurent des é^éques calholiques. 11 voulut accompagner Maris, qui allait prendre possession du siège deDoîiquc, petite ville de la Gomagène, alors infectée de l'arianisme ; mais une femme hérétique, l'ayant vu passer dans la rue, lui cassa la tête avec une tuile qu'elle lui jeta de dessus le toit. Il mourut peu de jours après de la blessure qu'il avait reçue. Etant près d'expirer, il conjura ceux qui étaient présents de ne faire aucunes poursuites contre ceux qui lui avaient ôté la vie, se montrant par là l'imitateur de Jésus-Ghrist^
58 s. MÉLJiCE, PATRIARCHE.
qui priait sur la croix pour ceux qui le crucifiaient. On place sa mort en 079 ou 58o. S. Eusèbe est honoré par les Grecs le 22 juin et le 21 du même mois par les Latins.
S. MÉLÈCE,
PATRIARCHE d'a^TIOCHE.
(12 février.)
Mélèce, issu d'une des premières familles de Mélitine dans la petite Arménie, m(Tntra dès sa jeunesse un grand fonds de piété et d'amour pour l'étude. Une conduite irréprochable, un caractère plein de douceur et d'afPabilité, un cœur vrai et ami de la paix le firent estimer des ariens comme des catholiques. Il lut élu évèque de Sébasle, pour succéder à Eustathe, déposé par les ariens dans un concile tenu à Constantin opîe en 36o ; mais n'ayant trouvé qu'une résistance opiniâtre dans le peuple confié h ses soins, il l'abandonna pour aller vivre dans la solitude. Il se retira depuis à Béréeen Syrie.
L'Eghse d'Aniioche était alors dans l'état le plus déplorable. Depuis l'exil de S. Eustathe, arrivé en 55 1, elle n'avait eu pour évêques que des intrus ou des ariens. Après la déposition d'Eudoxe, l'un d'entre eux , les catholiques et les ariens se réunirent dans le choix de son successeur, qui tomba sur Mélèce. L'empereur n'en fut pas plus tôt informé qu'il envoya des ordres pour l'installation du nouveau patriarche. Quelques catholiques refusèrent cependant de reconnaître Mélèce, sous
s. MELfeCK, PATRIARCHE. Sg
prétexte que les ariens ayant eu part à son élection elle devail être censée irrégulière.
Les hérétiques, qui s'étaient flattés d'attirer Mélèce dans leur parti, reconnurent leur erreur pendant le séjour de Constance a Antioche. Ce prince ordonna aux évêques qui avaient de la réputation d'expliquer en sa présence ces paroles, qui doivent s'entendre de la sagesse éternelle : Le Seigneur in a créée au commencement de ses voies. Georges de Laodicée,qui parla le premier, donna une explication arienne; celle d'Acace renfermait aussi le venin de l'hérésie, mais d'une manière plus couverte. Quand le tour de Mélèce fut venu il établit laconsubstantialité du Verbe, et prouva qu'il s'agissait dans ce passage non d'une création proprement dite, mais de ce nouvel être que la Sagesse éternelle a pris dans son incarnation. Ce témoignage éclatant rendu àla vérité confondit le^s ariens, et les pénétra de douleur. Ils s'en vengèrent en engageant l'empereur l\ exiler le saint dans la petite Arménie un mois après ^on installation. On mit sur son siège l'impie Eazoïus, qui, n'étant encore que diacre , avait été déposé et chassé d'Alexandrie avec Arius. Ce fut cet Exizoïus qui baptisa l'empereur Constance à son retour de la guerre de Perse. Les orthodoxes de la communion de Mélèce ne voulurent point communiquer avec les ariens; ils s'assemblèrent donc, avec leurs prêtres, dans une église des faubourgs, dédiée sous l'invpcation des apôtres. Ils tachèrent de s'unir avec les custathiens; mais ceux-cile refusèrent prétextant toujours qu'ils ne reconnaîtraient jamais pour évéque légitime un homme à l'élection duquel les arions
4ô s. MÉLECÈ, PATRIARCHE^
avaient concouru : ainsi ils continuèrent de s'assembler à part, comme ils l'avaient fait depuis l'exil de S. Eustathe.
La permission que l'empereur Julien avait accordée aux évêques exilés de retourner à leurs sièges rendit S. Mélèce à l'Église d'Antioche. Il fut accablé de douleur en voyant le schisme qui divisait son troupeau. En effet les eustalhiens persistèrent à ne pas vouloir le reconnaître; ils élurent même Paulin pour leur évêque. Il fut sacré par Lucifer de Cagliari, qui passa par Antioche en revenant du lieu de son exil. Cette ordination précipitée ne fît qu'aigrir les esprits de plus en plus. Peu de temps après Mélèce eut un nouveau sujet de douleur dans le rétablissement du paganisme par Julien l'Apostat : il s'y opposa avec une vigueur vraiment épiscopale, ce qui le fit exiler une seconde fois; mais il fut rappelé en 5C3 par l'empereur Jovien. Les ariens rabattirent beaucoup de leur insolence sous un prince attaché à la foi de Nicée, plein d'estime pour S. Mélèce, et qui, dans les affaires ecclésiastiques, se conduisait par les avis de S. Athanase. Les plus modérés d'entre eux , ayant à leur tête Acace de Césarée en Palestine, vinrent à Antioche, où notre saint avait assemblé un concile de de vingt-sept évêques, et y souscrivirent une confession de foi orthodoxe. Malheureusement l'empereur, qui avait les meilleures intentions pour le rétablissement de la paix dans l'Eglise, mourut après un règne de huit mois ; il eut pour successeur Yalens, d'abord catholique, puis arien déclaré. La protection ouverte qu'il accorda aux hérétiques ne fut point capable de ralentir le zèle de
s. MÉL^CE, PATRIARCHE. 4*
notre saint; il continua toujours de défendre la saine doctrine contre ceux qui l'attaquaient.
Valens étant venu à Antioche en 572 mit tout en œuvre pour attirer Mélèce dans le parti des ariens; maisileut la honte de voir tous ses efforts inutiles. Il s'en vengea en condamnant le saint patriarche à un troisième exil. Le peuple, furieux de voir qu'on lui enlevait son pasteur, s'assembla en tumulte, et fit pleuvoir une grêle de traits sur l'officier qui l'emmenait dans son char; et cet officier aurait infailUblement perdu la vie si Mélèce ne l'eut couvert de son manteau. Il montrait par là, dit S. Chrysostome, de quelle manière les disciples de Jésus- Christ doivent se venger deTinjusticc des hommes. On le conduisit dans la petite Arménie, où il fixa sa demeure près de Nicopolls dans une terre de sa famille, nommée Gélase. La persécution ne se borna point à l'exil du patriarche; les fidèles furent chassés d' Antioche et de tous les lieux où ils tenaient leurs assemblées. Il yen eut qui périrent dans les tourments ; d'autres lurent précipités dans l'Oronte. Il fallait être arien pour plaire à l'empereur. Sa haine contre les catholiques alla si loin qu'il permit aux païens même de célébrer leurs fêtes impies, et d'offrir des sacrifices à leurs idoles. Cette persécution dura jusqu'à la mort du persécuteur.
GratienpubUa aussitôt plusieurs édits, tant pour le rappel des évêques exilés que pour le rétablissement de la foi catholique en Orient. Notre saintrevint donc à Antioche; mais il trouva en y arrivant que le schisme, au lieu de diminuer, avait fait de nouveaux progrès. Plusieurs évêques d'Occident tenaient pour Paulin; S. Alhanase même communi-
42 s. MÉLÎiCE, PATHIAECHE.
quait avec lui quoique d'abord il eût désapprouvé son ordination précipitée. Quant hMélècc, ilcomptait parmi ceux de son parti S. Basile, S. Chrysostome, les deux saints Grégoire et plusieurs aulres évêques qui étaient alors regardés comme les plus brillantes lumières de l'Eglise. L'empereur Tbéodose ayant envoyé le général Sapor h Antiocbe pour presser l'exécution d'une de ses lois, qui portait que les églises tenues par les hérétiques seraient remises entre les mains des catholiques, notre saint prouva de la manière la plus évidente qu'il n'avait que des vues pacifiques. En effet il dit à Paulin, dans une assemblée qui se tint en présence de Sapor : «Puisque nos brebis ont la même religion et professent la même foi, rassemblons-les dans une seule bergerie, et terminons enfin toutes les disputes. Je suis prêt à partager avec vous le gouvernement de 1 Eglise d' Antiocbe; promettez-moi seulement que celui des deux qui survivra à fautre sera seul pasteur de tout le troupeau. » Cette proposition soufirit d'abord de grandes difficultés ; mais a la fin elle fut acce|>Lée, et Sapor mit notre saint en possession des Eglises qui le reconnaissaient pour évéque avant son exil ainsi que de celles dont les ariens s'étaient emparés. Pour Paulin, il continua de gouverner les eustalhiens.
S. Méièce ne s'occupa plus que des moyens de corriger les désordres introduits par le schisme et par l'hérésie,; et comme le choix des ministres est d'une extrême conséquence, il n'en donna que de très bons à son Eghse. Il présida, en 579, au concile d'Antioche, qui condamna les erreurs d'Apollinaire, sans nommer toutefois cet hérésiarque; il
s, MÉLkCE, PATRIARCHE. 4^
présida aussi au second concile général de Constantinople, qui se tint par l'ordre de Théodose, en58i. Il mourut dans cette ville pendant la tenue même du concile. Il fut extrêmement regretté de tous les prélats et de l'empereur, dont il s'était fait aimer par ses vertus, et surtout par cette douceur inaltérable qui lui gagnait tous les cœurs. Tous les fidèles d'Antioche avaient autrefois sa mémoire en grande vénération; ils ne prononçaient son nom qu'avec respect, et le faisaient porter à leurs enfants; ils gravaient aussi son image dans leurs maisons, sur leurs cachets et sur leur vaisselle. C'est de S. Chrysostome que nous apprenons ces dilTérentes particularités. Tous les pères du concile assistèrent aux funérailles de S. Mélèce, qu'on célébra avec la plus grande magnificence. L'un d'entre eux prononça son panégyrique en plein concile, et S. Grégoire de INysse fit son oraison funèbre dans l'église de Sainte-Sophie, en présence de l'empereur. Le corps du saint patriarche fut déposé dans i'eglisc des apôtres, d'où on le transporta a Antioche par l'ordre de Théodosc avant la fin de la même année. On fenterra dans l'église qu'il avait fondée sous l'invocation de S. Babylas> et auprès des reliques de ce saint martyr. Cinq ans après S. Chrysostome, qu'il avait ordonné diacre, prononça son panégyrique le 12 de février, jour où il est nommé dans les menées et dans le martvrologe romain depuis Baronius. Il serait difficile de décider si ce jour fut celui de sa mort ou de la translation de son corps à Antioche. S. Jean Damascène lui donne le titre de martyr à cause de son triple bannissement et de tout ce qu'il eut à soufirir pour la foi.
44 s. DAMASE, PAPE.