TOME III
502 s. PIERRE CHRYSOLOGUE.
Jean, archevêque de celle ville, étant mort en 43o, le clergé et le peuple lui choisirent un successeur, et prièrent Corneille, évêque dlmola, de se joindre à leurs députés qui allaient à Piome demander la confirmation de l'élection qu'ils avaient faite. Xiste III occupait alors la chaire de S. Pierre. Corneille prit avec lui Pierre, qui n'était encore que diacre. Le pape refusa de ratifier féleclion déjà faite; fhislorien dcRavenne prétend que ce fut en conséquence d'une vision qu'il avait eue la nuit précédente. Quoi qu'il en soit, il proposa le diacre Pierre comme celui que le ciel destinait à gouverner le siège vacant. Les députés de Piavenne firent d'abord quelques difficultés, mais ils se rendirent enfui.
Lorsque Pierre eut été sacré évêque on le conduisit h Piavenne; il y fut reçu avec des démonstrations extraordinaires de joie. L'empereur Valentinien III faisait sa résidence daus cette ville avec sa mère G alla Placidia. Le nouvel évêque eut recours au jeûne et a la prière pour fléchir la colère de Dieu en faveur de son peuple, qu'il instruisait d'ailleurs encore plus par ses exemples que par ses discours. Il travailla de toutes ses forces à réformer plusieurs abus qui s'étaient introduits, et à extirper les restes des superstitions païennes. Il fonda le monastère de Classe, petite ville située sur la côte à trois milles de Piavenne.
Son zèle pour l'instruction de son peuple est consigné dans ses discours, que nous avons encore. Félix , archevêque de Ravenne , en recueillit cent soixante-seize en 708. ils sont fort courts, ce qui vient de la crainte qu'avait le saint de fatiguer l'at-
s. PIERRE CHRYSOLOGUE. 5o3
lenlioii de ses auditeurs. L'élégance s'y trouve jointe h la brièveté ; le style n'a rien de forcé, et quoique les phrases soient comme autant de sentences, elles ont entre elles beaucoup de liaison. Les expressions sont propres, simples, naturelles; les descriptions n'ont rien d'obscur ni de recherché. Ces discours cependant sont plus instructifs que louchants ,• l'esprit est éclairé, mais le cœur est rarement ému. On ne doit donc pas les regarder comme des modèles de la véritable éloquence, quoiqu'ils aient fait donner au saint archevêque le surnom de Ghrysologue, qui signifie que ses paroles étaient d'or ou excellentes.
Il recommande fortement la communion fréquente, et désire que l'eucharistie, qu'il appelle ordinairement le corps de Jésus-Christ, et dans laquelle nous mangeons, dit-il, Jésus-Christ lui même, puisse devenir la nourriture journalière de nos âmes. Non content d'insister sur l'excellence de l'aumône, de la prière et du jeûne, il en inculque partout la nécessité. En parlant du jeûne du carême il dit qu^il ne vient point des hommes, mais qu'il est d'institution divine. Il exhorte ceux que ia faiblesse de leur santé empêche de jeûner les quarante jours du carême de suppléer par d'abondantes aumônes à ce qu'ils ne sont point en état de faire par le jeûne. Il invective avec force contre certaines superstitions qui venaient originairement du paganisme, et surtout contre la manière toute profane de célébrer le jour de l'an. « Ceux, dit-il, qui veulent se divertir avec le démon ne peuvent régner avec Jésus-Christ... » Il paraît qu'il prêchait souvent devant l'empereur
5o4 S' PIEBRE CIIRYSOLOGUE.
et devant l'impératrice Placidie, mère de trois enfants, Valentinien III, Placide et Eudocie.
Nous apprenons du saint que le siège épiscopal deRavenne avait été depuis peuélevé h la dignité de métropole par le pape et par la faveur d'un prince chrétien ou de l'empereur. Il y avait long-temps h la vérité que Piavenne était métropole de la province flaminienne ou du vicariat d'Italie; mais l'évêque de cette ville continua d'être suffragant de l'arche vêquc de Milan, et il ne fut tiré de sa dépendance que vers le temps de l'épiscopat de S. Pierre Chrysologue.
L'hérésiarque Eutychès, ayant été condamné par S. Flavien, entreprit de faire son apologie, et il adressa pour ce sujet une lettre circulaire aux évéques les plus distingués dans l'Eglise. Il vil par la réponse de S. Pierre Chrysologue qu'il n'était pas facile d'en imposer h ce saint évêque. « C'est avec douleur, lui disait notre saint, que j'ai lu votre lettre; car si la paix de l'Eglise cause de la joie dans le ciel, quelle peine ne doit-on pas ressentir des divisions qui la déchirent. » Il l'exhorte à se soumettre, à ne pas disputer, et à se rappeler qu'Origène, Nestorius et d'autres s'étaient perdus pour n'avoir pas suivi ce qu'il lui recommandait.
S. Germain d'Auxerre étant venu h Piavenne en \/^S, S. Pierre Chrysologue le reçut de la manière la plus honorahlc. Il lui rendit aussi après sa mort de grands honneurs, et il regarda comme un bonheur d'hériter de son capuchon et de son cilice. Il ne lui survécut pas long-temps, puisque quand Attila s'approcha dcRavenne, Jean, successeur du saint,
s. PIERRE CIIRYSOLOGUE. 6o5
occupait le siège épiscopal de cette ville, et qu'il en sortit pour aller trouver le prince. S. Pierre Chrysologiie, sentant qu'il n'était pas éloigné de sa dernière heure, voulut retourner h Imola, sa patrie. Il y fit présent h l'église de Saint-Cassien d'une couronne de vermeil ornée de pierreries, d'une coupe d'or et d'une patène d'argent, qui s'y sont gardées jusqu'il ce jour avec beaucoup de vénération et auxquelles on attribue des miracles. Ilmourut h Imola, et l'opinion la plus probable est que ce fut le 2 décembre 45o. Il fut enterré dans l'église de Saint- Cassien, où est encore la plus grande partie de ses reliques. On a détaché de son corps un de sesbras, qui se garde à Ravenne dans une belle châsse.
La raison, l'autorité et l'exemple des saints se réunissent pour prouver futihté de la science. C'est après la vertu favantage le plus précieux dont les hommes puissent jouir. Il ne tient même qu'à eux de s'en servir pour se confirmer dans l'amour delà religion et dans la piété. Les hommes destinés aux grandes places deviennent par la science capables de se conduire et de conduire les autres; elle les préserve des suites funestes de foisiveté; elle remplit d'une manière aussi utile qu'agréable leurs moments de loisir; elle leur donne du goût pour ce plaisir pur que produisent les connaissances acquises dans une créature raisonnable, et qui ne le cède qu'à celui qui vient de la pratique et de la vertu; elle perfectionne toutes les facultés de l'ame. Mais c'est surtout à un ministre de Jésus-Christ qu'elle est nécessaire : il doit savoir en même temps qu'il faut que la religion fasse le principal objet de ses études, qu il juge du degré de science qu'il doit avoir par
006 s. VI>CE>"T DE LÉRINS.
rétendue et l'importance de ses obligations. Combien ne seraient pas coupables ceux qui, au lieu d'acquérir les connaissances propres à leur état, vivraient dans l'oisiveté ou donneraient leur temps à des études frivoles quelquefois même dangereuses?
S. VL\CExM DE LERIiXS.
(24 mai.)
S. "Vincent , né dans les Gaules , fut élevé dans la connaissance des belles-lettres et y fît de grands progrès. Il embrassa d'abord la profession des armes, et vécut dans le monde avec éclat. Nous apprenons de lui-même qu'après avoir été battu quelque temps par les flots de la mer orageuse du siècle il réfléchit sérieusement sur les dangers dont il était environné, ainsi que sur le vide de toutes les choses créées. Il ajoute que pour se mettre à l'abri des écueils il se jeta dans le port de la religion, où se trouve le refuge le plus assuré. Son but était de pouvoir travailler plus facilement à s'affranchir du joug de l'orgueil et de ja vanité , d'offrir h Dieu le sacrifice de Fhumilité chrétienne, de se garantir des naufrages delà vie présente et des flammes éternelles de l'autre monde. Dans ces saintes dispositions il abandonna le tumulte des villes^ et ne pensa plus qu'aux moyens de se procurer la possession du ciel.
Lue petite île écartée fut le lieu qu'il choisit pour sa retraite. Gennade assure que ce fut dans le célèbre monastère de Lérins. Vincent s'y cacha pour s'appliquer h connaître ce que Dieu demandait de lui. Il se disait souvent à lui-même que le temps nous
s. VIN'CENT DE LÈRINS. 5o7
dérobe toujours quelque chose ; il en envisageait les moments fugitifs qui s'écoulent pour ne plus revenir conimc un ruisseau qui étant parti de sa source n'y remonte jamais : de là il concluait la nécessité de racheter le temps , de saisir ces moments qui nous échappent sans cesse , de les mettre h profit , pour mériter de recevoir au dernier jour un jugement favorable.
D'un autre côté il considérait qu'il ne suffit pas de bien vivre, mais qu'il faut aussi avoir la foi, qui est le fondement de toute vertu chrétienne. Il ressentait une vive douleur en voyant le sein de l'Eglj^e déchiré par un grand nombre d'hérétiques, qui tendaient partout des pièges de séduction, et qui pour tromper plus facilement les simples cherchaient à accréditer leurs erreurs par l'autorité de l'Écritare qui les condamnait. Son obéissance à l'Eglise et la connaissance qu'il avait de la religion le garantis^ saient du venin de tout dogme impie ; mais il n'en était pas ainsi de beaucoup de fidèles chancelants on peu instruits. Pour les prémunir contre les sophismes de l'hérésie , et pour ouvrir les yeux aux personnes faibles qui avaient déjà eu le malheur de se laisser séduire, il écrivit avec autant de clarté et de précision que de force et d'éloquence un livre qu'il intitula Commonltoire ou Avertissement contre les hérétiques. Cet ouvrage fut composé en 4^4 > trots ans après le concile général d'Éphèse, qui proscrivit le nestorianisme. Vincent deLérins avaiten vue les hérétiques de son temps, mais surtout les nestoriens et les apollinaristes. ïl les réfute par des principes généraux et lumineux, qui s'appliqueront à tOTis cenx qui oseront dogmatiser jusqu'à la fin du
5o8 s. VI^CE^T de lériiss.
monde. A cet avantage se trouvent réunis ceux du style , de l'érudition et du génie. On remarque encore à chaque page un certain ton de piété qui gagne et intéresse le lecteur.
Le saint par humilité déguise son vrai nom et prend celui de Peregriniis ou de Pèlerin; c'est qu'il se regardait comme pèlerin et étranger sur la terre, et particulièrement séquestré du monde par la profession de la vie monastique ; il s'appelle le dernier de tous les sénateurs de Dieu, et se met au dessous du deniier de tous les pécheurs. A. l'entendre il ne mérite pas de porter le nom de chrétien.
Dans son ouvrage il établit cette règle fondamentale adoptée par tous les anciens pères quon doit regarder comme dogme catholique ce qui a été cru dans tous les lieux, dans tous les temps et par tous les fidèles. C'est d'après cette règle qu'il veut que Ton décide les points controversés en matière de foi. IVous avons selon lui un moyen facile de nous prémunir contre les explications arbitraires des livres saints que donnent IVovatien, Photin, Sabellius, Donat, Arius, Jovinien, Pelage, Nestorius, etc. ; c'est dMnterpréîer toujours l'Écriture par la tradition de l'Eglise , qui comme un fil nous conduit à la connaissance de la vérité : par là nous sommes sûrs de ne jamais nous égarer. En effet la tradition venue des apôtres manifeste le vrai sens des divers oracles, et toute nouveauté dans la foi est une marque certaine d'hérésie. En fait de religion rien n'est plus h craindre que de prêter l'oreille ^ ceux qui enseignent une doctrine inconnue jusqu alors. « Ceux, dit-il, qui ont une fois osé attaquer un article de foi ne tarderont pas à en attaquer
s. VINCENT DE LÊRINS. SOQ
d'autres. Que s'ensuivra-il de cette prétendue réforme dans la religion ? A force d'innover on en viendra jusqu'à changer entièrement ou plutôt ^ détruire la doctrine catholique. » Il s'étend avec beaucoup de solidité et d'élégance sur le divin emploi que l'Eglise a reçu de conserver pur et sans tache le sacré dépôt de la foi.
Revenant aux hérétiques , « Ils afFeclent , dit-il, de citer partout l'Écriture ; il n'y a presque point de pages dans leurs écrits où l'on n'en trouve des textes; mais en cela ils ressemblent aux charlatans, qui pour se défaire de leurs drogues leur attribuent la vertu d'opérer des guérisons infaillibles , et aux empoisonneurs, qui déguisent sous des noms imposants leurs breuvages meurtriers. Ils imitent le père du mensonge, qui en tentant le fds de Dieu cita l'Écriture. »
« S'il s'élève, continue t-il, quelque doute sur le vrai sens d'un passage dans un point qui intéresse la foi , il faut avoir recours aux pères qui ont vécu et qui sont morts dans la communion de l'Église catholique. A l'aide de leur doctrine on découvrira bientôt la nouveauté. Nous ne devons cependant recevoir comme absolument certain et indubitable que ce qui a été cru par tous ou par presque tous les pères , et alors l'unanimité de leur consentement équivaut h l'autorité d'un concile général. Si quelqu'un d'entre eux a tenu une doctrine contraire a celle du plus grand nombre , quelque saint ^ quelque habile qu'il ait été, on doit regarder son sentiment comme celui d'un particulier et non point comme la créance universelle de l'Église. Lorsqu'un article controversé a élé décidé dans un
OlO s. EUCHER, ivÊQTJE.
ccncile général, cette décision devient irréfragable; elle a tous les caractères requis pour fixer notre foi. » Tels sont les principes généraux que S. Vin^ cent de Lérius établit dans son ouvrage. Il n'y a point de livre de controverse qui renferme tant de choses en si peu de mots. Les raisonnements solides qui y sont développés ont fourni et fourniront toujours des armes puissantes contre tous les hérétiques. Les mêmes principes se trouvent aussi dans le livre des Prescriptions par Tertullien , dans S. Irénée et dans d'autres anciens pères.
S. \incent mourut sous les règnes de Théodose II et de Yalentinien III , et conséquemment avant la fm de l'année 45o. Ses reliques se gardent respectueusement h Lérins. On lit son nom dans le martyrologe romain.