‹ Vies choisies des principaux saints (volume 4)Chapitre 2 sur 104 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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verai, ajouta-t-il d'un air triomphant, que jusqu'ici vous n'avez jamais eu affaire à un philosophe. La proposition ayant été aussitôt acceptée, ils s'assirent tous trois sur une éminence qui servait d'abri au bain. Minulius fut placé au milieu avec la qualité d'arbitre.

Cécilius, prenant un ton décisif et tranchant, débuta par nier la réalité d'une providence. Il comptait sur la subtilité de son esprit et sur le pouvoir de son éloquence. Il objecta d'abord la pauvreté des chrétiens, partout soumis aux idolâtres, dont l'empire florissant attirait tous les regards. A l'entendre la religion dominante devait passer pour la meilleure; les chrétiens n'étaient que des misérables qui s'obstinaient a mourir de faim, qui se faisaient un plaisir insensé de souffrir diverses tortures, qui portaient leur extravagance jusqu'à mépriser la vie, la fortune et tous les biens du monde, qui n'avaient pas même d'église pour adorer leur seul et unique Dieu. Leur secte, continua-t-il, n'est qu'un ramas de gens vils et méprisables qui se cachent dans des trous, sans savoir dire un seul mot pour leur défense, et qui dans 1* obscurité s'occupent à chanter une prétendue résurrection et les joies chimériques d'un autre monde. Il dressa surtout ses batteries contre la résurrection des corps, qui a toujours été en effet une- pierre d'achoppement pour les anciens philosophas, comme on le voit parles écrits d'Athénagore, de Tertullien, d'Origène et des autres apologistes de notre sainte religion : mais les calomnies furent la principale ressource de ce champion de Terreur. Cette sorte d arme a'était pas nouvelle; le démon l'avait fait

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inventer par les instruments de sa jalousie. A s'en tenir au système de morale que l'Évangile propose, à examiner de bonne foi les motifs et les moyens de perfection qu'il fournit, les plus furieux ennemis du christianisme n'eussent pu lui refuser leur estime et leur respect. Qu'arriva-t-il? On défigura notre religion pour la rendre haïssable, l'on couvrit du voile de la calomnie cette éclatante beauté qui atteste que son origine est céleste.

Cécilius se croyait en sûreté dans ce dernier retranchement, et se flattait d'y être assez fort pour terrasser son adversaire. Il se mit donc h objecter à Octaviusles assemblées nocturnes des chrétiens, leurs repas inhumains et d'autres prétendus crimes auxquels leur religion servait de prétexte. « J'entends dire, continua-t-il, qu'ils adorent la tête d'un âne, les genoux de leur prêtre ouévêque, ainsi qu'un homme puni pour ses crimes, et le bois maudit de la croix. » Il ridiculisait les chrétiens parcequ'ils méprisaient des tourments présents pour en éviter d'invîsibles , de ce qu'ils s'interdisaient des plaisirs légitimes , comme les jeux , les spectacles , les festins et les parfums, qu'ils réservaient pour leurs morts, etc.

Octavius suit son adversaire pas h pas, pour le réfuter avec plus d'ordre et de solidité. Il commence par établir une Providence qui préside h toutes les choses humaines, et il en tire la preuve du dessein et de l'harmonie qui se font sentir d'une manière frappante dans les ouvrages de la nature. Cette preuve, pour être à la portée des esprits les plus ordinaires, n'en a pas moins une force et une évidence que toute la subtilité imaginable ne peut

ni éluder ni affaiblir. En effet on découvre dans chaque partie de l'univers un arrangement si régulier et une si sage combinaison qu'il n'est pas possible de méconnaître que tout cela est l'ouvrage d'une intelligence souveraine. «Je suppose, dit Octavius, que vous entriez dans une maison dont les appartements soient magnifiquement meublés et où tout soit dans l'ordre le plus parfait; pourriezvous a ce spectacle douter qu'il n'y eût dans la maison un maître qui veille à tout, et dont la nature est bien supérieure h celle des ameublements que vous admirez ? De même quand vous envisagez le ciel et la terre, et que vous considérez l'harmonie et l'enchaînement qui des différents êtres forment un ensemble admirable, vous ne pouvez révoquer en doute l'existence d'un Seigneur suprême, qui par ses perfections efface l'éclat des astres, et qui est infiniment plus digne d'admiration que tous les ouvrages de ses mains. »

La Providence établie, Octavius prouve qu'il n'y a qu'un Dieu ; que ce Dieu est esprit, le père* et le créateur de tout; qu'il est éternel, et qu'avant la création du monde il était un monde a lui-même; qu'il est infini, immense et incompréhensible à tout être créé. « Notre intelligence, dit-il, est trop bornée pour atteindre jusqu'à lui, et nous ne le concevons jamais mieux que quand nous l'envisageons comme incompréhensible. » Il prend de là occasion de montrer l'absurdité du polythéisme et toutes les extravagances où tombaient les païens par rapporta leurs dieux; venant ensuite à leurs idoles, il fait voir qu'elles ne sont que des démons. « Plusieurs d'entre vous, continue-t-il , savent

que les démons sont forcés de déposer contre euxmêmes toutes les fois que, par des paroles dont ils ne peuvent soutenir la vertu, nous les chassons des corps qu'ils possèdent. Vous jugez bien que s'ils en étaient les maîtres ils ne se trahiraient pas ainsi à leur confusion , surtout en présence de vous autres qui les adorez. Vous devez donc vous en rapporter à eux et croire qu'ils sont des démons, puisque vous l'entendez de leur propre bouche. Quand nous les conjurons au nom d'un seul Dieu, du Dieu vivant, ces malheureux tremblent; ils abandonnent tout a coup les corps qu'ils possédaient, ou du moins ils se retirent peu à peu selon la foi du patient ou la grâce du médecin. »

Cécilius, embarrassé par ces raisonnements, renonce à ses premiers principes, et ne s'en croit pas pour cela moins fort contre le christianisme. C'était là sans doute, abandonner la cause de l'idolâtrie, et une si faible ressource découvrait la défaite de son apologiste. Cécilius ne fut pas plus heureux en attaquant l'évidence de la révélation évangélique. Toutes ses raisons portaient sur des calomnies grossières , tirées de quelques-uns de nos dogmes altérés ou pris par moitié, et de notre discipline falsifiée ou mal entendue. La seule chose qu'Octavius eut à faire pour répondre à ces calomnies fut de les nier absolument, et de donner une exposition nette de la sainteté de notre doctrine. Quant à cette vieille fable d'une têle d'âne adorée par les chrétiens, fable qui d'abord avait été débitée contre les Juifs, Octavius dit simptement que le fait était faux, et il défia son adversaire d'en montrer la vérité. Il nia pareillement que nous adoras-

sions les genoux de l'évêque. Cette accusation, aussi frivole que l'autre, était fondée sur ce que les pénitents se prosternaient lorsque l'évêque leur donnait l'absolution de leurs péchés ou sa bénédiction. "Vous n'êtes plus autorisé, continua Octavius à nous accuser d'inceste dans la célébration de nos mystères. Peut-on imputer un pareil crime à des gens si connus pour la pureté de leurs mœurs, et dont un grand nombre fait vœu de chasteté? C'est à vous que l'on doit reprocher les horreurs dont vous nous chargez. Qui ne sait que vous mettez unPriapeau rang des dieux, que vous sacrifiez à Vénus la prostituée, que vous célébrez les fêtes de la bonne déesse, et que vous pratiquez mille autres abominations, qu'il n'est pas possible de nommer sans rougir? Il remarque que les chrétiens, loin de manger des enfants ou de se souiller par des infamies, n'allaient pas même voir exécuter les criminels, et qu'ils s'abstenaient du sang; que ceux qui se mariaient ne prenaient qu'une femme, que plusieurs vivaient dans une continence perpétuelle 9 sans cependant se glorifier de leur état; qu'enfin la moindre pensée du crime était condamnée parmi eux. Il observe que Pythagore, Platon et les autres philosophes païens avaient appris le dogme de l'immortalité de l'amc ainsi que les vérités qu'ils enseignaient (quoique mêlées de beaucoup de faussetés) par une tradition imparfaite de la révélation divine faites aux anciens patriarches. Il dit que les chrétiens enterrent les morts au lieu de les brûler, pareeque c'ey^l'ancicnne et la meilleure coutume; mais que Dieu peut également les ressusciter, soit de la cendre, soit de la poussière. Il établit l'éter-

nité du feu de l'enfer , que les infidèles méritent aussi justement que les impies, « parccquc ce n'est pas un moindre crime d'ignorer le commun Seigneur, le père de tous les hommes et de tous les êtres, que d'oser enfreindre ses commandements. » Octavius termine son discours par une description courte, mais charmante, de la morale chrétienne. Il s'exprime ainsi en répondant au reproche de pauvreté dont Cécilius avait chargé les disciples de Jésus-Chrisr. « Eh quoi donc ! peut-on appeler pauvre celui qui n'éprouve aucun hesoin ! Ce titre ne convient qu'a celui dont le cœur n'est point satisfait au milieu de l'abondance. Personne ne saurait être plus pauvre qu'il n'était en venant au monde. L'art du chrétien pour posséder tout est de ne désirer rien. Plus un voyageur est leste, plus il se trouve à son aise; de même, dans le voyage de cette vie, celui que la pauvreté rend léger est incomparablement plus heureux que celui qui est accablé sous le poids des richesses. Si les richesses nous semblaient nécessaires nous les demanderions à Dieu. L'innocence est le seul objet de nos désirs, et la patience la seule chose que nous demandons. Le malheur est l'école de la vertu. Quel beau spectacle pour la Divinité que de contempler le chrétien dans la lice aux prises avec la douleur , combattant avec une noble constance les menaces, les roues, les chevalets, dans ce moment surtout où, semblable a un conquérant, il triomphe du juge qui le condamne; car celui-là est certainement (e vainqueur, qui remporte le prix quii a disputé, » Il dit que notre religion consiste dans la pratique et non dans de beaux discours. « Nous ne disons

point de grandes choses, mais nous en faisons. »

A peine Ocl avilis eul-il cessé de parler que Cécilius s'écria : « Je vous félicite et je me félicite moi même. Nous sommes victorieux l'un et l'autre. Octavius triomphe de moi, je triomphe de Terreur; mais la victoire et le gain sont principalement de mon côté, puisque par ma défaite je trouve la couronne de vérité. »

Tel est l'abrégé de cette célèbre conférence; mais la beauté des idées et du langage ne peut être bien aperçue que dans l'original. Si ce dialogue semble avoir quelque défaut c'est celui d'être court. Le lecteur est fâché de se trouver sitôt à la fin, il ne le quitte qu'à regret , ce qui est la marque des productions excellentes.

La compagnie convint que l'on aurait un autre entretien pour initier plus amplement Cécilius dans la religion chrétienne et pour lui en faire connaître la discipline. La beauté du premier entretien donne lieu de bien regretter le second , qui devait rouler sur une matière si intéressante.

Baronius et plusieurs autres historiens ne doutent point que notre saint ne soit ce Cécilius, prêtre, qui convertit depuis S. Cyprien. Ils étaient l'un et l'autre Africains, de même âge et de même profession. D'ailleurs S. Cyprien a mis dans ses écrits diverses choses empruntées du dialogue que nous avons analysé, et qui sans doute lui avait été communiqué par Cécilius. Par respect pour la mémoire de ce dernier il prit son nom, qu'il ajouta avant le sien, et voulut être appelé Cécilius Cyprianus.

On lit dans Pontius que le prêtre Cécilius était un homme juste , vénérable par son aire , digne

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de vivre éternellement clans la mémoire des hommes. Cet auteur ajoute que S. Cyprien l'honora toujours comme son père , et qu'il conserva pour lui les plus vifs sentiments de vénération et de reconnaissance. S. Cécilius est nommé dans le martyrologe romain.

Autant il est rare , autant il est beau pour un savant de céder dans la dispute aux forces de la vérité ; c'est la plus grande preuve d'une vertu solide. L'amour-propre s'irrite contre la résistance , et la conviction de l'esprit ne sert souvent qu'à rendre la volonté plus rebelle et plus opiniâtre dans l'erreur; aussi quiconque se propose d'amener quelqu'un h la connaissance de la vérité doit-il prendre toutes sortes de précautions pour ne point effaroucher un ennemi si dangereux. Il faut qu'il use de voies détournées et indirectes, afin que la personne qu'il veut éclairer croie s'instruire elle-même. Octavius, Minutius Félix et Cécilius remportèrent tous trois l'avantage dans la dispute , pareequ'ils étaient tous trois humbles, dociles , pleins de charité. Ils ne ressemblaient point à ces vains raisonneurs qui soutiennent opiniâtrement certaines opinions non par amour de la vérité, mais pareequ'ils en sont les pères. Celui des trois qui estima le plus sa victoire fut Cécilius , qui triompha tout à la fois de l'orgueil et de l'erreur. Il suivait cette maxime d'un grand homme, qui dit qu'on est vainqueur quand on est instruit.

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S. PANTÈNE,

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