ET SES COMPAGNES, MARTYRES
(5 août.)
Durant la persécution allumée par Dioclétien , Maximien Hercule, collègue de ce prince, exerça
de grandes cruautés contre les chrétiens dans l'Afrique, l'Italie, la Rhétie, la Vindélicie, la iNorique et la haute Pannonie, dont le gouvernement lui était échu en partage. A Augsbourg, dans la Rhétie, on arrêta une femme nommée Afrc, et qu'on savait avoir été une prostituée. Gaïus était le nom du juge devant lequel on la conduisit.
Comme il était instruit de ce qu'elle avait été , il lui dit : « Sacrifiez aux dieux; il vaut mieux vivre que de mourir dans les tourments. — J'ai été une grande pécheresse avant de connaître Dieu , mais je n'ajouterai point de nouveaux crimes à ceux que j'ai eu le malheur de commettre, en faisant ce que vous exigez de moi. — Allez au temple et sacrifiez.
— Jésus-Christ est mon Dieu, je l'ai toujours devant les yeux. Sans cesse je lui confesse mes péchés, et pareeque je suis indigne de lui offrir un sacrifice (i) je désire me sacrifier moi-même pour la gloire de son nom, afin que ce corps que j'ai tant de fois souillé puisse être purifié par les tourments.
— Je sais que vous êtes une prostituée. Sacrifiez donc, car vous ne pouvez prétendre à l'amitié du Dieu des chrétiens. — .Notre Seigneur Jésus-Christ a dit qu'il était descendu du ciel pour sauver les pécheurs. L'Évangile rapporte qu'il permit à une courtisane comme moi de lui arroser les pieds de ses larmes, et qu'il lui pardonna ses péchés ; loin de rejeter les pécheurs, il s'entretenait familièrement avec eux et mangeait à leur table. — Sacrifiez, afin d'avoir heaucoup d'amants qui puissent vous
(l) Les pécheurs, durant la pénitence canonique, ne pouvaient assister à la célébration des saints mystères. Us priaient à la porte de l'église en dehors, pendant la messe.
enrichir. — Je renonce pour toujours à un semblable gain. J'ai jeté tous les biens que j'avais acquis de la sorte. Les pauvres d'entre nos frères n'ont point voulu les accepter, quoique je leur disse que je le leur donnais afin qu'ils priassent Dieu pour moi (1). — Jésus-Christ ne voudra point de vous, c'est en vain que vous le regardez comme votre Dieu. Une courtisane ne peut jamais être appelée chrétienne.— Je l'avoue, je ne mérite pas de porterie nom de chrétienne; mais Jésus-Christ m'a fait la grâce de m'admetlre au nombre de ceux qui croient en lui. — Sacrifiez aux dieux, et je vous sauverai.
— J'ai pour sauveur Jésus-Christ, qui sur la croix promit le pardon au larron qui confessa sa divinité.
— Sacrifiez , ou je vous ferai fouetter en présence de vos amants. — Il n'y a que le souvenir de mes péchés qui puissent me causer de la confusion et de la douleur. — Sacrifiez, encore une fois; j'ai honte de disputer si long-temps avec une femme comme vous. Si vous n'obéissez pas je vous ferai mourir. —C'est ce que je désire, si toutefois je suis digne de sacrifier ma vie pour mon Dieu. — Si vous refusez encore de sacrifier je vais ordonner que l'on vous tourmente, puis je vous ferai brûler vive.
— Que ce corps qui a été souillé par tant de crimes souffre mille tourments, il les mérite; mais mon amc restera pure, et jamais on ne me verra offrir de l'encens aux démons. » Alors le juge prononça celte sentence : « Nous ordonnons que la
(1) L'Eglise, en conséquence de l'ancienne discipline, ne voulait point recevoir, même pour les pauvres, les offrandes des pécheurs publics ou l'argent qui avait été acquis par des vous illicites.
courtisane Afre, qui s'est dite chrétienne, soit brûlée vive pour avoir refusé de sacrifier aux dieux. »
Les bourreaux s'étant aussitôt saisis d'elle la conduisirent dans une île que forme le fleuve Licus au dessous de la ville. Us l'y dépouillèrent de ses habits et rattachèrent à un poteau. Aire levant au ciel ses yeux baignes de larmes fit cette prière : « Jésus , Dieu tout puissant qui êtes venu sur la terre , non pour appeler les justes mais les pécheurs h la pénitence, daignez accepter mes souffrances en expiation de mes crimes ; puisse ce feu temporel me délivrer de celui qui doit brûler à jamais les corps et les âmes. » Cependant on élevait un bûcher autour d'elle. Lorsque n y eut mis le feu elle prononça distinctement ces paroles : « Je vous rends grâces, ô Seigneur Jésus ! de ce que vous daignez me recevoir comme une hostie immolée h la gloire de votre nom ; vous qui vous êtes offert sur l'autel de la croix comme une victime d'expiation pour les péchés du monde ; vous qui, quoique innocent, avez voulu mourir pour les pécheurs , je vous offre ma vie en sacrifice, ô mon Dieu! qui vivez avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen. » Cette prière finie, elle expira.
Cependant Digne , Eunomic et Eutropie étaient restées sur le bord de la rivière pendant l'exécution. Elles étaient toutes les trois attachées au service d'Afre : l'ayant imitée dans ses désordres, elles l'avaient suivie dans sa conversion et elles avaient reçu le baptême de la main du saint évèquc Narcisse. L'exécution finie, elles passèrent dans l'île, et trouvèrent le corps de leur maîtresse tout entier. Un esclave qui était avec elles repassa la rivière à la
nage et courut chez Hilaire, mère de la sainte, pour lui donner avis de cette merveille. Cette vertueuse femme vint la nuit avec deux prêtres , enleva le corps de sa fille et le déposa dans le tombeau qu'elle avait fait construire pour elle et pour sa famille, h deux milles d'Augsbourg. Les tombeaux des anciens étaient magniquement bâtis et fort vastes. Le juge fut bientôt informe de ce qui se passait. Il envoya des soldats avec ordre de faire sacrifier Hilaire et ses servantes, ou de les brûler vives sans autre formalité, en cas qu'elles refusassent d'obéir. Les soldats employèrent d'abord les promesses et les menaces ; mais voyant qu'elles étaient inutiles , ils remplirent le tombeau d'épines sèches et d'autres matières inflammables; puis y ayant renfermé les saintes femmes, ils y mirent le feu. Ce fut ainsi qu'Hilaire fut associée au bonheur de sa fille avec ses trois servantes. Leur martyre arriva le 7 août, quoiqu'on célèbre leur fête deux jours plus tôt. Sainte Afre est la principale patrone d'Augsbourg.
MARTYRS
(28 avril.)
Eustratius Proculus, préfet augustal d'Alexandrie, se fit amener la vierge Théodore h son tribunal. Il commença l'interrogatoire par lui demander de quelle condition elle était. « Je suis chrétienne, répondit Théodore. — Etes-vous esclave, ou de condition libre? — Je suis chrétienne. Jésus-Christ en venant au monde m'a affranchie; et d'ailleurs je
suis née de parents que le monde appelle libres. — Qu'on fasse venir le curateur delà ville. » Lorsqu'il fut arrivé le préfet lui demanda ce qu'il savait de Théodore. Il dit qu'il la connaissait pour être libre, et d'une très bonne famille de la ville. Le préfet adressant la parole à Théodore : « Pourquoi, étant née de parents nobles, n'ètes-vous point mariée ? — C'est pour plaire à Jésus - Christ. En se faisant homme il nous a délivrés de la corruption, et j'espère qu'il m'en préservera si jcluisuislidèle. — Les empereurs ordonnent que les vierges sacrifient aux dieux ou soient exposées dans un lieu de prostitution.— Je crois que vous n'ignorez pas que Dieu dans chaque action regarde la volonté; si donc je persiste dans la résolution de conserver mon ame pure )£ ne serai point coupable de la violence qu'on pourra me faire. — Votre naissance et votre beauté m'inspirent pour vous des sentiments de compassion; mais cette compassion vous sera inutile si vous n'obéissez. Oui, j'en jure parles dieux, ou vous sacrifierez, ou vous deviendrez l'opprobre de votre famille et le rebut des honnêtes gens. »
Le préfet insista encore sur l'ordonnance des empereurs; mais la sainte fit toujours la même réponse, puis elle ajouta : « Si vous me faites couper une main, un bras, la tête, sera-ce moi qui serai coupable? i\e sera-ce pas plutôt celui qui commettra cette violence? Je suis unie à Dieu par le vœu de virginité que je lui ai fait, mon corps et mon ame lui appartiennent ; je m'abandonne entre ses mains; il saura conserver ma foi et ma chasteté. — Rappelez-vous votre naissance, et ne couvrez pas votre famille d'un opprobre éternel. — Jésus-Christ est
ô3o S. DIDYME ET SAINTE THÉODORE.
la source du véritable honneur ; c'est de lui que mon ame tire toute sa beauté; il sera assez puissant pour soustraire sa colombe aux griffes de l'épervier. — Que je plains votre aveuglement ! Pouvezvous mettre votre confiance dans un homme crucifié? Y a t il de la raison h croire qu'il défendra votre chasteté dans un lieu infâme? — Oui, je crois, et je crois fermement que ce Jésus qui a souffert sous Ponce Pila le me délivrera des mains de ceux qui ont conspiré ma perte, et qu'il me conservera pure et sans tache. Jugez après cela si je puis le renoncer. — H y a long -temps que je vous écoute avec patience, mais enfin si vous persistez dans votre opiniâtreté je n'aurai .pas plus d'égards pour vous que pour la dernière des esclaves. — Je vous abandonne mon corps : aussi bien enêles-vous le^aîtrc; mais quant à mon ame, elle est au pouvoir de Dieu seul. — Qu'on lui donne deux soufllels pour la guérir de sa folie et pour lui apprendre a sacrifier aux dieux. — Par Jésus-Christ, qui est mon protecteur, je ne sacrifierai point aux démons, et je ne me résoudrai jamais a les adorer. — Faut-il que vous me forciez à faire publiquement un pareil affront aune fille de votre qualité? Vous en êtes venue au comble de la folie. — Celte sainte folie qui nous fait confesser le Dieu vivant est une vraie sagesse, et ce que vous appelez affront sera pour moi le principe dune gloire éternelle. — A la fin je perds patience, et je vais faire exécuter l'édit. Je me rendrais moi-même coupable de désobéissance envers les empereurs si je différais plus long-temps à punir la vôtre. — Vous craignez de déplaire à un homme ; commentpouvezvous me faire uncrime de ce que jecrains dedéplaire
au souverain maître du ciel et de la terre? — Tous n'appréhendez pas de témoigner du mépris pour les ordonnances des empereurs et d'abuser de ma patience? Eh bien ! je vous donne trois jours pour penser mûrement à ce que vous avez à faire; mais ce terme expiré, si je ne vous trouve soumise, par les dieux! je vous ferai exposer dans un lieu de débauche, afin qu'aucune femme ne soit tentée de vous imiter. — Vous n'avez qu'a supposer les trois jours déjà expirés, car je ne changerai point de sentiment. Il y a un Dieu qui prendra soin de moi. Faites donc ce qu'il vous plaira. Si toutefois vous m'accordez les trois jours, j'ai une grâce a vous demander; c'est qu'on n'attente point à ma pudicité avant que vous ayez rendu votre jugement. — Cela est juste. Ainsi j'ordonne que Théodore soit gardée pendant trois jours; je veux qu'on ne lui fasse aucune violence et qu'on la traite d'une manière conforme à sa naissance. »
Les trois jours étant passés, le préfet se fit amener Théodore. Comme il vit qu'elle persistait toujours dans sa première résolution, il lui dit : « La crainte d'encourir l'indignation des empereurs m'oblige d'exécuter leurs ordres. Prenez donc le parti de sacrifier, ou je vais prononcer la sentence. Nous verrons si votre Jésus-Christ, pour lequel vous persistez dans le refus d'obéir, vous délivrera de l'infamie à laquelle vous allez être condamnée. — Que cela ne vous inquiète pas. Le Dieu qui a été jusqu'ici le gardien de ma pureté s'en rendra le protecteur contre la violence de quelques hommes perdus qui voudraient y attenter. »
La sentence ayant été prononcée, Théodore fut
conduite dans un lieu de débauche. En y entrant elle leva les yeux au ciel, et dit : « Dieu tout puissant, père de notre Seigneur Jésus-Christ, secourez votre servante et retirez-la de ce lieu infâme. Vous qui délivrâtes S. Pierre de la prison sans qu'il eût souffert aucun outrage, daignez être le prolecteur et le gardien de ma chasteté, afin que tout le monde reconnaisse que je suis h vous. »
Cependant une troupe de libertins accoururent h la maison; ils regardaient déjà celte innocente beauté comme une proie qui ne pouvait leur échapper; mais Jésus-Christ veillait à la garde de son épouse; il lui envoya un de ses serviteurs pour la délivrer.
Il y avait parmi" les chrétiens d'Alexandrie un jeune homme plein de zèle pour la gloire de Dieu, il se nommait Didyme. Brûlant du désir de tirer la sainte du danger, il s'habilla en soldat et entra hardiment dans le lieu où elle était. Théodore le voyant approcher se sentit glacer tout le sang dans les veines. Elle fuit devant lui, et parcourt tous les coins du lieu où elle est renfermée. Didyme la joint à la lin, et lui dit : « Ne craignez rien, ma sœur, je ne suis pas ce que je vous parais, je suis votre frère en Jésus-Christ; j'ai recours a ce déguisement pour vous arracher de ce lieu. Donnez-moi vos habits et prenez les miens. Sauvez-vous ensuite , et je resterai en votre place. » Théodore fait ce que Didyme exige d'elle ; elle s'habille en soldat, enfonce un chapeau sur ses yeux, et s'en va sans être reconnue de personne. Son libérateur lui avait recommandé de marcher les yeux baissés, sans s'arrêter, sans parler h qui que ce fût, et d'affecter la con-
tenance honteuse, et l'empressement embarrassé d'un homme qui sort de semblables lieux. Lorsqu'elle se vit hors de tout danger son ame prit son essor vers le ciel et elle témoigna sa reconnaissance au Dieu qui venait delà délivrer.
Quelque temps après un libertin entra pour assouvir sa passion. Il fut extrêmement surpris de trouver un homme au lieu d'une femme. Lorsqu'il eut entendu le récit de ce qui était arrivé il sortit et alla en instruire ses compagnons. Le juge, informé de l'affaire, envoya chercher le jeune homme, et lui demanda son nom ; celui-ci répondit qu'il s'appelait Didyme. — Qui vous a engagé h faire ce que vous avez fait? — Dieu lui-même me l'a commandé. — Avant que je vous fasse mettre à la question déclarez où est Théodore. — Je vous jure que je n'en sais rien. Tout ce que je puis vous en dire c'est qu'elle est une véritable servante de Dieu, et qu'il l'a conservée pure et chaste pour avoir confessé son fils Jésus - Christ. — De quelle condition êtesvous? — Je suis chrétien, et aifranchi de Jésus- Christ. — Qu'on lui donne la question deux fois plus forte qu'à l'ordinaire, pour punir l'excès de son insolence. — Je vous prie d'exécuter ponctuellement les ordres de vos maîtres par rapport à moi. — Parles dieux! tu peux t'attendre à être tourmenté comme tu le mérites, à moins que tu ne sacrifies. L'obéissance est l'unique moyen qui te reste d'obtenir grâce pour ton premier crime. — Je vous ai déjà donné des preuves que je ne crains point de souffrir pour la cause de Jésus-Christ. En agissant comme j'ai fait je me suis proposé deux choses, de sauver une vierge de l'infamie et de confesser pu-
bliqucment le Dieu que j'adore. J'espère sortir victorieux de tous les tourments auxquels vous pourrez nie condamner. La vue de la mort la plus cruelle ne me déterminera jamais à sacrifier aux démons. — J'ordonne qu'en punition de son audace on lui tranche la tête, et que son corps soit brûlé. — Béni soit le Dieu, père de notre Seigneur Jésus- Christ, pour n'avoir pas rejeté mes vœux, pour avoir délivré Théodore, sa servante, etpourm'avoir jugé digne d'une double couronne! » Conformément à la sentencedujuge, on coupa latêteàDidyme et soncorps fut bridé. Ici finissent les Actes des saints martyrs.
S. Ambroisc, qui raconte l'histoire de Théodore, dit qu'elle courut au lieu où l'on exécutait Didyme et qu'elle voulut mourir en sa place. Il fait une belle peinture de la pieuse contestation qu'il y eut entre eux. Théodore avouait h Didyme quelle lui était redevable de la conservation de son honneur; mais elle ajoutait qu'elle n'avait pas prétendu lui céder sa couronne. « C'est pour ma chasteté, lui disait-elle, que vous vous êtes fait ma caution, ce n'est pas pour ma vie; tant que ma virginité a été en danger, a la bonne heure que vous ayez répondu pour moi. Il n'en est pas ainsi lorsqu'on me demande la vie, je suis en état d'acquitter une pareille dette. D'ailleurs la sentence n'a été rendue qu'à cause de moi. Ma fuite a été l'occasion de votre mort. Je n'ai pas fui pour ne point mourir, mais pour n'être point déshonorée. Mon honneur ne court plus de risques. Mon corps est capable de souffrir pour Jésus-Christ. Si vous me dérobez ma couronne, vous ne m'avez pas sauvée, vous m'avez trompée. »
SAINTE EULA'LIE. 235
Théodore et Didyme obtinrent ce qu'ils désiraient; ils furent décapités l'un et l'autre: mais Didynie remporta le premier la palme du martyre. 11 est compté parmi ceux qui souffrirent sous Dioclétien a Alexandrie en 5o4. Ces deux saints sont nommés dans le martyrologe romain, sous le 28 avril.
SAINTE EILALIE,