S. JUSTIN
PHILOSOPHE ET APOLOGISTE DE LA RELI€IOÎÏ CnRÈTIENNE, MARTYR.
(1"^' juin.)
Justin naquit h Néapolis ou Naplouse, autrefois capitale de la province de Samarie. C'est celte ville qui est appelée Sichcm dans rÉcriture. L'empereur Vespasien lui donnale nom de Flavie, et honora ses habitants du privilège de bourgeoisie romaine. Tite, son lUs et son successeur, y envoya une colonie de Grecs, dans laquelle se trouvèrent l'aïeul et le père de Justin, l'un et l'autre païens de religion.
Notre saint fut élevé dans les erreurs et les superstitions de l'idolâtrie , mais en même temps il eut soin de cultiver son esprit par l'étude des belleslettres. Nous apprenons de lui-même qu'il employa sa jeunesse h lire les poètes, les orateurs et les historiens. Le cours de cette étude achevé, il s'appliqua à celle de la philosophie. Son but était de satisfaire l'ardent désir qu'il se sentait pour la recherche de la vérité. Il r'adrcssa d'abord h un maître stoïcien, avec lequel il resta quelque "temps. Le peu de lumière qu'il en tira concernant la Divinité lui fit prendre la résolution de se mettre sous la conduite d'un péripatéticien, homme d'une grande subtilité d'esprit. Ce nouveau maître lui ayant demandé dès le second jour de quel salaire ses peines seraient récompensées, il jugea qu'une ame aussi basse ne pouvait être celle d'un philosophe. II abandonna donc cette école pour aller se présenter à un py-
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thagoricle'i, qui avait beaucoup de réputation et qui se piquait extrêmement de sagesse; mais comme celui-ci ne voulait admettre aucuu disciple qu'il n'eût préalablement appris la musique, la géométrie et l'astronomie, Justin, impatient de se livrer h une étude plus essentielle, fréquenta l'école d'un académicien, où il fit de rapides progrès dans la philosophie platonicienne; déjh même il se flattait d'arriver bientôt c» la vue de Dieu, dont les philosophes de la secte qu'il suivait semblaient faire le principal objet de leur application.
Un jour qu'il se promenait du côté de la mer pour être moins distrait et plus recueilli, il aperçut en se retournant un vieillard qui le suivait de fort près. Il fut frappé de son port majestueux, ^insi que d'un certain mélange de douceur et de gravité qui paraissait dans sa personne. Tandis qu'il le considérait attentivement celui-ci lui demanda s'ille connaissait. Non, répondit Justin. Pourquoi donc, reprit le vieillard, me regardez-vous si fixement? C'est, répliqua Justin, que jesuis surpris de rencontrer un homme dans un lieu si écarté et si solitaire. J'y suis venu, dit le vieillard, par attachement povir quelques-uns de mes amis; ils sont en voyage, et je suis ici pour les attendre.
La conversation s'étant engagée, on parla de l'excellence de la philosophie. Justin prétendait que celle de PlSlon en particulier était la seule qui conduisît au bonheur, à la connaissance et k la vue de Dieu; mais le vieillard réfuta solidement sa prétention, et le convainquit par de bonnes raisons que Platon et Pythagore, pour lesquels il se sentait tant d'estime, s'étaient trompés dans leurs principes ;
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qu'ils n'avaient connu ni la Divinité ni l'ame humaine, et que par conséquent ils ne pouvaient communiquer aux autreji une connaissance dont ils étaient eux mêmes dépourvus. Alors Justin, qui cherchait sincèrement la vérité, demanda h qui il fallait s'adresser pour entrer dans la véritable voie. « Long-temps avant que vos philosophes existassent^ répondit le vieillard, il y a eu dans le monde des hommes justes, amis de Dieu et inspirés par son esprit. On les appelle prophètes parcequ'ils ont prédit des choses futures qui sont effeclivement arrivées. Leurs livres, que nous avons encore, contiennent des instructions lumineuses sur la première cause et la dernière fin de tous les êtres. On y trouve beaucoup d'autres articles dont la connaissance doit intéresser un philosophe. Ils n'emploient pour établir la vérité ni les disputes, ni les raisonnements subtils, ni ces démonstrations abstraites qui sont au dessus de la portée du commun des hommes. On les croyait sur leur parole parcequ'on ne pouvait se refuser h l'autorité qu'ils recevaient de leurs miracles et de leurs prédictions. Ils inculquaient la créance d'un seul Dieu, le père et le créateur de toutes choses, et de Jésus-Christ, son fils, qu'il a envoyé au monde. » Il conclut son discours par ces paroles : « Quant h vous, faites d ardentes prières pour que les portes de la vie soient ouvertes. Les choses dont je vien#de vous entretenir sont de nature à ne pouvoir être comprises, à moins que Dieu et Jésus-Christ n'en donnent l'intelligence. » Après ces mots le vieillard se retira, et Justin ne le vit plus.
Cet entretien fit beaucoup d'impression sur ie5-
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prit du jeune philosophe, et lui inspira une grande estime pour les prophètes. Il approfondit les motifs de crédibilité du christianisme, et se détermina peu après h l'embrasser. Ce qui contribua particulièrement h le convaincre de la vérité de noire religion fut l'innocence et la vertu de ceux qui la professaient. Il ne pouvait se lasser d'admirer la constance avec laquelle ]^s disciples de Jésus-Christ aimaient mieux souffrir les plus cruelles tortures, et même affronter la mort avec son plus terrible appareil, que de trahir leur religion et de commettre le moin dre péché. Voici comment il s'explique sur ce point: « Lorsque j'entendais diffamer les chrétiens, et que de l'autre côté je les voyais courir avec intrépidité à la mort et à tout ce qui -cause le plus d'effroi h la nature humaine, je concluais intérieurement qu'il était impossible que de tels hommes fussent vicieux et plongés dansle désordre. »
Ce que nous avons rapporté des études de S. Justin porte h croire qu'il était déjti avancé en âge quand il se convertit à la religion chrétienne. Plusieurs critiques ont inféré d'un passage de S. Epiphane qu'il avait trente ans lors de sa conversion. Quoiqu'il professât le christianisme il n'en continua pas moins de porter le paUuim ou manteau, qui était la marque distinctivc des philosophes. Il ne fut pas le seul fidèle qui en agit de la sorte; Aristide d'Athènes etHéraclas firent la même chose.
S. Justin était, au rapport de S. Epiphane, un grand ascétique, c'est ù dire un homme qui menait une vie extrêmement sainte et austère. Il se rendit à Rome peu de temps après sa conversion, et l'on croit communément que ce fut de l'jigypte qu'il TOME I. ifi
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vint en cette ville. Quelques auteurs ont conclu qu'il était prêtre et de la description qu'il fait du baptême, et de ce concours de peuple qui allait recevoir ses instructions vers le temps de son martyre: mais ce point n'est pas assez prouvé. Comme il paraît cependant avoir prêché, on ne peut guère douter qu'il n'ait été diacre.
Il n'y avait pas encore long-tenips qu'il était chrétien lorsqu'il écrivit son Oraison ou discours aux Grecs. Il se proposa dans cet ouvrage de convaincre les païens de la légitimité des raisons qui lui avaient lait embrasser le christianisme. Après avoir développé l'impiété et l'extravagance des idolâtres, qui attribuaient h leurs divinités les crimes les plus honteux, il se nSontrc pénétré d'admiration et de respect pour la sainteté de la doctrine chrétienne ainsi que pour l'auguste majesté de nos Écritures, qui mettent un frein aux passions et qui fixent les inquiétudes de l'esprit humain, en l'établissant dans une tranquillité inaltérable.
Le second ouvrage que publia S. Justin, et qui fut écrit à Rome, porte le titre de Parénèse ou d'Exhortation aux Grecs. L'auteur y répand les fleurs de l'éloquence, ce qu'il n'a pas fait même dans ses Apologies. On y trouve la réfutation des erreurs de l'idolâtrie avec les preuves de la vanité des philosophes païens. L'auteur reproche h Platon d'avoir essayé d'établir le polythéisme dans une harangue qu'il prononça en présence des Athéniens, de peur qu'on ne lui ôtât la vie comme à Socrate: ce qui montrait de sa part un grande faiblesse et surtout beaucoup de mauvaise foi, puisqu'il est prouvé par ses écrits qu'il n'admettait qu'un Dieu. Il cite divers
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passages cVancieus auteurs, qui tous ne connaissaient qu'une seule Divinité. En composant son livre de la Monarchie il se proposa d'établir l'unité de Dieu par des autorités et des raisons tirées des philosophes païens.
On ne peut douter que S. Justin ne soit aussi l'auteur de VE pitre àDiognètc. Ce Diognète, homme de grande considération, était fort versé dans la philosophie. Il avait été précepteur de Marc-Aurèle, qui eut toujours pour lui autant d'estime que de confiance. Frappé de la conduite des chrétiens, il désirait connaître ce qui les portait h mépriser le monde et la mort avec toutes ses horreurs, et d'où leur venait cette charité mutuelle inconnue aux autres hommes, charité si puissante qu'elle paraissait les rendre insensibles aux plus cruels traitements. S. Justin se chargea de lui donner les éclaircissements qu'il demandait. Après avoir démontré la folie du paganisme et l'imperfection de la loi judaïque il peint les vertus pratiquées par les chrétiens, et surtout leur humilité, leur douceur, leur amour pour ceux qui les haïssaient injustement, etc. Il ajoute que les tortures ne servaient qu'à augmenter le nombre et à perfectionner la sainteté des fîdèlesj vient ensuite une explication claire et précise de la divinité de Jésus-Christ, fils de Dieu et créateur de toutes choses. Le saint docteur prouve l'insuffisance de la raison, en montrant qu'elle ne peut toute seule nous conduire h. la connaissance d'un Dieu, qui a envoyé son Fils pour^ious enseigner ses adorables volontés et pour payer le prix de notre rédemption dans le temps que nous ne méritions que des supplices. Il développe ce mystère en faisant voir que
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le saint a sonfFert pour les pécheurs, et la personne offensée pour ceux dont elle avait reçu des outrages. Étant, dit-il, dans Timpossilnlité d'expier nos crimes par nos propres forces, nous nous trouvons à couvert sous les ailes de la justice elle-même, et nous soninies afiVanclns de l'esclavage du péché. Il relève la bonté infinie de Dieu pour l'homme, laquelle éclate en ce que, non content de nous avoir donné l'être, il a créé le monde pour notre usage, nous a soumis toutes choses, et nous a donné son Fils unique, avec la promesse de nous faire régner avec lui si nous l'aimons. « Présentement que vous le connaissez, dit-il à Diognète, de quelle joie ne devez-vous pas être comblé! Quels transports d'amour ne devez-vous pas éprouver pour celui qui vous a aimé le premier ! Et quand vous l'aimerez vous serez T imitateur de sa bonté. On est véritablement l'imîlateur de Dieu lorsqu'on supporte les fardeaux des autres, qu'on assiste le prochain, qu'on se place par humilité au dessous de ses inférieurs, qu'on partage avec les pauvres les biens qu'on a reçus du ciel. Vous comprendrez alors que Dieu gouverne cet univers ; vous connaîtrez ses mystères; vous aimerez et admirerez ceux qui souffrent pour lui; vous condamnerez l'imposture du monde; vous mépriserez la mort du corps, et ne craindrez que la mort éternelle de l'ame, avec ce feu qui ne s'éteindra jamais. Quand vous saurez ce que c'est que ce feu vous envieriez le bonheur de ceux qui souffrent les flambes pour la justice. Je ne parle point des choses par rapport auxquelles je sois étranger; ayant été disciple des apôtres, je suis v établi pour enseigner les nations, etc. »
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S. Justin demeura long-temps h Rome auprès des bains de Tiniolh-5e sur le mont Viminal. Il s'appliquait h instruire ceux qui venaient h sa maison pour le consulter ou pour vaquer aux exercices du christianisme. Evelpisle, qui souffrit depuis r.vec lui, avoua dans son interrogatoire qu'il avait écoute avec plaisir les discours de Justin. Le juge connut avec quel zèle le saint instruisait lorsqu'il demanda en quel lieu il assemblait ses disciples.
Justin ne se contenta pas de travailler à la conversion des Juifs et des gentils, il prenait encore la plume pour défendre la foi contre les attaques de l'hérésie. Il combattit Marcion par des écrits que S. Jérôme appelle excellents, mais que nous n'avons plus; ils sont perdus, ainsi que plusieurs autres ouvrages auxquels les anciens donnent do grands éloges.
Le saint quitta Rome après avoir composé sa première Apologie. On croit qu'il exerça plusieurs années les fonctions d'évangéliste dans difTérentes contrées.
Etant à Ephèse, sous le règne d'Antonin-le-Pieux, le hasard lui fit rencontrer Tryphon dans les galeries de Xyste, où il se promenait. Ce Tryphon, habile philosophe, est appelé par Eusèbe le plus fameux Juif de son temps ; Justin eut avec lui une dispute réglée qui dura deux jours entiers. Les conférences se tinrent en présence de plusieurs personnes. Le saint les mit depuis par écrit, et les publia sous le titre de Dialogue avec Tryphon. En voici l'analyse :
Tryphon, voyant Justin en habit de philosophe, l'entretint sur l'excellence de la phllos'ophie. Le
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saint lui marqua son élonnement de ce qu'il ne s'attachait pas plutôt à étudier IVÏoïse et les prophètes, en comparaison desquels les écrits des philosophes ne contenaient qu'un vain jargon et n'étaient qu'un tissu de rêveries. Dans la première partie de son dialogue il montre, d'après les prophètes , que la loi ancienne n'était que pour-uu temps cl qu'elle tlevait êlre abolie par la nouvelle. Il fait voir dans la seconde que Jésjis-Oirist est Dieu avant tous les siècles, quoique distingué du Père quant h la personne; que c'est lui qui apparut à Abraham, à Moïse, etc.; qui a créé l'homme, qui s'est incarné, et qui est mort sur la croix. Il insiste beaucoup sur ce passage : Voilà (jaune vierge concevra, etc. Tryphon élait convenu dès le commencement de la conversation qu'il élait clair, parles prophètes, que le Messie devait Olre venu; mais il s'opiniàlrait à -dire qu'il ne s'était point encore manifesté au monde. L'accomplissement des prophéties touchant la vcn,U€ du Messie paraissait alors si visible qu'aucun Juif n'osait la contester. Justin, prenant mal le sens de quelques paroles d'ïsaïc el do l'Apocalypse , en inférait qu'avant le jour du jugement Jésus-Christ régnerait mille ans sur la terre avec ses élus dans de chastes délices; mais il reconnaissait en même temps que le inillcnarisme n'était point admis par plusieurs fidèles véritablement orthodoxes. Ce point fut éclairci dans la suite, el l'on rejeta l'erreur de «quelques particuliers comme contraire tila tradition 4e l'Eglise universelle. S. Justin parle dans la troisième partie de son dialogue de la vocation des gentils et de l'établissement de l'Eglise; il exclut 4u royaume céleste les hérétiques aussi bien que