LES PRÉCÉDENTS, ET LICIDAS
LICIDAS
As- tu tout déclaré à Aristée ?
MÉGACLÈS
Ne perds pas de temps, prince, donne des secours à ton épouse.
(Il veut sortir.)
LICIDAS
0 ciel ! que i'ois-je ? qu est-il arrivé ?
MEGACLE
Doglia improvisa Le oppresse i sensi.
LICIDA
E tu mi lasci ?
MEGACLE
lo vado...
Dell ! pensa ad Aristea. (Che dira mai Quando in se tornerà ! Tutte ho presenti Tiitte le smanie sue.) Licida, ah ! senti.
Se cerca, se dice :
U amico dov è ?
L' amico infelice, Rispondi, mori.
Ali no ! si gran duolo Non darle per me :
MÉGACLÈS
Un chagrin subit lui a fait perdre l'usage de ses sens,
LICIDAS
Et tu me laisses P
MÉGACLÈS
Je pars. Pense à Aristée. (Que dira-t-elle, ô ciel ! en revenant à elle ? Il me semble voir ses douleurs.) Licidas, écoute. Si elle me cherche, si elle te dit : « Mon ami, où est-il ? » — « Mon ami malheureux, répondras-tu, vient de mourir. »
Oh ! non, ne lui donre pas pour moi une si grande
Rispondi ma solo :
Piangendo parti.
Che abisso di pêne !
Lasciare il suo hene, Lasciarlo per sempre, Lasciarlo cosï ! (Parte.)
douleur ; réponds-lui, mais dis seulement : « Il est parti en pleurant. »
Quel abîme de peines ! Laisser tout ce quon aime ! le laisser pour toujours, et le laisser ainsi ! (Il sort.)
C'est en 1731, je crois, que Pergolèse alla à Rome pour écrire V Olympiade ; elle tomba. Comme Rome est, en Italie, la capitale des arts, et que c'est surtout sous les yeux de ce public si sensible, et si digne de les juger, qu'un artiste doit faire ses preuves, cette chute affligea beaucoup Pergolèse. Il retourna à Naples, où il composa quelques morceaux de musique sacrée. Cependant sa santé dépérissait tous les jours : il était attaqué, depuis quatre ans, d'un crachement de sang qui le minait insensiblement. Ses amis l'engagèrent à prendre une petite maison à Terre del Greco, village situé sur le bord de la mer, au pied du Vésuve. On dit à Naples que, dans ce lieu, les malades affectés de la poitrine guérissent plus promptement, ou succombent plus tôt, si leur mal est incurable.
Pergolèse, retiré seul dans sa petite maison, allait à Naples tous les huit jours pour faire exécuter les morceaux de musique qu'il avait composés. Il fit, à Torre del Greco, son fameux Stabat, la cantate d^Orphée, et le Sahe Regina, qui fut le dernier de ses ouvrages.
Au commencement de 1733, ses forces étant entièrement épuisées, il cessa de vivre, et l'article de gazette qui annonçait sa mort fut le signal de sa gloire. Tous les directeurs des théâtres d'Italie* ne firent jdIus jouer que ses opéras, que peu de temps avant ils dédaignaient. Rome voulut revoir son Olympiade, qui fut remise avec la plus grande magnificence. Plus, du vivant de l'auteur, on y avait montré d'indifférence pour son ouvrage sublime, plus on s'empressa alors d'en admirer les beautés.
Dans cet opéra, chef-d'œuvre d'expression de la musique italienne, rien ne l'emporte sur la scène entre Aristée et Mégaclès, que nous venons de citer. L'air
Se cerca, se dice,
est su par cœur de toute l'Italie, et c'est peut-être la principale raison pour laquelle on ne reprend pas YOlympiade. Aucun directeur ne voudrait se hasarder à faire jouer un opéra dont l'air principal serait déjà dans la mémoire de tous ses auditeurs.
Dans YOlympiade, la musique est une langue dont
Pergolèse ajoute l'expression à celle du langageordinaire que parlent les personnages de Métastase. Mais la langue de Pergolèse, qui peut rendre jus-^ qu'aux moindres nuances des mouvements inspirés par les passions, et des nuances bien au delà de la portée de toute langue écrite, perd tout son charme dès qu'on la force d'aller vite. Il a donc mis en simple récitatif l'explication qui a lieu entre Mégaclès et Aristée, et n'a déployé toute l'énergie de la langue divine qu'il sut parler qu'à l'air
Se cerca, se dice,
qui est peut-être ce qu'il a fait de plus touchant.
Il eût été contre les moyens de l'art de chanter I^endant toute la scène. Il n'y a pas d'air propre à» peindre les raisons qui font un devoir au malheureux Mégaclès de sacrifier son amante à son ami.
Mais quand le plus grand talent dramatique dus monde déclamerait les vers
Se cerca, se dice :
Si elle me cherche, si elle le dit :
L'amico dov' è ?
Mou ami, où est-il ?
L'amico infelice, Mon ami malheureux,
Rispondi, mort.
Répondras-tu, vient de mourir.
Ah ! no, si grau dnolo Ah ! non, une si cruelle douleur
Aon dalle per me ; Ne lui donne pas pour moi ;
LETTRES SUR ISIETASTASE O^ I
Rispondi, ma solo :
Réponds, mais seulement :
Piangendo parti.
Il est parti en pleurant.
Che ahisso dl pêne !
Quel abîme de peines !
Lasclarc il sua hene, Laisser lout C' qu'on aime,
Lasciarlo per sempre, Le quitter pour toujours,
Lasciarlo cosl !
Et le quitter ainsi !
'quelque tendresse qu'un habile acteur mît dans la manière de les réciter, il ne les dirait qu'une fois : il ne peindrait qu'une des mille manières dont l'âme du malheureux Mégaclès est déchirée. Chacun de nous sent confusément qu'au moment d'un départ si cruel, on répète, de vingt manières passionnées et • différentes, à l'ami qui reste auprès d'une maîtresse •chérie,
Ah ! no, si gran duolo JSon darle per nie ; Rispondi, ma solo :
Piangendo parti. »
L'amant malheureux dira ces vers, tantôt avec 'un attendrissement extrême, tantôt avec résignation et courage, tantôt avec un peu d'espérance d'ua meilleur sort, tantôt avec tout le désespoir du mal- (heur évident.
Il ne pourra parler à son ami de la douleur où
04lô STENDHAL
va être plongée Aristée quand elle reprendra ses sens, sans songer Ivii-même à la situation où il va se trouver dans un moment ; aussi les mots
Alt, ! no, si graii duolo JSon darle per me,
répétés cinq ou six fois par Pergolèse, ont cinq ou six expressions tout à fait différentes dans la langue qu'il leur prête. La sensibilité humaine ne peut aller plus loin que la peinture que ce grand homme a laissée de la situation de Mégaclès. On sent qu'un tel état ne peut durer : quelques minutes d'une telle musique épuisent également l'acteur et le spectateur ; et cela vous explique, mon ami, l'ivresse avec laquelle on applaudit, en Italie, un air bien chanté. C'est que le chanteur habile est le plus grand des bienfaiteurs ; c'est qu'il vient de donner à tout un théâtre des plaisirs divins, et dont la moindre indisposition, ou la moindre négligence de sa part, eût pu priver les spectateurs. Jamais homme, peutêtre, n'a causé un plus grand plaisir à un autre homme, que Marchesi, chantant le rondo
]\Iia spcranza ! io pur vorrei de VAcJiille in Sciro * de Sarti ^.
1. Une femme sensible, qui était bien éloignée de soupçonner qu'un jour ses lettres seraient imprimées, écrivait à son ami, le 29 août 1774 :
« Est-ce que je ne vous aurais pas dit que j'ai entendu chanter Millico ? C'est un Italien. Jamais, non jamais on
Ce bonheur est réel, son existence est historique. Pour trouver un bonheur égal, il faut sortir de la vie réelle ; il faut avoir recours aux situations de roman ; il faut se figurer le baron d'Étange prenant Saint- Preux par la main, et lui accordant sa fille.
On voit qu'avec sept ou huit petits vers que le poète fournit au musicien, après avoir amené et fait comprendre une situation intéressante, celui-ci peut attendrir toute une foule de spectateurs. Il exprimera non seulement le principal mouvement de la passion du personnage, mais quelques-unes des cent manières dont son cœur change en parlant à ce qu'il aime. Quel homme, en se séparant d'une maîtresse chérie, ne lui répète souvent : Adieu, adieu ! C'est le même mot dont il se sert ; mais quel est l'être assez malheureux pour ne pas se souvenir qu'à chaque fois ce nom est prononcé d'une manière différente ? C'est que, dans ces instants de peine et de bonheur, la situation du cœur change à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues vulgaires, qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de tels mouve-
n'a réuni la perfection du chant avec tant de sensibilité et d'expression. Quelles larmes il fait verser ! quel trouble il porte dans l'âme ! j'étais bouleversée : jamais rien ne m'a laissé une impression plus profonde, plus sensible, plus déchirante même ; mais j'aurais voulu l'entendre jusqu'à en mourir. » (Lettres de mademoiselle de Lespinasse, l. I, p. 185.)
ments, que vingt personnes peut-être, sur mille, ont éprouvés. Les âmes sensibles ne pouvaient donc se communiquer leurs impressions et les peindre. Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un siècle, cette langue qui leur manquait. Mais elle a le défaut d'être inintelligible pour les neuf cent quatre-vingts personnes sur mille qui n'ont jamais senti les choses qu'elle peint. Ces gens-là sont devant Pergolèse comme nous devant un sauvage Miami, qui nous nommerait, en sa langue sauvage, un arbre particulier à l'Amérique, qui croît dans les vastes forêts qu'il parcourt en chassant, et que nous n'avons jamais vu. C'est un simple bruit que ce que nous entendons, et il faut convenir que si le sauvage prolonge son discours, ce bruit-là nous ennuiera bientôt.
Il faut pousser la franchise plus loin. Si, en bâillant, nous voyons, chez les gens assis à côté de nous, les symptômes du plaisir le plus vif, nous chercherons à déprimer ce bonheur insolent dont nous sommes privés ; et, tout naturellement, les jugeant d'après nous, nous leur nierons leur sensation, et nous chercherons à jeter du ridicule sur leur prétendu ravissement.
Rien n'est donc plus absurde que toute discussion sur la musique. On la sent, ou on ne la sent pas ; puis c'est tout. Malheureusement pour les intérêts de la vérité, il est devenu de mode d'être passionné pour cet art. Le vieux Duclos, cet homme qui avait
tant d'esprit, et un esprit si sec, partant pour l'Italie à soixante ans, se croit obligé de nous dire qu'il est passionné pour la musique : quelle diable d'idée !
Cette langue donc, pour laquelle il est d'usage d'être passionné, est très vague de sa nature. Elle avait besoin d'un poète qui pût guider notre imagination, et les Pergolèse et les Cimarosa ont eu le bonheur de trouver Métastase. Les expressions de cette langue vont droit au cœur, sans traverser, pour ainsi dire, l'esprit ; elles produisent directement peine ou plaisir : il fallait donc que le poète des musiciens portât une extrême clarté dans les discours de ses personnages ; c'est ce qu'a fait Métastase.
La musique élève à une beauté idéale tous les caractères qu'elle touche. Beaumarchais a peint Chérubin d'une manière charmante ; Mozart, employant une langue plus puissante, a fait chanter à Chérubin les airs
Non so più cosa son, cosa faccio.
et
Voi clie sapele Cite cosa è arnor.
et a laissé bien loin derrière lui le charmant comique des Français. Les scènes de MoHère ravissent l'homme de goût ; mais ce grand génie, qui d'ailleurs a fait tant de choses que la musique ne peut
atteindre, a-t-il produit des peintures comiques égales à l'effet des airs de Cimarosa :
JMenir' io era un fraschelone, Sono slaio il più felice ;
et
et
Quattro baj e sei morelli ;
Le orecclde spalancate ?
Notez que toute la musique bouffe de Cimarosa produit son effet malgré les paroles, qui, les trois quarts du temps, sont les plus absurdes du monde. Remarquez cependant qu'elles offrent presque toujours, dans les personnages, du malheur ou du bonheur bien décidé, ou un ridicule bouffon plein de verve et de folie, et que c'est précisément ce qu'il faut à la musique. Cet art a en horreur la finesse, quelquefois pleine de sentiment, de l'aimable Marivaux. Je citerais toute la Serinante maîtresse de Pergolèse, si elle était connue à Paris ; mais, puisque je ne puis rappeler cette musique délicieuse, qu'il me soit permis de citer un des hommes les plus aimables qu'ait produits notre France. M. le président de Brosses *, se trouvant à Bologne en 1740, écrivait à un de ses amis de Dijon une lettre où se trouve ce passage, qu'il ne croyait certainement pas devoir jamais être imprimé :
« ...Mais l'un des premiers et des plus essentiels « do tous ses devoirs (du cardinal Lambertini,
« archevêque de Bologne, depuis pape sous le nom « de Benoît XIV) est d'aller trois fois la semaine à « l'Opéra. Ce n'est pas ici qu'est cet Opéra; vraice ment personne n'irait, cela serait trop bourgeois : « mais, comme il est dans un village à quatre lieues « de Bologne, il est du bon ordre d'y être exact. « Dieu sait si les petits-maîtres ou petites-maî- « tresses manquent de mettre quatre chevaux de « poste à une berline, et d'y voler de toutes les « villes voisines, comme à un rendez-vous ! C'est « presque le seul Opéra qu'il y ait, dans cette saison, « en Italie. Pour un Opéra de campagne, il est assez « passable : ce n'est pas qu'il y ait ni chœurs, ni « danses, ni iDoèmes supportables, ni acteurs ; « mais les airs italiens sont d'une telle beauté qu'ils « ne laissent plus rien à désirer dans le monde « quand on les entend. Surtout il y a un bouiïon et « une actrice bouffe qui jouent une farce dans les « entr'actes, d'un naturel et d'une expression co- « miques qui ne se peuvent payer ni imaginer. « Il n'est pas vrai cju'on puisse mourir de rire, car, « à coup sûr, j'en serais mort, malgré le déplaisir « que je ressentais de l'épanouissement de ma rate, « qui m'empêchait de sentir, autant que je l'aurais « voulu, la musique céleste de cette farce. La mu- « sique est de Pergolèse. J'ai acheté, sur le pupitre, « la partition originale, que je veux porter en « France. Au reste, les dames se mettent là fort à « l'aise, causent, ou, pour mieux dire, crient d'une
« loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, « battent des mains, en criant : hrcwo ! hrai>o !' « Pour les hommes, ils sont plus modéi'és : quand un « acte est fini, et qu'il leur a plu, ils se contentent « de hurler jusqu'à ce qu'on le recommence ; après « quoi, sur le minuit, quand l'opéra est fini, on s'en « retourne chez soi, en partie carrée de madame de « Bouillon, à moins que l'on n'aime mieux souper « ici, avant le retour, dans quelque petit réduit *. »
Dans ces œuvres charmantes, soit tragiques, soit comiques, l'air et le chant commencent avec la passion. Dès qu'elle se montre, le musicien s'en em* pare. Tout ce qui ne fait que préparer ses explosions est en récitatif.
Lorsque l'âme du personnage commence à être vivement émue, le récitatif a un accompagnement écrit par le musicien, comme le beau récitatif de, Crivelli, au second acte de Pirro :
L'ombra d'Achille Mi par cli sentire ;
OU celui de Carolina, au second acte du Mariagesecret :
Corne tacerlo poi ?
La passion s'empare-t-elle tout à fait de l'acteur, l'air commence.
Il y a une chose singulière, c'est que le poète ne doit être éloquent et développé que dans les récitatifs. Dès que la passion paraît, le musicien ne lui
«demande qu'un très petit nombre de paroles ; c'est lui qui se charge de toute l'expression *.
Voyons encore quelques situations du charmant Métastase. Si je montrais ce soir ma lettre à l'aimable société que je vais joindre à la M adonna del Monte, tout le monde, mon aimable Louis, savirait les airs touchants faits sur les paroles que je vais transcrire, et les chanterait à demi-voix. Qu'il en €st autrement aux lieux où vous êtes !
Oh ! forlunaios nimium, sua si hona norint i /
Quelle folie de s'indigner, de blâmer, de se rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous intéressent point ! Que le roi ■d'Espagne * fasse pendre tous les philosophes ; que la Norwège se donne une constitution, ou sage, ou ridicule, qu'est-ce que cela nous fait ? Quelle duperie ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis ! Ce temps que vous perdez ■en vaines discussions compte dans votre vie ; la 'vieillesse arrive, nos beaux jours s'écoulent.
Cosl trapassa al trapassar d'un giorno Délia vita mortale il fiore c'I verde : Ne perche faccia indietro april riiorno, Si rinfiora ella mai, ne si rinverde...
Amianio, or quando
Esser si puote riamalo amando *.
Tasso, c. XVI, ott. 15.
1. Ah ! malheureux, connaissez le honlicur pendant qu'il '€11 est temps encore !