‹ Vies de Haydn, de Mozart et de MétastaseChapitre 123 sur 129 · DEUXIÈME LETTRE AU MÊME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE AU MÊME

Accipe, et istud fermenium tihi hahe.

Juvénal.

Je croyais, par ma première lettre, m'être suffisamment acquitté des devoirs que j'avais envers vous, envers le public et envers moi-même, suivant le précepte : Honorem tuuni nemini dahis. Mais je trouve, à la page 275 de votre brochure, une note qui mérite une réponse. La voici :

Continuant à me voler mes propres paroles, vous dites : Il y a plusieurs biographies de Haydn. C'est exact ; mais moi, je les indique, et vous pas. Pourquoi ce silence ? La raison saute aux yeux : il aurait fallu citer la mienne, et vous étiez perdu. Je crois, comme de juste, la mienne plus exacte. C'est ce que j'avais dit avant vous, et, moi, j'étais en droit de le dire. Mais vous, qui avez altéré mon récit en maint endroit, comment pouvez-vous émettre cette prétention ? Je fais grâce au lecteur des bonnes raisons sur lesquelles je me fonde. Le lecteur connaît maintenant ces raisons, qui se réduisent à une seule, que voici : j'ai copié Carpani, et Carpani savait ce qu'il disait ; je me fie à lui. Si cependant quelque homme instruit attaquait les faits a^'ancés par moi, je défendrais leur i'éracité. Ici je vous arrête : com-

ment défendriez-vous ce que vous ignorez ? Courage, maître Louis Alexandre César ! Par les noms, vous tenez des héros ; mais voyons... vos actes.

Moi, je vous attaque, et je commence par vous dire que, contrairement à votre affirmation, vous n'assistiez pas, en 1808, à Vienne, à la seconde exécution de la Création en italien. Aux preuves s'écorche l'âne, dit le proverbe toscan. A nous deux, donc. Vous dites que le concert eut lieu dans une salle du palais du prince Lobkowitz où se trouvaient quinze cents personnes. Vous rêviez donc les yeux ouverts, en lisant mes Haydine ? Comment les avez-vous si mal comprises ? Vous n'avez donc pas vu cpie le concert fut donné, non pas dans le palais en question, mais dans la salle de l'Université, qui ce jour-là, en effet, contenait plus de quinze cents personnes. Toute la ville de Vienne peut en témoigner, et je vous défie de trouver dans le palais du prince Lobkowitz, sauf dans les écuries, une salle pouvant contenir plus de deux cents personnes. Ah uno dis ce omnes.

Continuons. Vous dites que vous avez eu ma fièvre à Vienne en 1799, et que vous avez été guéri par une messe de Haydn. Je vous cite, inoi, le docteur Frank, qui m'a donné ses soins lors de ma fièvre et qui a admiré, en moi, non en cous, l'effet salutaire de la musique de Llaydn. Qui citez-vous, vous ? Le sieur Bombet ? Je ne le crois pas.

Autre chose. Vous dites, en altérant mon texte, que Cherubini est l'élève de Haydn. Je vous dis, moi, qu'il fut élève de Sarti, exclusivement. De-

mandez-le lui à lui-même, et vous verrez que, la plupart du temps, quand vous inventez un détail de votre crû, vous vous trompez. J'ajoute même que Cherubini a vu Haydn pour la première fois en 1805 : à cette époque, le grand compositeur n'était déjà plus lui, et était devenu bien incapable de donner des leçons à un Cherubini.

Autre chose : continuant à piller mes matériaux, vous traduisez ma galerie musicale.

Mais vous l'agrémentez de deux Raphaëls musiciens, au lieu d'un seul. Que d'observations à faire ici ! D'abord, il n'y eut qu'un Raphaël :

Natiira il fece, e poi riippe la slampa.

C'est ce qu'on dit de Pergolèse. Eh quoi ! vous osez comparer le style de Cimarosa, votre second Raphël, style fleuri, brillant, imagé s'il en fut, au style de Pergolèse qui est la simplicité, la précision, le sublime même ! Vous voulez rire ! En réalité, vos deux Raphaëls se ressemblent aussi peu que Raphaël et Pierre de Cortone, ou Raphaël et Paul Véronèse, celui auquel je compare, moi, Cimarosa, votre adoration... et la mienne. C'est vraiment le cas de répéter avec le vieil auteur : « Heureux les beauxarts, si les seuls gens intelligents en parlaient ! » Mais vous aimez la compagnie, la solitude vous fait horreur. C'est sans doute ce qui explique que, voulant devenir auteur, vous vous êtes accroché à moi qui, sans être ni un Pergolèse ni un Raphaël, n'ai que faire d'un Bombet. Je n'ai pas besoin d'être à deux pour me tenir sur mes pieds.

Vous dites encore que, quand les Saisons furent données pour la première fois, vous (c'est-à-dire moi) êtes allé chez Haydn pour lui dire comment avait réussi sa musique. Et moi je vous dis encore que vous avez rêvé. Haydn dirigeait lui-même les Saisons : il n'avait donc besoin ni de votre visite ni de la mienne pour en avoir des nouvelles. Traduisez-moi un peu mieux : l'histoire sera plus fidèle, C'est moi qui parlai à Haydn, au moment où il descendait de l'orchestre, au palais Schwartzenberg où fut exécutée cette partition, et c'est alors qu'eut lieu entre lui et moi, et non entre lui et vous, le dialogue dont vous parlez.

Vous dites que ma traduction de la Création fut faite sous la direction du baron Van Swieten et de Haydn. Pauvres amis ! Ils sont morts et ne peuvent vous donner un démenti solennel. Mais vous n'êtes pas sauvé pour autant. Veuillez lire, en tête de la dite traduction imprimée, une déclaration où il est dit, non pas qu'elle a été faite sous la direction de Haydn, mais seulement qu'elle a été approuvée par lui : c'est d'ailleurs la seule dans ce cas, de toutes celles qui courent.

Je continue. \ ous dites que vous avez vu Zingarelli, à Milan, écrire son opéra de Roméo et Juliette en 40 heures. Je vous réponds que Zingarelli vivait alors avec moi au palais Scotti, et que ni lui, ni moi, ni personne du palais Scotti n'avons jamais vu à ses côtés le sieur Bombet : ou alors vous étiez invisible, tel le démon familier de Socrate ou quelque autre démon analogue. Prenez crarde : Zinsarelli

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existe encore ; il appelle du pain : du pain, et du vin : du vin. Quel nom va-t-il vous donner ?

Autre chose. Ce n'est donc pas fini ? Non, et tant s'en faut ! Vous dites qu'en cotre présence, Mislivicek, à Milan, il y a trente ans (à propos, quel âge avez-vous donc ? Moi j'ai 63 ans. Si vous le voulez, prenez-les donc aussi : je vous les donne)... vous dites donc que Mislivicek, entendant un soir (notez bien un soi?') une symphonie de Sammartini, s'écria : « J'ai trouvé le père du style de Haydn. » Encore une erreur. Les membres du Collège impérial d'alors, et les RR. PP. Barnabites qui, grâce à Dieu, ne sont pas encore tous morts, vous diront que ces concerts avaient lieu le jeudi matin et non le soir ; que j'y allais, moi, Joseph Carpani, et non vous, Louis Alexandre César Bombet ; que j'y jouais du violon ; que vous n'y alliez pas, qu'on ne vous y a jamais entendu, que vous n'y avez jamais rien entendu, que vous n'y avez jamais joué.

Vous dites encore... Et ici attention : sonnons le glas ; mettez-vous à couvert ; car ce coup-ci, vous êtes mort, maître Bombet, si la bombe vous touche !... Vous dites, faisant entrer dans le texte d'une de vos prétendues lettres une note de moi, d'ailleurs mal traduite, que le quatuor ressemble à une conversation entre quatre personnes amies. Jusqu'ici tout va bien. Mais je dis, moi, que de ces quatre personnes, Valto est une femme un peu bavarde, qui a quelque préférence pour la basse, homme sérieux, laconique et sentencieux. Vous, qui ne m'avez pas compris, qui ignorez les rudiments de

la musique, vous dites que la basse est le bavard qui, par sympathie, suit l'alto. Je vous cite textuellement : Ualto était un homme solide, savant et sentencieux. L'alto ? Mais non, maître Bombet, il s'agit de la basse ! Vous ajoutez : La basse était une bonne jemme un peu bavarde, qui ne disait pas grand'chose. La basse, ne pas dire grand'chose ! Pauvre, pauvre Bombet ! Et vous vous donnez pour l'auteur d'un livre qui traite de musique ! Et, pendant quelle (la basse) parlait, les autres avaient le temps de respirer. Mais non, maître Bombet, il s'agit de l'alto, ici, et non de la basse, qui, dans toute musique, doit parler sans cesse et soutenir toute la composition. Où prenez-vous donc de si drôles de théories ?

Mais il est temps de finir.

Macchia la sua victoria Vincitor clie ne abusa. 1.

Je suis fatigué de Ijattre un mort. Relevez-vous, si vous avez un reste de vie musicale ; et, si vous êtes mort en musique, employez donc les jours qui vous restent à vivre, à autre chose qu'à voler les livres d'autrui et vous en faire passer pour l'auteur. La leçon c|ue je vovis ai donnée est dure, sans doute. Mais que vouliez-vous cjue je fisse ? Rappelez-vous la gracieuse chanson de Métastase ; vous me pardonnerez ; elle s'applique tout à fait à notre aventure.

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