XLII PREFACE
Un tel jugement peut nous surprendre. Il était naturel, au temps de Stendhal, qu'entauxait l'abondante floraison de Vopera buffa. Ces puissants rieurs italiens, Cimarosa et Rossini, faisaient paraître bien pâle et même un peu forcée la gaieté aaerveuse de Mozart, dont le rire enfantin nous est une lumière, à nous qui vivons au milieu des sombres nuées de l'époque Wagnérienne, où s'entrechoquent des cris de passions frénétiques.
Les Lettres «sur Métastase sont, comme celle sur Mozart, du plus pur Stendhal. Mais ici, la postérité n'a pas ratifié le jugement enthousiaste de Bombet, qui fait de son auteur « l'égal de Shakespeare et de Mrgile », « plus grand., de bien loin, qu-e Racine ^ », et, de tous les poètes italiens, y compris Dante, Pétrarque, Arioste et Tasse, « le seul qui soit resté inimitable ^ ». — En quoi il était d'accord avec l'opinion de presque tous les gens de goût du xviii^ siècle ^.
Métastase, trop décrié aujourd'hui, — en partie
2. Lettre II. — Stendhal trouve même ridicule qu'on ose lui comparer « le froid amant de Laure. «
3. On se souvient de Voltaire, égalant les belles scènes de Métastase « à tout ce que la Grèce a eu de plus beau, si elles ne sont pas supérieures »; et, cet éloge ne lui suffisant pas, il les proclame « dignes de Corneille, quand il n'est pas déclamateur, et de Racine, quand il n'est pas faible. » [Dissertation sur la tragédie ancienne et mod-erne, servant d'introduction à Sémirainis.)
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parce qu'on ne le connaît plus, — fut certainement le plus grand poète musical (je dirais volontiers, le plus grand poète-musicien) du xviii^ siècle. La musique ne lui a pas moins dû que la poésie. J'ai tâché de montrer, dans plusieurs études, qu'il exerça sur l'opéra italien et allemand, pendant un demi-siècle, une dictature comparable à celle de Lully sur l'opéra français, et qui ne fut pas beaucoup moins féconde en résultats artisticjues : car les plus fameux compositeurs de son temps, les Hasse, les Jommelli, furent ses collaborateurs et se vantèrent d'être ses disciples ^ ; il ne cessa de les diriger ; et grâce à leur union intime, il contribua puissamment, non seulement, comme dit Burney, à la perfection où atteignit alors la mélodie vocale ^, mais aux réformes de la tragédie lyricjue, — préludant, vingt ans avant Alceste, à la révolution mélodramatique de Gluck ^.
1. Surtout liasse, qui fut son ami et son collaborateur fidèle. — Jommelli disait qu'il avait plus appris de Métastase que de Durante, Léo, Feo, et Martini, c'est-à-dire de tous ses maîtres.
2. « Ce grand poète, écrit Burney, dont les écrits ont peutêtre plus contribué à la perfection de la mélodie vocale, et par suite de la musique en général, que les elîorts réunis de tous les grands compositeurs de l'Europe. »
3. Voir, dans la revue iS. / M., 15 avril 1912 : Métastase précurseur de Gluck. On y montre la part qu'a eue Métastase à l'emploi des chœurs à l'antique, dans l'opéra, à l'invention et au perfectionnement des scènes récitatives avec orchestre (Accompagnati) , au caractère psychologique attribué à l'orchestre... etc. Une lettre de Métastase à liasse, en 1749, à propos de l'opéra ^l;/;7('o Regolo, est particulièrement frappante ; elle met en pleine lumière l'esprit novateur du poète-musicien.
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Mais on se doute bien que ce ne sont point ses innovations qui le rendent cher à Stendhal, et que celui-ci ne peut lui faire un mérite d'avoir frayé la route à Gluck, qu'il n'aime point. Tout au contraire : il chérit Métastase, pour tout ce qui l'oppose à l'idéal gluckiste, à l'idéal de raison et de vérité dramatique. Aussi bien, le portrait qu'il trace de son poète est-il surtout l'expression de son propre rêve d'art ; et le prix principal de cette peinture est que Stendhal — le Stendhal caché — s'y est représenté lui-même. Métastase lui est un type d'Anacréon moderne, de « La Fontaine de la musique », dont l'image idéalisée l'autorise à une apologie de la grâce aristocratique et de la libre fantaisie de l'esprit voluptueux qui rêve, — par réaction contre l'âge de fer où il se sent écrasé, contre le réalisme brutal et la raison dominatrice...
« Le commun des hommes, dit-il, méprise la grâce. C'est le propre des âmes vulgaires de n'estimer que ce qu'elles craignent. »
Et, rejetant de son chemin, avec un dédain sans bornes, « ces pauvres diables de froids critiques, qui ont examiné les pièces de Métastase comme des tragédies », et « ces gens raisonnables... qui ont appelé dans Métastase manque de vérité ce qui est le comble de l'art », — il fait de leurs critiques même une couronne à son poète ; il montre en Métastase le grand libérateur des âmes, qui « nous enlève, pour notre bonheur, loin de la vie réelle ^ »,
1. Cf. dans la Lettre X sur Haydn, le jugement de Stendhal sur Corrège. « La Nuit de Dresde donne à l'âme plongée dans
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qui « semble dire : Jouissez, ne songez plus au théâtre, soyez heureux au fond de votre loge, partagez le sentiment si tendre qu'exprime mon personnage ». Ses êtres « l^rillants et exempts de tout ce qu'il y a de terrestre dans le cœur de l'homme », sont pareils « aux arabesques de Raphaël, qui sont peut-être ce que le génie et l'amour ont jamais inspiré de plus pur et de plus divin ». Il « ennoblit la volupté ». On se sent, avec lui, doucement transporté « dans le pays des houris de Mahomet ».
Et s'il est bien facile de critiquer cette conception de l'art, par trop anti-intellectuelle, (qui s'explique d'ailleurs, comme presque toujours en pareil cas, par un besoin de réaction contre soi-même et contre l'intellectualisme dont on est saturé), il est plus malaisé de ne point subir la séduction de ces pages enivrées, où s'expriment la rêverie sensuelle de notre Stendhal et son cœur avide de jouir, avec une violence voluptueuse ^.
vme douce rêverie cette sensation de bonheur qui l'élève et la transporte hors d'elle-même, et que l'on a appelée le sublime. »
1. Je ne crois pas que l'on puisse trouver dans la prose française avant lui, (si ce n'est dans les lettres de Julie de Lespinasse), une expression aussi ardente et aussi peu retenue de l'ivresse musicale :
«... Un tel état ne peut durer : quelques minutes d'une telle musique épuisent également l'acteur et le spectateur... Le chanteur habile est le plus grand des bienfaiteurs ; il vient de donner à tout un théâtre des plaisirs divins. Jamais homme peut-être n'a causé un plus grand plaisir à un autre homme. Pour trouver un bonheur égal, il faut sorlir de la vie réelle ; il faut avoir recours aux situations de roman ; il faut se figurer le baron d'Etange prenant Saint- Preux par la main et lui accordant sa fille. » (p. 349.)