‹ Vies de Haydn, de Mozart et de MétastaseChapitre 63 sur 129 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Bade, le 20 juin 1808.

Ma foi, mon aimable Louis, il me semble que je n'aime plus la musique. Je sors d'un concert cjue l'on a donné pour l'inauguration de la jolie salle de Bade. Vous savez que j'ai fait mes preuves en fait de patience : je me suis fait à l'ennui d'assister régulièrement aux séances d'une assemblée délibérante * ; j'ai supporté, au milieu des sociétés les plus aimables, l'amitié dont m'honorait, pour mes péchés, un homme puissant et sans esprit *, un peu de votre connaissance ; mais j'avoue que depuis que j'entends de la musique, je n'ai pu encore me faire à l'ennui des concertos : c'est pour moi le dernier des supplices, comme il me semble que la première des niaiseries est de venir montrer au public

les exercices auxquels on doit se livrer pour lui plaire, dont on doit lui offrir les résultats, mais qu'il est cruel de lui faire essuyer en nature. Cela me semble aussi spirituel que si votre fils, au lieu de vous écrire du collège ime lettre disant quelque chose, vous envoyait une collection de grands 0 ou des F qu'on fait faire aux enfants pour leur montrer à écrire.

Les joueurs d'instruments sont des gens qui apprennent à bien prononcer les mots d'une langue, à en bien faire sentir les longues et les brèves, mais qui, chemin faisant, oublient le sens de ces mots : sans cela un joueur de flûte, au lieu d'enfiler des difficultés insignifiantes, et de faire des points d'orgue d'un quart d'heure, prendrait un air vif et chantant, tel que

Quaîiro haj c sci rnoreîli,

de Cimarosa, le gâterait, et le varierait avec autant de difficultés qu'il voudrait : et au moins il ne nous ennuierait qu'à moitié. Si jamais il revenait au bon sens, il nous ferait pleurer en jouant, sans y rien changer, quelque bel air triste et tendre, ou nous électriserait avec la belle Valse de la reine de Prusse.

Quant à moi, je suis réellement assommé de trois concertos entendus dans la même soirée. J'ai besoin d'une forte distraction, et je m'impose la loi de ne pas me coucher avant de vous avoir achevé l'histoire de la jeunesse de Haydn,

Moins précoce que Mozart, qui, à treize ans,

composa un opéra applaudi, Haydn, à cet âge, fit une messe dont le bon Reùter se moqua avec raison. Cet arrêt étonna le jeune homme ; mais déjà plein de raison, il comprit sa justice : il sentit qu'il fallait apprendre le contre-point et les règles de la mélodie ; mais de qui les apprendre ? Reùter n'enseignait pas le contre-point ^ aux enfants de chœur, et n'en a jamais donné que deux leçons à Haydn. Mozart trouva un excellent maître dans son père, violon estimé. Il en était autrement du pauvre Joseph, enfant de chœur abandonné dans Vienne, qui ne pouvait avoir de leçons qu'en les payant, et qui n'avait pas un sou *. Son père, malgré ses deux métiers, était si pauvre que, Joseph ayant été volé de ses habits, et ayant mandé ce malheur à sa famille, son père, faisant un effort, lui envoya six florins pour remonter sa garde-robe.

Aucun des maîtres de Vienne ne voulut donner de leçons gratis à un petit enfant de chœur sans protection : c'est peut-être à ce malheur que Haydn doit son originalité. Tous les poètes ont imité Homère, qui n'imita personne : en cela seulement il n'a pas été suivi, et c'est peut-être à cela surtout qu'il doit d'être le grand poète que tout le monde admire. Pour moi, je voudrais, mon cher ami, que tous les cours de littérature fussent au fond de l'Océan : ils apprennent aux gens médiocres à faire des ouvrages

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