‹ Vies de Haydn, de Mozart et de MétastaseChapitre 64 sur 129 · C'est l'art de la composition · texte numérisé non relu

C'est l'art de la composition

sans fautes, et leur naturel les leur fait produire sans beautés. Il nous faut ensuite essuyer tous ces malheureux essais : notre amour pour les arts en est diminué ; tandis que le manque de leçons n'arrêtera certainement pas un homme fait pour aller au grand: voyez Shakspeare, voyez Cervantes ; c'est aussi l'histoire de notre Haydn. Un maître lui eût fait éviter quelques-unes des fautes dans lesquelles il tomba dans la suite en écrivant pour l'église et pour le théâtre ; mais certainement il eût été moins original. L'homme de génie est celui-là seulement qui trouve une si douce jouissance à exercer son art, qu'il travaille malgré tous les obstacles. Mettez des digues à ces torrents, celui qui doit devenir un fleuve fameux saura bien les renverser.

Comme Jean- Jacques, il acheta chez un bouquiniste des livres de théorie, entre autres le Traité de Fux, et se mit à l'étudier avec une opiniâtreté que l'effroyable obscurité de ces règles ne put rebuter. Travaillant seul et sans maître, il fit vme infinité de petites découvertes dont il se servit par la suite. Pauvre, grelottant de froid dans son grenier, sans feu, étudiant fort avant dans la nuit, accablé de sommeil, à côté d'un clavecin détraqué, tombant en ruines de toutes parts, il se trouvait heureux. Les jours et les années volaient pour lui, et il dit souvent n'avoir pas rencontré en sa vie de pareille félicité. La passion de Haydn était plutôt l'amour de la musique que l'amour de la gloire ; et encore, dans ce

désir de gloire, n'y avait-il pas l'ombre d'ambition. Il songeait plus à se faire plaisir, en faisant de la musique, qu'à se donner un moyen d'acquérir un rang parmi les hommes.

Haydn n'apprit pas le récitatif de Porpora, comme on vous l'a dit ; ses récitatifs, tellement inférieurs à ceux de l'inventeur de ce genre, le prouveraient de reste * : il apprit de Porpora la vraie manière de chanter à l'italienne, et l'art d'accompagner au piano, qui n'est pas si facile qu'on le pense. Voici comment il vint à bout d'attraper ces leçons.

Un noble vénitien, nommé Corner, était alors à Vienne, ambassadeur de sa république. Il avait une maîtresse folle de musique, qui avait hébergé le vieux Porpora ^ dans l'hôtel de l'ambassade. Haydn, uniquement en sa qualité de mélomane, trouva moyen de s'insinuer dans cette maison. Il y plut ; et Son Excellence le mena, avec sa maîtresse et Porpora, aux bains de Manensdorf, qui alors étaient à la mode.

Notre jeune homme, qui n'avait d'amour que pour le vieux Napolitain, se mit à employer toutes sortes de ruses pour entrer dans ses bonnes grâces, et obtenir ses faveurs harmoniques. Tous les jours

1. Né à Naplcs en 1685. Voici les époques de quelques grands artistes dont je parlerai souvent :

Pergolèse, né en 1704, mort en 1733.

Cimarosa, — 1754, — 1801.

Mozart, — 1756, — 1792.

il se levait de bonne heure, battait l'habit, nettoyait les souliers, arrangeait de son mieux la perruque antique du vieillard, grondeur au delà de tout ce qu'on peut l'être. Il n'en obtint d'abord que quelques épithètes de sot *, quand il entrait le matin dans sa chambre. Mais l'ours, se voyant servi gratis, et distinguant cependant des dispositions rares dans son jockey volontaire, se laissait attendrir de temps en temps, et lui donnait quelques bons avis. Haydn en obtenait surtout quand il devait accompagner la belle Wilhelmine, chantant quelques-uns des airs de Porpora, tous remplis de basses difficiles à deviner. Joseph apprit dans cette maison à chanter dans le grand goût italien. L'ambassadeur, étonné des progrès de ce pauvre jeune homme, lui fit, à son retour en ville, une pension de six sequins par mois (soixante-douze francs), et l'admit à la table de ses secrétaires.

Cette générosité mit Haydn au-dessus de ses affaires. Il put acheter un habit noir. Ainsi vêtu, il sortait avec le jour, et allait faire la partie de premier violon à l'église des Pères-de-la-Miséricorde ; de là il se rendait à la chapelle du comte Haugwitz, où il touchait l'orgue * ; plus tard, il chantait la partie de ténor à Saint-Etienne. Enfin, après avoir couru toute la journée, il passait une partie des nuits au clavecin. Se formant ainsi d'après les préceptes de tous les musiciens qu'il pouvait accrocher, saisissant toutes les occasions d'entendre

la musique réputée bonne, et n'ayant aucun maître fixe, il commençait à concevoir le beau musical à sa manière, et se préparait, sans s'en douter, à se faire un jour un style tout à lui *.

LETTRE V

Bade, le 28 août 1808.

Mon ami,

Les ravages du temps vinrent déranger la petite fortune de Haydn. Sa voix changea, et il sortit à dix-neuf ans de la classe des soprani de Saint- Étienne, ou pour mieux dire, et ne pas tomber sitôt dans le style du panégyrique, il en fut chassé. Un peu impertinent, comme tous les jeunes gens vifs, un jour il s'avisa de couper la queue de la robe d'un de ses camarades, crime qui fut jugé impardonnable. Il avait chanté onze ans à Saint-Etienne : le jour qu'il en fut chassé, il ne se trouva, pour toute fortune, que son talent naissant, pauvre ressource quand elle est inconnue. Il avait cependant un

admirateur. Forcé de chercher un logement, le hasard lui fit rencontrer un perruquier nommé Keller, qui avait souvent admiré, à la cathédrale, la beauté de sa voix et qui, en conséquence, lui offrit un asile. Keller le reçut comine un fils, partageant avec lui son petit ordinaire, et chargeant sa femme du soin de le vêtir,

Haydn, délivré de tous soins temporels, établi dans la maison obscure du perruquier, put se livrer, sans distraction, à ses études, et faire des progrès rapides. Ce séjour eut cependant une influence fatale sur sa vie : les Allemands ont la manie du mariage. Chez un peuple doux, aimant et timide, les jouissances domestiques sont de première nécessité. Keller avait deux filles ; sa femme et lui songèrent bientôt à en faire épouser une au jeune musicien ; ils lui en parlèrent : lui, tout absorbé dans ses méditations, et ne pensant point à l'amour, ne se montra pas éloigné de ce mariage. Il tint parole dans la suite avec cette loyauté qui était la base de son caractère, et cette union ne fut rien moins qu'heureuse.

Ses premières productions furent quelques petites sonates de piano, qu'il vendait à vil prix à ses écolières, car il en avait trouvé quelques-unes : il faisait aussi des menuets, des allemandes et des chaises pour le Ridotto *. Il écrivit, pour se divertir, une sérénade à trois instruments, qu'il allait, dans les belles nuits d'été, exécuter en divers endroits de

Vienne, accompa^rné de deux de ses amis. Le théâtre de Carinthie ^ * avait alors pour directeur Bernardone Curtz, célèbre arlequin, eu possession de charmer le public par ses calembours. Bernardone attirait la foule à son théâtre par son originalité et par de bons opéras bouffons. Il avait de plus une jolie femme ; ce fut une raison pour nos aventuriers nocturnes d'aller exécuter leur sérénade sous les fenêtres de l'arlequin. Curtz fut si frappé de l'originalité de cette musique, qu'il descendit dans la rue pour demander qui l'avait composée. « C'est moi, répond hardiment Haydn. — Comment, toi ? à ton âge ? — ^11 faut bien commencer une fois. — Pardieu! c'est plaisant; monte.» Haydn suit l'arlequin, est présenté à la jolie femme, et redescend avec le poème d'un opéra intitulé le Diable Boiteux. La musique, composée en quelques jours, eut le plus heureux succès, et fut payée vingt-quatre sequins. Mais un seigneur, qui apparemment n'était pas beau, s'aperçut qu'on le mystifiait sous le nom de Diable Boiteux, et fit défendre la pièce.

Haydn raconte souvent qu'il eut plus de peine pour trouver le moyen de peindre le mouvement des vagues dans une tempête de cet opéra, que, dans la suite, pour faire des fugues à double sujet. Curtz, qui avait de l'esprit et du goût, était difficile à contenter ; mais il y avait bien une autre difficulté.

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