FRAGMENT D UXE LETTRE D OTTILIE
« Le soir j'allai au spectacle avec le capitaine : l'opéra commençait plus tard que dans notre petite ville, et nous ne pou^'ions parler sans être entendus. Nous nous mîmes insensiblement à examiner les figures qui étaient autour de nous ; j'aurais bien voulu pouvoir travailler : je demandai mon sac au capitaine, il me le donna, mais me conjura à voix basse de ne pas prendre mon filet. Je vous assure, me dit-il, que travailler dans une loge paraîtra ridicule à Munich ; cela est bon à Lombach. Je tenais déjà ma bourse d'une main, et de l'autre la petite bobine garnie de fil d'or ; j'allais travailler : — Tenez, je m'en vais vous faire une histoire sur les bobines garnies de fil d'or, me dit le capitaine alarmé. — Est-ce un conte de fée ? — Non pas, malheureusement.
« C'est que je comparais, malgré moi, la sensibilité de chacun des spectateurs qui nous entourent à votre petite bobine recouverte de fil d'or : la bobine qui est dans l'âme de chacune des i^ersonnes qui ont pris un billet, est plus ou moins garnie de fil d'or : il faut que l'enchanteur ÙNIozart accroche, par ses sons magiques, le bout de ce fil ; alors le possesseur de la bobine commence à sentir : il sent pendant que se dévide le fil d'or qui est sur sa bobine ; mais aussi il n'a le sentiment que le compositeur veut mettre en lui qu'autant de temps que dure ce fil précieux : dès que le musicien peint un degré d'émotion que le spectateur n'a jamais éprouvé, crac ! il n'y a plus de fil d'or sur la bobine, et ce spectateur-là s'ennuiera bientôt. Ce sont les souvenirs d'une âme passionnée qui garnissent plus ou moins la bobine. A quoi tout le talent de Mozart lui sert-il, s'il a affaire à des bobines qui ne soient pas garnies ?
(( Menez Turcaret au Matrimonio segreto : quoiqu'il y ait beaucoup d'or sur son habit, il n'y a guère de fil d'or sur la petite bobine à laquelle nous comparons son âme ; ce fil sera bientôt épuisé, et Turcaret s'ennuiera des gémissements de Carolina : c'est tout simple. Que trouverait-il dans ses souvenirs ? quelles sont les émotions les plus vives qu'il ait senties ? Le chagrin de se trouver compris pour une grosse somme dans cjuelque banqueroute ; le malheur de voir le beau vernis de sa berline écorché
indignement par une charrette de roulier : c'est à la peinture de tels malheurs qu'il serait sensible ; du reste, il a bien dîné, il est tout joyeux, il lui faut des contredanses. Sa pauvre femme, au contraire, qui est à côté de lui, et qui a perdu un amant adoré dans la dernière campagne, arrive au spectacle sans plaisir ; elle cède à un devoir de convenance ; elle est pâle, son œil ne se fixe sur rien avec intérêt : elle n'en prend pas d'abord un fort grand à la situation de Carolina.
« La fille de Geronimo a son amant auprès d'elle ; il vit, comment saurait-elle être malheureuse ? La musique devient presque importune à cette âme souffrante qui voudrait ne pas sentir. Le magicien a beaucoup de peine à accrocher le petit û\ d'or ; mais enfin elle est attentive, son œil se fixe et devient humide. Le profond malheur exprimé par l'air
Dell ! signor !
commence à l'attendrir ; bientôt ses larmes couleront : elle est embarrassée pour les cacher à son gros mari, c|ui est sur le point de s'endormir, et qui trouverait cet attendrissement bien bête. Le compositeur mènera cette pauvre âme souffrante où il voudra : il lui coûtera bien des larmes ; le fd d'or ne finira pas de longtemps. Voyez ces personnes qui vous entourent ; voyez-vous dans leurs yeux... Le spectacle commença *. »
Lorsque la musique réussit à peindre les images, le silence d'une belle nuit d'été, par exemple, on dit qu'elle est pittoresque. Le plus bel ouvrage de ce genre est la Création de Haydn, comme Don Juan ou le Matrimonio sont les plus beaux exemples de la musique expressive.
La Création commence par une ouverture qui représente le chaos. L'oreille est frappée d'un bruit sourd et indécis, de sons comme inarticulés, de notes privées de toute mélodie sensible ; vous apercevez ensuite quelques fragments de motifs agréables, mais non encore bien formés, et toujours privés de cadence ; viennent après des images à demi ébauchées, les unes graves, les autres tendres : tout est mêlé ; Vagréable et le fort se succèdent au hasard : le grand touche au très petit, l'austère et le riant se confondent. La réunion la plus singulière de toutes les figures de la musique, de trilles, de volate *, de mordenfi, de syncopes, de dissonances, peignent, dit-on, fort bien le chaos.
C'est mon esprit qui m'apprend cela : j'admire le talent de l'artiste ; je reconnais bien dans son œuvre tout ce que je viens de dire ; je conviens aussi que peut-être on ne pouvait faire mieux : mais je demanderais toujours au baron de Van Swieten qui eut l'idée de cette symphonie : « Le chaos peut-il se peindre en musicjue ? Quelqu'un qui n'aurait pas le mot reconnaîtrait-il là le chaos ? » J'avouerai une chose avec candeur, c'est que dans un ballet que
Yiganô a fait jouer à Milan, et où il a montré Prométhée donnant une âme à des êtres humains non encore élevés au-dessus de la brute, cette musique du chaos avec le commentaire des pas de trois charmantes danseuses, exprimant, avec un naturel divin, les premières lueurs du sentiment dans l'âme de la beavité • j'avouerai, dis-je, que ce commentaire a dévoilé à mes yeux le mérite de cette symphonie ; je la comprends aujourd'hui, et elle me fait beaucoup de plaisir. La musique de tout le reste du Prométhée me parut, à côté de celle-ci, insignifiante et ennuyeuse.
Avant d'avoir vu le ballet de Viganô, qui fit courir toute l'Italie, je me disais que, dans la symphonie du chaos, les thèmes n'étant pas résolus, il n'y a pas de chant, par conséquent pas de plaisir pour l'oreille, par conséquent pas de musique. C'est comme si l'on demandait à la peinture de représenter une nuit parfaite, une privation totale de lumière. Une grande toile carrée, du plus beau noir, entourée d'un cadre, serait-elle un tableau * ?
La musique reparaît avec tous ses charmes dans l'oratorio de Haydn, quand les anges se mettent à raconter le grand ouvrage de la création. Arrive bientôt ce passage qui peint Dieu créant la lumière :
Dieu dit un seul mot, et la lumière fut.
Il faut avouer que rien n'est d'un plus grand effet. Avant ce mot du Créateur, le musicien diminue peu
à peu les accords, introduit l'unisson et le piano toujours plus adouci à mesure cfu'approche la cadence suspendue, et fait enfin éclater cette cadence de la manière la plus sonore à ces mots :
Voilà le jour.
Cet éclat de tout l'orchestre dans le ton résonnant de C sol fa ut, accompagné de toute l'harmonie possible, et préparé par cet évanouissement progressif des sons, produisit vraiment à nos yeux, à la première représentation, l'effet de mille flambeaux portant tout à coup la lumière dans une caverne sombre *.
Les anges fidèles décrivent ensuite, dans im morceau fugué, la rage de Satan et de ses complices, précipités dans un abîme de douleurs, et par la main de celui qu'ils détestent. Ici Milton a un rival. Haydn répand à profusion tout le disgracieux du genre enharmonique, l'horreur des dissonances, le jeu des modulations étranges et des accords de septième diminuée. L'âpreté des paroles tudesques ajoute encore à l'horreur de ce chœur. On frissonne, mais la musique se met à décrire les beautés de la terre nouvellement créée, la fraîcheur céleste de la première verdure cjui para le monde, et l'âme est enfin soulagée. Le chant que Haydn choisit pour décrire les bosquets du jardin d'Eden pourrait être, il est vrai, un peu moins commun. Il fallait là un peu de la céleste mélodie de l'école italienne. Mais
cependant, clans la réplique, Haydn le renforce avec tant d'art, l'harmonie qui l'accompagne est alors si noble, qu'il faut avoir dans l'oreille les chants de Sacchini pour sentir ce qui peut manquer à celui-
Une tempête vient troubler le séjour délicieux d'Adam et de sa compagne : vous entendez mugir les vents ; la foudre déchire l'oreille, et retentit ensuite au loin par des sons prolongés ; la grêle frappe les feuilles en sautillant ; enfin la neige, tranquille et lente, tombe à gros flocons sur le terrain muet.
Des flots de l'harmonie la plus brillante et la plus majestueuse entourent ces peintures. Les chants de l'archange Gabriel, qui est le coryphée, déploient surtout au milieu des chœurs une énergie et une beauté rares.
Un air est consacré à la peinture des effets des eaux, depuis les grandes vagues mugissantes d'une mer agitée jusqu'au petit ruisseau qui murmure doucement au fond de sa vallée. Le petit ruisseavi est rendu avec un bonheur rare ; mais je n'en avoue pas moins qu'un air consacré à peindre les effets des eaux est quelque chose de bien bizarre, et qui ne promet pas de grands plaisirs *.
Qu'on demande au Corrége le tableau d'une nuit complète, ou d'un ciel inondé de lumière en tout sens ; le sujet est absurde, mais comme il est le Corrége, il y fera encore entrer, malgré cette absur-
dite, mille petits moyens accessoires cle plaire, et son ouvrage sera agréable.
On distingue encore dans la Création quelques points brillants ; par exemple, un air que Haydn aimait beaucoup, et qu'il avait refait trois fois ; il doit peindre la terre se couvrant d'arbres, de fleurs, de plantes de toute espèce, de baumes odorants. Il fallait un air tendre, gai, simple ; et j'avoue que j'ai toujours trouvé dans cet air chéri de Haydn plus d'affectation que d'ingénuité et de grâce.
Cet air est suivi d'une fugue brillante dans laquelle les anges louent le Créateur, et où Haydn reprend tous ses avantages. La répétition du chant, qui est l'essence de la fugue, a l'avantage de peindre ici l'empressement des anges que l'amour porte à chanter, tous en même temps, leur divin Créateur.
Vous passez au lever du soleil, qui, pour la première fois, paraît dans toute la pompe du plus beau spectacle qu'il ait été donné à l'œil humain de contempler.
Il est suivi du lever de la lune, qui s'avance sans bruit au milieu des nuages, et vient éclairer les nuits de sa lumière argentine. On voit qu'il faut sauter une journée entière, sans cela le lever du soleil ne peut pas être suivi du lever de la lune ; mais nous sommes dans un poème descriptif, une transition sauve tout. La première partie finit par un chœur d'anges.
On trouve un charmant artifice d'harmonie dans
la stretta du finale de cette première partie de la Création. Arrivé à la cadence, Haydn n'arrête pas l'orchestre, comme cela lui arrive quelquefois dans ses symphonies ; mais il se jette dans des modulations montant de semi-ton en semi-ton. Les transitions sont renforcées par des accords sonores qui, à chaque mesure, semblent annoncer cette cadence si désirée par l'oreille, et toujours retardée par quelque modulation plus inattendue et plus belle. L'étonnement s'accroît avec l'impatience ; et quand elle arrive enfin, cette cadence, elle est saluée par un applaudissement général.
La seconde partie s'ouvre par un air majestueux dans le commencement, gai ensuite, et tendre sur la fin, qui décrit la création des oiseaux. Les caractères différents de cet air indiquent bien l'aigle audacieux, qui, à peine créé, semble quitter la terre et s'élancer vers le soleil ; la gaieté de l'alouette :
C'est toi, jeune alouette, habitante des airs ! Tu meurs en préludant à tes tendres concerts.
les colombes amoureuses, et enfin le plaintif rossignol. Les accents du chantre des nuits sont imités avec toute la fraîcheur possible *.
Un beau trio est relatif à l'effet que l'immense baleine produit en agitant les flots que sa masse énorme sépare. Un récitatif très bien fait nous montre le coursier généreux qui hennit fièrement au milieu des immenses prairies ; le tigre agile et féroce
qvii parcourt rapidement les forêts et glisse entre les arbres ; le fier lion rugit au loin, tandis que les douces brebis, ignorant le danger, paissent trancjuillement.
Un air plein de dignité et d'énergie nous annonce la création de l'homme. Le mouvement d'harmonie qui répond à ces paroles :
Voilà l'homme, ce roi de la nature.
a été bien servi par la langue allemande. Cette langue permet une figure augmentative, ridicule en français, et en allemand pleine de majesté. Le texte, traduit littéralement, dit : « Voilà l'homme, le i'iril, le roi de la nature. » L'épithète du mot homme éloigne toute idée basse et vulgaire pour concentrer notre attention sur les attributs les plus nobles et les plus majestueux de l'être heureux et grand que Dieu vient de créer.
La musique de Haydn s'élève avec une énergie croissante sur chacune de ces premières paroles, et fait une superbe cadence sur roi de la nature. Il est impossible de n'être pas saisi.
La seconde partie de cet air peint la création de la charmante Eve, de cette belle créature qui, en naissant, est tout amour. Cette fin de l'air donne une idée du bonheur d'Adam. C'est, du consentement de tout le monde, le morceau le plus beau de la Création ; et j'ajoute, d'après mes idées, c'est parce que Haydn est rentré dans le domaine des passions, et
qu'il a eu à peindre un des plus grands bonheurs que le cœur de l'homme ait jamais senti.
Le troisième morceau de la Création est le plus court. C'est une belle traduction de la partie agréable du poème de Milton. Haydn peint les transports du premier et du plus innocent des amours, les tendres conversations des premiers époux, et leur reconnaissance pure et exempte de crainte envers le prodige de bonté qui les créa, et qui semble avoir créé pour eux toute la nature. La joie la plus enflammée respire dans chaque mesure de Vallegro. On trouve aussi, dans cette partie, de la dévotion ordinaire mêlée de terreur.
Enfin un chœur, en partie fugué et en partie idéal, termine cette .étonnante production avec le même feu et la même majesté qu'elle avait commencé.
Haydn eut un bonheur rare qui lui permit de faire de la musique vocale. Il pouvait disposer, pour la partie de soprano, d'une des plus belles voix de femme qui existât peut-être alors, celle de mademoiselle Gherard.
Cette musique doit être exécutée avec simplicité, exactitude, expression ^, Le moindre ornement changerait absolument le caractère du style. Il faut nécessairement un Crivelli ; les grâces de Tachinardi y seraient déplacées.