CHAPITRE IV
A dix-neuf ans , Mozart pouvait croire avoir atteint le plus haut degré de son art, puisque tout le monde le lui répétait de Londres jusqu'à Naples. Sous le rapport de la fortune et d'un établissement ^ il était le maître de choisir entre toutes les capitales de l'Europe. jPar-tout l'expérience lui apprenait qu'il pouvait compter sur l'admiration générale. Son père jugea que Paris était la ville qui lui convenait le plus, et au mois de septembre 1777 il partit pour cette capitale, où sa mère seule l'accompagna.
Il eût été, sans contredit, très avantageux pour lui de s'y fixer mais d'abord la musique française d'alors n'était pas de son goût^ l'état de la musique vocale ne lui eût guère permis de travailler dans le genre instrumental^ et ensuite, l'année suivante, il eut le malheur de perdre sa mère. Dès lors le séjour de Paris lui devint insupportable. ^ près avoir composé une symphonie pour le concert spi-
rituel, et quelques autres morceaux , il s'empressa de retourner auprès de son père au commencement de 1779.
Au mois de novembre de l'année suivante il se rendit à Vienne ^ où son souverain ^ l'archevêque de Salzbourg, l'avait appelé. Il était alors âgé de vingt-quatre ans. Le séjour de Vienne lui convint^ et encore plus, à ce qu'il paraît, la beauté des Viennoises. Ce qu'il y a de sùr , c'est qu'il s'y fixa , et que rien n'a jamais pu l'en détacher. Les passions étant entrées dai^s cette ame si sensible et qui possédait à un si haut degré le mécanisme de son art, il devint bientôt le compositeur favori de son siècle, et donna le premier exemple d'un enfant célèbre devenu un grand homme (i).
(i) Mozart composa la musique de l'opéra dildoménee sous les auspices les plus favorables. L'électeur de Bavière, qui l'avait toujours comblé de grâces et de prévenances , lui avait demandé cet opéra pour son tbéâtre de Municb , dont l'orchestre était un des mieux composés de l'Allemagne. Mozart se trouvait alors dans toute la fleur de son génie ; il avait vingt-cinq ans , était éperdument amoureux de mademoiselle Constance Weber, virtuose célèbre qu'il épousa depuis, La fa-
Il serait trop long et sur-tout trop difficile de faire une analyse particulière de chacun des ouvrages de Mozart^ les amateurs doivent les connaître tous. La plupart de ses opéra furent composés à Vienne ^ et y eurent le plus grand succès ; mais aucun ne fit plus de plaisir que la Flûte enchantée , qui ^ en moins d'un an^ eut cent représentations.
Gomme Raphaël , Mozart embrassa son art dans toute son étendue. Raphaël ne paraît avoir ignoré qu'une chose ^ la manière de peindre dans un plafond des figures en raccourci. Il feint toujours que la toile du
mille de sa maîtresse, considérant qu'il n'avait point d'emploi fixe , qu'il voyageait toujours, que ses mœurs n'avaient été jusque-là rien moins qu'exemplaires, s*opposait à ce mariage. Il prit à tâche de montrer à cette famille que , quoiqu'il n'eut pas de rang assuré dans la société , il possédait cependant quelques moyens de considération , et il trouva dans ses sentimens pour Constance les motifs des airs passionnés dont il avait besoin pour son ouvrage. L'amour et l'amour-propre du jeune compositeur, exaltés au plus haut degré, lui firent produire un opéra qu'il a toujours regardé comme ce qu'il avait fait de mieux , et dont il a même souvent emprunté des idées pour ses compositions suivantes.
DE MOZART. 3ai tableau CvSt attachée à la voûte ou supportée par des figures allégoriques.
Pour Mozart , je ne vois pas de genre dans lequel il n'ait triomphé : opéra ^ symphonies^ chansons , airs de danse ^ il a été grand par-tout. Le baron de Van-Swieten , Tami de Haydn ^ allait jusqu'à dire que, si Mozart eût vécu^ il aurait enlevé à Haydn le sceptre de la musique instrumentale. Dans l'opéra buffa^ la gaieté lui a manqué^ et en cela il est inférieur aux Galuppi , aux Ouglielmi^, aux Sarti.
Les qualités physiques qui frappent dans sa musique ^ indépendamment du génie , c'est une manière neuve d'employer l'orchestre^ et sur-tout les instrumens à vent. Il tire un parti étonnant de la flûte ^ instrument dont Gimarosa s'est rarement servi. H transporte dans l'accompagnement touteslesbeautés des plus riches symphonies.
On a reproché à Mozart de ne prendre d'intérêt qu'à sa musique et de ne connaître que ses propres ouvrages. C'est bien là le reproche de la petite vanité blessée. Mozart y occupé toute sa vie à écrire ses idées, n'a pas eu, il est vrai, le temps de lire toutes
322 VIE celles des autres. Du reste ^ il approuvait avec franchise tout ce qu'il rencontrait de bon , la plus simple chanson pourvu qu'il y eût de l'originalité ; mais y moins politique que les grands artistes d'Italie^ il était inexorable pour la médiocrité.
Il estimait principalement Porpora ^ Durante^ Léo, Alex. Scarlati^ mais il mettait Hœndel au-dessus d'eux tous. Il savait par cœur les ouvrages principaux de ce grand maître. « De nous tous, disait-il, Hœndel (( connaît le mieux ce qui est d'un grand « effet. Lorsqu'il le veut , il va et frappe « comme la foudre. ))
Il disait de Jomelli : «Cet artiste a certaines (( parties où il brille et où il brillera toujours; « seulement il n'aurait pas dû en sortir et « vouloir faire de la musique d'église dans (( l'ancien style. » Il n'estimait pas Vincenzo Martini , dont la Cosa rara avait alors- beaucoAip de succès. « Il y a là de fort jolies cho- « ses , disait-il , mais dans vingt ans d'ici (( personne n'y fera attention. )> Il nous reste de lui neuf opéra écrits sur des paroles italiennes : la Finta simplice , opéra buffa , son début dans le genre dramatique ; Mithridaîe,
DE MOZART. 323 opéra séria ^ Lucio silla^ idem; la Giardiniera , opéra buffa; Idomeneo , opéra séria; le Nozze di Figaro et Don Giovani , composés en 1787; Cosifan tutte , opéra buffa ; la Clemenza di Tito , opéra de Métastase ; représenté en 1792.
Il n'afait'que trois opéra allemands y V Enlèvement du Sérail ^ le Directeur de Spectacles ^ et la Flûte enchantée en 17921.
Il a laissé dix-sept symphonies et des pièces instrumentales de tout genre.
Gomme exécutant ^ Mozart a été un des premiers pianistes de l'Europe. Il jouait avec une vitesse extraordinaire ; on admirait surtout celle de sa main gauche.
Dès 1785 le célèbre Joseph Haydn avait dit au père de Mozart^ qui se trouvait alors à Vienne î u Je vous déclare, devant Dieu (( et en honnête homme , que j e regarde votre « fds comme le plus grand compositeur dont « j'aie jamais entendu parler. »
Voilà ce que fut Mozart comme musicien. Celui qui connaît la nature humaine ne sera pas étonné qu'un homme qui^ sous ^ le rapport du talent, était l'objet de l'admiration générale , n'ait pas été aussi grand