A M. LOUIS DE LECH
Vienne, le 5 avril 1808.
Mon ami^
Cet Haydn que vous aimez tant, cet homme rare dont le nom jette un si grand éclat dans le temple de Tharmonie; vit encore, mais l'artiste n'est plus.
Al'extrémité d'un des faubourgs de Vienne, du côté du parc impérial de Schœnnbrunn , on trouve, près de la barrière de Maria-
H^lff^ petite rue non pavée , et où Ton passe si peu qu'elle est couverte d'herbe. Vers le milieu de cette rue , s'élève une humble petite maison^ toujours environnée par le silence : c'est là^ et non pas dans le palais Esterhazy^ comme vous le croyez^ et en effet comme il le pourrait s'il le voulait^, qu'habite le père de la musique instrumentale ^ un des hommes de génie de ce dix -huitième siècle, qui fut l'âge d'or de la musique.
Cimarosa^ Haydn etMozart viennent seule- ' ment de quitter la scène du monde. On joue encore leurs ouvrages immortels; mais bientôt on les écartera : d'autres musiciens seront à la mode, et nous tomberons tout-à-fait dans les ténèbres de la médiocrité. Ces idées remplissent toujours mon ame quand j'approche de la demeure tranquille où Haydn repose. On frappe, une bonne petite vieille, son ancienne gouvernante , vous ouvre d'un air riant; vous montez un petit escalier de bois, et vous trouvez, au milieu de la seconde chambre d'un appartement très simple, un vieillard tranquille, assis devant un bureau, absorbé dans la triste pensée que la vie lui échappe, et tellement nul dans tout le reste^
SUR HAYDN. 9 qu'il a besoin de visites pour se rappeler ce qu'il a été autrefois. Lorsqu'il voit entrer quelqu'un, un doux sourire parait sur ses lèvres^ une larme mouille ses yeux, son visage se ranime , sa voix s'éclaircit , il reconnaît son hôte, et lui parle de ses premières années, dont il se souvient bien mieux que des dernières ; vous croyez que l'artiste existe encore; mais bientôt il retombe à vos yeux dans son état habituel de léthargie et de tristesse.
Cet Haydn tout de feu, plein de fécondité , si original, qui , assis à son piano, créait des merveilles musicales, et, en peu de momens, enflammait tous les cœurs, transportait toutes les ames au milieu de sensations délicieuses; cet Haydn a disparu du monde. Le papillon dont Platon nous parle a déployé vers le ciel ses ailes brillantes, et n'a laissé ici bas que le larve grossier sous lequel il paraissait à nos yeux.
Je vais de temps en temps visiter ces restes chéris d'un grand homme , remuer ces cendres encore chaudes du feu d'Apollon; et si je parviens à y découvrir quelque étincelle qui ne soit pas tout-à-fait éteinte, je sors l'ame pleine d'émotion et de tristesse. Voilà
lo LETTRES
donc ce qui reste d'un des plus grands génies qui aient existé !
Cadono le cita, cadono i regni
E 1 nom d' esser mortale, par che si sdegni.
Tasso, C. II.
Voilà^ mon cher Louis ^ tout ce que je puis vous dire avec vérité ^ de l'homme célèbre dont vous me demandez des nouvelles avec tant d'instances. Mais à vous qui aimez la musique d'Haydn^ et qui desirez la connoître, je puis donner bien d'autres détails que ceux qui sont relatifs à sa personne. Mon séjour ici et la société que j'y vois me mettent à même de vous parler au long de cet Haydn dont la musique s'exécute aujourd'hui du Mexique à Calcutta^ de Naples à Londres, et du faubourg de Péra jusque dans les salons de Paris.
Vienne est une ville charmante. Figurezvous une réunion de palais et de maisons très propres, habités par les plus riches propriétaires d'une des grandes monarchies de l'Europe 5 par les seuls grands seigneurs auxquels on puisse encore appliquer ce nom avec quel-
SUR HAYDN. ti que justesse. Cette ville de Vienne, proprement dite, a soixante-douze mille habitans, et des fortifications qui ne sont plus que des promenades agréables : mais heureusement pour laisser leur effet aux canons, qui n'y sont point, on a réservé tout autour de la ville un espace de six cents toises de large, dans lequel il a été défendu de bâtir. Cet espace, comme vous le pensez bien, est couvert de gazon et d'allées d'arbres qui se croisent en tout sens. Au-delà de cette couronne de verdure, sont les trente-deux faubourgs de Vienne, oii vivent cent soixante-dix mille habitans de toutes les classes. Le superbe Danube touche, d'un côté, à la ville du centre, la sépare du faubourg de Léopoldstat ^ et, dans une de ses îles, se trouve ce fameux Pratei\ la première promenade du monde, et qui est aux Tuileries, à l'Hy de-Parc de Londres, au Prado de Madrid, ce que la vue de la baie de Naples, prise de la maison de Fhermite du mont Vésuve, est à toutes les vues qu'on nous vante ailleurs. L'ile du P rater, fertile comme toutes les îles des grands fleuves, est couverte d'arbres superbes, et qui semblent plus grands là qu'ailleurs. Cette
12 LETTRES île, qui présente de toutes parts la nature dans toute sa majesté, réunit les allées de maronniers alig^nées par la magnificence, aux aspects sauvages des forêts les plus solitaires. Cent chemins tortueux la traversent^ et quand on arrive aux bords de ce superbe Danube, qu'on trouve tout-à-coup sous ses pas, la vue est encore charmée par le Léopoldsberg, le Kalemberg, et d'autres coteaux pittoresques qu'on aperçoit au-delà. Ce jardin de Vienne, qui n'est gâté par l'aspect des travaux d'aucune industrie cherchant péniblement à gagner de l'argent, et oti quelques prairies seulement interrompent de temps en temps la forêt, a deux lieues de long sur une et demie de large. Je ne sais si c'est une idée singulière, mais pour moi ce superbe Prater a toujours été une image sensible du génie d'Haydn.
Dans cette Vienne du centre, séjour d'hiver des Esterhazj^ des Pal/y^ des Trautmansdorff\ et de tant de grands seigneurs environnés d'une pompe presque royale , l'esprit n'a point le développement brillant que l'on trouvait dans les salons de Paris , avant notre maussade révolution. La raison n'y a point
SUR HAYDN. i3 élevé ses autels comme à Londres; une certaine réserve, qui fait partie de la politique savante de la maison d'Autriche , a porté les peuples vers des plaisirs plus physiques , et moins embarrassans pour ceux qui gouvernent.
Cette maison a eu des rapports fréquens avec l'Italie, dont elle possède une partie; plusieurs de ses princes y sont nés. Toute la noblesse de Lombardie se rend à Vienne pour solliciter de l'emploi, et la douce musique^ est devenue la passion dominante des Viennois. Métastase a vécu cinquante ans parmi eux (i); c'est pour eux qu'il composa ces opéras charmans que nos petits littérateurs à la La Harpe prennent pour des tragédies imparfaites. Les femmes, ici, ont de l'attrait; un teint superbe sert de parure à des formes élégantes : l'air plein de naturel et quelquefois un peu languissant et un peu ennuyeux des Allemandes du nord, est mélangé ici d'un peu de coquetterie et d'un peu d'adresse; effet de la présence d'une cour nombreuse.
(i) Né en 1698, appelé à Vienne en 1730, il y vécut jusqu'en 1782.
i4 LETTRES En un mot^ à Vienne, comme dans l'ancienne Venise, la politique et les raisonnemens à perte de vue sur les améliorations possibles étant défendus aux esprits, la douce volupté s'est emparée de tous les cœurs. Je ne sais si cet intérêt des mœurs , dont on nous ennuie si souvent, y trouve son compte^ mais ce dont vous et moi sommes sûrs, c'est que rien ne pouvait être plus favorable à la musique. Cette enchanteresse Fa emporté ici même sur la hauteur allemande : les plus grands seigneurs de la monarchie se sont faits directeurs des trois théâtres où l'on chante \ ce sont eux encore qui sont à la tête de la Société de musique, et tel d'entr'eux dépense fort bien 8 ou 10,000 francs par an pour les intérêts de cet art. On est peut-être plus sensible en Italie ^ mais il faut convenir que les beaux-arts sont loin d'y recevoir de tels eacouragemens. Aussi Haydn est né à quelques lieues de Vienne, Mozart un peu plus loin, vers les montagnes du Tirol , et c'est à Prague > que Cimarosa a composé son Matrimonio segreto.
SUR HAYDN. i5
Vienne , 1 5 avril 1 808.
Grâces au ciel; mon cher Louis, je vis beaucoup dans ces sociétés de musique qui sont si fréquentes ici. C'est la réunion des choses aimables dont je vous parle dans ma dernière lettre , qui a enfin fixé à Vienne mon sort errant, et conduit au port.
Me peregrino errante, e fra gli scogli, E fra r onde agitato, e quasi assorte.
ÏASSO, c. I.
J'ai de bonnes autorités pour tout ce que je puis vous dire sur Haydn : je tiens son histoire d'abord de lui-même, et ensuite des personnes qui ont le plus vécu avec lui aux diverses époques de sa vie. Je vous citerai M. le baron Van-Swieten, le maestro Fribert, le maestro Pichl, le violoncelle Bertoja^ le conseiller Griesenger ^ le maestro JFeigl^
ï6 LETTRES
M. Martinez^ mademoiselle de Kurtzberg^ élève d'un rare talent et amie d'Haydn, et enfin le copiste fidèle de sa musique. Vous me pardonnerez les détails, il s'agit d'un de ces génies qui, par le développement de leurs facultés, n'ont fait autre chose au monde qu'augmenter ses plaisirs, et fournir de nouvelles distractions à ses misères ; génies vraiment sublimes, et auxquels le vulgaire stupide préfère les hommes qui se font un nom en faisant entrebattre quelques milliers de ces tristes badauds.
Le Parnasse musical comptait déjà un grand nombre de compositeurs célèbres , quand, dans un village de l'Autriche, vint au monde le «créateur de la symphonie. Les études et le génie des prédécesseurs d'Haydn avaient été dirigés vers la partie vocale, qui, dans le fait , forme la base des plaisirs que peut nous donner la musique j ils n'employaient les instrumens que comme un accessoire agréable : tels sont les paysages dans les tableaux d'histoire, ou les ornemens en architecture.
La musique était une monarchie : le chant régnait en maître 5 les accom/pagnemens n'é-
3UR HAYDN. 17 taient que des sujets. Ce genre, où l'on ne fait pas entrer la voix humaine, cette république de sons divers et cependant réunis, dans laquelle tour-à-tour chaque instrument peut attirer Tattention, avait à peine commencé à se montrer vers la fin du dix-septième siècle. Ce fut, je crois, Lulli qui inventa ces symphonies que nous appelons Ouvertures ; mais même dans les symphonies, dès que le morceau fugué (1) cessait, on sentait la monarchie.
La partie du violon contenait tout le chant, et les autres instrumens servaient
(i) La fugue est une espèce de musique où l'on traite, suivant certaines règles, un chant appelé sujet, en le faisant passer successivement et alternativement d'une partie à l'autre. Tout le monde connaît le canon de
Frère Jacques , dormez-vous ?
Sonnez les matines.
C'est une espèce de fugue. Les fugues^ en général, rendent la musique plus bruyante qu'agréable; c'est pourquoi elles conviennent mieux dans les chœurs que partout ailleurs : or, comme leur principal mérite est de fixer toujours l'oreille sur le chant principal, ou sujet y qu'on fait pour cela passer incessamment de
i8 LETTRES d'accojnpagneiïient^ comme dans la musique vocale ils en servent encore au soprano , au ténor, au contralto ^ auxquels seuls on confie la pensée musicale ou la mélodie.
Les symphonies n'étaient donc qu'un air joué par le violon^ au lieu d'être chanté par un acteur. Les savans vous diront que les Grecs j et ensuite les Romains ^ n'eurent pas d'autre musique instrumentale : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on n'en connaissait pas d'autre en Europe ^ avant les symphonies de Lulli y que celle qui est nécessaire à la danse; encore
partie en partie , le compositeur doit mettre tous ses soins à rendre toujours ce chant bien distinct, et à empêcher qu'il ne soit étouffé ou confondu parmi les autres parties.
Le plaisir que donne cette espèce de composition étant toujours médiocre, on peut dire qu'une belle fugue est l'ingrat chef-d'œuvre d'un bon harmoniste. E-ousseaUj ï, 407*
Tout le monde a entenduDusseck jouer sur le piano les variations de Marlboroug ^ ou de l'air Charmante Gahrielle. Dans ce pauvre genre de musique, l'air primitif, que l'on gâte avec tant de prétention, est ce qu'on appelle le thème , le :iujet, le motif. C'est le sens dans lequel ces mots sont employés ici.
cette musique imparfaite^ dans laquelle une seule partie chantait^ n'était-elle exécutée en Italie que par un petit nombre d'instrumens. Paul Yéronèse nous a conservé la fi- (>ure dç ceux qui étaient en usage de son temps 5 dans cette fameuse Cène de Saint Georges , qui est à la fois le plus grand«tabieau du Musée de Paris, et un des plus agréables. Au devant du tableau , dans le vide du fer-àcbeval formé par la table où les convives dè la noce de Gana sont assis^ le Titien joue de la contre-basse, Paul Véronèse et le Tintoret du violoncel, un bomme qui a une croix sur la poitrine joue du violon, le Bassan joue de la fîûte, et un esclave turc de la trompette.
Quand le compositeur voulait une musique plus bruyante, il ajoutait à ces instrumens les trompettes droites. L'orgue, en général, se faisait entendre seul. La plupart des instrumens employés par les Troubadours de Provence ne furent jamais connus hors dè France, et ne survécurent pas au quinzième siècle. Enfin Viadana{i) ayant inventé la
(i) Né à Lodi dans le Milanez^ il était maître de chapelle à Mantoue en 1644.
20 LETTRES basse continue ^ et la musique faisant tous les jours des progrès en Italie, les violons, nommés alors DioleSy chassèrent peu à peu tous les autres instrumensj et vers le milieu du dixseptième siècle les orchestres prirent la composition que nous leur voyons aujourd'hui.
Sans doute à cette époque les ames les plus faites pour la musique n'imaginaient même pas, dans leurs rêveries les plus douces, une réunion telle que l'admirable orchestre de VOdéon, formé d'un si grand nombre d'instrumens, tous donnant des sons gradués d'une manière si flatteuse pour l'oreille, et joiiés avec un ensemble si parfait. La plus belle ouverture de Lulli, telle que l'entendait Louis XIV au milieu de sa cour , vous ferait fuir à l'autre bout de Paris. Ceci me rappelle quelques compositeurs allemands et français qui ont voulu, de nos jours, nous donner le même genre de plaisir à coups de timbales : mais ce n'est plus la faute de l'orchestre. Chacun des musiciens qui composent celui de l'Opéra, pris à part, joue fort bien: ils ne sont que trop habiles j c'est ce qui donne à ces cruels compositeurs le moyen de mettre nos oreilles au supplice.
SUR HAYDN. ai
Ils oublient, ces compositeurs^ que dans les arts rien ne vit que ce qui donne continuellement du plaisir. Ils ont pu séduire facilement la partie nombreuse du public qui ne trouve aucune jouissance directe à la musique, et qui n'y cherche^ comme dans les autres beaux-arts, qu'une occasion de bien parler et de s'extasier. Ces beaux diseurs insensibles ont égaré quelques véritables amateurs ; mais tout cet épisode de l'histoire de la musique retombera bientôt dans le profond oubli qu'il mérite, et les ouvrages de nos grands maîtres actuels tiendront, dans cinquante ans, fidèle compagnie à ceux de ce Rameau que nous admirions tant il y a cinquante ans : encore Rameau avait-il pillé en Italie un bon nombre d'airs charmans qui ne furent pas tout-à-fait étouffés par son art barbare.
Au reste, la secte de musiciens qui vous excède à Paris , et dont vous vous plaignez si fort dans votre lettre, existe depuis longues années : elle est le produit naturel de beaucoup de patience réunie à un cœur froid et à la malheureuse idée de s'appliquer aux arts. La même espèce de gens nuit à la pein-
ti^ LETTRES ture : ce furent eux qui , après Fasari^ inondèrent Florence de froids dessinateurs et ils sont déjà «le fléau de votre école de peinture. Dès le temps de Métastase, les musiciens allemands cherchaient à écraser les chanteurs avec leurs instrumens ; et ceux-ci désirant reconquérir l'empire, se mettaient à faire des concerto de voix^ comme disait ce grand poète. C'est ainsi que, par un renversement total du goût, les voix imitant les instrumens qui cherchaient à les étouffer, on entendit VJgujari^ Marchesiii)^ la Masra , la Gahrielli(p^^ la Danzi, la Bilington y et autres grands talens, faire de leurs voix un flageolet^ défier tous les instrumens, et les surpasser par la difficulté et la bizarrerie des passages. Les pauvres amateurs étaient obligés d'atten-
(1) Le divin Marchesi, né à Milan , vers i n55. Jamais on ne chantera comme lui le rondeau Mia speranza , de Sarti.
(2) La Gabriellij née à Rome en 1730, élève de Porpora et de Métastase, si connue par ses caprices incroyables. Les vieillards citaient encore dans ma jeunesse la manière dont elle chanta à Lucques, en $745? avec Guadagnij qui était alors son amant.
SUR HAYDN. 23 dre pour avoir du plaisir, que ces talens divins ne voulussent plus briller. Poursuivi par les instrumens, leur chant, dans les airs de bravura, ne présenta plus qu'une seule des deux choses qui constituent les beaux-arts , dans lesquels, pour plaire, l'imitation de la nature passionnée doit se joindre, pour le spectateur, au sentiment de la difficulté vaincue. Quand cette dernière partie se montre seule. Famé des auditeurs reste froide j et quoique soutenus un instant par la vanité de paraître connaisseurs en musique, ils sont comme ces gens aimables dont parle Montesquieu, qui en bâillant à se démettre la mâchoire, se tiraient par la manche -pour se dire : a Mon dieu ! comme nous nous amuusons! comme cela est beau(i)! » C'est à force de beautés de ce (^enre que notre musique s'en va grand train.
En France, dans la musique comme dans les livres, on est tout fier quand on ^a étonné par une phrase bizarre : le bon public ne s'aperçoit pas que Fauteur n'a rien dit,
(i) Lettres persanes.
M LETTRES trouve quelque chose de singulier dans son fait^ et applaudit 5 mais au bout de deux ou trois singularités duement applaudies ^ iî bâille^ et cette triste manière d'être termine tous nos concerts.
De là cette opinion si générale dans les pays à mauvaise musique, qu'il est impossible d'en entendre plus de deux heures de suite sans périr d'ennui. A Naples, à Rome, chez les véritables amateurs où la musique est bien choisie, elle charme sans peine toute une soirée. Je n'ai qu'à rappeler les aimables concerts de Madame la D. L***, et je suis sûr de gagner ma cause auprès de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être admis.
Pour revenir à l'histoire un peu sèche de la musique instrumentale, je vous rappellerai que l'invention de Lulli , quoique très propre à l'objet qu'il se proposait, et qui était d'ouvrir avec pompe une représentation théâtrale, trouva si peu d'imitateurs, que, pendant long-temps on joua en Italie ses symphonies devant les opéra des plus grands maîtres, ceux-ci ne voulant pas se donner la peine de faire des ouvertures j et ces maîtres étaient Vinci, Léo ^ le divin Pergolèse. Le
SUR HAYDN. ^5 vieux Scarlati fut le premier qui fit paraître des ouvertures de sa façon : elles eurent un g^rand succès^ et il fut imité par Corelliy Ferez y Porpora , Carcano ,\e Bononcini, etc. Toutes ces symphonies , écrites comme celles de Lulli^ étaient composées d'une partie chan^ tànte , d'une basse et rien de plus. Les premiers qui y introduisirent trois parties furent Sammartini , Palladini , le vieux Bach , Gasparini , Tartini et Jomelli,
Quelquefois seulement ils essayaient de ne pas donner le mouvement à toutes les parties. Telles furent les faibles lueurs qui annoncèrent au monde le soleil de la musique instrumentale. Corelli avait donné des duo, Gasmann des quatuors^ mais il suffît de parcourir ces compositions austères^ savantes, et d'un froid glacial^ pour sentir que Haydn est le véritable inventeur de la symphonie: et non seulement il inventa ce genre, mais il le porta à un tel degré de perfection, que ses successeurs devront ou profiter de ses travaux, ou retomber dans la barbarie.
L'expérience prouve déjà la vérité de cette assertion hardie.
Pleyel a diminué le nombre des accords et
économisé les transitions : ses ouvrages ont moins de dignité et d'énergie.
Quand Beethoven et MozartXxxï-mèmeout accumulé les notes et les idées j quand ils ont cherché la quantité et la bizarrerie des modulations^ leurs symphonies savantes et pleines de recherche n'ont produit aucun effet , tandis que lorsqu'ils ont suivi les traces d'Haydn, ils ont touché tous les cœurSa
LETTRE IIL
Vienne, 24 mai iSoB.
Natura il fece e poi ruppe la stampa.
Ariosto,
François-Joseph Haydn naquit le dernier jour de mars 1732^ à Rohrau^ bourg situé à quinze lieues de Vienne. Son père était charron^ et sa mère^ avant de se marier, avait été cuisinière au château du comte de Harrach , seigneur du village.
Le père d'Haydn réunissait à son métier de charron la charge de sacristain de la paroisse. Il avait une belle voix de ténor e , aimait son orgue et la musique quelle qu'elle fût. Dans un de ces voyages que les artisans d'Allemagne entreprennent souvent, étant à Francfort-sur-le-Mein, il avait appris à jouer un peu de la harpe : les jours de fête, après l'office, il prenait sa harpe, et sa femme chantait. La naissance de Joseph ne changea
28 LETTRES point les habitudes de ce ménage paisible. Le petit concert de famille revenait tous les huit jours ^ et l'enfant, debout devant ses parens, avec deux petits morceaux de bois dans les mains, dont l'un lui servait de violon et l'autre d'archet, accompac^nait constamment la voix de sa mère. J'ai vu Haydn, chargé d'ans et de gloire, se rappeler encore les airs simples qu'elle chantait, tant ces premières mélodies avaient fait d'impression sur cette ame toute musicale! Un cousin du charron, nommé Frank, maître d'école à Haimbourg, vint à Rohrau un dimanche, et assista à ce trio, il remarqua que l'enfant, à peine âgé de six ans, battait la mesure avec une exactitude et une sûreté étonnantes. Ce Frank savait fort bien la musique : il offrit à ses parens de prendre le petit Joseph chez lui, et de la lui enseigner. Ceux-ci reçurent la proposition avec joie, dans l'espérance de réussir plus facilement à faire entrer Joseph dans les ordres sacrés, s'il savait la musique.
Il partit donc ^ovlV Haimhourg, Il y avait à peine séjourné quelques semaines, qu'il découvrit chez son cousin deux timpanons, sorte de tambours. A force d'essais et de pa-»*
tience , il réussit à former sur cet instrument, qui n'a que deux tons ^ une espèce de chant qui attirait l'attention de tous ceux qui venaient chez le maître d'école.
Il faut avouer, mon ami, qu'en France, dans une classe du peuple aussi pauvre que la famille d'Haydn, il n'est guère question de musique.
La nature avait donné à Haydn une voix «onore et délicate. En Italie, à cette époque, un tel avantage eût pu devenir funeste au petit paysan i peut-être Marchesi eût eu un émule digne de lui , mais l'Europe attendrait encore son symphoniste. Frank , donnant à son jeune cousin, pour me servir des propres expressions d'Haydn, plus de taloches que de bons morceaux, mit bientôt le jeune timpanisteen état non seulement déjouer du violon et d'autres instrumens, mais encore de comprendre le latin, et de chanter au lutrin de la paroisse, de manière à se faire une réputation dans tout le canton.
Le hasard conduisit chez Frank, Reûter^ maître de chapelle de Saint-Etienne, cathédrale de Vienne. Il cherchait des voix pour recruter ses enfans de chœur. Le maître d'é-
3o LETTRES
coîe lui proposa bien vite son petit parent: il vient ; Reûter lui donne un canon à chanter à première vue.
La précision^, la pureté des sons^ le hrio (i) avec lequel Fenfant exécute^ le frappent j mais il est sur-tout charmé de la beauté de la voix. Il remarqua seulement qu'il ne trillait "^dA ^ et lui en demanda la cause en riant. Celui-ci répondit avec vivacité : « Gom- « ment voulez^vous que je sache triller^ si « mon cousin lui-même Fignore? » — « Viens (( ici^ je vais te Fapprendre^ » lui dit Reûter. Il le prend entre ses jambes lui montre comment il fallait rapprocher avec rapidité deux sons^ retenir son souffle^ et battre la luette. L'enfant trilla sur-le-champ^ et bien. Reûter ^ enchanté du succès de son écolier^ prend une
(i) Je demande pardon de me servir de ce mol italien, ou plutôt espagnol, que je ne sais comment traduire ; chanter avec une chaleur pleine de gaieté , ne rendrait qu'imparfaitement ce qu'on entend en Italie par cantar con brio. Au-delà des Alpes, portar si con hrio est un éloge j en France ce serait un ridicule énorme. Brio è quella vaghezza spiritosa che risulta dal galante portamento ^ o dalV allegra aria délia persona.
SUR HAYDN. 3i
assiette de belles cerises que Frank avait fait apporter pour son illustre confrère^ et les verse toutes dans la poche de Fenfant. On conçoit la joie de celui-ci. Haydn m'a souvent rappelé ce trait ^ et il ajoutait^ en riant ^ que toutes les fois qu'il lui arrivait de triîler , il croyait voir encore ces superbes cerises.
On sent bien que Reûter ne retourna pas seul à Vienne , il emmena le nouveau trilleur. Haydn avait huit ans environ. Dans sa petite fortune j on ne trouve aucun avancement non mérité^ aucun effet de la protection de quelque homme riche. C'est parceque le peuple en Allemagne aime la musique^ que le père d'Haydn l'apprend un peu à son fils^ que son cousin Frank la lui enseigne un peu mieux • et qu'enfin il est choisi par le maître de chapelle de la première église de l'empire. C'est une suite toute simple de la manière d'être du pays^ relativement à l'art que nous aimons.
Haydn m'a dit qu'à partir de cette époque^ il ne se souvenait pas d'avoir passé un seul jour sans travailler seize heures et quelquefois dix-huit. Il faut remarquer qu'il fut toujours son maître, et qu'à Saint-Etienne le travail obligé des enfans de chœur n'était
3^ LETTRES que de deux heures. Nous cherchions ensemble la cause de cette étonnante application. Il me contait que j dès l'âge le plus tendre^ la musique lui avait fait un plaisir étonnant. Entendre jouer d^un instrument quelconque^ était plus agréable pour lui que courir avec ses petits camarades. Quand, badinant avec eux dans la place voisine de Saint-Etienne^ il entendait l'orgue, il les quittait bien vite, et entrait dans l'église.
Arrivé à l'âge de composer, l'habitude du travail était prise : d'ailleurs, le compositeur de musique a des avantages sur les autres artistes^ ses productions sont finies quand elles sont imaginées.
Haydn, qui trouvait des idées si belles^ et en si grand nombre, sentait sans cesse le plaisir de la création , qui est sans doute une des meilleures jouissances que l'homme puisse avoir. Le poète et le compositeur partagent cet avantage^ mais le musicien peut travailler plus vite. Une belle ode, une belle symphonie n'ont besoin que d'être imaginées pour répandre dans i'ame de leur auteur cette secrète admiration qui fait la vie des artistes.
Le guerrier^ au contraire, l'architecte, le
SUR HAYDN. 33 sculpteur, le peintre , n'ont pas assez de l'invention pour être pleinement satisfaits d'euxmêmes j il faut encore d'autres fatigues. L'entreprise la mieux conclue peut manquer dans l'exécution j le tableau le mieux inventé peut être mal peint : tout cela laisse dans l'ame de l'inventeur un nuage ^ une sorte d'incertitude du succès, qui rend le plaisir de la création moins pur. Haydn, au contraire, en imaginant une symphonie, était parfaitement heu*reux ; il ne* lui restait plus que le plaisir physique de l'entendre exécuter, et le plaisir tout moral de la voir applaudie. Je l'ai vu souvent, quand il battait la mesure de sa propre musique, ne pouvoir s'empêcher de sourire à l'approche des morceaux qu'il trouvait bien. J'ai vu aussi , dans les grands concerts qui se donnent à Vienne à certaines époques, quelques uns de ces amateurs des arts à qui il ne manque que d'y être sensibles , se placer adroitement de manière à apercevoir la figure d'Haydn , et régler sur son sourire les applaudissemens d'inspirés par lesquels ils témoignaient à leurs voisins toute l'étendue de leur ravissement. Démonstrations ridicules! Ces gens sont si loin de sentir le beau dans les
34 LETTRES arts^ qu'ils ne se doutent pas même que la sensibilité a sa pudeur. C'est une petite vérité de sentiment, que la secte de nos femmes sentimentales me saura quelque gré sans / doute de lui avoir enseignée. J'y joindrai une
anecdote qui peut servir à-la-fois de modèle dans l'art de s'extasier, et d'excuse si quelque ame froide cherche à employer l'ironie, et à faire de mauvaises plaisanteries.
On représentait, sur un des premiers théâtres de Rome, YArtaxerce de Métastase^ mu* sique de Bertoni; l'inimitable Pachiarotti(i)y si je ne me trompe, chantait le rôled'Arbace: à la troisième représentation, arrivé à la fameuse scène du jugement, oii le compositeur avait placé quelques mesures instrumentales après les paroles
Eppur sono inocente ,
la beauté de la situation, la musique, l'expression du chanteur, avaient tellement ravi
(i) Pachiarotti, né près de Rome en 1750, excellait dans le pathétique. Il vit encore, je crois, retiré à Padoue.
les musiciens , que Pachiarotti s'aperçoit qu'après qu'il a prononcé ces paroles, l'orchestre ne fait pas son trait. Impatienté, il baisse les yeux vers le chef d'orchestre. — «Eh bien! que faites-vous donc?» Celuici, réveillé comme d'une extase, lui répond en sanglotant, et tout naïvement : « Nous « pleurons. » En effet , aucun des musiciens n'avait songé au passage , et tous avaient leurs yeux pleins de larmes fixés sur le chanteur.
Je vis àBrescia, en 1790, l'homme d'Italie qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il passait sa vie à en entendre : quand elle lui plaisait , il ôtait ses souliers sans s'en apercevoir ; et si le pathétique allait à son comble, il était dans l'usage de les lancer derrière lui sur les spectateurs.
Adieu, La longueur de mon épître me fait peur 'y la matière s'étend sous ma plume : je croyais vous écrire trois ou quatre lettres tout au plus, et je deviens infini. Je profite de l'offre obligeante de M. de G**, qui vous fera parvenir mes lettres franches de port jusqu'à Paris, à commencer par celle-ci : j'en suis bien aise. Si l'on vous voyait recevoir par
36 LETTRES la poste ces paquets énormes arrivant de Tétranger, on pourrait nous croire occupés de bien plus grandes affaires^ et pour être heureux, quand on a un cœur, il faut cacher sa vie.
Fuie et me ama.
SUR HAYDN. 3j
Bade, 20 juin 1808.
Ma foi , mon aimable Louis , il me semble que je n'aime plus lar musique. Je sors d'un concert que l'on a donné pour l'inauguration de la jolie salle de Bade. Vous savez que j'ai fait mes preuves en fait de patience : je me suis jfiait à l'ennui d'assister régulièrement aux séances d'une assemblée délibérante; j'ai supporté, au milieu des sociétés les plus aimables, l'amitié dont m'bonorait, pour mes péchés, un homme puissant et sans esprit, un peu de votre connaissance : mais j'avôue que depuis que j'entends de la musique, je n'ai pu encore me faire à l'ennui des concerto : c'est pour moi le dernier des supplices, comme il me semble que la première des niaiseries est de venir montrer au public les exercices auxquels on doit se livrer pour lui plaire, dont on doit lui offrir les résultats,
38 LETTRES mais qu'il est cruel de lui faire essuyer en nature. Gela me semble aussi spirituel que si votre fils^ au lieu de vous- écrire du collège une lettre disant quelque chose ^ vous envoyait une collection de grands O ou des F qu'on fait faire aux enfans pour leur montrer à écrire.
Les joueurs d'instrumens sont des gens qui apprennent à bien prononcer les mots d'une langue, à en bien faire sentir les longues et les brèves, mais qui, chemin faisant, oublient le sens de ces mots : sans cela un joueur de flûte, au lieu d'enfiler des difficultés insignifiantes, et de faire des points d'orgue d'un quart d'heure, prendrait un air vif et chantant, tel que
Quatro baj e sei morelli^
de Gimarosa , le gâterait, et le varierait avec autant de difficultés qu'il voudrait j et au moins il ne nous ennuierait qu'à moitié. Si jamais il revenait au bon sens, il nouâ ferait pleurer en jouant, sans y rien changer, quelque bel air triste et tendre, ou nous électriserait avec la belle vrais e de la reine de Prusse.
Quant à moi^ je suis réellement assommé de trois concerto entendus dans la même soirée. J'ai besoin d'une forte distraction, et je m'impose la loi de ne pas me coucher avant de vous avoir achevé l'histoire de la jeunesse d'Haydn.
Moins précoce que Mozart , qui, à treize ans composa un opéra applaudi, Haydn, à cet âge , fit une messe dont le bon Reûter se moqua avec raison. Cet arrêt étonna le jeune homme; mais déjà plein de raison, il comprit sa justice : il sentit qu'il fallait apprendre le contrepoint et les règles de la mélodie; mais de qui les apprendre? Reûter n'enseignait pas le contrepoint (i) aux enfans de chœur, et n'en a jamais donné que deux leçons à Haydn. Mozart trouva un excellent maître dans son père, violon estimé. Il en était autrement du pauvre Joseph, enfant de chœur abandonné dans Vienne, qui ne pouvait avoir de leçons qu'en les payant, et qui n'avait pas un sou. Son père, malgré ses deux métiers, était si pauvre, que Joseph ayant été
(1) C'est l'art de la composition.
4o LETTRES volé de ses habits, et ayant mandé ce malheur à sa famille, son père faisant un effort, lui envoya 6 florins pour remonter sa garde-^ robe.
Aucun des maîtres de Vienne ne voulut donner de leçons gratis à un petit enfant de chœur sans protection : c'est peut-être à ce malheur qu'Haydn doit son originalité. Tous les poètes ont imité Homère, qui n'imita personne : en cela seulement il n'a pas été suivi, et c'est peut-être à cela sur-tout qu'il doit d'être le grand poète que tout le monde admire. Pour moi je voudrais, mon cher ami, que tous les cours de littérature fussent au fond de l'Océan : ils apprennent aux gens médiocres à faire des ouvrages sans fautes, et leur naturel les leur fait produire sans beautés. 11 nous faut ensuite essuyer tous ces malheureux essais : notre amour pour les arts en est diminué^ tandis que le manque de leçons n'arrêtera certainement pas un homme fait pour aller au grand : voyez Shakespeare , voyez Cervantes ; c'est aussi l'histoire de notre Haydn. Un maître lui eût fait éviter quelques unes des fautes dans lesquelles il tomba dans la suite en écrivant pour l'église et pour
SUR HAYDN. ^l
le théâtre ^ mais certainement il eut été moins original. L'homme de génie est celui-là seulement qui trouve une si douce jouissance à exercer son art^ qu'il travaille malgré tous les obstacles. Mettez des digues à ces torrens, celui qui doit devenir un fleuve fameux saura bien les renverser.
Gomme Jean-Jacques^ il acheta chez un bouquiniste des livres de théorie^ entr'autres le Traité de Fux, et se mit à l'étudier avec une opiniâtreté que l'effroyable obscurité de ces règles ne put rebuter. Travaillant seul et sans maître^ il fit une infinité de petites découvertes dont il se servit parla suite. Pauvre, grelottant de froid dans son grenier^ sans feu y étudiant fort avant dans la nuit , accablé de sommeil, à côté d'un clavecin détraqué, tombant en ruines de toutes parts , il se trouvait heureux. Les jours et les années volaient pour lui, et il dit souvent n'avoir pas rencontré en sa vie de pareille félicité. La passion d'Haydn était plutôt l'amour de la musique que l'amour de la gloire^ et encore, dans ce désir de gloire, n'y avait -il pas l'ombre d'ambition. Il songeait plus à se faire plaisir en faisant de la musique, qu'à se
donner un moyen d'acquérir un rang parmi
les hommes.
Haydn n'apprit pas le récitatif de Porpora^ comme on vous Fa ditj ses récitatifs, tellement inférieurs à ceux de l'inventeur de ce genre, le prouveraient du reste : il apprit de Porpora la vraie manière de chanter à l'italienne, et l'art d'accompagner au piano , qui n'est pas si facile qu'on le pense. Voici comment il vint à bout d'attraper ces leçons.
Un noble vénitien, nommé Corner^ était alors à Vienne, ambassadeur de sa république. Il avait une maîtresse folle de musi'que, qui avait hébergé le vieux Porpora (i) dans l'hôtel de l'ambassade. Haydn, uniquement en sa qualité de mélomane , trouva moyen de s'insinuer dans cette maison. Il y plut j et S. Ex. le mena , avec sa maîtresse et Porpora, aux bains de Manensdorff, qui alors étaient à la mode.
( I )Né à Naples en i685. Voici les époques de quelques grands artistes dont je parlerai souvent :
Per^^^olèse, né en 1704, mort en 1733.
Cimarosa, ^754? 1801,
Mozart, 1756, '79^*
SDR HAYDN. 4t Notre jeune homme, qui n'avait d'amour que pour le vieux Napolitain, se mit à employer toutes sortes de ruses pour entrer dans ses bonnes grâces, et obtenir ses faveurs harmoniques. Tous les jours il se levait de bonne heure, battait l'habit, nettoyait les souliers, arrangeait de soi;i mieux la perruque antique du vieillard , grondeur au delà de tout ce qu'on peut l'être. Il n'en obtint d'abord que quelques épithètes de sot^ quand il entrait le matin dans sa chambre. Mais l'ours se Voyant servi gratis, et distinguant cependant des dispositions rares dans son jokei volontaire, se laissait attendrir de temps en temps, et lui donnait quelques bons avis. Haydn en obtenait sur-tout quand il devait accompagner la belle JVilhelmine^ chantant quelques uns des airs de Porpora tous remplis de basses difficiles à deviner. Joseph apprit dans cette maison à chanter dans le grand goût italien. L'ambassadeur, étonné des progrès de ce pauvre jeune homme, lui fit, à son retour en ville, une pension de six sequins par mois (72 francs), et l'admit à la table de ses secrétaires.
Cette générosité mit Haydn au-dessus de
"44 LETTRES ses affaires. Il put acheter ttn habit noir. Ainsi vêtu, il sortait avec le jour et allait faire la partie de premier violon à l'église des Pères de la Miséricorde ^ de là il se rendait à la chapelle du comte Haugwitz, oix il touchait l'orgue ; plus tard^ il chantait la partie de Ténor à Saint-É tienne. Enfin, après avoir couru toute la journée, il passait une partie des nuits au clavecin. Se formant ainsi d'après les préceptes de taus les musiciens qu'il pouvait accrocher, saisissant toutes les occasions d'entendre de la musique réputée bonne, et n'ayant aucun maître fixe, il commençait à concevoir le beau musical à sa manière, et se préparait, sans s'en douter, à se faire un jour un style tout à lui.
Bade, 28 août 1808.
Mon ami,
Les ravages du temps vinrent déranger la petite fortune de Haydn. Sa voix changea , et il sortit à dix-neuf ans de la classe des Soprani de Saint-Étienne, ou pour mieux dire^ et ne pas tomber sitôt dans le style du panégirique, il en fut chassé. Un peu impertinent , comme tous les jeunes gens vifs ^ un jour il s'avisa de couper la queue de la robe d'un de ses camarades ^ crime qui fut jugé impardonnable. Il avait chanté onze ans à Saint-Étienne : le jour qu'il en fut chassé^ il ne se trouva^ pour toute fortune^ que son talent naissant^ pauvre ressource quand elle est inconnue. Il avait cependant un admirateur. Forcé de chercher un logement^ le hasard lui fit rencontrer un perruquier nommé
Keller, qui avait souvent admirç, à la cathédrale y la beauté de sa voix , et qui , en conséquence 5 lui offrit un asile. Keller le reçut comme un fils , partag^eant avec lui son petit ordinaire^ et chargeant sa femme du soin de le vêtir.
Haydn ^ délivré de tous soins temporels, établi dans la maison obscure du perruquier, put se livrer, sans distraction, à ses études, et faire des progrès rapides. Ce séjour eut cependant une influence fatale sur sa vie : les Allemands ont la manie du mariage. Chez un peuple doux, aimant et timide, les jouissances domestiques sont de première nécessité. Keller avait deux filles ^ sa femme et lui songèrent bientôt à en faire épouser une au jeune musicien j ils lui en parlèrent : lui, tout absorbé dans ses méditations, et ne pensant point à l'amour, ne se montra pas éloigné de ce mariage. Il tint parole dans la suite avec cette loyauté qui était la base de son caractère, et cette union ne fut rien moins qu'heureuse.
Ses premières productions furent quelques petites sonates de piano , qu'il vendait à vil prix à ses écoHères , car il en avait trouvé
quelques unes : il faisait aussi àe^ menuets , des allemandes et des ivalses pour le Ridotto. Il écrivit, pour se divertir, une sérénade à trois instrumens, qu'il allait, dans les belles nuits d'été ^ exécuter en divers endroits de Vienne, accompagné de deux de ses amis. Le théâtre de Carinthie (i) avait alors pour directeur Bernardone Curtz y célèbre arlequin, en possession de charmer le public par ses calembourgs. Bernardone attirail la foule à son théâtre par son originalité, et par de bons opéras bouffons. Il avait de plus une jolie femme 5 ce fut une raison pour nos aventuriers nocturnes, d'aller exécuter leur sérénade sous les fenêtres de l'arlequin. Curtz fut si frappé de l'originalité de cette musique, qu'il descendit dans la rue pour demander qui l'avait composée. « C'est moi », répond hardiment Haydn. — « Gomment, toi? à ton u âge ? — Il faut bien commencer une fois. « — Pardieu! c'est plaisant j monte. » Haydn suit l'arlequin, est présenté à la jolie femme, et redescend avec le poëme d'un opéra inti-
(i) Le plus fréquenté des trois théâtres de Vienne.
48 LETTRES tulé^ le Diable Boiteux, La musique , composée en quelques jours, eut le plus heureux succès, et fut payée sequins. Mais un seigneur, qui apparemment n'était pas beau, s'apperçut qu'on le mystifiait sous le nom de Diable Boiteux ^ et fit défendre la pièce.
Haydn raconte souvent qu'il eut plus de peine pour trouver le moyen de peindre le mouvement des vagues dans une tempête de cet opéra , que, dans la suite, pour faire des fugues à double sujet. Curtz, qui avait de l'esprit et du goût, était difficile à contenter; mais il y avait bien une autre difficulté. Ni l'un ni l'autre des deux auteurs n'avait jamais vu ni mer ni tempête. Gomment peindre ce qu'on ne connaît pas? Si l'on trouvait cet art heureux, beaucoup de nos grands politiques parleraient mieux de la vertu. Curtz, tout agité, se démenait dans la chambre autour du compositeur assis au piano. « Figure-toi, « lui disait-il , une montagne qui s'élève , et (( puis une vallée qui s'enfonce, puis encore i( une montagne , et encore une vallée y les a montagnes et les vallées se courent rapi- (( dément après, et, à chaque instant, les « alpes et les abymes se succèdent. »
Cette belle description n'y faisait rien. L'arlequin avait beau ajouter les éclairs et le tonnerre. « Allons , peins-moi toutes ces « horreurs ) mais bien distinctement ces mon- « tagnes et ces vallées » ^ répétait-il sans cesse.
Haydn promenait rapidement ses doigts sur le clavier^ parcourait les semi-tons ^ prodiguait les septièmes y sautait des sons les plus bas aux plus aigus. Curtz n'était pas content. A la fin ^ le jenne homme ^ impatienté^ étend les mains aux deux bouts du clavecin ^ et ^ les rapprochant rapidement;, s'écrie : « que le « diable emporte la tempête! — La voilà! la (( voilà! » s'écrie l'arlequin, en lui sautant au cou et l'étouffant. Haydn ajoutait, qu'ayant passé, bien des années après, ledétroit de Calais, et y ayant eu mauvais temps , il avait ri toute la traversée, en songeant à la tempête du Diable Boiteux,
Mais comment, lui disais-je, avec des sons, peindre une tempête ? et bien distinctement encore! Comme ce grand homme est l'indulgence même, j'ajoutais, qu'en imitant les intonnations particulières de l'homme effrayé ou au désespoir, on peut, si l'on a du talent, donner au spectateur les sentimens que lui
5o LETTRES inspirerait la vue d'une tempête; mais, disais-je y la musique ne peut pas plus peindre distinctement une tempête que dire : monsieur Haydn demeure près de la barrière de Schœbrunn. « Vous pourriez bien avoir rai- « son y me répondait-il y songez néanmoins « que les paroles, et les décorations sur-tout, « guident l'imagination du spectateur. »
Haydn avait dix-neuf ans quand il fit cette tempête. Vous savez que le prodige de la musique, Mozart, écrivit son premier opéra à Milan à l'âge de treize iins, en concurrence avec Hasse , qui , après avoir entendu les répétitions, disait à tout le monde : « Cet en- « fant nous fera tous oublier. » Haydn n'eut pas le même succès ; son talent n'était pas pour le tbéâtre ; et quoiqu'il ait donné des opéra qu'aucun maître ne désavourait , cependant il est resté bien au dessous de la Clémence de Titus et de Dom Juan.
Un an après le Diable Boiteux , Haydn entra dans sa véritable carrière ; il se présenta dans la lice avec six trio. La singularité du style et l'attrait de cette manière nouvelle leur donnèrent sur-le-champ la plus grande vogue 5 mais les graves musiciens allemands
SUR HAYDN. 5i
attaquèrent vivement les innovations dan^^rereuses dont ils étaient remplis. Cette nation, qui a toujours eu un faible pour la science, composait encore la musique de chambre dans toute la rigueur du contrepoint^ï/^ ( i ) . L'Académie musicale établie à Vienne par
(i) Il faut savoir que rien n'est plus ridicule et plus pédanîesque que les règles du plus séduisant des arts. La musique attend son Lavoisier. Je supplie qu'on me permette de ne pas expliquer les mots baroques dont je suis quelquefois obligé de me servir; on a le Dictionnaire de musique de Rousseau. Après beaucoup de peine pour comprendre ce que c'est que le contre^ point j par exemple, on trouve que si Ton traitait la musique avec un peu d'ordre, vingt lignes suffiraient pour donner une idée de ce mot. Tous les corps de la nature , depuis la pierre qui pave les rues de Paris , jusqu'à l'eau de Cologne, sont en plus grand nombre certainement que les diverses circonstances que l'on peut remarquer dans deux ou trois sons chantés l'un après l'autre, ou ensemble ; cependant le moindre élève de l'Ecole polytechnique, après vingt leçons de Fourcroy, avait tous les corps de la nature classés dans sa téte : c'est que dans cette école, avant 1804? tout était éminemment r aisonnable; l'atmosphère de raison qu'on y respirait alors repoussait tout ce qui eût été obscur ou faux.
le grand contrepointiste qui siégeait sur le trône^je veux dire par l'empereur Charles VI^ se maintenait dans toute sa vigueur. Ce grave monarque^ qui; dit-on^ n'avait jamais ri, était un des amateurs les plus forts de son temps ; et les compositeurs en us qu'il avait auprès de lui étaient indignés de tout ce qui avait plutôt l'air de l'amabilité que du savoir. Les charmantes petites idées du jeune musicien, la chaleur de son style, les licences qu'il prenaft quelquefois y excitèrent contre lui tous les pacômes du monastère de l'harmonie. Ils lui reprochaient des erreurs de contrepoint, des modulations hérétiques, des mouvemens trop hardis. Heureusement tout ce bruit ne fait aucun mal au génie naissant : une seule chose pourrait lui nuire , le silence du mépris ; et le début d'Haydn fut accompagné de circonstances absolument opposées.
11 faut que vous sachiez, mon ami, qu'avant Haydn on n'avait pas d'idée d'un orchestre composé de dix-huit sortes d'instrumens. Il est l'inventeur du prestissimo , dont la seule idée faisait frémir les antiques croque-sol de Vienne. En musique, comme en toute autre chose, nous avons peu d'idées de ce qu'était
le monde il y a cent ans : Y allegro y par exemple j n'était qu'un andantino.
Dans la musique instrumentale^ Haydn a révolutionné les détails comme les masses : c'est lui qui a forcé les instrumens à vent à exécuter le pianissimo.
C'est à vingt ans qu'il donna son premier quatuor en befà à sextuple^ que tous les amateurs de musique apprirent sur-le-champ par cœur. Je n'ai pas su pourquoi Haydn quitta vers ce temps-là la maison de son ami Keller: ce qu'il y a de sûr, c'est que sa réputation, naissant sous les plus brillans auspices, n'avait point chassé la pauvreté. Il alla loger chez un M. Martinez, qui lui offrit la table et le logement , à condition qu'il donnerait des leçons de piano et de chant à ses deux filles. Ce fut alors qu'une même maison , située près de l'église de Saint-Michel , posséda, dans deux chambres situées l'une au-dessus de l'autre, aux troisième et quatrième étages, le premier poète du siècle et le premie symphoniste du monde.
Métastase logeait aussi chez M. Martinez : mais poète de l'empereur Charles VI, il vivait dans Vaieance, tandis qu^ le pauvre Haydn
passait les journées d'hiver au lit, faute de bois. La société du poète romain lui fut cependant d'un grand avantage. Une sensibilité douce et profonde avait donné à Métastase un goût sûr dans tous les arts : il aimait la musique avec passion, la savait très bien^ et cette ame, souverainement harmonique, goûta les talens du jeune Allemand. Métastase, en dînant tous les jours avec Haydn, lui donnait les règles générales des beauxarts, et, chemin faisant, lui apprenait l'italien.
Cette lutte contre la misère, première compagne de presque tous les artistes qui se sont fait un nom , dura pour Haydn six longues années. Qu'un grand seigneur fiche l'eût déterré alor?, et l'eût fait voyager deux ans en itahe, avec une pension de loo louis, rien n'eût peut-être manqué à son talent : mais moins heureux que Métastase, il neut pas son Gravina. Enfin il trouva à se caser, et quitta, en 1758, la maison Martinez, pour entrer au service du comte de Mortzin.
Ce comte donnait des soirées de musique, et avait un orchestre à lui. Le hasard amena le vieux prince Antoine Esterhazj^ amateur passionné^ à un de ces concerts, qui
commençait justement par une symphonie d'Haydn (c'était celle en la sol re ^ temps^). Le prince fut tellement charmé de ce morceau^ qu'il pria sur-le-champ le comte de Mortzin de lui céder Haydn ^ dont il voulait faire le directeur en second de son propre orchestre. Mortzin y consentit. Malheureusement l'auteur, qui était indisposé , ne se trouvait pas ce jour-là au concert^ et comme les volontés des princes, quand elles ne sont pas exécutées sur-le-champ, sont sujètes à bien des retards, plusieurs mois se passèrent sans qu'Haydn, qui desirait beaucoup passer au service du plus grand seigneur de l'Europe, entendît parler de rien.
Friedberg , compositeur attaché au prince Antoine, et qui goûtait les talens naissans de notre jeune homme, cherchait un moyen de le rappeler à S. A. Il eut l'idée de lui faire composer une symphonie qu'on exécuterait à Eisentaeclt^ résidence du prince, le jour anniversaire de sa naissance. Haydn la fit, et elle est digne de lui. Le jour de la cérémonie arrivé , le prince, entouré de sa cour et assis sur son trône , assistait au concert accoutumé. On commence la symphc«iic d'Haydn :
à peine ëtait-on au milieu du premier allegro^ que le prince interrompt ses musiciens, et demande de qui est une si belle chose? « D'Haydn^ » répond Friedberg; et il fait avancer le pauvre jeune homme tout tremblant. Le prince, en le voyant : « Quoi! dit-il, « la musique est de ce Maure (il faut avouer e( que le teint d'Haydn méritait un peu cette « injure)? Hé bien! Maure, dorénavant tu « seras à mon service. Gomment t'appelles-tu? « — Joseph Haydn. — Mais je me rappelle « ce nom; tu es déjà à mon service : pourw quoi ne t'ai-je pas encore vu?» Haydn, troublé par la majesté qui environnait le prince, ne répond pasf celui-ci ajoute : « Va, « et habille-toi en maître de chapelle, je ne t( veux plus te voir ainsi, tu es trop petit, tu M as une figure mesquine : prends un habit M neuf, une perruque à boucles, le collet et (( les talons rouges ; mais je veux qu'ils soient « hauts, afin que ta stature réponde à ton «savoir; tu entends, va, et tout te sera « donné. »
Haydn baisa la main du prince, et alla se remettre dans un coin de l'orchestre, un peu dolent, ajoutait'il, dl'otr© oLli^o de renoncera
ses cheveux et à son élégance de j eune homme. Le lendemain matin il parut au lever de S. A.^ emprisonné dans le costume grave qu'elle lui avait indiqué. Il avait le titre de second maître de musique;, mais ses nouveaux camarades l'appelèrent tout simplement le Maure.
Un an après ^ le prince Antoine étant mort^ son titre passa au prince Nicolas^ encore plus passionné^ s'il est possible^ pour l'art musical. Haydn fut obligé de composer un grand nombre de morceaux pour le Baryton , instrument très compliqué;, hors d'usage aujourd'hui, et dont la voix, entre le tenore et la basse, est fort agréable. C'était Tinstrument favori du prince, qui en jouait tous les jours, et tous les jours voulait avoir, sur son pupitre, une pièce nouvelle. La plus grande partie de ce qu'Haydn avait fait pour le Barjton , a péri dans un incendie ^ le reste n'est d'aucun usage. Il disait souvent que la nécessité de composer pour cet instrument singulier avait beaucoup ajouté à son instruction.
Avant de détailler les autres ouvrages d'Haydn, je vous dois quelques mots sur un événement qui troubla pendant long-temps la tranqi:iiUit^ dp sa vip II xi'oi*bîia point , dès
qu'il eut de quoi vivre, la promesse qu'il avait faite autrefois à son ami Relier le perruquier; il épousa Anne Relier fille. Il se trouva que c'était une Honesta, qui, outre sa vertu incommode, avait encore la manie des prêtres et des moines. La maison de notre pauvre compositeur en était toujours remplie. L'éclat d'une conversation bruyante l'empêchait de travailler ; et en outre , sous peine d'avoir des scènes avec sa femme, il fallait fournir, gratis, de messes et de motets, les couvents de chacun de ces bons Pères.
Des corvées imposées par des scènes continuelles , sont le contraire de ce qu'il faut aux ht>miTies qui ne travaillent qu'en écoutant leur ame. Le pauvre Haydn chercha des consolations auprès de mademoiselle Boselli, aimable cantatrice attachée au service de son prince. La paix du ménage n'en fut pas augmentée. Enfin il se sépara de sa femme, qu'il traita sous les rapports d'intérêt, avec uiie loyauté parfaite.
Vous voyez ici, mon ami, une jeunesse tranquille, point de grands écarts, de la raison par-tout, un homme qui marche constamment a aoïi Lut. AdieiK
Vallée de Saint-Hélène, 2 octobre 1808.