LETTRE VIII
Salzbourg, le 3o avril 1809.
Enfin ^ mon cher ami^ vous avez re<^u mes lettres : la guerre qui m'environne ici de toutes parts j me donnait quelque inquiétude sur leur sort. Mes promenades dans les bois sont troublées par le bruit des armes: dans ce moment j'entends bien distinctement le canon que l'on tire à une lieue et demie d'ici ^ sur la route de Munich • cependant^ après quelques réflexions assez tristes sur le sort qui m'a ôté ma compagnie de grenadiers^ et qui^ depuis vingt ans^ m'éloigne de ma patrie^ je m'asseois sur le tronc d'un, grand chêne couché par terre : je me trouve à l'ombre d'un beau tilleul ^ je ne vois autour de moi qu'une verdure charmante, et qui se dessine bien nettement sur un ciel d'un bleu foncé ^ je prends mon petit cahier^ mon crayon^ et je vais^ après un long silence ; vous parler de notre ami Haydn.
Savez-vous que je vais presque vous accuser de schisme? Vous semblez le préférer aux chantres divins de FAusonie. Ah! mon ami, les Pergolèse, les Gimarosa ont excellé dans la partie la plus touchante et en même temps la plus noble du bel art qui nous console. Vous me dites qu'un des motifs de votre préférence pour Haydn, c'est qu'on peut l'entendre à Londres et à Paris comme à Vienne, tandis que^ faute de voix, la France ne jouira jamais de V Olympiade du divin Pergolèse. Sous ce rapport, je partage votre opinion. L'organisation dure des Anglais et de nos chers compatriotes peut laisser naître chez eux de bons joueurs d'instrumens , mais leur défend à jamais de chanter. Ici , au contraire, €n traversant le faubourg de Léopoldstat, je viens d'entendre une voix très douce chanter agréablement la chanson
Nach dem todt jeh bin dein.
Quant à ce qui me regarde, j'aperçois fort bien la malice de votre critique au milieu de vos complimens. Vous me reprochez encore cette légèreté qui , grâce au ciel , faisait autre-
SUR HAYDN. 79 fois le texte habituel de vos leçons. Vous dites que je vous écris sur Haydn ^ et que je n'oublie qu'une chose, qui est d'aborder franchement la manière de ce grand maître, et de vous expliquer, en ma qualité d'habitant de l'Allemagne, et en votre qualité d'ignorant, comment il plaît, et pourquoi il plaît? D'abord vous n'êtes point un ignorant^ vous aimez passionnément la musique, etl'amour suffit dans les beaux-arts. Vous dites qu'à peine déchiffrez-vous un air : n'avezvous pas honte de cette mauvaise objection? Prenez-vous pour un artiste l'ouvrier croquesol, qui, depuis vingt ans donne des leçons de piano comme son égal en génie fait des habits chez le tailleur voisin? Faites-vous un art d'un simple métier oixVon réussit, comme dans les autres , avec un peu d'adresse et beaucoup de patience?
Rendez-vous plus de justice. Si votre amour pour la musique continue , un voyage d'un an en Italie vous rendra plus savant que vos sa vans de Paris.
Une chose que je n'aurais pas crue, c'est qu'en étudiant les beaux-arts, on puisse apprendre à les sentir. Un de mes amisn'admi-
8ô LETTRES rait, dans tout le Musée de Paris, que Fexpression de la Sainte-Cécile de Raphaël , et un peu le tableau de la Transfiguration; tout le reste ne lui disait rien, et il aimait mieux les peintures d'éventails qu'on expose tous les deux ans, que les chefs-d'œuvre enfumés des anciennes écoles; en un mot, la peinture était une source de jouissances presque fermée pour lui. Il est arrivé que, par complaisance, il a lu une histoire de la peinture pour en corriger le style : il est allé par hasard au Musée, et les tableaux lui ont rappelé ce qu'il venait de lire sur leur compte. Il s'est mis, sans s'en apercevoir, à ratifier ou à casser ks jugemens qu'il avait vus dans le manuscrit; il a bientôt distingué le style des écoles différentes. Peu à peu , et sans dessein formé, il est allé trois ou quatre fois la semaine au Musée, qui est aujourd'hui un des lieux du monde où il se plaît le plus. Il trouve mille sujets de réflexion dans tel tableau qui ne lui disait rien, et la beauté du Guide, qui ne le frappait pas jadis, le ravit aujourd'hui.
Je suis convaincu qu'il en est de même de la musique, et qu'en commençant par apprendre par cœur cinq ou six airs du Mariage
SUR HAYDN. 8i
secret^ Ton finit par sentir la beauté de tous les autres : seulement il faut avoir la précaution de se priver de toute autre musique que celle de Ciiiiarosa ^ pendant un ou deux mois. Mon ami avait soin de ne voir chaque semaine au Musée que les tableaux d'un même maître ou d'une même école.
Mais, mon cher, que la tâche que vous m'imposez pour les symphonies d'Haydn est difficde, non pas faute d'idées bonnes ou mauvaises, j'en ai : la difficulté est de les faire parvenir à quatre cents lieues, et de les peindre avec des paroles.
Puisque vous le voulez, mon ami, garantissez-vous de l'ennui comme vous pourrez ; moi, je vais vous transcrire ce qu'on pense ici du style de Haydn.
Dans les premiers temps de notre connaissance, je l'interrogeais souvent à ce sujet: il est bien naturel de demander à quelqu'un qui fait des miracles , Gomment vous y prenez-vous? mais je voyais que mon homme évitait toujours d'entrer en matière. Je pensai qu'il fallait le tourner, et je me mis à prononcer, avec une effronterie de journaliste, et une force de poumons intarissable ^ des
82 LETTRES jugemens ténébreux sur Haendel, Mozart ^ et autres grands maîtres^ auxquels j'en demande pardon. Haydn ^ qui était très bon et très doux^ me laissait dire et souriait^ mais quelquefois aussi ^ après m' avoir fait boire de son vin de Tokay, il me corrigeait par cinq ou six phrases pleines de sens et de chaleur, partant de Famé et montrant sa théorie : je me hâtais de les noter en sortant de chez lui» C'est ainsi qu'en faisant à peu près le métier d'un agent de M. de Sartine, je suis parvenu à connaître les opinions du maître.
Qui le croirait? ce grand homme, dont nos pauvres diables de musiciens savans et sans génie veulent se faire un bouclier , répétait sans ce^se : a Ayez un beau chant, et votre « composition, quelle qu'elle soit, sera belle, « et plaira certainement. »
« C'est Famé de la musique, continuait-il, « c'est la vie, Fesprit, Fessence d'une com- « position : sans elle Tartini peut trouver les « accords les plus rares et les plus savans , {( mais vous n'entendez qu'un bruit bien trace vaillé, lequel, s'il ne déplaît pas à Foreille, w laisse du moins la tête vide et le cœur froid.»
SUR HAYDN. 83 Un jour que je combattais, avec plus de déraison qu'à Fordinaire, ces oracles de l'art, le bon Haydn alla me chercher un petit journal barbouillé qu'il avait fait pendant son séjour à Londres. Il m'y fit voir qu'étant allé un jour à Saint-Paul, il y entendit chanter à l'unisson une hymne par quatre mille enfans : « Ce chant simple et naturel, ajouta-t-il, me « donna le plus grand plaisir que la musique « exécutée m'ait jamais procuré. »
Or, ce chant qui produisit un tel effet sur l'homme du monde qui avait entendu la plus belle musique instrumentale, n'est autre chose que
Chercherai -je, pour que vous ne m'accusiez pas de sauter les difficuhés, à vous définir le chant? Ecoutez madame Barilli, chantant, dans les Nemici generosi^ que je vois annoncés dans le Journal des Débats,
Piaceri del anima Contenti soavi.
Ecoutez-la dire^ dans le Mariage secret^ en se moquant de sa sœur^ toute fi ère d'épouser un comte ^
Signera Gontessina.
Ecoutez Paolino - Grivelîi chanter à ce comte, qui devient amoureux de sa maîtresse ,
Deh ! Signore !
Voilà ce que c'est que le cliant. Voulezvous, par une méthode aussi facile , connaître ce qui n'est pas du chant? Allez à Feydeau ; prenez garde qu'on ne joue ni du Grétry, ni du Della-Maria, ni la Mélomanie : écoutez la première ariette venue, et vous saurez mieux que par mille définitions ce que c'est que de la musique sans mélodie.
Il y a peut-être plus d'amour pour la musique dans vingt de ces gueux insoucians de Naples, appelés Lazaroni , qui chantent le soir le long de la rive de Chiaja, que dans
SUR HAYDN. ^5 tout le public élégant qui se réunit le dimanche au Conservatoire de la rue Bergère. Pourquoi s'en fâcher ? Depuis quand est-bn si orgueilleux des qualités purement physi-^ ques? La Normandie n'a point de bois d'orangers^ et cependant c'est un beau et bon pays : heureux qui a des terres en Normandie^ et qui a îa permission de les habiter! Mais revenons au chant.
Comment définir^ d'une manière raisonnable^ quelque chose qu'aucune règle ne peut apprendre à produire? J'ai sous les yeux cinq ou six définitions que j'ai notées dans mon carnet : en vérité^ si quelque chose était capable de me faire perdre l'idée bien nette que j'ai de ce que c'est que le cliant^ ce serait la lecture de ces définitions. Ce sont des mots assez bien arrangés, mais qui, au fond^ ne présentent qu'un sens vague. Par exemple : Qu'est-ce que la douleur? Nous avons tous, hélas î assez d'expérience pour sentir la réponse à cette question ^ et cependant^ quoi que nous puissions dire, nous aurons obscurci le sujet. Je croirai donc, monsieur^ être à l'abri de vos reproches , en me dispensant de vous définir le chant: c'est, par exemple^ ce
qu'un amateur sensible et peu instruit a retenu en sortant d'un opéra. Qu'est-ce qui a entendu le Figaro de Mozart , et qui ne chante pas en sortant , souvent avec la voix la plus fausse du monde^
Non più andrai farfalone amoroso Délie donne turLando il liposo etc.
Les maîtres vous disent : trouvez des chants qui soient à-la-fois clairs, faciles, significatifs y ëlégans, et qui , sans être recherchés, ne tombent pas dans le trivial. Vous éviterez ce dernier défaut et la triste monotonie , en introduisant des dissonances : elles produisent d'abord un sentiment un peu désagréable; l'oreille a soif de les voir résolues, et éprouve une jouissance bien distincte quand enfin le compositeur les résout.
Les dissonances réveillent l'attention^ ce sont des stimulans administrés à un léthargique : ce moment d'inquiétude qu'elles procluisent en nous se transforme en plaisir très vif, lorsque nous arrivons enfin à l'accord que notre oreille ne cessait de prévoir et de désirer* Nous devons des louanges à Monte-
SUR HAYDN, 87 çerde, qui découvrit cette mine de beautés, et à Scarlati, qui l'exploita.
Mozart, ce génie de la douce mélancolie, cet homme plein de tant d'idées et d'un goût si grandiose, cet auteur de l'air
Non so più cosa son ' Cosafaccio,
a quelquefois un peu abusé des modulations* Il lui est arrivé de gâter ces beaux chants dont les premières mesures sont exactement les soupirs d'une ame tendre. En les tourmentant un peu vers la fin, souvent il les rend obscurs pour l'oreille , quoique dans la partition ils soient clairspour le lecteur ; quelquefois, dans ses accompagnemens, il met des chants trop différens de celui de l'acteur en scène : mais que ne pardonnerait-on pas en faveur du chant de l'orchestre, vers le milieu de l'air
Vedrô mentrio sospiro Felice un serve miol
Figaro.
chant divin, et que tout homme qui souffre
d'amour se rappelle involontairement (i).
Les dissonances sont^ en musique ç, comme le clair-oljscur en peinture : il ne faut pas en abuser. Voyez la Transfiguration et la Communion de Saint- Jérôme, placées vis-à-vis Tune de l'autre à votre Musée de Paris : il manque un peu de clair-obscur à la Transfiguration- le Dominiquinç, au contraire, en a fait le meilleur usage : c'est là qu'il faut s'arrêter, ou vous tombez dans la secte des Te* nebrosi, qui, au seizième siècle, firent périr
(i) Je ne me fais pas un scrupule de prendre mes exemples dans la musique que j'ai entendue à Paris depuis ma rentrée en France, et postérieurement à la date de ces Lettres. Il n'est pas permis à tout le monde d'imiter un grand écrivain, qui, cherchant à donner à son ami une idée exacte du pays désert qu'il faut traverser pour arriver à I^ome , lui dit :
« Vous avez lu, mon cher ami, tout ce qu'on a écrit « sur ce pays, mais je ne sais si les voyageurs vous en
« ont donné une idée bien juste Figurez-vous
« quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone^ (c dont parle l'Ecriture. » Génie du Chr. , t. 3 , p. 867,
Citer à Paris la plupart des chefs-d'œuvre de Pergolèse, de Galupi, de Sachini, etc., ce serait un peu parler des plaines de Babylonç.
SUR HAYDN. 89 ia peinture en Italie. Les gens du métier vous diront que Mozart abuse sur-tout des intervalles de diminuée et de superflue.
Quelques années après qu'Haydn se fut établi à Eisenstadt , et aussitôt qu'il se fut formé un style il songea à nourrir son imagination en recueillant soigneusement ces cbants antiques et originaux qui courent dans le peuple de chaque nation.
L'Uckraine^ la Hongrie^ l'Ecosse^ l'Allemagne, la Sirile , l'Espagne, la Russie, furent mises par lui à contribution.
On peut se former une idée de l'originalité de ces mélodies, par le chant tirolien que les officiers , qui ont fait la campagne d'Autriche en 1809, ont rapporté en France.
When icli war in mein
Tous les ans, un peu avant Noël, on voit arriver, de Galabre à Naples , des musiciens ambulans qui , armés d'une guitare et d'un violon, dont ils jouent, non pas en l'appuyant sur l'épaule, mais comme nous de la basse, accompagnent des chants sauvages, et aus- 31 différens de ia musique de tout le reste
go LETTRES de l'Europe qu'il soit possible de Fimagîner. Ces chants si barroques ont cependant leur agrément , et n'offensent point l'oreille.
On peut en juger, en quelque façon, à Paris , par la romance que Grivelli chante d'une manière si délicieuse, dans la Nina de Paësiello. Ce maître s'est occupé à rassembler d'anciens airs qu'on croit grecs d'origine, et qui sont encore chantés aujourd'hui par les paysans demi-sauvages de l'extrémité de l'Italie ; et c'est d'un de ces airs arrangés qu'il a fait cette romance si simple et si belle.
Quoi de plus différens que le Bollero espagnol et l'air Charmante GahrieUe de Henri IV ? Ajoutez-y un air écossais et une romance persanne tels qu'on les chante à Constantin ople, et vous verrez jusqu'oii la variété peut aller en musique. Haydn se nourrissait de tout cela, et savait par cœur tous ces chants singuliers.
Comme Léonard de Vinci dessinait, sur un petit livret qu'il portait toujours sur lui, les physionomies singulières qu'il rencontrait, Haydn notait soigneusement tous les
SUR HAYDN. 91 passagfes et toutes les idées qui lui passaient par la tête.
Quand il était heureux et gai ^ il courait à sa petite table ^ et écrivait des motifs de menuets et de chansons : se sentait-il tendre et porté à la tristesse^ il notait des thèmes Mandante ou ôi* adagio. Lorsqu'ensuite , en composant , il avait besoin d'un passage de tel caractère , il recourait à son magasin.
Cependant d'ordinaire Haydn n'entreprenait une symphonie qu'autant qu'il se sentait bien disposé. On a dit que les belles pensées viennent du cœur ; cela est d'autant plus vrai que le genre dans lequel on travaille s'éloigne davantage de l'exactitude des sciences mathématiques. Tartini, avant de se mettre à composer^ lisait un de ces sonnets si doux de Pétrarque. Le bilieux Alfiéri, qui , pour peindre les tyrans , leur a dérobé la farouche amertume qui les dévore, aimait à entendre de la musique avant de se mettre au travail. Haydn, ainsi que Buffon, avait besoin de se faire coëffer avec le même soin que s'il eût dû sortir, et de s'habiller avec une sorte de magnificence. Frédéric H lui avait envoyé un anneau de diamans : Haydn avoua
plusieurs fois que si^ en se mettant à son piano ; il oubliait de prendre cette bague ^ il ne lui venait pas une idée. Le papier sur le- . quel il composait devait être le plus fin possible et le plus blanc. Il écrivait ensuite avec tant de propreté et d'attention^ que le meilleur copiste ne l'aurait pas surpassé pour la netteté et l'égalité des caractères. Il est vrai que ses notes avaient la tête si petite et la queue si fme^ qu'il les appelait^ avec assez de justice^ ses pieds de mouches.
Après toutes ces précautions mécaniques, Haydn commençait son travail par écrire son idée principale ; son thème ^ et par choisir les tons dans lesquels il voulait le faire passer. Son ame sensible lui avait donné une connaissance profonde du plus ou moins d'effet que produit un ton en succédant à un autre (i). Haydn imaginait ensuite une es-
(i) Exemple trivial : Touchez le piano en cesolfant mineur, faites la cadence; sautez ensuite -aw gesolrent ^ vous trouverez que ce saut ne déplaît pas : mais si, au lieu de sauter au gesolrent, vous passez du cesolfant mineur à \elafa , vous verrez combien cette succession de sons est plus sonore, plus majestueuse et plus agréa^
pèce de petit roman qui pût lui fournir des sentimens et des couleurs musicales.
Quelquefois il se fî^jurait qu'un de ses amis y père d'une nombreuse famille^ et mal partagé des biens de la fortune s'embarquait pour l'Amérique^ espérant y changer s on sort.
Les principaux événemens du voyage formaient la symphonie. Elle commençait par le départ. Un vent favorable agitait doucement les flots le navire sortait heureusement du port^ pendant que y sur le rivage^ la famille du voyageur le suivait des yeux en pleurant, et que ses amis lui faisaient des signaux d'adieu. Le vaisseau naviguait heureusement^ et on abordait enfin à des terres inconnues. Une musique sauvage, des danses, des cris barb ares s'entendaient vers le milieu de la symphonie. Le navigateur fortuné faisait d'heureux échanges avec les naturels du pays , chargeait son vaisseau de riches marchandises , et, enfin, se remettait en route pour l'Europe , poussé par un vent propice. Yoilà le
ble que la première. On trouverait facilement mille exemples plus compliqués : Mozart et Haydn en sont remplis.
94 LETTRES premier motif de la symphonie qui revient.* Mais bientôt la mer commence à s'agiter, le ciel s'obscurcit^ et une tempête horrible vient mêler tous les tons et presser la mesure. Tout est en désordre sur le vaisseau. Les cris des matelots, le mugissement des vagues, les sifflemens des vents portent la mélodie du genre chromatique au pathétique* Les accords de superflue et de diminuée, les modulations se succédant par semi-tons, peignent l'effroi des navigateurs.
Mais peu à peu la mer se calme, des vents favorables reviennent enfler les voiles. On arrive au port. L'heureux père de famille jette l'ancre au milieu des bénédictions de ses amis et des cris de joie de ses enfans et de leur mère qu'il embrasse enfin en mettant pied à terre. Tout, sur la fin de la symphonie, était alégresse et bonheur.
Je ne puis me rappeler à laquelle des symphonies d'Haydn ce petit roman a servi de fil. Je sais qu'il me l'indiqua ainsi qu'au musicien Pichly mais je l'ai entièrement oubliée.
Pour une autre symphonie, le bon Hayda s'était figuré une espèce de dialogue entre
Jésus et le pécheur obstiné^ il suivait ensuite la parabole de l'Enfant prodigue.
C'est de ces petits romans que proviennent les noms par lesquels notre compositeur désignait quelquefois ses symphonies. Sans cette indication^ il est impossible de comprendre les noms de la Belle Gircassienne , de Roxelane, du Solitaire , du Maitre-d'école amoureux^ çlelaPersanne^ duToltron^ de là Reine, de Laudon , titres qui indiquent tous le petit roman qui guidait l'ame du compositeur. Je voudrais que les symphonies d'Haydn eussent ^ardé des noms au lieu d'avoir des numéros. Un numéro ne dit rien ^ un titre ^ tel que le Naufrage j la Noce^ etc. guide un peu l'imagination de l'auditeur, qu'on ne saurait trop tôt chercher à ébranler.
On dit que jamais homme ne connut les divers effets des couleurs / leurs rapports ^ les contrastes qu'elles peuvent former, etc. , comme le Titien. Haydn, aussi, avait une connaissance incroyable de chacun des instrumens qui composaient son orchestre. Dès que son imagination lui fournissait un passage^ un accord, un simple trait, il voyait sur-le-champ par quel instrument il devait
96 LETTRES le faire exécuter pour qu'il produisit Feffcf: le plus sonore et le plus agréable. Avait- il quelque doute en composant une symphonie ? la place qu'il occupait à Einstadt lui donnait un moyen facile de les éclaircir. Il sonnait de la manière convenue pour annoncer une répétition ; les musiciens se rendaient au foyer. Il leur faisait exécuter de deux ou trois manières différentes le passage qu'il avait dans la tête^ choisissait les congédiait^ et rentrait pour continuer son travail.
Rappelez-vous^ mon cher Louis, la scène d'Oreste dans l'iphigénie en Tauride de Gluck. L'effet étonnant des passages exécutés par les violes agitées eut disparu , si on eût donné ces passages à un autre instrument.
On trouve souvent chez Haydn de singulières modulations j mais il sentait que l'extravagant éloigne de l'ame de l'auditeur la sensation du beau, et il ne hasarde jamais un changement un peu singulier, sans l'avoir préparé imperceptiblement par les accords précédens. Ainsi, au moment oii ce changement arrive , vous ne lui trouvez ni crudité^ ni invraisemblance. Il disait avoir trouvé l'idée de plusieurs de ces transitions dans les
ouvrages de Bach l'ancien. Vous savez que Bach lui-même les avait rapportées de Rome, f. En général , Haydn parlait volontiers des obligations qu'il avait à Emmanuel Back^ qui^ avant la naissance de Mozart , passait pour le premier pianiste du mondé ; mais il assurait aussi ne rien devoir au Milanais Sammartini, qui, ajoutait-il 5 n'était qu'un brouillon.
Je me rapelle fort bien cependant que, me trouvant à Milan, il y a une trentaine d'années , à une soirée de musique qu'on donnait au célèbre Mislivicek , on vint à jouer quelques vieilles symphonies de Sammartini , et le musicien bohème s'écria toutà- coup : « J'ai trouvé le père du style de Haydn ».
C'était trop dire, sans doute 5 mais ces deux artistes avaient reçu de la nature une ame à peu près semblable , et il est prouvé que Haydn eut de grandes facilités pour étudier les ouvrages du Milanais. Quant à la ressemblance , remarquez dans le premier quatuor d'Haydn en hefa, au commencement de la seconde partie du premier temps, le mouvement du deuxième violon et de la viole, c'est le genre de Sammartini tout pur.
Ce Sammartini ^ homme tout de feu et ex* trêmement original^ était aussi ^ quoique de loin, au service du prince Nicolas Esterhazy. lin banquier de Milan, nommé Gastelli, était chargé par le prince de compter à Sammartini 8 sequins (96 francs ) pour chaque pièce de musique qu'il lui remettrait : le compositeur devait en fournir au moins deux par mois^ et il lui était libre d'en remettre au banquier autant qu'il le voudrait; mais sur la fin de ses jours, la vieillesse le rendant paresseux, je me souviens fort bien d'avoir entendu le banquier se plaindre à lui des reproches qu'il recevait de Vienne au sujet de la rareté de ses envois. Sammartini répondait en grondant : « Je ferai, je ferai; mais le clavecin « me tue. »
Malgré sa paresse, la seule bibliothèque de la maison Palfy compte plus de mille morceaux de ce compositeur. Haydn eut donc toutes sortes de facilités pour le connaître et l'étudier, si jamais il eut ce dessein.
Haydn, en observant les sons, avait trouvé de bonne heure, pour me servir de ses propres termes, a Ce qui fait bien, ce qui fait « mieux, ce qui fait mal. »
Voilà, mon ami, un exemple de cette manière simple de répondre qui embarrasse beaucoup. On lui demande la raison d'un accord^ d'un passage assigné plutôt à un instrument qu'à un autre ^ il ne répond guère autre chose que, « Je l'ai fait parceque cela « va bien. »
Cet homme rare, repoussé dans sa jeunesse par l'avarice des maîtres, avait pris sa science dans son cœur : il avait soumis son ame à l'effet de la musique ; il avait remarqué ce qui se passait en lui, et cherchait à i*eproduire ce qu'il avait éprouvé. Un artiste médiocre cite tout simplement la règle ou l'exemple auquel il s'est conformé; il tient cela bien clairement dans sa petite tête.
Haydn s'était fait une règle singulière dont je ne puis rien vous apprendre, sinon qu'il n'a jamais voulu dire en quoi elle consistait. Vous connaissez trop les arts pour que j'aie besoin de vous rappeler au long que les anciens sculpteurs grecs avaient certaines règles de beauté invariables, nommées canons {i^*
(i) K Winkelmann^ Yisconti, ou plutôt Viscontî et Winkelmann.
loo LETTRES
Ces règles sont perdues, et leur existence recouverte d'une profonde obscurité. Il paraît que Haydn avait trouvé en musique quelque chose de semblable. Le compositeur W eigl^ le priant un jour de lui donner ces règles, n'en put obtenir que cette réponse : « Essayez « et trouvez. »
On vous dira que le charmant Sarti composait quelquefois ainsi par des bases numériques; il se vantait même de montrer cette science en peu de leçons : mais tout l'arcane de sa méthode consistait à accrocher de l'argent aux riches amateurs, assez bons pour espérer pouvoir parler une langue sans la savoir. Comment se servir à l'aveugle du langage des sons, sans avoir étudié le sens de chacun d'eux?
Quant à Haydn, dont le cœur était le temple de la loyauté, tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait un secret, et qu'il ne Fa jamais voulu dire. Il n'a donné autre chose au public, dans ce genre, qu'un jeu philarmonique, pour lequel on se procure, au hasard, des nombres, en jetant des dés : les passages auxquels ces nombres correspondent ^ étant réunis, même par quelqu'un
SUR HAYDN. lor qui ne se doute pas du contrepoint, forment des menuets réguliers.
Haydn avait un autre principe bien original. Quand son objet n'était pas d'exprimer une affection quelconque, ou de pein — dre telle image, tous les motifs lui étaient bons : w Tout l'art consiste, disait-il, dans la « manière de traiter un thème et de le con- « duire. » Souvent un de ses amis entrant chez lui comme il allait commencer une pièce : « Donnez-moi un motif, » disait-il en riant. Donner un motif 2i Haydn! qui l'aurait osé? — « Allons l bon! courage! donnez-moi « un motif pris au hasard, quel qu'il soit ; » et il fallait obéir.
Plusieurs de ses étonnans quatuor rappellent ce tour de force : ils commencent par l'idée la plus insignifiante, mais peu à peu cette idée prend une pkpionomie, se renforce, croît, s'étend, et le nain devient géant à nos yeux étonnés.
Salzîîourg, le 4 mai 1809^.
Mon amî^
En î74i; Jomelli, nn des génies de la musique, fut appelé à Bologne pour y composer un opéra. Le lendemain de son arrivée, iî alla voir le célèbre Père Martini sans se faire connaître, et le pria de l'admettre au nombre de ses élèves. Le Père Martini lui donne un sujet de fugue; et voyant qu'il îe remplissait d'une manière supérieure : c< Qui êtes-vous ? « lui dit-il; vous moquez-vous de moi? c'est i< moi qui veux apprendre de vous. » — « Je « suis Jomelli, je suis le maître qui doit « écrire l'opéra qu'on jouera ici l'automne « prochain, et je viens vous prier de m'ap- « prendre le grand art de n'être jamais em- M barrassé par me^ idées. »
Nous autres^ qui ne faisons que jouir de
SUR HAYDN. io3
la musique, nous ne nous doutons pas de la difficulté qu'on trouve à arranger de beaux chants de manière qu'ils plaisent à l'auditeur, sans choquer certaines règles , dont à la vérité un bon quart au moins sont de pure convention. Tous les jours il nous arrive, en écrivant^ d'avoir des idées qui paraissent bonnes, et de trouver une difficulté extrême à les tourner d'une manière agréable, et à les écrire. Cet art difficile, que Jomelli priait le Père Martini de lui enseigner, Haydn l'avait trouvé tout seul. Dans sa jeunesse, il jetait souvent sur le papier un certain nombre de notes au hasard, en marquait les mesures, et s'obligeait à faire quelque chose de ces notes , en les prenant pour fondamentales. On rapporte le même exercice de Sarti. A Naples, Pabbé Speranza obligeait ses élèves à prendre une aria de Métastase, et à faire de suite, sur les mêmes paroles, trente airs différens. : c'est par ces moyens qu'il forma le célèbre Zingarelli, qui jouit encore de sa gloire à Piome, et qui a pu écrire ses meilleurs ouvrages en huit jours, et quelquefois en moins de temps. Moi, indigne, je suis témoin qu'en quarante heures, distribuées en dix jours de travail,
il a produit son inimitable Roméo et Juliette* A Milan, il avait écrit son opéra d'Alcinda^ le premier de ses ouvrages célèbres , en sept jours. Il est supérieur à toutes les difficultés matérielles de son art.
Une qualité remarquable chez Haydn ^ la première parmi celles qui ne sont pas données par la nature ^ c'est l'art d'avoir un style. Une composition musicale est un discours qui se fait avec des sons au lieu d^employef la parole. Dans ses discours, Haydn a , au suprême degré, non seulement l'art d'augmenter l'effet de l'idée principale par les idées accessoii^s, mais encore de rendre les unes et les autres de la manière qui convient le mieux à la physionomie du sujet : c'est un peu ce qu'en littérature on nomme convenances de style. Ainsi le style soutenu de Buffon n'admet pas ces tournures vives, originales et un peu familières qui font tant de plaisir dans Montesquieu.
Le motif d'une symphonie est la proposition que Fauteur entreprend de prouver^ ou pour mieux dire de faire sentir. De même que l'orateur, après avoir proposé son sujet, le développe, présente ses preuves, répète ce
SUR HAYDN. loS
qu'il veut démontrer^ apporte de nouvelles preuves , et enfin conclut : de même Haydn cherche à faire sentir le motif de sa symphonie.
Il faut rappeler ce motif pour qu'on ne l'oublie pas : les compositeurs vulgaires se contentent^ en le répétant servilement, de le faire passer d'un ton à un autre j Haydn , au contraire, toutes les fois qu'il le reprend, lui donne un air de nouveauté, tantôt lui fait revêtir une certaine âpreté, tantôt l'embellit d'une manière délicate, et toujours donne à l'auditeur surpris le plaisir de le reconnaître sous un déguisement agréable. Vous que les symphonies d'Haydn ont frappé, je suis sûr que si vous avez suivi ce pathos^ vous avez actuellement présens à la pensée ses admirables andante.
Au milieu de ce torrent d'idées, Haydn sait ne jamais sortir de ce qui semble naturel ; il n'est jamais baroque : tout est chez lui à la place la plus convenable.
Les symphonies d'Haydn, comme les harangues de Gicéron, forment un vaste arsenal où se trouvent rassemblées toutes les ressources de l'art. Je pourrais, avec un piano, vous
îo6 LETTRES
faire distinguer bien ou mal douze ou quinze figures musicales ^ aussi différentes entre elles que l'antithèse et la métonymie (i) de la rhétorique* mais je ne vous ferai remarquer que les suspensions.
Je parle de ces silences imprévus de tout l'orchestre^ quand Haydn ^ parvenu dans la cadence du période musical, à la dernière note qui résout et ferme la phrase, s'arrête tout-à-coup au moment où les instrumens semblaient le plus animés, et les fait taire tous.
Aussitôt qu'ils recommenceront, le premier son que vous entendrez , pensez-vous , sera cette dernière note, celle qui conclut la phrase, et que vous avez pour ainsi dire déjà entendue en esprit. Pas du tout. Haydn s'échappe alors, pour l'ordinaire, à la quinte^ par un petit passage plein de grâce qu'il avait déjà indiqué auparavant. Après vous avoir détourné un instant par ce trait léger, il revient au ton principal, et vous donne alors, tout entière, et à votre pleine satifaction.
(i) Grands mots que Pradon prend pour termes de chimie.