BOILEAU
SUR HAYDN. 107 cette cadence qu'il n'avait d'abord semblé vous refuser que pour vous la rendre ensuite plus agréable.
Il profite très bien d'un des grands avantages que la musique instrumentale ait sur la musique chantée. Les instrumens peuvent peindre les mouvemens les plus rapides et les plus énergiques ^ tandis que le chant ne peut atteindre à l'expression des passions dès que celles-ci exigent un mouvement un peu rapide dans les paroles. Il faut du temps au compositeur^ comme de la place sur sa toile au peintre. Ce sont là les infirmités de ces beaux arts. Voyez le duo
Sortite sortite,
entre Suzanne et Chérubin ^ au moment oii il va sauter par la fenêtre; on jouit de l'accompagnement; mais^ pour les paroles, elles marchent trop vite pour faire plaisir : dans le duo
Svenami
du troisième acte des Horaces, n'est -il pas d'une invraisemblance choquante que Camille, furieuse, se disputant avec le farou-
to8 LETTRES
che Horace, parle aussi lentement? Je trouve le duo très bien ; mais ces paroles si lentes , dans une situation si vive , tuent le plaisir. Je me chargerais même de faire des paroles italiennes dans lesquelles Camille et Horace seraient deux amans déplorant ensemble le chagrin de ne pas se voir de quelques jours j je les adapterais à l'air du duo Svenami, et je prétends que la musique peindrait aussi bien la douleur modérée de mes amans, que le patriotisme furieux et le désespoir de madame Grassini et de Grivelli. Si Gimarosa n'a pas réussi à exprimer ces paroles, qui se vantera de le faire ? Pour moi , il me semble que nous sommes arrivés là , à une des bornes de l'art musical.
Un habitué de l'Opéra disait à un de mes amis : « Le grand homme ! que ce Gluck ! « ses chants ne sont pas très agréables , il est « vrai^ mais, quelle expression! Voyez Or- « phée chantant :
J'ai perdu mon Euridice , Rien n'égale mon malheur.
Mon ami, qui a une belle voix, lui répondit, en chantant sur le même air :
J*ai trouvé mon Euridice , Rien n'égale mon bonheur.
Je vous engage à faire cette petite expérience, la partition sous les yeux.
Si vous voulez de la douleur^ rappelez-vous
Ha! rimembranza amarai
du commencement de don Juan. Remarquez que le mouvement est nécessairement lent, et que , peut-être, Mozart lui-même n'eût pu réussir à peindre un désespoir impétueux. Le désespoir de l'amant bourru, par exem^ pie, quand il reçoit la lettre terrible qui consiste en ces mots : Eh bien! non. Cette situation est très bien exprimée dans l'air de Cimarosa
Senti indegnaî io ti volea spozar E ti trovo inamorata.
Ici encore , le pauvre amant malheureux est sur le point de pleurer, sa raison s'égare, mais il n'est pas furieux. La musique ne peut pas plus représenter la fureur, qu'un
peintre nous montrer deux instans différens
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de la même action. Le vrai mouvement de la musique vocale est celui des nocturnes. Rappelez-vous le nocturne de Ser Marc Antonio. C'est ce que savaient bien les Hasse, les Vinci ^ les Faustina et les Mingoti, et c'est ce qu'on ignore aujourd'hui.
Encore moins la musique peut-elle peindre tous les objets de la nature ^ les instrumens ont la rapidité du mouvement j mais aussi, n'ayant point de paroles^ ils ne peuvent rien préciser. Sur cinquante personnes sensibles qui écoutent avec plaisir la même symphonie, il y a à parier que pas deux d'entre elles ne sont émues par la même image.
J'ai souvent pensé que l'effet des symphonies d'Haydn et de Mozart s'augmenterait beaucoup si on les jouait dans l'orchestre d'un théâtre , et que , pendant leur durée , des décorations excellentes et analogues à la pensée principale des différens morceaux, se succédaient sur le théâtre. Une belle décoration y représentant une mer calme et un ciel immense et pur, augmenterait, ce me semble , l'effet de tel andante de Haydn qui peint une heureuse tranquillité.
SUR HAYDN. îii En Allemagne , on est dans l'usage de figurer des tableaux connus. Toute une société , par exemple, prend des costumes hollandais, se divise en groupes, et figure, dans la plus parfaite immobilité et avec une rare perfection , un tableau de Téniers ou de Van Ostade.
De tels tableaux sur le théâtre seraient un excellent commentaire aux symphonies d'Haydn, et les fixeraient à jamais dans la mémoire. Je ne puis oublier la symphonie du Chaos qui commence la Création, depuis que j'ai vu, dans le ballet de Prométhée, les charmantes danseuses de Vigano, peindre, en suivant les mouvemens de la symphonie^ l'étonnement des filles de la terre, sensibles pour la première fois aux charmes des beaux arts. On a beau faire ^ la musique, qui est le plus vague des beaux arts, n'est point descriptive à elle seule.
Quand elle atteint une des conditions qu'il faut remplir pour décrire la rapidité du mouvement, par exemple, elle perd la parole et les intonations si touchantes de la voix humaine : a-t-elle la voix, elle perd la rapidité nécessaire.
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Comment peindre une prairie émalUée de fleurs par des traits différens de ceux qui exprimeraient le bonheur d'un vent propice qui vient enfler les voiles de Paris enlevant la belle Hélène?
Paësiello et Sarti , partagent avec Haydn le grand mérite de savoir bien distribuer les divers parties d'un ouvrage : c'est au moyen de cette sage économie intérieure, que Paësiello compose, non pas un air, mais un opéra tout entier, avec deux ou trois passages délicieux. Il les déguise, les rappelle à la mémoire, les réunit, leur donne un air plus imposant, peu à peu il les fait pénétrer dans l'ame de ses auditeurs , leur fait sentir la douceur des moindres notes, et produit enfin cette musique si pleine de grâces, et qui donne si peu de peine à comprendre. Voyez la Molinara, que vous aimez tant. Voyez les accompagnemens de PirîO comparés à ceux de la Ginevra de Mayer, par exemple ^ ou si vous voulez mettre du noir à côté d'une rose, songez aux accompagnemens de l'Alceste de Gluck.
Notre ame a besoin d'un certain temps pour comprendre un passage musical , pour
SUR HAYDN. ii3 le sentir, pour s'en pénétrer. La plus belle idée du monde ne produit qu'une sensation passagère, si le compositeur n'insiste pas. S'il passe trop vite à une autre pensée, la grâce s'évanouit. Haydn est encore admirable en cette partie , si essentielle dans des symphonies qui n'ont point de paroles pour les expliquer, et qui ne sont interrompues par aucun récitatif, par aucun moment de silence. Voyez Y adagio du quatuor n^ 4^ ? mais tous ses ouvrages fourmillent de tels exemples. Dès que son sujet commence à s'épuiser, il présente une agréable digression, et, sous des formes diverses et piquantes, le plaisir se reproduit. Il sait que, dans une symphonie comme dans un poëme, les épisodes doivent orner sujet et non le faire oublier. Dans ce genre, Haydn est unique.
Voyez, dans les Quatre Saisons , le ballet des Paysans, qui, peu à peu, devient une fugue pleine de feu, et forme une digression charmante.
La bonne économie des parties diverses d'une symphonie produit dans Famé de l'auditeur une certaine satisfaction mêlée d'une douce tranquillité, sensation semblable , ce
ii4 LETTRES me semble^ à celle que donne à Fœil Pharmonie des couleurs dans un talDleau bien ^ peint. Voyez le saint Jérôme du Gorrège (i) : le spectateur ne se rend point raison de ce qu'il éprouve^ mais ses pas se tournent^ sans qu'il s'en aperçoive^ vers ce saint Jérôme^ tandis qu'il ne revient qu'en vertu d'une résolution formée au saint Sépulchre du Carravage (2). En musique, combien de Garravages pour un Gorrège \ mais un tableau peut avoir un grand mérite, et ne pas donner à Fœil un plaisir sensible : tels sont plusieurs ouvrages des Garraches , qui ont poussé au noir, tandis que toute musique qui ne plaît pas d'abord à Foreille, n'est pas de la musique. La science des sons est si vague, qu'on n'est sûr de rien avec eux, sinon du plaisir qu'ils donnent actuellement.
(1) No 897.
(2) No 838. Cette différence serait encore plus sensible, si je pouvais citer le Saint-Georges de la galerie de Dresde. La beauté de Marie, l'expression divine de la Madeleine, dans le Saint- Jérôme de Paris, ne laissent pas le temps de sentir combien ce tableau est bien peint*
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C'est en vertu de combinaisons très pro^ fondes , que Haydn divise la pensée musicale ou le chant entre les divers instrumens de Torchestre ; chacun a sa part ^ et la part qui lui convient. Je voudrais ^ mon ami^ que, dans l'intervalle de cette lettre à la suivante, vous pussiez aller à votre Conservatoire de Paris, où, dites-vous, l'on exécute si bien îes symphonies de notre compositeur. Voyez, en les écoutant, si vous reconnaissez la vérité de mes rêveries ; sinon , faites - moi une guerre impitoyable; car, ou je me serai mal exprimé, ou mes idées seront aussi réelles que celles de cette bonne dame qui croyait voir, dans les taches de la lune, des amans heureux se penchant l'un vers l'autre.
Quelques faiseurs d'opéra ont voulu , de même, partager l'exposition de leurs idées entre l'orchestre et la voix de l'acteur. Ils ont oublié que la voix humaine a cela de particulier, que ^ dès qu'elle se fait entendre, elle attire à soi toute l'attention. Nous éprouvons tous, malheureusement, en avançant en âge, qu'à mesure qu'on est moins sensible et plus savant, on devient plus attentif aux instrumens de l'orchestre. Mais chez la plu-
ii6 LETTRES part des hommes sensibles et faits pour la musique^ plus le chant est clairet donné avec netteté , plus le plaisir est grand. Je ne vois d'exception à cela que dans certains morceaux de Mozart. Mais il est le La Fontaine de la musique^ et comme ceux qui ont voulu imiter le naturel du premier poète de la langue française, n'ont attrapé que le niais, de même les compositeurs qui veulent suivre Mozart tombent dans le baroque le plus abominable. La douceur des mélodies de ce grand homme assaisonne tous ses accords , fait tout passer. Les compositeurs allemands , que j'entends tous les jours , renoncent à la grâce , et pour cause , dans un genre qui la demande impérieusement : ils veulent toujours donner du terrible. L'ouverture du moindre opéra comique ressemble à un enterrement ou à une bataille. Ils vous disent que l'ouverture de la Frascatana n'est pas forte d'harmonie.
V C'est un peintre qui ne sait pas nuancer ses
couleurs , qui ne connaît rien au doux et au tendre, et qui veut à toute force faire des portraits de femme. Il dit ensuite à ses élèves, d'un ton d'oracle : <( Gardez-vc"« d'iTT!it^>^'-^
« malheureux Gorrège^ cet ennuyeux Pauî (( Verronèse y soyez dur et heurté comme « moi ».
Un jour les Grenouilles se levèrent ^ Et dirent aux Coucous : Illustres compagnons.
VOLTJ^IRE.
■ru
Salzbourg , le 6 mai 1 809*
J^AI souvent vu demander à Haydn que!
était celui de ses ouvrages qu'il préférait iî répondait : Les sept Paroles. Voici d'abord Fexpli cation du titre. Il y a cinquante ans^ je crois j que Ton célébrait^ le jeudi saint à Madrid et à Cadix ^ une prière appelée de \in^ tiero : ce sont les funérailles du Rédempteur, La religion et la gravité du peuple espagnol environnaient cette cérémonie d'une pompe extraordinaire : un prédicateur expliquait successivement chacune des sept paroles prononcées par Jésus du haut de sa croix ; une musique digne de ce grand sujet devait remplir les intervalles laissés à la componction des fidèles entre l'explication de chacune des sept paroles. Les directeurs de ce spectacle sacré firent courir une annonce dans toute l'Europe ; par laquelle ils promettaient un
prix considérable à l'auteur qui enverrait sept (grandes symphonies exprimant les sentimens que devaient donner chacune des sept paroles du Sauveur. Haydn seul concourut ; il envoya ces symphonies où
Spiega con tal pietate il suo concetto, E il suon con tal dolcezza v' accompagna , Che al crudo inferno intenerisce il petto (i).
Dante,
A quoi bon les louer? Il faut les entendre, être chrétien , pleurer, croire et frémir. Dans la suite, Michel Haydn, frère de notre compositeur, ajouta des paroles et un chant à cette sublime musique instrumentale : sans y rien changer, il la fit devenir accompagnement^ travail énorme, qui aurait effrayé un Montes'erde ou un Palestrina, Ce chant ajouté est à quatre voix.
Quelques unes des symphonies d'Haydn ont été écrites pour les jours saints (2). Au
(1) Il exprime sa prière avec un accent si tendre, les sons qui raccompagnent sont si doux , que le dur enfer en est touché.
(2) Elles sont en gesol re ut y de la solre ^ ce sol fa ut mineur.
120 LETTRES milieu de la douleur qu elles expriment^ il me semble entrevoir la vivacité caractéristique de Haydn ^ et cà et là des mouvemens de colère par lesquels Fauteur désire peutêtre les Hébreux crucifiant leur Sauveur.
Voilà, mon cher Louis, le résumé de ce que j'ai senti bien soiîvent en écoutant les plus belles symphonies d'Haydn , et cherchant à lire dans mon ame la manière dont elles parvenaient à me plaire. Je distinguais d'abord ce qui est commun entre elles, ou le style général qui y règne.
Je cherchais ensuite les ressemblances que ce style pouvait avoir avec celui de maîtres connus. On y trouve quelquefois mis en pratique les préceptes donnés par Bach; on voit que, pour la conduite et le développement du chant des divers instrumens, l'auteur a ^pris quelque chose dans Fux et dans Porpora; que, pour la partie idéale, il a développé de très beaux germes d'idées contenus dans les ouvrages du milanais Sammartini et de JomelU.
Mais ces légères traces d'imitation sont loin de lui ôter le mérite incontestable d'avoir un style original, et digne de produire, ainsi
SUR HAYDN. 121 qu'il est arrivé^ une révolution totale dans la musique instrumentale. C'est ainsi qu'il n'est pas impossible que l'aimable Gorrège ait pris quelques idées du clair-obscur sublime qui fait le charme de la Léda , du Saint- Jérôme, de la Madonna alla scodella, dans les tableaux de Frai^artf)lomeo et de Léonard de Vinci. Il n'en est pas moins réputé, et à juste titre, l'inventeur de ce clair-obscur qui a fait connaître aux modernes une seconde source de beauté idéale. Comme l'Apollon offre la beauté des formes et des contours, de même la Nuit de Dresde, par ses ombres et ses demi-teintes, donne à l'ame plongée dans une douce rêverie , cette sensation de bonheur qui l'élève et la transporte hors d'elle-même, et que l'on a appelée îe sublime.
^ Sal|jK)urg, le ii mai 1809.