BON ET SINCÈRE AMI
JDe ce très-haut cl très-parfait Seigneur, infini en puissance , inconipréhensijjle en sapience , incomparable en justice et en clémence , douceur, J)onté , et miséricorde inénarrable , il n'est licite
de penser, ni parler, ou écrire choses aucunes, magnifiques et honorés Seigneurs , sinon selon que lui-même nous a fait entendre et connaître par ses propres œuvres , et par sa sainte Parole , laquelle il nous a renouvelée par ses saints Prophètes et l'Ancien Testament ; puis par son Fils unique , Notre Seigneur et Rédempteur ; finalement , par ses Apôtres et Disciples. Le tout confirmé et arrêté par la seule légitime Épouse , qui est l'Église catholique , mère de tous les enfans de Dieu , vrais et sincères Chrétiens. Or, tant par ses œuvres que par sa sainte Parole, il nous fait clairement entendre , que , sur toutes choses, il prend plaisir et délectation en union , paix , concorde et charité : au contraire , que division, schisme, discorde et inimitié, lui sont très-déplaisantes. Par ses œuvres, il nous a cela manifesté , dès la création du monde , en laquelle , de toutes les espèces des créatures , desquelles il voulut être grand nombre ; il en créa infinies (comme on peut voir) d'étoiles, d'animaux et de plantes. Mais du genre humain qui était son chef-d'œuvre, et pour l'utilité, même pour la délectation duquel toutes autres choses furent créées, il n'en produisit qu'un seul homme ; et de cestuy, il en forma la femme; puis, des deux, ordonna être faites les multiplications dudit genre humain . Duquel son plaisir était , que toute la terre fût habitée et remplie. Par cela, signifiant qu'il voulait être, entre lesdits hommes , une mutuelle paix , union , con-
corde et amitié ; comme entre frères descendus d'un seul tronc et source. Encore plus, fit déclaration de ce , par la structure et composition du corps humain. Car il n'y a partie en icelui, qui ne soit conjointe à l'autre, par telle connexion et artifice , que nécessairement l'une sert à l'autre , s'cntredonnant secours incontinent qu'il en est besoin ; obéissant les organes inférieurs au vouloir des supérieurs , sans aucune rctardation ou contredit.
Mais , touchant sa Parole et commandemens, il est certain que toute la Loi ancienne , et la doctrine des Prophètes , consiste en ces deux points , d'aimer Dieu sur toutes choses , et le prochain comme soi-même. Ce que Notre Seigneur Jésus nous testifie, et a désiré être entre tous vrais Chrétiens et sincères enfans de Dieu : comme il appert au septième chapitre de l'Evangile selon saint Jean, où il prie son Père, « que comme eux deux « ne sont qu'un en substance, en volonté et dilec- « tion : ainsi les siens, assavoir ceux qui croient en « lui , ne fussent qu'un, unis , et conjoints en une « confession de foi , en profession d'extérieures « cérémonies sacramentelles, dilection mutuelle et « charité. »
Mais l'Esprit apostat, qui, de sa propre malice, se partit de l'obéissance de son facteur(l), par l'envie qu'il a (2) à la félicité de l'homme, auquel Dieu
(1) Fadeur, ci'éaleur.
(2) Qiiil a, pour qu'il porte.
1 ir> VJE DK BÈZE,
portait singulière all'ection, ne cessa oiic de contredire au vouloir de Dieu, et de travailler pour rompre cette paix et union, requise entre les hommes; même de les rendre ennemis de leur Créateur. Ce qu'il fit, premièrement, par le moyen de la femme , laquelle il suborna et induisit à faire pécher son mari : de laquelle transgression naquit mort corporelle et spirituelle , qui emportait une damnation et bannissement éternel de la grâce de Dieu , et une servitude perpétuelle du très-cruel tyran infernal. A quoi infinie miséricorde de Dieu donna remède incontinent à Adam et à sa postérité , lui promettant qu'il enverrait un Libérateur, né de la semence humaine miraculeusement par la vertu divine, innocent, très-pur et saint, qui, n'étant sujet à mort, s'exposerait, de son bon gré, à souffrir mort, pour délivrer le genre humain de la mort et tyrannie du prince des ténèbres; en laquelle promesse, se confiant Adam et ses enfans, furent reçus en la grâce de Dieu^ et remis en leur liberté.
Le même ennemi de Dieu , de l'homme et de paix , redouljla sa malice ; et trouva plusieurs moyens pour faire oublier cette promesse de Dieu, et détruire cette confiance en la promesse divine. Plus , détourna les enfans de l'obéissance et enseigncmens paternels , les induisant à noises , débals et violence , les uns contre les autres. Finalement, introduisit cauteleusement, par fraudulentes apparitions , pluralité de dieux et diverses sectes
VIE DE BÈZE. i 17
d'opinions entre les hommes; même entre le peuple judaïque, auquel Dieu, de spéciale grâce, avait plus donné de connaissance de sa divinité et miséricorde. Cet ennemi de paix et union, suscita faux prophètes et docteurs, par lesquels ledit peuple de Dieu fut ordement(l) suborné et divisé, comme par les histoires des livres des Rois nous est lestifié. Contre ces faux prophètes et ministres de Satan , Dieu, constant en ses promesses, opposa aucuns siens serviteurs ; et, entr' autres, un excellent personnage en vertu et intégrité de vie , irrépréhensible devant les hommes, et surtout fervent zélateur de la gloire de Dien, appelé Hélie, qui vivement remontra, tant au Roi qu'au simple peuple abusé, qu'il ne fallait clocher de deux côtés, n'être divisés en plusieurs sectes et opinions ; mais qu'il convenait être tous vrais , conjoints et conformes en une sincère religion d'un seul vrai Dieu, suivant sa sainte Loi et ordonnance , par lui donnée et commandée.
Pour lors, les faux prophètes et prêtres de Baal occis et exterminés, le même Satan, père de mensonge, auteur de schisme et divisions, introduisit en ce peuple d'Israël sept sectes d'hypocrites, tous confessant un seul Dieu , et observateurs (comme ils se vantaient) de la loi mosaïque ; toutefois , divisés en opinions particulières, et sourdement portant malévolence et inimitié les uns aux autres, el
(1) Orcieme/i( , honicusemeni.
s'estimant plus parfaits en leurs sectes. Egésippe, très-ancien et vénérable auteur chrétien , nomme lesdites sectes, Jesséens, Galiléens, Hémérobaptistes , Mahuthéens , Samaritains , Sadducéens , et Pharisiens ; par lesquels icelui Satan suscita , en ce pauvre peuple, grands troubles, disputes, controverses et divisions. Mais depuis la venue du Fils de Dieu en ce monde , et après la prédication de l'Evangile ; par laquelle Dieu voulut réunir tous les enfans d'Adam en unité de foi , d'espérance et de charité, comme descendus, d'origine, dudit seul père terrien , rachetés par le mérite d'un seul Rédempteur, élevés en une seule espérance d'une vie éternelle ; pour lesquels respects (1) leur fallait être unis en une confession de foi, observation de mêmes Sacremens et cérémonies ; plus, conjoints en une même dilection, amitié, paix et charité. Lors, d'autant plus s'efforça l'ennemi de Dieu et de l'homme , le père et auteur de troubles et divisions , d'obscurcir la vraie et sincère doctrine de vérité , par aucuns siens superbes et arrogans ministres, qui, à son instigation, excitèrent entre les Chrétiens vaines disputes et propositions sur les articles de la Foi , et sur la pure Parole de Dieu. Dont l'Eglise de Notre Seigneur fut en très-grands troubles et divisions. Le premier de tous ces troubleurs , membres et instrumens de Satan , fut un Évêque (2), outrecuidé et opiniâtre, appelé Thébu-
(1) Respects, considëralîons,
(2) Thébulis était seulement un piétendant au sie'ge
lis. Après lequel s'élevèrent plusieurs autres , qui excitèrent diverses hérésies sur l'humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Autres, contre la consubstantialité et coéternité du Verbe divin avec le Père. Aucuns niant apcrtement, autres couvertement, les uns la nature divine, les autres la nature humaine en Jésus-Christ (1)
J'omets les autres hérétiques et leurs errcuis ; d'autant que le nombre en est plus grand, que ce petit traité ne requiert lui être inséré. Mais je vous prie, Messieurs; considérez quelles erreurs et blasphèmes de ce peu par nous récité , sont maintenus et enseignés es écoles , et prêches es chaires populaires de votre ville de Genève , au lieu de pure et saine doctrine , par vos ministres qu'estimez prophètes de Dieu , non moins doués de la vertu céleste et illuminante du Saint-Esprit, que les Apôtres de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Quant à Basilide et les autres , lesquels défendaient de croire en Jésus-Christ crucifié , ne sont-ils pas imités par vos ministres , lesquels ne veulent dresser aucune adoration à la personne de Notre Seigneur Jésus-Christ, de peur, disent-ils, d'adorer la créature au lieu du Créateur ? En ceci , ils nient la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ , quand simplement et nuement , ils appellent la personne
episcopal de Jérusalem, qui suscita des he're'sies, parce qu'il n'avait pas e'te' nomme.
(1) Ici nouvelle e'uume'ralion d'anciennes he're'sies, supprimée par le même motif tjue la pre'ce'dente , p. 2.
d'Icelui , créature. En après (1) , selon leur même doctrine , la foi et confiance que l'Eglise a en Jésus-Christ, est une partie de l'adoration chrétienne due à Dieu. Puis donc qu'ils ne veulent pas qu'on adore de telle adoration la personne de Jésus- Christ , en laquelle sont inséparablement l'une et l'autre nature , divine et humaine , il s'ensuit qu'ils ne veulent pas que les hommes croient en lui , et qu'ils aient et fichent en lui leur foi et fiance (2) : ce qui est contre l'article second un Symbole de la Foi chrétienne , extrait de la doctrine apostolique , lequel nous enseigne de croire en Jésus-Christ , le Fils de Dieu et notre Rédempteur.
En second lieu, ils ne s'éloignent pas de l'erreur vilaine de Carpocrate , lequel voulait que pour avoir accès et entrée au ciel , on se souillât en toutes sortes de péchés. Car, ôter la confession auriculaire et Sacrement de Pénitence ; moyen de reconnaître les péchés qu'on a commis et la gravité d'iceux, pour en avoir horreur, en concevoir haine perpétuelle , et se réunir h Dieu : quant à ôter , dis-je, ce Sacrement, qu'est-ce autre chose sinon enseigner, et donner cours h une licence effrénée de pécher, et s'adonner à toute souillure et de corps et d'âme? Vous alléguez l'œil de votre Consistoire ; mais il est trop mou et rebouché , pour voir clair aux cachettes où se commettent les pé-
(1) En après, ensuite.
(2) Fiance^ confiance.
VIE DE BÈZË. iâl
chés couverts et cachés. Quand les paillardises se commettent en vos maisons , quand vos bourgeois et bourgeoises se souillent d'adultères, et d'autres pèches énormes, soit de fait ou d'ardent désir et affection (caria convoitise est péché ; combien que la simple concupiscence, c'est-à-dire la faculté de convoiter ne le soit pas) : quand , dis-je , ils se polluent en telles vilenies, autant qu'ils se peuvent couvrir, votre Consistoire n'y voit goutte. S'il sourd (1) quelque doute de leurs faits, ils le nient; et cependant demeurent toujours en leurs péchés, et continuent toujours de mal faire, aussi long-temps qu'ils ne sont point découverts. S'ils meurent en tel état , ils meurent en péché mortel, sans découvrir leur mal, sans satisfaction d'icelui, et sans obtenir absolution; car l'absolution ne se donne qu'après la confession du péché, après le déplaisir de l'avoir commis, et satisfaction d'icelui.
Par ainsi , la paillardise et autres péchés , soit de fait ou de consentement, se nourrissent et continuent entre vous, aussi long-temps que votre Consistoire n'en sait rien. Et pourquoi? C'est d'autant que ceux qui pèchent , en quelque sorte que ce soit , devant ou après le péché commis , ne pensent point au compte qu'il en faut rendre , et reconnaissance qu'il en faut faire devant les prêtres de Dieu ; auxquels la charge de lier ou délier en
(1) Som-dre, mol encore usilo, pour exjMimer lacUou fVuuç source qui se fait joui'.
422 VIE DE BÈZË.
lerre est commise, avec promesse que l'ordonnance qu'ils en feront sera ratifiée au ciel. Us demeurent en leur mal, et y pourrissent, sans qu'on leur applique aucune médecine , sans qu'on leur fasse aucune honte , qui leur fasse concevoir une haine et horreur du péché.
La doctrine donc de vos ministres, soit Calvin, Bèze ou autres, et la discipline qu'ils vous ont prescrite , est pour appâteler (1) les hommes à se vautrer aux vices, pourvu que ce soit secrètement; car, selon que les hommes sont enclins à abuser de la longue attente et patience de Dieu , ils ne se donnent pas peine de s'abstenir des vices , quand on leur a persuadé qu'il ne faut point rendre compte à l'EgUse, devant les prêtres de Dieu , des péchés commis secrètement. Et par ainsi , elle ne diffère de l'erreur de Garpocrate, que de forme et manière, et non de substance ; car Garpocrate enseignait ces blasphèmes manifestement et directement , sans rien déguiser ; et Galvin et ses sectateurs l'enseignent obliquement, eux se déguisant en anges de lumière , et le mensonge en apparence de vérité.
La doctrine et discipline de l'Eglise chrétienne,^ catholique et apostolique , dite romaine , selon qu'elle est procédée de Dieu, par l'œuvre du Saint-Esprit, et ministère de ses Prophètes et Apôtres, est très-sainte , utile et nécessaire h l'homme
(1) Jppàicler, appâter.
pour son salul. Car, par le moyen de ce Sacrement de Pénitence, et confession privée en l'oreille du prêtre de Jésus-Christ, celui qui a péché, après s'en être confessé , et avoir reçu les remontrances et instructions à lui faites (qui ont beaucoup plus de poids et d'efficace que les générales) , premièrement conçoit haine et horreur contre le péché , propose de s'en abstenir et l'éviter; mais ayant reçu l'absolution, selon que Notre Seigneur Jésus- Christ l'a ordonnée en son Eglise , et en a baillé l'autorité à ses prêtres , il s'en retourne en sa maison avec une conscience joyeuse , consolée et contente. Toujours, néanmoins, se déplaisant d'être tombé en tel ou tel péché , et avoir transgressé la Loi de son Dieu ; tellement, qu'il ne remporte point une conscience stupide , ains aiguillonnée du sentiment de sa faute , et de l'appréhension du juste et droit jugement de Dieu contre le pécheur. Et néanmoins, ne tombe en désespoir pour tel aiguillon et appréhension ; ains sa conscience , relevée par l'absolution , qui lui est donnée , et exécution de la satisfaction qui lui est ordonnée , avec propos de mieux faire à l'avenir, se remet et confie du tout en la très-abondante miséricorde de Dieu. Nous pouvons dire cela , comme il est très-véritable , que par ce moyen maintes personnes , moins que de leur devoir zélées de l'amour de Dieu, sont retenues de pécher, pour la honte qu'elles auraient de se confesser d'une énormité par elles commise. Voilà comment la bride do mal faire est tenue
fort courte en l'Eglise; mais, entre vous, elle est tellement lâche , que vu le petit nombre que êtes , il y advient plus de scandales sans comparaison , qu'entre les Catholiques , qui surmontent votre nombre infiniment. Et outre plus, le pécheur s'abstient plus entre vous par crainte , que par honte et amour de la vertu ; et par crainte du supplice temporel , que du supplice éternel ; en sorte qu'entre vous l'homme est plus craint que Dieu. Ce qui n'est aucunement chrétien ni religieux , ains est une espèce d'athéisme et brutalité.
Quant aux autres hérétiques , dont j'ai parlé (I), vos ministres conviennent et s'accordent avec eux. Premièrement, en ce qu'est de l'article de la très-sainte , indivisible et ineffable Trinité ; car quand Calvin et tous vos prédicans après lui , disent que le Fils , seconde personne en hypostase de la Trinité , a son être de soi-même, et non du Père; et le Saint-Esprit semblablement; n'est-ce pas diviser Tunique et simple Essence divine en trois , et faire , par ce moyen , trois dieux et trois principes, comme Cerdon , Marcion, etc., et nier, avec Arius, que le Fils et le Saint-Esprit soient une même essence et nature avec le Père ? Quand , semblablement, ils dénient à la personne de Jésus -Christ l'adoration
(1) Texte : que j'ai notnmës. On a fait ce changement de nuUe importance, à cause de la suppression, liage 119.
VIE DE BÈZE. i25
due à Dieu, n'est-ce pas nier, avec Cerinthe , Ebion , etc. , la Divinité de Notre Seigneur Jésus- Christ; c'est-à-dire nier que Jésus-Christ de nature soit Dieu, et qu'en cette sienne, unique et même personne , il y ait , inséparablement unies , deux natures , assavoir, divine et humaine ? Car, puisque Jésus-Clnist est Dieu et homme en une seule et même personne , on ne doit pas dénier hi vraie adoration due à Dieu à cette sienne seule et môme personne , où halîite corporellement toute plénitude de Divinité.
En après, quand Calvin , Bèze, et tous vos prophètes instruits de ces deux, enseignent que le Sacrement du Baptême est un signe tellement nu et vide, qu'il n'a aucune vertu de conférer grâce , est-ce pas remettre en vogue l'erreur d'Artemon , de Paul de Samosate , et des Manichéens. Semblablement , quand ils nient le franc arbitre de l'homme , et que de la prédestination ils veulent tirer une nécessité fatale en toutes les actions humaines, qui concernent le salut ou la damnation de l'homme , ne conviennent-ils pas avec tous ces hérésiarches , pour faire, comme eux, Dieu auteur du mal, du péché et de la perdition des hommes; voire, jusqu'à dire que Dieu a créé ime partie du genre humain , expressément pour la danmer ? Et puis , quand Calvin, Bèze, et les autres de même farine, qui vous abusent à votre condamnation aussi bien qu'à la leur, ne veulent pas qu'on bâtisse des temples , et qu'on dresse des autels à Dieu, sous
i26 VIE DE BÈZE.
les noms des saints Apôtres et Martyrs, n'enseignent-ils pas le même que les Manichéens ? Saint Augustin, lequel enseignait l'Eglise, il y a environ douze cents ans , reprochait cette erreur aux Manichéens de son temps ; tellement que , bâtir des temples, et dresser des autels à Dieu, sous le nom des saints Apôtres et Martyrs, n'est chose nouvelle, ains pratiquée dès Tenfance de TEglise, par les premiers docteurs et pasteurs d'icelle : ce que vos docteurs , contre l'orthodoxe antiquité , avec une furie donatiste , vous ont fait abattre et ruiner. De sorte que Dieu n'a plus d'autel entre vous , ni prêtres sacrés , qui , pour votre salut , selon son ordonnance, lui puissent sacrifier.
Voilà, Messieurs, l'Evangile et pure doctrine qui vous est annoncée. Voilà la Ré formation et discipline qui vous est prescrite. Voilà les erreurs détestables , et blasphèmes exécrables contre Tunique, toute puissante, éternelle et infinie Essence divine ; contre la Personne de Notre Seigneur, Sauveur et Rédempteur Jésus- Christ, le Verbe divin , éternellement engendré du Père ; contre la pure Parole divine ; contre les mystères de notre salut et rédemption , et contre toute la gloire de Dieu; qui sont journellement dégorgés par vos ministres prédicans , dedans votre ville , en votre présence , et desquels vous êtes fauteurs et défenseurs , peut-être sans y penser, pour n'avoir l'intelhgence de matières tant célestes, spirituelles et divines, et de tel poids et importance. Car l'hom-
me animal et sensuel ne comprend rien de ce qui est de Dieu et de son salut.
Vrai est que ceci vous a été souvent remontré, et vous avez été duement avertis de votre mal et misère à venir, si ne venez à résipiscence , tant par ceux qui , par la grâce et assistance divine , sont demeurés constans en la Foi chrétienne et vraie Eglise Apostolique et Catholique de Notre Seigneur Jésus-Christ, que par ceux qui , ayant été séduits comme vous , avaient aussi pris place entre vous ; mais depuis , reconnaissant leur faute , et le malheur qui la suivait , ont remis leur robe à l'endroit ; et, vous délaissant , sont retournés au giron de leur vraie mère TEglise catholique et apostolique. Vous savez comment, de ma part, je m'en suis acquitté envers vous, quand Tan de notre salut 1552, en publique congrégation , présent ledit Calvin et ses compagnons, vos ministres, au temple de St.-Pierre, je le remontrai chrétiennement , par autorités expresses de la Sainte-Ecriture , des Pères anciens ; et espère encore plus clairement le faire entendre à tous ceux qui , conduits de l'esprit de Dieu et de bon zèle , désirent sincèrement Tintelligence de la pure vérité , et ne se vouent ou dédient aux opinions des faux docteurs , séducteurs , ministres du père de mensonge.
Or, après cesdils hérétiques, vint le Breton Pelage , qui , avec deux siens adhérens , semèrent une fausse doctrine contre la grâce de Dieu. Ensuivirent, depuis, infinis cerveaux ftintastiques ,
qui, émus et poussés de l'Esprit auteur de discordes et divisions, levèrent diverses opinions schismatiques sur la procédure (1) du Saint-Esprit ; autres sur Tinvocation des Saints ; plus , sur la prière pour les trépassés ; et plusieurs semblables vaines curiosités, qui n^apportèrent que divisions et disputes inutiles contre les fidèles , et qui ne tendaient qu'à rompre la paix et union de l'Eglise. Et toutes ces mêmes frivoles disputes et controverses se sont à présent rafraîchies et ramentues (2) à la suasion dudit père de discorde , par certain ambitieux , superbes , opiniâtres et ignorans , comme est la pluralité de tels gens ; contre lesquels plusieurs personnes doctes de ce temps ont écrit et écrivent incessamment.
De toutes ces ruses de Satan fut averti saint Paul, qui , écrivant aux Corinthiens, en fonzième chapitre de la première Epître , dit ces paroles expresses : « Je crains que , comme le serpent a « déçu Eve par son astuce , ainsi vos sens et esprits « ne soient corrompus et détournés de la simplicité « qui est en Jésus-Christ. » Or, à présent, qui est la vieillesse du monde , il semble que toutes les puissances infernales , aient ramassé et radoubé toutes leurs fraudes et cautèles pour renverser la paix, tranquillité, amour et union requise de Dieu, entre les enfans de l'Eglise, et membres de Notre
(1) Piocédure, procession.
(2) Ramenlti, remis en mémoire.
VIE DE BÉZE. "129
Seigneur Jésus-Christ. Je laisse aux seigneurs temporels et aux prélats spirituels, la connaissance et correction des vices et corruption des mœurs, en toute condition et états qui sont à présent sur la terre, même entre ceux qui s'attribuent le titre de chrétienté , qui passent les infidèles en tous genres d'énormités et turpitudes. Ce qui menace de quelque proche changement , et d'une Visitation de la sévère justice de Dieu , tant sur le commun peuple que sur les supérieurs trop négligens et endormis en leurs voluptés et dépravées affections , au grand mépris et contemnement (1) de la gloire de Dieu, et du devoir de leur office.
3Iais je m'arrête sur le malheur advenu maintenant entre les Chrétiens. Car, par l'astuce de Satan , quasi toutes les hérésies et opinions schismatiques, qui, depuis la prédication de l'Evangile, ont troublé les enfans de l'Eglise, réfutées et condamnées par les saints Pères et Docteurs anciens , plus proches des Apôtres, semblent être remises et rapportées à présent; tant, qu'on voit, par manière de dire, quasi autant de diversité d'opinions que de cerveaux. Aucuns sont Luthériens , autres Hussites, autres Wicléfistes, autres Zwingliens, autres OEcolampadiens , autres Mélanchthoniens , autres Donatistes , autres Anabaptistes , autres Calvinistes. Outre lesquels, depuis deux ou trois ans en çà , se sont levés en Angleterre et Hiber-
(1) Contemneinenl, dt'daiu et mépris affecté.
iiie(l), les Puritains sortis des cloaques d'enfer; et sont tous ditférens en opinions, cérémonies et traditions; voire d'affections contraires, et intérieurement ennemis ; chacun estimant sa secte plus parfaite que les autres; combien qu'en une chose seule ils sont accordans, c'est de contredire, résister et détruire la supériorité et dignité de tous temps ordonnée et baillée de Dieu aux Prélats et Pasteurs de l'Eglise, selon Tinstitution divine.
Mais cette outrecuidance, arrogance et présomption, a été de tous temps remarquée en tous les hérétiques et schismatiques qui furent onc ; comme témoigne saint Cyprien , évêque de Carthage, qui fut martyrisé pour la foi , vivant l'an de notre salut 258 et 259 : sur quoi je suis content de mettre ici ses paroles expresses , écrites en son Epître LXV'', à Rogatien : Hœretïcormn hcec sunt initia et ortus , et conatm schismaticorum malè cogitantium , ut sibi placeant, ut Prœpositum super bo tumore contemnant : sic de Ecclesiâ receditnr^ sic altare proplicmmn foris coUocatur, sic contra pacem Cliristi et ordinationem atqueunitatem Dei rebellatur .Ce&l-Si-dire : «Lesconi- « mencemens et origines des hérétiques , comme « aussi les efforts des schismatiques malins, sont de « se plaire à eux-mêmes , et de dépriser, par or- «gueilleuse arrogance, le Prélat ou supérieur. En « cette manière on se sépare de l'Eglise ; ainsi « autel profane est colloque dehors ; ainsi on re-
(1) Hibernie, Irlande.
« belle contre la paix du Christ, contre la consii- < tution et union de Dieu. » On trouve aussi en ce temps des Athéistes et des Achrists(l), qui, sous leurs chapeaux , sourdement se moquent du Vieil et Nouveau Testament ; et ne laissent pour cela , tant sont pleins d'ambition et d'avarice , mères et sources de tous maux , de convoiter et briguer trèschaudement les dignités et bénéfices ecclésiastiques. Contre telle manière de gens, j'ai dressé un opuscule, qui (si Dieu me laisse encore quelque peu de temps en ce bas monde ) sera mis en lumière ; auquel ils seront peints et décrits si au vif, de leurs propres couleurs, qu'il sera aisé de les connaître sans les nommer.
Deux sortes de personnes condamnent ce mien labeur et entreprise, desquels aucuns sont voués et dédiés aux docteurs schismatiques , et sont tellement liés et consacrés à leurs docteurs , qu'il leur en prend tout (2), ainsi qu'aux sectaires des sciences et doctrines profanes anciennement. Car, comme ont bien remarqué les docteurs plus sincères , singulièrement Galien en son livre des Sectes , tous ceux qui laissant raison et vérité , s'adonnent et appliquent leur affection à quelques précepteurs soutenant opinions erronées , sont tellement enchan-
(1) Achrist, homme sans Cluist ; mot qui rdpond à celui de Athée ou Athéiste , homme sans Dieu.
(2) Que toul en dépend pour eux. On dit encore aujourd'hui , Bien lui prend.
i52 VIE DE BÈZE.
tés , qu'ils porteraient plus facilement la perte de leurs biens temporels , de leurs pays , de leurs parens et de leurs enfans même , que la destruction ou ruine de leurs docteurs, et de la secte à laquelle ils se sont consacrés. Je suis bien certain , et souvent j'ai fait expérience, h mon très-grand dommage et péril de ma vie , de l'inimitié laquelle me portent tels gens, pour avoir contredit à leiu^s docteurs, et réfuté leur pernicieuse doctrine. Mais j'ai im bon garant et protecteur, qui toujours jusqu'ici m'a, par sa sainte providence et grâce, délivré de leurs mains et embûches, auquel je rends incessamment, en mon cœur, actions de grâces, et à qui soit gloire éternellement.
Les autres, qui n'approuvent ce mien labeur d'impugner(l) les hérétiques et méchans, sont les sages du monde , disant que je me devais occuper en ma vacation de médecine, et laisser, comme on dit par commun proverbe, le moutier (2) où il est, et l'eau aller aval (5), sans me travailler des faits d'auirui , et acquérir maies (4) grâces et inimitiés. Mais, pour réponse à telles opinions, qui est celui qui se peut appeler homme de bien et sincère ami , qui , voyant les larrons écheler (5) , dérober et voler la maison de son voisin , ne crie a haute voix ^ et ne
(1) Inipugner , coinbatlre.
(2) Moutier, monastère on église.
(3) Aller aval, descendre, couler.
(4) Maies, mauvaises.
(5) Echeler, dresser rechelle.
VIE DE BÈZE. 15o
réveille ceux de dedans , alin qu'ils se gaidcnt des larrons? Et qui est le serviteur lidèle, bien reconnaissant les bénéfices très-grands lesquels il a reçus de son seigneur et maître , qui , voyant clairement les ennemis de son dit maître, piller son bien d'un côté , empoisonner d'autre côté sa maison , et débaucher ou corrompre les mœurs de ses enfans, les menant à bordeaux (1), jeux et tavernes, qui ne se courrouce et s'oppose à telles méchancetés , très-vivement , chaudement , voire au péril de sa vie ?
Tous les saints Prophètes et vrais serviteurs de Dieu en l'Ancien ïestamenl, n'ont pu souifi-ir les faux docteiu's, ministres de l'ennemi de Dieu , qui décevaient les enfans d'Israël ; mais ne se donnant cure des seigneurs , princes et rois , leur ont résisté , et reçu la mort, pour l'exallalion de la gloire de Dieu, et pour lédification du pauvre peuple de Dieu. Jésus-Christ, le miroir des miroirs, avec quelle constance et magnanimité il a repris les princes des prêtres, les Scribes et Pharisiens, les appelant hypocrites et maudits? Plus, ne donna-t-il pas h ses Apôtres et Disciples, enseignemeni de vivement corriger et reprendre les vicieux,' et de ne Taire compte de la vergogne du monde, ni de la mort même; disant (jue le serviteur n'était point plus grand que son maître ; et que si le maltic avait été persécuté, ils le sciaient pareillement?
(1) Bordeaux , maisons de do'l)auclic.
Saint Paul donc , pour lui et pour moi ensemble, répond à ces sages du monde , qui trouvent mauvais qu'on résiste aux vicieux et décepteurs du peuple de Dieu , corrupteurs de sa sainte Parole , écrivant aux Galates, chapitre l^'^: « qu'il ne s'étu- « diait point à complaire aux hommes , mais à « Dieu , duquel il était serviteur. » Et au IX"^^ ^^ la I''^ aux Corinthiens : « Ma charge , dit-il , et « commission, est d'évangéliser , et malheur à moi «si je n'évangélrse! » Ce que doit pareillement dire tout homme qui a reçu de Dieu la grâce de doctrine et science, avec le zèle du Samt-Esprit. Car voyant , d'un côté , le monde si corrompu et abandonné à toutes sortes d'aliominations ; et de l'autre, divisé en infinité d'hérésies et fausses opinions, semées par contre-faits de leurs ministres de Satan , au grand vitupère de Dieu et ruine des pauvres ignorans ; qui serait si ingrat aux grâces de Dieu , si rebelle au Saint-Esprit, et traître à sa propre conscience, qu'il ne sentît en son cœur amaritude (1) et déplaisir, et ne crie contre tels vicieux, et ne s'elforce de contredire et réfuter la fausse doctrine des séducteurs hérétiques , ministres et membres du diable , auteur de divisions et troubles en la Chrétienté ?
Quant h moi, magnifiques et honorés Seigneurs, j'appelle Dieu en témoin, que ambition ni malveillance aucune contre personne du monde, ne mo
(1) Amarilude , amertume.
VIE DE BÉZE. 133
fit parler en votre congrégation, et contredire à la doctrine et sentences, proférées au peuple présent par le ministre proposant ; mais le seul zèle de la gloire de Dieu et de la vérité , pour lesquelles je déprise tout le monde , et suis prêt à exposer ma vie même, quand sera son plaisir et volonté. J'ai par ci-devant écrit , et mis en lumière , un Traité de la vie, mœurs, et mort de défunt Jean Calvin, votre singulier docteur et ministre ; h qui est donné l'honneur de vous avoir apporté la réformation évangélique, auquel titre vous voulez être excellens sur toutes autres nations. 3Iais j'ai laissé une chose de lui, bien toutefois notable et manifeste h plusieurs de votre ville; c'est d'un vigneron de défunt Domène Faure , qui était en la maison de son maître , en votre ville , fort tourmenté du malin esprit et misérablement vexé . La nouvelle étant parvenue audit Calvin, il s'y achemina avec bon nombre de personnes, et voulant, icelui, s'attribuer la prérogative donnée de Dieu aux vrais serviteurs et apôtres de son Fils, Notre Seigneui' Jésus-Christ, assavoir, de chasser les diables , et délivrer les hommes tourmentés par le malin esprit , il lui advint tout ainsi qu'aux sept enfans de Sceva, desquels il est écrit au dix-neuvième chapitre des Actes. Car Dieu, qui ne veut être témoin de mensonge , permit au malin esprit de faire lever l'honiuie affligé, qui , furieusement , à coups de poing , d'ongles , pieds et dents, quelqm^ résistance et défense que pussent fairo les assislans , irnita si mal le saint
436 VIE DE BÈZÉ.
prophète Calvin, qui, très-ordement testonné(l), battu, mors (2), déchiré et egrafiigné (5), eut grande peine d'échapper. Par-là Ton pouvait bien connaître qu'il n'était point cehii lequel il voulait donner à entendre , assavoir, vrai enfant et serviteur de Dieu et de Notre Seigneur Jésus-Christ.
J'avais promis audit Traité , de bientôt après faire suivre le discours, de la vie, actes et mœurs de Théodore Bèze, successeur d'icelui Calvin, votre ministre h présent , lequel ses disciples élèvent sur tous les doctes h présent vivans ; et lui-même se vante de l'être en ses écrits, sous toutefois nom emprunté d'un surnommé Théopsalte : et ne faut point qu'il pense vendre brides à veaux, sinon à ses disciples, pauvres ignorans idiots. Or, par pratiques et subtiles menées , desquelles il est fin ouvrier, il a empêché l'édition dudit Traité et opuscule de sa vie ; mais il n'empêchera point (s'il plaît à Dieu) que maintenant elle ne vienne en lumière par ce discours , lequel je vous ai bien voulu adresser ; et m'a semblé de commencer par la description de leur vie et mœurs, pour, puis , faire apparaître quelle doctrine vous pouvez avoir reçue d'eux, et quelle sainte Réformation évangélique ils vous peuvent avoir apportée et administrée. Car, comme on dit en commun proverlie , on connaît , par les pâtes et ongles , la bête ; et par les œuvres ,
(1) Testonnë, la tête arrangée, travaille'e.
(2) Moi^s, mordu.
(3) Egroffigiier, egraligncr.
l'ouvrier; et comme dit la vérité en l'Evangile, par les fruits la bonté ou malice de l'arbre. Car il est impossible qu'un méchant arbre puisse porter bon fruit.
Après donc avoir entendu quelles ont été leurs vies et mœurs, il sera plus aisé de conjecturer et comprendre quelle doctrine et instruction vous pouvez avoir reçues d'eux; j'entends, pourvu qu'on soit conduit par raison , qui est comme un rayon d'un soleil supernaturel , divinement infus de Dieu en l'entendement des hommes , pour les régir et gouverner en toutes actions. Car, advenant que l'homme se gouverne pai' affection plus que par raison et jugement, il ne sera point différent en sa manière de vivre des bètes l)rutes , et en sa fantaisie , du Juif ou du Sarrasin , qui , opiniâtrement , tiennent leur loi laquelle ils ont apprise de leurs parens et docteurs, et telle est la religion de tous schismatiques.
Or, avant d'entrer au discours de la vie de Théodore de Bèze, il ne sera pas hors de propos de vous exhorter à entrer en vous-mêmes , et suivant la manière des sages et prudens, usant en toutes choses de bon et sain jugement et raison , considérer l'état de votre ville à présent; et de combien elle est changée depuis la réception de cette Réformation évangélique, laquelle vous vous attribuez.
En premier lieu, elle soûlait (i) être le paran-
(1) Souloii- , avoir coutume de.
iùS VIE DE BÉZE.
gon (1) de toutes les villes de Savoie en bonnes et honorables compagnies de personnages doctes , en toutes professions , et vertueux , qui, à la venue et réception de ces réformateurs , ont quitté la place aux ignorans et malins ; car la vertu ne peut durer avec l'ignorance , attendu que tout ignorant est malin et ennemi des vertueux.
Secondement, il n'y avait ville où les vivres de toutes sortes abondassent plus, et fussent k si bon compte ; mais à la venue des étrangers , y survenant plusieurs nations sous prétexte de religion , tout devint cher, et ne s'en trouvait à demi. Car les gourmands et friands , vrais libertins qu'ils étaient , recueillaient incontinent tout ce qui était apporté de délicat au Molard , à quelque prix qu'il pût être. Ce qui occasionna plusieurs, tant riches que pauvres , de murmurer contre tels étrangers , qui se disaient être là venus , conduits du Saint- Esprit, pour vivre en sainteté, et chercher une réformation évangélique ; et , toutefois , étaient si adonnés à leurs gueules, et serfs de leurs voluptés. Mais de ce point, j'ai assez touché en la vie de Calvin , à qui principalement étaient réservés les plus friands morceaux, et son cellier mieux fourni de vins déhcats : de quoi pourraient encore rendre témoignage les vieillards qui ont été de ce temps-là.
Mais je retourne au changement survenu en votre ville , par cette Réformation ; car elle fut faite la
(1) raraiigon , modèle.
retraite de toute sorte de méchans fugitifs de France, Flandres et Italie , pour leurs méfoits et crimes ; desquels les uns étaient larrons , banqueroutiers; autres, faussaires, faux témoins, faux-monnayeurs et une infinité d'apostats, qui, ayant dérobé croix, calices et autres argenteries de leurs couvens; ou pour avoir débauché femmes mariées ou filles ; ou bien encore surpris de sodomie, se sont retirés en votre ville, sous prétexte d'aller chercher cette Réformation. Des larrons et faussaires, j'en alléguerai deux, entre les autres , les plus connus et renommés : Ville-Mongis (1) , duquel l'histoire est assez divulguée par sa mort vergogneuse , laquelle il reçut à Amboise , en la belle entreprise contre le jeune roi , à l'instigation de Calvin et Bèze, laquelle Dieu montra apertement n'approuver, et n'en être promoteur, par la malheureuse issue et confusion des entrepreneurs. Icelui Ville-Mongis s'enfuit en votre ville, se voyant en danger de mort, pour avoir falsifié les lettres et sceau du roi : le procès se peut encore trouver au parlement de Dijon , qui en rend suffisant témoignage. Nicolas De Fer, hannoyer(2), fit banqueroute à Anvers, dérobant plusieurs bons marchands, et emportant la somme de 3,000 livres de gros , comme ils comptent en Flandres , et se retira en votre ville. Toutefois , craignant d'être
(1) Mille-Mouge ou Fille- Mon gis. C'est par inadverlance qu'on a écrit autrement dans la Vie de Calvin.
(2) Vovez la note page 30 de la Vie de Calvin.
suivi par les créditeurs, et d'être coutraint de rendre ce qu'il avait emporté, il se relira vers Calvin, lui faisant quelque présent de son larcin, et lui demandant conseil pour se gouverner sur son affaire. A la suasion dudit Calvin, il acheta moulins, terres, prés et vignes ; mais au nom et titres de sa femme, et de deux siennes filles; desquelles Antoine Calvin, ou mieux Cauvin, son frère, prit la plus jeune en mariage, laquelle depuis il répudia.
Voila bonne couleur de chercher la sainte Réformalion évangélique. Mais plus est remarquable un autre changement advenu en votre ville par ces saints Réformateurs, c'est que d'ime cité généreuse^ noble et de glorieux renom, ils en ont fait un bordeau et retraite de paillards et paillaides, voire d'adultères, de femmes mariées qui ont laissé leurs maris et enfans , pour venir plus librement , en votre ville , satisfaire à leurs débordées concupiscences , avec leiirs putainiers , feignant chercher la Réformation. Desquelles, entre autres, je vous mets en avant la damoiselle de Clelles, sœur de défunt Montbrun , qui , débauchée par un comte Julio d'Atiène, Vincentin, se partit de la maison de sondit mari, le seigneur de Clelles, en Dauphiné, lui étant absent du pays ; et suivit ledit Julio, son putainier, dérobant tout ce qu'elle put de la maison de son mari; et se relira en votre ville, où ledit sieur de Clelles, son vrai mari, ne put obtenir justice dudit crime; et lui fut dit, par les gouverneiu's de votre Consistoire , qu'il s'en allât où
VÎK DE lîKZK. 14i
il pourrait , et cherchât femme; car que cctte-lk demeurerait avec le susdit putainicr et adultère.
Le cas advenu en la ville de Maçon , est aussi monstrueux, de la femme légitime d'un citoyen de la ville, appelé De Pise, qui , laissant son mari et enfans, s'en alla en votre ville, suivant un débauché adultère , appelé Contour : duquel acte ledit mari, ou autre pour lui, ne put avoir justice , bien que soit très-méchant acte, défendu et prohibé en la Sainte-Ecriture, expressément; pareillement, en toutes lois écrites et coutumières, et cjui n'est permis entre Turcs, Juifs et infidèles. Pour ce, magnifiques et honorés Seigneurs, serait bien acte de sages et prudens , de bien peser avec la juste balance de raison et sain jugement, toutes ces choses, et bien noter les saints enseignemens donnés par le Saint-Esprit , h tous ceux qui désirent vivre selon la Loi évangélique , et suivre le droit chemin de salut et vie éternelle. En premier lieu, faut bien lever l'esprit et entendement à la sentence, laquelle Dieu nous amionce, par son fidèle vserviteur saint Jean , en sa première Epître , chapitre IV : « Ne croyez à tout esprit , mais éprouvez « les esprits, s'ils sont de Dieu; car beaucoup de « faux prophètes sont venus au monde ; » parlant <t signifiant , comme est l'usage des Prophètes, le temps futur pour le passé. De ces faux prophètes, écrit saint Paul, en la seconde aux Corinthiens, chapitre XI , qu'ils sont ouvriers cauteleux, se transligurant en apôtres de Jesus-Christ. Et non
(le merveille , car Satan même se transfigure en ange de lumière; il n'est pas donc de merveille, si ses ministres et membres se transfigurent, et font croire aux pauvres idiots trop crédules, d'être serviteurs et envoyés de Dieu. Or, pour les pouvoir reconnaître et les pouvoir discerner des bons , fidèles et sincères, il convient dévotement , et incessamment, invoquer la grâce de Dieu : puis écouter et obéir à l'enseignement de l'apôtre saint Paul, en la première aux Thessaloniciens , chapitre V; c'est de «n'étouffer ou éteindre l'esprit, c'est-à- « dire, de ne s'opiniatrer par affections indues et « contraires à raison , comme font les Turcs, Juifs, « et toutes sortes d'hérétiques et schismatiques , « obstinés, voués et dédiés k faux docteurs, et sec- « tes erronées ; mais de juger , et s'arrêter en « toutes choses , selon sapience , et raison bien « claire et manifeste. »
Or, j'espère que par le suivant discours, aisément se pourront connaître les vrais et faux serviteurs de Jésus-Christ , et qui sont véritablement les sincères ministres du Saint-Esprit, ou les contre-faits et sataniques. Car la sentence de saint Paul aux Romains, chap. VIII, est la vraie marque pour les connaître , disant que , « qui n'a point l'Esprit « de Jésus-Christ, n'est point de Jésus-Christ. »
Entrons donc en matière, et considérons de quel esprit furent menés et conduits ceux qui vous ont séparés de l'Eglise catholique et universelle, vous faisant croire , que vous passez en perfection de
connaissance de Dieu, et de religion évangélique, toutes autres nations, qui portent le nom de Chrétienté. Brièvement et comme en passant, je vous remettrai en mémoire les conditions des prédécesseurs de Théodore de Bèze , votre présent ministre , successeur de Calvin, de qui la vie est dessus écrite. Premièrement, transcourons (i) de la vie et mœurs de Guillaume Farel , natif de Gap , qui fut fils d'un notaire appelé Fareau, de qui le père fut Juif: et ledit Guillaume Fareau, avec ses frères fort importuns, inquiétés (2), et débordés en propos hérétiques , sentant la doctrine de Luther, furent persécutés aigrement par un marchand de ladite cité de Gap , appelé Jean Touasse ; dont furent contraints lesdits Fareau de s'enfuir. Et se retira en votre ville, et fut un des premiers introducteurs de cette nouvelle vôtre Ré formation.
Au rapport de tous ceux qui l'ont connu, et des vôtres mêmes , il était de fort petite doctrine , sans jugement , turbulent et incompaliblement superbe , orgueilleux et audacieux. De quoi peut faire foi le bannissement de votre ville , auquel il fut condamné par le Conseil des Deux-Cents, et après, par le Général, à cause des injures et opprobres contumélieux , lesquels il dit aux Seigneurs du Petit-Conseil assis en leurs bancs, en la Maison-de-Ville, où il montra sa contumacieuse
(1) Transcourous, discourons sans trop nous arrêter.
(2) Inquiétés, agités, d'un esprit inquiet.
iM VIE DE BEZE.
outrecuidance, et quasi furieuse présomption. Et ce fut l'an de notre salut i557, du mois d'avril, que tel bannissement fut fait de lui, de Calvin, et d'un Courault : ce que vous pouvez encore trouver on votre Maison-de-Ville , dedans le Livre Rouge. Or, ce contumace orgueil et monstrueuse arrogance, déclare assez sullisamment , qu'il n'était point de Jésus-Christ : car il n'était point conduit de l'Esprit de Jésus-Christ, qui est doux, bénin, patient, humble et débonnaire; es quelles qualités Jésus-Christ exhorte les siens de l'imiter et ensuivre. De Genève honteusement, mais justement banni, il se retira à Neuchàtel, et montra, à la fin de ses jours, de quel esprit il était conduit : car, étant parvenu en l'âge pour le moins de septante ans, en quelle continence, je n'en dis rien; Dieu le sait, et ceux qui plus conversaient familièrement avec lui : mais il prit en ce dit âge une femme qui ne passait plus de dix-sept ou dix-huit ans, fille d'une chambrière qui l'avait servi long-temps. Interrogé d'aucuns siens amis et familiers, comment il s'était tant oublié, et lui remontrant qu'il avait donné argument et occasion de moquerie aux Papistes ; pour toute réponse , le saint prophète Fareau n'eut autre chose à dire , fors qiiil en avait besoin^ tout vieil qu'il était.
Or jugez , Seigneurs magnifiques , selon raison et sapience, si ce saint Réformateur, qui se vantait être des enfans et ministres de Jésus-Christ, était véritablement conduit de l'Esprit de Jésus-Christ?
II y aurait trop à faire de rechercher les vies et actes de tous ses compagnons et compUces, qui se sont aidés à planter cette si sainte Réformation évangéUque en votre ville de Genève. Toutefois, avant que de toucher au fait de Bèze, leur successeur, je ne puis ni veux taire d'un Abel Popin, qui a été assez connu et ouï de plusieurs vos concitoyens. Or, il avait été cordelier au pays d'Anjou, bon compagnon, et, comme le commun bruit était de lui, il avait dérobé de son couvent, croix, calices, et semblables argenteries. Et ainsi garni, s'était retiré en votre ville , vers ces dits nouveaux Réformateurs ; entre lesquels, arrivé, aussitôt fut reçu et élu ministre en la ville. S'il faut parler de son maintien et personne, il était fort propre pour orner une table bien garnie, et jamais dépourvu de propos pour faire rire les plus mélancoliques du monde. Je suis certain qu'en votre ville, se trouvent encore des personnes qui l'ont vu et connu, et se souviendront, que, par moquerie, on l'appelait Do/z Jean Cliapponier; duquel nom fut, par gaudisserie (1) , surnommé un prêtre de votre ville , lorsque la mutation y survint. Car ledit Abel Popin lui ressemblait fort de corsage, jaserie et coutumes; beau tondeur de nappes, et videur de gobelets. Mais laissant en arrière sa vie et conversation, véritablement épicuriennes , je dirai de son style et manière de prêcher et évangéliser. Plusieurs de
(1) Gaudisserie , raillerie.
146 VIK DK lîKZE.
VOUS me rendronl, ou pour le moins peuvent rendre témoignage , que ses sermons ne contenaient aucune édification, mortification ni induction a suivre Jésus-Christ, et vivre selon l'Esprit de Dieu ; mais, du tout , tendaient à la destruction des cérémonies, ordonnances , et statuts institués par les saints Pères et Docteurs anciens de l'Eglise catholique. Et s'escarmouchait en ses sermons, écumant comme un verrat (1) échauffé ; jetant quelquefois cris et hurlemens, comme furieux, contre les Prélats et ecclésiastiques , et contre les cérémonies de l'Eglise, et Sacremens, paroles qui seraient odieuses aux oreilles d'un chacun, et qui méritent plutôt être tues que révélées , comme étant blasphèmes abominables et exécrables, devant Dieu cl les hommes; chaque jour inventant nouvelles épithètes ridicules contre Dieu et ses saints. De manière que ses auditeurs s'en retournaient, de ses sermons, sans aucune spirituelle édification , consolation ou dévotion ; mais avec un dédain et mépris des Prélats et cérémonies, de toute ancienneté instituées en l'Eglise catholique.
Sur quoi je vous prie , magnifiques et honorés Seigneurs, de ne prendre en maie part ces miennes remontrances ; mais de bien considérer avec sapience et raison , si le style des Sermons , instructions et Épitres des Apôtres , Disciples, et des saints Docteurs, desquels Dieu s'est servi pour
(1) Ferrai, pourceau.
mi: I)i: Ui;zE.
planter , senior ol prêcher la Docliine évangélique, était semblable. Leurs Kpîtres et Sermons sont en lumière , es quels on voit une fort grande modestie , et une cordiale alTection , de laquelle ils usaient, enseignant et exhortant par un vrai zèle de la gloire de Dieu, accompagné de sapience divine , de patience , de charité et douceur, procédantes de l'Esprit de Jésus-Christ, leur maiire. Et faisant mention de quelques hérétiques contredisans à leur sainte et saine doctrine, les ont nommés par leurs noms simplement, sans leur donner épithètes ignominieuses , ni brocards injurieuN: ou satiriques. De quoi font foi et témoignage deux passages des Epîtres de saint Paul, desquels l'un est en la deuxième h Timothée, chapitre II, où, parlant de deux hérétiques qui détourbaient(l) les Chrétiens de la vérité, afiîrmant la résurrection être déjà faite , il se contente de les nommer par leurs noms Hyménée et Philète. Puis, en la même Epître, chapitre III, faisant mention des deux adversaires de Slotse , il lui suflît de les appeler par leurs noms, sans addition d'injurieuses paroles, Jannès et Mambrès. Et tel est le style de ceux qui sont conduits et menés par TEsprit de Jésus-Christ : mais, au contraire, les sermons, discoui-s, et écrits des schismatiques et apostats de la sainte Eglise, sont connue de forcenés, poussés d'un esprit satanique et turbulent, père de dis-
(1) Délow'her , détourner avec trouble.
i4H VIE DK BÈZE.
cordes , qui ne Icntl qu'à séditions , troubles et ruines.
Cependant que vous jugerez de ces choses, magnifiques Seigneurs, je laisserai Abel Popin , Raimond, Cliauvet, et les autres semblables, fort alFeclionnés disciples et adhérens de Calvin , qui sont hors, avec leur maître, de cette vie, devant ce trèsjuste Juge. Et m'arrêterai sur la vie, mœurs, et actes de Théodore de Bèze , à présent encore vivant, votre principal ministre, successeur du susdit Calvin; car c'est le premier et plus signalé que vous avez maintenant, et duquel vos consors et confédérés font plus d'estime. Savez-vous quelle a été son adolescence, et de quel esprit il a été conduit à se retirer en votre ville ? Si vous ne le savez, je le vous fais entendre, appelant Dieu en témoin, que je n'en écrirai sinon ce que j'en sais, h la vérité, sans affection de particulière inimitié contre lui, ni personne du monde, de qui j'aie été offensé : mais , pour la vérité , en ce qui concerne la gloire de Dieu , l'édification de l'Eglise , et la confusion des faux Prophètes, ministres de Satan, qui se transfigurant en Anges de lumière, et sous le titre d'Apôtres et serviteurs de Dieu , troublent la paix, rompent l'union des fidèles, et tirent en perdition infinité de pauvres misérables trop crédules. De quoi je veux donner avertissement par la déclaration de leurs vies et mœurs.
Premièrement donc du lieu de sa nativité , on
sait par ses écrits mêmes qu'il naquit en la ville de Vezelay. De son père et de sa condition, je n'ai affaire de m'arrèter. De son étude en ses premiers ans et jeunesse , tant à Paris qu'à Orléans, il en a écrit lui-même , et fort à son avantage et louange ; mais il a supprimé les insolences et dissolutions, es quelles il était adonné en ces temps-là. Car si onc adolescent fut dissolu en toutes sortes de libertés charnelles et impudicités , il l'a été ; et non-seulement en propos communs entre ses familiers et compagnons , mais encore en ses mœurs et actes très-corrompus ; voire, je dis abominables, comme on peut recueillir de ses propres écrits , qui , h son très-grand regret et confusion, sont demeurés imprimés de l'an 1548. Et combien qu'il ait fait tout son pouvoir de les retirer et supprimer; et (ju'en lieu d'iceux en ait fait réimprimer d'autres, auxquels il n'a mis tout ce qui était aux premiers ; toutefois, il n'a su tant faire que de la première édition , mise en lumière en Paris , l'an susdit , en l'imprimerie de Robert Etienne , n'en soit demeuré plusieurs copies , qui font foi de sa trèsdébordée luxure. Et puis dire et assurer qu'il ne fut onc poète si lascif^ si détestable , ni si élionté, de qui les écrits soient venus en notre vue; qui jamais tant sortit des bornes de modestie, et tant lâcha la bride à sa plume pour écrire, et déclarer sa vilenie , comme il a fait en son dit livre d'Epigrammes de sa Candide. Singulièrement en celui auquel il signifie le deuil lequel il poilait
loO VIE CE BÈZE.
étant chez son père à Vezelay, lointain et aljsent de ses amours et douceurs, comme il les nomme; assavoir, son jeune favori Andebert , et Candide. Or, pour ne paroir dire ceci en mensonge, j'ai mis ici ladite sienne Epigramme, en langue latine de mot à mot, telle qu'il l'a composée et fait imprimer; qu'ai traduit fidèlement en langage français, alin qu'il soit entendu de chacun. (I)
Le titre de ladite Epigramme est Tlieodonis Beza^ (le suâ m Candulam et Andebertum benevolcnhà. Puis tels sont les vers :
Abest Candida : Beza, ([nid moraris?
Audeberlus abest : Quid liic moraris?
Tenent Parisii Uios amores, Habeiit Aurebi liios lepores; Et tu Vezeliis nianere pergis, Prociil Candidulaqiie, amorlbusque, Et leporibus, Andebertuloque?
(1) On a pensy que le respect dû aux bonnes mœurs exigeait que l'on s'abstînt de reproduire la traduction française de cette pièce. Le lecteur jugera des sentimens e'tranges en tout genre que Bèze y exprime, en lisant celte seule j^brase :
<( Vezelay, plutôt je te laisse ! Je vous laisse , pcie ! ! ! et frères ! Car je me « puis bien passer et de MON I'IlKÊ. et de CEUX-CI, et de CEUX-LA ! Mais « non pas de ma petite Candide, et de mon petit Andebert, etc »
Il est essentiel de remarquer que quand Bèze fit ces vers, et plusieurs autres, il avait déjà, comme V apôtre Wolmar, goi\te' la llcforme. Il en dc'dia i)\i\s lard le recueil imprimé l\ ce même Wolmar, son coiwertisscur.
VIE DR BÈZE. loi
Immo Vezelii procul valete; Et vale, paler, el valclc, fralres !
INanique Vezeliis carerc possuni, Et carere parente, et liis, et illis •• At non Candidulâ, Andebertiiloque.
Sed ulriim rogo pncfeiam diioinim ?
TJtrum invisere me decet priorem?
An queinquam libi, Candida, anleponam?
An quemquam auteferam tibi, Andeberle?
Quid si me in geminas ipse partes, Harum ut altéra Candidam révisât, Currat altéra versus Andeberlum'.'
Al est Candida sic avara, novi.
Ut totum cupiat tenere Bezam.
Sic Bezse est cupidussuî Andebertiis, Beza ut gesliat integro potiri.
Amplector quoque sic et hune, et illam, Ut lotus cupiam videre utrumque; Integrisque frui iuteger duobus.
Prseferre attamen alterum necesse est; O duram uimiùm necessitalem !
Sed postquam lameu alterum necesse est, Priores tibi defero, Andeberle.
Quod si Candida forte conqueratur Quid tiim ? basiolo tacebit uno.
Or, voilà sa belle Epigramme latine, toute telle qu'il Ta composée et fait iniprimei' de mot h mot; et sincèrement traduite, sans y rien changer, ôter, ni ajouter. Ainsi donc débauché , impudent et efl'rené en sajeimesse dissolue, grand nombre de personnes ont bien su qu'il en reçut le loyer con-
venaJjIe h tels abandonnés à leurs charnels désirs ; c'est qu'il fut pris d'une maladie honteuse , et en fut traité en un faubourg de Paris. Mais le principal point gît sur son parlement de Paris et de France, pour venir h Genève. Ce ne fat point remords de conscience , ni zèle de vivre en quelque plus réformée religion , quelque opinion qu'en aient plusieurs idiots trop crédules. Mais la vérité est qu'il fut averti , que arrêt avait été donné en la cour du Parlement , de le saisir , et constituer prisonnier, pour lui faire construire son Epigramme. Ce qu'ayant entendu incontinent, il amodia (1) le revenu de son prieuré de Lonjumeau, en s'en faisant avancer les prises pour cinq ou plus ans, après avoir résigné, ou plutôt changé sourdement, pour une somme d'écus, à une autre, sondit bénéfice et prieuré. Les fermiers furent jusqu'à Lausanne et Genève, pour suivre ledit simoniaque et larron , et n'en ayant pu avoir justice, retournèrent en France, très-mal contens. Mais ledit Bèze venu au colloque de Poissy, ils s'y trouvèrent et le pourchassèrent tellement , que la honte qu'en avaient ses compagnons, obtint de la bourse du Consistoire de Paris 300 livres, qui furent baillées auxdits fermiers, par les mains de M. Matthieu de Launoy, lors ministre , et maintenant réuni à l'Eglise , et prêtre de Notre Seigneur Jésus-Christ. Quelqu'un m'a affirmé qu'il en avait deux, qu'il en lit de
(1^ Amodier, affermer.
VIE DE BÈZE. io5
l'autre tout de même; mais je ne veux assurer sinon ee que je sais certainement.
C'est de son prieuré de Lonjumeau, duquel il prit argent des deux côtés, et secrètement se retirade Fi-ance, et vint en votre ville. Et s'il était si effronté qu'il voulût nier ce fait, le procès qui fut agité entre les deux tronqués par lui , en la Cour du Parlement de Paris, le convaincra de mensonge impudent. Mais, outre ce beau stratagème patelinois, il en joua d'un autre , autant ou plus énorme , et monstrueux; c'est qu'il débaucha la femme d'un couturier de Paris, logé en la rue de la Calandre , et la mena en votre ville, et la tient encore à présent, à votre très-grand vitupère et déshonneur. Et si vous l'ignorez, je vous déclare que
c'est cette p , laquelle il célèbre si fort en ses
Epigranimes , l'appelant Candide. Mais son vrai nom est Claude.
Le pauvre mari voulut demander justice dudit Eèze, lorsqu'il alla h la journée et assemblée de Poiss} ; mais à cause du sauve-conduit qui lui avait été donné, et à ses compagnons, il ne fut permis audit pauvre mari d'intenter procès contre. Or, nonobstant le double larcin susdit, et le débauchement de la femme d'autrui , il fut le fort bien venu en votre ville ; et honorablement reçu par Calvin , et ses compagnons ministres, vos saints réformateurs. Et tôt après, à leur sollicitation , fut retenu pour lecteur en grec , à Lausanne , où il se mit à interpréter publiquement l'Epître de saint Paul aux Ro-
i5i VIE DE BÈZE.
mains , dont quelques personnages, bien informés (le la vie et mœurs dudit Bèze, et de tout ce qu'avons récité ci-devant, s'ébahirent de cette réception , et ne purent se contenir d'en parlera Calvin. Et en fut fait une épigramme, qui lui fut envoyée à Lausanne, laquelle j'ai bien voulu ici mettre, tant en latin qu'en français :
Spinlria niuic fneras mollisqiie salaxque Poèta,
Mox tloctor sacri factus es eloqiiii.
Undè rogo potuit snbita haec mutatio gigni?
Non tribuenda Deo, sed poliùs Satanée.
Nempe tui similes versutos ardeliones
Exquirit : quorum fraude fides pereal.
Angélus ergo Erebi, lucis, Cbristique miuislruiu
Menlitus, ccecos ducit in exitium,
« Tu étais naguère un inventeur de toute de'sordonne'c « luxure; un poute effe'mine' et lascif; et lu es inconti- « nenl devenu docteur de la sainte Parole. D'où peut, «je te prie, venir ce si soudain changement? Il ne peut (t être attribue' à Dieu ; mais plutôt à Satan, qui cherche « diligemment cauteleux et inquie'te's, semblables à toi, « par l'astuce desquels la foi se perde. L'ange donc des « le'nèbres, contrefaisant le ministre du Clirist et de « lumière, mène pauvres aveugles en perdition. »
Or, maintenant vous l'avez pour votre docteur et ministre, qui est chose fort étrange. Devisant avec ceux de votre secte , et vos adhérons , des choses susdites, ils l'excusèrent le mieux qu'ils purent, et tâchèrent de le couvrir comme d'un linge vieux et tout percé ; alléguant qu'à son arrivée h
VIE 1»L ntizi..
ioo
Lausanne, il lii, on signe do sa pénilenec el conversion , une ti-aij;i-coniédie sur rininiolalion d'Abraham , quand il voulut sacriiier son fils Isaac ; et qu'on avait vu des saints personnages qui avaient été de graiids pécheurs; et mémo que saint Paul avait persécuté Jésus-Christ et ceux qui le confessaient.
Mais toutes ces paroles ne sont que pour paître des ânes et veaux à deux pieds. Les sages, Ijien gouvernés par raison , et par l'Esprit de Dieu , ne reçoivent pas telles frivolités pour bon paiement. Car saint Paul, grand zélateur de la loi mosaïque, et amateur de l'honneur de ses frères Israélites, descendus de la lignée d'Abraham, et des patriarches , auxquels Dieu avait donné sa bénédiction , et promis l'héritage de la terre de Chanaan à leur semence ; n'entendant pas le vrai sens de l'Esprit, et ne comprenant qui étaient les vrais enfans d'Israël , il ne pouvait recevoir la doctrine évangélique, qui était semée entre les Gentils : les Israélites , selon la semence corporelle, étant rejetés: dont il persécuta la religion chrétienne, et ceux qui la soutenaient. Mais Dieu eut pitié de lui, et résista à son zèle indiscret, procédant d'ignorance, lui donnant la grâce d'entendre la vérité, et la vraie voie de salut. Ce que lui-même confesse et déclare en sa Première hTimolhée, chapitre î'''', et au I"" de l'Épître aux Galates. Mais que saint Paul eût jamais été un dissolu et débauché en sodomie, et sensuels désirs, larron ou sétîucteur des femmes d'autrui , il n'en
io6 VIE DE BÈZE.
est aucune mention. Ains lui-même assure avoir passé tous ses contcmporanées en observation de la Loi en sa jeunesse , et lorsqu'il fut converti , il était en âge de vingt-sept ans. Pour ce, écrivant à Timothée, en la Première, chapitre III; et à Tite, chapitre I^r, il donne à entendre des conditions, et qualités requises à un personnage qui dut être élu au ministère de la parole de Dieu , et élevé en dignité épiscopale. Si on me jette au devant, que cela n'est h présent observé en l'Eglise catholique et romaine, je ne ferai difficulté de le confesser. Car, à mon très-grand regret , je vois grande multitude d'ignorans et vicieux , élus aux dignités ecclésiastiques; et ce mal vient par les faveurs des seigneurs et princes temporels , mal avisés ; de quoi ils rendront compte devant ce grand Juge. Mais cependant, il n'est licite de les chasser, outrager, et se séparer, ou jeter hors l'obéissance due aux princes et prélats de l'Eglise. Car il est défendu, par expresse parole de Dieu; et nous en est donné l'exemple de plusieurs honorés et saints personnages, vivant au temps deja venue du Fils de Dieu, Notre Seigneur, en chair humaine ; entre autres , Joachim et Anne , progénitcurs de la très-gloriouse Vierge et mère de Notre Seigneur Jésus-Christ; Zacharie et Elisabeth , desquels fut engendré le grand prophète Jean-Baptiste ; plus , Siméon-le- Juste, et zélateur de la gloire de Dieu , qui désirait être hors de ce monde, voyant les nïœurs de ce temps-là si corrompues ; principalement de l'état
VIK DE BÈZli:. 157
des sacrificateurs el de la dignité sacerdotale, qui était au plus oflVant, et à qui plaisait plus aux gouverneurs temporels. Toutefois, ils se continrent en leur religion et observation de la loi ancienne, priant et invoquant Dieu en patience, sur quelque réforniation : et ne s'élevèrent point avec les hérétiques et schismatiqucs de ce temps-là; assavoir, un Judas de Galilée, et un Theudas, ministres de Satan , qui se vantaient être réformateurs et prophètes de Dieu; et firent leur grande multitude d'ignorans, fous, cerveaux trop crédules; desquels l'issue fut misérable ; et l'histoire en est touchée aux Actes des Apôtres , chapitre V.
Finissant ce propos, et vous laissant considérer le grand danger de se lever hors de l'obéissance des Prélats, et d'al^andonner les ordonnances et constitutions, anciennement données par les saints Pères et Docteurs de l'Eglise ; aussi , de suivre nouvelles sectes, et recevoir docteurs inconnus; je retourne h la vie de Bèze , et traite de sa conversation (1) en Lausanne, pour voir s'il fut plus modeste, et mortifié que paravant. En premier lieu , son ambition et cupidité d'être estimé docte , et bien excellent en la connaissance des Ecritures- Saintes, le rendit odieux à plusieurs sénateurs et doctes, qui étaient lors en ces lieux-là. Car il se vanta, en sa lecture publique, d'avoir, de lui-même, entendu des passages difliciles de l'Epître aux Ro-
(1) Conversation, condiiile.
458 VIE llE UÈZF..
mains , et ne les avoir reçus de docteur, moderne ou ancien ; et cela fut singulièrement d'un passage écrit au chapitre VIII de ladite Epître ; qui , toutefois, lui avait été déclaré, et enseigné paravant, par un maître François de saint Paul , ministre à Vevey. Car, pour vérité , l'obscurité dudit texte avait vexé la plupart de ceux qui ont écrit sur ladite Epître ; et n'avait été déclaré , sinon par l'interprète d'Origène , qui avait averti, que le mot de "£/>«, en grec , ne signifiait en ce lieu-là de mais pro, comme il est assez usité en la Sainte-Ecriture, et ailleurs. Or, je laisse ce point de sa trop puante outrecuidance et ambitieuse gloire , et viens à sa continence.
11 est certain qu'il eut une servante , jeune et assez affétée , belle de corps , de laquelle le nom était Claude, qui se retrouva avoir conçu; de qui, je ne sais. Mais lui, par crainte d'être cassé des gages des sieurs de Berne , avec un vitupérable cliâtiment , il lit courir le bruit que ladite servante avait la peste; et trouva moyen d'impétrer de maître Pierre Virct, qu'une loge, ou cabane, fût dressée au bout de son jardin, où ladite chambrière fut logée; et lui fut baillé un jeune et pauvre barbier, pour la traiter, qui, à la suasion d'icelui Bèze, lui tira du sang telle quantité ; et lui donna si forts médicamens, qu'elle posa l'enfant mort; qui, secrètement, fut enterré au même jardin de Virct. Et pour mieux colorer celte méchanceté, Bèze luimême contrefit d'avoir la peste : et lors il composa
VIK DE RKZK.
i;iî)
le lieaii raïUique , qui fut incontincnl imprimé ii Genève, et (livulgué partout. Qui est :
Sèche de douleur, Tout cuit de clialeur.
Seigneur, tu me vois.
Si te veux-je encore, O Dieu que j'adore !
Louer une fois.
Puis, après, il dit adieu à la France et à ses amis, comme celui qui n'attend que rendre l'âme, et se partir de ce monde. Mais il ne se peut faire chose si secrète, qui ne vienne à limiière , comme Notre Seigneur môme a dit. Le misérable barbier ne s'était pu garder de révéler, en bonne compagnie , tel crime commis sous couverture de contagion.
Considérez maintenant quelle conscience doit avoir cet homme , qui a fait de sa maison et habitation propre tm bordeau ; a débauché sa chambrière domestique ; a été homicide de sa géniture ; a induit un tiers h commettre le meurtre ; plus , a invoqué Dieu en moquerie et dérision, pour tromper les hommes; et, comme par manière de dire, vouloir se servir de Dieu pour cacher et couvrir ses péchés. Si est-ce que T Apôtre commande, de bien regarder les conditions et qualités de ceux qui sont élus pour enseigner et prêcher la parole de Dieu. Surtout, faut qu'ils soient sans crime; et faut singulièrement noter que, quand Dieu a voulu faire quelque réformalion en son Eglise , il a ton-
jours choisi personnages honnêtes, de sainte vie, et irrépréhensibles entre les hommes; marqués d'illustres dons de doctrine , et d'autres signes de leur vocation. Voyons donc si telles marques sont en votre évêque et pasteur présent, Bèze, auquel on attribue tant d'excellence; et que ses disciples exaltent sur tous ses prédécesseurs. Contemplons le reste de ses vertus et qualités : car combien que j'ai assez autres exemples de son impudicité; toutefois, pour ne diffamer aucunes femmes mariées, et pour n'être cause de plus grand mal, je me déporte (1); achevant ce propos par la moquerie de laquelle il usa contre un maître Joachim, ministre à Tlionon , qui , ayant commis adultère avec sa chambrière , dont elle se retrouva enceinte ; et étant la chose découverte et vérifiée, ledit Joachim, ministre, fut chassé du ministère vitupérablement; duquel ledit Bèze fit ses risées jusqu'à l'appeler sot et badin , qui n'avait su trouver invention de cacher son malheureux cas.
Or, venons à ses œuvres et écrits par lui composés, et mis en lumière ; et considérons combien ils sont différens, ains contraires aux œuvres des saints Pères et Docteurs , véritablement conduits par le Saint-Esprit.
Premièrement, ils n'ont point caché leurs noms, ni de ceux à qui ils écrivent; et, le plus souvent, ils mettent le nom du lieu duquel ils envoient leurs
(1) Je me déporte, je m'en dispense.
dits écrits et œuvres , comme il se peut voir aux Epîtres de saint Paul , de saint Jaques , de saint Pierre , et de saint Jean ; semblablement, en tous les livres des saints Pères anciens, catholiques. Mais, en ceux qu'a écrits Bèze, au commencement, étant à Lausanne , son nom est supprimé , et le lieu de l'impression emprunté et contrefait.
Secondement, ses livres et écrits sont pleins et farcis de moqueries, et boulfonneries; de quoi rend témoignage sa belle Epître de Benedktus Passavanlius, ad dominitm Pelrum Lisetum ; où il contrefait le badin à pleine gorge. Puis, l'autre , intitulée : Harenga, inmonasterio Cluniacensi, habita ad reverendissimitm et Ulustrissimum Card'malem de Lotharingie . De plus grande importance, et poison, sont les autres, assavoir, VAlitheia^ les Furairs g aîdic/iœs, le Tocsin, le Réveille-Matin; plus, la Vie de Catherine. Car ils ne tendent qu'à exciter troubles, tumultes , dissensions et séditions. Où pourrait-on trouver aux livres des sincères Docteurs catholiques, telles bouffonneries , et pernicieuses inventions d'exciter troubles , guerres et débats entre les peuples? Toutefois, on tient pour certain, que de tous ces dits beaux livres sus allégués , icelui Bèze est auteur, ou de la plupa. t. Le beau et grave livre, intitulé : Malagon de Maiagonibm, est attribué à un ministre, qui fut à défunt Gaspard de Coligny. De l'Apologie sur Hérodote, Henry Etienne a bien voulu se nommer auteur, et déclarcT disciple d'un maître Jehan du Pont-Allez. Car il n'a laissé
i62 VIE DE BÈZE.
conte ni fable ridicule, qui lui soit venu à mémoire, pour se moquer de prêtres et moines. Telles œuvres bouffonnesques ne sont d'aucune édification, ni dignes d'enfans de Dieu : et ce seul argument doit être suffisant pour prouver que ledit Bèze, ni tels compositeurs de vanités et folies, ne sont point conduits du Saint-Esprit. Mais de si chacune parole ocieuse (1) faut rendre raison devant ce trèssévère juge ; de combien plus, seront obligés h rendre compte de leurs écrits , ceux qui remplissent le monde et leurs disciples , de vaines moqueries , ains plus , de propos malins et séditieux ; surtout ceux qui s'attribuent plus de titre et nom de perfection chrétienne ?
Il faut passer plus outre, et contempler les livres lesquels ledit Bèze a mis en lumière , et n'a point voulu son nom être caché. Entre les autres, il y a sa préface au livre ou Commentaire de son maître, père et ami Calvin, sur le Livre de Josué. Plus, est l'Apologie^ laquelle il a composé contre le livre de maître Claude de Xaintes, sur la doctrine calvinienne et bézienne, touchant la Cène de Notre Seigneur. Or, trois choses, entre autres, se retrouvent en ces opuscules, qui ne sentent rien le style des saints Docteurs catholiques, et sincères Chrétiens, conduits par le Saint-Esprit; mais apcrtement suivent le style des faux docteurs schismatiqucs et hérétiques agités de l'esprit satanique ,
(1) Oaef/.9e, oiseuse.
VIE DE BÈZE. i63
père de mensonge , auteur de brocarderies (i), et surtout fauteur des outrecuidés ambitieux qui s'exaltent eux-mêmes , et se vantent d'être plus excellens que les autres. Touchant des mensonges , il en est merveilleux ouvrier, comme on peut voir audit opuscule parlant de Calvin. Car j'appelle Dieu en témoin, qu'il assure d'icelui très-impudens mensonges, contre la manifeste vérité, et contre sa propre conscience, au moins s'il en a. Mais' je pense avoir en mon livre de la vie, mœurs, actes et mort dudit Calvin, assez montré, combien ledit Bèze s'égarait de la vérité, en touchant les points plus au vrai qu'il n'a fait ; alléguant raisons et témoignages bien suffisans, et exprès. Pour ce, je me déporte de plus en dire pour le présent (2). Mais des mensonges par lui dits contre autres personnes particulières , trop audacieusement, je ne puis, ni ne dois les passer en silence.
Il ne veut concéder audit de Xaintes, que Calvin ait été appelé en conférence , sur le point de la prédestination , à Berne: et dit, qu'il y alla, non comme défenseur de sa cause , ou coupable de quelque chose qui lui fut imposé (car le mot de reus latin, duquel il use, emporte cela) ; mais il dit,
(1) Brocarderies, mauvaises bouffonneries satiriques.
(2) Senebier (article Calvin), Bayle (article Castel- LAN , etc.), Joly, et tous ceux qui ont traite' à fond les mêmes matières que Bèze, Protestans ou Catholiques, sont forcés de reconnaître qu'il est sans cesse en défaut sur l'article de l'exactitude et de la vérité.
lG-4 VIE DE BÈ2E.
qu'il y alta coinnie ambassadeur; lequel liotuieur (comme il ajoute) lui avait été donné, voire plusieurs fois, et contre sa volonté. Et telles sont ses paroles expresses en son dit livre : Adfuit quoqiic Calvinm (non ut reus) sed iinus ex lecjaûs^ quem lionorem eï non semel liœc civitas vel invïlo liabuit : qui est un mensonge trop diabolique ; et en appelle Dieu en témoin ; aussi les seigneurs de Berne , et votre magistrat même.
J'en dirai donc la pure et sincère vérité , devant Dieu et ceux qui la voudront ouir, sans varier ni déguiser aucune chose. Il est vrai que depuis la controverse survenue l'an de notre salut lo5l2 , en pleine congrégation , contre la doctrine écrite et préchée par Calvin , et les ministres ses adhérens, plusieurs ministres des terres de Berne levèrent l'esprit , et bien entendirent que ledit Calvin , et ses adhérons , erraient grandement en cette matière de la prédestination , tant , qu'en leur congrégation ou synode (qui se fait communément à Lausanne ) , qu'en plusieurs lieux particuliers; ils en avaient entre eux de grandes disputations et contentions. Sur tous autres , un ministre de la bourgade de Nyon, appelé non pas Zacharie, comme le susdit Xaintes le nomme, mais Zébédée, lequel nom Bèze n'a voulu exprimer en son livre , cauteleusement , vivement combattait contre les Calvinistes sur cette fausse doctrine , issue de la forge des Manichéens, rapportée en ces jours par Calvin.
VTK DE BEZE.
i6li
De ce différend, aveilis les seigneurs de Berne , sages et pnidens , ne voulant permettre telles diversités d'opinions et eontentions en leurs terres, ils écrivirent aux seigneurs de Genève , qu'ils dussent envoyer Calvin, et autres leurs ministres, à Berne ; et leur commander de s'y trouver au jour dit, pour être ouïs, et répondre sur cette doctrine, de laquelle le différend était levé entre eux. Et parce que le pauvre Boisée , médecin , avait été le premier promoteur de cette dispute , contredisant en publique congrégation , en Genève , au temple de Saint-Pierre , à ladite doctrine calviniste , l'an susdit 1552, il lui fut fait commandement de s'y trouver, par le seigneur baillif de Tlionon , oii , pour lors , il habitait, combien que pour lors fût absent en la curation d'un seigneur de Maillac, malade en la Bresse, à Virieux-le-Grand. Mais, aussitôt averti dudit mandement desdits seigneurs magnifiques de Berne , par homme exprès qui lui fut envoyé par le susdit seigneiu" baillif de Thonon, il laissa toute autre chose pour s'y retrouver, prenant chevaux de poste, pour plus dépécher chemin. En entrant en Berne , passant tout à cheval avec le postillon , devant le logis de Calvin , fut aperçu par maître Raimond Chauvet, compagnon dudit Calvin, qui lors se trouva à la fenêtre dudit logis; et tout à l'instant l'alla avertir de l'arrivée de Bolsec : et en un moment, Calvin fit brider chevaux, et se partit de Berne , à très-grande hâte, ne retournant par le droit chemin par lequel il était venu, assavoir par
iCG VIE DE BÈZE.
Lausanne; mais tira par Neuchatel, où il alla encore coucher ce soir même .
Bolsec , descendu de cheval , sans aucun délai , va retrouver le seigneur avoyer de Watteville , lui faisant ses excuses d'avoir retardé de venir au jour assigné , pour être absent du pays ; et ignorant du mandement de leurs magnificences , de quoi ledit seigneur baillif de Thonon lui avait donné témoignage par lettres. Aussitôt fut mandé audit Calvin, par un serviteur de ville, de se retrouver le lendemain en la maison du Conseil , devant les seigneurs. Mais l'homme de bien était déjà parti. Laquelle chose ayant entendu ledit seigneur avoyer de Watteville, manda homme exprès à cheval, en hâte après icelui Calvin, pour lui faire commandement de retourner , et se retrouver au Conseil le matin du jour suivant. Mais nonobstant la diligence du messager, cela fut en vain. Car ledit Calvin avait malicieusement pris autre chemin , et tiré en grande hiite , comme est dit , se doutant de ce qu'en adviendi'ait, vers Neuchatel. Telle est la vérité du fait , quoique Bèze en ait écrit du contraire, comme il est très-etfronté mensonger.
Je dirai aussi , touchant l'autre point , lequel il ajoute impudemment, assavoir, qu'il y alla , non comme accusé ou défenseur de sa doctrine , mais <:onime ambassadeur. Vrai est, que lui ayant été signifié par^^les seigneurs de Genève, qu'il fallait qu'il allât a Berne pour la sustentation de sa doctrine, (le laquelle était excité discord entre les mi-
nistres , il impétra (1) des seigneurs du Petit-Conseil , quelques-uns desdits seigneurs poui- être présens à ladite conférence , desquels, toutefois, n'était aucun besoin. Mais icelui Calvin craignant recevoir quelque écorne et honte , requit que lesdits seigneurs y fussent envoyés de Genève comme ambassadeurs , et que lui serait adjoint avec eux en même titre, s'assiu'ant que, y allant en telle condition, lui serait porté quelque respect. Toutefois, il n'était appelé des seigneurs de Berne, sinon pour défendre ce qu'il avait écrit, et prêchait avec ses adhérens sur la matière de la prédestination , sur laquelle était le différend entre aucuns ministres des terres de Berne.
Or, lesdits seigneurs de Berne, ayant vu la ruse de laquelle il avait usé, se partant de leur ville sans résolution, et sans dire adieu ; mêmement, prenant autre chemin que l'accoutumé, furent offensés, et donnèrent congé aux seigneurs de Genève , avec lesquels il était venu. Firent statut et défense à tous les ministres, leurs sujets, de plus disputer de ce point de la prédestination , et de n'en tenir propos en sermons publics ni privées compagnies ; sinon que simplement et sincèrement, comme il est exprimé en la Sainte-Ecriture. Défendirent pareillement à tous leurs sujets , de quelque condition qu'ils fussent , de laisser leurs paroisses pour aller prendre la Cène à Genève ; bien informés que
(1) Obtint par prières.
plusieurs, tant natifs en leurs terres, que des étrangers venus habiter en leur pays pour leur religion , portaient telle affection à Calvin , qu'ils déprisaient leurs paroisses et ministres. Or, le pauvre Bolsec eut congé de s'en retourner h son habitation de ïhonon , avec lettres desdits seigneurs de Berne , au baillif ; avec exhortation desdits seigneurs , de ne s'empêcher (1) des différends des ministres , ni de disputer de cette dite matière. Car ils ont toujours prudemment avisé h l'ambition de ceux de Genève , qui ne pouvant s'élever par forces et richesses, pour faire tête aux dits seigneurs, ont tâché de les diviser, et s'accroître par leurs divisions.
Et de ce qu'écrit Bèze, que ledit Bolsec fut banni par le magistrat de Berne , selon la sentence de quatre cités du pays des Suisses , c'est encore un plus impudent et diabolique mensonge. Car, en premier lieu, le jugement de la controverse ne fut commis qu'à trois cités , Zurich, Berne et Bâle ; et tant s'en faut que Bolsec iVit par eux condamné d'être en erreur, qu'ils le déclarèrent conforme h la pure Parole de Dieu, sentant et suivant le droit et sincère sens d'icelle. En second lieu, qu'il écrive que Bolsec fut condamné et banni des terres de Berne , c'est un autre très-clair et évident mensonge; témoins les seigneurs de Berne mêmes. Bien est vrai que Calvin , Bèze et Viret , avec au-
(1) S' empêcher de , se mêler ou s'embarrasser dans.
VIK DE UftZE. 169
Clins de leurs dévots et adhércns , tant en leurs noms propres que d'autres supposés, incessannnent écrivaient à aucuns particuliers des seigneurs de Berne, et aux ministres de la ville Haller et Musculus; et chacun jour redoublaient nouvelles accusations et impostures contre ce pauvre Bolsec. De quoi lesdits seigneurs de Berne , trop importunés de tant de calomnies, combien qu'ils fussent trèsbien informés que tout cela ne procédait que de malvolence et haine d'ennemis, contre tout devoir chrétien , pour se délivrer de telles importunités , firent dire, par un des seigneurs de leur Conseil , appelé d'Ausbourg (si j'ai bonne mémoire), qu'il serait mieux audit Bolsec de se retirer de leurs terres, plus loin de ses adversaires et ennemis, en lieu tranquille, pour n'être plus ainsi vexé et tourmenté : car que jamais il n'aurait paix ni repos si près d'eux. Bolsec acquiesçant à leur bon conseil amiablement , et avec leurs bonnes grâces, se partit de leur pays, et s'en alla en France.
Bèze ment aussi impudemment, écrivant dudit Zébédée, l'appelant turbulent, et disant qu'il était infâme par beaucoup de jugemens : car beaucoup de gens de bien savent le contraire. Vrai est, qu'il était chaud zélateur de la vérité , et ennemi des vicieux. A cette cause, il leur résistait aigrement. Mais Théodore de Bèze n'a pas bien noté ni retenu l'enseignement de saint Paul , au fpiatrième de l'Epître aux Ephésiens , disant: « Otez mensonge, « et dites vérité un chacun à son prochain ; car nous
« sommes membres les uns des autres. Ensemble, « que nulle vilaine parole ne procède de leur bou- « che; mais seulement celle qui est de bonne édifi- « cation. » Sur cette sainte exhortation de l'Apôtre, je demanderais volontiers h Théodore de Bèze , de quelle édification sont les mensonges lesquels il dit et écrit contre les personnes. Pareillement, les injurieux brocards et épithètes, desquels il use communément en ses écrits, contre ceux à qui il veut mal. Dieu en est-il plus glorifié, et l'Eglise de Jésus- Christ en est-elle mieux édifiée ?
Or des vitupéreuses épithètes, desquelles il use communément, et ses écrits sont remplis, voyons en quelle forme il en appelle aucuns , de maudite mémoire; autres, monstres horribles; autres, réprouvés et damnés ; comme s'il avait eu ce crédit et privilège , d'entrer au cabinet secret des incompréhensibles jugemens de Dieu , duquel il eût vu et connu les élus à la vie éternelle , ou les réprouvés d'icelle de toute éternité. Quant à Pighius, il le nomme grand Goliath; le cardinal Sadolet, glorieux; Xaintes , tliéologastre , moine ; autres , impurs , vilains, ords, sales; et ensuite en cela le style de son maître, père et ami Calvin, qui, parlant ou écrivant de quelqu'un qui lui eût contredit, il lui donnait épithètes ignominieuses et détestables , les appelant médians, perdus, dcses])érés , chiens morts; et les décrivant abominables et indignes d'être mis en mémoire des hommes , et d'en parler. De ceci fait foi le livre , lequel il composa contre un
personnage qui lui avait contredit sur la matière de la prédestination, lequel il ne voulait, ni était possible nommer, mais il l'appela nebulo, qui est autant à dire qu'un vaut-néant, ou homme de rien et de nulle valeur.
Or, tel a toujours été le style de tous hérétiques et schismatiques, qui furent onc. Et comme h présent est celui de Bèze et de ses compagnons, qui, en commun propos et en leurs écrits, n'ont autre manière que de moquer, brocarder, et injurier leurs adversaires; voire encore qu'ils se fussent séparés de l'Eglise chrétienne catholique , à leur persuasion. Comme Bèze a fait contre Ramus , homme en science, plus excellent que lui. Car parce que Ramus l'avait rondement repris , il Ta poursuivi de telle haine , même jusque dedans le sépulcre, qu'il a laissé témoignage à la postérité de son inhumanité. Et ne se pouvant encore assez venger d'icelui pour satisfaire à son cruel appétit , il a fait un livre d'images d'hommes illustres , où il ne l'a voulu mettre, pom^ tâcher d'effacer et perdre sa mémoire. Mais sa passion a fait voir son ineptie, quand la plupart de ceux qu'il a dit être illustres , ont été personnes de néant, de nulle valeur, et connues seulement de lui - même , pour quelque olïice qu'il a reçu d'elles. Ceux qui ne l'ont adoré, il les a traités très-inhumainement en votre présence, et ne lui avez résisté , comme les exemples en sont récens en votre ville, et insérés dedans les registres de votre Conseil. Comme pour exem-
pie non oncore envioilli, que doil-on estimer de h violente proeéduie, de laquelle lui-même usa eontre Merlin, l'un de vos ministres, et le plus docte es lettres hébraïques, qu'avez eu depuis votre révolte de l'Eglise chrétienne, catholique et apostolique? 11 vous doit bien souvenir de la grande et anière envie que ledit Bèze avait conçue contre le pauvre Merlin , écouté et ouï en ses prêches plus attentivement , et des écoliers, et autres gens de lettres, et du reste du peuple, que lui. Et ce, tant h cause de la vie et conversation plus honnête, modeste et exemplaire , et du savoir et dextérité plus grande à exposer les Prophètes , selon votre doctrine hérétique , que n'eut oncques ledit Bèze , quelque parade enflée qu'il puisse avoir. Car cet ambitieux veut fleurir et être estimé tout seul , comme utj Phénix qui n'a son semblable.
Lui donc, grondant en son cœur envieux contre Merlin, lui gardait , jusqu'à ce que l'occasion s'ofl'rît et qu'il ne laissât échapper pour lui servir à découvert , le mets du mal engin (1) et mal talent, qu'il lui avait toujours porté h couvert. Car, advenant l'aflliction de peste en votre ville, après que les pauvres malades eurent été quelque temps sans être visités en leurs misères , on élut linalement L<' Gagneur, un de vos ministres , pour y aller et les prêcher. Lequel ayant crainte de sa vie , avisa d'user de la prudence la plus exquise qu'il pouvait ,
(1) Engin, industrie, moven artificieux.
pour se gardor de tomber au mal de la contagion , en faisant sa charge : tellement, qu'il les prêchait un peu de loin, et n'entrait en leur logis, de quoi, toutefois les malades se contentaient. Cependant l'un des syndics, qui étaient lors, ne trouvant à son goiit, et n'approuvant, selon son jugement, la prudence de ce ministre, le rapporta à ses compagnons syndics, qui lui voulurent enjoindre de s'approcher plus près, voire aller jusqu'auxdits lits des malades. Ce que, débattu par le Consistoire, fut conclu que ce n'était au magistrat de régler et bailler loi pour cela , auxdils ministres ; et que , puisque les malades se contentaient , il était loisible audit Le Gagneur, et autres ses compagnons, appelés à telle charge , de pourvoir à leur santé et vie par moyens convenables, sans se précipiter au danger. Car leur foi et charité ne leur permet d'exposer leurs vies à quelque danger , pour le service et gloire de Dieu, ni pour le salut de leur prochain; aussi n'en sont-ils pas au chemin. Vous savez que Blerlin était de ceux qui , plus âprcment , maintenaient la cause du Gagneur, et la conclusion du Consistoire. Ce que Bèze voyant, quoiqu'auparavant il aimât ledit Gagneur, qui était un beau jeune homme , et l'appelât son fils , quitte néanmoins le parti d'icelui , et lui fut contraire, pour avoir quelque prise contre Merlin , lequel il savait être constant et ferme en son opinion , et pi'incipalemcnt en ce que , par un commun consentement, avait été délibéré et décrété. Cet esprit,
174 VTE DE BÈZË.
inquiété sans cesse d'ambitieuse et cruelle vengeance , comme il l'a fait sentir à d'autres , commença dresser ses menées; et fit tant, partie par flatteries, partie par menaces aux plus niais et redoutant sa grande barbe, qu'il les corrompit , et leur fit rétracter leur décret , et condamner ledit Gagneur. Merlin, qui ne s'émouvait de peu de chose, demeura ferme en ce premier décret. Fut, pour cela, appelé en votre Conseil et renvoyé, sans que pour si peu de cas on voulût rien entreprendre contre lui. Là-dessus, Bèze continue à l'exécution de sa rage, manie le Consistoire, foudroie contre le pauvre Merlin , qui lui répondit de même , combien que ce fût avec plus de modestie et simplicité. Finalement, sans forme due et accoutumée entre vous, et sans légitime occasion, ledit Merlin fut déposé de sa charge. A quoi, pour obtempérer à la vengeance tyrannique de cet orgueilleux antéchrist , vous consentîtes et perdîtes, par ce moyen, la fleur de votre Académie , et le plaisir et espérance de tous vos écoliers, et le contentement des hommes de lettres de votre ville.
Davantage que pourrait-on dire des menées qu'il dressa contre le seigneur de Pacy, en France plus estimé que lui ? Il lui portait une envie extrême , d'autant, que, plutôt que lui, il avait été élu par le défunt prince de Condé et ses associés, pour aller vers l'empereur Ferdinand (que Dieu absolve!) et états de l'empire à Francfort, l'an 1562,
VIE DE BÈZE. d75
pour faire leur excuse de la prise des armes. Vous avez condamné à mort ledit de Pacy, et fait exécuter. Ce qu'à l'instigation dudit Bèze, vous précipitâtes, ayant ouï bruire que plus grands que vous, et de vos voisins h vous redoutables, le voulaient demander. Son innocence , toutefois , est encore crue entre les nations, où le nom de votre ville est connu, quoi qu'ayez publié au contraire. Que s'il lui eût été permis se défendre juridiquement, il vous eût fait connaître des traits et déporteniens tels de votre patriarche prétendu , que peut-être ne l'eussiez pas voulu laisser vivre. Bref, il ne veut avoir compagnon, ni même second, s'il ne lui défère du tout, comme un laquais à son maître , qui est une vraie marque d'anté christ , qui , sans élection et vocation , usurpe domination sur ceux , lesquels , pour le moins, il doit tenir pour frères.
Mais quant aux injures et blasphèmes qu'ils dégorgent contre le Sacrement du corps de Jésus- Christ , et contre l'Eglise catholique , laquelle ils appellent cacolique , ils passent Berengarius et ses sectateurs; et en lieu de dire Ponûfex ^ écrivent Pompïfex, et Pulpifex : mais de Jésus-Christ et de la Vierge Marie , ils n'ont jamais parlé si déshoniiêlement que Bèze et ses adhérens. Or, c'est votre oflice. Seigneurs magnifiques, de juger de ces choses avec sapience et sain entendement, bien conduits de l'Esprit de Dieu, et de n'endurer, en votre ville et gouvernement , que Satan ni ses mi-
i76 VIE DK lifcZE.
nistres régnent entre vous , décevant les pauvres âmes rachetées par le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ ; mais passons plus outre , et voyons de quel esprit est mené Bè/x'.
Considérons ses styles en ses écrits. Outre les vaines folies, jaseries et badineries; outre les mensonges et inipudicités ; finalement , les injuiieux jjiocards et vitupéreux titres , faux néanmoins , desquels il use contre les personnes : ce qui est du tout contraiie à la doctrine et commandement de Notre Seigneur; car il défend d'injurier autrui, et déclare les peines, lesquelles méritent ceux qui blasphèment et usent de paroles injurieases contre leur prochain : observons encore un autre point, qui, entièrement, sent sonoutrecuidé glorieux, ambitieux, qui n'attend d'être loué par autrui , mais s'exalte lui-même, et se vante d'être quelque chose de bien grand , pour être estime tel entre pauvres ignoi'ans de peu de jugement; toutefois, soyons sages et prudens, en discernant bien ce qui en est. Après son apologie contre le livre dudit évêque d'Evreux, le sieur Claude de Xaintes, en laquelle il lui dit niiilf injures, comme dit est, il a adjoint un autre opuscule, des mêmes caractères, imprimés au même lieu, et le même an, assavoir 1567 ; auquel opuscukr tout homme de bon jugem<'nt reconnaît sonstvle et phrase expi-esse; mais il l'attribue à un autre , disant que le nonr de celui qui l'a composé est Tlicopsaliea ; et pour en dire ce qui en est, il ressemble piopreinent en ce fait et dissimulation
de son nom, un jurispéritc (i) ou autre personne constituée en quelque état et dignité , qui se voulant débaucher, égayer et sortir hors des termes de modestie , se déguise, prenant un masque et vêtement inconnus.
Mais jaçait (2) que des ignorans et populats (o) il n'est connu ; toutefois, les sages et de bon jugement ne sont déçus , et par ses gestes , manière de cheminer et autres signes , à ne le remarquer être celui qu'il est au vrai. Or, il faut considérer ce qu'il écrit , en ce dit livre , de soi-même contre de Xaintcs , qui a contredit h la doctrine de Calvin et la sienne : Porto, ut invadere in mortuî sepulcfirum ïmmanïtatïs, ila Bezam ctinm in certamen f ocare temerïtalïs fuit. Qui enim totiiis Scolœ sorbonicœ turmas ; qui Episcoponim cohortes ; qui doctorum lutetianorum aciem in campo illo Possiacemi non extimuit ; an potcrît unins sagittarii telo inflexOj, obliisoque commoveri? C'est-à-dire, « mais vraiment com- « me c'est chose méchante , sans religion et piété , « d'envahir et assaillir le sépulcre d'un trépassé ; « ce a été témérité d'appeler Bèze en combat ou « dispute , qui n'a point eu de frayeur , ni crainte « des compagnies ou assemblées de toute l'Ecole « sorboniquc , des bandes des Evêques , de la « pointe ou avant-garde des docteurs de Paris , en « ce camp-là de Poissy ; pourrait-il s'émouvoir d'un
(1) Jurispc/ile, légiste.
(2j Jaçait ou j'aroif, quoique, qu'il en soit déjà ainsi.
(3) Gens de la populace.
« dard ou flèche , courbé ou rebouche d'un seul 4 archer ? »
Quelles paroles, je vous prie, Seigneurs magniliques, sont celles-ci? Il ressemble un franc-archer de Bagnolet(I), qui se vante et glorifie lui-même ; et qui , comme vous pouvez avoir vu la farce , se met au plus haut degré de vaillance ; mais on sait fort bien en quelle estime il était entre les doctes en ce lieu-là , et la bonne grâce qu'il avait en se taisant et laissant les réponses à Pierre Martyr et à ses compagnons. Où peut-on trouver en tous les écrits des saints et vrais Docteurs chrétiens , telles jactances et orgueilleuses vanteries, quand ils font mention d'eux-mêmes et de leurs qualités? Ce seul argument doit faire manifeste témoignage qu'il n'est point des enfans de Dieu, et qu'il n'a point l'Esprit de Jésus-Christ ; dont je réplique le dire et sentence de l'Apôtre saint Paul : « Qui n'a point l'Es- « prit de Jésus-Christ , n'est point de Jésus-Christ; » et n'étant point de Jésus-Christ , de qui peut-il être, sinon de Satan et du prince des ténèbres ?
Il convient considérer plus profondément de ses actes , plus griefs et détestables , que ne sont les susdits d'écrire boufl'onneries , menteries , injures et jactances; car, d'être traître, perséciUer à mort ses ennemis, et d'exciter les guerres et rébellions contre princes et nations , sont de beaucoup plus grand poids , et dignes de plus grande
(1) Ancienne milice, tombée dans le me'pris.
ME i)i: litzi:. 179
damnation. Tourhant d'être l'raudulent, et tromper ceux qui se confient de lui, j'en dirai une liistoire, laquelle il ne saurait nier : c'est qu'un jeune homme, natif d'une bourgade assez voisine de Genève; je suis content de ne dire son nom , s'il n'en est plus besoin; mais icelui jeune homme, fort affectionné disciple de Bèze , et beaucoup s'assurant de son amitié , et espérant d'être favorisé de lui, avait entendu que l'ambassadeur d'Angleterre vers le roi de France, désirait trouver quelque personnage idoine , de bonnes mœurs et doctrine , pour être conducteur et pédagogue de ses enfans , lesquels il voulait envoyer à l'étude en Allemagne. Le susdit jeune homme, désireux de parvenir à quelque plus grand bien et honneur, s'adressa h Théodore de Bèze , lui déclarant son intention , et le priant de lui être favorable en cet endroit , et de lui donner lettres de recommandation audit seigneur ambassadeur, pour être admis h cette charge de conduire ses enfans en Allemagne , h l'étude. Bèze lui promit de le ftiire ; et incontinent ledit jeune homme cherche argent pour s'acheminer vers ledit ambassadeur, étant à Paris ou en la cour du roi , le plus vitement qu'il put. Bèze lui donna ses lettres audit ambassadeur, puis les ayant reçues, et espérant que par la recommandation favorable contenue en icelles , il obtiendrait ce qu'il désirait , se partit. Bref, arrivé à la cour, alla trouver et se présenter audit seigneur, lui baillant ses lettres, lesquelles lisant, montra un visage plus plein d'in-
i80 ME DE BÈZE.
dignation que de réjouissance : car, tant s'en faut que les lettres fussent en la faveur, et recommandation du porteur, qu'elles étaient contraires, dissuasives de le prendre ou accepter. Ledit seigneur, ébahi de cette trousse (î), et marri (2) du travail et dépens faits par ledit jeune homme en vain, lui communiqua la lettre, et lui donna quelques pièces d'argent pour s'en retourner : offensé , toutefois, de la trahison contre ce jeune homme, faite par un, qui porte titre d'enfant de Dieu et ministre de sa Parole. Et comment se pourra vanter d'être saint docteur de la Parole de Dieu , celui qui ne l'observe pas, ains fait tout au contraire ? Jésus-Christ dit, en saint Luc : (5) « Ne fais à ton prochain ce que tu a ne voudrais t'être fait. » Voudrait-il bien qu'une telle trahison lui eût été faite ? Par-là, peut-on bien connaître que l'Esprit de Dieu n'est point en lui , et qu'il est faux prophète, et que la vérité n'est point en lui.
Touchant de persécuter ceux qui lui contredisent , et ceux à qui il veut mal , il en faut voir les exemples. Le commandement est donné aux Chrétiens de n'injurier ou faire injure à personne, mais de souffrir et supporter patiemment les afflictions qui leur sont données par autrui : et, qui diligemment lit et observe les vies des saints Apôtres et Docteurs de l'Eglise catholique , ils ont toujours
(1) Trousse, mauvaise manière d'expédier les gens.
(2) Marri , fâché, afflige'.
(S) Ch. Vr, V. 31.
élé affligés, chassés; voire mis à mort par les infidèles et par les schismatiques et hérétiques. Des Apôtres et Disciples, les légendes sont écrites, et leurs morts ; des saints Docteurs affligés et persécutés par les hérétiques, les histoires sont expresses : singulièrement d'Eustathe Pamphile , évêque d'Antioche , sous l'empereur Constantin, à la sollicitation des Ariens , fut banni et confiné en Trajanopolis, cité du pays de Thrace. Eusèbe, évêque de Verceil , au pourchas desdits Ariens, fut banni et confiné enCappadoce. Saint-Hilaire, évêque de Poitiers, fut tellement calomnié, et vitupéré par lesdits hérétiques , qu'il fut contraint de se partir de son pays , et se retirer en Phrygie . Un évêque de Gironde (1), appelé Jean, de la nation des Goths, sous l'empire de Phocas , fut contraint de se cacher , pour les opprobres et calomnies qui lui furent faussement imposés par lesdits hérétiques, lesquels il avait oppugnés (2) et importunés. Entre tous les autres, le saint et docte évêque d'Alexandrie, Athanase , fut très-cruellement persécuté , et tellement vexé par les subtiles pratiques et assauts que lui firent lesdits hérétiques , qu'il fut contraint de se partir et s'en aller par le monde ; et, finalement, se retira près l'empereur Constant, qui était Catholique. Mais ceux-ci, et singulièrement Bèze, nonseulement calomnient, vexent, diffament par paroles et écrits, ceux h qui ils portent haine, mais en-
(1) Ou Gitonne en Espagne, {i) Oppugner, coiiiî)uUre.
core ils sollicitent de les faire mourir. Veut-il nier qu'à sa suasion et sollicit.ation, l'illustre seigneur duc de Guise ne fut mis à mort près Orléans , par le traître homicide Poltrot? Ledit traître, apertement, confessa d'avoir commis ce meurtre à la suasion de Bèze. Plus outre, il avance que, si le cas n'eût été commis, il l'eut mis en exécution. Or, qui est l'homme si hébété et privé de jugement, qui ne connaisse que telles entreprises ne sont du vouloir et commandement de Dieu , mais plutôt du contraire, considérant l'issue qui en ensuit.
Au troisième chapitre du Livre des Juges, l'histoire d'Aod est écrite , que , comme inspiré de Dieu, il osa aller, lui seul, tuer Eglon, roi de Moab; plus , de Sangar, (ils d'Anath , qui , avec im bâton h piquer bœufs , communément appelé aiguillon , défit soixante Philistins , et mit le peuple de Dieu en liberté. Pareillement, l'histoire du jeune berger David , qui , muni de son bâton pastoral , et garni de cinq pierres, alla combattre et tua un démesuré et horrible géant, qui^ seul, faisait trembler et mettait en fuite tout le camp d'Israël. Finalement, l'histoire de Jéhu fait très-exprès et manifeste témoignage , que quand Dieu envoya quelque sien serviteur pour punir tyrans oppresseurs de son peuple , il le garda de tout danger , et le réduisit sain et en sûreté après l'entreprise exécutée. Mais cela n'est advenu audit Poltrot, messager et commis de P>èze ; car il fut pris et mis h mort honteusement. El le sembia!)!e advint à Yille-Moneis et h ses rom-
pagnons , qui , sans le vouloir de Dieu , mais à la seule instigation du défunt Jean Calvin et de Bèze, allèrent à Amboise contre le jeune roi; car Dieu renversa leur machination à leur ruine et confusion ; et par cela peut-on connaître, que Dieu n'est point auteur ni directeur de tels homicides et meurtres ; mais plutôt, l'esprit malin ^ qui conduit tous faux prophètes et docteurs, usurpateurs du nom de Dieu, et séducteurs des pauvres ignorans. Pour ce, faut-il bien considérer et prouver les esprits, s'ils sont de Dieu ou du diable.
Donc, d'être double et trompeur, aussi d'être menteur et cause de la mort des personnes, cela est évident en Bèze , par les exemples susdits. Voyons maintenant des guerres, troubles, surprises des villes ; brûlemens de châteaux , palais et maisons ; saccagemens de temples et ruines de pays ; de quoi il est cause , auteur et promoteur. Comment se pourrait-il couvrir qu'il est enfant de Satan, et instrument du dialjle, prince des ténèbres?
En premier lieu, il est certain que l'an 1562, les surprises des villes furent un an après celle belle journée de Poissy, où n'avait pu l'ennemi parvenir h son but. Il enflamma, parle moyen de Bèze, toute la France , et excita des rebelles partout, tant, que les principales villes furent surprises, et possédées par les hérétiques et contempteurs de Dieu, des supérieurs et ordonnances de l'Eglise catholique. Et peut-on bien connaître que cela ne venait point de Dieu : car tels mutins et usurpateurs furent con-
i84 VIE DE BÈZE.
trainls de laisser les villes et lieux , lesquels ils avaient surpris, contre le vouloir et commandement de Dieu; ainsi, furent dédiasses et mis en confusion, à leur très-grand regret.
Or, j'ai dit que telles rébellions et surprises étaient à l'instigation de Satan , par le moyen de Bèze , qui , en ce temps-là , fit voyages en Suisse et en Allemagne , pour assembler toutes sortes de gens ramassés et vicieux , et les joindre avec les rebelles de France. Non-seulement i! alla les assembler et lever, mais encore fut vu et bien connu en leurs compagnies; et ne pourraient contredire à cela , sinon que , ôtée toute vergogne chrétienne , ils voulussent faire profession manifeste d'être des enfans du diable, père de mensonge : car le fait est prouvé et connu. Mais avant que passer plus outre, considérez , Seigneurs magnifiques , quelle issue donna leur entreprise : Le duc des Deux-Ponts creva un soir, gourmant et ivre ; ses gens, ramassés par lui , et conduits en France , qui firent infinités d'injures et perles aux pauvres Français , furent tués et ruinés. Le prince de Coudé reçut la mort misérablement , avec un grand nombre des siens ; Gaspard de Coligny, bon fuyard , ne fut des derniers à se retirer; mais, à la fin. Dieu l'amena à la trappe , et fut pris au trébuchet , lequel il préparait tant au roi qu'aux bons princes de France. Que s'il advint malheur sur lesdils mutins et rebelles, il ne faut douter que ce ne fût par un juste jugement de Dieu.
VIE DE BÉZE. iSo
Mais il faut passer outre , et considérer les autres insultes , depuis survenues en Languedoc et Dauphiné , par le moyen et instigation de Bèze , ce qui est très-bien vérifié ; car les capitaines et chefs principaux de leurs bandes ne s'émeuvent pour faire aucune entreprise ou surprise de villes, châteaux, ports et places, qui ne soient induits par leurs ministres ; et lesdits ministres sont sollicités par lettres et par messagers envoyés exprès de Bèze même. De quoi je mets trois évidens témoignages : l'un, est de la relation du baron des Adrets , qui, apertement, le confessa, et déclara au seigneur président des Portes, en présence d'autres seigneurs du Parlement de Grenoble ; et en second lieU;, on le sait par une lettre sienne, en faveur de laquelle le seigneur de Lesdiguières remit en liberté un gentilhomme , qui était prisonnier en ce pays-là du Dauphiné ; j'en ai encore les lettres, et certitude, voire de personnes dignes de foi; et s'il était si impudent que de nier cela, je lui mettrais au-devant, que plusieurs lettres siennes ont été surprises , par lesquelles il incitait lesdits seigneurs et capitaines, ses adhérens, h faire toutes telles invasions et insulters. Davantage, d'autres au même effet, par lui écrites aux ministres desdits seigneurs, la superscription desquelles était, à Messieurs et frères les ministres des Eglises réformées,, en Dauphiné ou autre province. Surtout , il ne saurait nier ce qui survint dernièrement, l'an 1574, près la ville d'Ann(^cv, on un village ditVevrier, où
furent arrêtés aucuns soldats, conduits par certains capitaines , desquels le principal était un comte d'IIesse , qui avait à sa suite un avocat de même , appelé Picolin , conducteur et capitaine d'une troupe de Languedoc. Plus, un nommé Rousset , beau-fils de Montbrun , sous lequel cheminait une multitude du pays de Dauphiné. Ceux qui, de toute la troupe, purent échapper, s'enfuirent; mais les trois principaux susdits furent pris avec aucuns des leurs, et menés en la ville d'Annecy. Et, entre tout ce qu'il faut noter, c'est que, se voyant surpris, ils voulurent cacher des lettres , et les mirent, le plus finement qu'ils purent, sous une coulte du lit de la chambre, où ils furent arrêtés. Ce qu'ayant été aperçu par quelques-uns, lesdites lettres furent trouvées et portées à Annecy, aux seigneurs du Conseil; et lesdits capitaines , interrogés diligemment de leur entreprise et intention, ils ne surent faire autre réponse , fors qu'ils étaient appelés par Théodore de Bèze , duquel ils avaient lettres expresses ; mais ils étaient ignorans du reste.
Ainsi apert que de tant de troubles , invasions, surprises de villes , infractions d'arrêts , établis pour la tranquillité de France, tant de venues d'étrangers, par lesquels le pauvre pays a reçu infinis dommages et ruines, Bèze est principal auteur, comme vrai instrument et ministre de Satan , père de discorde, noises et guerres; et est argument trèsmanifeste , qu'il n'est point des enfans de Dieu , amateurs de paix et tranquillité.
Oh ! combien de jeunes hommes de bonnes maisons de votre ville même, et de l' environ, ii a débauchés journellement ; qui laissent leurs pères, mères et parens, pour aller en la guerre en divers h'eux, singulièrement h présent en Daupliiné, pour se joindre aux rebelles, lesquels ils appellent leurs frères; et, à la suasion de Bèze, ils pensent faire chose agréable h Dieu , combien que cela soit contre sa sainte Parole et commandement: comme aussi leur entreprise ne succède jamais abonne fin. Car la plupart sont occis ou pris par les prévôts, comme il advint, n'a pas long-temps encore, entre Grenoble et Chambéry, à aucuns de votre ville ; desquels les parens envoyèrent la rançon, avec lettres des seigneurs de Berne , en recommandant lesdits prisonniers; et lesdites lettres de faveur desdils seigneurs , furent portées par un bourgeois d'Annecy, duquel je ne dirai le nom, s'il n'en est besoin ; mais bien votre ami et affectionné. Et qui ne sait que le baron d'Aubonne est instrument de Bèze , et ne s'émeut jamais à faire ses amas d'enfans perdus, sinon à la poursuite et instigation de Bèze? Si est-ce que le défunt baron, son père, qui avait été évêque de Montauban , n'eût pas soulfert telles insolences, étant vivant; car il avait bien connu et découvert de quel esprit étaient menés Calvin , Bèze et leurs dévots, dont il avait très-grand regret d'être allé en ce pays-lîi; mais il n'était pas temps de s'en repentir : l'histoire est récitée au livre de la Vie de Calvin.
Pour conclusion de la vie et actes de votre ministre Bèze , je ne veux point être ignoré que son père , lieutenant pour le roi en la ville de Vezelay, considérant la méchante vie et diaboliques mœurs de sondit fils, étant en l'article de la mort, et ayant fait tout ce qui appartient à un élu de Dieu ; reconnaissant les bénéfices de Jésus-Christ; détestant et faisant vraie confession de ses péchés et offenses passées ; ayant reçu l'absolution selon l'ordonnance de l'Eglise catholique ; avant que recevoir le Sacrement du corps de Jésus-Christ, fit venir un notaire juré, et témoins suflîsans; et fit faire un écrit solennel, comme il répudiait sondit fils Théodore de Bèze, le déclarant ennemi de Dieu, traître à son roi et prince , rebelle à son père; ajoutant, qu'il l'appelait au jugement de Notre Seigneur. Et incontinent après , louant et priant Dieu , ayant reçu ledit Sacrement très-révéremment , et l'Extrême- Onction , selon la coutume de l'Eglise catholique , il rendit l'esprit h Notre Seigneur.
Or, vous avez entendu , magnifiques et honorés Seigneurs, la vie, mœurs et actes de votre ministre Bèze , qui , toute sa jeunesse , a été un très-débauché et dissolu, sodomite , adultère et suborneur de femmes mariées, larron, trompeur, homicide de sa propre géniture, traître, vanteur, cause et instigateur d'infinis meurtres, guerres, invasions, brûlemens de villes, palais et maisons ; de saccagemens de temples , et infinies autres ruines et malheurs
Je vous laisse mainlenam considérer de quel esprit il est gouverné et conduit, et s'il peut être vraiment constitué en état de ministre de la Parole de Dieu, étant si corrompu et infâme de tant de crimes; vous êtes avertis par saint Paul, aux lieux devant allégués, de n'étouffer l'esprit de Dieu, qui, incessamment désire d'entrer en nos cœurs, pour les illuminer de sa sainte grâce et lumière. Nel'étouffcz donc , ne lui résistez par effections indues , et ne vous endurcissez contre par obstinées opinions. Car ceux-là, qui ainsi résistent et ferment l'entrée au Saint-Esprit, sont abandonnés justement dudit Esprit-Saint , et laissés en leur aveuglement, tant que, par leur propre coulpe, vont en perdition, de quoi le très-bon et tout miséricordieux Dieu vous veuille garder! et par ce mien avertissement, lequel je vous fais en son nom, vous veuille faire exciter du sommeil périlleux , auquel les faux prophètes et membres de Satan, transfigurés en anges de lumière, vous ont, par leur ensorcellement, endormis! Le bon Dieu vous veuille exciter les entendemens, les illuminer par sa grâce, et multiplier en toutes sortes de félicités temporelles et spirituelles! Ainsi soit.