DISCOURS SEPTIEME
Sa? c« qu'il ne faut jamais parler ma) des dames, et de 1« couséquence qui en -vieut.
Un point y a-t-il à noter en ces belles et bonnettes dames qui font famour, et qai, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre offensées ny scandalisées des paroles de personne ; et qui les offensent, s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard : bref, elles le veulent bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau d'escandaliser une honneste dame uy la divulguer; car qu'ont à faire plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos cours de France, aucunes, et mesme les dernières, qui ont esté fort sujettes à blasonner de ces bonnestes dames] et ay veu le temps qu'il n'estoit pas gallant bomme qui ne controuvast quelque faux dire contre ces dames^ ou bien qui n^en rapportast quelque vray : à quoy il y a un trèsgrand blasme ; car on ne doit jamais offenser Tbonneur des dames, et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des joiiissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la descrient.
Nos cours dernières de nos roys, comme j'ay dit, ont esté fort sujettes à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louis Xi, ce bon rompu, duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout ; et celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de joye, il estoit le mieux venu et festoyé ; et luy-mesme ne s'espargnoit à en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et puis en faisoit part aux autres, et publiquement (l). G'estoit bien un scandale grand que celuy- là.
(1) Louis XI passe gëoéralement , noo-seulement pour «Toir raconté beaucoup ée contes, avec tout ce qu'il y avoit de jeunes seigneurs à la Cour de Philippo le Bon, duc de Bourgogne, ou il s'étoit réfugié éunt DAUi>hin, mais même pour
èbl VIES DES DAMES GALANTES.
Il avoit très-mauvaise opinion des femmes, et ne les croyoit tontes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en repentit anssitost et trouva un alibi pour rompre le coup. « Ah I pasque Dieu I ce » dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne ; il y trouveroit quelque pe- » tile aifetee et saffrelte de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy » feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir » plus souvent que je ne voudrois. » Il eut pourtant très-bonne opinion de sa femme, qui estoit sage et vertueuse : aussi la luy falloit-il telle, car, estant ombrageux et soubçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust bientost fait passer le pas des autres : et quand il mourut, il commanda à son fils d'aimer et honorer fort sa mère, mais non de se gouverner par elle; c non qu'elle ne fust » fort sage et chaste, dit- il, mais qu'elle estoit plus bourguignone » que Françoise. » Aussi ne l'aima-t-il jamais que pour en avoir lignée, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de cas: il la tenoit au chasteau d^Amboise comme une simple dame, portant fort petit estât et aussi mal habillée que simple damoiselle ; et la laissoit là avec petite cour à faire ses prières, et luy s'alloit pourmeuer et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse à penser, puisque le Koy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches de la Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny qu*il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j*ay veu aucuns ; mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces pauvres femmes, pressées de tel hast de médisances, ne pouvoient bien si souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et toutesfois le putanisme régna fort de son
«Toir prit loin de faire recueillir et de publier ensuite, dans le même ordie et nous TaTOns, le recueil intitulé ; Cent Nouvelles nouvelles ^ lequel en so§ tontient cent chapitres ou histoires, composées ou récitées par nouvelles gens depuis naguères; et cela se trouve coulirmé par ces mots de l'aocieune préfuce ou avertit» aement, qui paroU avoir éié fait de son temps : « Bt notpx que par toutes les
> Nouvelles où il est dit par monseigneur, il est entendu nonseigoeur le nauphin, » lequel depuis a succédé à la cobronne et est le roy LoOis XI; car il estoit Ion
> es p^ys du duc de Bourgogne. > Mais comme il est bien certain que ce prince ni se relira en Brabant qu'à la (in de l'année l4S8, et ne rentra en France qu'en août 1481 , il est absolument impossible que ce recueil ait paru en France tcts 14S5, comme on le débile inconsidérément dans la préface de ses nouvelles éditioML On en a deux anciennes : l'une de Paris, en 1486 , in-folio; l'autre encore de Paris, chei la TeuTC de Johan Tiepere, sans date, aussi in-folio; et deux nouvelles» accompagnées de mauvaises Hgures, et imprimées à Cologne, chei Pierre Gaillard, en iTOt et tTSS ei deux volumes ii-8.
temps, car le Boy luy-mesme aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa Cour, et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit eu public ou en cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray que Ton couvroit le nom des grandes, que Ton nejugeoit que par apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que plusieurs que j'ay veu du règne du feu roy, qui les tançoit et censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce bon roy à d'aucuns anciens. Or le roy Charles buiciiesme son fils, qui luy succéda, ne fut de cette compleiion; car on dit de luy que ç*a esté le plus sobre et honneste roy en paroles que Ton vid jamais, et n*a jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je TOUS laisse donc à penser si les belles dames de son règne, et qui se resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples très- victorieux et glorieux, il s^amusa si fort à les servir , caresser, et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort, auxquelles, pour s'estré trop aban* donné, luy qui estoit de fort débile complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.
— Le roy Louis douziesme fut fort respectueux aux dames ; car, comme j'ay dit ailleurs , il pardonnoit à tous les comédians de son royaume, comme escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles, encor qu'il fuSt bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les dames autant que les autres, tenant en cela, mais non delà mauvaise langue, ny de la grande présomption, ny vanterie du duc Louis d'Orléans, son ayeul : aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames dont il avoit joûy, par cas fortuït, un jour le duc Jean entra dans ce cabinet ; b première dame qu'il voit pourtraitte et se présente du premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de ce temps-U très-belle : elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert
de Bavière, comte de Haynault et de Zelande. Qui fut esbahy t ce fut le boD espoux : pensez que tout bas il dit ce mot : « Ahl j'en ay. i Et ne faisant cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume ; et colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner à la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison : et après la vache morte» espousa en secondes noces la fille de Louis troîsiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché ; car à tels gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambres et de repaires, ils y en trouvent toujours. Ce duc en cela fit. très-sagement de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui fut à luy une très-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un très-grand capitaine qu'il y a trob choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est offensé , et en doit taire le sujet, et plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la veangeance» si ce n'est que la chose fust û évidente et claire devant plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire. L'une est quand on reproche à un autre qu'il est
cocu et sa femme publique; l'autre, quand on le taxe de b.
et sodomie; la troisiesme, quand on luy met à sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort escandaleuses quand on en publie le sujet de laquelle on combat, et pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallist villainement ; et le sujet en estant publié scandalise fort, et tant plus il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande puanteur quand plus on la remue. Voilà pourquoy qui peut avoir son honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau sujet pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation ny combat. Force exemples alléguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et allongeroit par trop mon discours. Voilà pourquoy ce duc Jean fut très-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en mocquoit-il et le faisait entendre : dont il ne faut point douter que telle dérision et escandale ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fit Élire ce coup en fort habile et sage mondain. — Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré, le roy Fran-
ç(HS, qui a bien aimé les dames, et encore qu'il enst opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point qu'on en médist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui s'appelloit Busembourg de îaintonge, lequel servant le Roy de la viande, dont il avoit dispense, le Roy lui commanda de porter le reste, comme l'on void quelquefois à la Cour» aux dames de la petite bande, que je ne veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parroy ses compagnons et autres de la Cour, que ces damés ne se contentoient pas de manger de la chair crue en caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur bencnst saoul. Les dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussitost au Roy, qui entra en si grande collere, qu^à l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pauvre gentilhomme en soeut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada et se sauva bravement : que s'il eust été pris, pour le seur il estoît pendu, encor qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy eette fois en collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que quiconque toucheroit à l'honneur des dames, sans remission Û fieroit pendu.
<— > Un peu auparavant, le pape Paul Parnèse estant venu k Nice, le Roy le visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut quelques-unes , qui n'étoient pas des plus laides, qui lui allèrent baiser la pantoufle ; sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu^elles estoient allées demander à Sa Sainteté dispense de taster de la chair crue sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le sœut; et breo servit au gentilhomme de se sauver, car il fut esté pendu, tant pour la révérence du Pape que du respect des dames. Ces gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clément vint à Marseille faire les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles et honnestes veuf ves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et tristesses qu'elfes avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, qu'elles prièrent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux grâces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de la chair
les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit venir un jour fort familièrement au logis du Pape ; et pour ce en advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant découvert la baye. Estant toutes trois à genoux devant Sa Sainteté» M. d'Albanie commença le premier^ et dit assez bas en italien, que les dames ne l'entendoient point : a Père saint, voilà trois » dames veufves, belles et bien bonnestes, comme vous voyez, les- » quelles pour la révérence qu'elles portent à leurs marys trespas- » sez, et à l'amitié des enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour » rien du monde aller aux secondes nopces, pour faire tort à leurs » marys et enfants ; et, parce que quelquesfois elles sont tentées » des aiguillons de la cbair, elles supplient très-humblement Vos- » tre Sainteté de pouvoir avoir approche des hommes hors ma- » riage, si et quantes fois qu'elles seroieut en cette tentation. — » Gomment, dit le Pape, mon cousin ! ce seroit contre les comman- » déments de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voilà, père 9 saint, disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parl&r. » Alors l'une des trois, prenant la parole, dit : « Père saint, nous avons prié » M. d'Albanie de vous faire une requeste très-humble pour nous » autres trois, et vous remonstrer nos fragilitez et débiles corn- » plexions. — Mes filles, dit le Pape, la requeste n'est nullement » raisonnable, car ce seroit contre les commandements de Dieu. » Les dites veufves, ignorantes de ce que luy avoit dit M. d'Albanie, luy répliquèrent : « Père saint, au moins plaise nous en don- » ner congé trois fois de la sepmaine, et sans escandale. — Goni- » ment! dit le Pape, de vous permettre ilpeccalo dilussaria (i]f » je me damnerois ; aussi que je ne le puis faire. » Les dite» dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie, el que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent: « Nous ne » parlons pas de cela, père saint, mais nous demandons permis- » sion de manger de la chair les jours prohibés. » Là-dessus le duc d'Albanie leur dit : a Je pensois, mes dames, que ce fust de » la chair vive. » Le Pape aussi-tost entendit la raillerie, et se prit à sourire, disant : « Mon cousin, vous avez fait rougir ces honnes- » tes dames; la reyne s'en faschera quand elle le sçaura » : laquelle le soeut et n'en fit autre semblant, mais trouva le conte bon ; et le Roy puis après en rit bien fort avec le Pape, lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé qu'elles
(1) Le pëchë de losure.
demtndofienty et s^en allèrent très-contentes. L'on m'a nommé les trois dames : madame de Chasteau-Briant on madame de Canaplea» madame de Cbastilloo, et madame la baiilive de Gaen, très-honiiestes dames. Je tiens ce conte des anciens de la Cour (i).
— Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul (roisîesme rât à Nice voir le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses : l'une, qu'il Iny donnast l'absolutîon, d'autant que, petite garce, fille à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses ciseaux en faisant son ouvrage ; elle fit vœu à saint Alivergot de le luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit ; mais elle ne l'accomplit ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à Marseille, elle es-' tant fille Tallard encore, elle prit un de ses oreillers en sa ruelle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière, dont après Sa Sainteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche, qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est celuy excommunié qui n'aime point s'il est aimé. Le Pape, estonné de ses demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceiit ses causeries et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puis que de si bonne heure elle commença : et de ce temps, toutes fois, tout a esté trouvé bon d'elle, tant elle avoit bonne grâce en ses traits et bons mots. Or ne pensez pas que ce grand roy fustsi abstraint et si réformé au respect des dames, qu'il n^en aimast de bons contes qu^on luy en faisoit, sans aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n^en fist aussi ; mais, comme grand roy qu'Û e&toit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un chacun, ny le commun, usast de pareil privilège que luy.
J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses : et s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots : et bien souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et
(1) Ce conte, que BnntôiM.dit teoir des anciens de It Cour, est pris presque mot ponr mot de J. Boucbet', dans ses Annales dP Aquitaine , ëdit. de 1644, pag. 473 , an nom des trois dames près , qoi est apparemment et qu'il veut dire tia'il tenoit de bon lieu.
promettoit les y lervîr et leur eo dire du bien» tant il estoH bon et familier : et souvent aussi quand il les voyoit en grand arraisoBnement avec leurs maislresses» il les tenoit accoster et leur demander quels bons propos ils avoient avec elles; et 8*il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit et leur en appren(»t d'autres. A ses plus familiers il n'esloit point avare ny chicbe de leur en dire ny départir de ses coi:teSy dont j'en ay ouy faire un plaisant qui loy advint, puis après le récita, d'une belle jeufie dame venue à la C!our, laquelle, pour n*y estre bien nuée» se laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et sor^tout de ce grand mj ; tequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart bien arboK dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commença desjà à le voir, que quand on donnoit quelque chose au Roy» ou que quand on le prenoit de ky et qu'on le toucfaoit, le foloit premièremeat baiser, ou bien la main, pour le prendre et toucher; ellemesae, sans autre céréoltoine, n'y faillit pas, et baisant très-bumblemeat la main, prit IVstandart du Roy et le planta daos le fort avec une très-grande humilité ; puis luy demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le servist ou en femme de bien et chaste, ou en lesbauchée. Il ne faut point douter qu'il luy en demandnst la desibaucbée, puisqu'on cela elle y estoit plus agréable que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n*y avoit perdu son temps, et après le coup et avant, et tout ; puis luy faisoit une grande révérence eo le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy «voit fait, dent elle n'estoit pas digne, en lu^ recommandant souvent quelqae avancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laqoeUe* depuis n'a esté si sotte comme alors, ttitts bien habile et bien rusée.
Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles. Il estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient les dames quand elles estoieat en leur manège, et quelle contenance et posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient : et puis en rioit à pleine goige, et après en défendoit la publication et l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son bon second ce très-grand, trèsrmagnifique et très-libéral cardinal de Lorraine : très-libéral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil de son temps : ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foj, et surtout la charité envers les pauvres. U portoit ordinairement une
gnttde gibecière, que sob Talet-de-chambre qui luy mânioit son argent des menus plaisirs ne failoit d^emplir tous les malins, de trois cm quatre cents escus ; et tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main à la gibecière, et ce qu'il en tiroit sans considéra* tion il le donnoit, et sans rien trier. Ce fut de lui que dit un pau« Tre aveugle, ainsi qu'il passoit dans Rome et que Taumosne lui fut demandée de luy, il luy jetta à son accouslumée une grande peignée d'or, et en s'escriant tout haut en italien : O iu sei Ckristo, bveramente el cardincU di Lorrena; c'est- à-d*nw : « Ou tu es Christ, ou le cardinal de Lorraine. » S'il estoit au* mosnier et charitable en cela, il estoit bien autant libéral ^s autres personnes, et principalement à l'endroit des dames, lesquelles il attrapoit aisément par cet appât ; car l'argent n^estoit en si gronde abondance de ce temps comme il est aujourd'huy ; et pour ce en estoient-elles plus friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy conter que quand il arrivoit à la Cour quelque belle fille ou dame nouvelle qui fust belle, il la venoit aussi tost accoster, et Tarraisonna&t, il disoitqu'il la vouloit dresser de sa main. Quel dresseur! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guère de dames ou filles résidentes à la Cour ou fraisehement venues, qui ne fussent desbauchées ou attrappées par son avnrice et par la largesse dudit M. le cardinal ; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos repes et grandes princesses d*aujourd*huy. J'en ay fait l'expérience pour l'avoir tcu en deux ou trois qui avoient.gagné tout cela par leur devant ; car leurs pères, mères et marys ne leur eussent peu donner en si grande quantité. Je me fusse bien passé, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce grand cardinal, ven son honorable habit et révérendissime estât ; mais son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire kson roy Ton esi dispensé de tout, et pour faire l'amour et d'autres choses, mais qu'elles ne soient point meschantes, comme alors d'aller à la guerre, à la chasse, aux danses, aux mascarades et autres exercices; aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoii plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoient . cette petite imperfection, si imperfection se doit appeler faire l'a* taour*
J*ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux daines : il leur en portoit de son naturel beaucoup : mais S Toublia, et non sans sujet, à Tendroit de madame la duchesse de Savoye, donne Béatrix de Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant à Rome pour le service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir assez entretenu M. le duc, il s^en alla trouver madame la duchesse en sa cham» bre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit 1» mesmé arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser.. M. ' le cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser h. la bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de plus près encore d'elle, la prend par la teste, et en dépit d'elle la baisa deux ou trois fois. EVquoy qu'elle en fist ses cris et exclamations à la portugaise et espagnole, si fallutil qu'elle passast par-là. « Gomment, dit-il, est-ce à moi à qui il » faut user de cette mine et façon? je baise bien la Reyae ma Tt maistresse, qui est la plus grande reyne du monde, et vous je » ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une petite duchesse crottée ! » Et si veux que vous sçachiés que j'ay couché avec des dames » aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que vous. » Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'Église qu'ils tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté. M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure ; mais il est bien fascheux à un noble et généreux cœur» de quelque profession qu'il soit^ d'endurer un affront.
Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmontj et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je brottillerois par trop mes discours, auxquels je retourne ; et le reprens au feu roy Henry II, qui a esté fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de rhonueur des dames : et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle complexion, mal-aisément la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour en parler mal. Déplus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir à ces détracteurs et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore qu'elle-mesme n'y ait esté espargnée non plus que ses dames ; mais ne s'çn soudoit pas ttni
DISCOURS Vn. 861
d'elle comme des antres, d'autant, disoit-elle, qu'elle sentoit son ame ei sa conscience pure et nette, qni parloît assez pour soy ; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces mesdisants escrÎTains et pasquineurs. a Laissez-les tourmenter, disoit-elle, et se j^endre de la peine pour rien ; » mais quand elle les descou- \roit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à Taisnée Limeuil, à son commencement qu'elle vint à la Cour , de faire un pasquin (car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-Tous qu'elle la repassa par le fouet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en estoient de consente ; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy appartenir, à cause delà maison de Thurenne, aliiéeà celle de Boulogne, ellel'eust chastiée ignominieusement par le commandement exprès du Roy, qui déiestoit estrangement tels escrits.
— - Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de Yalentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqué è une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui s'en voulut prendre pour sa compagne ; luy ne fit que simplement respondre : « Hà I je ne » m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une grande cour- 9 siere bardable. » Comme de vray c'estoit la plus grande fille et femme que je vis jamais* Elle s'en plaignit à la Reyne que l'autre l'avoit appelée jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle colère qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours, quelque faveur' qu'il eust de madame de Yalentinois sa parente; et d'un mois après son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.
Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la Reyne à qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre ; mais la mesdisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à l'après-dinée en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris entre les mains des pages et laquais une c de bélier dont ils s'en joiioient à la basse-court (elle estoit fort grosse
et enflée tout bellement), estant couché près d'elle, la coula entre la robbe et la juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'e» advisa jamais, si-noni que» lors que la Reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller en son cabinet, cette fiile, que je ne nommeray, te vint lever aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette balle bellinière, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux, que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps à la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonnée? ce fut la fille et la Reyne aussi, car c'étoit en belle place visible sans aucun obstacle. « Nostre-Damel » s'écria la Reyne, et qu'est cela, m'amie, et que voulez-vous faire »de cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust f«utre que Gersay. Luy, qui en avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si colère, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour quelques jours il fuyt sa colère et du Roy aussi : et sans qu'il estoit un des grands favoris du Roy -Dauphin avec Fbntaine-Guerrin, il eust esté en peine^ encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture, nonobstant que le Roy et ses courtisans et plusieurs dames ne s'en peussent engarder d^en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la colère de la Beyne : car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux rabrouer et estonuer les personnes.
— Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la Cour Tindrent une fois, de bonne amitié qu'ils avoient ensemble, à tomber en haine et querelle, si- bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de la Reyne, estant sur ce difi^rent : «Lais- » sez-moi, autrement je diray ce que vous m'avez dit : » Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque chose en fidélité d'une très- grande dame, et craignant que mal ne luy advinst que pour le moins il ne fùst banny de la Cour, sans s*estonner il respondit (car il disoit très-bien le mot) : « Si vous dites ce » que je vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait. » Qui ftist estonnée? ce fust la fille : toutesfois elle respondit: « Que m'avez-vous fait? » L'autre respondit; « Que vous ay-ie dit? » La* mie par après réplique : « Je sçay bien ce que vous m'avez dit; » l'autre : « Je sais bien ce que le vous ay fait. » La fille dupliqu»
DISCOUKS VU» 363
« Je proQTeray fort bien ce que tous m^avez dît; » l'autre res« pondit : <k Je prouveray encore mieux ce que je vous ay fait. » Enfin, après avoir demeuré assez de temps en lelles contestations par dialogues et répliques et dupliques, et pareils ei semblables mots, s'en séparèrent par ceiix et celles qui se trouvèrent là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.
Tel débat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort eu colère, et en voulust aussitost sçavoir'les paroles de Tun et les laits de l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela tireroit à conséquence, ad visèrent à s'accorder aussi -tost ensemble, et compavoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny luy rien fait à elle. Ainsi ils payèrent la Reyne, laquelle pourtant tança et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se fussent rapatriés et concertés ensemble, et que la damoiselle eust descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient à grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire quMl luy avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point pucelle, et que c'estoit luy qui Tavoit dépucellée. « Oui, lui res* » pondis-je: mais si l'on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée » pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous » y fust allé de la vie. — Hà ! mort Dieu ! me respondit-il, c'est » ce que j'eus voulu le plus qu'on Peust visitée: je n'avois point » peur que la vie y eust couru ; j'estois bien asseuré de mou » baston ; car je sçavob bien qui l'avoit dépucellée, et qu'un » autr^y avoit bien passé, mais non pas moy, dont j'en suis très- » bien marry : et la trouvant entamée et tracée, elle estoit perdue » et moy vengé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte pour » l'espouser, et puis m'en défiiire comme j'eusse peu. » Voilà comme les pauvres filles et ienunes courent fortune, aussi bien à droit comme à tort.
— - J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse d'un très-brave et galland prince (I) : on disoit pourtant
(1) Françoise de Robta , daaie de U GtrnMhe , si bms eo croyoos Bayle , IHct. ert't., pag. I3l7 delà deniième ëdiiioD. Mtis je doute que lui-même en (ttl bien persuade, puisque, dan» la ciUtlou de ce passage de Brantôme, il n*a jugé à propos de marquer que par des points certaines paroles qui ne convienoeit BuUement à la dame d« La Garaache ; savoir, qie d abord on disoit que cette dame •a ^étoit laissé engrosser ««'en oom de manago , et qu'après oo sut le contraira.
3d4 VIES BBS DAMES 6AIANTES.
que c*estoit en nom de mariage, mais par après on sceut le eontraire. Le roy Henry le sceui le premier qai en feost eztresmement fasché, car elle iuy en appartenoit un peu : toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale» le soir au bal la voulut mener danser le bransle de la Torche (l) et puis la fit mener danser à un autre la gaillarde et les autres bransles, là où elle moostra sa disposition et sa dextérité mieux que jamais, avec sa taille qui estoit très-belle et qu'elle acçommodoit si bien ce jour-là, qu'il nj avoit aucune apparence de grossesse : de sorte que le Roy, qui avoU ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en apperceust non plus que si elle ne fost esté grosse, et vint à dire à un très-grand de ses plus familiers: « Ceux-là sont bien meschants et malheureux 9 d'estre allés inventer que cette pauvre fille estoit grosse ; jamais » je ne Iuy ay veu meilleure grâce. Ces meschants détracteurs qui » en ont parlé ont menty et ont très-grand tort. » Et ainsi ce bon prince excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesme à la Reyne estant couché le soir avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant à cela, la fit visiter le lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva grosse de six mois ; laquelle Iuy advoûa et confessa le tout sous la courtine de mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le mystère le plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que la Reine en fust fort en colère. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy chez ses plus proches parents» où elle accoucha d'un beau fils, qui pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advoûé du père putatif; et la cause en traîna longuement, mais là mère n'y put jamais rien gagner.
— Or le roy Henry aimoit aussi -bien les bons contes que ses prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent escandalisées ny divulguées: si bien que Iuy, qui estoit d'assez amoureuse coroplexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'eues fussent hors de soupçon et diffame ; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes, ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la dame : comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nommée madame Plamin, d'Escosse, laquelle, ayant été enceinte du fait du Roy, elle n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son escossiment francisés « J'ay fait tant j'ay pu, que. Dieu merci, je suis enceinte du Roy,
(1) Danie d'Allemagne; les Allemands appellent ce hn^Xt faeheldâinU,
9 dont je m'en sens très-honorée et très-heureuse; et si je ^eux m dire que le sang i-oyal a je ne sais quoy de plus suave et friande » liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter » les bons brins de présents que l'on en tire. » Son filis, qu'elle en eust alors, fut k feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-bonneste, brave et vaillant seigneur: il le monstra bien à sa mort. Et si estoit homme de bien et le moins tyran gou- Temeur de son temps ny depuis, et la Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire, estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits, mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes ; comme cette reyne amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieues pour se (aire engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race : toutesfois l'on dit qu'autant vaut l'un que dé l'autre.
— Après le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fùst si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour mesdire des dames : encore que s'il eust régné longtemps, ne faut point croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de très-bon et très-firanc naturel, et qui ne se plaisoit point en médisances; outre qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honoroit fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mère, et messieurs ses oncles, qui rabroûoient fort ces causeurs et picqueurs de la langue. Il me souvient qu'une fois, luy estant à Saint Germain en Laye, sur le mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de teb amonrs et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Vénus les en eschauffoit davantage à telle imitation et telle vueue, si bien que, quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit aucun remède de l'en ester, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagné. Asseurez-vous que si le gentilhomme n'eust si-tost
escampé, il estoit très-mal ; et ne parut à la Goûr qu'après sa mort et son règne. Il y eut force libelles} diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y eut aucun qui pi- . quast et offensast plus qu'une invectivé intitulée le Tigre (sur l'imitation de la première invective de Gicéron contre GatiKna), d'antant qu'elle parloit des amours d'une très-grande et belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust esté appréhendé^ quand il eust eu cent mille vies 11 les enst toutes perdues; car et le grand et la grande en furent si estommaqués qu'ils en cuidèlent desespérer. Ce roy François ne fut point sujet à l'amovr comme ses prédécesseurs; aossi eust-ileu grand tort, car il avwi pourespouse la plus belle femme du monde et la plus tihnable; et qui Ta telle ne va point au ponrcbas comme d'antres, aotremem il est bien misérable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny bien et tout, si-non que de la sienne. C'est nne maxime que j'ay ouy tenir à une honneste personne; toutesfoîs je l'ay vue faillir plusieurs fois.
Le roy Charles IX vint après, lequel, ponr sa tendresse d'aage, ne se soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plustost ârpasser son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et révérentîeux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il le plus empesché du inonde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la salnast et Iny otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour eust sceu faàre. De son règne les grands pasquineurs -commencèrent pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détracloient estrangement des dames, et en général et en particulier^ voire des plus grandes; dont aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal trouvez : non pourtant qu'ils advouassent le fait, rsat ils nioieut tout ; aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoiié, et le Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient à de trop grandes. D'autres faisoient bonne mine, et enduroient k
leur barbe mille démeatis qu'on disait conditioiiels et^n l'air, et mille ÎDJures qu'ils buvoieut dous oomme laiot, et o'osoient nullement repartir ; autrement il leur alloit de la vie : en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on mesdist à leur nez tant «l tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la réputation d'estire vaillants ; mais en cela ib enduroient le petit affiront gallantement sans sonner mot.
— Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une trèsgrande dame veufve, belle et bien bonneste» qui vouloit convoler avec un très-grand prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils l'accomparoient à cinq ou six grandes putains aaciennes, fameuses, fort lubriques , et qu'elle les surpassoit toutes. Gem^mesmes qui Avoient faiub pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux passèrent tout sous silence, eucor qu'ils fussent des braves et vaillants. Cela donna pourtant pour le coupa songer au prince, car le pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au bout de deux ims le mariage s'accomplit.
Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il -favorisoît teb gens d'av'oir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien4es aimoitil, mais ne vouloit que le vu^aire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui estoit la plus noble et la plus illiKtre 4e grandes et belles dames de tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust villipendée et mésestimée par la bouche de tels causeurs et galants : et c'estoit à parler ainsi des -couiiisannes de Rome, de Venise et d'autres lieux, et non de la Cour de France ; et que, s'il estoit permis de le faire, il n'estoit permis ^e le dire. Voilà comment ce roy estoit respectueux aux clames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques très-grandes et trèsbelles et honnestes dames, pour estre brouillées en^quelques trèsgrandes affaires qui luy touohoient ; mais il n'çn voulut jamais «ien croire, ains leur fit aussi bonne chère que jamais et mourut avec kurs bonnes grâces et grande quantité de leurs larmes qu'elles espandirent sur son corps. £t le trouvèrent à dire puis i^rès bien
quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns mauvais rapports qu'un luy avoit Eût d'elles en Pologne, n'en fit à son retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et d'autres que je sçay s'en fit un très-rigoureux censeur, dont pour cela il n'en fut pas plus aimé; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont point peu nuy, ny à sa malle fortune ny à st ruyne. J'en diray bien quelques particularitez, mais je m'en passeray bien : si-non qu'il faut considérer que la femme est fort encline à la vengeance ; car, quoy qu'il tarde, elle l'exécute : au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns, laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attiédist et vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et par le temps parer aux coups ; mais la furie, l'abord et le temporisement durent toujours en la femme jusqu'à la fin; je (Us d'aucunes, mais iieu. Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par descriements, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel, que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour luy on ne se détoumoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé, que je sçay bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand honneur, et mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave prince, mais il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour amasser gens et luy faire la guerre ; mais à son retour en France la dame mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y estoit résolu : par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit ; qui ne luy eust refusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres raisons que Ton peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour les descrier.
J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il divulgua en la présence de plusieurs : encore cette vengeance estoit-elle douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay une qui , faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luv donna un rendez-vous en un jar-
din où D6 faillit de se trouver; mais il De la voulut toudier autrement (ce disent aucnnsy mais il la toucha fort bien), ains la faire ¥oir en place de marché, et pais la bannit de la Ckrar avec oppro* bre. Il désiroit et estoit fort carienx de sçavoir la vie des unes et des antres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez. Bien* heureux estoient-ils ceux-là ; car les restes de ces grands roys ne sçauroient estre que très-bons« Les dames le craignoient fort, comme j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des réprimandes, ou en prioit la Reyne sa mère, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer les mesdisans, ainsi que je l'ay monstre cy-devant par ces petits exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, quepouvoit-elle faire aux autres quand ils toudioient au vif et à l'honneur des dames ?
Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j*ay veu, de sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi quelqu'un : et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la Reyne sa mère le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres qu'à elle, pour en faire la correction : tellement que, venant en aage et en liberté, n'en perdit la possession ; et pour ce, sçavoit aussi-bien comme elles vivoîent en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées ; et si aucunes y en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon qu'elles en demeuroient estonnées en leurs &mes d'où il avoit appris toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoùant pourtant le tout. Et s'il s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs en un chapitre de luy fait h pan (l). Je n'en parle donc plus, encor qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy pour ce sujet, et que j'en devois dire davanuge si j'en sçavois. Ouy, j'en sçai prou» et des plus sublins ; mais je ne veux pas tout à coup dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde ; et aussi que je pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en apperceust sans escandale,
(1) Ob A*i point ce chspitre oi diteoart.
ît.
«70 TIBS DES BAHES RÂLANTES.
6f H y a de«es détraeumrs 4ks daraesde direraes sùries. Les «B8 en médisent d'âoemies pour quelque desphisir qu*dles tenr WBOwi fût, «Boop qu'elles «nent'des plus eliastes du monde, ei ks font, dHin esge •beau et p«r ^'elles sont, ^n diable tout iu- * lect de BieiohaBoelé : oemme un iiowneste^geMîHiomme que j'ay ▼eu et ^ogneu, leqsel pour «n l^ier despkiisir'quHiBe très-hon- «este et aage dame ^ny a?oit Ait, la -descria éfn fihmement ; dent il en eut èome querelle. Et disoit : € #e sçay bien -que j'ay w tort, et ne M poiotHpie celle *dame ne seH très^kaate et tres- » ^«rtMttse : mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le » meîns'du monde ofiraséy quand elle aeioit'audsi cfaasle et pn- » dique que la ^vierge Marie, pois qu'aa t r emci rt il ne m* est per- » mis d'en avoir raison comme d'un èenrae, j^n dirai pis que » pendre. » Mais Dieu pourtant s^en'peut m*fler. D'autres détracteurs y »-4-il qjaàf aimant des 'daaws el «e pouvant rien tirer de teiBr chaalelé, de dépit en causent comme de publiques ; et si lent pis : ils publient et ^tent qu'ib en ont tiré ce qu*iis vouknent, mais, les ayant connues et apperceues par trop lubriqiKs, les ont quittées. J'en ay cogneu force ^en nos cours de cesbumeors. D'autres, qui à -bon escient qv^ttent leurs mignons et hvoris de eouebettes, et pms, suivmit leurs légèretés et inoonstan- •eesy s'en sont desge ust é es et repris d*autres en leur place : sur «ce, ces mignons, despitez et ^lesespérez, tous peignent- et ^es- -crient ocs pauvres femmes, ne fem pas dire corament, jusques à ' inoooter partioatièrement leurs lasciretez et paillardises qu'ils •eut eusemble exercées, et à descouvrir leurs ms qu'elles porteiit sur leur corps mid, afiu que mieux ou les creye. D'autres y a- 'V*il qui, dcBpitez qu'eHes en étonnent aux «utres et non à eut, <en mesdisent à toute oustranoe, et les font guetter, espier et veiller, enfin qu'au monde ib donnent plus grande conjecture de leurs veniez. D'autres qui, espris de belle falousie, sans aucun «i^t que celuy-Ui, maldisent de -ceux qu'eUes aiment le phis, %t qu'eux-mesmes «iment tant qu% ne les *voyent pas à demj- Yoiià l'un des phis grands eflks de la jalausie : et tels détra e* teurs ne sont tant k blasmer qu'on le diroît bien; car il faut imputer cela à l'amour et à b jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance. D'»itres détracteurs y aH^l qui sont si fort nea et accoutumez à la mesdisance, que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient d'eux-mesmes. A voire advis, si l'honneur des dames est espargné en la bottche de teif
DISCOUBS Vn. 571
gens ? Plusieurs en nos eotffs en «y-je veu tels qui, craignant de parler des hommes de peur de Ik touche, se tnettoient eur la draperie des pauvres ëames, ^ui n*ont autre revanche que les larmes, regrets et paroles. Toutes^fois en ay*je cogneu plusieurs qui sV* sont très-mal trouvez ; car il y a eu des parents, des frères» des amis de leurs serviteurs, voire des maiis, qui «en ont (ait repentir plusieurs, et remascher et avaller leurs iparoles. Enfin, si je voulois raconter toutes les diversitez des deslraeteuBS des dames qu'il y en a, je n'aiirois jmnais (ait. UBe<opmion en amour ay-je veu tenir à pilleurs, qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non à tous, pour le moins à ses plus privez amis ; et si à tous il ne se .peut dire pour le moins que le manifeste s'en âisse, >ou par monstre eu par 'faveurs, ou de tivrées et eoideors, eu ades obevaierasques, comme counrements de bague, leurnois, masquarades, combats à la barrière, voire k ceux de bon -eaoient quant on est à la guerre ; certes le contentement en est totèfr*grand en soy. Gomme de vray, de quoy serviroit à un gtand capitaine d'avoir &it un beau et signalé eiploit de guerre, et qu'il fust teu et nullement sceu ? je croy que ce luy seroit un despit mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu, ce disent aucuns : et de cette opinion en a esté Je prineipalebef M. de Nemours^ le parangon de toute chevalerie; car, ai jamais prince, seigneur ou gentilhomme a esté rheureux en amours, c'a esté celuy*là. Il ne prenoit pas plaisirs à ks^sacher à ses f\m 'privez amis ; si est-ce qu'à plusieurs il les a tenues si se- ^apeltes qu'on ne les jugeoit que mal aisément. Gertes pour les datnes Biariées la deseouverte en est fort dangereuse : mais pour les filles et veufves qui sont à marier, n'importe ; car la couleur et préteste d'un mariage futur couvre tout.
»- J'ay cogneu un gentilhomme très-bonneste k la Geur, qui, servant une très-^graude dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs maistresses, et se «oojurans tous de les descottvrir entr'eux de leur faveur, ce geatilhraame ne voulut jamais déceler la sienne, ains en aUa controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se doutast pourtant de cet amoar secret: mais luy et ses compagnons n'en tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa bonne fortune, qui ' est plus gracieuse à dire que sa maie.
— Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, leqael, par sa présomption trop libre qu'il prit de desoouYrir sa maistresse qu'il devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué par un assassinat qu^il faillit : mais pour un autre sujet il n'en faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.
— J'estois à la Cour du temps du roy François II, que le comte de Saint-Agnan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain, le nouveau marié estant venu en la chambre du Roy, UQ chacun luy commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le marié respondit cinq. Par cas il y eut présent un honneste gentilhomme, secrétaire, qui estoit-Ià fort favory d^une très-grande princesse que je ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guères pour le beau chemin qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en esté. Ce grand seigneur lui dit : « Hà I mordieu ! il vous faudroit des perdriaux à » vousl » Le secrétaire répliqua : « Pourquoy non? Par Dieu I » j'en ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus » belle motte qui soit ici à l'entour, nyqui soit possible en France.» Qui fust esbahy T ce fut ce seigneur ; car par-là il apprit ce dont il se doutoit il y avoit long-temps : et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chassé en cet endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup ; mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et couvert, sans une considération que je ne diray point : mais pourtant il luy porta tousjours quelque haine sourde ; et si le secrétaire fust esté bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais Teust tenue très-secrète, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida arriver de la broûillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un ge ntilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir que 1 uy avoit fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'a lie luy avoit donné, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins aimant sa femme, qui en sceut colorer le £iit ainsi qu'elle put? Que diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir que luy avoit fait sa m aïs* tresse, alla jouer et perdre son portrait aux dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en l'infanterie; ce qu'ella sceut, et en cuida crever de despit« et qui s'en fascha Un. La
Itejne-mère scent, qui lay en fit la réprimende, snr ce qne le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi abandonner au sort de des le portrait d'une belle et honneste dame. Mais ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé le parchemin du dedans, et n^avoit que couché la boete qui l'enserroit, qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent démener le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont j'en ay veu aucunes, qui vedent estre en leurs amoura bravées, menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustostde telle sorte que par douces compositions ; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a par force, et d'auti^es par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre injuriées ny descriées pour putains; car bien souvent les paroles offensent plus que les effects.
— Sylla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athènes qu'il ne la ruinast de fond en comble, non pour opiniastreté d^avoir tenu contre luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en parlèrent mal, et touchèrent l'honneur bien an vif de Meiella, sa femme.
— En quelques lieux de par le monde, que je ne nommera} point, les soldats aux escarmouches et aux sièges de places se reprochoient les uns aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là à s'entredire: « La tienne joue » bien aux quilles ; — la tienne rempelle aussi. » Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien autant les leurs à faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets, ainsi que je l'ay veu.
— J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne d'Hongrie à allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de France, ce fut à Tappélit de quelques insolents bavards et causeurs, qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et par-tout an : Au Barhamon et la reyne d'Hongrie^ chanson grossière pourunt, et sentant à pleine gorge son avanturier ou villageois.
— Caton ne peut jamais aimer César, depuis qu'estant au sénat qu'on dèlibèroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soup« çonnoit César estant au conseil, fut apporté audit César, en cachette, un petit billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, sœur de Caton, lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher ensemble. Gaton, ne s'en doutant point.
874 VIES DBS DàlIES «âLAUTTES.
amsi de la coMente dodU Gésar atec G^ifioa, cria tmit faanttfiie le sénat luy fist «onuMBdement d'eilûèer ce deot estoit question. César, à ce oontraioty le-nioiistray ok l'honnear ^de sa serar se trouva fort escaodalisé et divulgué. Je voas laisse à penser donc si Catou, quelque booie nme ^'il ist d'baîr Cîésar à «ause de la république, s'ilie^put jamaîsaiiflMr, veu celmit «candaleuau Ce u'estoit pas pottitant la 'feule ^de Gésar, tsar il -Mlmt BéœsBaneni'ent qu'il maoifestast ce liievet; aatnnueut il luialleit de la ne. Ct croy^ue Servilia«e luy en voulut foiot de mal autrement fOKr cela : comme de fait ne laissèrent à continuer leurs -«noues, desquelles vint Brutus, quVn dîsoit César en estre père; mais il kiy rendit mal peur l'avoir mis au monde. 8r les dames, ^peur s'abaudonner aux grands, «courent éeaueoi^ de fortune ; et si efies ^eu en tirent (tes faveurs, des gnadéurs et des mayeus, «âes^es a^epteot bîeo. J'ay ouy eauier ^'ane ^me baUe, tonneste^t de bonne maison, mais non de si grande comme 4'ub grand «eigneur qui en estoit très^fort ameureux ; «t l'ayant irouiée un jour «u sa chambre, iseule avec ses fommes, assise sur son lit, après quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint à l'embrasser, «t par -douce forée la coucba sur son lict ; puis, venant au grand assaut, et elle l'endurant avec une «petite et civile opiniastreté, elle luy dit : « C'est un grand cas que vous au^s grands sai- » gneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autortiez.et » libertés à Tendrait de nous autres inférieures. Au moins, si le » silence vous «siait commun comme la liberté de parler, voas » sériés par trop désirables et pardonnables. Je vous prie donc, » monsieur, tenir secret cecy que vous faites, et garder mon hoe- » neur. » Ce sont les propos ceusinmiers dont usent les dames iflférteures à leurs supérieurs: « Hàt monsieur, disent-elles, ad- » lôsez au moins à mon honneur 1 » D'autres disent: « Ah! » mcmsieur, si vous dites oecy^ je suis perdue; gardez, pour Dieu, » mon faomteur. » D'aunes disent : « Monsieur, mais <]ue voas n n'en soninez mot, «t mon honneur soit sauvé, je ne m'en ^soucie » point. » Comme voulant arguw par*là qu^on en peut faire tmt qu'on voudra en cachette, et mais que le monde n'en sçacbe rien, elles ne pensent point estre deshonorées. Les plus grandes et superbes dames disent à leurs galands inférieurs : « Donnez-voas » bien de garde d^eu dire un mot, tant seul soit-il; autrement il » vous va de la vie; je vous foray jetter en sac dans l'eau, ou je » vous foray couper les jarreu; » et autres tels en semUables
DISCOTOS TII. «76
piropos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de qaelque qualité qui soit, qui veuille estre scandalisée ny pounneoée tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il aucunes qui sont si maUadvisées, ou forcenées, ou transportées d'amour» que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient, comme fut, il n'y a. pas long-temps, une très-belle et bon n este dame, de bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort amoureux, et puis après en jouissant, et luy ayant donné un très-beau et riche bracelet, où luy et elle estoient trèstnen pourtraits, elle fut si maladvisée deJe porter ordinairement snr son bras tout nud par-dessus le coude ; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par cas il le trouva et le visita, et là-dessus trcmva sujet de s'en défaire par la violence de la mort. Quelle maladvisée femme t
— J'ay congneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel, ayant gardé une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant qu'y aller vint tout à cou^rtrès-amouleux d'une très-belle et honneste princesse s'il en fut oncques : et pour luy monstrer qu'il avait quitté son ancienne maistresse pour elle, et la vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de Fautre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues, portraits, bracelets et toutes gentillesses que Tandenne lui avait données, dont aucunes estant veues et apperceues d'dle, efie en cuida crever de despit, non pourtant sans le taire ; mais en se scandalisant fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, Teust espousée.
-— J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses premières nopces et sa viduKé vint à aimer une fort belle et honneste damoiselle de par le monde, à qui il lit, durant leurs amours ^t soûlas, de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force autres beUes bardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche miroir où estait sa peinture. Or le prince vint à espouser une fort belle et très-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le goust de sa première maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse sollicita et persuada tant M. son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce qu'il luy avoit jamais donné de plus exquis et de plus beau. Cette dame en eut un grand
crévecœur, mais pourtant elle avoit le cœur si grand et si haut, encore qu'elle ne Dost point princesse, mais pourtant d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où estoit un beau miroir avec la peinture dudit prince ; mais avant, pour le mieux décorer, elle prit une plume et de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit : . € Tenez, mon amy, portez cela à vostre maistre, et que je luy en- » voye tout ainsi qu'il me le donna, et que je ne luy en ay rien osté > ni adjouté, si ce n'est que de luy-mesme il y ait adjousté quelque » chose du depuis; et dites à cette belle princesse sa femme qui Ta » tant sollicité à me demander ce qu'il m'a donné, que si un sei- D gneur de par le monde (le nommant par son nom comme je sçay) » en eust fait de mesme à sa mère, et lui eust répété et osté ce » qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don » d'amourette et jouissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affîquets » et pierreries que damoiselle de la Cour ; et que sa teste, qui en a est si fort chargée aux dépens d'un tel seigneur et du devant de • sa mère, que maintenant elle seroit tous les matins par les jardins » à cueillir des fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierre- 9 ries : or, qu'elle en fasse des pastez et des chevilles, je les luy 9 quitte. D Qui a connu cette damoiselle la jugerait telle pour avoir lait ce coup, et ainsi elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit trèslibre en paroles : mais pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour se sentir ainsi descriée ; à quoy on lui donna blasme, disant que c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre dame], qui avoit très-bien gagné tels présents parla sueur de son corps. Cette damoiselle, pour être l'une des belles et agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver party d'un très-riche homme, mais non semblable de maison, si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit d'un si grand Heu, de l'avoir espousé, il luy fit response : « Et moi, j'ay » fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy ; car je me » suis deshonnoré pour vous remettre vostre honneur. » Voulant inférer par-là que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant prise pour femme.
— J'ay ouy conter^ et le tiens de bon Heu, que, lorsque le roy François premier eut laissé madame de Gbasteau-Briand, sa mais-
tresse fort favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Helly, que madame la Régente avoit prise avec elle pour Tune de ses filles, et la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bordeaux, laquelle il prit pour sa maistresse, et laissa ladite mademoiselle de' Chasteau-Briand, ainsi qu'un cloud chasse l'autre ; madame d'Estampes pria le Roy de retirer de ladite madame de Chasleau-Briand tous les plus beaux joyaux qu'il luy avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles et pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoient mises, engravées et empreintes, lesquelles la Reyne de Navarre, sa sœur, avoit faites et composées ; car elle en estoit très-bonne maistresse. Le roy François lui accorda sa prière, et lui promit qu'il le feroit ; ce qu'il fit : et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de despit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ses joyaux, sans avoir respect ni acception des belles devises qui y estoient engravées : et après, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. « Allez, dit-elle, portez cela au Roy, et dites-luy » que, puis qu'il luy a pieu me révoquer ce qu'il m'avoit donné si » libéralement, que je luy rends et renvoyé en lingots d'or. Pour » quant aux devises, je les ay si bien empreintes et coUoquées eu » ma pensée, et les y tiens si chères, que je n'ay peu permettre » que personne en disposast, en joûist et en eust de plaisir, que » moy-mesme. » Quand le Roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dit autre chose, si-non : « Retournez- » luy le tout ; ce que j'en faisois, ce n'estoit pour la valeur (car je » luy eusse rendu deux fois plus), mais pour Tamour des devises ; » et puis qu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or, » et le luy renvoyé : elle a monstre en cela plus de courage et gé- » nérosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d^une femme. » Un cœur de femme généreuse dépilé, et ainsi desdaigné, fait de grandes choses.
— - Ces princes qui font ces révocations de présents, ne font pas comme fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de Montpensier, qui a esté en son temps une très-sage, très-vertueuse et belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle avoit esté nourrie quelque temps avec la reyne
Elisabeth de France, estant sa coupiere» luy donnant à boire, d'itttant que la reyne estoit servie de ses dames et filles, et ohacmiM avoit son estât, conraie nous autres genlilshommes à l'entour ^de nos roys. Cette princesse fut mariée avec le conHe d^u, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy^ et Iqy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de son temps, et pour ce il fut aimé et recherché des belles et honnestes de la Cour, et «ntr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce très-exeorle et babile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents à deux mille escus, que Ja reyne d'Espagne luy avoit dougée à son départ. Ce prince, vo^ttt que sa maistresse la luy loâoit fort et monslroit envie de la vouloir, luy, qui estoit très-maguanime et libéral, la luy donna HlH^ment, luy faisant accroire qu'il Tavoit gagnée à la paulme : elle ne la refusa point, et la prit fort privément, et, pour l'amour de luy, la portoit toujours au doigt ; si bien que -madame de Nevers ( à qiu monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'a voit perdue àk paulme, ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint à voir la bogue entre les mains de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre h maistresse de son mary. Elle fut si sage et si fort conmiandante4 soy, que cbangeam seulement de couleur, et rongeant tout doucentent son despit, sans faire autre semblant, tourna la teste de l'auslre côté, et jamais n'en sonna mot à son mary ni à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour ne contrefaire de Taccariastre, et se t^urroucer, et escandaliser la damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné plaisir à la compagm'e, et occasion d'en causer et en !Qesdire. Voilà comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et très-bonne, et aussi qu'il y a là de Theur et du malheur aussi-bien qu'ailleurs ; oar telles dames y a-t-il qui ne sçauroient marcher ni broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du petit bout du doigt, que les voilà aussitost descriées, divulguées et pasquinées par- tout. D'autres y a-t-il, qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nuds et estendos y nagent à nages «stendues, et y folastrent leurs corps, ^ voyagent vers Cypre au temple de Yénus^t ^s jardins, et si délectent comme il leur plaist : au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais ne fussent «sté nées. Ainsi la f(»tune favorise les unes et défavorise les autres «n mesdisance ; ^€fmme j'-«& ay veu phisienra en mon temps, et j en a em^ore*
*- Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquîn à Fontainebleau, fort vilain etescandaleux, où il n-espargnoit les princesses et les plus grandes tlames, ny autres. Que si Ton en eust sceu au "vray l'auteur, il s'en fust trouvé très-mal. A Blois aussi, lors(jue le mariage de la reyne de Navarre fut accordé avec le roy son mary, îl s'en fit un autre, aussi fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n^en peut sçffvoir l'auteur ; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes cpii y estoient comFpris, qui brairèrent fort et donnèrent force démentis en l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce règne, <ni de celuy du roy Henry troisiesme; dontuentr'autres en fut fait un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une cou- Tante qui se dansoit pour lors à la Goar, et pour ce se chanta entre les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Senry III fut bien pis fait ; ear ^m gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit un jour présent à sa maidtpesse d'un livre €e peintures où il y avoit trente-deux dames ipraodes et moyennes *de la Cour, peintes au naturel, couchées et se joâaas avec leurs serviteurs peints de mesme et au naïf. Telles y avok-il qui avoient ^eux ou trois servkeurs, telle plus, telle moins z'etoes trente-deux ^mes représentoient pbs de sept- vingts 'figures de celles de l'Âre- "tin, toutes diverses. lîes personnages estoient si bien veprésentez «t au naturel, qu'il semrbloit qu'ils parlassent et le fissent ; fes'unes «déshabilléesetinies, les autres vestueS avec mesmes Tobes, coëifiires, parements et habillements qu'eUes portoient et qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de • mesme. Bref, ce livre fui si -curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire : aussi avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoît tout enluminé. Cette dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compagne et grande amie, laquelle estoit fort année et fort familière d'une grande dame qui estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degré; ainsi que bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout, voulut voir avec mte grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort^ laquelle Taveit conviée «u fiestin de cette veuë, et qui estoit aussi* de la peinture comme d'antres. La visite en fut fkite curieusement «t «vec grande ^îne, de feuillet k feuiret, sans «n passer un à la légère : si^bien qu'elles y convumèrent deux bonnes heures de l'aprés disHée. Biles, au lieu >de «'en estomaquer et de s'en foseher, ce fut à elles k en rite, et de 4es admirer et de les fiitment eonsidérer. et se rawir- tailaBient
en leurs sens sensuels et lubriques» qu'elles s'entremirent à s'entrebaiser à la colombine» et à s^entre-embrasser et passer plus outie, car elles avoient entre elles deux accoutumé ce jeu très-bien. Ces deux dames furent plus bardies et vaillantes et constantes qu'une qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de ses amyes, elle lut si ravie et entra en tdie extase d'amour et d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures» qu'elle ne peut voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouûie. Voilà un terrible évanouissement 1 bien contraire à celuy d'Octavia, sœur de César Auguste, laquelle, oyant un jour réciter à Virgile 1^ trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en donna trois mille escus pour les (rois seulement, s'esvanoûit incontinent. Que c'est que d'amour, et . d'une autre sorte I
— J'ay ouy conter, et lors j'estois à la Cour, qu'un grand prince de par le monde, vieux et fort âgé, et qui, depuis sa femme pa>due, s'estoit fort continemment porté en veufvage, comme st grande profession de sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nq>ces avec une très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et^ d'autant que depub dix ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en avoir oublié l'usage (comme si c'estoît un art qui s'oublie) et de recevoir un affiront la première nuict de . ses nopces, et ne faire rien qui vallust, pour ce il se voulut essayer» et par argent fit gagner une belle jeune fille, pucelle comme It femme qu'il devoitespouser : encore dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du visage de sa femme future. La ibrttme fut si bonne pour luy, qu'il monstra n'avoir point oublié encore ses vieilles leçons, et son essay luy fut si heureux q*ie, hardi et joyeux, il alla à l'assault du fort de sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Cet essay fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut marier. Il voulut premièrement faire l'essay, pour sçavoir s'il seroit gentil compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra quelque fille de joye belle, qu'il Hedsoit venir toutes les aprèsdinées dans la garesne de son père, car c'estoit en esté, et là il s^esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verda et d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage : de façon qu^Il ne craignoit nul homme pour faire cette diantrerie à sa femme. Mais le pis fut que, la soir des nopces» venant à joindre
sa femme, il ne peut nen faire. Qui fut esbahy ; ce fut laj, et maugréer sa maudite pièce tràistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu où il estoit; puis, prenant courage, il dit à sa femme : « Mamye, je ne sçay que vent dire cecy, car tous les » jours j'ay fait rage à la garesne de mon père; » et luy compta ses Tailiances. « Dormons, et j'en suis d'avis, demain après dis* > ner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu. » Ce qu'il fit, et sa femme s'en trouva bien ; dont depuis à la Cour courut le proverbe : « Si je vous tenois à la garesne à mon père, vous » verriez ce que je sçaurois faire. » Pensez que le dieu des jar* dins, messer Priapus, les faunes et les satyres paillards, qui pré* sident aux bois, assistent-là aux bons compagnons, et leur fa« vorisent leurs faits et exécutions. Tous essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours, car, pour l'amour^ j*y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions s'estre fail* Us à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand ils tenoient à la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y sur* prennent tout à coup ; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien entre leurs bras; autres viennent appréhensifs; les autres tout à trac viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause ; autres tout de vray ont l'esguillette nouée. Bref, il y a tant d'inconvénients inopinés qui là-dessus arrivent à l'im* provlste, que, si je les voulois raconter, je n'aurois fait de long» temps. Je m*en rapporte à plusieurs gens mariés et autres adtenturiers d'amour ^ qui en sçauroient plus dire cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qua* lite, laquelle, tenant une fille très-chère qu'elle avoit, et unique, rayant compromise à un honneste gentilhomme en mariagdy avant que de l'y faire entrer, et craignant qu^elle ne peust souffrir ce premier et dur effort, à quoy on disoit le gentilhomme esire très-rude et fort proportionné, elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisément ; comme il advint, et qu'il y peut avoir de Tapparence. Cet essay est encore bien plus honneste et moins scandaleux qu'nn qui me fut dit une fois en Italie, d'un père qui avoit ma-
rié son fils, qaî estoit encore un jeune sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il n*avoit rien peu faire ny la première ny la seeonde nuit denses nopces; et, comme il eut demandé et au fils et à la note comme ils se trouvoient en maria$;e, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre a iVtente. — A quoi a-t-il tenu? » demanda à son fils. Il res* poudit tout follement qu'il ne sçavoit comment Ji falloit faire. Sur quoi il prit son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en une chambre, et leur dit : « Or je vous » veux donc monstrer comme il faut faire. » Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien eslargir les jambes; et puis dit à son fils : « Or voy comnteni je fais; » et dit à sa nore : a Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal. » Et en mettant son membre bien arboré dedans, dit : « Ad vise bien » comme je fais, et comme je dis : DefUrafuero, dentro fuero; d et répliqua souvent ces deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. Et ainsi, après ces fréquen» tes agitations et paroles, deniro et fiiero, quand ce vint à la con* sommation, il se mit à dire brusquement et viste : Dentro, dentroy derUro^ deniro, jusqu'à ce qu'il eust fait. Au diable le mol de fuero. Et par ainsi, pensant faire du magister, il fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la niaise» ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le père et tout, possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut pas apprendre à demy ni à nraitié, mais à perfection. Aussi toute leçon ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire- et conter à plusieurs amants adventuriers et bien fortanei, qu'ils ont veu plusieurs dames demeurées ainsi esvanouyes et pasmées estans dans ces doux altères de plaisir ; mais assez ai* sèment pourtant retournoient à soy-roesmes : que plusieurs, quand elles sont là, elles s'escrient : a Hélas I je me meurs I • Je cfoy que cette mort leur est très-douce, il y en a d'autres qui contournent les yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles dévoient mourir de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et insensibles. D'aatres ay-je ouy dire qui raidissent et tendent si violemment leurs nerfb, artères et membres, qu'ils engendrent la gouiecrampe; fomme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette qu'elle D'y pouvoii remédier.
D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabiUoio de quelque roinpure. J'ay ouy parler d'une» à propos de ses évanouissements, qu'ainsi que son* amoureux la manioit dessus un cofT^e» que, quand ce fut à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber derrière le coObe à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le cofire et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'eObr^it à s'en dégager ei que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourbant; et fut à elle à couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant ainsi derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne l'aymeroit. Cette dame c<ourut bien plus grande fortune qu'une que j'ay ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé, et que par trop il â'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufb qui avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaiix plombez dont la chambre estoit pavée, qui sont fort sujets à faire glisser, il viot à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, que vous eussiez dit que les gri£fes d'un chat y avoient passé; ce qui cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put engarder ; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que 'les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus, et les calleçons h part ; si bien que le gentilhomme, après avoir fait sa glissade, fit préoisément l'arrest du nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistvesse, qui venoit fraischemeat d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desja il luy avoit versé dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et regorgé la moitié sur les bords, dont [lar ainer se barbouilla et nez, et bouche, et moustache, que vous eussiez dtt qu'il venoit de frais de savoner sa barbe ; dont la dame^ oubliant son mal et son esgratigneure, s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit : « Vous estes un beau fils,^car vous avez bien lavé et nesioyé n rostre barbe, d'autre chose pourtant que de savon de Naples. » Là dame en fit le conte à une sienne compagne, et le gentilhomme à un sien compagnon. Voilà comment on l'a sçeu, pour avoir esté redit à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire rire. Et
ne hni point douter que ces daines, quand elles sont à part, parmy leurs ainies plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes aussi bons que nous autres et ne s'eutredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocquerie. Et si font bien mieux ; car elles se dérobent les unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour, mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et folies qu'ils ont faites avec elles; et en font leur profit, soit pour ea attiser davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entrefaire la guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont ensemble. Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parlé. Je voudrois volontiers de bon cœur que plusieurs langues de notre France se fussent corrigées de ces mal-dires, et se comportassent comme cdles d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honorent-ils de telle façon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et que l'on crie tant soit peu lugar a las damas (l) tout le monde s'incline et leur porte-t-on tout honneur et révérence ; et devant elles toutes insolences sont défendues sur la vie.
— Quand l'Impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à Tolède, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un ai^usil qui l'avoit pressé de marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que cette menace se fit en la présence de la dite Impératrice ; et si ce fust esté en celle de TEmpereur n'en fust esté si grand bruit.
— Le duc de Féria estant en Flandre, et les reynes Eléonor et Marie marchans par pays, et leurs dames et filles après, et luy estant près de sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavalier espagnol, tous deux eu idèrent perdre leurs vies, plus pour avoir fait tel scandale devant les Reynes et Impératrices, que pour tout autre sujet. De mesmes don Carlos d'Avalos à Madrid, ainsi qu<3 la reyne Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fust soudain jette dans une église qui sert là de refuge aux pauvres malheureux, il fust aussi-tost
(1) Honneur aux dunet.
DISCOURS YII. SS&
esté exécuté à la mort; et luy fallut eschapper desguisé et s'enfuyr d'Espagne, dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en là plus misérable isle de toute lltalie, qui est Lipary.
-* Les boufons mesmes, qui ont tout privilège de parler, s'iU touchent les dames, en pâtissent; ainsi qu'il en arriva une fois à un qui s^appeloit Légat, que j'ay congneu. Un jour nostre reyne Elisabeth de France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolid, combien elles étoient plaisantes et délectables, elle dit que de bon cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en pust toucher Tune d*un pied, ei l'autre de l'autre ; et ce disoit en eslargissant fort les jambes. Le dit boufon, qui ouyt cela, dit: « Et moy je voudrois être au beau » mitan, eon un carrajo de bourrico, para encargar y plantar » la raya. » U en fut bien fouetté à la cuisine ; dont pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette Reyne estoit Tune des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et valoit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus honnestes gens que luy cent mille fois. Je pense que ces messieurs les mesdisants et causeurs des dames voudroient bie& avoir et joiiir du privilège de liberté qu'ont les vendangeurs de la campagne de Naples au temps des vendanges, auxquels il est permis, tant qu'ils vendangent, de dire tous les mots, pouilles et injures à tous les passants qui vont et viennent sur les chemins ; si-bien que vous les verriez crier, hurler après eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands et moyens, et petits, de quelque estât qu'ils soyent ; et, qui est le plaisir, n'en espargnent aussy les dames, princesses et grandes qu'elles soyent; si-bien que de mon temps j'ay ouy dire et vu que plusieurs d'entre elles, pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alioient exprès aux champs, et passoient par les chemins po ur les ouyr gazouiller et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur disoient et débagouloient , leur faisant la guerre de leurs paillardises et lubricitez, qu'elles exerçoient enversjeur maris et serviteurs, jusques à leur reprocher leurs amou rs et .habitations avec leurs cochers» pages, laquais et estaffiers qui les conduisoient; et, qui plus est, leur demandoient librement la courtoisie de leur compagnie, et qu'ils les assailleroient et tr aiteroient bien mieux que tous les autres; et ce disoient en fran chissant nalfvement et naturellement les mots sans autrement les déguiser» Elles en estoient quittes pour eu rire leur saoul et en
passer leur temps, et leur en faire rendre response- à lents gens qui les accompagnoienl , ainsi qa*il est permis d'en rendee le change. Les vendanges faites, ils se font trefes de tels^ mots jasques à l'autre année, autrement en sersient recherchés et bien punis. On m'a dit que cette coustune dwe encore, que beaucoup de gens en France voudroieat bien qu'die fost observée en quelque saison de l'année, pour avoir le plaisir de leurs mesdisances.en toute seureté, qu'ils aiment tant. Or, pour iiiire fin, les dames doivent estre respectées par tout le monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourqnoy l'Aretin disoit que» quand on estoit à ce point, les langues, que les amants et amnntes s'entredonnent les uns aux autres, n'estoient desdiées tant pour se délecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour s'entrelier de langues ensemble et s'entrefaire le signal que l'on tienne caché le secret de leurs escoles, mesmes qu'aucuns lubriques et paillards maris imprudents se trouvent si libres et desbordez en paroles, que, ne se contentant des paillardises et lasci vêtez qu'ils commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs compagnons et en font leurs contes; si bien que j'ay cognen aucunes femmes en hayr leurs maris de mal mortel, et se retirer bien souvent des plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce sujet, ne voulant estre scandalisées, encore que ce fîist un fait de femme à mary. M. du Bellay, le poete> en ses tombeaux latins qu'il a composez, qui sont très-beaux, en a fait un d'un chien, qui me semble qu'il est digne estre mis ici, car il est fait à notre matière» qui dit ainsi.
latrûtu fitru excepta mutui amantei , Sic placui dcmvno , $tc plaeui dominm.
C'est-à-dire t
Par mon japper, j'ay chHië les larrons , el, pour me tenir sraet, j*ay tente les amants : ainsi j'ay plea à mon maistre, ainsi j*ai pieu à m* naksiaessa.
Si donc on doit aimer les ammaux pour estre secrets, que deb on faire des hommes pour se taire ? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une courtisanne qui a esté des plus fameuses du temps passé, et de grande clergesse en son mestier qui estoit Lamia, faire le peut-on; qui disoit de quoy une femme se contentottle
plus de son amant, c'estoit quand il estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit ; et surtout qu'elle bayssoit un vanteor qui 86 yantoit de ce qu'il ne faisoit pas et n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. De plus, disoit que la femme, bien qu'elle fist, ne youloit jamais estre appelée putain n'y poar telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit. Telle dame savante en amour en peut bien donner leçon aux antres.
Or, c'est assez parlé de ce sujet ; un autre mieux disant que moy 4'eu8t pu mieux agrandir et embellir^ c'est pourquoy je luy en quitte les armes et la plume.