‹ Vies des dames galantesChapitre 7 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Moy estant un jour k Madrid à la cour d'Espagne, et discourant avec une fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du pays, elle me vint faire cette demande: Quai era mayor fuego d'amoTf el de la biuda, el de la casada, de la hija moça? c'est-à-dire, quel estoil le plus grand feu, on oeloy de la veufve, ou de la mariée, ou de la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en telles paroles: Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto corne lo que quieren las casadas y hiudas, con la grand expe* riencia del negocio. Esta rason deve ser natural, como lo séria del que por haver nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con tanto desseo corne el que vido^ y fus privado de la vista; ce qui sonne en françols: « Ce qui me » semble de cette chose est qu'encore que les filles, avec cette » grande ferveur de sang, soient disposées d'aimer fort, toute- » fois elles n'aiment point tant comme les femmes mariées et les » veufves, par une grande expérience de l'affaire; et la raison » naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et qui dès » sa naissance est privé de la veuê, il ne la peut tant désirer B comme celuy qui en a jouî si doucement, et après l'a perdue. » Puis adjousta : Que con menos pena se abstienne d*una cosa la persona que nunca supo, que aquella que vive enamorada de» gnsto passado ; ce qui signifie : a D'autant qu'avec moins de )» peine on s'absiient d'une chose que l'on n'a jamais tasté, que

» de celte que ]'on a aimé et esproavé. » Voilà les raisons qa*eii alléguoit cette dame sur ce sujet.

Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son Philocoppe (l), en la neufiesme, fait celle-là mesme: De laquelle de ces trois, de la mariée, de la veuffe et de la fille. Ton se doit plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son désir à effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu*il introduit parlante, que, combien que ce soit très-mal fail, et con* tre Dieu et sa conscience, de désirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais subjecte à son mary, il est fort aisé d'en venir à bout, et non pas de la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d'autant que plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s*esteint. Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en augmente. Mab la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le sent quasi peint, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'east esté nuu née, et est plns-tost rescfaauffée de hi mémoire qae de la oodcih ptscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoisi encore ce que c*ett, sî-nen par imagination, le soulnite tièdement. Mais la vut* riée, eschauffée pkis que les autres, désire souvent venir en ce peint, dont quelquesfois elle en est outragée de paroles par sen mary et bien battue; mais, dettraat s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif que la fennne, et mesme par cette chose), le fait coeu à bon escient, et en contente son esprit : et aussi que l'on s'ennuye à manger tousjours d'une mesme viande, «mesme les grands seigneurs et dames bien souvent délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres. Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps, pour les réduire et convertir à la vokmté des hosnnes: et si elles ai* ment, elles ne sçavent qu'elles aimeiit. Mais, aux veufves, l'anden feu aisément reprend sa force, leur faisaat désirer aussi- tost ce que par longue discontinuatton de temps elles avoient oublié, et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduité peu eschauffées.

Sur ces raisons de ^ette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé Parrament, respondit à la Reype, ^t laissant les femmes mariées à part, comme estant usées a esbranler saas

(1) Bmmb d« Boccaee traëait ptr jLdriM Serin.

user de grands discours» pour dire le contraire, reprend celny det filles et des veufves, et maiotieni la fille estre plus ferme en amoiir que non pas la veufve; car la veufre, qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'aime jamais fermement, atns en doute et lentement, désirant promptement l'un, puis l'autre, ne sadiam auquel elle se doive oonjoindre pour son plus grand profit et honneur: et quelquesfois ne feut aueun des deux, ainsi Tacille en sa délibération, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle , et toutes telles choses lui sont inconnues : laquelle ne tend seulement qu'à faire un amy et y mettre tonte sa pensée , après l'avoir bien choisi» et luy complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d'estre ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui n'ont jamais esté ny veuës d'elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et esprouver toutes choses. Aussi le désir qu'elle a de voir choses BAuvelles la maistrise fort : elle s'enquiert à celles qui sont expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage ; et par ainsi elle désire la conjonction de celuy qu'elle » fait seigneur de sa pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle y a desjà passé.

Qr la reyne de Bocaee, reprenant la parole, et voulant mettre fin à cette question, oonclud que la veufve est plus soigneuse dà |dainr d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y consiste : joint que les pucelles sont naturelle* ment craintives, et mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les inventions et commoditez aux occasions qu^il fkut pour tds effects. Ce qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend de donner : ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée on accusée par quelque signal de bresebe : elle connoist mieux les secrètes voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce premier assaut de virginité, car il est à d*aucuiies quelquesfois pins ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne craigneni point, mais s'v laissent aller et couler trèsâoueemem, quand bien f assaillant seroit des plus rudes : et ce plaisir est contraire à plusieurs avares, duquel dè8 la premier

coap on s'en rassasie le plus souveot, et se passe légèrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la donne sourent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il convient abandonner sa très-chère cbose, à quoy elle songe mille fois* C'est pourquoy, conclud la Repe, il vaut mieux s'adresser k la veufve qu'à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.

UlTICLE PREMIEm.

De l'ainoor dei femmei mariées.

Or maintenant^ pour prendre et déduire les raisons de Bfocace, et les esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en ay yeu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme l'ayant bien expérimenté, je dis quMl ne faut douter nullement que, qui veut tost avoir jouissance d'un amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans gue Ton s'en donne grande peme et que l'on consomme beaucoup de temps ; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est>il de la femme mariée, laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte d'ailleurs, ou qu'elle brusie toute vive. J'ay connu une dame assez grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que l'on diroit bien ( mais qui sait?), et que volontiers aisément bien souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur, qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust au secourt à son amy : encore, ne se contentant de luy bien souvent, se retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-

elle, que, n'eust esté la honte, elle s'en fost lait donner par les premiers qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à Vescart ou sur des degrez, tant elle esioit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent qui règne en ce temps-là, qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur père. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur faire des cornes fort vilaines..

Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'atlise. Il ne s'en faut pas estouner, car, comme disoit une dame espagnole : Que quanto mas me quiero socao de la hraza^ tan'o mas mi marido me abraza in el brazero ; c'est-à-dire : « Que » tant plus je me veux oster des braises, tant plus mon mary » me brusle en mon brasier. » Et certes elles y peuvent brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls attouchemenis et embrassements, voire par attraits, elles se laissent aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le ventre : ce que les mariées ne craignent nulle» ment; car, si elles enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela, qu'allègue Bocace, . la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour les laisser chômer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames ), que cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal*séant et blasmable, de s'aller abandonner et prostituer

kar chasteté et leur cmps, comme si elles estoient quelques courtisannes : mais celles qui aiment, et qui ont fait des amys, cette loy se leur défend nullement qu'elles ne les assistent en leurs frâx qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy pour les esieittdre ; et que c'est proprement donner la yie à un qui la demande, se monstrant en cela bénignes, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre GeneTiefve affligée. Sur quoy J'ai eogneu une fort honneste dame et grande, laquelle, un jour son amy; rayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit cette stance dudit Renaud, una dona deve donque mûrirez en vers françois. aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis deptis), et ainsi qu'il Iny demanda ce qu'elle avoit escrit : « Tenez, voilà une traduction que » je viens de faire, qui sert d*-autant de sentence par moy donn née, et arrest formé pour vous contenter en ce que vous desi- To rez, dont il n'en reste que l'exécution; » laquelle, après la lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que S*il eust esté rendu à la Tournelle ; car, encore que TArioste omast les paroles de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia aucune à les très^bien traduire et représenter, bien que la traduction valoit bien autant pour esmouvoir que l'original ; «t donna bien à entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre nullement inexorable^ ainsi que l'autre en seeut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et miséricordieuse, n'usera^^e librement des dons qu'elle lui a donnés, sa»s en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre die*? Gemme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une saUe son mary marcher et se pourmener, elle se peut entpeseher de dire à son amtnt : « Voyez, dit-elle, notre .homme marcher; n'a^t-il pas la vraye » encloueure* d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé grandement » la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel^ si je l'eusse 1» démentie et contrefaite? » J'ay ouy parler d'une autre dame» laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, Pespioit avec jalousie, et se doutoit qu^elle lui faisoit des coriies. « Mais il est bon ! disoit-elle à son amy; il luy semble que soa » feu est pareil au mien : car je luy esteins le sien en un tourne- » main, et en quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, » qui a un braisier bien plus grand et une fournaise (^os ardente.

» il y en faut davantage : car nous sommes du naturel des » hydropiques ou d'une fosse de sabiç, qui d'autant plus qu^eile » avale d'eau^ et plus elle en veut avaler.»

Une autre disoit bien luieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. L'on peut dire ie mesme de ees femmes, que k soif engendre la pépie, et qu'elles en meurent bien «ouvent si on ne leur donne à boire souvent ; mais il Êiut que œ soit d'tatre eau que de fontaine. Une autre dame disoit qu'elle esloit du naturel du bon jardin, qui ne se contente, pas de l'eau du cîel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus fruetueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons oeeonomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien k mesnager et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains ; car une seule n'y pourroit fournir pour le bien esvakcr. Semblablement vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une bonneste dame qui avoit un amy fort laid et un beau mary, et de bonoe grâce, aussi la dame estoit très*be!le. Une sienne faunilière luy remons* U^nt pourquoy elle n'en choisissoit un plus beau : « Ne savons- » nous pas, dit-elle, que pour bien cultiver une terre, il y faut » plus d'un laboureur, et volontiers les plus beaux et les plus dé- » licats n'y sont pas les plus propres, mais les plus rofaox et les » plus robustes? » Une autre dame que j'ay eogneue, qui avoit un mary fort faid et de fort mauvaise grâce, choisit on amy aussi laid que luy ; et comme une sienne ooopiigne luy demanda pourquoy : (X C'est, dit-eUe, pour miettxm'acoousiumerà la laideur de it mon mary. »

Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des autres de ses complues, dit ces psurdes : « Si » les femmes estoient tousjours chastes , dles ne sçaureiant ce » que c'est de leur contraire , » se fondant en cda sur Topinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié de la vie devoit «stre employée à cultiver les vertus, et Tautre moitié dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon» tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'esire tousjours en un mesme estât de chaisteté appartenmt4yia

sottes, et en reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte opinion ; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant dé celles qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des retraites. Je ¥ous laisse à penser s'il faîsoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à l'amour.

^ J'ay ouy parler d une fort honneste dame et de réputation, laquelle venant à estre malade du mal d'amour qu^elle portoit à son serviteur, sans vouloir bazarder ce petit honneur qu'elle porloit entre ses jambes, à cause de cette rigoureuse loy d^honneur tant recommandée et preschées des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et selchant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische, grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance qu'elle en eust dans son miroir : « Comment, dit-elle alors, seroît-il donc » dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point » d'honneur et volage scrupule poac retenir par trop mon feu, je » vinse ainsi peu à peu à me seicber, me consommer et devenir » vieille et laide avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre » de ma beauté qui me faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au » lieu d'une dame de belle chair je devinsse une carcasse, ou plus- » tost une anatomie, pour me faire chasser et bannir de toute » bonne compagnie, et estre la risée d'un chacun ? Non, je m'en » garderay bien, mais je m'aidray des remèdes que j'ay en ma » puissance. » Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son emboupointy et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le lemede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour eu faire mieux son profit.

^ J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit ; elle soudain respondit : « Eh bien I faisons-le » donc. » Le médecin et elle s'en donnèrent au cœur joye, et se eontentèrent admirablement bien. Un jour, entre autres, elle luy dit : « On dit partout que vous me le faites; mais c'est tout un, » puisque je me porte bien ; » et francbissoit tousjours le mol

galant qui commence par f. « Et tant que je pourray je le feray, > puis que ma saule en dépend. x> Ces deux dames ne ressembloient pas à celle honnesle dame de Pampelone que j*ay dît encore ci-devant, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Na^ varre, laquelle , estant devenue esperduement amoureuse de M. d*A vannes, aima mieux cacher son feu et le couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son honneur. C*ést de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelque:^ honnestes dames et seigneurs. C'esloit une sotte, et peu soigneuse du salut de son ame, d'autant qu'elle -mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance de Ten chasser, el pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien proverbe françois, d\ne herbe de pré tondue^ et d\n c. /'....., le dommage est hieri-lost rendu. Et qu'est-ce après que tout cela est fait? La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroisl-elle devant le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je connoîs ( car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que baltent de grands vents ) délaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en celte Cour ou ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celuy tant présompleux qui osast leur demander si elles en viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà perdus ; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussi tost à la vengeance» et la leur rendent bien ; car il y a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa femme, son cas en rit: cela s'appelle qu^il espère faire bonne chère, connoissant le naturel de sa maislresse qui le porte, et qui, ne pouvant se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy, pour donner la venue au galant de son mary, quelque bonne garde et veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remède qu^elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et fillesde-chambre, et puis les gagner, ou à faire des amys nouveaux,

si elles n*en ont point; ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez : elles font la garde que leurs marys n^entrenl et ne les surprennent. Or ces dames gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et contraclent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois venues que l'ainj leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maisiresses trempent leurs servantes en prenant tout pour elles, s*excusant que Tamy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion, qu*elles-mesmes n'en ont pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles, femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne garde: en quoy il y a de rinjustice; et je croy que si cette cause estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d^autre, il y auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur dérosber ainsi leur salaire et pension convenue* Il y a d'autres dames qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part de leur gain et profit du talent à leur maisire ou compagnon ; et, par ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder. Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse estoit en sa chambre avec son aroy et faisoii grande chère, et ne chaumoit point, le maistre d^hostel du mary la reprit et lajiança aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; etadjouta qu*il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une autre de ses filles -dechambre de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise à la volée, le fit chasser par son mary.

— Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle «voit mis son amitié , luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit envers elle de grandes privautez et l'avoit très- bien dressée à telles menées; si bien que quelquefois ,

quand elle yojFoit le mary de cette dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre voyage» bien souvent elleregardoit sa maistresse en Tbabillant, qui estoit des plus bel* les et des plus aimables, et puis disoît : « Hé ! n'est-il pas bien » malheureux, ce mary» d'avoir une si belle femme et la lais- » ser ainsi seule si loDg*temps sans la venir voir ? ne mériie-t-il » pas que vous le fassiez cocu tout à plat ? Vous le devez ; car » si j'estois aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary » s'il demenroit autant absent. » Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas trouvé chaussure à son pîed^ et ce qu'elle pouvoit faire par après par le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de leurs servantes pour coavrir leurs amours, sans que leurs maris s'en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les serviteurs de telles ou de telles damoiselles : et, sous ce prétexte, la dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en oonnoist rien.

— J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu jeùer en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit une honnesie dame de par k monde, que j'ay connue, laquelle fut si heureuse d'estre servi» de trois braves et galants gentilshommes, l'un après l'autre, laïquds, la laissant vendent à aimer et servir une très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra là-<Iessus geotinent qu'elle estmt reyne des Romains (1). Ce qui lui estoit on honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par celte dame qui estoit avec elle, qu'anssi-tost elle prit finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny que le mary s'en apperceust, qui l'en

(1) Le litre d« Hoi de$ Êkunaùu n'est proprement «in'nne suUm pew panrené»

à 11 dignité A'Emperiur,

eust sans doute très-mal traîlée s'il eust veu le dedans : ce qni fut une très-grande obligation de service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s*estre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme bazard pour ne s'y estre pas fiées. J'aj ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la France, pour lui donner jouissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une dé ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien,' il fut dit et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joiié ; et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant qu'il j avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et despitée de ce que sa maistresse se defQoit d'elle, qufelle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventesfois monstre, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller tout bas; mais elle connut que ce n'estoit poiot la lecture qu'elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur celte curiosité qu'elle avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et fort à propos : car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre Tais qui l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la di(e chatonnière, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de sa

naistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de Tamaot et le scandale de la dame. Voilà à qooy sert un despit et une mesâance que l'on prend quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les £lles-de-chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur- faire confesser tous les desporiemeiits de sa femme et les services qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais celte partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommeray pas, qoi vouloit mal à cette grande dame : Dieu l'en punit après.

Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n*y a que les femmes mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement ; car elles sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hnpez de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus (1) sans en parler davantage.

ARTICLE n.

De l'amour des filles.

Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut ad vouer que de leur nature, pour le commencement, elles sont très-craintives et n'oient abandonner ce qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et recommandations que leur font leurs pères et mères et maislresses, avec les menaces rigoureuses; sibien que ,^ quand elles en auroient toutes les envies du monde, elles 8*en abstiennent le plus qu'elles peuvent : et aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n^ont pas ce respect, car, fermant les yeux à toutes considérations , elles y vont hardiment non la leste baissée, mais très-bien renversée : en quoy elles errent grandement, d'autant que le scandale d^une fille desbauchée est très-grand , et d'importance mille fois plus que

(1) Diwottifl h

d'une femme mariée ny d'une veufve ; car elle» ayant perdu ' oe beau trésor, en est scandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le nnonde, et perd de très-bons partis de mariage, qaey que j'en aye bien cogneu plssieurs qui ont eu toosjours quelque m»-^ iotru, qui, ou Toloniairement, ou à llmproviste, ou sciemment» ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé jetter enrtre leurs bras, et les espouser telles qu^elles estoient, encore bien-aises.

J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là» entr'autres une servante qui se laissa fort seandakôsenient en*' grosser et aller à un prince de par le monde» et sans cacher ny mettre ordre à ses couches ; et estant descouferte, eHe nt respon* doit autre chose sinon : « Qu'y saurois-je faire?' il ne m'en faut » pas blasmer, ny ma faute, ny la pointe de ma chair, mais mon » peu de prévoyance : car, si j'eusse esté bien ûhe et bien avî- » sée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont Ant autant » que moy, voire pis, mais qui ont très-bien seeu remédiera m leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas main tenant » mise en cette peine, et on n'y eust rien connu. » Ses compagnes, pour ce moty luy en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par sa maislresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une très-belle lignée. Voilà pourquoy» si cette pauvre fille eust été rusée comme ses compagnes et autres, cela ne luy fost arrivé; car» certes» j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus anciemiet femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rosées maque**^ relies, ne se contentant de leur bien, mais en pourchiasoient à autniy.

— Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joder cette belle comédie intitnlée le Paradh â^ Amour; dans la saUe de Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui ser> voient de joueurs et de specuteurs tout ensemble. Genx qui en fiçavent rhistoire m'entendent bien, fille fut joftée par six per^ sonnages de trois honnnes et trois femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toute* fois il l'aimoit fort : l'autre estoit un seigneur, et celui-là joôoit avee la grande dame, qui estoit de riche matière : le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fille : car, la. galante qu'elle estoit» elle vouloit joiier son personnage aussi bien que les

antres. Âusâ costumierement Fauteur d'une comédie jode sod personnage ou le prologue, comme fit celle*là, qui certes, tonte fille qu'elle estoit, le joiia aussi bien, ou possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde aillenrs qu'en son pays, et, comme dit l'Espagnol, raffinadaen Secobië, «raffiné en Ségo- TÎe, » qui est un proverbe ea Espagne, d'autantque^ les bons draps le raffinent en Ségovie.

— J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en sorvant leurs dames et mùstreises de dariolettes (i), vouloient inssi taster de leurs morceaux* Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs dam<Hselles» craignants qu'eUes ne les descouvrent et publient leurs amours. Ge fut une' firlle à qxÀ j'onys dire un jour que c'estoit une grande sottise aux^fiUes^ de meRre leur hon- Bemr à leur devant, etque^ si les unes, soitesi eufaisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire : et qv'à tout cela il n'y a que U scandale : mais la mode de tenir se» cas seoret et cadté rabille tout; et ce sent des sottes et indignes^ de vivre au monde, qui ne s^en sçavent aider et la pratiquer; Une dame espagnole, pensant que sa fille apprébendast le forcenaent du premier lict nuf^ial, et y allant, se mit à l'exhorter et peratader que ce n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de d(mlear,.et que de bon cœur elle voudroit estre eo sa p^laee peur ky* faire mieux à connoistre; la fille respondit : Bezo lasrtmnos, smora^ madré ^ de toi mereed, que bien la iomare yo ptor my; o^sst k dire: « Grand » mercy, ma mère, d'an si bon office, qvm mi^-mesnM je me le » feray bien. »

— J'ay ouy raeonter d'une fille de très^aut lignage, laquelle s'en estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers l'Espagne. U y eut quelqu'un de ses piut secrets amys qui Ixaf dit un jour en jouant qu'ils s'^stonnoit fort d'elle^ qui avoit tait aimé le levant, de ce qu'elle alloit n«ri|^er vers le couchant et occident, parce que l'Espagne est vers l'occident. La danse luy respondit : « Ouy, j'ay ouy dire aux marinie» qui ont beaucoup » voyagé, que la navigation du levant est très-pkisanteet agréai ; » oe que j'ay souvent pratiqué par la boussole que je porte ordi* » naûrement sur moy; mais je m'en aideniy, quand je seray en » l'ocddent, pour aUer droit au levant* » Les bons interprètes sçauront bien interpréter cette allégorie eC la deviner sans que je

t\2 VIES DES DAMES GALANTES.

la glose. Je voas laisse à penser par ces mots si cette fille avoit tousjours dit ses heures de Nosire-Dame.

— Une autre que j^ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et courtisannes : « Hélas ! dit-elle à une de ses compagnes, » si nous eussions fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par » lettre de banque, et que nous y fussions pour faire cette vie » courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne » sçauroit approcher, quand bien nous serions emperieres de tout » le monde I » Voilà un plaisant souhait, et bon ; et de fait, je-croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent estre mieux que là.

— J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en raconta assez, et de toutes sortes decruautez. Elle s'advisa de lui demander ce qu'ils faisoient aux femmes. « Hélas I madame, dit-il , ils leur font tant cela qu'ils les en font » mourir. — Pleust-il doncques au cie], respondit-elle, que je » mourusse pour Ja foy ainsi martyre t »

— Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se mirent sur des souhaits. L'une dit : « Je voudroîs m avoir un tel pommier qui produisist tous les ans autant de D pommes d'or comme il produit de fruit naturel. » L'autre dîsoit : c Je voudrois qu'un tel pré me produisist autant de perles » et pierreries comme il fait de fleurs. » La troisième, qui estoit fille, dit : « Je voudrois avoir une suye dont les trous me » valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un » tel roy que je ne nommeray point; mais je voudrois que mon » trou fust visité de plus de pigeons que n'est le sien. » Ces da« mes ne ressembloient pas à une dame espagnolle dont la vie est escrite dans V Histoire d'Espagne, laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de luy parler à part, ce qu'il luy octroya : et, s'estant plainte de son mary, qui couohoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, qu'il ne luy

. donnoit patience, ny cesse, ny repos ; le Roy, ayant envoyé quérir le mary er sceu au'il estoit vrav» ne pensant point faillir

pois qa^elle estolt sa femme ; le conseil de Sa Majesté arresté snr ce fait, le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois ; non sans s'esmerveiller grandement (dit-il) delà grande chaleur et puissance de cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre tout le naturel des autres (dit THistoire), qui vont à jointes mains requérir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict passée : « Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'a- » vois entendu dire à aucunes de vous autres, et à d'autres fem- » mes, et k d'autres hommes, qui font tant des braves et galants, » et qui promettent monts et merveilles, ma foy, mes compa- » gnes et amyes, cet homme (parlant de son mary), qui faisoit tant

> de l'eschaulTé amoureux, et du vaillant, et d'un si bon coureur » de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi que l'on

> court ordinairement trois pont la bague, et l'autre pour les da- » mes : encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en » fut fait hier au soir au grand bal. » Pensez que puis qu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine : mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et premier soir de ses Dopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien m\ autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost : mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où est oit ce grand dont il l'avoit menacée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se moquoit ; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors elle dit : « Est-ce bien » fait cela, de se moquer ainsi des pauvres et simples filles î » Je De sais si Ton doit appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparavant. Je m'en rapporte aux difliniteurs Bien plus esioit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte h la justice qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il respondit : « Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray.

21 i VIES DES DAMES GALANTES.

» et si e]le*DiMtne n'a pris moe cas et l'a mis de la main paropredans » le sien. — Hà I Messieurs» dit la fille» il est bien vray cek^ » mais qui neTeust fait? car» après qu'il m'eustoouchée et troi»- » sée, il me mît son cas roide et peintu coMme un baalon contre » le ventre, et n'en donnoit de si grands cosps que j'eus peitf- » qu'il ne me le perçast et n^y fist un trou* Dame, je le pris alor» » et le mis dans le trou qui estoit t^t fait. » Si cette ôlie estoil simplette, ou le oontrefaisoit, je nf^en rapporte.

— Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, sim^ pies comme celie-ià, ou bien rusées, ainsi ^fu'on voudra. Ce fut d'une très-grande dame que j'ay connue^ laquelle estoit très-belle^ et pour cela fort désirée. Ainsi qu'un jour un très^rand prince la requit d'amour, voire l'en soUicitdt fort en luy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de rn chesses pour elle et pour son mtry, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta assez doucement l'oreille ; toatefois du premier coup ne s'y youlut laisser alter, mais, oonune simplette, nouvdle et jeune mariée, n'ayant encore veu son monde, Tint descouvrir le tout à son mary et luy demander a^s si elle le feroit. Le mary lay respondit soudain : « Nenny, mV » mie. Hélas I que penserie^vous faire, et de quoy pariez-voas^T » d'un infâme trait à jamais irrépariâ>le pour vous et pour moji 9 — Hà ! mais. Monsieur, répliqua la dame, vous serex ausd » grand, et moi si grande qu'il n'y aura rien à redire» » Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui oommençï' à prendre coeur par ^ès et se faire habile, ne voulut perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en renonçant k sa sotte simplicité. J'ay ooy faire ce conte à un qui le teneît de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en coo^ seiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil eo sa Cour. Cette dame eirtoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay oaj dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parier, son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort estroitement et se tournant vers son mary, luy dit : « Mon mary, voyei le beau présent que me 9 fait ce gentilhomme; le recevray-je? diUs4e*moy. » Le pauvie gentilhomme, estcmné, retire à s<^ son eprevicr de si grande

rudesse, que, reneontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt, le lay esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le cuida perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de k vie, ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce iQJet ; il s'en mit seulement fort à rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Yo'dà deux femmes fort simples» lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables ( car il y en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infmité qui se renoofitrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, qui ne demandent conseilla leurs marys, ny qui leur montrent tels présents qu'on leur fait.

J'ay ouy raconter en Espagne d^une fille, laquelle la première miict de ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit (i) de forcer sa forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire èi lui dire : Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io ioy virgen ; mas, pms que io tomo la patientia, bien la podeys tomar ; c'est-à-dire : « Seigneur, c'est bien raison que vous » soyez martyr, puis que je suis vierge ; mais d'autant que je prends » patience, vous la pouvez bien prendre » Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ontsceu ^auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesflies s'en sont doutées et imaginées ee grand point de plaisir qu'îles estiment très*grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le lendemain de ses Bopces, racontant les vertus de son mary, en dît plusieurs, fors, dit-elle, que «o tra butn contador y arUhtnetico, porque no sapra mtûttpltcor; en françois, « qu'il n'estoit point bon compi teur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier. )»

Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler, le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à raecousiiimée, comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudroit enooce; gentiment elle luy respondit : Ce qu'il vous plaira, monsieur. » Pensez qu'à telle response le galant mary

(t) Âhaeimt : m fatignaiu De Tetpagnol afanar, qui répond à noire 9hamr,

devoit estre bien estonné. Telles filles qui disent de telles sor* nettes si promptement après les nopces, pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur faire à croire qu^ils ne sont les premiers qui ont mouillé Tancre dans leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront ; car il ne faut point douter que qui ne s'efforce et ne se lue à saper sa femme, qu'elle ne s*advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe françois : Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas. Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle Tassomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudroit bien, et qu'il le faut espargner tant que l'on peut ; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol, que el primero pensamienio de la muger, luego que es casada^ es de embiudane ; c'est-à-dire : « Le premier pensement de la » femme mariée est de songer à se faire veufve. » Ce refrain n'est pas général, comme j'espère le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

— Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs chaleurs, ne s'addonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui sont gens fort propres pour les esbranier, tant pour leurs faveurs que pour leurs présents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats. Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les fuyent grandement, à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre scandaleux, grands vanleurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare ; et bien heureuse pourtant esi celle-là qui en trouve. Mais, pour obvier à tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'onl fait, et si n'en faut prier longuement leurs dits valets : car, les levant, couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Cour et ailleurs qui .n'en faisoient aucune diflQcuhé ni scrupule, il n'est pas possible qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès ; si bien qu'après que les yeux avoient bien fait leur ofQce, il falloit bien que d'autres membres du corps Yinsseat à faire le leur.

— J*ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui rendit son valet compagnon d'un grand prince qui i'entretenoit, et qui pensoit estre le seul heureux jouissant ; mais le valet en cela alioit du pair avec luy ; aussi Tavoit-elle bien sceu choisir, car il esloit très-beau et de très-belle taille ; si bien que, dans le lict ou bien à la besogne, on n'y eust connu aucune différence. Encor le valet en beaucoup de beaulez emporloit le prince, auquel telles amours et telles privautez furent inconnues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se marier; et pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le voir ; et quand il le voyait en passant, il disoit seulement : « Ëst>il possible que >cet homme ait esté mon corrival? ouy, je le voy, car, osiée ma > grandeur, il m'emporte d^ailleurs. » Il avoit aussi mesme nom que le prince, et fut un très-bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien qu'il n'y avoit guères de filles ou femmes qu'il D'babillast quand elles vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point mal.

— J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plai* sant, parmy ses bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficultés que rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aossy privement que si c'eust esté une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il passoit outre, mais je sçay bien qoe depuis, estant mariée et veufve, et remariée, elle a este une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa mesche en ce premier tison ; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien demeuré un an à voir cette fille ; mais quand je les vis en ces privantez devant sa mère, qui avoit la réputation d' estre l'une dei plus prudes femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bienaise, je présageay aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon escient, et que la damoiseile seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme elle le fut.

*- J'ay cogneu deux sœurs d^une fort bonne maison de Poiotou, filles desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui estoit à leur père, lequel, sous ombre qu'il dansoit très-bien, non seulement le bransle de son pays, mais ^us lutres, les menoit danser ordioairement, mesme les y ap-'

prenoit. Il les fit danser, el lecr apprit la danse àes potains à la fin, et en furent assez genlkieni ecaadaUsées: toutefois elles ne laisfèrent à eslre bien mariées, car eâes esloient riobes, et nt ce nom de rickesses on n^y admise rien, on prend tout, et Rist-4l eneere plus ehaud et plus ardeat. J'aj ooonn ce Basque (lepns, gentil sold^ et de brave façon, et* qui mon^oît bien ayeir fâk k coup. 11 fut soldat des gardes de ia ooronelle de M. de Stfozse.

— J'ai cc^eu aussi une maison de par le BHmde, et grande, d^où la dame faisait profession de riourrir en sa eorafuigGie des hoaaestes tilles, eatr^autres des parentes de son mary ; et d'autont qae la dame esloit fort maladive et sajeite aux «édeeioa et apothicaires, il y en abordolt ord'aiatrenienl là- dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes à maladies comme à pilles eoudeurs, oKil de la lurelie, fièvres et autres. 11 advint que deax eutr^autres tombèrent en ôevre^uarte : un apotiikaire lèsent en charge peur les peaser. Certes il les pensoit de ses drogues, de la main et de médednes; mais la plus prapie fat qu'il coucha avec uae (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort belle et kouaaste fille de la France, de laquelle un Irès-tgrand roy s'en fiast digneasent «oiuealé; et il fallut que ce M. Tapottcaire luy passast cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes méritoit d'autres assailiaats, et après bien mariée, et telle qu'on la donna pucelle, (elle b treuva* on. Eu quoy pourtant je trouve qu'elle full)ien fiae; car, poisqa'eUe ne pouvoit teoir son eau, elle s'adressa à oeloî qui doaaoit des antidotes pour ea^ai^er d'engrosser, car c'est œ que les ûlim craignent le plus : dont en cela il y en a de si experts4]ui iaur donnent des drogues qui les ««gardent très^nen d^ei^roaser ; oa biea, si elks engrossent, leur font eseouler leur grossesse si suëUlement et si sagement, que jamais on ae s^en apperçeit, et n'en sentHW rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fiUe, laquelle aviût esté autrefois aotirrie fille de la feue r^e de Navarre Marguerite. Elle viat par cas fortuit, ou à son escient, k engrosser sans qu'elle y peasast pourtant. Elle reaoointra ua sablio (i) apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, lay fit évader son fruit, qui avoit déjà six mois, pièce par pièce, morceau par morceau, si aisément, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny douleur ; et puis après se maria galamment, sans qas le mary y connust aucttue trace; car ob leur donne des remèdes

(1) Subkm : in , rmi.

DISCOURS IV. 51f

poiff m Mre paroîsire mrges et pneelles oomme auparavant, ainsi que j'eni^ allégué un au Discours des Coou$ (l). Et un que j'ay ouy dire à un empirique ces jours passez, qaUl faut avotr des saugsuéB «l les mettre à la nature, et kire par-là tifer et saecer le sang : ksquelles sangsues, en sucçsnt, laissent et engendrent de petites ampoules et listules pleines de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir,* leur crevé ces ampouUes d'où le sang en sort, et luy et elle s^ensanglantent, qui est une gravide joie à l'un et à Tautre; et par ainsi, Vhonor délia citeila è salva (3). Je trouve ce remède plus souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux, il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médedns sçavants et experts apoiicaîres. Voilà pourquoy ces messieurs mit ordmairement de très-belles et bannes fortunes, car ils sçairent blesser etTemédîer, ainsi que fit la lance de Pélias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je viens de parler à cette heure, duquel faut que je ék ce petit mot en passant, que je le vi6 à Genève la première fois que je fus en Italie, par ce que pour lors ce chemin par-là estoit eomnnni pour les François, et par les Suisses "et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à mon logis. Soudain je luy demanday dt qu'il faisoit en eetle ville, et s'il estoit- là pour médecin er les •lies, comme 51 awit fait en France. Il me respondit qu'il estoitlà pour en faire pénitence. « Gomment ! ce dis-je, est-ce que vous » n'y mangez de si bons morceaux comme là ? — Bàl monsieur, ■ me répfiqua-il, c'est parce que Dieu m'a appelle, et que je suis

• îlhHnioé de son ^nt-Esprit, et que j'ay maintenant la connoisi sance de sa sainte parole.— Ouy, luy drs-je ; et dès ce temps-là » si estiés-vous de la religion, et si vous vous mesliez de médeci- > nerles corps et lésâmes, et presdiiés et instruisiés les filles.— n'Hais, menneiir, je reconnois à cette heure mieux mon Dieu,

• répliqua-il encore, qu'alors, et ne veux plus pécher. » Je tais Iptasieurs autres propos que nous eusmes sur ce sujet, tant sérieusement qu'en riant. Biais ce maraud jouit de ce bouctn, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de luy. Si est-ce que bien kiy servH de vnider de cette maison de bonne heure, ctr mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soH-H

(1) Disc<Mirt I.

(3) Uhranair de la cittdelie est une-

pour la haine et l'envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard partoijt à un médecin qai ver.oit Toir sa maistresse soir et mal^n, plus pour luy (aster son teion, son sein, son ventre, son flanc et son beau 'bras, que pour la médeciner de la fièvre qu'elle avoil; dont il en fit un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se commence :

Ha ! que je porte et de baine et d'envie ' Au médecin qui vient soir et matin,

Sans nul propos, lastunner le testin.

Le sein , le ventre et les flancs de m'amie I

— Je porte de mesme une grande jalousie à an médecin qui faisoit traits pareils à une belle grande dame, que j'aymois, et de qui je n^avois telle et pareille privante, et je Teusse désirée plus qu'un petit royaume. Telles gens certes sont extrêmement bienvenus des dames, et y acquièrent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay cogneu deux médecins à la Cour, qui s'appeloient, l'un M. Gastelan, médecin de la Reyne-mère, et l'autre le seigneur Cabrion, médecin de M. de Nevers , et qui avoit esté à feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit, que les plus grands de la Cour se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et moy, avec M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compagnie et de bon devis, luy estant venu voir le dit baron, qui estoit malade des affaires d'amour ; et tous deux l'interrogeant sar plusieurs propos et négociations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fil une douzaine de contes qui levoient la paille ; et s'y enfonça si avant, que, l'heure de neuf venant à sonner, il nous dit, en se levant de la chaire où il estoit assis : « Yrayment, je suis plus grand fol que vous autres, qui m'avez » retenu icy deux bonnes heures à baguenauder avec- vous autres, » et cependant j'ay oublié six ou sept malades qu'il faut que j'aille » voir, j» Et, nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous dire, après que nous luy eusmes dit : « Vous avez, messieurs les » médecins, vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes » vous, monsieur, qui en venez parler comme maistre.» Il respondit (en baissant la teste) : « Semon, semon, ouy, ouy, nous en sçavons » et faisons de bonnes, car nous sçavons des secrets que tout le » monde ne sçait pas : mais à cette heure que je suis vieux, j'ay

m dit adieu à Vénus et à son enfant ; je laisse cela à vopjs. autres m qai estes jeunes. » Une autre espèce , de gens j v^^t-il qui a bien gasté des filles quand on les met à apprendre les lettres, qui sont leurs précepteurs, et le font quand ils veulent estre meschants; car, leur faisants leçons, et estants seuls dans une chambre ou dans une estude, je tous laisse à penser quelles commoditez ils j ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent alléguer* à propos pour les mettre en chaleur; et, lorsqu'ils les voyent en telles altères et appétits, comme ils vous sçavent prendre l'occasion au poil.

— J^ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je^ qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre d'escole Thistoire, ou plutost la fable de Tirésias; lequel, pour avoir essayé l'un et l'autre sexe, fut éleu juge par Jupiter et Junon,sur une question meue entr'eux deux, à sçavoir qui avoit et sentoit plus de plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme. Le juge député jugea contre Junon que c'estoit la femme ; dont elle, de dépit d'avoir esté jugée, rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veuë. Il ne se faut esbabyr si cette fille fut tentée par on tel conte ; car, puis qu'elle oyoit souvent dire, ou à ses compagnes, ou à d'autres femmes, que les hommes estoient si ardents après cela, et y prenoient si grand plaisir, que les femmes, veue la semence de Tirésias, en dévoient bien prendre davantage ;.et, par conséquent, il le faut esprouver. Vrayment, telles leçons se dévoient bien faire à ces filles; n'y en a-t-il pas d'autres ? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et que, puis qu'elles sont à l'estude, si les passages et histoires se rencontrent qui ont besoin d^ estre expliquées ( ou que d'elles -mesmes s'expliquent ), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou tourner le feuillet. Combien de filles estudiantes se sont perdues lisant cette histoire que je viens de dire, et celle de Biblis, de Camus (\)t et force autres pareilles, escrites dans la Métamorphose d'Ovide, jusques au livre de VArt (Taimer qu'il a fait ; ensemble une infinité d'autres fables lascives, et propos lubrics d'autres poètes, que nous avons en lumière, tant françois, latins, que grecs, italiens, espagnols I Aussi dit le refrain espagnol : de una mula que haze hin^ y de una hija ffie hahla latin, libéra nos. Domine (3). Et on sçait, quand leurs

(1) Caunat.

[1] C'est-à-dire : D'une mule ui iait hin , et d*aae fille qui parle Utio , dëlivre Boof , Seigneur.

na)9tr«9 veulent eslre meschants, et qu^ils font de telles leçons I leurs disciples, comment ils les sçavent engraveret donner lasaulce, que le plus pudique du monde s'y laisseroit aller. Saint Augustin mesmes, en lisant le quatrième livre de VEnèidey où sont contenus la» amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne s'en adolora? Je voudrois ayoir autant de centaines d'es- CU9 oonrate il y a eu de filles , tant du monde que de religieuses, qui se sont emeues , pollues et despucelées , par la lecture à!*uémadi8 de Gkmles. Je vous laisse à penser que pouvoient faire des livres grecs , latins et autres , glosez , commentez et ijiterprétez par leurs maistres , fins renards et corrompus , mescbavts garnements , dans leurs chambres secrètes et parmy leurs oisi vêtez.

— Nous lisons en la vie de saint Louis , dans V Histoire de Paul Emile, d'une Marguerite, comtesse de Flandres, sœur de Jeanne, fille du premier Baudouin, empereur de Grèce et qui luy succéda, d'autarnt qu'elle n'eut point d^enfants, dit l'histoire : on loy bailla en sa première jeunesse un précepteur appelé Guillaume, homme de sainte vie, estimé, et qui avoit déjà pris quelques ordres de preslrise, qui néanmoins ne l'empescha pas de faire deux enfants à sa disciple, qui furent appelés Jean et Beaudoùin, et si seeretementnque peu de gens s^en apperceu» rent, lesquels furent après pourtant approuvez légitimes du pape. Quelle sentence et quel pédagogue ! Voyez l'histoire.

— J'ay cogneu une grande dame à la Gour, qui avoit la réputation de se faire entretenir à son liseur et fkiseur de leçons ; si bieii que Chicot, bouffon du Roy, luy en fit le reproche publiquemenl devant Sa Majesté et force autres personnes de sa Cour, luy disant si elle n^ avoit pas de honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et si vilain masle que celuy-là, et si elle n'avoit pas l'esprit d*en choisir un plus beau. La compagnie s'en mit fort à rire et la dame à pleurer, ayant opinion que le Roy avoit fait jouer ce jeu ; car il estoit coustumier de faire jouer ces esteufs. Celte damer et les autres qui font telles élections de telles manières de geos, ne sont nullement excusables, mais bien fort blasmables d'autant qu'elles ont leur libéral arbitre, et toutes franches sont pleines de leurs libériez et commodilez pour faire tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont sujettes esclaves de leurs pères et mères, parents, tuteurs, maistresses, et craintives, sont contraintes de prefl-

ire toutes pienres quand elles les trouvent, pour meilire en œu- Yire, et n'ft>viger s'il est froid ou chaud, ou rosty ou houiHy : et par ce, selon que l'occasion se rencontre, tant qa'eltes se servent le plus souvent de leurs valets, de leurs raaistres d'escole <îl d'eslade, des jmiettrs de luth, des violon», des appreneurs de danses, des peintres, bref, de ceux qui leur appriftme«t des exercices et sciences, voh« d^aucuns prescheurs, comme en parle Bocace, et la R^ne-de Navarre en ses J^onvelles; comme font aussi des pages comme j'en ay connus, et des laquais, enfin de ceux qu'eUes trou- ▼enl à propos. Et voilà pourquoy le mesme Bocace, et autres jvecluy, trouvent que les ôlles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que les femmes et veufves ; d'autant qu'eues ressemblent les personnes qui sont sur Teau dans un bateau qui Tieat à s'enfoncer : ceux qui ne savent nager nullement se vien« ■«ut à prendre. aux premières branches qu'ils peuvent attraper, et les tiennent fermement et opîniastrement jusque ce que Ton les leît venu seoonrir ; les autres, qui sçavent bien nager, se jettent dans l'eau, et bravement nagent jusques à ce qu'elles en ayent atteint la rive : tout de mesmes les filles, aussi-4ost qu'elles ont attrapé un serviteur, lequel elles ont premier choisi, le tiennent et le gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent désamparer et l'aiment coBstamrnent, de peur qu'elles ont de n'avoir la liberté et la commodité d'en pouvoir recouvrer un autre conime etles voudraient; au lieu que * les femmes mariées ou veufves, qui sça* fent 1^ ruses d'amour et qui sont expertes, et en ont les Hberfes et commoditez de nager dans des eaïux sans danger, prennent Id party^qu'il leur plaist; et si elles se flaschent d'un serviteur ou le perdent, en savent aussi-tost prendre un nouveau ou en recouvrent dwtx; car à eHes, peur un perdu deux recouverts. Davantage, tes pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les biens, ny les escut , pour faire les aoquiets tous les jours de nouveaux serviteurs; ear , c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs ameiifeux, que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, on grains, ou bracelets, quelques petites bagues ou esdiarpes et autres petits menus présents qui ne coustent guères ; car, quelque fille, comme j'en ay veu, grande, de bonne maison et riche héritière qu'elle soit, elle est tenue si courte en ses Moyens, ou de ses père et mère, frères, parents et tuteurs ; qu'elle n'a pas les moyens de les despartir à son serviteur ny

deslier guère largement sa bourse, si ce n'est celle du devant : et aussi que d'eiles-mesmes elles sont avares , quand ce ne seroit que cette seule raison qu'elles n'ont guères de quoy pour eslargir , car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens. Au lieu que les femmes et yeufves peuvent disposer de leurs moyens fort librement,* quand elles en ont : et mesme quand elles ont envie d'un bomme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles vendroient et donneroient jusqu'à leur chemise plustost qu'elles n'en tastassent; à la mode des friants et de ceux qui sont sujets à leur bouche, quand ils ont envie d'un bon morceau, il faut qu'ils en tastent, quoy qu'il leur couste au marché : Ces pauvres filles ne sont de mesme, lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bons ou mauvais, il faut qu'elles s'y arrestent. J'en alléguerois une infinité d'exemples de leurs amours et de leurs divers appeûts et bizarres jouissances ; mais je n'auroîs jamais finy, et aussi que les contes n'en vaudroient rien si on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour tout le bien du monde, car je ne les veux scandaliser, et j'ay protesté de fuyr en ce livre tout scandale, car on ne me sçauroit reprocher d'aucune médisance. Et pour alléguer des contes et oster les noms, il n'y a nul mal, et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il est question ; et bien souvent en penseront une qui en sera l'autre.

— Or, tout ainsi que l'on voit des bois de telles et diverses natures, que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le fayan ; et aussi-tost d'austres, qui auroient beau esfre secs, vieux et taillez de long-temps, comme est l'hommeau, le vergne, et d'autres, ne bruslent qu'à toutes les longueurs du monde : force autres, comme est le général naturel de tous bois secs et vieux, bruslent en leurs seicheresses et vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost consommé et mis en cendres que bruslé. De mesmes sont les filles, les femmes et les veufves : les unes, dès lors qu'elles sont en la verdeur de leur âge, bruslent aisément e( si bien, qu'on diroit que dès le ventre de leur mère elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme ; et ainsi que fit la belle Laïs de la belle Timandre, sa putain de mère très-insigne, jusques là qu'elle n'attend pas seulement le temps de maturité, qui peut esire à douze ou treize ans, qu'elle monte en amour, mesme plustost, ainsi qu'il advint il n'y a pas douze ans à Paris, d'une fille d'un pâtissier, laquelle se trouva grosse en l'âge de neuf

DISCOURS IV. ÎÎS

IBS (l) ; » bien qu'estant fort malade de sa grossesse, son père en ayant porté de Turine au médecin, ledit médecin dit aussi-tost qu'elle n'avoit autre maladie, sinon qu'elle estoit grosse. « Gom- » ment ! respondit le père, monsieur, ma fille n*a que neuf ans. » Qui fut esbaby ? ce fut le médecin. « C'est tout un, dit-il ; pour 9 le seur elle est grosse. » Et, Tayant visitée de plus près, il la trouva ainsi ; et ayant confessé avec qui elle avoit eu à faire, son galand fut puny de mort par la justice, pour avoir eu à faire à elle à un âge si tendre, et l'avoir fait porter si jeunement. Je suis bien mary qu'il m'ait fallu apporter cet exemple et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne privée et de basse condition, pour ce que j'ay délibéré de n'eschafourer mon papier de si petites personnes, mais de grandes et hautes. Je me suis un peu extravagué de mon dessein ; mais , par ce que ce conte est rare et inusité, je seray excusé; et aussi que je ne sçache point tel miracle advenu à nos grandes dames d'estat, que j'aye bien sceu , ouy bien qu'en tel âge de neuf, de dix, de douze et de treize ans, elles ayent porté et enduré fort aisément le masle, soit en fornication, soit en mariage, comme j en alléguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirginées en telles enfances , sans qu'elles en soient mortes, non pas seulement pasmées du mal, si-non du plaisir. Surquoy il me souvient d'un conte d'un galant et beau seigneur s'il eu fut oncques, lequel est mort, et, se plaignant un jour de la capacité de la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit n^ocié, il disoit qu'à la fin il seroit contraint de rechercher les files enfantines, et quasi sortantes hors du berceau, pour ny sentir tant de vagues en si pleine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour plus à plaisir nager à un destroit. S'il eust adressé ces paroles à une grande et honneste dame que je connois, elle lui eust fait la mesme response qu'elle fit à un gentilhomme de par le monde, qui, lui faisant une mesme complainte, elle luy respondit : « Je ne sçay qui se doit plustost plaindre, ou vous k autres hommes de nos capacitez et amplitudes, ou nous autres » femmes de vos petitesses ou menuises, ou plustost petites me- 9 nuseries; car il y a autant à se plaindre en vous autres que vous 9 en nous, que si vous portiez vos mesures pareilles à nos calibres,

Jl) Âlleric de Rosatêf vi mot Matrimonium de »on Ptctionnair* , rapporle ai «semple tout pareil. Barbatioi dit même quelque chose de plis, qu'un garçon de •ept tai engrossa sa nourrice.

» D0ii9n*aari(ms rien à nous reprocher les uns ans autres. » Gefîe^l parloit par vraye raison ; et c'est pourquoy une grande dame, ua jour à la Cour regardant et contemplant ce grand Hercule de bronze quiestan la fontaine de Fontaînèblean, elle estant tenue sous les bras par un gentilhoimne qui la condui^t, elle lui dit que cet Hercule, encore qu'il fast très-bien fttt et' r^résenté, n^estoit pis si bien proportionné de tous ses membres comme il ftdloit, d'autant queceluj du mitan estoit partrop petit et par trop mesgal, et peu correspondant ë son grond colosse de- corps. Le gentilhomme luy respondit qu'il n'y tronvoit rten à redire de ce qu'elle luy disoit, si-non qu'il falloit creire que de ce temps les dames ne l'avoient si grand ooname du* temps d^aujourd'huy.

— Une très- grande dame et princesse (l), ayant* sçcu que qud* qnes-ims a voient imposé son nom à une grosse et grande colon- Tfkie, elle demarnda' pourquoy. 11 y^en eut un qui respondit : « C'est » par ce, madame,, qu'elle a le calibre plus grand et plus gros que 9. les autres» » Si est-ce pourtant qu'elles y ont trouvé assez de remède, et en trouvent tous les jours assez pour rendre leurs portes plus estroites, quarrées et plus malaisées d'entrée; dont aucunes en usent, et d'autres non ; mais nonobstant, quand le chemin y est. bien battu et frayé souvent par continuelle baintation et fré^ qnentâtion, ou passages d'enfants, les oatertures de plusieurs en sont toujours plus grandes et plus larges. Je me suis là iin peu perdu et desvoyé; mais puis que ça esté à propos il n^y a point de mal, et je retourne à mon chemin.

— Plusieurs autres filles y »-t-il lesquelles laissent passer cette grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus grandes mMuritez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature très-froides ii leur commencement et à leur aTenement, car il y en a et s'en trouve, soit ou qu^eHes soient traues de^ourt, oomme il est bien nécessaire à aucunes, comme dit lerefmin esgnol, wgnas e kùias son muy maîas à guardar; c'est^à-dive : « Les vignes et les jeunes filles sont fort difficiles à garder^ » que pour le moin» quelque passant, paysant ou s^oumant n'en taste aucunes. Il y en a aussi qui sont immobiles, que tous les aquilons et vents d'un byver ne sçauraient esmouvoir ny esbranler. Il y a d'autres si sottes^ si simples, si grossières et si ignaref<, qu'elles

(1) Ta reine.-mèTe Catherine de Médicis. L'auteur U nomn& dauu «oo di«eoaf» des Dames illustreSf où il fait le même conte.

ne TCMidroieBi pas onyr nommer seulement ce nom d*amour. Comme j'ay ouy parler d^une femanequi fatsoit de Faustère et réformée, que quand elle enietid<»t parler d'un« putain eHeen eva- Dooissoit- soudain; et ainsi qn'on faisoit ce eonte à un grand seigneur devant sa feomie, il disoit : « Que cette femme ne vienne » donc pastcéana; csr si dleevonoâit pour ouyr parier des [futains, » elle moom tout à traocéaiis ponr en voir. » 11 y a pourtant des filles q«ey kNR9qu*elies commencent un peu k sentir leur cœur, elles s*y apprivoisent si bien, qn^ettes viennent manger aussitost dans la main. D^autreasontsi dévotes et oonsetencieuses, craignant tant les coflamandements de Dieu nt^slre souvcraio, qu'elles renvoyent bien loiotceluy d'aaMNir. Mais pomtant en ay<*je veu force de.ee&4lévotes patfenostrieres, mangeuses d*image«, et citadines ordinaires d'églises, qui, sous celte hypocrisie, convoient et cachoient leurs feux, afin. que pur telle» feinte» et. faux semblants» le monde ne s'en afipefceiist, etleseslimast très-^udes» veire âi demi saintes. Mais bien souvent elles oet trompé le monde et les hommes. iîiHy que j'ay ouy raeeaier d'une grande prinoesscs voire reyne, qnlest morte, laquelle, quand elle \iottloit attaquer quelqu'un d'amour (car eUe 3^ esloit fort soielte), commeaçoit toms)ourB ses propos par Tamour de DieUi que nons loi devons, et soudain les faisait, tomber sur Tamour mondain, et sur son intention quelle en vonloit à celuy auquel elle parloit, dont par après eUe en venoit au grand, œuvre, ou>. pour le moins^ à la quittessence. Et voilà comne nos dévotes, ou plustost 'bigotes, nous trompent; je dis CMOrlà qui,, peu rases, ne oennoissent leur vie.

— i.'^ ouy laire un conte^ je ne sçay s'il est vray ; mais un de ces ans, se faisant une procession générale à une ville de par le monde, se trouva ^une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds ei grande coi^d^on (l), faisant dexlamarmiteuse plus que dix, et c'estoit en earesme: au partir de là. elle s'en alla <lianer avec son amant d'un quartier de chevreau et d'im jambon : la senteur en vmt jusqu^à lame; on monta en haut, et on la trouva en telle magnifieence, qu'elle fut pnse et condamnée de la piomener par la viUe a^vee son quarti^ d'agneau à la broehe sur Fespaule et le jambon pendu au ool. N'esloitHse pas bien employé de laipunir de cotte façon ?

— D'autres dames y en a qui sent superbes, (^gueiHeuses, qfti

(t) Appanmmtnt ooBtrhioa.

dédaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui labroûent les hommes et leurs propres amoureux, et les rechassent loin; mais à telles il faut user de temporisement seulement et de patience et de continuation, car avec tout cela et le temps vous les mettez et avez sous vous à l'humilité, estant le propre et superbe de la gloire, après avoir fait assez des siennes et monté bien haut, de descendre et venir au rabais : et mesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes lesquelles bien souvent, après avoir bien desdaigné Tamour et ceux qui leur en parloient, s*y rangeoient, les aimoient, jusqu'à espouser aucuns qui estoient de basse condition et nullement à elles en rien pareils. Et ainsi se joue amour d'elles et les punit de leur outrecuidance, et se plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, car la victoire en est plus glorieuse, puis qu'elles surmontent la gloire. J'ay cogneu d'autrefois une fille à la Cour, si entière et si desdaigneuse, que quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris de l'amour, par paroles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des mieux ), que plus iln'y retournoit : etsi,,par casfortuit, quelquelbison lavouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et ràbroûoît, et de paroles, et de gestes, avec mines desdaigneuses ; car elle estoit très-habile. Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien aller à un qu'il l'engrossa quelque vingt jours avant qu^elIe se mariast ; et si pourtant c'est un qui n'estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilhommes qui Tavoient voula servir. En cela il faut dire avec Horace, sic placet Feneri: c'està-dire, « c'est ainsi qu'il plaist à Vénus; » et ce sont de ses miracles.

— 'Il me vint en fantaisie une fois à la comédie d'y servir une belle et honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amou* reux extrêmement. Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle me pouvoit parler et respondre ; car à brave brave et demy. Elle ne s'en sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon, je la loùois extrêmement, d'autant qu'il n'y a rien qui amollisse plus un cœur dur d'une dame que la louange, autant de ses beautez et perfections, que de sasuperbité; voire luy disant qu'elle luy séoit très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou dame, se rendant par trop privée et commune^ ne se tenant sur un port ailier et sur

une réputation hautaine, n'esloit bien digne d'eslre ferme (l); et pour ce , que je l'en honorois davantage, et que je ne la voulois jamais appeler autrement que ma Gloire, En quoy elle se pleut tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son Arrogant. Continuant ainsi tousjours, je la servis longuement ; et si me peux vanter que j'eus part en ses bonnes grâces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la voulut servir ; mais un trèsgrand favory du Roy, brave certes et vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy Tespousa. Et pourtant, tant qo'elle a vescù, telles alliances ont tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours irès-honorée. Je ne sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que tout conte fait de soy n'est pas bon ; mais je me suis esgaré à ce coup, encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes façons, mais je tais le nom.

— Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et qui sont si folastres, si en démenées et si enjouées, qui ne se mettent autres sujets en leurs pensées qu'à songer à fire, à passer leur temps et à folaslrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre chose, sinon à leurs petits esbattements.. J'en ay connues plusieurs qui eussent mieux aimé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, on courir, que tous les propos d'amour : aucunes la chasse, si bien qu'elles se pouvoient plustost nommer sœurs de Diane que de Vénus. J'ay cogneu un brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; « car, disoit-il, lorsque je luy veux » remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses chiens et de 9 sa chasse, si bien que je voudroîs de bon cœur estre métamor- » phosé en quelque beau chien ou lévrier, ou que mon ame fust » entrée dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle 9 se pust arrester à mon amour, et mon ame guérir de ma play. » Mais après il la laissa, car il n'esioit pas bon lac|uais, et ne la pouvoit suivre ny accompagner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses esbattements la oonduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles filles, après avoir laissé leur poulinage et jette leur gourme (comme l'on dit des poulains), et après s'estre ainsi esbattues au petit jeu, veulent essayer lé grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble à celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous

(1) Servie.

jdis, gentils el enjoués en leur poil follet; mais, venant sur Taage, ils se converûssent en malke et à mal faire. Telles filles que je viens de dire font de mesme, lesquelles, après s'estre bien jouées el passé leurs fantaisie» en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en vdles, en courantes et en danses, ma foy, après eilles se veulent mettre à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d*amour. Bref, pour faire fin finale, H ne se voit guères de filles, femmes ou veufves qui tost ou tard ne bnislent, ou en leurs saisons ou hws de leurs saisons , comme tous bois, fors un qu'on nomme larix, duquel elles ne tiennent nullement; €e larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait feu, ny QftflBme, ny charbon, ainsi que Jules César en fit l'expérience retournant de la Gaule. Il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir viwes et dresser estappes sur son grand chemin du camp« Ils luy obéyrent, fors ceux d*un chasteau appelé Larignum, oà s^estoient retirés quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebeUcs, si bien qu'il fallut à César rebrousser et les aller assiéger. Approchant de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, dont il s^en moqua, disant que soudaia il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost d-apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui lut si grand et fit si grande fUdoome , que. bien-tost on en espéroii voir la nitine et destruction ; mais, après que le feu fut consommé et la flamme disparue, tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estât qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruynée : dont il fallut à César qu'il s'aidast d'autre remède, qui fui par sappe , ce qui fUt cause que ceux de dedans parlementèrent et se rendirent ; et d'eux apprit César là vertu de ce bois larix, duquel pertoit nom ce chasteau Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifié. Il y a plusieurs pères, mères, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroieni leur esprit plus cornent, et n^auroient ^ souvent la puce en l'oreille, et n'y aui-oit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres, sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une que je sçay, et nature demeureroit imparfaite ; au lieu qu'elle est très-parfaite, laquelle si nous suivons comme un beo capitaine, nous ne sortirons jamais du bon chemin.

AaTlGLB III,

De raflwar «ktr ftvSrmt

Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant qu» nous parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des Teufves est bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, et nullement esclaves des pères, mères, frères, parents et marys, ny d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire famour à une veufve et coucher avec, on n'en est poiut puny, comme Ton est des filles et des femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps ny en leurs biens : ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui m*aliéguoit là>desso^ Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel, traitant de la matière des adultères, dit que, si quelquefois par mesgarde on avoit compris sou» ce nom d'aduliere la honte de la fille ou de la veufve, c'estoit abusivement parier ; et en autre passage il dit que rkérilier n'a nulle réprimende ou esgard sur les mœurs de la veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit prendre arremeats de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans Tan de son deuil, ou qui, ne se remariant, avoit fait enfant après Tonsiesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de son premier lict. £t, quant à son douaire, l'hériiier ne luy eust sceu faire perdre^ quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de son corps; et en alleguolt une belle raison (celuy de qui je tiens cecy ) ; car si Thérilier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie ; et n'y auroit veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses poursuites de ces galants hériiiers, selon ces dires. Comme je voy, les veufves romaines avolent bon temps et bon sujet de s'esbattre : et ne se faut estonner si une, du temps de Marc Aurelc, ainsi qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit au confoy des funérailles de son mary, parmy ses plus grands cris, sau»

glots, soupirs, pleurs et lamentations, serroit la main si estroitement k celuy qui la tenoit et conduisoit, faisant signal par-là que c*estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au bout de Tan, ne le pouToic espouser que par dispense (ainsi que fut dispensé Pompée quand il espousa la dlle de César ; mais elle ne se donnoit gnéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un grand per* sonnage), il Tespousa, et cependant en tiroit tousjours de bons brins, et emprunloît force pains sur la fournée, comme Ton dit. Celle dame né Youloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure ; et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay un grand et riche seigneur de France, qui fil long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy ; mais, nonobstant, elle gagna son procès, et fallut t[ue le beau-firere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy appartenoit : mais pourtant Tadministration de son fils et fille luy fut oslée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfan is. Et encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veuf?es d' assez bonne qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'es- •tant remariées, par dessus leurs beaux- frères et autres de leurs parents; mais aussi elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Mais de ces sujets, meshuy je m'en •desparts d'en parler, d'autant que ce n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon, possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands législateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux, trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien ; mais elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier branle. Amsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant, se fil allumer une chandelle de Nostre-Dame de Moniferrat gui aide fort à enfan-

1er, pour la. vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme qui la luy donnoii allumée : Serra esto cabillo de candelà para otra vez ; c'esl-k-dire : « Serrez ce bout de chandelle » pour une autre fois. «

D'autres dames ne se veulent marier ; et de celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur âge, s'y sont contenues. Nous avons vea la Reine-Mere, en l'âge de trente- sept à trente-huit ans, estant tombée veufve, qui s'est lousjours contenue veufve ; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un seul> pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu eâpouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier ; et d'autant est-elle à louer, et à eslre recoudée au temple de la gloire et iramorlaliié, de s'estre vaincue et commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'a[)pelloit le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement, trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle esloit sa mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de m'aistrè-d'liostel, pour ne priver sa mère de sa grandeur et majesté; et la cuict elle en feroît ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit : car, quelque grande qu'elle soit, venant là, elle est tousjours subjugué par le supérieur, selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit h Poissy au roy François second, lorsqu'il lit les dix-huit chevaliers de Tordre ""e Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ^uy jusqu'alors ; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoil veu de longtemps à la Cour, si-non à aucuns voyages de nos autres guerres, «'estant retiré dès la mort de M. de Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir perdu son bon mais*

tre, duquel il esloît capitaine de sa garde au voyage da royaume de Naples, où il mourut; et disoil encore monsieur le cardinal, qu'il pensoit qT»e ce monsieur de Rabaudange esloit venu et descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui s'estoit assez tenue en viduilé.

Or c'est assez parlé de ces veulves. Parlons marotenant d*autresy qui sont celles qui, abborrans les vœux et reformations des secondes nopces, s'en accommodent, et réclament encore le doux et plaisant dieu Hymenée. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys, y songent desji avant. qu'ils soient morts, et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y comporteroient. « Ah I disent-elles, si mon » mary estoit mort, nous ferions cecy, nous ferions cela ; nous » vivrions de cette façon, nous nous accommoderions de celte autre, n et ainsi si s^ccortement, que Ton ne se douteroit jamais de nos çmours passez ; nous ferions une vie si plaisante ! après noos » irions à Paris, à la Cour; nous nous entretiendrions si bien que » rien ne nous «çauroit nuire : vous fériés la cour à une telle, et » moy à un tel ; nous aurions cecy du Roy, nous aurions cela. Noos » ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs : nous n'au- » rions à faire de leurs biens ny affaires, et ferions les nostres, on » bien nous jouirions de leurs biens en atteu(}^nt leur majorité. » Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins, » cela ne me sçauroit manquer, car je sçay où sont les titres et » escrits (et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux » que nous ? »

Voilà les beaux desseins que font ces femmes mariées à leurs serviteurs avant le temps ; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par souhaits, par paroles, que par espérance et attentes; et autres y en a qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop ; de quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de causes par-devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle, estant très-mal traitée de son mary, elle le tua, et puis après elle se tua, ayant fait avant cette épitaphe qu'elle laissa sur la table de son cabinet, escrite de sa main '

Âqu* jase qui ha huscado una mugerf

7 con ella auado , no Va podidr hâter mugttf

A l«s 0trai t no amy, cerca my, dona coni

Y por esUj y tu flaque%»a y atrevimimtùf

To lo he matado , Por I0 durpêna d§ m petaâo :

TamÊf tan bien , pot foito do m^juyMiOf

Y por dafina^la mal-^ukmtura gu' io aoto.

C*est-à-dîre .

€ ley gut ^i a cberoh4 a»« fèmne et ne l*a pu f^irs femM i avx Mtret, «t »• no» à nMy, près ée moy» doM«it eoDt««i«me«t , et , pour eek ei p*ur ta laaokettf > et oatre-coldance, je l'ay toë, poar lai doaner la peine da saa péché; et è moi a anssi je me tais cionnë la nM>rt« par faate d'enteadement , et pour donner Cn à » la maladventure que j'avait. >

Cette dame se nommoit dom Magdalama de Sona, lacjvdle» selon •icuDs, fit no beau coup de tuer son mary pour le sujet qu*il Inj âfoit donné ; mais elle fit aussi bien de la sotie de se faire mourir*, aussi Tadvoue-eUe bien, que pour faute de jugement elle se lua. Elle eust mieux fait de se donner du l)on temps par après, si ce n'esloit qu'elle eust possible craint la justice, et a voit-elle peur d^ estre reprise, et pour ce ayma mieux triompher desoy-mesme que d'en baâller la gloire à t'aulhorité des juges. Je vous arsseure qu'il y en aeu, et y en a, qui sont plus accortes que cela ; car elles jouent leur jeu si finement, que Toilà les marys trespassez et ëles très-bien vrfanteset fort accordantes à leurs galants serviteurs, pMr feire avec eux non pas gode mihi, mais gode chère*

Il y a d*attlres feufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes leurs marys, et point envers eux cruelles ; car elles les remettent, les pleureat, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les jugeroit pas vives une heure après. « Hà I ne suis-je » pas, disent-«Iles, la plus malheureuse du monde, la plus infortu- » née d'avoir perdu chose si prétieuse? Dieu I pourquoy ne m^en- » voyes-iu la mort h cette heure, pour le suivre de près I Non, je » ne veux plus vivre après luy ; car et que me peut-il jamais res- » ter et advenir au monde qui me puisse donner allégement ? Si ce » n^esloient ses petits enfents qu'il m*a laissés pour gages, et qui » ont besoin encore de quelque smistien, non, je me tueray toute » à celte heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! » Àxt moins si je le pou vois voir en phanstume, ou par vision, ou » par songes, encore aurois-je trop d'iieur. ^h ! mon ccsur, ah I » mon ame^ n'esi*il pas possible que je te suive? Ouy, je te tui-

» vray quand, à part de tout le inonde, je me defiferois toute seule. » Hé, qui seroit la chose qui me pourroit soutenir la vie, ayant » fait la perle inestimable de toy, que, toy vivant, jen*aurois d'au- » tre sujet que de vivre, et, toy mourant, que de mourir ? Et » quoy I ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton » amour, en ta grâce, et en ma gloire, et en mon contentement, » que de traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement » louable? Hà! Dieu! que j'endure de maux et tourments pour I» une absence! et que j'en seray délivrée, si je te vais voir bien- 9 tost, et comblée de grands plaisirs 1 Hélas I il estoit si beau, il ï> estoit si aimable, il estoit si parfait en tout, il estoit si brave, si » vaillant ! C'esioit un second Mars, un second Adonis : qui plus 9 est, il m'estoit si bon, il m'aimoit tant, il me traitoit si bien ! ]» Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon heur. » Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de produire ; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre ; les unes blasphèment contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes font des évanouissements, les autres contrefont les mortes; tes unes font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je vouloîs spécifier toutes leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes, voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et consolantes, qui n^y pensent point en mal et y vont à la bonne routine, y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns ; et d'aucuns de ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille : « Faites lesvanouye, mamie; » vous ne vous contraignez pas assez. ». Or, après tous ces grands mystères joiiez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir fait son cours et violent efibrt , se vient à remettre et retourner à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi voyezvousces veufves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde. Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées

et eslevées ; aa liea d^os de trespassez- mis en croix oa en lacs morlaaires^ an lien de larmes, ou de jayet ou d*or maillé, ou en peinture ; vous les voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment, que les contemplants pensent qu'elles les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du premier coup à la grande volée, mais, volletant de branche en branche, apprennent peu à peu l'usage de bien voler ; ainsi les veufves, sortant de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles Tout laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à rien tant qu'à un second mariage ou autre tasciveté : et voilà ccfmment leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.

— J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle pouvoit ; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle laisoit à son beau visage : « HàDieuI que me dites-vous? disoit* «elle; que voulez-vous que je fasse de ce visage?» Au bout de huit mois aprèf , ce fut elle qui s'accommoda de blanc et de rouge d^Ëspagne, les cheveux bien poudrez ; qui fut un grand changement.

— J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Ëphese, laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolatioe ; si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, apr^.s qu'il fut mis et colloque dans le charnier où il devoit reposer, elle, en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et prolestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir ses jours auprès du corps de son mary ; et de fait fit cette vie l'espace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps pendus et exé-

fi38 VIES DES DAMES GALANTES.

cotez fussent gardez quelques jours eoigneusemeBt par qudques soldats ou sergento, pour servir d'exeorple, afio qn'ik ne fussent de enleveau Ainsi donc qu'un sokkt estoit à la garde de ce corps» et estoit en sentinelle et escoaiey il ouyt-là-près une im des{Âorante, et s'en approchant vidque c'estoit dans le diarnier, où, estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante ; et, s^adrançant i elle, se mit à Toh terroger de la câuee de sa désolation, qu'elle luy déclara benigne» ment.; et se mettant h la consoler là^essus, n'y pouvant rien gagner pour la première fois, y retourna pour la denxiesme et troisiesme, ei fit si bien qu'il la gagna, la remit peu ^ peu, luy fit essuyer «es larmes, et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en jonyt par deux fois, la tenant couchée sur le cercueil mesmedtt mary ; puis après se jurèrent mariage : ce qu^ayant aecomply tvès-heureusement, le soldat S'cn reUroma, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alioit de la vie. Mats, tout ainsi fu'il avoit-esté bienheureux en cette belle entreprise et exécntioo, le malheur fui lel pour luy, que, cq>endant qu'il s'y amusoit pur trop, veîcy Tenir les parents de ce pauvre corps au hazard, pour le de^p«fidre s'ils n'y eussent trouvé desgatrdes; et, n'y en ayant poini trouvé, k despendirent aussîHost et emportèrent de vitesse pour l'enterrer où ils peurroient, afin d'estre prlfez d'an tel desbooneur et spectade ord et sale à leur parenté. Le aoldat, ne voyant ny ne trouvant plus le corps, s'en vînt courant desespéré à sa dame, ky annoBcer son infortune, et comment il estait perdu, d^autant que la \oy de-là portoit que quiconque soldat s'endormoU en garde, et qui laissoit emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que pour ce il courolt cette fortune. La dame qui, auparavant «voit esté consolée àè luy, et avoit besoin de consolatioft pour eUe, s'en trouva garnie à propos pour luy et pour ce luy dit : « Ostez-vous de peine, et venez-moy seulement aider pour ester » mon mary de son toinbeau, et nous le mettrons et pendrons au » lieu de l'autre , et par ainsi le prendra-on pour Pautre. » Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il l^t : encore dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit de mesme pour représenter mieux rauu*e. La justice vh|t le lendemain, qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauiva son galand par un acte et opprobre fort vilain à sou mary, elle, dis-je, qui Pavoit tant pleuré et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignemi&ie issQë.

La première fois que j'ouys celte histoire, ce fut M. d*Aurat qui h conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient av«e luy ; laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car cWoit l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce points estant allé k la chambre de la Reyne-mere, il vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au "bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de paroles à un diacun. Soudain monsieur me dit : « Yoy celle-là ; avant qu^il soit » un an, elle fera un jour de la dame d'Ephese. » Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de>chambre de la Reyne-mere, et le meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point communs, mais très-rares ; et n^eu estoit point chiche à ses plus privez amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoix eu et veu de bonnes adventures d'amour ; car avec son art excellent et son esprit bon et audacieux, deux instruments bons pourTamour, il pouvoit faire beaucoup. M. le maréchal de Brissae l'avoit donné à la Reiue-mere, estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de vicions très-exquise, toute complette : et luy s*appeloit Ballazarin ; depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balels qui ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et de moy, et souvent' causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque beaa conte, mesme de Tamour et des ruses des dames, dont il nou& fit celuy-lâ de cette dame ephesiesine que nous avions desjà sceu par M. d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je Tay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M. de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette digression : ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de' nos veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui » jouera un jour le rolle de a nostre dame d'Ëphese, ou bien elle Ta desjà joué. » Et certes ce fut une estrange tragi comédie, pleine de graêde inhumanité, d'ofi'enser si cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties du devant ou da

milan, jadis d*elle tant aimées, et les embauma, aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchâssa dans une boete d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle les vbitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres de ses plus privez ; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siège de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dit et remonsira à sa femme, toute esperJue de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne Tespousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary; car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore estoit-elle excusable ; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme, fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa belle poictrine à Tespée du meurtrier ? Mais le temps n'est plus, belle bergeronnette ; il ne se trouve plu^ de ces folWs et sottes de jadis; aussi que nostre saint christianisme nous le deffend ; ce qui sert beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.

— Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort de sou mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret, que, quanti elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient soufirir ; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au bout de deux ans elle s'y ré- SDud, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmener et visiter te palais dans son coche ; mais de passer par la rué de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu, dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette rue : comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, qu'il aime mieux se bazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y es-

DISCOURS IV. Ut

tant, disoît à Monsieur qu*il n'avoit veu femme si hagarde en sa perte et en sa douleur que celle-là ; et enfin il la faudroit abattre pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque temps, il dit que d^elle-mesme elle s'estoit assez gentiment apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et privément chapperonner, sans Tabattre que de soymesme. Que iit-elle dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui Farpente et deçà et delà, et de longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d*aucun serment: et puis fiés-vous en ellet Uo jour, moi, tournant d'un voyage, absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis entrer dans la salle du Louvre celte veufve tant parée, tant attifée, accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage, qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi ? ce fut moi ; mais, à ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesnie regarda fort, car je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit, que j'esiois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, e( la condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui luy aidois à juger sa conscience.

— J'ay cogneu une grande dame; comtesse et veufve, de trèshaut lieu, laquelle en fil de mesme : car, estant huguenotte fort et ferme, accorda mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur (ut qu^avant l'accomplissement une fièvre pestilente la saisit a Paris si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, esiant sur ses artères (i ), se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire : «c Hélas t faut-il qu'en une si grande ville, où toute « science abonde, ne se puisse trouver un médecin qui me gué- € risse 1 Hé ! qu'il ne tienne point à argent, car je luy eu dou- « neray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après mon € mariage accomply, et que mou mary m'eust connue avant corn-

(i; AlteiM. ^^

ta:i vies drs damss galantes.

« bien je Taunois et konorois ! » Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poisoa. Et ainsi diâant ( cette comtesse) et plusieurs antres semblables paroles» se tourna de l'autre costé du Ut et mourut. Que c'est de la ferveur d'amonr, d'aller se ressouvenir, en un passage stjgien et oublienz, des pbi« sirs et fruits amoureux dont elle en eust bien voulu tasler enoocs avant que de sortir du jardin ! Or si ces dames huguenotes ont iait tels traiu, j*ay bien cogneu des dames catholiques qui en ont lait de pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place je n'aurois janoais fait. Voilà pourquoy les veufves doiveal estre sages, et ne braire tant au commencement de leur veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de tomierras, pluyes de leurs larmes, peur après faire ces belles levées de boucliers, et s'en faire moquer : il vaut mieux en dire moins et ea faire pUis. Mais elles disent IMessus : « Et bien, pour le conuneBcement il faut faire de la résolue comme un meurtrier, de Teffnontée, de Tasseurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe ; après qu'on m'a mis sur Le bureau, on me laisse et en prend >on une autre. »

— J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonnej fille de ce grand Fabrice Coloane, et (ename de ce grand marquis de Pescaire, le non -pair de son temps. Après qu'elle eut perdu soe mary, Dieu sçait qu'elle entpa en tel désespoir de doukur, qu'il fut impossible de lui donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit : « Et sur quoy me voulei- > vous consoler? sur mon mary mort? vous vous trompez : il n'est » pas mort, car il est encore tout vivant et tout grouillant dans » mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nukis revivre, » remuer et renaistre. » Ces paroles certes eussent esté belles, « au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et Tayani envoyé pourmener par de-là FAcliéron, elle ne fusi remariée avec Tabbé de Farle, certes fort dissemblable à son grand Tescaire. Je ne veux point dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut bien autant, et est autant ancienne ou plus que celle d' Avales. Mais les effets de Tun à l'autre n'alloieat i la balance, car ceux de Pescaire estoient incomparables, et sa valeur inestimable : encore que le dit abbé fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidèlement et vaillamment pour l«

sepfice d« pqj Ptmçoîb ; nurâ c'estôit en , forint de petites, am^ vnrtes et l^res del&Jlef^ et eoDtrûres à «elles de l'anttre, puisqu'il les affoit fakes grâsdes, deacouveries, avee de» vieteîfes trés-sw g&alées : anaai la prolasfiioD des annesde Taulre, accomneDcée el aocoustumée- dès le jeue aage et continuée erdînirenent, devoit bîeB sarpasser de bieo k>in celle d'an bomme d'édise, qui tard a'e&loit inîs an mestier : ne» que je veuille pour œla mal-dire d^aucuns vouez à Dieu et à son église, qu-^ils ont rompu le vœu et qiHtié la profession pour emfiei^er les armes, car je ferois tort k tant de braives capitaines qui Tont esté et ont passé par-là.

César ^)rgia, duo de Yalentinois, n Vt-il pas eafeé auparavant fltféinal, qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur des princes et des grands^ le met pour exemple et pour rare miroir è tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le maresebal de Poix, qui a esté d'église^ et se nommoit avant le prolo-notaire de Foix, q«i a este un trèsgnad capitaine. M. le marescbal Slitomy estoit voué à l'église; •t pour un cbapean rouge qui luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit mx armes. M. de Salvoison, doai j'ay parlé (qui Ta suivy de près, voire en titre de grand capitaiue eust marcbé avec luy s'il eost esté d'aussi grande maison, et parent de la Beynej, fust, en sa première profesKon, traienant la robbe longue ; et pourtant quai opiuine a-t<-il esté ? Ce fast esté Tinoomparable s'il eust plus vescu. Le moresobal de Bellegarde n'a*t-il pas perlé le bonnet qnarré, qu'un kmg temps on appellok le Prévost d'Ours? Feu M. Dangwen (t), qui mourut en la bataille de Saincl-Quentin^ avoit esté évesque; M. le chevalier de Bonuivet de mesme. Et ce galant homme, M. de Manigtves, avoit esté aussi d'église; bref, ittflmté d'autres, deequds je ne pourrois emplir ce p^er. Si fautil que je loue les miens, et non sans un irès-grand sujet. Le capi^ taine Bourdeille, mon frère, le Bodomont jadis du Piedmont, eu tout fut dédié à l'église aussi ; mais n'y connoissant son naturel propre, changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendît un des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit irès-grani et une très-belle vogue, sans qu'il mourut, hélas I en Tàge de vinglMîînq ans. De noslre temps, en nostre Cour, nous en avons tant veus. et mesme le petit monsieur de Clermont- Taliard, lequel j'ay veu abbé de Bon-Port, eidepuia» ayant quitté

(1) DUnghien.

Tabbaye, a esté veu parmy nos armées et en nostre Cour, no des braves, Taillants et honnestes hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort, qu'il acquit si glorieusement à la Rochelle, la première fois que nous entrasmes dans le fossé. J^en nommerois une milliasse; mais je n^aurois jamais fait. M. de Souillelas (l),^dit le jeune Oraison, avoit esté évesque de Rieuz, et depuis eust un régiment, servant le Roy fort fidèlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon. Bref, je n*aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens : parqaoy je me tais pour la briefvelé, et de peur aussi qu'on ne m'impute que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait celle-cy à propos, en parlant de celte Victoria Colonna, qui espoosa cet abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté titre et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme ; et que puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se devoit contenir.

J'ay cogneu force dames qui ont imité cette précédente. J'en ay veu une qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le plus parfait qui fust de son temps. Après qu'il fust mort) elle en espousa un $utre qui le ressembloit autant qu'on asne à un cheval d*Espagne ; mais mon oncle estoit le cheval d'Espagne. Uue autre dame ay-je cogneu, qui avoit espousé un mareschal de France, beau, honneste gentilhomme et vaillant : en secondes nopces, elle en alla prendre un tout contraire à celuy-là, et avoit esté aussi d'église. Une veufve ay-je cogneue, venant è mourir son mary, elle fit l'espace d'un an des lamentations si desespérées, qu'on la pensoit voir morte à toute heure de champ. Au bout de Tan qu'il faloit laisser son grand deuil, et prendre le petit, elle dit à une de ses femmes : « Serrez-moi bien ce crespe, ]» car possible en auray-je affaire un autre coup ; o et puis tout-àcoup se reprit : « Mais qu*ay-je î dit-elle. Je resve, plustost mpu- 9 rir que d*en avoir jamais affaire. » Au bout de son deuil, elle se remaria à un second, fort inesgal au premier. « Mais disent-elles, » ces femmes, il estoit d'aussi bonne maison que le premier. » €uy, je le confesse ; mais aussi, où est la vertu et la valeur ? ne sont- elles pas plus à priser que tout? Et le meilleur que je trouve «

it) André de Sol9illai\ ëvèqae de Rte» en ProTence, en 1576. Il avait une mtttresse qni conlrefaisoH la bigot(>, mais dont l'hypocrisie ne trompa pas le roi Henri IV. Ce prince reprochoit phisamroent à celte dame set amours, an lai diMOi ^u'eUe ne te plaisait «naa jeûne et à rorais(nu

en cela, c'est que le coup fait, elles ne remportent guères loin; car Dieu permet qu'elles sont maltraitées et rossées comme il faut: après, les voilà aux repentailles; mais il n'est plus temps. Ces dames ainsi convolantes ont quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne savons pas bien : comme j'ai ouy parler d'une dame espagnole, qui se voulant remarier, et qu*on lui remonslroit que deviendroit l'amitié grande que son mary lui avoit porté, elle respondit : La muerte del marido, y nuevo casamiento no han de romper el amor d\na casta muger ; c'esl-à dire : « La mort du 9 mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour » d'une femme chaste, » Or accordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une autre dame espagnole dit bien mieux, qu'on vouloit remarier : Si hallo un marido hueno, no quiero tener el temor de perder lo ; y si malo, que necessidad ay del ; c'est-àdire : «Si je trouve un bon mary, je ne veux point eslre en la crainte de le perdre ; si un mauvais, quelle nécessité ai-je de l'avoir ?

— Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la reconfortoient aucunes de ses compagnes sur sa perle et sa mort, elle leur dit : « Il est mort certes pour vous autres, mais il y> vit en moy éternellement. » Cette marquise, que je viens de dire, avoit emprunté d'elle pareil mol. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires à un qui me dit, en parlant espagnol, que la Jornada de la biudez d'una mvger es d'una dia; c'est-àdire : que la journée du veufvage d'une femme se fait tout en un » jour. » Aucunes sont-là logées, d'autres non. Mais que dironsnous des femmes veufves qui cachent leur mariage, et ne veulent qu'il soit publié ? J'en ai cogneu une qui tint le sien sous la presse plus de sept ou huit ans, sans le vouloir jamais faire imprimer, ny le publier : et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit de son jeune fils, qui estoit un de ses vaillants et honnestes hommes du monde, et qu'il ne fist du diable, et sur elle et sur l'homme, encore qu'il fust bien grand. Mais, aussi-tost qu'il vint à mourir à une rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussi-iost elle le fit imprimer et mettre en lumière. J'ay ouy parler d'une grande dame veufve, qui est mariée à un très-grand pjînce » et seigneur, veuf il y a plus de quinze ans ; mais le monde n'en sçait ny n'en connoist rien, tant cela est secret et discret : et disoit-on que le seigneur craignoit sa belle -mère, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se remariast à cause de ses petits enfanu.

— Tay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne» que feu M. le cardinal du Bellay avoit espousé, estant évesque et cardinal, madame de Ghastillon , et est mort marié : et le disoîl sur un propos qu'elle tenoit à M. de Manne, Provençal, de la maison de Seulal et évesque de Frejus^ lequel avoit suivy Tespace de quinze ans en la Cour de Rome ledit cardinal, et avoit esté de ses privez protonotaires : et, venant à parler dudit cardinal, elle loi demanda s'il ne luy avoit jamais dit et confessé qu'il eust esté marié. Qui fut estonné? ce fut M. de Manne de telle demande. U est encore vivant, qui piourra dire si je mens; car j^y estoia. U respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny à lui ny à d'autres. « Or, je vous l'apprens donc, dit-elle ; car, il n'y a rien de i> si vray qu'il a esté marié : » et est mort marié réellement avec ladite dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien, cou* templant la contenance estonnée dudit M. de Manne, qui estoît fort conscientieux et religieux, qui pensoit savoir tous les secrets de son feu maistre ; mais il estoit de Gallice pour celuy-là : aussi estoit-il scandaleux, pour le rang saint qu'il tenoit. Cette madame de Chastillon estoit la veufve de feu M. Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le petit roy Charles huitiesme avec Bourdillon et Bobneval, qui gouvernoient le sang royal. Il mourut à Ferrare, ayant . esté blessé au siège de Ravenne, et là fut porté pour se faire penser. Cette dame demeura veufve fort jeune et belle, sage et vertueuse, et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-là qui bailla ce beau conseil à cette dame et grande princesse, qui est escrit dans les Cent Nouvelles de ladite Reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict dans son lit par une trapelle dans la rucUe , et en vouloit joiiir ; mais il n'y gagna que de belles esgratigneures dans son beau visage ; elle s'en voulant plaindre à son frère, elle luy fit cette belle remonstrance qu'on verra dans celte Nouvelle, et lui donna ce beau conseil, qui est un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale, qu'on eust sceu donner, et fust-ce esté un premier président de Paris, et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et fine en tels mystères, que sage et ad visée : et pour ce, ne faut douter si elle tint son cas setret avec son cardinal. Ma grande-mère, madame la séneschalle de Poitou, eut sa place après sa mort, par l'élection du roy Fran* çoîs, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya quérir jusques en sa maison, et la donna de sa mam à la Reyne sa sœur, pour la ooq-

Ddstre très-sage et très-verlueuse dame, mais non si fine, ny rusée, ny accorte en telle chose que sa précédente, ny convolée en secondes nopces. El si foulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend^ c'estoit de la reyne mesmes de Navarre, et de Tamipal de Bonni- Tet, ainsi que je liens de ma feue grande-mère : donl pourtant nte semble que ladite reyne n'en devoii céder son nom, puis que l'autre ne peut rien gagner sur sa cbasteié, et s'en alla en confusion, et qui vouloit cfivulguer le fait, sans la belle et sage remonstntnce que lui fit cette dite dame d'honneur madame de Chasdllon ; et quiconque Ta leue la trouvera telle ; et je crois que M. le cardinal, son dit mary, qui estoit Tun des mieux disants^ sçavâots» éloquents , sages et advisez de son temps, luy avoit mis cette science dans le corps , pour dire et remonstrer si bien. Ce conte ponrroit être un peu scandaleux, à cause de la sainte et re* ligieuse profession de l'autre ; mais, qui le voudra faire, il faut qu'il desguise le nom. Et si ce trait a esté tenu secret touchant ce mariage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a pas esté de même ; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans emprunter de trompette, et est mort marié sans laisser sa grande robbe et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la religion réformée, qu'il tenoit fermement ; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eust fait autrement), et entrer en conseil, là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa religion et à son party, ainsi que certes il estoit très-capable, très-suffisant et très-grand personnage. Je pense que mondit sieur cardinal du Bellay en a peu faire de mesme ; car, de ce temps-là, il pencboit fort à la religion et doctrine de Luther , ainsi que la <»ur de France en estoit un peu abreuvée : car toutes choses nouvelles plaisent, et aussi que ladite dame doctrine licentioit assez gentiment les personnes , et mesme les ecclésiastiques , au mariage. Or, ne parlons plus de ces gens d'honneur, p^ur la révérence grande que nous devons à leur ordre et à leurs saints grades.

— Il hut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas six dents en gueule, et qui se remarient. H n'y a pas longtemps qu'une dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatrjesme un gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'âge de quatre-vingts ans. Je ne sçay pas' pounquoy elle le faisoit (car elle estoit très-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se

248 VIES DES DAMES GALANrBS.

vouloit encore rendre, et vouîoit encore fringuer sur les lauriers (l), comme disoit mademoiselle Sevin, la folle de la reyne de Navarre. J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en Tâge de soixanteseize ans, se remaria et espousa un gentilhomme qui n'esloit pas de la qualité de son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car elle avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à marier, et mariée, et veufve, ce disoii-on. Voilà deux terribles humeurs de femmes 1 il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauffé, il garde mieux sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne sçay quels appétits savoureux y peuvent prendre leurs chalants et amoureux ; mais j'ay veu beaucoup de galants et braves gentilshommes aussi affectionnez à Tamour des vieilles, voire plas que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit pour en tirer des commodiiez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient d'une trèsardente amour , sans en tirer rien de leur bourse, sinon de leur corps ; ainsi que nous avons veu autrefois un très-grand prince souverain (2) qui aimoit si ardemment une grande dame veufve âgée, qu'il quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent, elles et jeunes, pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit rai- ^n, car c'estoit une des belles et aimables dames que Ton enst sceu voir; et son hyver valoit plus certes que les printemps, eslei et automues des autres. Ceux qui ont pratiqué les couriisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps qu'en Tesprit. Voilà pourquoy cette gentille Cléopâlre, ayant esté mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut aulremeni, s'asseuranl bien que> puisqu'elle avoit sceu attraper Jules César et Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encore jeunette fillette, et ne sçavoit encore bien que c'estoit de son monde dj de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la

(1) Fringuer^ dans Oudia, c'est Ici far Vatto venero. Celte veufve, non conteite d'avoir triomphé de trois nnaris, vouloit encore combattre sur cette mime ccuohe, déjà jonchée des lauriers qu'elle avoit remportés de ses victoires passées.

[1] Henri II, qui prélcroit à la reine sa femme, qui éloit jeune, la duchesMde Valenlinois déjà vieille, et qui avait été la maîtresse du roi son père.

fîpenr de son entendement et de son âge, comme elle fit Aussi , pour en parler au vray , si la jeunesse est propre pour Tamour h aucuns, à d'autres la maturité d'un âge, d'un bon esprit et longue expérience, et d'un beau parler, de longue main pratiqués, servent beaucoup pour les suborner.

Un doute y a-t-il que j'ay demandé autrefois à des médecins, d*un qui disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il n'avoit tenu ny touché vieille, sur cet aphorisme des médecins qui disent : vetulam non cognovi (1), avec d'autres quolibets. Certes, ces médecins m'ont dit un proverbe ancien qui di^ soit : « qu'en vieille grange Ton bat bien ; mais de vieux fléaux » on n'en fait rien de bon. » Aussi un autre : « 11 n'en chaut quel » âge la beste ait, mais qu'elle porte. » Et aussi que par expérience ils ont connu des vieilles si ardentes et chaudasses, que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent ce qu'elles en peuvent, et Talambiquent tant qu'il a de substance ou de suc dans le corps, afin de se humecter mieux : je dis celles qui, pour Tamour de Tage, sont asseichéeset ont faute d'humeurs. Lesdits médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse âi leur demander.

»■ J'ay ven une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en moins de quatre ans, et son trôisiesme mary et un jeune gentilhomme qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par assassinai ny poison, mais par atténuation et «lambiquement de leur substance. Et, à voir cette dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust fait le coup ; car elle faisoii devant les gens plus de la dévote, de la marmiteuse et de l'hypocrite, jusqueslà qu'elle ne vouloit pas prendre sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant elles : mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit ces difûcultez à ces femmes et point à ses galands. Mais quoy, est-il plus delTensible et plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, on bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que sou mary et un amy, ou deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et loyales jusques- là? Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le monde, qu'elle ne mettoit aucune différence entre une dame qui -avoit eu plusieurs marys et une qui n'avo.t eu

(1) le B*ai point connu In vieille.

qu^ttn amy on deux, atec son mary, si ce n'est qae ce voile onrital cache tout ; mais, quant à la sensualité et lasciveté, il n*y a pas difiërence d*un double; et ev cela pratiquent le refrain espagnol, qui dit que algunas mugeres son de naîura de anguitlas en retener y de lobas en- excoycr ; c'est-à-dire : « de nature des an- » gui!les à retenir, et des louves à choisir ; » car l'anguille est fort glissante et mai tenable, et la louve- choifit tousjours le loup le plus laid.

— I! m'advint une fois à la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit esté mariée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son beau- frère, et que je devinasse avec qui, et me le disoit naïvement sans y songer malice ; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je luy respondis : « Et qui diable se- 9 roit le devin qui le pourroit deviner?' Vous avez esté mariée » qvatre fois : je laisse à penser au monde la qualité des beauz^ » frètes que vous pouvez avoir. » Alors elle me respondit, et répliqua : « Vous y songez en mal, » et me nomma le beau-frère. «C*est bien parlé, lui répliquay-je, cela ; mais non comme vous parliez. »

— 11 y eut jadis à Rome (l) une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un après l'autre, et pareillement un homme qui avoit ea vingt-une femmes, dont ils s'advisèrent tous deux, pour &ire un bon concert, de se remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme : en quoy le mary fut tellement estimé ei honoré dam Rome de tout le peuple, d'une si belle victoire, que comme victONrteux, il fut mené et pourmené en un char triomphant, couronif5 de lauriers et la palme en main. Quelle victoire, et quel triomphe!

— Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit Saint- Anian, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa troisiesme femme estolt fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame de Lorraine, qui, plus brave que les deux premières, eut raison de luy, car il mourut sous elle ; et, ainsi qu'on le plaignoît à la Cour, et qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte, M. de Montpesat, qui ^soit très-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la plaindre on la devoit exalter et louer beaucoup de sa victoire qu'elle avoit eu sur son homme, qu*ôn disoit qu'il estolt si vigoureux et si fort et envltaillé, qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes de

(1) Environ l'tn 400 de l'ère chrétienne , saint Jérôme vit l^s funcraillet de In femme, et c'est lui qui rapporte le fait en question. Epi$u ICI ad Agertuhiam, de Monogamid,

force de leur faire ; et ceite-cy, ne s^estre rendue an eombat, mais demeurée viclorieuse, devoit eetre louée et admirée par la Cour^ pour si belle victoire d*uD si vaiUaiU et robuste champion, et pour ce elle-mesme devoii s'en tenir très^glorieuse.. Quelle gloire I

— J*ay ouy tenir cette mesme maxime de cy^devant d*un seigneur de France, qu'il ne meitoit pas plus de dillérence entre une femme qui avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs Tun après l'autre; si-non que l'une se celore par le mariage^ et l'autre point. Aussi un galant homme que je sçay» ayant espousé une femme qui avoit été mariée trois fois, il y e<U quelqu'un que je sçay, qui disoit bien : « Il a espousé, dit-il, eo^ 1» fin une putain sortatt du bordel de réputation. » Ma foy, telles femmes qui se remarient ressemblent les chirurgiens avares^ lesquels veulent tout à coup resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guérison et en gagner lousjours mieux k petite pièce d'argent. Aussi, se disoit une : « Il n'est beau de s'arrétor » au beau mitan de la carrière; mais il la fayt achever, et aller » jusques au bout. » Je m'estonne que ces femmes, qui sotU si diaudes et promptes à se remarier, et mesn^ si surannées, u'ih sent pour leur honneur de quelques remèdes réfrigéraiifs et pétions tempérées^ pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'eu faut qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du UwA de leur contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien^ sot pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des recaptes contre h luxure, et en met treate-deux; mais elles sont si soties que je ne conseille point aux femmes d'eu user, pour ne mettre leur eorps à trop fascbeuse subjeciion. Voilà pourquoy je ne lesay mises icy par escrrt. Pline en allègue une, de laquelle usoient le iemps passé les vestales; et les dames d'Athènes s'en servoieni aussi durant les fêtes de la déesse Cérès, dites Xliemophoria (1), pour se refroidir et oster tout appétit chaud de l'amour, et par ce vouloient célébrer cette feste en plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de &3ui]les d'arbre dit agnus castus. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de cette façon, et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent. J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande, honnesie et très- belle dame, ei qui le monstroit souvent aux estrangers qui la venoieol voir, par grande spéciaulé^ et leur en disoit la propriété : mais au diable

(1) Thtmopf^riit,

si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou dame en ait encore osé cueillir une seule branche, ny Tait pas seulement un petit recoin de paillasse, non pas même la dame propriétaire de l'arbre et du lieu, qui n*en eust peu disposer comme il luy eust pieu. Ce (ust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé : aussi qu'elle valoit bien que Ton laissast se régler au cours de la nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussi qu'elle a fait une très-belle lignée. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles receptes austères et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore qu'elles jeusnent et macérant leurs corps, si sont-elles souvent assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair ; et si elles avoient liberté au moins aucunes, elles se voadroieot rafraischir comme les mondaines ; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent, ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allégueray un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller au monastère, un sieur ami, gentilhomme français, la vint voir pour luy dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit : Fate dunque presto ; cKadesso mi verrano cercar perfarmi monaca^ e menare al monasterio (i). Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa dernière main, et dire : Tandem hœc olimmeminissejuvabit ; c'est-à-dire: « Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la dernière fois. » Quelle repentance et quelle intrade de religion ! Et quand une fois elles y ont esté professes, au moins les belles, je dis aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes ; car on ne les traite icy comme les Romains le temps passé iraitoient cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait ; ce qui estoit une chose horrible et abominable : aussi estoient ils payons, et pleins d'horreurs et de cruauiez; nous autres chrestiens, qui en suivons la douceur de nostre Christ, devons estre bénins cotnme luy ; et comme il nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit la façon de laquelle ils les traitoient ; mais je la laisse au bout de la plume. Or laissons ces pauvres âmes, que, ma foy, quand elles sont-là une foisrenfer*

^1) Dépéchet-vout donc, car ih vont me venir chercher pour me («ire relig^of^^» et Dieouneaer au cou?eot.

DISCOURS IV. m

nées, elles endurent assez de mal ; ainsi que dît une fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et honneste damoiselle : O tristezilla, y en quepecaste, que tum presto vtents à penitentiaf y seys metida en sepultura viva ? c'est-à-dire : ff pauvre misérable, en quoi avez- vous tant péché, que si pres- V tement vous venez à pénitence, et estes mise toute vive en sé- • pulturel » Et voyant que les religieuses luy faisoient toutes les bonnes chères, recueils et honneurs du monde, elle dit que todo k hedia, hasla el encensio de la yglesia; c'est-à-dire : a que tout loy puoit, jusques à l'encens de l'église. »

— Une question y a-t-il que je voudroisqui me fust dissolue, en toute vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage ; à sçavoir, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela 1 j a une maxime * que les dernières amiiiez et inimitiez font oublier les premières ; aussi les secondes nopces ensevelissent les premières. Sur quoy j'allégueray un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive eslre fort authorisable ; si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience el science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eus, et comment elle s'en estoil trouvée, elle, faisant sa petite révérence à la pitaude, luy respondit de sang froid : « Je vous dirai, madame, j'ay » eu deux marys, grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui » estoitle premier; el le second s'appeloit Coins. Guillaume esioit 1 bon liomme, aisé de moyens, et me trailoit fort bien ; mais Dieu » pardonne à Colas, car Colas me le faisoit bien. » Mais elle disoit tout à trac ce qui se commence par f., sans le déguiser ou farder comme je le d^uise. Voyez, s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trépassé bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier mérite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes et revolantes; car, puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand point; et, peur ce, qui le joiie le mieux est le plus aimé. Et volontiers croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont trompées, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment qu'elles y pensoient trouver, ou bien à d'aucunes, s'il y en a, il est si cLetifet usé et gasté, flasque et foulé et lasche, qu'on se repend d'y avoir mis son denier; comme j*en ay veu force exemples que je ne veux illégaer, car il est temps, ce me semblej de faire fin ou jamais non.

— D'autres daines y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs derniers marys de beaucoup que les premiers : « D'autant» 9 m^ont dit aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus » souvent nous les prenons par le commandement de nos roys et » reynes maistresses, par la contrainte de nos pères et mères, pa- » rents, tuteurs, non par la volonté pure de nous autres : au lieu » qu'en nos viduilez, comme très-bien émancipées, nous en faisoui » telle élection qui nous plaist, et ne les prenons que pour nos » beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à nostre gentil » contentement, » Cerlaijiement il peut y avoir de la raison, si ce n'estoit que bien souvent les amours qui s'accommencent par anneaux se finissent par couteaux, ce dit un vieux proverbe» ainsi que tous les jours nous en voyous les expériences et exemples d* aucunes, qui pensants eslre bien traitées de leurs hommes, qu'elles avoient lirez de la justice et du gibet, de la pauvreté» de Ja chetiverie du bordel, et eslevez, les baitoient, rossoient, 1«8 traitoient fort mal, et bien souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition divine, pour avoir esté par trop in* grates à leurs premiers marys, qui leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne ressembloient pas à une quej'ay ouy raconter, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commençoit à assaillir, elle se mit à pleurer et souspîrer bien fort, si bien que tout à un coup elle faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle avoit à s'attrister, et s'il ne s'acquitioit pas bien de son devoir. Elle luy respondit: « Hélas prou : mais je me ressouviens de mon mary, qui ra'avoit » tant priée et repriée de ne me remarier jamais après sa mort, » et que j'eusse souvenance et pitié de ses petits enfants. Hélas t / » je voy bien que j'en auray encor tant de vous. Hé, que feray-je ! 9 Je croy que s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il ne » maudit bien. » Quelle humeur de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir esté sage, si-nofi après le coup ! Mais le mary, l'ayant appaisée et fait souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mémoire du mary premier ; car se disoit un grand proverbe ancien, que femme qui enUerre im mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre : et aussi un autre qui dit: Plus de mine en une femme perdant son mary, que de mélancolie.

— J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire

DISCOURS IV. ithB

à cette-ey, qui ne pleura ainsi; car, la première naict et seeoDde éB 868 nopees, elle te conjoigDÎt lelleinent avec son mary seconde qu'ils enfoncèrent et rompirent le draslis, encore qu'elle eust une espèce de cancre à un télin ; et nonobstant son mal, ne laissa d*un feiil poiat son anM>ufeux plaisir, rentretenaot par après souvent de la sottise «et inhabilité de son premier mary. Aussi, à ce qive j*ay ouy dire à aucuns et aucunes, c'est la chose que les seconds «arys revient k moins de leurs femmes, qu'elles les entretiemient de la vertu et valeurs de leurs premiers marys, comme estants jaloux des pauvves trépassez, qui y songent autant comme de revenir en ce «onde : d'en dire mal tant que l'on voudra. Si eu at^ force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais» CMume se sentant fort vigowreux et forts , et faisans comparaisons^ les kiierrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces char^s» tamme j'ay ouytlire à aucuns etaucunes, lesquelles, pour leur faire trovver meilleur, leur font accroire que les autres n'esloientqu'apprenlifs, dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres <Hsoient le contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire -efforcer les derniers à faâre les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient bonnes à Tisle de Cbio, la plus beUe isle et gentUle et plaisante du Levant, jadis possédée des Gemnois, «t depuis trente-cinq ans usurpée par les Turcs, dont c'est un grand demnage et perte pour la chrestienté. En ceste isle donc, comme je ^ns d'aucuns marchands genneis, le coustume est que si une lémme veut demeurer en viduKté, sans aucuns propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certam prix d'argent, qu'ils appellent argomoniatiquef qui vaut autant dire (sauf 1 hon* neur des dames) c reposé et intUile. Je leur ay demandé sur qnoy cette coutume ponvoit estre fondée : ils me respondireut que peur tousjours mieux repeupler Tisle. Je vous assure que nostre France ne demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufvesqui ne se remarient point ; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que d'autres, et par ce ne payeront de tribut du e.. inutile et reposé; que si ce n'est par le mariage, p«ur le moins autrement qu'ils le font travailler et fructifier, comme j'espère de dire. Non phis ne payeront aussi aucunes de uos filles de France qu ecelles de Cbio, lesquelles, soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage avant que d'estre mariées, et qu'elles veulent continuer le mestier sont tetraes de baiUer pour une fois un ducat (dont c'est un très-bon marché pour faire cela toute leur vie)

au capitaine de la nuict, afin de le pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainle et danger; et en cela gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son Estât.

— Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques intentions tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la coustume de Tisle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer, pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers, passants et navigeants , qui descendoient exprès , voire bien souvent se destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre, et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles beautez ; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les beautez, qualitez et tentations des filaudes.

— Aujourd'buy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes,'aux froids, au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures ; mais elles se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs amoureux, sans payer au- €un tribut. Je ne parle pas des courtisannes de Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles : si bien qu'à aucunes, b plus part du temps, leurs pères, mères et frères n'ont pas grande peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui eu baillent aux leurs, et les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent mariées sans douaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour leurs vertus, non pour Ta varice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux bonnes festes solemnelles elles chantoient , dansoient publiquement toutes nues avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande; ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire : c'est à sçavoir , et quelle honnesteté en tel estât estoit-ce, les belles filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il poiut»

mais ouy bien un plaisir pour la veuê, et mesme en leur mouvement de corps à danser, et encore plus a luiter : et puis quand ils venoient à tomber l'un sur Taulre, et, comme dit le latin. Ma SU&, ille super, et ille sub, iUa mpeft c'est-à-dire, « elle » dessous, luy dessus, et elle dessus, luy dessous. » Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y eust là toute honnesteté? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast, et, que, se disant là en public et de jour les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats et camisades s'en ensuivissent. Tout cela^e pouvoit faire sans aucun doute veu que ledit Lycurgus permit à ceux qui esloient beaux et dispos d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse : et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme belle et jeune à un galant jeune homme quUi choisissoit ; mais il vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus proche parent de son mary, tel qu'il luy phiroit, pour se coupler avec luy, à ce que les enfants qu'ik poorroient engendrer fussent au moins du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la belle-sœur au beau-frère ; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé cela, encore que nostre Saint Père en aye baillé plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons.

— Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage comme peste : ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son vœu au dieu Hymenée, elle me respondit : « Par voslre foy, seroit-il pas fat et malhabile le

> forçat ou Tesdave, après avoir longuement tiré à la rame, at-

> taché à la cadene, s'il venoît à recouvrer sa liberté, s'il s'en » alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d^un ora- » geux corsaire ? Pareillement moy, après avoir assez esté sous

> l'esclavage d*un mary, et en reprendre un autre, que mérite- » rois-je, puis que d'ailleurs, sans aucun hazard,^je me puis t donner du bon temps ?» Et une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le Turc), luy ayant demandé il elle n'avoit point envie de convoler, « nenny, me respondit- » elle, mon cousin, mais bien de conjoûir : » faisant une allusion sur ce mot de eonjoûir, comme voulant dire qu'elle vouloît

bien faire à son c. jouir d*autre chose qu'à um second mary, sui^ yant le proverbe ancien qui dit qu'ii vaut mtetiOD voler en amour qu*en mariage : aussi que les femmes sont sottes'par-^toul,

— J'ay ouy parler d^une autre à qui il fut demasdé par on gentilhomme qui vouloit tenter le guay pour la pouichasser, et lay demandant si elle ne vouloit point un mary: a Hàl dil-elle, » ne me parlez point de mary, je n'en auray jamais plus : mais » avoir un amy, c'est une autre affaire. — Permettez donc, ma>* » dame, que je sois cet anay, puisque mary je ne puis esUre. » Elle luy répliqua : « Servez bien et^rseverez; possible le serez^ » vous. »

— J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estait fille et mariée, on ne parloit que de son embonpoint : elle vintà perdre son mary^ ei en faire un regret si eitréme qu'elle en de^ vint seiche comme bois (i) ; pourtant ne- délaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs, jusqu'à emprunter l'aide d'un sien seonetaire, voire de- son cuisinier ce disoit-on ; mais pour cela os lecouvroit son embonpoint, encore que le dit cuisinier, qui escoit tout gresseux et gras, ce me semble, la dewit rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses valets, faisant, avec cela, la pins prude et chaste femme de la Cour, n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres .femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande

dame de Dauphîné, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Nùr varre, qui fut trouvée couchée sur* belle herbe avec son palefre- ■ier ou muletier dessus elle, par un gentilhomme qui en esloit amoureux à se perdre ; mais par ainsi guérit aisénoent son mal d'amour.

— J'ay lea dans un vieux roman de Jean de Saintré, qni est imprimé en lettres gothiques^ que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du temps passé les. grands envoyoieot lean pages en message, comme on fait luen aujourd'huy ; mais alors alloient partout et par pays à cheval ; mesme que j'ay ouy dire à nos pères qu'on les envoyoit bien souvent en petilts ambassades; car, en depeschant un page avec un chevnl et une pièce d'a^ gent, on en Vstoit quittQ> et autant espargné. Ce petit. Jeant de

(0 Gft foi à eHe q«« leBil IV «Ut m Ul, qvM/i9 it«M emiAtPfé le vc^«t'li Me pour diverUr U compagaie. Il lai fit celte rtUlerie, dit ù f «k— — »- omh qàt cette femme n'ëpargnoit la répnutioD d'evcone dame.

Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoît fort aimé de son maistre le roy Jean, car il esloit tout plein d'esprit, fut envoyé souvent porter de petits messages à sa sœur, qui esloit pour lors veufve (le livre ne dit pas de qui). Cetie dame en devint amoureuse après plusieurs messages par luy faits ; et un jour, le trouvant à propos et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il aimoit point aucune dame de la Coup, et bquelle luy revenoit le mieux; ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour, comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. a Encore p moins, » respondit-il, après luy avoir presehé des vertus et louanges de l'amour. Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes dames y estoient sujettes ; car le monde n^estoit pas fin comme il est : et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient pasiser de belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire qu'elle luy ▼ouloit donner une maistresse qui Taymeroit bien, mais qu'il la servist bien , et luy fit promettre, avec toutes les hontes du monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret : enfin elle se déclara à luy qu'elle vouloit eslre sa dame et amoureuse ; car de ce temps ce mot de maistresse ne s'usoit. Ce jeune page fat fort estonné, pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire fouetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et d'embrasement d^amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie ; luy disant toujours qu'elle le ?oufoit dresser de sa main et le faire grand. Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et. estant page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointaiii voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé ; et c'est le conte que vous voyez en les Nouvelles du monde advantureux, d'un valet de chambre de la reyne de Navarre ; là où vous voyez Tabbé faire un affront au dit Jean de Saintré, qui esloit si brave et si vaillant; aussi bien-tost après le rendit- il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce n*est d'aujourd'huy que \6i dames aiment les pages, et mesmes quand ils sont maillés

comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veuleot avoir des amys prou , mais des marys point I Elles font cela pour r&mour de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis; car elles ont leur douaire trèsbeau, et le mesnagent ; ont les affaires de la maison en maniement ; elles touchent les deniers ; tout passe par leurs mains : au lieu qu'elles estolent servantes, elles sont maisiresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et richesses^ grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi que j*ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, ei de perdre leurs rangs, n*ont jamais voulu se marier; mais ne laissent pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en jouissance; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs sièges et séances. N'esloieiit-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr de la grandeur, et de monter l^ut et s'abaisser bas tout ensemble ? De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point parler ; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmeniis» de négatives, de contradictions et de^vengeances.

— J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la réprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit : a Et » quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour honneste? » ce seroit par trop grande cruauté. » Et on sçait que cet «luiour honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de cdntitures sperma tiques : comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pures, chastes et honnestes ; mais après se dépucellent, et, par quelque certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et la* briques.

— Feu M. de Bussy, qui éstoit l'homme de son temps qui disoit des mieux , et racontoit aussi plaisamment , un jour à la Cour, voyant une dame veufve, grande, qui continuoit toujours

DISCOURS IV, Î6t

le meslier d'amour, « £t quoy, dit-il, cette jument va-elle encore » k l'estallon ? Cela fut rapporté à la dame, qui luy en voulut mal mortel i; ce que M. de Bussy sceut: « Et bien, dit-il, je sçay. • comme je feray mon accord et rabilleray cela. Dites-luy, je » TOUS prie, que je n'ay pas parlé ainsi ; mais bien j'ay dit : » Cette pouUre (1) va-elle encore au cheval? Car je sçay bien » qu'elle n*est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de » joye, mais pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nom- > mée potdtre, qui est une jeune cavalle, elle pensera que je Tay » encore en estime d'une jeune dame. » Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de Bussy ; dont nous en rismes bien. Toutefois elle a voit beau faire, car on la tenoit tousjours pour ane jument vieille et réparée, qui, toute suragée qu'elle esloit^ hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur Tage, se mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste ky remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et mattei les aiguillons de la chair, « Hélas! dit-elle^ ils me sont tous pas«* » sez ; » proférant ces mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et puissant luiteur ; lequel un jour estant descendu dans l'arène, ou le champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles, il dit seulement : a Hélas I ils sont morts. » Si cette femme en eust fait de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil k celuy de Mile; mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fil un gentilhomme que je sçay. Venant à la Cour, d'où il a voit esté absent six mois, il vid une dame qui alloit à l'Académie, qui estoil alors introduite à la Cour par lé feu Roy: « Comment, dit-il, l'Aca- » demie dure encore ? on m'avoit dit qu'elle estoit abolie. — » En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va ? son magisler

(1) Snivmt BabelaU, ou appelle fuUre ane nment non encore stiUie. Ainsi Boisj parloit incoogramenU

» luy apprend la philosophie, qui parle et traite du mouvement w perpétuel. »

— Une dame de par le monde rencontra bien mieux d^une antre à laquelle on loûoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, qu'elle ne remuoit nullement. « Pensez, dit- » elle, que toute sa curiosité est à mettre son mouvement au » reste de son corps» et mesme à celuy du mitan,. sans le ren- » voyer à ses yeux, d Or, si je voulois mettre par escrit et tous les bons mots et bons coHtes que je sçay pour bien amplifier ce sujet, je n'aurois jamais fait, et d*auiant que j'ay d'autres pas à faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que, et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus girande part, tendent toutes à l'amour»

Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville,, car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes^ pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence ; car les marys les eschaufient tant, que, comme une fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la* . matière et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur ; et aussi qui se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de Thuile; mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marya Jaloux, où les plus habiles bien souvent y sont attrapez ! Toute-^ fois il y faut aller le plus, sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy, lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux aux dames, et discret,, et par conséquent bien-aimé «t receu d'elles, quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy d'une autre dame qui l'atteiidoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries pachées de Saint Germain, Bloys et Fontainebleau, et petits degrés esehapatoires, et recoins, et gailetas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit Griffon, qui portoit son e'spieu devant luy avec le flambeau, et luy aprèS) son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son espée sous le bras ; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dorrooit. Je vous laisse à penser , si un graid

DISCOURS rV. 363

roy prenoit sî bien garde à soy { car il y en a eu d'alrapez, et des roys et de grands princes) ; ce que les petits compagnons «après de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains présomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.

— J*ay ouy conter que le roy François , ayant en main une fort belle dame qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement, ainsi qu*il devoit et avoii pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui estoit pour lors aécompagnée du sieur de Bonnivet, n*osa pas dire le mot des courtisannes de Rome • Non si parla, la signora è accompagnata (1). Ce fut à s*adviser là où son galand se cach^roit pour plus grande seureté. Par cas c'estoit en esté, où Ton avoit mis des branches et feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy elle luy conseille et Tadvisa aussitost de se jeter dans It cheminée, et . se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de quoy ce n*estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la dame, il voulut faire deTeau; et se levant, la vint faire dans la cheminée, par faute d'autre commodité ; dont il en eust sî grande envie, qu'il en arrosa le , pauvre amoureux plus que si Ton luy eîist jette un sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chaniepleure de jardin, de tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche, et par tout ; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la bouche. Je vous larsse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomine, car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble ! Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la chambre. La dame Ri fermer par derrière, et appella son serviteur dans son lict, reschauQa de son feu, et lui' fit prendre chemise blanche : ce ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite jalousie, elle luy disoit : a Mais il est bon, Sire, de Bon- » nivet, qui pense estre beau ; et tant plus je luy dis qu'il Test» » tant plus il se voit ; et je me moque de luy, et par ainsi j*en

(1) Om B*^pirlt point f midMM en ea compagnie*

» passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons » mots, si bien qu*on ne sçauroit s'en garder de rire quand on o est près de luy, tant il raconte bien. » Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en jouir, ny pour Tausser compagnie au Roy. Ha ! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses pour couvrir leurs amours qu*elles ont avec quelques-uns ; elles en disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n*eu font pas ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.

^ J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa fille, qui estoil l'une.des belles du monde, esire en peine à cause de Tamour d'un gentilhomme dont son frère estoit estomaqué, entr'autres discours que la mère luy dit : a I!é ! ma fille, » n'aimez plus cet homme-là ; il a si mauvaise grâce et façon ! il » est si laid ! il ressemble à un vray pastissier de village. » La fille s'en mit à rire el moquer, et applaudir au dire de sa mère, et l'advoiier pour semblance de pastissier de village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle Taimoit. Mais, quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en avoir un auire. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que penJre des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs se- * crétaires, valets de chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet amour plus que poi>on; et toutefois elles s'y abandon noient autant, pu plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que, devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les injurient ; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes ont tant de luses! car, comme dit l'Espagnol, mucho sabe la sorra; pero sab mas la dama enamorada; c'est à dire : « Le renard » sait beaucoup, mais une d:iine amoureuse sait bien davan- » tage » Quoy que fist cette dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire qu'il ne lui en restast quelques grains en teste : car, comme j'ay sceu, et surquoy 1\ me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement ; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra un escrit au costé de la fenes-

DISCOURS IV. 26a

tre : « Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur ; si vous n'avez veu de

• l'escrilure du Roy mon maistre, en voilà. » Et l'ayant leu eu grandes lettres, il y avoii ce mot : « Toute femme varie. » J Pavois avec moy un fort hônneste gentilhomme de Périgord, mou amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain : a Pensez » que quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la » fidélité desquelles il s'assuroit le plus, il les a voit trouvées va* » rier et luy faire faux-bons, et en elles a voit découvert quelque » changement dont il n'estoit guères content, et, de despit, en » avoit escrit ce mot. » Le concierge, qui nous ouyt, dit : a C'est » mon, vrayment, ne vous en pensez pas moquer: car, de toutes » celles que je luy ay jamais veues et cogneues, je n'en ay veu

• aucune qui n'allast au change plus que ses chiens de la meute j» à la chasse du cerf; mais c'esioil avec une voix fort basse, car » s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées. » Voyez, s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys, ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roj les avoit bien connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libériez et viduitez.

— J'ay cogneu une bien grande dame, veufve , qui en a fait de mesme; car, encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces choses y vaquer ny fournir toujours : aussi que telle est la règle de l'amour, que la dame d'amour n*est pas pour un temps préfix, n*y aussi pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à celte dame des Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui avoit trois serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort accorlement entretenir.

— J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort hônneste gentilhonime, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme , qui voulut faire du galant, lui dit : « Et quoy t » penseriez vous que vous seule fussiez de ce temps ma maisw tresse? vous seriez bien estonnée si, avec vous, j'en avois eu

• deux autres ? » Elle luy respondit aussi-lost : « Vous seriez » bien plus estof»£é si vous eussiez pensé estre le seul ipon ser-

•> viieur^ car j'en avois bien trois autres pour réserve. » Voilà comment un bon navire veut avoir tousjours deux oa trois ancres pour bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes 1 et, comme j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très^bien, ce petit refrain escrit de sa propre main, car je ia connois très-bien : ffemhra o dama sin campagriero, espe^ rança sin irabajo , y navio sine timon, nunca pueden haser cosa que sea huena; c'est-à-dire : <k Jamais femme ou dame sans » compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouver- » nail, ne pourroient faire chose qui vaille. » Ce refrain peut eslre bon et pour la femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance que Ton a de les avoir n'est point tant agréable à les atlrapper aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille, d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle qui ne le fust jamais ; et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a jamais esté fait ny tracé : et de ces deux comparaisons je m'en rapporte aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles ; car mesme il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, « C'est ainsi, et telle est mon humeur, » disent-elles. Aussi que Cybele, Junon, Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou^ si elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy ell«s ne se marient, a Parce, disent-elles, 9 que je ne le veux, et telle est mon humeur et nion opinion. » Nous en avons veu aux Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle nasqnit, car elle (ut très-sage. La Brelaudière est morte fille et pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de madame

d*Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Cbaransonne de Sayoje moorut à Tours dernièrement tiUe, et fut enterrée avec son chapeau et son habit blanc virginal, très^solemnellement» en grande pompe, solemnité et compagnie, en Tâge de quarantecinq ans ou plus : et ne faut point mettre en doute si c*estoit à foute de party, car, estant l*une des belles et honnestes filles et gages de la Cour, je luy en ay veu refuser de irès-bons et trèsgrands. Ma sœur de Bourdeille, qui est à la Cour fille de la Reyne, t refbsé de mesme de fort bons partis, et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et opin4astre de vi\Te et mourir fille et bien âgée ; et s'est jusques ici laissée vaincre à cette opinion, et a un bon âge. J'ai veu Tinfante de Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution , et est morte fille et vierge en Tage de soixante ans ou plus. Ce n'est pas faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de biens, car* elle ea avoit force, et mesme en France, où M. le général Gourgues a bien fait ses affaires ; ny pour faute de dons de nature, car je Tay veue ài Lisbonne, en Tage de quarante-cinq ans, une trèsbelle et agréable fille, de bonne grâce, de belle apparence, douce, agréable, etqur méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme à' nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir ea cet honneur d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M; le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aUer en Ecosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne quelques jours, la visita et vid tous les jours : elle le récent fort courtoisement et se pleust (brt en sa compagnie, et luy fit tout plein de beaux présents. Entre autre», elle luy bailla une chaisne pour pendre sa croix, toute de diamants et' rubis, et perles grosses proprement et richement élabourées ; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et luy faisoit trois tours ; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela : aussi l'etigageoit-it toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Ecosse ; mais aussitost en France il l'envoya désengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame de laquelle il estoit encapricié et fort pris : et croy qu elle ne l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud virginal pour luy '^ cela s'appelle par mariage, car c'estoit une très* sage et vertueuse princesse : et si dirayje bien plus, que, sans les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères l'attiroient et l'y tenoient% H vouloit luy-mesme retourner avec ses

galères et reprendre mesme route, et revoir celte princesse, et luy parler de nopces : et croy qu*ii n'en fust point esté esconduit, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle , et extrait de grands roys comme elle, et surtout Tun des beaux, des agréables, des honnestes et des meilleurs de la chrestienté ; messieurs ses frères, principalement les deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient 'la barque : je vis un jour qu'il leur eu parloit, leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs : ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournast en core, et luy conseilloient de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la croix : et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorly, à mon advis, à son honneur el contentement. La dite princesse l'aimoit fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoislre.

— J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est pr opter molliliem ; et ce mot mollities s'interprète qu'elles sont si molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir ; et, pour ce, se contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort privilégiées, jusques-là que la justice n'avoil pouvoir sur elles à les sentencier à la mort : si bien que nous lisons que, du temps du triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy procréée ; et estant sur reschafTaut représentée une sienne fille fort belle et gentille, d'âge pourtant non meure et encore trouvée pucelle, il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme sur l'eschafiaut; et puis ainsi pollue la repassa par lecousieau: cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur religion : car si elles venoient le moins du monde . à faillir de leurs corps.

elles esloieni cent fois plus punies rigoureusement que quand elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré * car on les entérroit loutes vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui, ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient aussi telle authorité, que bi en souvent ont elles eslé crues et moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur Théodose les chassa de Rome par le conseil des chreslieus, envers lequel empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu^elles avoient grandes, et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quaniité d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny eslranger, passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité s'estendoit sur les pauvres : et toutefois Théodose ne les y voulut jamais remettre. Elles s'appelolent vestales, de ce mot de Fesla, qui signifie feu^ lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne jette semence ny n'en reçoit : de mesme la vierge. Elles duroient trente ans ainsi vierges, au bout desquefs se pouvoient marier; desquelles peu sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poète Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se marient. Aussi ce poêle Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy la ville dans des coches fort super-" bes, et ainsi si bien vesiues aux amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang ; ei pour ce il supplie l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables spectacles. Ces vestales, certes, ne dévoient voir tels jeux ; mais pouvoientelles dire aussi : « Par faute d'autres jeux plus plaisants, que » les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous 9 contenter en ceux-cy. »

— Quant à la condition de plusieurs veufves , il y en a aussi plusieurs qui font Tamour de uiesme que ces filles, ainsi que

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tîO \ll£3 DES DAMES GALANTES.

l'en ay cogneu aucunes, et autres qui aiment mieux s^esbatlre avec les hommes en cachette, et en toute ieui* pleiniere volonté, <]ue leur estant sujettes par Inariage : pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs viduïtez., il ne les en faut pas tant louer, comme Ton diroit, jusqu'à ce que Ton sçache leur vie. Cest après, selon que Ton descouvre, qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mené l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde ; et, estant ainsi fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloùer les yeux et les pensées des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoîstre leur bien; car telle prendra-ton pour une prude femme et -confite en sapience, qui sera une bonne putain, et jouera son jeu si bien à point, et si à couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d^ci au bout du monde, je n'en eusse veu la fin ; et, qui en voudra prendre la peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour tocs offenser ni desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de- ces aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye apparence

Sor ncvMt éàmm vietUêt qui aiaent aataot à fiire Taiiovr ooaiMle». jeunes.

Puisque j'ay parlé cy-devaul des vieilles dames qui aiment à roussiner, je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accom* roence, et dit qu'un jour moy, estant à la Cour d'Espagne, devisaat avec une fort bonneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots : Que ningunas damas lindas, o allô menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a baxo ; « que • nulles dames belles» ou au moins peu, se font vieilles de la cein* » tuie jusques. en bas. » Sur quoy je luy demanday comment elle Tenlendoit, si c'esteit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en bas, qu'elle, n'en diminuait aucunement par la vieillesse» ou pour l'envie et Tappetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu'elle i'entendoit et pour l'un et pour l'autre ; « car, » quant à la plcqueure de la chair, disoit-elie, ne faut pas penm atr que l'ou s'en guérisse que par la mort, quoiqu'il sembla » que l'aage y vueille répugoer; d'autaju que toute femme belle tt s'aime extresmement , et «en s'aimant ce n'est point pour elle, » iDdis pour aulruy ; et nullement ressemble à Narclsus, qui, fat )> qu'il estoit, aimé de soy et de soy-mesme amoureux» abhorroit m toutes autres amours. » La belle femme ne tient rien de cette bmneur ; ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame, la* qu^, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy, dans son lit se metCoil toute nuë, et en toutes postures se contenvploitr s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se> maudissant d^estre vouée à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, en^ tendant son mary nullement égal à elle. Enfin elle s'\inflamma tellement par telles contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot vœu marital, et fit amour et serviteur nou- Voilà donc comme la< beauté allume le feu et la flamme d'une e, qui la transporte à ceux qu'elle veut puis après» soit aux

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mariis ou aux serviteurs, pour les mettre en usage ; aussi qu'un amour eu amené un autre. De plus, estant ainsi belle et recùer* chée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de respondre, la voilà troussée : ainsi que Lays disoit que toute femme qui ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy, le cœur s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme ne refuse jamais louange qu'on lui donne; et si une fois elle^se plaist ou permette d'estre louée en sa beauté, bonnes grâces et gentilles façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde» avec la continué nous l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continue luy est toujours très-douce et agréable ; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustumé une bonne viande, on se fasche fort de la laisser ; et tant plus on va sur l'aage, tant meilleure estelle pour la personne, ce disent les médecins : aulsi, tant plus >i femme va sur Taage, tant plus est friande d'une bonne chair qu'elle a accoustumé ; et si sa bouche d'en haut y prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant ; et la friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans, oui pluslost bien par une longue maladie, ce disent les mé-^ decins, ou autres accidents : que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant on la reprend bien.

L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par Taage, qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de Vénus , qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans un mol et beau lit, et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme et non pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit de luy ; mais la femme, en quelque aage qu'elle soit , reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière ; j'entends si on lui en veut donner : mais il n'y a si vieille monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve quelque' chevaucheur malautru ; et quand bien une femme aagée n'en sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir an prix du marché, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Héliogabale, qui, tant plus il acheptoit les viandes chères» tant

meilleures les trouvoit-il ; fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist, pour le grand désir que Ton a de bien faire valloir la besogne et denrée que l'on aura bien acheptée ; et le tallent que l'on a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut. Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavaliers espagnols qui prindrefit querelle pour elle, et sortants de son logis mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre : elle mit la tête à la fenestre, et s'escria à eux : Senores, mis amores se gagnan con oro yplata, non con hierro ; c'est-à-dire : « Messieurs, mes » amours se gagnent avec Tor et l'argent, et non avec le fer. » Voilà comme tout amour bien achepté est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqué tels marché en S(;avent bien ^e dire : d'alléguer des exemples de plusieurs dames qui ont brusié en leur vieillesse aussi bien qu'en jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieuif dire, entretenu leurs feux par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit à moi maintenant chose superflue, puis qu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs ; ci en rapporteray-je îcy aucuns, car la chose la requiert et sert à cette cause,

— J*ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mol aussi bien que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui avoit los mains très-blanches , elle luy demanda ce qu'il faisoit pour les avoir telles : il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent qu'il pou voit il les frottoîl de sperme. « Voilà, dit-elle donc, un malheur pour moy, car » il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas (le nommant » tout à trac) , il est aussi noir que le premier jour ; et si je n l'en lave encore tous les jours.»

— J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle se voulant remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons sur ce qu'elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle estoient veufve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary, d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble , ces humeurs s'asséchoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon compagnon, et qui luy voulut en ceia complaire, luy conseilla de se remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il valloit mieux estre sèche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et l'approuva très -bien, toute surannée qu'elle estoit ; mais je dis avec un mary

et yn amoureux nouveau^ qui raimoît bien autant pour Vamour du bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle : encore qu'il y ait plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir , et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir mieux l'art et la façon , et en donner le goust aux amants. Les courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent cette maxime, que una galina vecchia fa miglior brodo che un'altra (l). Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et se mou voit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et inquiélement, qu'elle (aisoit trembler non-seulement le lit, mais toute la maison. Voilà une gente vieille 1 Les Latins appellent s'agiter ainsi et s'esmouvoir, subare à sue, qu'est à dire une porque, ou truye. Nous lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima Cezonnia, non tant par 9 beauté qu'elle eut, ni d'aage florissant, car elle estait desja fort avancée, mais à cause de sa grande lascivité et paillardise qui estoit en eUe, et la grande industrie qu'elle avoit pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée, laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy, habillée et armée en garç^m, et chevauchant de mesme costé à coslé de luy, jusques à la montrer souven'^ fois à fies amys toute nuë, et leur faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien dire que l'aage n'eust rien diminué en celle femme de beau et de lascif, puis qu'il l'aimoit tant. Neanlmolns, avec tout ce grand amour qu'il lui portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit à sa belle gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il esloit sanglant : a Voilà une belle gorge, mais aussi il est » en mon pouvoir de la faire couper. » Hélas 1 la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et accra vantée contre une muraille, qui ne pouvoit loais de la méchanceté de son père.

— Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la voyant, il ne dit que ces mots : « Ha 1 que j'en p voudrois bien, s'il m'estoit permis I » Elle soudain respoudit : « S'il vous plaist, ne savez-vous pas que vous estes empereur, » et que vous donnez des loix et non pas les recevez ? » Sur ce

M) One d'une vieille pou^e od fsii un intUleur bouillon que d'une autre.

bon mot et bonne volonlé, il Fespousa et se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent données à Tun de nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après lui avoir jelté des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre s» volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je sçay, qui, luy portant le petii poulet, se mil en son mieux dire pour la persuader de venir là. Elle, qui n'esioit point sotte, se défendit le mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, sans oublier sur- tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il distau Roy? Elle, ayant un peu songé, tout à coup, comme d'une désespérade, proféra ces mots : a Que vous luy direz? dit-elle; » autre chose, si-non que je sçay bien qa'un refus ne fut jamais » profitable à celuy ou à celle qui le fait à son Roy ou à son souve- » rain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sçait B plusiost prendre et commander que requérir et prier. » Le gentilhomme, se contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle, sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut d'esprit et d'envie d'avoir affaire à son Roy ^ encore qu'on die qu'il ne fait pas bon se jouer ni avoir affaire avec son Roy : il s'en faut ce point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit sagement et constammeni Pour reprendre cette Julia, maraslre de cet empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre à niary celui sur le sein de laquelle, quelque temps avant, il luy avoit tué son propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur. Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel honjseur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aimée de son mary, encore qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa 1 car elle estoit très-belle et très-accorte, témoins ses paroi lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.

— Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa condes nopces Reatricine, veuve de feu Facin Cane , est vieille ; mais elle luy porta en mariage quatre cents mille sans les autres meubles, bagfies et joyaux, qui montoiei haut prix, et qui effàçoient sa vieillesse; nonobstant laqi soupçonnée de son mary d'aller ribauder ailleurs, et je

soupçon la fit mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand usage qu'elle en avoil luy en donnoit encore l'envie.

— Constance, reyne de Sicile, qui, dès sa jeunesse, et toute si vie, o'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant h s'émanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans, duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde n'entrast en doute que son fruit fut apposté : qui fust un des grands miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage ; mais ce sont-ils ceux-là, la plùspart, des braves, que les bastards» ainsi que me dit un jour un grand.

— J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, sœur de madame d'Usez, de la maison deTallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de plus de cinquante ans, et se^maria avec le grand Chanay, qu'on a veu grand joueur à la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours, soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y sont accoutumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux dont elles en ont pratiqué Tusance si longtemps? Et que deviendroient tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris, et autres drogues escaldatives et confortalives pour eschaufifer et conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles compositions, en remettant et enlrenant leur débile estomach , ne fassent encore autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes ; qu'il faut par après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour elles, est, qu'estant aagées et venues sur les cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere et toute ample liberté de se jouer et recueillir les arrérages des plaisirs, que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'en-

flore de leur traislre ventre : de sorte que plusieurs y en a-t-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours depuis cinquante ans en bas, que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en ay-je oy parler en telles complexions, jusques-là que plusieurs en ay-je cogneu et ouy parler qui ont souhaité plusieurs fois les cinquante ans chargés sur elles pour les empescher de la groisse,'etpour le faire mieux sans aucune crainte ni escandate. Mais pouquoy s*en en garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'après la mort aucunes ont quelque mouvement et sentiment de chair. Si fauc-il que je fasse un conte que je vais faire.

— J'ay eu d'autres fois un frère puisné qu'on appeloit le capitaine Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser la louange que je luy donne : les combats qu'il a faits aux guerres et aux eslaquades en font foy ; car c'estbit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main : aussi l'appeloiton en Pied mont l'un des Rodomonis de-lâ. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la dernière reprise. Il fut dédié par ses père et mère aux lettres, et pour ce il fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aimoit fort ma mère, et pour ce le retint là pour vaquer à ses études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française veufv^, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de La Roche (i), et en tira de la jouissance, s'entr'aimanl si fort l'un et l'autre, que mon frère, ayant esté rappelé de son père, le voyant mal propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frère de l'emmener avec luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté, et l' avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus

11) La Motbe.

d'esprit et disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon frère, aprèsaveir demeuré quelques jours ayec mai ^and-mere et ma niere, qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir sou père. Au bout de quelque temps, se dégoustant fort deslettres, et ne s*y voyant propre, ks quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans venir à sa maison ; au bout desquels il vint voir sa mère, qui estoit lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, è laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoitde vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chère, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église -environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelltô mon frère respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux) , tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. .Enfin, après l'avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et b complexion de cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vbit précisément arrester coy mon frère sur la tombe de mademoiselle de La Roche, qui esloit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et ûiy dit : a Mon cousin (car ainsi l'appeloit-elle, d'autant qu'une filie m d'Albret avoit esté mariée en notre maison de Bourdeille ; jnats » pour cela je n'*en mets pas plus grand pot au feu, n'y n'en » augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous point rien ]» mouvoir sous vous et sous vos pieds?~Non, madamu^, respondit- » il. — Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua^lle, » Mod D frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne^eas j> nen mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme — Or, » je vous advise, dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, j» que vous estes sur la tombe et le corps de la pauvre imademoi- » selle de La Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous » avez tant aimée : et puis que les âmes ont du sentiment après » noslre mort, il ne faut pas douter que cette honneste eréatore, » morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous avez esté

• sur elle ; et si vous ne l'avez senty à cause de i'espaisseur^de la » tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie;

• et d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des 1res-

» passés, et mesme de ceux que Ton a aimez, je vous prie lay

■ donner un Pater noster et un u4ve Maria, et un De pro- » fundis, et Tarroufiez d*eau bénite ; et vous acquerrez le nom 1^ de irès-lidèle amant et d'un bon chresiienw J& vous lairray donc

■ pour cela, et pars. » Et s'en va. Feu mon frère ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis Talla trouver, qui luy en fit un peu la» guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grâce. Voilà l'opinion de ceue bonne princesse laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que pat créance, à mon ad^is. Ces propos gentils me font souvenir d'une épitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre* Dame del Populo, où il y a ces mots : Quœso^ riator, ne me diutius calcatam, ampliua cakes : « Passant, m'ayant tant de » fois foulée et trépée, je te prie ne me tréper ny ne me fouler 9 plus. » Le mot latin a plus de grâce. Je mets tout cecy plus pour risée que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne se faut esbabir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aimées, et ont aimé et aiment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé ; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles aiment plus, quand vous leur dites- que ce sont tousjours elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et sur-tout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à son serviteur : « Je ne sais que désormais la vieillesse m'ap« » portera plus grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq » ans) ; mais Dieu merci,.je ne le fis jamais si. bien comme je le • fais, et n'y pris jamais tant de plaisir ; que si cecy dure et con- » tinuë jusqu'à mon extrême vieillesse, je ne m'en soucie d'elle » autrement, ny ne plains point le passé. » Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez d'exemples» 8ans> en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenau fautre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui m diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, cela, cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons gentilles comparaisons, accomparant ces belles dames à ces bea vieux et superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine demeure encor belle ; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgu fteuses antiquités, les ruines de ces beaux palais, ces supei

colissées et grands termes, qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et espou\antable ; • si-bien que sûr ces ruines ont y bastit encore de très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et plus beaux que sur d'autres nouveaux : ainsi que l'on voit souvent aux massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent ; et s'ils trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi souvent de belles galleres et navires se baslir et se refaire sur de vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demem'er sain et entier? car tousjours à telles hauteurs telles temr pestes s'adressent ; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les concavent plustost que celles du bas , pour n'y estre si exposées que celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbasn'y applicquent autre fard que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune, elles s'en sçavent bien garantir et se raifraischir; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons ; tant d'incommoditez et peines y a-t-il à garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas : si-bien qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut présumer qu'elle soit perdue par le bas, et qu'il n'y reste encor quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.

— J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à l'amour : un de ses serviteurs anciens l'ayant perdue de veuë l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il «entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégQusté et reflroidy, qu'il ne la voulut plus attaquer, ny

renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la malade, et lui Testant venue voir sur jour, elle luy dit : « Je sçay bien, monsieur, que vous me desi daignez à cause de mon visage changé par mon aage; mais )» tenez, voyez ( et sur ce elle luy descouvrit toute la moitié du s corps nud en bas] s'il y a rien de changé là; si mon visage » vous a trompé, ceja ne vous trompe pas. » Le gentilhomme la contemplant, et la trouvant par-là aussi belle pt nette que jamais, entra aussitost en appétit , et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gaslée. « Et voilà, dit la dame, monsieur, » voilà comme vous autres estes trompez. Une autre fois, n'adn jouslez plus de foy aux menteries de nos faux visages ; car le » reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je vous

• apprens cela. » Une dame comme celle-là , estant ainsi devenus changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy, qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant qu'il en esloit indigne ; et se faîsoit coiffer à ses femmes, et, pour récompense, se miroilets'arregardoit par les parties d'enbas, y prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.

— J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist et enipeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour son mary hy demandant « pourquoy son poil d'en-bas n'estoit pas devenu » blanc et chenu comme celuy de la teste : Hà, dit-elle, le mes- » chant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en ressent point, » ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à d'autres de mes » membres et à ma teste ; d'autant qu'il demeure toujours, sans » changer, et en mesme estât et vigueur, en mesme disposition,

• et sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appétit et » santé, et non des autres membres, qui en ont pour luy des » maux et des douleurs, et mes cheveux qui en sont devenus blancs » et chenu^. » Elle avoit raison de parler ainsi ; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des maux , sans qae leur gallant du mitan s'en sente; et, pour trop estre chaudes

à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenues. Voîlà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là en toutes les deux façons.

— J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées,. jusqaes aux courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles eslres venues vieilles par-^à : car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes, avoîent le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs vieilles (ainsi lès appeloient-ils] aussi belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et n'y trouvoient rien de changé que le visage ; et aimoient autant coucher avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes qui aiment au* tant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur des jeunes ; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d'un bon afTaire, soit pour le manège et pour le plaisir^ qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien dressés, et ont continué leur gentille addresse.

— J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appellml le Quadragant, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et n'avoit rien oublié ; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu'on ?ippeloit le GonzaguCf du haras, de Manlouë, et estoit contempo* rain du Quadragant. J'ay veu le Moreau superbe, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je passay par>-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que lorsque M. de Garnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy ; et feu M. de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, m^is je n'aurois jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le feu roy Henry, au camp d'Amiens, àvoit choisi pour son jour de bataille le Bay de la Pay, un très-beau et fort courcier et vieux ; et mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au dàmp d'Amiens ; ce qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya que-

DISCOURS y. 2as

rir en son haras d'Esclairon le Bay Samson, qui servoit \k d'estalon, pour le servir en la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premières guerres, feu M. le prince prit dans Mua ▼ingt-deux chevaux qui servoient-!à d'estalons, pour s'en servir ea ses guerres» et les départit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa part; dont le brave Avarel eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et Tappeloit-on le Compère : tout vieux qu'il esloit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistrelefit trouver eu de bonscombats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye luy avoit donné, et l'appelloil-on le Malheureux : et s'appelloit ainsî> quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très*mauvais présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa fieillesse : aussi son maisire, qui estoit un des vaillants gentilshom» mes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il en eu^ de ces estalons, jamais l'aage m'empesoha qu'ils ne servissent bien à leurs maislres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que jamais bon cheval ne devint rosse^ De mesme sont plusieurs dames, qui en leur ▼ieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et don* nent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien apprises et dressées ; et volontiers telles leçons mal-aisément s'oublient : et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et cavaleadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien pour mon» ter sur une vieille monture que sur une jeune ; qm est au contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que des jeunes et à dresser : ainsi la raison en cela le veut.

Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu f^ire, à savoir quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en jouir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille, et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre ç mai» la sagesse et la froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se peuventrelles corrompre ; et qui les corrompt en est en plus belle réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesme Flora se

glorifiott de voir Tenir à sa porte de grands sénateurs romains, piustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux YÎeilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle 4u bal, dans des chambres de la Reyne, ou dans une église» ou une autre grande assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'alta guisa (i), comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que l'on prend , et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et, quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident : « La voyez-vous-là en sa façon grave, » sa mine sage et dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle » ne feroit pas mouvoir une seule goutte d'eau ? Hélas 1 quand j» je la tiens couchée en son lict, il n'y a girouette au monde » qui se remue et se revire si souvent et si agilement que » font ses reins et ses fesses. » Quant à moi, je croy que céluy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy. Ha I que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on abattoit piustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent la lutte 1 Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à leurs petits. Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en a plus qu'en des inférieures, que pour la glO|^re et honneur qu'il s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées : ainsi que j'en ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, qui s'en sont sentis trèsglorieux et très-contents dans leur ame, pour avoir fait de

(1) De haute apparence

mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté fort ardents à telles couqueste», ainFÎ que j'ay dit cy-devant ; et après eux Calligula, lequel, conviant à ses fes.ins les plus illutres dames romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement ; mesmes avec la main leur levoit la face, ci aucunes de honte la baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu es temps de ces empereurs dissolus ; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela, autrement le jeu ne fusl esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur, les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles son pla'isir ainsi qu'il luy plaisoit : et puis les retournoit en leur place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loiioit leurs beautez et singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et defieciuositez, ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres, louant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité envers leurs roeres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et leurs airs qu'elles observoient en leur manège, et surtout de celles qui avoient esté sages et modestes, ou qui les coutrefaisoient ainsi à table : car, si à la couche elles en vouloieut faire de mesme, il ne faut point douter si le cruel ne les me> nassoît de mort sr elles ne faisoient tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et contrefaire les donne da ben, estoient tout à trac divulguées réputées bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui esloit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes gramles dames, comme femmes de consuls, dictateurs^ prête urr*.

questeurs», sénateurs, censeurs, chevaliwrs, et d'autres de- Irè*grands estats et dignitez; ainsi que noi» pouvons dire adjourd'huy en notre chreslienlé les reynes, qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoientà tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et contines, les baron nesses et chevaleresses, et autres dames de grand rang et riche étoffe : sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs empereurs et roys enpouvoifent faire de mesme envers telles grandes dames, comme cet empereuv Calligula, ne le fissent; mais ils sont chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et leurs marys ; car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et louer, de gaigner Tamoup dès belles dames plus par douceur et amitié que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.

J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à descouvrir ainsi les beaulez, gentillesses et singularités de leurs dames, aussi leurs ditformitez, tares et deffauis , ensemble leurs manèges, mouvements et lascivelez, non en public pourtant, comme Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particulîerSk Et voilà le gentil corps de ces pauvres dames^bien employé; pensant bien faire et joûar pour complaire à leurs amanis,. sont décriées eC brocardées.

Or, afin de reprendre encore nosire comparaison, tout ainsi que Ton voit de beaux édihces baslis sur meilleurs fondements et de illeures pierres et matière les uns plus que les autres, et pour ce per plus longuement en leur beauté et gloire; aussi y a-t-41 des ps de dames si bien complexionnez et composez, et en^praiuts en mlez, qu'on void volontiers le temps n'y gagner tant comine sur lutres, ny les miner aucunement.

— Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle 'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aagée, et toutesfois !S- belle, qui a voit été putain de son feu frère Daire. Son fils en vint si fort amoureux, tant elle estoit belle nono<bstant l'aage, 'il la demanda à son père en partage, aussi-bien que la part royaume. Le père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il pa'rthnpast' ec luy ce bon boucon, la fit prestresse du Soleil, d'amant qu'en irse celles qui ont tel estât se vouent du tout à la chasteté. — Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislaùs ]

gre 6t roy de Naples, assiégea dans Tarenle la ducheâse Marie, femme de feu Rammoadeb de Bako, et, après plusieurs assauts et faits d'armes, la prit pàrcompositioa avec «es ei^ants, et Tespousa, bieu qu'elle ftist aagée, mais très-belle , et Temmena avec soy à Naples ; et fut appelée la reyne Marie, fort aÎRiée de luy et chérie. — J'ay veu madame la duchesse de Yalenlinois, en Taage de soixante-dix ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi ai^ niable comme en Taage de trente ans : aussi fut-elle fort aimée et servie d'un des grands roys et valeureux au monde. Je le peux dire franchement, sans faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aimée d'un grand roy, c'est signe que periection habite et abonde en elle, qui la fait aimer : aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle enoor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fust émeu, encore qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le f »vé d'Orléans, allant et se tenant à cheval aussi dextvement et dispostemer.t oomme elle a voit fait jamais ; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa belle face s'en fust changée ; mais rien moins 4(ue cela, car sa beauté, sa grâce, ça majesté, «a belle appaience, estoient toutes pareilles qu'elle avoit toujours eu : et twtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucui^ement ; mais on dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apoticaires. Je crois que si cette dame eust enoor vescu cent ans, qu'elle a'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il est<Nt bien composé^ fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps 1 J'ai veu madame la utarquise de Rotlielin. mère à madame la douairière, princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement offensée en sa beauté ny du , temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur qu'en hi première^ fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncqaes, et aussi prests à blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bout» desiere, depuis en secondes nopces mareschale d'Àamonl, aussi bàk sur ses vieux jmirs que l'on eust • dit qu'die estoit en ses

plus jeunes ans; si-bien que ses cinq filles, qui ont eslé desbdies, ne reflaçoient en rien : et volontiers, si le choix fust été à faire, eust-on laissé les filles pour prendre la mère ; et si avoit eu plusieurs enfants : aussi estoit-ce la dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit ; le fard commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogpeu. J'ay veu, qui est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de Mezieres, et grand-mère de la princesse Dauphin, en Taage de cent ans, auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en Faage de cinquante ans : c'a voit esté une très-belle femme en sa jeune saison. Sa fille, madame la dite marquise, avoit^esté telle, et mourut ainsi, mais non si aagée de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui lui portoit pareille vertu ; car, encore qu'elle eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze enfants, %n diroit, comme ceux qui la voyent sont de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs : aussi void-on souvent plusieurs fruits d'hy ver et delà dernière saison, se parangonner à ceux d'esté et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus. Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernièrement que la belle Pau le de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais, bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien changé, ny en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la présidente Comte de Bordeaux, tout de mesme et eu pareil aage, et très-aimable et désirable : aussi avoit-ellè beaucoup de perfections. J'en nommerois tant d'autres, mais je n'en pourrois faire la tin.

— Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais pourtant encore belle, elle luy respondit : J •»« complétas j)esta manera me hibla V, M, ? « Comment à mes » compiles me parlez vous ainsi? » Voulant signifier par les compiles son aage et déclin de son beau jour, et l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit : Sus complétas vale7i mas, y son mas graciosas, que las horas déprima de qualquicr 9if<^ dama. « Vos compiles vallent plus, et sont plus belles et gra- » deuses que les heures de prime de quelque autre dame qa v soit. » Celte allusion est gentille. Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre luy remonstraHt sa beauté

flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il luy respondit : j4las visperas se cognosce la fiesta : « A vespres la feste se connoist. » On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encore qu'il efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veuë avec moy, que c'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la chrestienté. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la teyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté, et eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde. Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monslroit la taille la plus ricbe ; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la reyne d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce grand roy Père du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir esté le premier qui l'ay appelée du nom de petite-fille du roy Père du peuple, et ce fut à Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent l'y appelois-je : aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy, et sur- tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne, et peu ou nul se trouve à qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire que celle de feu M. de Guise son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont donc deux très-grandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et beauté, et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et pour lesquelles elle a espousé deux honnesles marys, et deux que peu ou point en eust-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est venu le proverbe, pota ferraresa, comme l'on dit cazzo manlouan. Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-là pourchassant une fois une belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le loûoit à la cour de seê

belles vertus, valeurs et perfection pour la mériter, il y eut feo M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que tous, en disant : « Vous oubliez le meillenr, eazzo man^ » tuan, » J'ay ouy dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantouë qu'on appeloit le Gobin (l), parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi fort bossu. Elle respondît, dit-on : Non importa purche la eampana habhia quaJche diffetto, ma ch* el sonaglio sia buono (s); voulant entendre le cazzo man-' tuan. D'autres disent qu'elle ne profera le mot, car elle estoit trop sage et bien apprise ; mais d'autres le dirent pour eUe. Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode d'Italie, et retroussée à demy sur le bras à la mode sienoise ; mais i) n'y eut point encore de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne dist : « Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant j» elle est belle ; et est bien aisé à juger que ce beau visage » couvre et cache d'autres grandes beautez et parties en elle « que nous ne voyons point ; tout ainsi qu'à voir le beau et su- » perbe front d'un beau bastiment, il est à juger qu'au dedans H » y a de belles chambres, anti-chambres, garde-robbes, beaux » recoins et cabinets. » En tant de lieux encor a-t-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arnère-saisoa, et mesme en Espagne aux nopces de M. et madanne de Savoye, que l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeurera gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois ; mais elles sont trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs ; tant il y a que ce c'a esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantité d'ennuys et d^enfants. Qui pis est, les Italiens, méprisants une femme qui a eu plusieurs enfants, l'appellent scrofa» qui est à dire une truye; mais celles qui en fHroduisent de beaux, braves et généreux, comme cette princesse a fait, sont à louer» et sont indignes de ce nom, mais de celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation : Quelle mondaine et merveilleuse

(1) De eubtniM , diminutif de eubut , comme qui diroU à qnatn pointa o* bonet.

(2) n n'importe pas que la cloeke ait quelque défaut, pourvu que son battant

toit iMlOe

Inconstance, qne la chose qui est la plus légère et inconstante fait la résistance au temps, qu'est la belle femme I Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry» car j'estime fort la con^ stance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes : c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alléguerois encore volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Françoises, belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui règne aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veuë en son esté et en son automne : quant à son hyver, elle y approche fort: si elle n'y est; car il y a longtemps que je ne l'ay veuë. La première fois que je la vis, je sçay Taage qu'on luy donnoit alors. Je crois que ce qui l'a maintenue si bng-temps en sa beauté, c'est qu'elle n'a jamais esté mariée, ny a supporté le faix du mariage, qui est fort onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est à louer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave, belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus. L'autre princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa dernière saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme, CaraSe, et pour l'élection d'un nouveau falliU que tous les cardinaux s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et alla à Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit général M. le grand-prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon frère, le conduisit avec seize galleres ; et firent si bonne dilligence et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux nuicts à Civita- Vecchia, et de-là à Rome ; où estant, M. le grand-prieur voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme de vray elle demeura trois mois à faire], et par conséquent son frère ne pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps. A son arrivée donc , le vice-roy, qui estoit lor^ le duc d'Alcala» le receut comme si ce fust esté un roy; mais avant que d'y arriver salua la ville d'une fort belle salue qui dura long- temps, et la mesme luy fut rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit estrangement

592 VIES DES DAMES GALANTliS.

darant cette salue; et tenant ses galleres en batailles et en loly, et assez loin, il envoya dans an esquif M. de TEstrange, de Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien, vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la ville et visiter les sépulcbres de ses prédécesseurs qui estoient là enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le vice^roy l'accorda très-librement. M. le grand-prieur donc s'advança et recommença la salue aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des canons de courcie des seize galleres, que des autres pièces et d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les forçats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme, avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine . et bien que l'on trouvasl nos galleres françaises très-belles, lestes et bien espaverades, et sur-tout la Réaile, à laquelle n'y avoit rien à redire ; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral. Estant donc entré dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la Me, comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genêts, chevaux d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres d'argent. Qui vouloit montoit à cbe?al, montoit qui en coche vouloit, car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du règne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du vice-roy, très-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et se manioit très-bien, et faisoit de trèsbelles courbettes, ainsi qu'on parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus^ et il le faisoit très-bien valloir et

DISCOURS V. in

aller, et de fort bonne grâce, car il estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-là et des plus agréables , des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien dénouée ; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut conduit par tous ces seigneurs et tant» d'autres gentilshommes chez le Tice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs (Jq inonde, et logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa troupe : il le pouToit bien faire, car il luy gaigna ^gt mille escus à ce voyage.

Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que capitaines des galleres et autres ; nous fusmes logés chez la pluspartdes grands seigneurs delà ^He, et très-magnifiquement. Dès le matin, sortant de nos chambres, nous rencontrions des estalBers si bien créez qui se venoient présenter aussî-tost et demander ce que nous voulions faire et où nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions chevaux ou coches. Soudain, aussi tost nostre volonté dite aussi-tost accomplie, et alloient quérir les montures que voulions, si belles, si riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté ; et puis accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et délices en cette ifille : ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque que la Àmiliere, libre et franche conversation d'avec les dames d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez : à quoi pour ce coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast, pour Famour de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer par la ville à cheval et Kcogneu, comme de grand à grand, cela est deu communément, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et lui manda que, si son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter, volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa puis- «mce, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume ; mais le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy iroit baiser les mains incontinent après dis*

ner ; à qum il ne Êiillit avec sa smte de tous nous antres qui es* dons aiwc luy. Noos trouvasmes la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et Tautre donne Hieronyme ou donne Jeanne (je ne sçaurois bien le dire, car il ne m'en souvient plo^, avec force belles dames et damotselles, tant bien en point et de si belle et bonne grâce, que, borsmis nos cours de France et d'EspagtHS, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle troupe de âmes. Madame la marquise salua à la française et récent M. le grandprieur avec un très-grand honneur ; et luy en fit de mesmes, encore plus humble, con mas grcm 80$sie§o^ comme dit l'Espagnol. Leurs devis furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui sçavions parler ii^n et espagnol, accostasmes les autres dames, que nous trouvasmes fort hoonestes et gallantes, et de fort bon entretien. Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. {e grand-prieur le séjour de quinze jours qu'il vouloit faire-là, lui dit : « Monsieur, quand vous ne saurez que faire et » qu'aurez faute de passetenaps, lorsqu'il vous pkim venir céans » vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le très^bien » venu comme en la maison de madame vostre mère ,- vous priant » dedispo^r cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y » faire ny plus ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aimée et » visitée d'honnestes et beOes dames de ce royaume et de cette » ville, autant que dame qui soit; et d'autant que vostre je«- D nesse et vertu porte que vous aimez la conversation des honnestes » dames, je les prieray de se rendre icy plus souvent que de ooos- » tume, pour vous tenir compagnie et à toute cette belle noblesse » qui est avec vous. Voilà mes deux filles, auxqudles je comman- » deray, enoores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit 10 bien, de vous tenir compagnie à la française, comme de rite, » danser, jouer, causer librement, et modestement, bonnestex> ment, comme vous faites à la Cour de France, iiqu(^ je m'oflfi- )> rois volontiers; mais il fascheroit fort à un prince jeune, bean » et honneste comme vous estes, d'entretenir une vieille surannée, D fascbeuseet peu aimable comme moy; car volontiers vieillesse » et jeuneise ne s accordent guieres bien ensemble. »

M. le grand-prieur luy releva aussi -tost ces mots, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, st que mal-aisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son automne surpassoit tous les printemps et estez qui estoient en celte salle. Gomme de vray, elle se monstroit encor une très-belle

DISCOURS y. S95

dame et fort aimable, voire plus que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits mots que M. le grandprieur donna à madame la marquise luy plurent fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa façon. Nous partismes de-là extresmement bien édifiés de cette belle dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi qu'il nous le dit. 11 ne faut donc douter si cette belle dame et honneste,' et sa belle troupe de dames, convia M. le grandprieur tous les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'aprèsdinée on y alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encore qu'il aimast mieux la mère ; mais ce fut per ctiumbrarla cosa (!}.

U se fit force courements de bague, où M. le grand-prieur emporta le prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore* y eussions demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du R(^ son maistre, qui lui porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict mois après. Ce fut à ce départir de ces plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples : et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes tristesses et r^rets^ mais nous fascbant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions n bien.

Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre d'bostel de céans, qui Talla dire à madite dame que je luy voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de DHHi nom de BourdeiUe, me fit monter en sa ch.'^mbre et la voir. Je k trouvay qui gardoit le lict, à cause d'un petit feu voilage qu'elle avoil d'un costé de joue. Elle me fit, je vous jure, une très-bonne chère : je ne la trouvay que fort peu changée, et encore si belle, qu'elle eust bien (ait commettre un péché mortel, fust de fait ou de

(i) Pour totler U choM.

volonté. Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de M. le grandprieur, et d'affection, et comme il estoit mort, et qu'on lui avojt dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit combattu comme un César tout le jour; et le soir à la dernière charge, s'estant fort échauffé au combat, et suant, se retirant le soir qu'il geloit à pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il mourut un mois ou six semaines après. Elle monstroit, par sa parole et sa façon, de le regretter fort : et notez que, deux ou trois ans auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les mers de levant, ny cogneuë, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le Turc.

M. le grand-prieur avoit donné charge au dit capitaine Beaulieu de prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et ses filles, auxquelles trois il.envoyoit force présents de toutes les petites singularitez qui estoient lors à la Cour et au palais, à Paris et en France ; car ledit sieur grand-prieur estoit k libéralité et magnificence mesme : à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut récompensé d'un beau présent. Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de luy elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne pour luy, qu^, s'addressant à la dite dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un gentilhomme qui estoit cadet de ceiuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage qui esloit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit

esté à M. le grand-prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six ans, et que depuis il n*en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir, et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune : soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort, et vint avec moi chez ma dite dame qui en prit encor plus de langue, et Valla voir où il estoit.

Voilà une belle obligation pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit encore, comme j'ay dit ; car elle m'en fit encore meilleure chère, et m'entretint fort du bou temps passé, et de force autres choses qui faisoient trouver sa compagnie très-belle et très -aimable; car elle estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante. Elle me pria cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien ^ mais je ne le voulus jamais, n'ayant esté mon miturel d'esire importun ny coquin. Je Tallois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours ouverte sans difficulté. Quand je luy dis adieu, elle me donna des lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescaire, général pour lors en l'armée espagnole : outre ce, elle me fit promettre qu'au retour je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien. Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournèrent ne nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus tourner ea arrière ; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre d'Hongrie ; mais, iffitans à Venise, nous sceusmes la mort du grand Soliman. Ce futlà \)ù je maudis cent fois mou malheur que je ne fusse retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps, et possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontré une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut,' et me voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où jamais la bonne fortune ne m'a monstre bon visage, «-non par apparence et beau semblant ; d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns^de mes compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une Cour, dans une chambre de roy ou de reyne, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule, qu'aujourd'huy je les vois advancés comme potirons,, et fort aggrandis, bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy» nj

que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'un ongle. Or bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nosire rédempteur Jésus-Christ a profféi é de sa propre bouche, que nul ne peut estre prophète en son pays. Possible, si j'eusse servi des princes est rangers, aussi bien que les miens, et cberdié l'adventure parmy eux comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'années. Patience : si ma parque m'a ainsi filé, je la maudis ; s'il tient à mes princes, je les donne à tous les diables, s'ils n'y sont.

Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame. Elle est morle en une très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le marquis son aisné, don Juan, don Carlos, àOÊt Césare d'Avalos ; que j'ay tous veus et desquds j'en ay parlé ailleurs : les filles de mesme ont ensuivy les frères.

Or, je fais fin à mon principal discours.

DISCOURS SnAÈME

Sur ce que let belles et honnestes femmes aiment les vaillants hommes, et les brares hommes aiment les dames courageuses.

Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens braves et vaillants, encore que de leur nature elles soyent poUroones et timides; mais la vaillance a telle vertu à Tendroit d'elles, qu'elles Taiment. Que c^est que de se faire aimer à son contraire, malgré son naturel I fit, qu'il ne soit vray, Vénus, qui fut jadis la déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à mesme, dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux gentil et beau, et pour taire cocu son bonhomme de mary Yulcain, n^en alla aucun choisir des plus mignons» des plus fringants ny des plus frisés, de tant qu'il y en avoit, mais eboisit et 8*amouracha du dieu Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud, tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noirci de poussière et malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement se nettoyer et parfumer.

— La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée loy ayant fait é sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux faits d'armes qu'il faisoit devant Troyo sur les Grecs, au seul bruit s'amouracha de luy tant, que, par un désir d'avoir d'un si vaillant chevalier des enfants, c'est-à-dire filles qui succédassent à son royaume, s'en alla le trouver à Troye, et» le voyant, le contemplant et l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour sti mettre en grâce avec luy, non moins par les armes qu'elle £aisoit, que par sa beauté, qui estoit très-rare ; et jamais Hector ne faisoit saillie Sur ses ennemis qu'elle ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector là où il faisoit le plus chaud ; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si grandes prouesses, elle en faisoit et* merveiller Hector, tellement qu'il s'arrestoit tout court comme

raTy souvent au milieu des combats les plus forts, et se mettoit on peu à l'escart pour voir et contempler mieux à son aise cette brave reyne à faire de si beaux coups. De-là en avant il est à penser au monde ce qu^ils firent de leurs amours, et s'ils les mirent à exécution : le jugement en peut^slre bientost donné; mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle, pour mieux complaire à son amoureux, se précipiloit ordinairement aux hasards, qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il esloit mort devant quelle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort, entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa veuê qu'elle avoit tant désiré et pourchassé de si loingtain pays, qu'elle s*alla perdre volontairement dans les plus sao glanies batailles, et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'a* voit peu voir l'objet valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aimé. De mesmes en fit Tallesiride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays, et fit je ne sçay combieu de lieues pour aller trouver Alexandre le Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille, de ce bon temps que Ton faisoit, et le donnoit-on pour la pareille ; coucha avec luy pour avoir de la 11géne d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda ; mais bien gasté et dégousté s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseiirent, et qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames à sa suite, tantbieu en point et de si bonne grâce, portans leurs armes, que rien plus; et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un trèsgrand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize niiicts avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luj disant pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit comme un très-précieux trésor : si elle en avoit un fils, qu^elle luy envoyeroit, pour la haine extrême qu'elle portoit au sexe masculin, en matière de régner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs marys. Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n*en firent de mesme et ne se tirent couvrir aux autres capitaines et gendarmes du dit Alexandre ; car, en cela, il falloit faire comme la dame.

La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si fi- . dellement Diane, sa maistresse^ parmy les forests et les bois, en

ses chasses, ayant seniy le vent et la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à faire* avec un vaillant homme aussi, qui estoit Enée, et qui 4uy donnoit de la peine, choisit son parti et le vint trouver seule-^ ment avec trois fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit eslen pour ses grandes amies et fidèles confidentes, et tribades pensez, et pour friquarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme dit Virgile en ses Mnéides^ et s'appeloi^ l'une Armie la vierge et la vaillante, et l'autre lulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien bransler la pique et le dard, en deux fa* çons diverses pensez, et toutes trois filles d^Iialie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite bande (aussi dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel elle fit de très-belles armes, et s'advança si souvent et se mesla parmy les vaillants Troyens, qu'elle fut tuée, avec très-grand regret de Turnus, qui Fhonnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la vaillance qu'elle sentit en son Ënéas, si nous voulons croire Virgile? Car, après qu'elle Teut prié de luy raconter les guerres, désolations et destruction de Troye, et qu'il Ten eut contenté, à son grand regret pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son dis* cours il n'oublloit pas ses vaillantises, et les ayant Didon très-bien remarquées et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa sœur Anne son amour, les plus prégnantes et principales paroles qu'elle luy dit, furent : « Hà 1 ma sœur, quel hoste est cet- » tuy-cy qui est venu chez moy 1 la belle façon qu'il a, et combien » se monstre-t-il en grâce d'eslre brave et vaillant, soit en armes » et en courage I et croy fermement qu'il est eitraict de quelque » race des dieux; car les cœurs villains sont couards de nature. » Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son instinct la poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et Tabandonna misérablement; ce qu'il ne devoit faire à cette honneste dame qui luy avoit donné son cœur et son amour ; à luy, dis-je, qui estoit un esirangeret un forbanny (l).

— Bocace, en son livre des Illustres malheureux» fait un conte

0] foThkuy,

d*une duchesse de Furly, nommée Romilde , laquelle, ayant perdu son mary, ses terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, \nj âvoit tout prit, et réduite à se retirer avec ses enfants dans soo chasteau de Furly, là où il Tassiégea. Mais un jour qu'il s'en apjprochoii pour le recognoistre, Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le yid, et se mit fort à le cont^npler et longuement; et le voyant si beau, estant à la fleur de son aage, monté sur un beaa cheval, et armé d'un harnois très-superbe, et qu*ii faisoit tant de beaux exploict d'armes, et ne s^espargnoit non plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent passionnément amoureuse ; et, laissant arrière le deuil de son mary et les al^ires de son chasteau et de son siège, luy manda par un messager que, s'il la vonloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place dès le jour que les nopces seroient célébrées. Le roy Cancan la prit au mot. Le jour donc compromis venu, elle s^habille pompeusement de ses plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant plus belle, car elle l'estoit très-fort ; et estant venue au camp du Roy pour consommer le mariage, afin qu'on ne le pust blasnser qu^il n'eust tenu sa foy, se mit toule la nuict à contenter la duchesse eschauffée. Puis lendemain au matiu, estant hsé, fit appeler douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir Tun après l'autre; laquelle repassèrent tout une nnict tant qu'ils purent : et le jour venu, Cauean, l'ayant fait appeller, luy ayant fait forces reproches de sa lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle et bonneste dame, as lieu de la reconnoistre, la récompenser et traitter en toute sorte de courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de sa gênérosité, de sa valeur et de son noble courage, et Tavoir pour cela aimé 1 A quoy quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y a de ces vaillants qui ont tant acooustumé à tuer, à manier et à batire le fer si rudement, que quelquefois il leur prend des humeurs d'eu faire de mesmè sur les danaes. Mais tous ne sont pas de ces complexions ; car, quand quelques honoestes dames leur font cet honneur de les aimer et avoir bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et leurs rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux doocears et à toutes les honnestetez et courtoisies. Bandel, dauB ses Histoires traçiqueSf en raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais leu,

d'nne duchesse de Savoye, laquelle un joor en sortant de sa YÎlle de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit k Lorette pour certaÎD veu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout haut que si une belle et parfaite dame estoit mariée avec sou frère le seigneur de Mendozze, qui esloit si beau, si brave et si vaillant, qu'il se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde estoient couplez ensemble. La duchesse, qui en» tendoit très-bien la langue espagnole, ayant en soy très-bien engravés et remarqués ces mois, et dans son ame s*y mit aussi h en graver Tamour, si bien que par un tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze, qu'elle ne cessa jamais jusques à cequ^elle eust projeté un feint pellerinage à Saint Jacques, pour loir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veuë de l'objet beau qu'elle avoit esleu ; car la sœur du seigneur de Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frère d'une telle et si noble ^t belle venue: à quoy il ne faillit d'aller au devant d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si belle grâce que la duchesse eut occasion de se contenter de la re- BODMDée qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que pour sa belle façon, qui monstroit à plein la vaillance qui estoit en luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et accomplissements et perfections; présageant dès lors qu'un jour elle en auroit bien ailaire, ainsi que par après il luy servit grandement en l'accusation Êiusse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté. Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes, si fut-il pour ce coup couard en amours; car il se iDonstra si froid et respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles amoureuses ; ce qu'elle aîmoît le plus, et pourquey elle avoit entrepris son voyage ; et, pour ee, dépitée d'un tel froid respect ou plustost de telles couardises d'amours, s'en partit le 4endemain d'avec luy, non si contente qu'elle eust voulu. Voilà CQBunent les dames quelquefois aiment bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non qu^elles veuillent qu'ils soient effrootez et hardis, impudents et sots, comme j'en «y oogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le médium. J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part: si

diray-je celluy-cy. J'ay ouy conter d'autres'fois d'une dame, et des très-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un pour brave et vaillant, etqu*il avoit desjà en son aage fait et parfait de grands exploicts d*armes, et surtout gaignées deux grandes et signalées batailles contre ses ennemis (l), eut grand désir de le voir, et pour ce fît un voyage dans la province où pour lois îl y faisolt séjour, sous quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina ; mais et qu'est-il impossible à un brave cœur amoureux? Elle le void et contemple à son aise, car il TÎnl fort loing au-devant d'elle, et la reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit à une si grande, belle et magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre, car il luy arriva de mesme comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse de Savoye ; et tels respects engendrèrent pareils mescontentements et dépits, si bien qu'elle partit d'avec luy non si bien satisfaite comme elle y estoit venue. Possible qu'il y eust perdu son temps et qu'elle u'eust obéy à ses volontez ; mais pourtant Tessay n'en fust esté mauvais, ains fort honorable, et l'en eust-on estimé davantage. De quoy sert donc un courage hardy et généreux, s'il ne se monstre en toutes choses, et mesmes en amours comme aux armes , puisque armes et amours sont compagnes , marchent ensemble et ont une mesme sympathie : ainsi que dit le poète , tout amant est gendarme , et Cupidon a son camp et ses armes aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un beau sonnet dans ses premières amours.

Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la Reyne d'Angleterre Elisabeth , qui règne aujourd'huy, nu jour, elle estant à table, faisant souper avec elle M. le grandprieur de France, de la maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les louanges du feu roy Henry deuxiesme, le loua fort de ce qu'il esioît brave, vaillant et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien monstre en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si tost, dlc avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait acoom* moder et appresier ses galères pour passer en France et touchei entre leurs deux mains la foi et leur paix. « Enfin c'estoit une de

(1) ht dac (i'Aïuoay depuis Henri 111.

DISCOURS VI. zob

j» mes envies de le voir ; je crois qu'il ne m*en eust refusée, car, 9 disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants, et veux » mal à la mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que » je ne Taye veu. » Celte mesme reyne, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieuse d'en demander des nouvelles à fe» M. de Rendan, lorsque le roy François second l'envoya en Escosso faire la paix devant le petit lict qui estoit assiégé; et ainsi qu'i> luy en eust conté bien au long, et toutes les espèces de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan , qui s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cognent en elle et son visage quelque estincelle d'amour ou d^affeclion, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. Par quoy ne se voulant arrester en si bea» chemin, fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit voir, s'il seroii le bien venu et receu; ce qu'elle l'en asseura, et par là présuma qu'ils pourroient venir en mariage. Estant donc de retour de son ambassade à la Cour, en fit au Roy et à M. de Nemours tout le discours; à quoy le roy recommanda et persuada à M. de Nemour» d'y entendre : ce qu'il fit avec une très-grande joye, s'il pou voit parvenir à un si beau royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste Reyne. Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy lui donna, il fit de fort grands préparatifs, et très-superbes et beaux appareils, tant d'habillement, chevaux, armes, bref, de toutes choses exquises, sans y rien ob« mettre (car je vis tout cela), pour aller parestre devant celte belle .princesse; n'oubliant surtout d'y mener toute la fleur de la jeunesse de la Cour ; si bien que le fol Greffier, rencontrant là-dessus, disoit que c'esloit la fleur des febves, par-là brocardant la follastre jeunesse de la Cour. Cependant M. de Lignerolles, très-habile et accort gentilhomme, et lors fort'favory de M. de Nemours son maistre, fut depesché vers la dite Reyne, qui s'en retourna avee une response belle et très-digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage ; et me souvient que la Cour en tenoit le mariage pour quasi fait : mais nous nous donnasmes la garde que, tout à coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une trèsgrande despeuse, très-vaine et inutile pourtant. Je dirois, aussi bien qu'homme de France, à quoy il tint que cette rupture se fit si-non qu'en passant ce seul mot, que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le cœur et le tenoient plus captif et arreslé ; car il estoit si accomply en toutes choses et si adroit aux armes et autres

vertus, que les dames à l*envy volontiers Teussent couru à force, ainsi que j'en ai vu de plus fringantes et plus chastes, qui rom* poient bien leur jeusne de chasteté pour luy.

— Nous avons, dans les Cents Nouvelles de la reyne de iVovarre Marguerite, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui» ayant donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une nuict attira ses femmes de chambre avçc des espées nues pour faire bruit sur le degré ainsi qu*il seroit prest à se coucher : ce qu'elles firent très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de son côté, fit de i'efirayée et craintive, disant que c*estoient ses beaux-frères qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. flÂais M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à Peniour du bras et son espée de l'autre, il dit : « Et où sont-ils ces braves frères qui » me voudroient faire peur ou mal ? Quand ils me verront, ils » n'oseront regarder seulement la pointe de mon espée. » Et, ouvrant la porte et sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les laissa et les recommanda au diable ; et se rentra en la chambre, et ferma la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu aposté par elle, et l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstre en cela sa vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché avec elle ; et pour s'estre monstre ainsi généreux et asseuré, elle l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point demander ce qu'ils firent; car c'estoit Tune des belles femmes de Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.

— J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant à Rome couché avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une |)areille allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue. « Non, non, dit » le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois pas » cela ; mais s'il vient, je le lueray. n Ainsi qu'il avoit sauté à son e^e, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste

pour Pesprouyer, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la défeodroit bien.

— J'ay cogneu une très-belle dame qui quitta tout à trac un serviteur qu'elle aToit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en on autre qui ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.

— J'ay ouy faire un conte à la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit à la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps. Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa tomber an de ses gands dans le parc des lyous, estants en leur plus grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il l'aimoit tant comme il le disolt. Luy, sans s'estonner, met sa cape au poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer; et ayant recouru le gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle et tous les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jeta par beau dépit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le combat n'en est guères glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à reprouver. J'aimerois autant an tour que fit une dame à son serviteur, lequel, ainsi qu'il luy pré* sentoit son service, et Passeuroit qu'il n'y auroit chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant prendre au mot, luy dit : « Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si courageux » que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras » pour l'amour de moy. » L'autre , qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira soudain, s'en voulant donner: je luy lins le bras et luy ostay la dague, luy remonstrant que se seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de telle façon preuve de son amour et de m

valeur. Je ne nommeray point la dame, mais le gentilhomme estoîc fi^u M. de Glermont-Tallard Taisné, qui mourut à la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort, commandant à une compagnie de gens-d'armes, quej'aimois ethonorois fort. J'ay ouy dire qu'il en arriva tout de mesme à feu de Genlis, qui mourut en Allemagne» menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles : car, passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoît beau et ri« che, exprès, et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme une pierre, se voulut excuser ; mais elle, luy reprochant que c'estoit un couard amy, et nullement bardy, sans dire gare se jeta à corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il n'eust esté aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles femmes se veulent défaire par tels essays ainsi gentiment de leurs serviteurs, qui possible les enuuyent. 11 vaudroit mieux qu'elles leur donnassent de belles faveurs, et les prier, pour Tamour d'elles, les porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.

— Il me souvient que, lors que nous allasmes assiéger Roiien aux* premiers troubles, mademoiselle de Piennes, Tune des honnestes filles de la Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant pour avoir tué lui seul, et d'homme à homme, le feu baron dlngrande, qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement de teste : et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut roide mort sur la place : en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle Teust espousé ; mais» douiant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont las et froids, elles les ësmeuvent et eschauffent. Nous en avons un très-bel exemple de la belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles VII

enamonracbé d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle estoit encores jeune fille, un astrologue lui a voit prédit qu'elle seroit aimée et servie de Tua des plus vaillants et courageux roys de la chrestienté ; que, quand le Boy lui fit cet honneur de Taimer, elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit ; mais le voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoii tant de belles villes à sa barbe; « dont, dit-elle au Roy, je m'en vais le trouver, car c'est 9 celuy duquel entendoit l'astrologue. » Ces paroles piquèrent si fort le cœur du Roy, qu'il se mit à plorer; et de-là en avant, pre^ nant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frein aux dents; si bien que par son bonheur et vaillance, chassa les Anglois de son royaume.

— Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Thiphanie, se mit du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de louange, mais elle luy en fit une réprimende et remonstrance, qu'avant leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que désormais on luy pourroit reprochera elle-mesme une telle discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa jamais jusques k ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et renvoyé à la guerre, où il fit encore mieux que devant. Voilà comment cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle faisoit l'honneur de son mary : et certes, nos femmes mesmes, encor qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et vaillants, ne nous sçauroîent aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon cœur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et nous embrassent de Lon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur,

— La quatriesme^ fille du comte de Provence, beau-pere de gaint Louis, et femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudit roy, magnanime et ambitieuse qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence et d'Anjou , et qu'elle seule do ses trois sœurs, dont les deux estoient reyne et l'autre impératrice,

ne po/toit autre thre que de dame et comtesse, ne cessa jamais^ jusques à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'atoir et de conquester quelque royaume; et firent si bien qu^iû furent eslus par le pape Urbain roy et reyne des Deux-Siciles ; et allèrent. tous deux à Rome avec trente galleres se faire cou* ronner par sa Sainteté, en grande magnificence , roy et reyne de Jérusalem et de Naples, qu*H conquesta après tant par ses armes Taleureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis après régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes conqnb. Longtemps après, une dé leurs peiiie.«fiUes, descendues d'eux et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimité et courage^ de Sicile et de Naples le royaume leur estant eschen par succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs marys, et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et encouragé leurs marys à se faire grands, acquérir des biens et des grandeurs et richesses : aussi est-ce le plus beau et le plus honorable que d'en avoir par la pointe de l'espée. J'en ay cognea beaucoup en nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi que de leurs volontés, ont entrepris et parfait de belles choses. Force femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu^à leurs bons plabirs, les ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles; les empeschant de fidre de beaux faits^ ne voulant qu'ils s'amusassent si-non à les contenter du jeu de Vénus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes , mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes , ctr il touche là vertu , que l'autre qui touche le vice» et contente plus d'ouyr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes. Je ne parle pas seulement des femmes mariées , mais de plusieurs autres , qui , pour une seule petite faveur, ont Mi faire à leurs serviteurs beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur est-ce, quelle ambition et eschauffement de cœur? Est-il plus grande que, quand on est en guerre, que l'on songe que Ton est bien aymé de a maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amauf

(Telle , combien de bons visages , de beaux attrait , de belles œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faYenrs, qu'on espère après de recevoir d'elles.

— Scipioo, entre antres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque, quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dît qu'il n'estoit bien séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me pardonnera s'il lui plaist ; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a point si grand contentement, ny qui donne plus de cQurage ny d'ambition pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé-là d'autresfois. Quant à pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de mesmes : je m'en rapporte à eux. Je crois qu'ils sont de nson q)inion, tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque 'beau voyage de guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le cœur leur double et accroist quand ils songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils recevront d'elles au partir de-là s'ils en eschapeut, et, s'ils viennent à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas. Enfin, pour Tamour de leurs dames et pour soogeren elles, toutes entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois, et toute mort leur est un triomphe.

— Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brafve et gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant heutenant de M. de Nevers, dit avant comte d*Eu, prince aussi très-accomply, ainsi qu'il fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui marchoit dr<^it à l'avant-garde, où commandoit feu M. de Guise le Grand, et que le signal de la charge fiit donné, ledict des Bordes, monté sur un tvrc gris, part tout anssi-tost, enrichy et garny d'une fort belle faveur que sa maistresse luy aveit donnée (je ne la nommeray point, mais c'estoit Tune des belles et honnestes filles, et des grandes de la Cour) ; et en partant , il dit : « Uà 1 je m'en vais combattre vaillamment pour » l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement. » A ce il M feillit, car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme, porté par terre. À vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employé sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pouir la y avoir donnée T

— M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussi bien fait va* loir les faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de quelques -unes que je sçay, qui méritoient plus d^

31 s VIES DES DAMES GALANTES.

combats, d'exploits de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins ; mais je luy ouy dire souveut qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales (car il en a fait prou) où il s'est jamais trouvé, et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire à sa dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps passé, ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte à nos palladins de France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos OUiviers, nos Yvons, nos Ricbards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon tefups et bien fortuné ; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sça voient bien récompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez- vous dans des foresls, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques belles prairies. Et voilà le guerdon des vaillantises que Ton désire des dames. Or il y a une demande : pour-quoi les femmes aiment tant ces vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a cette vertu et force de se faire aimer à son contraire ? Davantage, c'est une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la générosité, qui est certainement cent fois plus aimable que la couardise : aussi toute venu se fait plus aimer que le vice. 11 y a aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant qu'il . leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Vénus. Cette règle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que je tais , et tels y ont bien loute autre force et grâce que des ruraux et autres gens d'autre profession ; si-bien qu'un coup de ces gens-là en vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le nombre leur plaist. Et si cette règle est bonne quelques fois en aucuns de ses gens, et selon l'humeur d?aucunes femmes, elle faut* en d'autres ; car il se trouve de ces vail-

lants qui sont tant rompus de TharDois et des grandes conrees de guerre, qu*ils n'en peuvent plus quand il faut venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames ; dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan de Vénus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe féminin et de cette humeur; car enfin, disent-elles, il n*y a que de bien passer son temps et en tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien à séjour vaut bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé. Je m'en rapporte à celles qui en ont fait Tessay et le font tous les jours ; car les reins du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés de Tharnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à i'appointement comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue. D'autres dames y en a*t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys, soient pour serviteurs, afin qu'il débattent et soustiennent mieux leurs honneurs et leurs chastetez, si aucuns médisants il y en a qui les veulent souiller de paroles ; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la Cour, où j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit, le voy ant mol à départir de la main et ne braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée Phonneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force damés ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu toùsjours avoir un vaillant pour leur escorte et defifense ; ce qui leur est très-bon et très-utile bien souvent : mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur domination ; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent terriblement, et elles et leurs gai lants, si elles changent; ainsi que j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voilà donc, telles femmes qui se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut qu'elles soient braves et très-constantes envers eux, ou bien qu'elles soient si fort secrètes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent évanter : si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme, les courlisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave ( ainsi le nomment-elles )

pour les défendre et mainleDÎr; mais elles mettent tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le brave n'en sonnera mot. Gela est fort bon pour les courtisannes de Rome et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre France ou d'ailleurs. IVIais si une honnesle dame se veut maintenir en sa fermeté et constance, il faut que son serviteur n'e»* pargne nullement sa vie pour la maintenir et défendre si elle court la moindre fortune du monde, soit, ou de sa vie^ ou de son honneur, ou de quelque mescbante parole ; ainsi que j'en a^f veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait taire les médisants tout court, quand ils sont venus à détracter de leurs maistresses et dames ; auxquelles, par devoir de chevallerie et par les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme nous lisons dans nos Croniques. J'en alléguerois une infinités d'autres, et du vieux et du nouveau temps» ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogueues qui ont quitté des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer et espouseï des gentilshommes qui n'a voient que l'espée et la cappe, pour manière de dire ; mais ils estoient valeureux et généreux, et avoient espérance^ par leurs valeurs et générosiiez, de parvenir aux grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy ob leur fait tort pourtant ; et bien souvent voit-on les couards et pusilanismes y parvenir ; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames aiment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que si je voulois amplifier ce disiX)urs d'une infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois faire un livre entier ; mais ne me voulant amuser sur un seul sujet» ains en varier de plusieurs et divers» je me contenteray d'ea avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux- mesmes pourront bien : « il a oublié ceituy-cy» il a oublié cettuy-là. » Je le sçay bien» et en sçay possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et des

DISCOUKS VI. 315

phiç sublins et secrets; mais je veux les tons publier et nommer. Voilà pmirquoy je me tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que, tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux arn^s, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours ; et jamais homme couard et par trop respectoeax en icelles n'aura bonne fortune ; non qu'elles les veaillent si outrecuidez, hardis et présomptueux, que de haute lutte les vinssent porter par terre ; mais elles désirent en eux une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste ; car d'elles-mesmès, si ce ne sont des louves, ne vont pas requérir ni se laisser aller, mais eUes en sçavent si bien donner les appétits, les envies, et attirent si |;entiment à rescarmonche, que qui ne prend le temps à point et ue vient aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quel* que autre sujet, celuy vrayement est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais esire abaudonné de la bonne fortune.

— Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux fort honnestes dames, et non certes de peiite qualité, ayant fait pour eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmen^ en un jardin, chacune , y estant, se sépara à l'es^art Tune «le l'autre, avec un chacun son serviteur, en chacune son allée, qui estoii si couverte de belles treilles que le ^u^ quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y esloit graeteuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant celte partie n'avoir esté ftHte pour se pourmener et prendre le frais, et selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brnsler en feu, et d'autre envie que de manger des musoi^ qui estoient en la treille, et selon aussi les pardes eschauffées, afïettées et folastres, ne perdit si belle occasion ; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit lict qui estoit lait de gazons et de mottes de terre; il en jouit fort doucenoent, sans qu'elle dist autre chose, si non : « Mon Dieul que voulez-vous faire? N'êies-vous pas le » plus grand fol et eslrange du monde ? et si quelqu'un vient, » que dira-l-on? Mon Dieu, osiez- vous. » Mais le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si contciit, et eîle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours d'allée, ils recommencèrent encore une seconde charge. Puis, sortant de là en autre allée couverte, ils vinnl d'autre costé l'autre gentilhomme et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient kùssez auparavant, â quoy la dame contente dit au geiâilbomme

content : « Je croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura » fait à sa dame autre entretien que de paroles, de discours et » de pourmenades. » Donc, tous quatre s^assemblans, les deux dames se vîndrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien elle, et que pour le coup elle ne se sauroit pas mieux porter. La mécontente de son costé dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus couard amant qui s'esloit jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes les virent rire et crier entre elles deux en se pourmenant. « O le sot! ô le couard I ô monsieur le respectueux! » Sur quoy le gen« tilhomme content dit à son compagnon : « Voilà nos dames qui » parlent bien à vous, elles vous fouettent: vous trouverez que » vous avez fait trop du respectueux et du badin. » Ce qu'il ad voua : mais il n'estoit plus temps, car l'occasion n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute, au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.

— J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour entretenir sa dame. L^un entretient la grande avec tous les respects et tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un coup essarté ses caleçons qui estoient bridez (car il estoit bien fort), luy fit sentir qu'il n'aimoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point et effet qu^un vray amant doit souhaiter: et ayant achevé son prix-fait, s'en part de la chambre, et en partant dit à son frere, assez haut que sa dame Touyt: « Mon frère, si vous ne faites » comme moy vous ne faites rien, et vous dis que vous pouvez » estre tant brave et hardy ailleurs que vous voudrez ; mais si » en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous estes des- » honoré; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu » où vous voyez votre dame qui vous attend, d Et par ainsi laissa son frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre fois : ce ne fut pourtant que la dame ne Feu estimast

davantage, ou qu'elfe luy altribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de courage, ou inhabileté de corps; si Tavoit monstre assez ailleurs, soit en guerre, soit en amours.

— La feu reyne-mère fil une fois jouer une fort belle comédie en italien, pour un mardy gras, à Thostel de Reims, que Cornelic Fiasco, capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la Cour s^y trouva, tant hommes que dames, et force autres de la ville. Entre antres choses, il fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché tout une nuict dans la chambre d'une très-belle dame et ne Tavoit nullement touchée; et ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda : CKavele fatto (l)? L*autre respondit : J)/iente (2). Sur cela son compagnon lui dit : j4h! poUronazzo, senza cuore ! non havete fatto niente t Che maldita sia la tua poltronneria (3)1 Après que la dite comédie fut jouée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la Reyne, et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort belle et bonncste dame , que je ne nommeray point, quels plus beaux traits elle avoit observés et remarqués en la comédie, qui luy eussent pieu le plus. Elle me dit tout naïvement : m Le plus beau trait que » j'ay trouvé, c^est que l'autre a respondu au jeune homme qui » s'appeloit Lucio, qui luy avoit dit che non haveva falto niente : » Ah poltronazzo ! non havete fatto niente! Che maldita sia n la tua poltronneria ! » Voilà comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec Tautre qui luy reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir esté si mol et lasche ; ainsi comme plus à plain elle et moy nous discourusmes des fautes que Ton fait sur le sujet de ne prendre le temps et le vent quand il vient b point, comme fait le bon marinier. Si faut-il que je fasse encore ce conte , et le mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.

— J'ay donc ouy conter à un bonneste gentilhomme mien amy, qu'une dame de son pays, ayant pi j sieurs fois monstre de grandes tamiliaritez et privautez à un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'à venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté trouvant sa maistr^sse par un matin à demi endormye dans son lict toute nue, tournée de l'autre costé de la ruelle,

(1) Qa'aTez-Toui fait?

(3) Rien.

(31 Ah! poliron, Mat cœur! tout a*aves rien fait! Qae maudite «oit votre poltrotnerie*

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tenté d'un si grande beauté, et d'une fort propre posture, et aisée pour rinvestir el s*en accommoder, estant elle sur le bord du liet, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant^ vîd que c^estoitson vallet qu'elle desiroit ; et, toute kivestie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny remuer, ny se défaire, ny depeslrer de sa prise tant soit peu, ne fit que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien perdre : « Monsieur le sot, qui » est-ce qui vous a fait si bardy de le mettre-là ?» Le vallet luy respondit en toute révérence : « Madame, l'osteray-je? — Ce n'est » pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy respondit la dame. » Je vous dis : Qui vous a fait si hardy de le mettre-là» 7 L'autre retournoit toujours à dire: « Madame, l'osteray-je? et si vous » voulez, je l'osleray : » et elle à redire : « Ce n'est pas ce que je » vous dis encore, monsieur le sot. » Enfin, et l'un et l'autre firent ces mesmes répliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se desbauscher autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle fut achevée ; dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland de l'oster, ainsi qu'il iuy demandoit. Et bien servit à elle de persister en sa première demande -sais varier, et au gallant en sa réplique et duplique : et par ainsi continuèrent leurs coups et cette rubrique long- temps après ensemble; car il n'y a que la première fournée ou la première pinte chère, ce dit-on. Voilà un beau vallet et hardy 1 et à tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire : ué bravo cazzo mai non mancafavor» Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours ; d'autres qui le sont en amours et non aux armes ^ comme estoit ce marault de Paris, qui eut bien h hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre cocu de mary Menelaûs, et coucher avec elle, et non de se JbaXire avec luy devant Troyes. Voilà aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux qui sont trop avancés sur l'aage, d'autant qu'ils sont foris timides en amours et vergogneux à deniander; non qu'ils n'ayent des concupiscences aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances: et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en leurs grandeurs, dominations et auioritez, ils souhaiteroient fort d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour les déposséder de leurs royaumes etpreiK

été leurs places ; et disoit-elle : Vaptnds es natcido tl desseo, quando se fnuere lue§o ; c'est-à-dire « qu'à peine le désir est » né qu'il meurt aussi-tost : » aussi les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ilsles désirent fort, mais ils ne les osent attaquer, por que los viejos naturalmente son iemerosos ; y amor y temor no se cahen en un scum ; a car les vieillards sont craintifs fort 9 naturellement ; et Tamour et la crainte ne se trouvent jamais » bien dans un sac. » Aussi ont-^ils raison; car ils n'ont armes ny pour offencer ny pour défendre , comme des jeunes gens, qui ont la jeunesse et beauté : et aussi, comme dit le poëte, rien n*est mal eéant è la jeunesse, quelque chose qu'elle fa^e ; aussi, dit un autre, il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or c'est assez parlé sur ce sujet ; parquoy je fais fin et n'en dis plus, si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant quasi à ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les hommes braves, vaillants et généreux, les bwnmes aiment pareillement les dames braves, de cœur et généreuses. Et comme tout homme généreux et courageux est plus ai* mable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en est toute dame illustre, généreuse et couragease; non que je veuille que cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s^ageadarme comiM un homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui montoient à cheval comme un homme, portMent le pistolet à l'arçon de la selle, et le Uroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en nommerais bien une qui durant ces guerres de la ligue en a fait de mesn>e. Ce desguisement est démentir le sexe; outre qu'il n^est beau et bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne pense : ainsi que mal en prit à celte gente pucelle d'Orléans, laquelle en son procès fut calomniée de oeb, et en partie cause de son sort et sa mort. Voilà pourquoi je ne veux ny estime trop tel garçonnement ; mais je veux et aime une dame qui monstre son brave et vaUeureux courage, estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes féminins, qui approschent fort d'un cœurmasle. Sans emprunter les exemples des généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excédé toutes autres, ils sont assez manilestes et exposez à nos yeux, j'en veux escrire de nouveaux et de nos tanps. Pour le premier, et à mon gré le ^lus beau que je sçache, ce fut ceUiy de ces belles, honnestes et courageuses dames de Siefiae, alors de U révolte de leur ville contre le jo«g iosuportable des Impériaux.

car, après que Tordre y fut estably pour la garde» les daines, en estaui mises à part pour n'estre propres à la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et qu'elles sçavoient faire autre chose que besogner à leurs ouvrages du jour et de k nuict ; et, pour porter leur part du travail, se départirent d*ellesmesmes en irois bandes : et, un jour de Saint Antboine, au mois de janvier, compaturent en public trois des plus belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes. La première estoit la signera Forteguerra, vestuë de violet, son enseigne et sa bande de mesme parure avec une devise de ces mois: Pur chesxa il vero. Et estoient toutes ces dames vestues à la nymphale, d*un court accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle grève. La seconde estoit la signera Piccolomini, vestue d*incarnat, avec sa bande et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots : Purche no Ihahbia tulto. La troisiesme estoit la signera Livîa Fausia, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots : Purche Vhabbia. A Tentour et à la suite de ces trois dames , qui sembloient trois déesses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes, bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de leurs robbes et livrées, toutes eu de satin on de taffetas, de damas eu autres draps de seye, et toutes résolues de vivre ou mourir peur la liberté ; et chacune portoit une fascine sur l'es* paule à un fort que l'en faisoit, criants : France! France! Dont M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, admirer, contempler et louer ces belles et honnestes dames : comme de vray j'ay ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si beau ; et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en abondance, sans spéciauté.

Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne Toulans en rien céder à leurs dames pour cela : tellement que tous à l'envy, gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles, vertueuses et honnestes dames : et en grande émulation, non-seulement les séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet oeuvre, et au retour du fort, les

hommes à prt, et les femmes aussi rangées en bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent Tun après Tautre^ de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie, patronne de la Tille, en chantant quelques hymnes et cantiques à son honneur, par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise, partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel, après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de faire mieux à Tad venir. Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui fut faite à Kome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre, faisant un totur de danse, et accommodant le mouvement et fretillen^ent de leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient : ce qui fut une chose très-belle à Toir autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grâce, leur belle façon à. la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes lest d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on appeloit la jarre* tierre; lesquelles, prenans et s'entredonnans la jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et desengageoient si gentiment pgr de petits sauts, tousjours s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence de la chanson ou de l'instrument qm les guidoit; si que la chose estoit très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les desgagements, le port de la jarretierre et la grâce des filles, portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la belle Junbe^ et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus

belle disposition. Cette danse se peut mieiix représenter p» la ▼eue que par rescrimre.

Pour retourner à nos dames siennoises: « Hit I belles et braves » dames, vous ne deviez jamais monrir, non plus que vostre los, » qui a jamais ira de consenre avec Timmortalité, non plus aussi » que celte belle et gentille fille de vostre ville, laquelle, en vostre y> siège, voyant son frère un soir détenu malade en son licl, €l » fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le Uct, » tout coyment se desrobe de luy, prend ses armes et ses lia- » billements, et, comme la vraye eflBgie de son frère, paroist en » garde ; et fut prise pour son frère, ainsi incognene par la fa- » veur de la nuict. » Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude, que pour cette fois fhire un bon office à son frère. Aussi dit-on que nul amour est égal k la fraternelle, et qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargser pour monstrer une gente générosité du cœur, en quelque endroit qne ce soit. Je croy que le corporal qui lors commandoit à i'esquade où estok cette belle fille, quand il sceui ce trait, fut bien marry qu'il ne Teust mieux recegneue, pour mieux publier sa louange sur le coup , ou bien pour Texempler de la sentinelle , ou du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté, sa grâce et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop louer ce beau trait, et mesme sur un si juste snjei pour le frère. Tel en fit ce gentil Richardety mais pour divers sujets, quand, après avoir ouy le soir sa sœur Bradamente discourir des beautés de celte belle princesse d'Espagne, et de ses amours et désirs vains, après qu'elle fut couchée il prit ses armes et sra belle cotte , et s'en déguise pour paroistre sa sœur^ tant ils estoient de semblance de visage et beauté ; et après, sous telle forme, tira de celle beBe princesse ce qu'à sa sœur son sexe luy avoil desnié; dont mal pourtant très-grand luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La Chapelle des Ursîns, qui lors estoît en Italie, et qui fit le rapport de si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si beau, qne la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la mer de Toscane^ et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à soy

DISCOURS Vi. 823

et à son party, et la remercier de cette brtve et bonne volonté, et sur-tout pour voir ces belles et bonnestes dames, et leur en rendre grâces particulières. Je crey qa*il n'y eust pas fatlly, car il bonoroit fort les belles et bonnestes dames; et si leur escrivit, principalement aux trois principales, des lettres les plus bonnestes du monde de remerciements et d*offres, qui les contentèrent et animèrent davantage. Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve ; mais, Tattendant à venir, la ville fut prise, comme j*ay dit ailleurs ; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chère alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous ; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles, gracieuses façons, et familiaritez françaises.

— J'ay leu dans une vieille chroniqitô que j'ay allégué ailleurs, que le roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa k Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe, qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute ritalie ; jusques k là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées k tous allants et venants, et pms après, venant son départ, rembes. Je vous laisse à penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en dire tous les biens du monde : aussi la demeure à luy et à tous «a fut très-agréable, et sur la vie fut défendu de n*y faire aucune insolence, comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ua I braves Siennois, vivez pour jaioai&l Que pleust k Dieufussiés» vous encore nostres en tout, comme pos^ble vous Testes en cceur et en ame ! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d*an duc de Florence ; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi voisins comme nous sommes re* culez, possible, tous ensemble conformes de volontex, en ferions* Qous-dire.

^ Les principales dames de Pavie, en leur siège du roy François sous la conduite et exemple de la signora contessa Hippolila de Malespina, leur générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à Ten^ des soldats. Un pareil trait de ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames Irocheloîses au siège de leur ville dont il me souvient : que le premier dimanche de caresme que le siège y estoit, Monsieur, nostre général, manda sommer M. de La Noué de sa parole, et venir parler à luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour celte ville; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs descrire. M; de La N^uê n'y faillit pas, et pour ce M. de Slrozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur les murailles ; et sur* tout parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vesrues de blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine, qu*il fit très-beau voir : et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la hotte ou à remuer la terre ; et d'autres habillements se fussent ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la lessive ; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames, et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose : aussi voulurent-elles bien se monslrer à nous, et ne furent à nous guières chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du ramparl d'une fort belle grâce et démarche, qu'elles valoient bien le regarder et désirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient. Ils nous respondireut que c'estoit une bande de dames ainsi jurée, associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les armes : si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses ennemis d'une pique,* elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent la bailler^ tant elle la tient chère chez soy.

— J*ay ony raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je Tay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fat assiégé par le sultan Soliman, les belles filles et dames de la ▼ille ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siège, jusqu*à-là que bien souvent se présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah l belles Rhodiennes ! vostre Dom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez d*estre sous la domination des barbares !

— Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin, enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d*armes et de deux mille hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n*y avoit seulement que cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et huile bouillante et pierres, et repoussèrent bravement les ennemis, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux detdiies dames levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirèrent de la* muraille dan^ la ville; si bien que les assiégeants furent contraints d*abandon^er la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se retirer et s'en aller : dont la renommée fut par toute la France, la Flandre et la Rourgogne. Au bout de quelque temps le roy François passant par-là, en vou* lut voir les femmes, les loua et les remercia. Les dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui esioient dedans tout de mesme façon ; qui en furent estimées, louées et remerciées de leur roy. Les femmes de Sanccnre, en ces guerres civiles et leur siège, furent recommandées et louées des bea ui effets qu'elles y firent en toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré s'acquittèrent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercœur. Elles y sont très-belles ettousjours fort proprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et courageuses : comme certes tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand elles virent leurs marvs leurs frères, leurs pères, leurs

parents et leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemis, par hnxe de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siège : et par ce, ne pouvans plus chevir de chanyre, de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisérent de couper leurs belles tresses et blonds cbeveux, et ne pardonner k ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien qu'elles-mêmes, de leurs belles, blanches et délieates mains, en retorsérent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de guerre : dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs ils pouvoient (endre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre, portans si belles faveurs des dames.

— Nous lisons dans l'histmre de Naples que ce grand capitaine Sforce, sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa sœur Marguerite se mit en armes et aax champs, et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et manda au roy que tel traiitement il feroit k son frère, telle feroit-elte à ses gens; si bien qu*il fut contraint de faire . accord et le lascher sain et sauve. Ahl brave et généreuse sœuri ne tenant guiere en cela de son sexe. Je scay aucunes sœurs et parentes que, si elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frère qu'elles avoient, qui fiit perdu pour faute fie secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser ces dames en général guerrières et généreuses : parlons d'aucunes particulières. Et pour la plus belle monstre de Tantiquitté, je n'allégueray que cette seule Zénobie pour toutes, laquelle, après la mort de mary, ne s*amusa, comme plusieurs, à per« dre le temps k le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans, jusques à ce qu'estant descendue en champ de bataille contre luy, fut vaincue et prise prisonnière, et menée devant l'Empereur ; lequel, apr es luy avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux Empereurs, elle luy respondit seulement: « Vrayment, je cognois bien que vous estes Empereur, puisque 9 vous m'avez vaincue. » Il eut si grand aise de l'avoir vainctié,

DISCOURS Vï. WT

et en tira une si grande ambition, qu'il en voulut triompher ; et tYec une très-grande pompe et magnificence elle marchoit de- Tant son char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grande joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave ; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonnière qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust repns son halleine ! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité^ et ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne peuvoit : de aorte que l'on ne sçait que plus louer, ou^ l'bonnesteté de l'Empereur, ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvott*elle jouer ce jeu exprès, non tant pour Km imbécilité ou lassitude, que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit fait sur le mitin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image ; car elle eslMt des plus belles, selon que disent ceux qui en ont esmt. Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau, sa grâce et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautei, il luy donnoit les dents très -belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincère et clémente au besoin ; la parole fort belle et prononcée d'une voix claire : aussi elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau v(»r ainsi vestue si snperbement et gentiment en habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc ; car tousjours le sexe' l'emporte : aussi est-il à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, jo6i et en jouis-

33t HES DES DAMES GALANTES.

foit encore; et que s'il Tavoit vaincue d'une façon, il ou eHe (le deux se peuveat enteiTdre ) l'avoit vaincu aussi de Tautre. Je m*estonne que, puisque cette Zéiiobie estoit si belle, FEmpereui ne la prist et eniretinst pour Tune de ses garces, ou bien quVJle n*ouvrist et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict ; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous les uns des autres ; car enfin il n^y a tel contentement et félicité au monde, s'il semble, que se riier sur la royauté et principauté, et de jouir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles factions. Et par ainsi cette reynae Zénobie se fust faite tost riche par la bourse de ces grands , ainsi que fit Flora , qui n*en irecevoit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie k filer parniy des femmes communes et mourir de faim , san» que le sénat, ayant pitié d'elle, veu sa (fraudeur passée , luy ordonna pour son vivre quelque pension , et quelques petites terres et possessions, que l'on appela long-temps les possessions zé« Dobiennes; car enfin c'est un grand mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu^un que je sçai. Voilà pourquoi Zéno1)ie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit faifc faire un charriot triomphant^ le plus superbe qui fiist jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant ses grandes prosperiiez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant elle estoit présumpiueuse de conquérir Tempire romain : mais tout cela au rebours^ car l'Empereur l'ayant vaincue le prit pour luy, et en triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas grande et très-illustre I Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre; mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la fistçon que Paulus-iEmilius le dit à Perséus, qui , le priant en sa captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à luy

DISCOURS YI. 8S9

à y mettre ordre auparavant » voulant entendre qu'il se devoit estre tué.

J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne désiroit rien tant que de faire prisonnière la reyne de Hongrie^ non pour la traitter mal, encore qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonnière, et voir quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison^ et si elle y seroit si brave et orgueilleuse qu^en ses armées : car enfin il n*y a rien si superbe et brjive qu'une belle ^ brave et grande dame, quand elle veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là , et qui se plaisoit fort au nom que luy avoient donné les soldats espagnols, qui, comme ib appeloient rEmpereur son frère el Padre de los soldatos (Ij, eux Tappeloient la Madré (9) : ainsi que Vittoria, ou Yittorina, jadis du temps des Romains, fut appelée en ses armées la mère du camp. Certes, si une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de beaucoup, et anime fort ses gens : comme j'ay veu en nos guerres civiles la Reyne-Mère, qui bien souvent venoit en nos armées et les asseuroit tout plein et encourageoit fort ; et comme fût aujourd'buy l'infante Isabelle, sa petite-tille, en Flandres, qui préside en son armée, et se fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce disent tous : et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut telle en beauté , valeur et générosité et belle grâce. Dans nos histoires de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon ; car, encore que ses gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eusseut combattu et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à propos, tant désiré, et le siège fut levé; et fit bien mieux, car, ainsi que ses ennemis estoient amusez à V assaut, et que tous y estoient, et vid les tentes qui en estoient tou tes vides, elle, montée sur un bon cheval, et avec cinquante bons dievaux, fit une saillie, donne l'alarme, met le feu dans le camp,

(OLêpèredetfOklaU.

S) U mère.

880 VIES DES DABtES GALANTES.

sî'bieu que Charles de Blois ^ cuidant estre trahy, fit tussMost cesser Fassaut. Sur ce sujet je feray ce petit conte. Durant «es dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de Condé, dernier mort, estant à Saint-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, yeufve de Taage de quarante ans, et très-belle, «x on sept des gens de sa terre, des plus riches, et qui s^sstqient retirez en son chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout k trae, et que jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la dernière fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy appren* droit de luy obéyr. Elle luy fit response (car j*esloîs avec elle pour Tassister) que, puisqu'il ne savoit obéyr, qu'elle trouvoit fort estrange de vouloir Ihire obéir les autres, et lorsqu'il auroit obéy à son Roy elle luy cbéyroit; an reste que, pour toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon, ny son siège, et qu'elle estoit descendue de la comtesse de Monlfort, de laquelle les siens avoient hérité de cette place, et elle et tout de son courage ; et qu'elle «stoit résolue de la garder si-bien qu'il ne la prendroit point ; et qu'elle feroit autant parler là d'elle léans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il Teust assiégée ; mais elle s^estoit bien préparée de cœur, de résolution , d'hommes et de tout, pour le bien recevoir ; et croy qu'il y eust recea de la honte. Machiavel, en son livre de la Giierre, raconte que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sa dite place par César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort valleurusement , mais enfin fut prise. La cause de sa perte fat que cette place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer d'un lieu à l'autre; si bien que. César ayant fait ses approches, le seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et assistance) abandonna la brèche pour se retirer en ses forts; et par cette faute, Borgia faussa et prit la place : si-bien, dit Vautour, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et le duc de Blilan n'avoient osé attendre. Et bien que son issue en fust malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu inéritoit; et pour ce en Italie se firent force vers et rimes en sa louange. Ce pascage est digne de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des

I^ces et y bastir grande quantité de forts^ chasteaux^ roques et cittadelles. Pour retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses et grandes dames en noslre France, qui ont fait de belles marques de leurs prouesses : comme fit Paule, fille du comte de Penthièvre, laquelle fut assiégée dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si brave et si généreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit très>bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne, seurement, ne permettant qu'il Iny fust fait aucun tort; et T honora fort pour sa vertu, encor qu'il iroulust grand mal à son mary, qu'il chargeroit de l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images et chandelles.

— Ricbilde, fille unique et béritière de Monts, en Hainault, femme de Beaodouin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efibrts contre Robert le Frizon son beau frère, institué tuteur des enflants de Flandres, pour luy en oster la connoissance et administration et se l'attribuer : quoy poursuivant à l'aide de Philippes roy de France, luy bazarda <)eux batailles; en la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son ennemy, et awprès furent rendus par eschange : luy en livra la seconde, laquelle elle permit, et y perdit son fils Arnuphe, et chassée jusques à Monts.

-* Isabelle de France, fille du roy Phillppes le Bel, et femme du roy Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de meschants rapports de Hue le despensier, dont fut oojtrainle de se retirer en Franee avec son fils Edouard ; puis s'en retourna en Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une armée qu'elle y mena, an moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle délivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chastoau à finir ses jours. C'est elle qui a baillé sujet aux Anglais de quereller à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et grande ingraiilude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita ainsi sa mère pour un si petit forfait ; petit l'ap^ pelle -je, puisqu'il est naturel et que mal -aisément ayant pratiqué les gens de guerre, et qu'elle s'estoit tant accousiumée à garçonner avec eux parmi les armées et tentes et pavillons, faU loit bien qu'elle garçounast aussi entre les courtines» comme

cela se voit souvent. Je m'éli rapporte à nostre reyne Léonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à-là qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour oe le Roy la répudia; ce qui nous cousta bon. Pensez qu 'elle Toulut esprouver si ces bons compagnons estoient aussi braves champions à couvert comme en pleine campagne, et que pos"^ sible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants, et qu'une vaillance attire Tautre, ainsi que la vertu \ car jamais celuy ne dit mal qui dît que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout. Cette reyne Léonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre sainte le roy son mary ; mais avant elle, et avec elle, et après, plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent k bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent de très-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint supulcre, parmi tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour : aussi, comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles à estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye servitude : mais prou d'ambition avoientelles avec d'autres hommes pour en avoir des filles^ et faire mourir les enfants.

Joanuclerus, en sa Cosmographie, récite que. Tan de Christ 1123, après la mort de Tibussa, reyne des Bohèmes, et qui ht renfermer la ville de Prague de murailles , et qui abhorroit fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui gaigoa si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et beau la liberté, et les dégousta si fort de la servitude des hommes, qu'elles tuèrent chacune, qui son mary, qui son frère, qui son parent, qui sou voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant pris les armes de leurs hommes, s'en aidèrent si bien et se rendirent si braves et si adextres, à mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Frimislaûs, mary de Tibussa, homme qu'elle avoit pris de

DISCOURS VI. 83t

fille et basse condition, furent défaites et mises à mort. Ce fat par permission divine de L'acte énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames pouvoient bien montrer lears beaux courages par d'autres actions courageuses et virHes, que par telles cruautez, ainsi que nous avons veu tant 'd'impériereSy de reynes, de princesses et grandes dames, par actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estais, et autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les raconte ; car l'ambition de dominer, régner et impérier loge dans leurs âmes aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que, lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronîmo Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy céloit rien de ses plus privées affiaires, ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux], et luy demanda qu^il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la fortune des plus grands roys de la terre, disant que no œn graU' dezza de los rcynos, deÈstados ny de hormosos iilulos si no eon fé illustre y clara virtud, se alcançava la honra, la quai eon loor siempre vivo^ llegava à los descendientes ; y que no havia nigun grade tan alto que no fuesse vencido de una Irahxcion y mala fé, que por esto nigu/n desseo tenta de ser muguer de rey, queriendo antes ser mugner de tal capitan, que no solamente en guerra eon valorosa mano , mas en pas eon gran honra de animo no vencido avia sabido vencer rey s, y gr andissimos principes, y capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos; disant « que non avec la grandeur des royaumes, des i» gr ands Estats ni hauts et beaux titres, sinon avec une foy illustre I» et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle avec une louange I» toasjours vive alloit à nos descendants; et qu'il n'y avoit nul » grade si haut qui ne fust vaincu ni gasté par une trahison com- > mise et foy rompue ; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul » désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel non- » seulement en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix » avec grand honneur d'un esprit non vaincu, avoit sceu vaincre » les roys, les grands princes et capitaines^ et les donner a^

» triomphes et les imperier. » Cette femme parlent d*an gmd courage, d'une grande vertu, et de Tenté et tout : car de regn» par un vice est fort Tilain, et de commander aux royaumes et aux roys par la vertu est très-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guières k faire les affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, h traitter les affaires d'Estat jusque-là qu^on lui donnast la réputation de com'^ mander aux empereurs. Aussi Cleopatre Ten sçeut très-^bien remercier, et luy avoir cette obligation, que d'avoir si bien instrût et discipliné Marc Antoine à obéyr el ployer sous les lois de sub* mission. Nous lisons de ce grand prince françois Charles Mnrtd qui onc ne voulut prendre et porter le titre d« roy, qui esloit en sa puissMice, mais ayma mieux régenter les roys et leur commander. •^ Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avo&s eu en nostre guerre de la Ligue madame de Monipensier, sociur de feu M. de Guise, qui a eiUé une grande femme d*Estat, et qui a porté sa bonne part de matière, d'inventions de son gentil esprit, et do travail de son corps, à bastir ladite Ligue; si qu'après avoir e^ bien basiie, jouant aux cartes un jour et k la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle rep<mdit devant beaucoup de gens : « Je les ay si a bien meslées qu^elles ne se sçauroint mieux mesler ni demes^ » 1er. » Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts : desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets à mode d'autres femmes, sort de son hostel avec les enfants de M. son frère, les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, finit sa déploration devant le peuple, l'animant de pleurs, de cris, de pitié et de paroles qu'elle fit à tous, de prendre les armes et s'élever eo furie, et faire les insolences sur la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j espère de dire en sa vie; et à luy de» nier toute fidélité, aios au contraire toute rébellion: dont puis après son meurtre s'en ensuivit ; duquel et à' sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont coupables. Certainement le coeur d'une sœur perdant tels frères ne pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter qu^après qu'elle eut ainsi bien rais le peuple de Paris en besogne de telles animositez et insolences,^elIe partit vers le prince de Parme à luy demander seoours et vengeance ; et y va à ai

grandes et longues traitles, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et recreus au beau mi tan de la Picardie dans les fanges , qu'ib ne pouvoient aller ny en avant , ny en arrière, ny meltre un pied l'un devant l'autre. Par cas passa un fort honnesle gentilhomme de ce pays , qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust déguisée ei de nom et d'habit, il la cognent; et, estant de devant les yeux les menées qu'elle avoit fait contre ceux de la religion , et l'animosité qu'elle leur porioit , luy, tout plein de courioisie , il luy dit : « Madame , je vous connois » bien ; je vous suis serviteur : je vous vois en mauvais estât ; vous » viendrez , s'il vous plaist , en ma maison que voilà près , pour » vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce » que je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez » point; car encore que je sois de la religion, que vous nous » haïssiez fort, je ne voudrois me départir d'avec vous sans vous » oflrir une courlobie qui vous est très-nécessaire. » A telle offre elle se laissa aller, et l'accepta fort librement : et , après l'avoir accommodée de ce qui lui estoit nécessaire y reprend sou chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta à l'endroit du gentilliomme par force ftutres coarUNsies. Pluâeurs se sont estonnez comment elle se lia à luy, estant huguenot. Mais quoy ! la nécessité fait faire beau^ coup de choses ; et aussi qu'elle le vid à honnesle , et parler si honnestement et frandiement , qu'elle jugea qu'il estoii enclin à faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mère, ayant esté prisonutère après la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à propos» elle vint à débagottller mille injures contre le Roy, et lui jeier autant de malédictious et d'exécratioas (car, et qui n'est la chose , la parole qu'on ne fit et ne dit pour une relie véhémence de perte ei de doukur?), jusques à ne nommer le Roy autrement ei lousjoors que ce tyran. « Non ! je ne le veux plus appeler tel , mails roy » très*bon et clément, s'il me donne la mort eomne à mes enw fants, pour m'oster de la misère où je suis, et me <»lloque en » la béatitude de Dieu. » Puis après , appaisant ses paroles et cris, et y faisant quelque surcéance, elle ne disoit, si*non : a Ahi » mes enfants I ah! mes enfantai » réitérant ordinairement ces

paroles avec ses belles larmes, qui eussent amoly un cœur de relier. Hélas ! elle les pou voit ainsi plorer et regretter, estant si bons, si généreux, si vertueux et valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si naturellement ses enfants, qu^un jour, moy discourant avec une grande dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle m'alléguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle armoit messieurs ses enfants par trop; car elle les aimoit si très-tant, que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit d'eux iroubloit toute sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse donc à penser combien elle sentit de maux, d amertumes et de picqueures par la mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre , qui estoit vers Lyon, et M. de Nemours prisonnier : car de sa prison, disoitelle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire. Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour U mener en celuy d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte elle haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son grand-pere, qui est là engravé eo pierre au-dessus sur un cheval avec une fort belle grâce et guerrière façon. Elle, s'arrestant là un peu et le contemplant, dit tout haut devant force monde là accouru, d'une belle et àsseurée contenance, dont jamais n'en fut espourveue : « Si celuy qui est \k » représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on' emmenast sa » )»elite-fille ainsi prisonnière, ei qu'on la traiitast de cette sorte; § et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans sod ame elle imploroit et invoquoit les mânes de ce généreux ayeul, pour estre justes vengeurs de sa prison : ny plus ny moins que firent jadis aucuns des conjuraieurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloient faire leurs coups, se tournèrent vers l'estatue de Pompée, et sourdement implorèrent et invoquèrent Fombre de sa main, jadis si valleureuse, pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du Roy, qui l'avoit ainsi oustragée. Une dame de grand cœur qui couve une vindicte est fort à craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour alors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en son logis blessé^ elle vint à l'endevant de

lay jusqu'à la porte de son logis tou(e esperdue et esplorée, et l'ayant salué s'escria soudain : « Est-il possible- que le malhea- » reux qui a fait le coup et celuy qui l'a fait faire ( se doutant de » M. l'admirai) en demeurent impunis? Dieu! si tu es juste, » comme tu le doisestre, vange cecy; autrement » et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit : « Mamie, » n'offensez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a en- » Yoyé cecy pour mes fautes^sa volonté soit faite, et louange luy » en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy » sont réservées, il fera bien ceite-cy sans vous. » Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien, que le meurtrier fut tiré à quatre che* vaux, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années, comme j'espère dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je Tay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse jusques après que la vengeance en fut faite totale. Les ad vis et exhortations des femmes et mères généreuses peuvent beaucoup en cela : dont je me souviens que le roy Charles IX, faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne, pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit La Tour : on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit trancher la teste au dit baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent soudain, et travailla-t-on fort pour luy sauver la vie» On en pria par deux fois le Roy et la Reyne de lui donner grâce. M. le chancelier s'y porta fort, disant qu'il falloit que justice s'en fist. Le Roy le vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver ; car il estoit des gallants de la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de Fexécution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours (qui aimoit ce pauvre baron, lequel l'avoit suivy en de bons lieux aux guerres), qui s'alla jeter de genoux aux pieds de la Reyne, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut octroyée ; dont sur le champ fut envoyé un capitaine des gardes, qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sorioit pour le mener au supplice. Par ainsi fut-il sauvé, mais avec une telle peur, qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage^ et oncques puis ne peut recou-

vrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M. de Sainl-Vallier, qui l^escbappa belle à cause de M. de Bourbon. Cependant la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le leiid«r main, ainsi qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle loy présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit : « Sire, au moins puis que vous avez donné la grâce au meurtrier » du père de cet enfant, je vous supplie de la luy donner aussi dès » cette beure, pour quand il sera grand, il aura eu sa revenebe et » tué ce malbeureux. j» Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mère tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qn'avoit aon père lorsqu'il fut tué, et luy dtsoit par trois fois : c Advise-la bien : et souviens^toi bien, quand » tu seras grand, de venger cecy : tatrement je te deshérite. .» Quelle animosité!

— Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, Fun des plus braves, vaillants, fins, cauts, habiles, lameux, «t des plus courtois bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-«n), ayant eu envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il lui falloit chanter sa première messe, ainsi qu'il sorloit du revestiaire et qu'il s'en alMt avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son ofBce, le calice à la main, il ouyt sa mère qui lui dit ainsi qu'il passoit : Ah ! vellaco^ vellacoy mejor séria de vengar la muerte de tu padre, que de eantar missa : « Ah 1 malheureux et mescbant que tu es ! il » vaudroit mieux de venger la mort de ton père que de ofaan- » ter messe. » Cette voix lui toucha si bien au cœur, qu*il retourne froidement du my-ehemin, et s'en va au revestitoire : là se dévestit, faisant acroire que le cœur lui avoit foit mal et que ce seroit pour une autre fois : et s'en va aux montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et rencmiœer, qu'il en fut esleu chef, fait force maux et volertes, venge la mort de son père, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre ; d'autres qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandouUier mesme, qui avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loila jusques au tiers cie), si que l'empereur Charles ne lui put jamads feire mal. Pour retourner encore à madame de Nemours^ le roy ne la retint guieres en prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de NemourSi et autres princes ligués, et leur porter à tous pa-

rôles de paix et oubliance de tout le passé ; et qui estoit mort, . et amys comme devant. De fait le Roy tira serment d'elle qu'elle . fePoit cette ambassade. Estait donc arrivée, aa premier abord ce De furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la respmce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy res- , pondit seulement : c Mon fils, je ne suis pas venue ici pour » vous conseiller, si^non pour vous dire ce qu'on m*a dit et chargé. » C'est à vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce • que je tous dis. Vostre cœur et vostre conscience vous en » doivent donner bon conseil. Quant à moy, je me descharge de » oe que j'ay promis. » Mais, sous main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame pour un tel ministère, rayant offensée, qu'elle n'eust eu cœur ny sentiment, si elle s'y fust emplojée le moins du monde : aussi se mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Noue dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance •vec eux, il luy permit de faire de Teschauffé et de l'animé pour eux et pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler •dviç et conseil contre le Roy ; mais pourtant sous condition que» quand il seroit commandé et sommé par te Roy ou Monsieur, son Ûeutenant-général, de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle finesse : j'ay veu tout cela, j'espère en feire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel mareschal tenoit«-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoît la Ligue , et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M. son fils : a Mod » fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous ne l'avez, » vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris. » Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche^ si bien que les Barricades par après

s'en ensaivirent. Voilà comme un cœur génjéreux tend toujours au plus haut : ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j*ay la dans un roman espagnol, qui s^intituleZa conquista diNavarra. Ce royaume ayant eslé pris et usurpé sur le roy Jean par Je roy d'Aragon, le roy Louis douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir. Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui en porta la nouvelle» qu'elle s^en vinst à la Cour de France et y demeurer avec la reyne Atine sa femme, cependant que le roy 3on mary avec M. de La Palice aitenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui respondit généreusement : « Et comment , monsieur 1 je pensois que le roy » vostre maisire vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en » mon royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous » y accompagner, ainsi que je m'y esiois résolue et préparée ; et à » celle heure vous me conviez de m'aller tenir à la Cour de » France? Voilà un mauvais espoir et sinistre augure pour md! » je vois bien que je n'y enlreray jamais plus. » Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.

11 fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur rapprochement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa sanlé, de se retirer en son hoslel de Paris et n'enlrer plus en sa chambre, autant pour ne le perlurber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns lui porloient. Estant donc* ques retirée on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur : a Comment I le Roy est-il » mort? — Non, madame, respondit Tautre, mais il ne peut » guieres tarder. — Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, » dit-elle, je veux que mes ennemys sachent que je ne les crains » point, et que je ne leur obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis » encore invincible de courage , mais lorsqu'il sera mort je ne m veux plus vivre après luy ; et toutes les amertumes qu'on me » sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de ma » perte : et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes » ennemis. » Cette dame monstra-là une grande générosité de .cœur. Majs elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort ; et aussi que plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à ses ennemys qu'elle ne les craignoit poiut| et que, les ayant veus d*autresfois bransler et s'humilier

DISCOURS YI. 141

tons ede, m'en Youloit faire de mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans ib la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je vis : ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme : ce que nous autres petits ne faisons ; car, ou il se faut battre, venger et mourir, ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les affaires d' Estât, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du royaume ; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le. maintenir : mais elles, se donnans du bon temps, eausans sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de TEstat de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde, que je ne nouimeray point, qui, se meslant d*en dire sa râtelée aux premiers esutà à Blois, Leurs Majestez luy^en firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en paroles, respondit : c Du temps que les roys, princes et grands seigneurs ^e croisoient I» pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la Terre » Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes » que de prier, orer, faire vœux et jeusnes, afin que Dieu leur » donnast bon voyage et bon retour; mais depuis que nous les » voyons aujourd'huy ne faire pas plus que nous, il nous est per- » mis de parler de tout : car, prier Dieu pour eux, à cause de » quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que nous? » Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy cuida-t-elle couster bon, eteust une grande peine d'obtenir réconciliation et pardon, qu'il Callnt qu'elle demandast ; et. s»nji un sujet que je dirols bien, eUa

a4) VIES DES DAMES GALANTES.

recevoil Tafflction et punition toute endère, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon mot comme celuy, quand . il vient à la bouche ; ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander ; car elles sont plas débordées qu'un cheval de Barbarie ; et, trouvant Un bon brocard dans leur bouche» il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny amis, ni grands. J'en ay oogneu force à nostre Cour de telle humeur, et les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche : mais aosn bien souvent s'en trouvoient du guet.

-» Or, comme j'ai déduit h généroâté d'aucunes dames en aucuns beauK faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montré en leur mort. Et, sans emprunter aucun exern*ple de l'antiquité, je ne veux alléguer que cettuy-cy de feue madama la Régente, mère du grand roy François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine aussi ; et fut cela mesme en son aage décroissant, et, pour ce, quand on luy parloit de la mort, en haissoit fort le disoours, jusqu'aux prescbeurs qui en parloient en leurs sermons : « comme, ce disoit-elle, » qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour ; et » que tels prescfaeurs, quand ils ne sçaurment dire autre chose » en leurs sermons, et qu'ils estoient au bout de leurs leçons , » comme gens ignares, se mesloient sur cette mort. » La feue reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mère. Estant donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant que mourir, elle vîd la nuict sa chambre toute en Clarté, qui estoit transpercée par la fitre : elle se courrouça à ses femmes-<ie-chambre qui la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant. Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit la lune qui ainâ esclairoit et donnoit telle lueur. « Comment, dii- » elle, nous en sommes au bas ; elle n^a garde d'esclairer à cette » heure. » Et soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une cornette qui esclairoit ainsi droit sur son lict. c Hà ! dit-elle, voilà » un signe qui ne paroist pas pour personne de basse qualité. Dieu » le fait paroistre pour nous autres grands et grandes. Referma » la fenestre ; c'est une comelte qui m^anoonce la mort ; il se faut » donc préparer. » Et le lendemain au malin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne chrestientie, encore que les médecios i'asseurasseot qu'elle a'estoit pas*là. « Si je n'avo»

DISCOUBS VI. 343

» Ten, dit-elle, le signe de ma mort, je le croirois, car je ne me » sens point si bas ; » et leur conta à tous TapparitioD de sa cornette. Et puis, au bout de trois jours, quittant les songes du monde, trépassa. Je ne sçaurois croire autrement que les grandes dames, et telles qui sont belles, jeunes et bonnestes, n'ayent plus de grands regrets de laisser le monde que les autres : et toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et Yolontairement ont receu la mort, bien que sur le coup Tannonciation leur foit fbrt amere et odieuse.

— La feue comtesse de La Bodiefoucault, de k maison de Roye \ mon gré et à d'autres une des belles et agréaUes femmes de France, ainsi que son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) lui annonoea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son béure estoit Tenue, et qa*il s'en falloit aller à Dieu ; qui Pappeloit, et qu'il falloit <^tter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la béatitude du ciel^ elle luy dit : « Cela est bon, » monsieur le minisire, à dire à celles qui n'ont pas grand con- » tentement et plainr en cettuy-cy, et qui sont sur le bord de » leur fosse ; mais à moy, qui ne suis que sur la yerdure de mon » aage et de mon plaisir en oette-oy et de ma beauté, vostre sen- » taice m'est fort amere ; d'autant que j'ay plus de sujet de m'ai- » mer en cemondequ^en tout autre, et regretter à mourir, je vous » yeux monstrer en cela ma générosité, et vous asseurer que je » prends la mort à gré, comme la plus vile, abjette, basse, laide » et vieille qui fttst au monde. » Et puis s'estant mis à cbanttr des pseaumes de grand dévotion, elle mourut.

— Madame d^Espemon, de la maison de Caudale, fut assaillie d'une maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée. Avant qne mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-dévotes, et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy fbschant fort qu'elle vinst mourir en d jeune aage ; mais, après qu'on kiy eust remonstré qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun re-'j mede : « Est41 vray ? dit-elle, laissezmoy faire ; je vais donc » bravement me résoudre. » Et usa de ces mesnes et propres ' mots ; et, haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses j deux mains l'une contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un coeur asseuré se présema à prendre la mort en patience. et de quitter le monde, qu'elle commença fort à abhorrer pas

dés paroles très-chrestiennes ; et puis mourat en très-dévota et bonne chrestienne, en Taa^ de iringt-six ans, et Tune des belles agréables dames de son temps.

— On dit qu*il n*est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle vérité ne se doit pas celer ; et c'est pourquoy je veux ici louer madame d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frère aisné, laquelle ceux qui Font veuë à la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté Tune des belles et accomplies damet qu'on eust sceu voir, autant pour le corps que pour l'ame. Le corps semonstroit fort à plain et extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa taille, sa façon et sa grâce ; pour Tesprit, il estoit fort divin et n'ignoroit rien ; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit de sa bouche fort agréablement, fut pour la chose sérieuse, fut pour la rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses perfections, qu'elle; aussi 1 ouis-je dire une fob à la Reyne-mere. C'est un mot as* sez suffisant pour ne la louer davantage ; aussi je n'en diray pat plus ; ceux qui l'ont veuê ne me donneront, je m'asseure, nul démenly sur celte louange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une maladie qui ne se put point bien coognoistre des médecins, qui y perdirent leur latin ; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout, et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire secourir, non qu'elle se soudast, disoit-elle, de mourir; car, dès la perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore quMl ne fust certes nullement égal à elle, ny ne la méritast, ny les belles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-dle fort désiré de vivre encore un pea pour l'amour de sa fille, qu'elle laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne : et les regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et légers. Elle, voyant donc qu'il n'y avoit plus de remède, et sentant son poulx, qu'elle mesme tastoit et connoissoit firigant ( car elle s'entendoit à tout ), deux jours avant qu'elle mourust envoya quérir sa fille, et luy fit une exhoruiion trèsbelle et sainte, et telle que possible ne sçay-je mère qui la pnst faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien vivre au monde, que pour acquérir la grâce de Dieu ; et puis luy donna sa bénédicticn, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise et repos qu'elle alloit prendre avec Diea.

Pois elle demandi son miroir, et s'y trregsrdant très-fixement i € Ah! dit elle, traistre yisage à ma maladie, ponr laquelle ta n*a8 » changé I (car elle le monstroit aussi beau qae jamais) mais » bientost la mort qui s'approche en aura raison, qui te rendra » poorry et mangé des yers. » Elle avoit aussi mis la pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et tout qui estoit très-belle : c Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay » bien aimée d'autresfois ; mais à cette heure de bon cœur je la » laisse, pour me parer en l'autre monde d*une autre plus belle » parure. » Et voyant ses sœurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimées, elles n'eussent regret à cç qui luy apportoit de la joie et contentement; et que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme à l'endroit de sa fille : et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore : « Mes sœurs si vous » m'aimez, pourquoy ne vous réjouissez-vous ayec moy de l'esw change que je fais d'une vie misérable avec un très-heureuse f 9 Mon ame, lassée de tant de travaux, désire en estre déliée, et » estre en lieu de repos avec Jésus-Christ mon sauveur ; et vous » h souhaitez encor attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa » prison et non son domicile. Je vous supplie donc, mes sœurs, ne » vous affliger davantage. » Tant d'autres pareils propos beaux et direstiens dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule. Sur-tout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit : « Mon Dieu ! mes sœurs, 9 madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah ! que vos cour- » riers sont longs l ils ne sont pas guieres bons pour faire diligences » grandes et postes. » Elle y alla, mais ne la put voir en vie, cai elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi, qu'elle app^loit tousjours son cher oncle, et nous envoya le der- ^ nier adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce , 4ju'elle avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la cause de sa mort leur estant plus à plain découverte, cela leur fiist une occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vie; « car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir » esté empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome * et ma sœur la comtesse de Durul ; mais je pris le plus gros mo^

Sl6 VIES DES DAMES GALANTES.

H ceaa : non toutcsfois que je veuille charger personne, craignant « que ce soit à faux, ei que mon ame en demeure chargée, la- ^ «quelle je désire estre Yuide de tout blasme, rancune, inimitié et é pécûé, pour voler droit à Dieu son créateur. »

Jp n'aurois jamais fait si je disois tout ; car ses devis furent grands et longs, et point se ressentant d'un corps fiany, esprit loible et déeadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le mot, et avoit aimé à causer et bouffonner avee luy, qui se présenta. Elle luy dit : « Ah l mon amy! il se faut rendre k » œ coup, et langue et dague, et tout à Dieu ! » Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire prendre quelque remède cordial : elle les pria de ne luy en donner point : « car ils ne serviraient rien » plus, dit-elle, qu*à prolonger ma vie et retarder mon repos. » Et pria qu*on la laissast : et souvent Toyoit-on dire : « Mon Dieu, » que la mort est douce! et qui Teust jamais pensé? » Et puis, peu à peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hideux et aCEireux que la mort produit sur ce poinct à plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mère, ne tarda guieres à la suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cette hon« neste fille l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en espoir de guérir et ores en désespoir ; et dei le commencement elle dit qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal, et sur-tout qu'il luy en. voyast une mort douce et point aspre et langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions qu'esvanoilie, elle rendit Tame si doucement qu'on ne luy vit jamais remuer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny hideux ; mais, oon* tournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection. Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se con* tentant de ses beaux flambeaux qui dès la création dq monde ornent sa voûte, veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, comme elles ont Ait estant vives, de leur beaux yeux. Gette-cy et non plut.

-* Vous aves eu ces jours passez madame de Balagny, vraye sœur en tout de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assiégé, elle y fit tout ce qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pool en défendre la prise: mais après a'estre en ^ain évertuée pai

toutes sortes de défenses qu'elle y put apfiorter, voyant que c*estoit fait, et que la ville esVoit en k puissance de rennemy, et la citadelle s*en alioit de mesme; ne pouraiU supporter ce grand creve-coeur de desloger de sa princtpanté (car son mary 3t elle se faisoient appeler prince et princesse de Gambray et Cambresis; titre qu'on trouvoit panny plusieurs nations odieux et trop audacieux, yen leurs qualités de simples gentilshommes), mourut et creva de tristesse dans la place d'honneur. Aucanfl di^ sent qu'elle mesme se donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que chrestieo. Tant y a qu'il la faut louer de sa grande générosité en cela et de la remoastranoe qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand elle luy dit : « Que te reste-t- » il, Balagny, de plus vivre après ta désolée inâ>rtune, pour servir » de risée et de spectacle au monde, qui te monstrera au doigt, » sortant d'une si grande gloire où tu t'ee veu haut eslevé, en une • basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme moyî » Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur » et ta dérision. » C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire ! car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave femme, il sç remaria avec la sœurde madame de Monceaux, belle certes et bonneste damoiselle ; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre , en quelque façon que ce soit.

— Certes la vie est bonne et douce ; mais aussi une mort généreuse est fort à louer, cmnme cette-cy de cette dame, lac^lle, si elle est morte de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dît estre contraire au naturel des hommes; car ellea meurent de joye et en joye. Je n'en alléguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil l'aisnée, qui mourut à la Cour estant l'une des filles de la Reyne. Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains causa tousjonrs; car elle estoit fort grand parleuse, brecardeuse et très-bien et fort à propos, et très<belle avec cela. Quand Theure de sa mort fut veime, elle fit venir à soy son vailet (ainsi que les filles de la Cour em ont chacu ne le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit très-bien du viokw : « Ju* lien, luy dit-elle, prenez vostre violon et sonnea-moy toujours» p jnsques à ce que me voyes morte (car je m'y en vois), la de- » faitte des Suisses, et le mieux que vous pourres : et quand vous » swez sur le mot, tout $ii pûré». sonnea-le par qnatre ou cinq

Digîtized

» fois, le pltis pitensement que vous pourrez; » ce que fit raotre^ et elle-mesme lui aidoit de la ?olx : et quand ce vint à tout e$t fer du, elle le récita par deux fois ; et se tournant de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compagnes : « Tout est perdu à ce coup, » et à bon escient; i» et ainsi décéda. Voilà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent jouer le mystère. S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de «joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes qui ont fait de mesme; comme nous lisons de ce grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres François chassé du tout hors de TEstat de Milan^ tant il nous portoit de haine.

— Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine Beaulieu, Pun de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y alla fort bien, car il esioit brave et vaillant : quand il fut vers TArcbipelage, il rencontra une grande nau vénitienne bien armée et bien riche : il la commença à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa salue ; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avec leurs forçats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire : « Adieu paniers , vendanges 9 sont faites. » Sa mort fut plaisante par ce bon mot. Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy invincible.

— La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'édit de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre un enfant de la matte la mesme qui avait dérobé six vaisselles d'argent de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur- Yen. Quand il fut sur l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler, et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoil mourir à tort : « car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes » larcins sur des pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les » princes et les grands, qui sont plus grands larrons que nous et » qui nous pillent tous les jours; et n'est que bien fait de re- 9 peter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous prennent. » Taut d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le haut de l'eschelle avec luy, et s'^stoit tourné vers le peuple, comme ob

DISCOURS YI. S49

Toid, il iuy escria : « Messieurs, ce pauvre patient se lecom- » maode à vos bonnes prières : nous dirons tous pour Iuy et son » ame, un Pater noster et un Ave Maria, et chanterons Salve, » et que le peuple Iuy respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre, commença à brailler comme un yeau et se moqua du prestre fort plaisamment, puis Iuy donna du pied et renvoya du haut de Teschelle en bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. « Ah 1 monsieur le prestre, par Dieu, dit- » il» je sçavois bien que je vous deslogerais de là. Il en a, le gal- » lant, » Toyant plaindre, et se mit à rire à belle gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la Cour on rit bien de ce irait, bien que le pauvre prestre se fust fait grand maU Yoilà une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes avott un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On Iuy dit : « Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut > rien prendre. — Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à ta- » ble, portez 4ui ce potage, et diies-luy que, s'il ne prend quel- » que chose pour l'amour de moy, que je ne l'ameray jamais, car » on m'a dit qu'il ne veut rien prendre. » L^on lit l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les dents, fit response : « Et qui » sont'ils ceux-là qui ont dit à Monsieur que je ne voulois rien » prendre? » Et estant entourné d'un million de mouches ( car c'estoit en esté), il se mit à jouer de la main à l'entour d'elles, comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants après elles ; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux représenter que Tescrire, c Dittes à » Monsieur, dit-il, voilà que j'ay pris pour l'amour de Iuy, et que » je m'en vais au royaume des mouches. » Et se tournant dé l'austre costé, le gallant trespassa. Sur ce j'ay ouy dire à aucuns phi-, losophes, que volontiers aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont plus aimées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur profession mourants ils en causent quelque mot : cela s'est veu et se voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattellée, jusques aux putains ; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa mort triompha de débagouler de ses amours, paillardises et gentillesses passées : si-bien qu'elle en dit plus que le monde n^en sça- ?oit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible pouvoi^elle

«sa VIES DES DÀBIES GALANTES.

faire cette découyerte, ou eB resvant, ou que la vérité, qui ne te peut celer, Ty contrâignist, ou qu'elle youlust en descbarger sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en confessa aucuns en demandant pardoa, et les espécitioit et cottoit en marge que l'on y yoyoit tout à clair, c Yrayment, ce dit quelqu'un, elle estoit l^n à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa cmiscience d'un tel ballay d'eseandale, par une si grande spé* ciauté! »

— ' J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resyer toutes les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour ; si bien qu'elle-mesme s^escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, dont après mal en prit à elle. Il n'y a pas longtemps qu'un gentilhomme de par le monde, en une province que |e ne nommeray point, en mourant en fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et s}>écifia les dames et damoiselles avec lesquelles il a voit eu à faire, et en quels lieux et rendez- vons, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout haut, et en denandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants et galkintes I

— On dit que les avarilieux et avaritieuses ont aussi cette httmeur de songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une des plus riches dames du Poictoa, et des plus pécunieuses, et après venant à mourir, >« songeant qu'à ses escus qui estoient en son cabinet, et tant qu'elle fut malade se le voit vingt fois le jour à aller voir son trésor. Enfin, s'approcha nt fort de la mort, et que le prestre l'exhorloit fort à la vie éter nelle, eMe ne disoit autre chose et ne respondoit que : « Don- » n ez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte ; les méchants me des- » robbent; » ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet, comme elle faisoit les efiforts, si elle eust pu la bonne dame ; et ainsi elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la (aroe. Sur ce je fais fin.

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