T. I. IX
l6a GAPCHEE'DR CHATILLON.
l'eau, auprès de lui. Pierre Leroi et François Br^yfl, l'un tisserand et l'autre boucher, dirigèreqt le soulèvement; bientôt un des fils du comte de Flandre $t Guillaume de Juliers vinrent, par leur présence , exciter lardeur des Flamands, sans pouvoir néanmoios jouir de beaucoup d'influence dans le pays. Les ar? tisans qui avaient montré le plus 4e résolution pbtia* rent toute la confiance : cependant, en raisoq d'un reste de respect pour les anciennes institutions, le vieux tisserand et le boucher voulurent que le comte d^ Namur les armât chevaliers (i), attendu que,d'aptC9 les lois militaires , un guerrier ne pouvait exercer un commandement important s'il n'avait reçu Vordre.
Philippe le Bel blâma hautement la conduite qu'a^ vait tenue Jacques de Châtillon dans son gouverne* ment de Flandre; mais Thonneur national , vivement blessé, demandait une réparation éclatante. En peu de temps cinquante mille hommes se présentèrent sur la frontière. L'infanterie, qui, un siècle aupara* vant , ne servait qu'a faire nombre, était devenue redoutable, parce que la féodalité, appauvrie par lei croisades, consentait à servir à pied. Lie comte d'Ar* tois, le plus grand capitaine de son siècle^ commaodl\ l'expédition, ayant pour lieutenants Gaucher de CM|: tillon , Louis de Bourbon, Sancerre, Raoul de Nesle^ Amé de Talaru, d'Armagnac, Gui, comte de saint Paul, etc., etc.
Les Flamands venaient de se retrancher entre Brut
ges et Courtray; leur camp se trouvait défendu , du
(i) Meyer, Chroriicon Flandriae, liv. vu.
G4UGHEII DE CHITILLQN. ^6^
opté de l'ouest, par 1^ rivièrp de la Lys, ^m ïipr4 p^r lin 0apal,au midi et 4 \e^t p^r dp lavgQ'*^ fpssips reflf}? plis d'eau e% Gpuvertç de brauchag^^ : ^s ^spér^ief^f (irer un grand parti de ce piég^. Le cpnnéti^\)le Raoul de Nesle, Cbâtillon et \^ principaux bannerets, fujnent d'avis dç ne pas attaquer Tenneii^i ^^s uqe por sition inexpugnable, mais de le réduire par la(s(|i^in^, (/impétueux Robert d'Artqis , br^iaut df^ Y wgçï^ la optQrt d^ sou fils, tué à Furnes, regarda ces ayi^s çpmmç 4iPtés par la çraiut^? et s'empor(a contrç le çoniiét^^" ble : il le croyait jaloux du commandement si^préçuç qMe le roi lui avait confié , et Vaccusa de ménager les Flamands par des motifs d'intérêt priv^, car ^PP fil? avait épousé une fil(e.de leur comte. Le vieux Raoul de Nesle répondit ^yec fi^rtç au prince : « iç \o^s prauverai que je ne suis pas. up traîtrç; §uivez-w^j dans le combat : je vous mènerai si ayarit , quç^ yq\iç n'en reviendrez sûrement pas. » Cl^âti\ipn» prit 1^ défense du connétable ; la chevalerie se psfrtagea çutre les deux rivaux. Cette désunion eut des couséqi^ences fatales. La cavalerie , forte de sept mille homm^es, s'était formée sur neuf ligues, dont la première çomp: tait mille quatre cents hommes (i), la seconde u^Ule, et les autres diminuaient progressivement jv^sqi^'à ^ dernière, qui ne se composait que de trois cent^comJp^tlants. Cette formation représentait la figurç du çou/l renversé , attaquant par la base. Le connétable flapul àe Nesle, placé à la tête de la troisième ligne, a y demeura point, et, passant précipitamment au frpx\t
(i) Buzelin, Chronique de Flandre, liv. vi. — Galland, Hist. des goerres de Flandre. — Meyer, liv. tiii.
l64 GillTCHKR DR CHATILLOIC.
de la première, il commença brusquement le com-» bat. Faut-il attribuer cette faute à l'ignorance de là tactique ou au désespoir de Raoul, aigri par les pa* rôles de Robert? Toujours est-il certain que les plus simples règles de Fart furent méconnues; car l'îii* fanterie seule devait aborder ces formidables retrait chements.
Les escadrons de la première ligne, lancés par la charge, se précipitèrent dans les fossés recouverts de gazons et de feuillée, qu'une épaisse poussière em* péchait d'apercevoir; les autres lignes tombèrent successivement dans le même piège, dont le prolongement garantissait tout le front de l'ennemi. Robert d'Artois accourut , à la tête d'une troupe nombreuse de féodeaux; mais son arrivée, au lieu de rétablir le combat, ne fit qu'augmenter la confusion. Les Flamands, profitant de ce désordre, faisaient pleuvoir du haut de leurs retranchements une grêle de traits; un certain nombre d'entre eux, sortis des palissades, tuaient sur la contrescarpe , à coups de bâtons ferrés, les chevaliers au fur et à médire qu'ils cher* chaientà sortir du fossé. Raoul de Nesie, ayant trouvé le moyen de franchir cet obstacle, se précipita, suivi de quelques cavaliers, au milieu des Flamands; entouré par des adversaires novices dans le métier des armes, il faisait face à mille assaillants qui, le reconnaissant à ses terribles coups, lui offraient quartier. Ce généreux guerrier préféra la mort, craignant, s'il acceptait quartier, de justifier les imputations calomnieuses de Robert d'Artois.
Cependant Gaucher deChâtillon s'ébranla, entrai-
GÀUGUKK De CUATILLON. l65
nant sur ses pas toute Tinfanterie; ne conuaissant pas le véritable état des choses, il avançait avec sécurité, lorsque les dernières lignes de cavalerie, épouvantées du sort de celles qui les précédaient, reculèreot précipitamment, et vinrent se jeter dans les raogs des fantassins. Châtillon franchit les fossés sur un pont de cadavres; mais la majeure partie de ses soldats, épouvantée du massacre des nobles qu'on voyait amoncelés dans le canal, prit la fuite. Gaucher, secondé par un millier de braves, tourne le camp ennemi, y pénètre et fait un horrible carnage des Flamands. Ceux-ci, se réunissant en foule contre lui, le contraignirent de repasser l'espèce de raviif qui longeait les quartiers; sortant eux-mêmes des retranchements, ils fondirent à leur tour sur les Français. Châtillon avait rejoint au delà des fossés Tarrièregarde, dont le commandant, Gui, comte de Saint- Paul, s'était enfui en voyant la déroute de Tarmée : ce corps,] composé de soldats féodaux aguerris , avait résolu de périr plutôt que de reculer; Châtillon se mit à leur tête, contint les Flamands, et rallia les fuyards. Dans le même moment arriva Louis de Bourbon, qui, au commencement de Faction, menait l'extrême gauche : ce feudataire, jugeant le centre fort compromis, était accouru pour le soutenir; mais sa marche fut arrêtée par plusieurs colonnes ennemies, qui, en perçant la ligne de bataille, l'avaient séparé des ailes. Bourbon, intrépide comme tous les princes de sa race, attaqua des forces quadruples des siennes, rompit les rangs des Belges, et opéra sa jonction avec Gaucher. La bravoure et le
lf36 GÀUCllkK DE GUATlLLOtf.
sang-froid de ces deux chefs réparèrent , àutâht qU'îl était possible, l^s malheurs de celte journée.
Les ennemis, étonnés de leur contenance, se rétirèt*ent prétipitamitient dans les retranchements, et la moitié de l'armée française fut sauvée pat le côùrsige de deux hommes, tandis que Timprudencë de dëUx autres venait de consommer là ruine de niillieiré dé braves. Robert d'Artois, désespéré, ne voulut pas survivre à sa défaite: on le trouva, sous Uh monceau de morts, percé de trente coups de lahce; les Flamàhdis déchirèrent son corps en lambeaux, action digHé de pareils vainqueurs. Sa querelle avec Rabtîl dfe Nesle coûta à la France vingt mille soldats, parmi lesquels on compta quatre mille hauts barons, banuerets ou chevaliers, dont les plus remarquables furent lê&deux de l^esle, Simon de Melun, maréchal de France; Albin de Bretagne; îes comtes de Dreux, dé Darapmartin, Alberic de Longueval, Annissant de Talleyrand, sire de Caîimont, Robert de Courtarvèl, Henri de Ligni, Guillaume de Tancarville; Jean de Malet, premier du nom, seigneur de Graville; Renaud de 'trie, etc.
Cette déplorable bataille de Courtray se livra le Il juillet i3o2(i). Au premier bruit de ce désastre, Philippe le Bel accoiirut en Flandre, et saris âèlai nomiiia connétable Gaucher de Châtilloh, lè regardant comnïë capable de réparer ces revers, après sa belle conduite dans le combat. Châtillon ne perdit pas
(i) Meyer, Chronicon Flandriae. Cet historien , mort en i55s,ett fort estimé, à cause de son exactitude; il se montre très-passioané contre les Français.
GAUCHER DE CHATILLON. l^'J
un instant pour rentrer en campagne. L^ Flamands, lôîri de profiter de leur victoire, ne soiigeaient qu'a là célébrer parue vaines démonstrations; le nouveau c6rinétablelessiirpritauprèsdeBergues,en tua 10,000, et se portant ensuite rapidement sur Samt-Oraer, il les tailla en pièces une seconde fois. Eîicouragé par cet hedrëùx début, il s'approcha de Tournay, que les ennemis assiégeaient inutilement depuis longtemps, et sut les contraindre par ses habiles manœuvres à rèriohcer au blocus. Les succès obtenus par Châtillon âané l'espace dé deux mois furent tels, que la jourilëë dé Cburtray ne procura aucun avantage aux ^lâiiiàhds; ceux-ci s'estimèrent trop heureux que le hm voulût bien leur accorder une trêve.
Sur ces entrefaites, éclatèrent ces funestes querel- Icè éhtre le pape Boniface VIII et Philippe le Bel. Ce dernier, très-irascible et fort jaloux de son autorité (i);s'abaiidonna à ses emportements lorsque le jiôntife l'eut menacé de l'excoinmunication : un roi trouve toujours des gens disposés a servir ses passions. Philippe, n'écoutant que la colère, forma le |5rbjèt tlè faire enlever Boniface de sa résidence en Italie, au mépris de tous les droits des gens, pour le côiîauîre à Lyon : le roi s'aveuglait au pohit dé croire qu'il lui serait possible de faire déposer le pâpé pa? un concile réuni dans cette ville .
(i) Il le prouva dans les circonstances les moins importantes : élant un jour a la chasse au vol , un faucon , lâché devant lui, fondît sur QD âî^e et le tuâ; les courtisans louèrent fort la vigueur et la har- 4i^e du faucon : Philippe ordonna qu'on le mit à mort, pour avoir osé ^{taquer. le roi de» oiseaux. (Roman de la royale fauconnerie, par Pierre Loriènt. — Mss.) •»
lG8 GAUGUKK DE CUÀXlLLCfiy.
Nogaret , sénéchal de Beaucaire, iiomme dés plut entreprenants, s'offrit pour remplir les intentions de son maître : il se rendit en Italie , et ramassa trois cents cavaliers, anciens soldats du comte deValoiSi le même qui, ayant quitté la France en 1298, s'était mis au service du saint-siége. Nogaret s'adjoignit Sciarra Colonne, ennemi personnel de Boniface.Tous deux, escortés de leurs troupes, arrivèrent la veille du jour où le pontife devait lancer l'excommuDicaticm contre le roi de France; ils entrent au galop dans la petite ville d'Agnanie, résidence de Boniface, cernent le palais, y pénètrent après avoir dispersé les domea» tiques et les gardes du pape. Celui-ci, ne s'attendant nullement à une entreprise aussi audacieuse, doutait qu'on en voulût à sa personne.
Cependant les appartements se remplissent de sot dats : Boniface, convaincu alors que sa dernière heure était venue, voulut du moins mourir avec dignité : il attendit ses ennemis, assis sur son trône et la tiare en tête. Sciarra Colonne, avide de vengeance, guida lui-même Nogaret dans l'appartement où le papei abandonné des siens, était seul. L'Italien se jeta sur lui, le frappa de son gantelet de fer, et se mit en de» voir de le percer de son épée; Nogaret l'arrêta fortement, et, regardant Boniface d'un air terrible, il lui dit: (( O toi, chétif pape, considère de monseigneur le roi de France la bonté , qui de tant loin de toi te garde par moi et te défend de tes ennemis, ainsi que tous ses prédécesseurs l'ont fait à l'égard des tiens. » Alors Colonne chercha, par d'affreuses menaces, à obliger Boniface d'abdiquer; mais le vieillard, rqpré*
GAUCHER DE CHATiLLON. 169
naiit toute sa fermeté, répondit énergiquement en présentant sa poitrine : « Frappe, car tu n'obtiendras jamais cela de moi. » Il eut à souffrir, pendant trois jours, tous les traitements qu'il pouvait attendre de la rage de Colonne et de la haine de Nogaret. Ces deux chefs étaient au moment d'emmener leur prisonnier, lorsque le peuple des campagnes, accouru de toutes parts , se réunit aux habitants d'Agnanie , et contraignit les Français de se retirer, en laissant le captif. Boniface ne survécut que quelques semaines à cette criminelle tentative : il expira le i a octobre i3o3 (i).
Pendant que les ministres du ressentiment de Philippe remplissaient si bien ses intentions, Châtillon servait son prince et son pays d'une manière plus noble : grâce à ses soins, les revers essuyés en Belgique furent promptement réparés, et d'après ses conseils le roi fit publier la convocation du ban et de l'arrière-ban , ce qui équivalait à un appel fait à toutes les classes qui se trouvaient obligées de marcher. Châtillon , en sa qualité de chef suprême de l'armée y provoqua , dans cette circonstance, plusieurs innovations en matière militaire. La première eut pour objet de modifier la levée des troupes. On décida que les baillis royaux et les sénéchaux surveilleraient cette opération , en faisant cesser les coutu-
(i) Villani , livre viii, pag. 3oi . — Ventura, livre 1 1 : ce commentaleur, né dans la ville d*Asti, fit, à l'exemple de viHani et de Ferreto, ses contemporains, une histoire de son pays fort estimée, et à laquelle il se plut de rattacher les événements importants qui se passaient dans le reste de la chrétienté. Ventvra mourut en i33$.
170 GAUCHER D£ GHATILLON.
tnes de chaque localité^ pour y substituer dés règleitiênts uniformes : par ce moyen, non-seulement on obtint plus de régularité, mais on diminua encore l'influence des bannerets, qui^ chargés jusqu'alors dès levées, exerçaient une trop grande autorité au détriment de la puissance royale. Chaque chevalier devenait Tâme du petit corps de troupe groupé autour de son enseigne , il lui communiquait l'esprit d'indépendance qui l'animait; c'était un fédéralisme qui nuisait à la centralisation du pouvoir et à l'unité des opérations. Le second changement important fut que le service durerait quatre mois, au lieu aé quarante jours. Il naquit de cette nouvelle disposition des abus qui fiirént longtemps nuisibles, mais qui dispai*ur^nt par l'adoption des armées permanentes.
Le roi, dans un édit du 18 octobre i3o!i , déclara que les non-nobles qui possédaient • 20 livres et àùdessus en meubles, non compris ceux de la maison habitée par eux, serviraient personnellement ou nanceraient, et que tous ceux qui auraient moins seraient exempts de servir, mais non pas de finaîi* àèr (1). Ainsi, chacun concourait selon ses moyens au bien de l'État. Les évéques et les abbés , comme seigneurs, les demoiselles nobles, comme hëritièreSy devaient marcher personnellement à la guerre ou financer. Quelques évéques parurent à l'armée , mais la majeure partie se racheta. Châtillon se servit de l'argent des riches qui se rachetaient, et de celui des pauvres qui contribuaient, pour augmenter d'ntf liëH
(i) Cartulaires de Decamps, Règne de Philippe le Bel.
G4ÙbJË£It DE CHATiLLON I7I
fe nombre dfes troupes soldées, qui, plus soumises et plus aguerries que le ban et l'arrière-ban , consblidèrent l'àtitdrité du prince. On voit que le Langue* doc, où le roi avait aboli la servitude du corps éti 1^97, Fournit, à lui seul, mille six ceritîi chevaliers, et dix-sept mille trois cent cinquante petite noble^ ou non-nobles (i). La NorHiandië foiirhlt béaticoUp d'horritties et d'argent. La Bretaghe, HcHë d'Une population belliqueuse, offrit uii cotitingetit double de celui qu'on demandait. Mais toutes lêé jJrôvihcès ïie montrèrent pas le même zèle; les téiiipliei's, répandus sur la surface de la France, entravèrent l'opération de la levée.
Àrras fut désigné comme le lieu du rendez-vous génëi^al de toute Tarmée pour le mois d'août i3o3; diàîs là giierre se fit sans vivacité : le roi d'Angleterre , sighd ùfa traité avec la France, et abandonna les Flaliiands. Philippe leur accorda line trêve de quelques mois, pendant laquelle il leur renvoya le vieux Guy, réèénii dans les fers depuis plusieiirs années : ce vassal jura de revenir se constituer prisonnier si Va paix, dont il portait les conditions, ne se concluait pas. Guy trouva ses États livrés à l'anarchie la plus épouvantable : les bourgeois de Bruges , de Gànd et de Èhixellès, se partageaient ^(ntre eux d'oplinion. Lès chefs des différents partis, craignant de perdre le pouvoir qu'ils exerçaient, si leur ancien souverain rentrait dans la plénitude de ses droits , se montraient courroucés en revoyant le comte de Flandre, qui venait à l'âge de quatre-vingts ans réclamer là poâ§êl-
(i) Don Vaisselle, Hisl. du Languedoc 9 Preuves.
l'J'J, GàUCUëH de CUAXlLLOli.
sion de ses Etats : ils lui déclarèrent qu'ils ne vou« laieut écouter aucune espèce de proposition de la part du roi Philippe; il eut beau en appeler à leur générosité, et démontrer que sa liberté dépendait de leur adhésion , on fut sourd à sa voix. Guy , indigué d'être méconnu ainsi par ses sujets, revint prendre ses fers sans beaucoup de regret, car la France lui offrait un asile bien plus sûr que son propre pays. La guerre devenait donc imminente. La mauvaise foi avait, dans le principe, appelé sur la Flandre ce fléau destructeur; maintenant c'étaient quelques pl^ béiens ambitieux qui , en refusant la paix, proiongeaient les malheurs de leur patrie.
Philippe , irrité de la conduite que les Flamands tenaient envers leur prince , ordonna à Châtillon de recommencer les hostilités. Il rejoignit lui-même l'armée un mois plus tard, et partagea le commandement entre Charles de Valois, son frère, et Gaucher de Châtillon. Valois , ayant appris la défaite de Cour* tray, était rentré en France vers la fin de i3o2, guidé par l'espoir de faire agréer ses services. Les autres princes du sang et les barons les plus considérables furent obligés de reconnaître la suprématie de ces deux généraux.
Le roi alla prendre à Saint-Denis l'étendard appelé oriflamme y et le confia au sire de Chevreuse, ou plutôt il en fit le simulacre, car il ne remit au preux qu'une bannière taillée sur le modèle de l'oriflamme : . on craignait sans doute de livrer aux hasards d'une bataille le drapeau sacré à la possession duquel la nation attachait une telle importance, que sa perte
CAUCHn ne chatilloiv. 17a
lit été regardée non -seulement comme une calaé publique 9 mais encore comme un châtiment du
(i); et celte précaution devenait d'autant plus ^, que l'ennemi contre lequel on allait marcher montrait résolu à braver tous les efforts de la ace. En effet, les Flamands, sentant les dangers les menaçaient, firent trêve à leurs dissensions; arti plébéien se soumit à celui de la noblesse; les s fils de Guy se mirent à la tête de l'État. Philippe Flandre, Tainé, passait pour un capitaine ha- ; on lui conféra d'une voix unanime le commanlent général. Il s'adjoignit son frère Robert, et llaume de Juliers, son neveu : ce dernier, jeune ice de vingt-cinq ans, était diacre de Maestricht, time à qui une épée convenait mieux qu'une aune, dit le père Daniel. Guy, second fils du vieux ite de Flandre, fut nommé amiral de la flotte rasiblée dans le Texel. Ces quatre chefs échauffètsi bien l'esprit de leurs compatriotes, qu'ils les srminèrentà se lever en masse : les bourgeois de id, de Bruxelles, de Termonde, de Bruges, d'A- ;, d'Ypres et de Lille se réunirent au nombre
soixante mille combattants, dont la plupart ient assisté à la bataille de Courtray. Le souve»
) Guyart, écuyer troubadour, qui vivait à cette époque et qui •mpagna Philippe le Bel dans cette expédition , composa, vers la le sa vie, un poème intitulé : les Royaux lignages, dans lequel il dit :
Aussi li sires de Chevreuze Porta roriflamm vermeille Par droite semblable pareille A celle voir et regarde QueTabbéde Saint-Denis garde.
17^ GAUCHF.R DR CEKTlhLOV.
nir de ce triomphe les animait de telle pianièf ^ , gu'lk voulaient se mettre en route sur-le-champ pqur asw)||« lir les Français dans leurs quartiers devant Arraç.P)^lippe de Flandre n'eut garde de s'opposer à cçffç résolution, il eût perdu leur confiance; il les laissa passer l'Escaut; puis, voyant cette ardeur ralep^i au bout de quatre jours de marche , ce généf^l prçi^. posa de se borner à défendre les places de Ifi Flandre gallicane, en prenant soin d'éviter Ip chpç d^ l'ennemi : il savait que lasser les Français, c'était 1^ vaincre à moitié ; mais ceux-ci agissaient de m^nififQ à ne pas laisser à leurs adversaires la £aculté ^p choisir le genre de guerre.
A)^ant franchi la Scarpe, ils se partagèrent çn troi^ corps ; la réserve resta avec le roi devant Doq^y : Ifi preniier corps , marchant sous les ordres du Gûqi|f de Valois, suivit la chaussée de Tourfiay, s^itta k Marque , et fut obligé de s'arrêter à la hauteur dçt Bouvines, attendu que les Flamands, ayant coDceotr^. toutes leurs forces sur ce point, couvraient Lille fl'uiie nianière parfaite. Chàtillon se dirigea vefs Orçhieii, et, plus heureux que son collègue, il se repc^t mai^n de la place à la suite d'une vive escaropouctiie : la r^ duction d'Orchies dérangea tout le plan d^ campagiKl de Philippe de Flandre.
Au moment où le connétable se préparait à former le siège de Tournay , il apprit que le comte de Valpi^, repoussé par l'armée flamande, venait de sç replier sur Douay. A cette nouvelle, Gaucher de Chàtillon exécuta son mouvement rétrograde , et rencontra en avant de Mons-en-Puelle {Mons Pai^u/ensù) le comte
de Valois. Lç roi , ayant quitté le camp de Douay , vint se réunir à ses lieutenants. A peine çq3 troi^ corps opéraient-ils leur jonction, que Ton fut informé d^ rapproche des Flamands; Philippe , )eu(; chef, forcé de céder aux cris de ses compatriotes, accourait pour engager i^ne action coqtre les Fninçai^. Çfi$ derr niers, après avoir laissé une div^iqp dans Qrcbie^y et le co^ps d'arrière-garde au biocus de Pouay, se bornèrent à choisir une belle position militaire ; ils» hi, trouycir^nt au pie^ de Mons-en-Paelle, montagne déchirée par les flancs, et jetée comme une mas3e au milieu d'une plaine inégale. Cette montagne , dont la forme nç pçut avoir changé, est aplatie; elle offre par le hau^ la figure d'ui) ovale presque parfait, de deux mille toises ç^e circonférence, huit cents de long sur qi^atre cents de large; elle a cent toises> d'élévatioif s|u-dess^s du niveau des prairies environnan* tes (i) : elle est située à quatre lieues sud de Lilje, trois lieues nord de Douay , deux lieues ouest d'Qrchies. La position du côté de Lille, par où venaient \fs flamands, présentait un accès très-difficile : Ib^ fof^t de Thuiqières garantissait le flanc gauche des Çraoçais, et une vallée profonde, traversée par un C^Qurant impétueux, empêchait qu'on ne pût tourner I9 ipontagne. Les historiens flamands disent que Phi- ^pe le Bel entra en campagne avec cinquante mUle
(i) A Tépoque doDt nous parlons , la montagne était nue ; mainte<; nant on y trouve quelques maisons et une église. Le village de Monsèo-Puelle est bâti sur le penchant , dans la direction sud en venant de Lille; il est dans rintérieur des terres, à trois quarts de lieue du chemin de Douay.
176 GAUCHER DE CHATILLOlf.
hommes irinfanterie et douzei mille chevaux; Villani, qui vivait alors, le dit également : mais ce prinoey ayant laissé le quart de son monde devant Douay ou dans Orchies, n'avait sur le terrrain que quarante mille combattants au plus. On plaça la cavalerie dani la plaine auprès de la vallée : ces lieux lui offraient des moyens faciles pour subsister.
Les Flamands arrivèrent devant Mons-en-Puelle le i5 août 1 3o49 au nombre de cinquante-cinq mille, traînant un attirail immense de chariots : ils firent les dispositions pour cerner les Français, chose fort peu aisée, car da profondes excavations coupaient le terrain l'espace d'une demi-lieue. Le connétable resta immobile sur le plateau, sans chercher seulement à troubler ces préparatifs d'attaque. Un incident singulier vint compliquer les obstacles qui s'opposaient aux desseins des Belges : au milieu de la journée plusieurs messagers accoururent annoncer à Philippe le Bel que It flotte flamande avait été battue devant Ostende par l'amiral Grimaldi, commandant la marine française, et que Guy, second fils du comte de Flandre, avait été pris ainsi que quantité de vaisseaux. Les cfaefii de l'armée de terre des Flamands avaient connaissance de ce fait depuis deux jours , mais ils eurent soin de le cacher à leurs compatriotes : Philippe le Bel en fit aussitôt semer la nouvelle dans le camp ennemi. Le brait de ce désastre produisit un effet très-fàcheux sur les Flamands : cependant, soit que le roi ne se souciât point de continuer la guerre; soit que son désir fut d'user de ruse , comme Meyer et Buzelin l'assurent , il envoya des clercs de son hôtel &ire des ouvertures de paix.
GAlICHKll DK CHATILLOiV. I^O
Les bourgeois de Gand et de Bruges, les plus influents de la coalition, accueillirent ces propositions en dépit des nobles ; ilsallèrent jusqu'à offrir de bâtir plusieurs chapelles expiatoires pour le repos des âmes des Français tués dans leur ville l'année précédente.
Philippe le Bel demandait, au préalable, qu'on lui livrât quatre places fortes et quelques factieux signalés comme les instigateurs de la révolte; le roi accordait en même temps trois jours de trêve, à l'occasion des fêtes de l'Assomption; il espérait que dans cet intervalle les Flamands, réfléchissant sur les conséquences de la défaite de leur flotte, acquiesceraient plus facilement à ce qu'on leur demandait. Ces préliminaires furent suivis d'un pourparler, auquel on appela des chevaliers choisis par les deux partis; la conférence se tint dans un vaste creux qui touchait Textrémité sud de la montagne : ce lieu est encore appelé le Parolant; la tradition du pays veut que les premières paroles de paix s'y soient échangées. L'accord étant conclu vers le milieu du jour ( i 5 août ), le roi s'empressa de quitter Mons-en-Puelle; car ses troupes y étaient fort pressées, manquaient d'eau et se trouvaient exposées à un soleil brûlant dont rien ne tempérait l'ardeur, puisque le plateau, dépourvu d'arbres, n'offrait aucun abri.
Philippe le Bel reprit le chemin de Douay, ayant rintention de resserrer la place; mais pendant qu'il exécutait ce mouvement rétrograde, des événements extraordinaires se passaient dans le camp des Flamands. Les chefs, passionnés encore plus que les soldats, voyaient avec regret approcher le terme de la
178 6ADCBKR Dh CHATILLOH.
guerre : ilb ue cessaient de dire aux Gautoi» et aux Brugeois que la victoire remportée par les Français sur ia flotte du Texel allait disposer Philippe à te montrer très-exigeant, et que le plus sûr moyen d'obtenir des conditions avantageuses serait de veng^ ce revers par un succès éclatant. Cet avis imprudent prévalut; il fut décidé que Ton romprait aussitôt la trêve y et que Ton continuerait les hostilités. Le lendemain les Flamands^ jugeant la position de Mons» en-Puelle très-favorable à leurs desseins , y montèrent par un ravin profond qui entame la montagne du côtédunord : les habitants du canton l'ont surnommé la voie (les Flamands ; on laissa les bagages et les chevaux dans les anciens camps ihiffamel et deF'incourL Les Belges voulurent agir comme à Courtray, lie dou* tant pas que les Français ne fissent tous leurs efforts pour les débusquer; en conséquence, ils ne travaillèrent qu'à rendre le plateau inabordable du côté de Douay, le seul qui fut accessible : il importait d'en barrer le front, pour (|ue la cavalerie française uepùt y passer. A. cet effet, ces gens rassemblèrent au basd< la montagne leurs mille cinq cents chariots, fort longs et très-massifs; ils les attachèrent tous au moyen dt cordes ou de chaînes , ayant soin d oter à chacun d'eux une roue pour qu'ils fussent plus difficiles à mouvoir : ils placèrent derrière ces palissades de nouvelle invention, les catapultes, machines lourdes, qui lançaient de gros traits. Cette ceinture de chariots embrassait un circuit d'une lieue (i) : ou y laissa cinq ouvertures.
(i) Villanijiv. IX.
LeA bourgeois deFIntuIre, toujours prévenus cotttl*clrt chevalerie (le lour pays, exigèrent que les tlôbléi missent pied k terre pour combattre, et qu'ils laissassent leurs chevaux dans le camp, espérant leur enlever ainsi les moyens de trahir s'ils en avaient Tiiitention.
Les Belges se formèrent en une masse compacte, faisant face k Douay; ils mirent au centre ceux dé Cotirtray, d'Ypres et de Lille, commandés par Robert de Namur et Guillaume de Juliers; Phitippe dé Flandre se posta à la gauche avec ceux do Bruges. Jean de Haiuatit, menant les bourgeois de Gand, se plaça à la droite; le revers de la montagne était couvert crarchers et d'artisans, chargés do servir les catapultes. Philippe le Bel fut informé dans la nuit que les Flamands venaient d'exécuter un mouvement qui annonçait la rupture de la trév^e : ce prince manifesta rintention de les attaquer sans perdre un Seul instant. Gaucher de Chatillon mit une promptitude merveilleuse à remplir les intentions de soii mattre; et l'armée française parut, le 17 au matin, devant Mons-en-Puelle : elle s'établit sur un terrain illégal, appuyant sa gauche au bois de Thumièfes, la droite à d'autres bois vagues. Les deux ailes s*étendirent en se courbant, afin d'envelopper la position. On montre aux voyageurs, dans le rayon dé terrain jadis occupi» par l'armée de Philippe le fiel, des quartiers de terre appelés, la pièce des nostres ^ la pièce ilrs noô/rs.
Gaucher de ChÂtillon alla reconnaître lui-même la position de Tennemi, et prenait les mesures les plus
i8o gaucukh dm chatillox.
sages pour l'y forcer, lorsque Charles de Valois, n'écoutant que son impétuosité, voulut rompre avec de la cavalerie les palissades des chariots, ne doutant pas que les féodaux, montés sur de hauts destriers, ne pussent atteindre de leurs lances les Flamands, cachés derrière ces retranchements : il fit tuer beaucoup de monde sans utilité aucune. L'ennemi , encouragé par ce succès, envoya des détachements de plusieurs centaines d'hommes attaquer les avant-postes français, sans leur laisser de relâche; manœuvre qui inquiétait au dernier point les soldats de Philippe le Bel, car ils auraient préféré rester dans leur camp durant la chaleur, qui était telle, que le ciel paraissait enflammé : la journée du 17 se passa ainsi en escarmouches continuelles. Le roi, voulant essayer de reprendre les négociations, dépécha plusieurs parlementaires, conduits par un chevalier de rhôte! du comte de Savoie ; mais les Flamands les accueillirent mal, et tuèrent le baimeret qui criait vainement : La paiXf la paix!
Cependant les Belges se trouvèrent assez embarrassés vers la fin de la journée ; ils étaient privés d'eau, inconvénient fort grave dans cette saison; les partis de cavalerie envoyés par Gaucher battaient la campagne depuis le matin, et avaient empêché les fourrageurs de se procurer des vivres frais.
Le lendemain, 18 août, le roi tint conseil de grand matin ; on y décida de partager l'année en trois corps, pour forcer la position par tous les points: le comte de Savoie fut chargé d'agir par Xouest^ le comte de Valois par \est et par le nord; c'est là que parquaient
GAUCUEK DK CHATILLON.
les bagages de l'ennemi et les chevaux de la noblesse de Flandre. Le connétable se promit d'enlever les palissades que formaient les chariots : ces trois attaques s'exécutèrent avec intelligence et valeur. Le comte de Savoie et le comte de Valois, ayant tourné la montagne chacun de son côté, se réunirent; les deux généraux taillèrent en pièces les divisions qui gardaient les quartiers, les emportèrent et s'établirent dans le premier camp des Flamands; refoulant sur le Mons-en-Puelle ceux qui en descendaient : ainsi, la montagne tout entière séparait le comte de Valois de Philippe le Bel. Le bruit que faisaient les combattants parvint néanmoins jusqu'à Châtillon , qui comprit que son collègue eu était venu aux mains ; il s'avança pour le seconder, mais sa première tentative contre les chariots échoua complètement : changeant alors de manoeuvre, le connétable envoya l'un après l'autre plusieurs détachements, afin de fa- v tiguer les Flamands et de les obliger à épuiser leurs ,.; ; flèches; jugeant que les décharges molHssaienl, il fit avancer en masse tout son corps d'armée.
I-.es Français, stimulés par la présence de leur roi et par l'exemple de Gaucher, s'élancent sur les cha- ... ^ riots, y montent, et s'en servent à leur tour avec avantage : placés sur ces palissades, les Gascons, les Languedociens et les Provençaux (i) accablent de ^ leurs traits les Flamands éperdus, en tuent un nombre considérable, et contraignent le reste à se réfur^,.. gier vers le haut du plateau. FI paraissait aisé clft^i.
.'i) Villarii , liv. ix.
lèa GàUCHKH DK CHATlLLOZf.
poursuivre repnenrii jusque dans sa dernière retraite, le roi et le connétable ne le jugèrent pas convenable; ils ordonnèrent aux trompettes de sonner le rallienient y pour faire cesser le combat : les Français furent d autant plus dociles à répondre à ce commandement, que, mourant de soif, accablés de lassitude fiprès une lutte de quatre heures sous un soleil ardent, ils n'aspiraient qu'à goûter un moment de repos. Les soldats du comte de Valois s'établirent donc au milieu du camp des Belges, dont ils s'étaient eni^ parés, et ceux du connétable rentrèrent dans leurs quartiers, où se trouvait déjà le roi; quelques troupes restèrent pour garder les chariots conquis; les uns et les autres s'abandonnèrent au sommeil avec d'autant plus de sécurité qu on ne pensait pas que les Flamands, bat tus, découragés, voulussent recommencer l'action : mais le ciel se plaît à tromper les calculs des hommes.
Les Belges, refoulés sur le Mons-en-Puelle, s'y pressaient les uns contre les autres: privés d'eau et de vivres depuis deux jours, se voyant dévoués à une mort certaine s'ils restaient sur le plateau, ces gens prirent le seul parti qui leur convenait dans une situation aussi désespérée. Etonnés du silence qui régnait dans le camp ennemi, ils résolurent d'y perler le ravage et l'effroi; en conséquence, ils se partagèrent en deuxgrandes masses: le comte de Juliers et Jean de Hainaut se mirent à la tête de la première; Philippe de Flandre et Robert de Namur se chargèrent de guider la seconde. Les dispositions préliminaires étant achevées, les Flamands descendent
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du Mons-en-Puelle par deux c6tcs opposés., sans proférer un seul cri, et se répandent comme un torrent daiiB les quartiers du roi, ainsi que dans ceux du comte de Valois; les postes avancés sont égorgés avant d'avoir pu donner l'alarme. Cette attaque fut $i brusque, que le comte de Valois, Thomme le plus audacieux de son temps, frappé d'une terreur soudaine 9 s'élança sans cuirasse et sans casque sur un cheval H poil, et prit la fuite; ses sens étaient si troublés, qu'il ne s'aperçut pas que son coursier l'eraportait sur la route de Lille, gardée par les Belges. hc comte de Saint-Paul, comme lui vieilli dans les combats, montra encore moins de résolution : cet eMmple fut bientôt imité par les nobles, qui, plon*géi dans le sommeil, en Jurent arrachés par les bruyantes clameurs des soldats effrayés; ils abandonnèrent le camp avant même que les Flamands les eussent atteints. La plaine fut en peu de temps couverte d'hommes et de chevaux courant en désordre et se heurtant entre eux; la plupart de ces féodaux avaient affronté maintes fois desermemis plus nombreux et plus redoutables; ils s'étaient signalés en Palestine, en Italie et en Espagne, et n'avaient cessé de montrer pour la mort un mépris héroïque : maintenant ils fuient honteusement devant des compagnies bourgeoises, novices dans le métier des armes; ils fuient sans savoir quel est le péril qui les menace.
Les Flamands se seraient ménagé im succès coqi* plet %i le calme eut présidé à l'exécution de leur entreprise : ces hommes, exaltés par le désespoir, s'a-
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vancèrent avec tant de précipitation, qu'ils n'aperçurent pas les profondes excavations qui bordaient les flancs de la montagne; ils y tombèrent ^ et furent longtemps sans pouvoir s'en retirer : des milliers d'entre eux y furent écrasés; quelques centaines d'hommes seulement pénétrèrent dans le camp des Français, et ne purent profiter de ce premier avantage, ce qui donna le temps aux gens du comte de Valois de s(î reconnaître et de revenir de leur panique- Sur le point opposé, le sort favorisa également les Flamands à leur début : ils se dirigèrent, en courant comme des furieux, vers la tente du roi, devant laquelle on voyait flotler l'oriflamme. Philippe le Bel, accablé de lassitude, s'était débarrassé de la majeure partie de ses vêtements. Il se releva, prit son casque, ses gantelets, son épéeetsa cotte d'armes parsemée de fleurs de lis d'or; mais les serviteurs fidèles qui l'entouraient, comprenant l'imminence du danger, conçurent l'heureuse idée de lui arracher cette cotte d'armes , qui pouvait le faire reconnaître : une précaution aussi sage sauva le prince; car les Flamands, animés tous du seul désir de l'immoler, le cherchaient avec ardeur; ils se précipitèrent sur les nobles de la première division, et les renversèrent, puis arrivèrent jusqu'à Philippe, fondirent sur lui sans le connaître, et le jetèrent en bas de son cheval: ces assaillants furent repoussés par la foule des chevaliers qui s'étaient serrés pour former au monarque un rempart de leurs corps. Les Flamands, le voyant défendu aussi vigoureusement, l'abandonnèrent, le
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prenant pour un simple baron combattant à la tête de sa chevauchée : ils entrèrent dans la lente royale pour y fouiller; mais à la vue des mets tout préparés, des vases pleins de vin, les Flamands ne purent se contenir, et, oubliant de poursuivre Philippe le Bel, que chacun d'eux croyait dans la plaine , ils ne songèrent plus qu'à apaiser leur faim et surtout à étancher la soif qui les dévorait ; on les vit se battre entre eux pour conquérir ces mets, dont la possession leur paraissait dans ce moment préférable à tous les trésors de la terre.
Une confusion inexprimable régnait sur tous les points du camp; les nobles, s'éveillant en sursaut, étaient assaillis avant d'avoir pu saisir leurs armes : Tuu courait se rallier au pennon du banneret, et ■ rencontrait la mort sur son passage; l'autre, élourdi du tumulte, allait se mêler aux Flamands qu'il Voulait éviter; tous, frappés de vertige, se précipitaient dans les différentes issues sans savoir où ils portaient leurs pas. Enfin , revenus de cette terreur, les Français , et principalement les chevaliers , songèrent au péril que Philippe le Bel devait courir; ils se dirigèrent par pelotons vers la tente du prince , en criant : Au roi y au roi! La plupart, arrivant isolés, succombaient dans leurs généreux efforts ; quelques autres, plus heureux, parvinrent à percer la foule, et ouvrirent une voie à leurs compagnons d'armes qu'une seule pensée dominait, sauver le roi; ils vinrent se rallier autour de l'oriflamme, que le sire de Chevreuse ne cessait d'agiter. Ce vaillant chevalier ne fut occupé pendant plusieurs heures qu'à hausser la
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bannière, ou à se défendre lui-même avec le fer de Ift lance; exténué de fatigue, il tomba enfin, et expira sous le poids de ses armes : les Flamands arrachèrent le drapeau de ses mains défaillantes; cette couquéte leur fit pousser des cric de joie, ne doutant pas de posséder la véritable oriflamme (i).
Cependant Cliàtillon , retenu au centre de la dei^ nière ligne, avait su se garantir de Tépouvante qui frappait tous les esprits: il rassembla autour de set étendards les chevaliers épc^rdus; le calme qu*il mon** trait ranima leur courage; de Teffroi ils passèrent bientôt à la boute , et puis à la rage : le connétable les forme en colonne serrée, et leur montrant la tente royale, il dit : Cei^t là où est le danger^ €*e$i là où nous devons courir (2).
Cette fière plialange s avance rapidement, passe 6ur le ventre des Flamands, balaye la plaine, et opère la jonction avec Philippe le Bel, qui contenait des floto d'ennemis par son sang-froid et par son courage : il ne portait sur sa personne, il est vrai, aucune mar^ que dislinctive delà puissance, mais sa valeur aurait dû le faire reconnaître pour le roi de France. La conduite de ce prince fut d autant plus admirable ^ quil
(i) Voici comment le poète Guyart , contemporain, raconte le fait :
Ansiaii de Chevreuse Pu y comme nous aprtmes , Esteint en ses armes mêmes Du trop grand clialeur et retrAÎte; Et rorlHamme contrefaite.
Chai à terre, et la saisirent Ftaniens, qui après s'enfiiyèrent.
{%) Guyart.
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.paraissait pour la première fois dans une mêlée. Depuis une heure il tenait tête à l'ennemi, n'ayant autour de lui que quelques escadrons, arrivant les uns Après les autres : c'est ainsi que mille cinq cents nobles se firent tuer en détail sous les yeux du monarque, qui aurait fini par succomber dans cette lutte $i Çhâtillon ne fût venu le dégager.
^oliertde Namur, voyant approcher le connétable, essaya {\e ranger en ligne les Gantois et les Brugeoi^ pour livrer un combat régulier; mais il fut culbuté à la tète de ses gens, et tomba mort sous les coups des féodaux que conduisait Gaucher ([). Le connétable poursuivit ses avantages, dispersa ceux qui envelpp»paient la tente du roi, et, voyant son maître hors de danger, il ne cessa de pousser les Flamands, lesquels, reculant en désordre, se laissaient fouler aux pied^ de la cavalerie française : ceux qui purent échapper à ce carnage se trouvèrent trop heureux de gagner une seconde fois le Mons-en-Puelle; ils y parvinrent lorsque les Flamands de Guillaume de Juliers mon*- Uient par le côté opposé. Ces derniers avaient essuyé les mêmes revers : ayant eu quelque temps la victoire dans leursmains, ils nepurent soutenir la furiedu comte de Valois. Ce prince, aveuglé par l'épouvante, courut UBe lieue sur la route de Lille, puis s'arrêta : honteux de sa frayeur, tremblant pour sa renommée, si étrangement compromise, songeant à la position du rpi son frère, il revient précipitamment sur ses pas, réunit lès nobles qui erraient confusément dans la plaine, vole à leur tète et se précipite avec fureur sur les Fla-
(i) Guyart.
iKR (;\uc:iih;it i>i: chatillom.
mandsqiû se «forgeaient iUi vin dans le camp; ceuxci, surpris à leur rour, embarrassés du butin qu*iU avaient ramassé, sont assaillis et mis dans une déroute complète, f^e comte de Valois, que le souvenir de sa fuite excite encore davantage, se montre impi* toyable, et ne veut accorder aucun quartier. Les historiens de Flandre assurent que les soldats du comte de Juliers, revenus de leur effroi, battirent en retraite en i)on ordre vers le Mons-en-Puelle, et regagnèrent le plati^au sans avoir été entamés par le comte de Valois (i).
Le roi fit sonner la retraite, et les deux portions de Tarméese concentrèrent devant le camp de Philippe* Le monarque, irrité du danger qui le pressait naguère, tint conseil dans sa tente, et ouvrit Tavis de diriger une nouvelle attaque contre la montagne pen* dant la nuit : le connétable, les hauts barons, tous les nobles enfin, brûlant de venger leur affront, appuyèrent vivement cette détermination; mais les Flamands ne les attendirent point : profitant de la clarté de la lune, ils d(;scendirent duMons-en-Puellc par le ravin, et prirent le chemin de IJIIe, demeuré libre; la tète de leur colonne avait déjà fait une lieue avant que les Français eussent commencé à gravir le rocher par le coté du sud. Châtillon , conduisant la première division, ne trouva qu(Mles blessés gisant à terre : ces malheureux, laissés en ce lieu faute de moyens de transport, racontèrent comment Philippe de Flandre venait de ({uitter le Mons-en-Puelle. T^ roi, in*
I; Mcyr. Hii/cliii , Oallo-KlaïKlria.
GAUCHER DK CHATILLON. ^ 1 89
formé de cet événement, refusa de s'engager dans la pleine pour courir après l'ennemi, craignant sans doute de tomber dans quelque piège au milieu d'un pays soulevé : d'ailleurs ses bataillons réclamaient impérieusement quelque repos après une journée aussi pénible.
Le troubadour Guyart, le continuateur de Guillaume de Nangis et Villani,tous trois contemporains, racontent cette bataille de la même manière; le dernier, qui voyageait alors en France, suivit les opérations de la guerre, et visita le Mons-en-Puelle le surlendemain de l'action ; les corps des gens tués n'étaient point encore enlevés : lo scriptore fvinel campo ovefue la battdglia^ et vidi tutti icorpi morti etancora inierij et la delta battagtia fue aWuscita di septembre (i) f li anni Dondni i?io[\, (Villani, iSSg; in-4, pag. 3x5.)
Philippe combla de grâces ceux qui le secondèrent en cette occasion; il donna la seigneurie de Rosoi à Gaucher de Chàtillon , dont le sang-froid et la présence d'esprit empêchèrent un désastre qui serait devenu aussi sanglant que celui de Courtray : la gloire que le connétable y acquit, le plaça dans l'opinion publique au-dessus de tous les autres généraux. L'orgueilleux comte de Valois, irrité de cette préférence, lui jura une haine implacable.
Les historiens de Flandre, Meyer et Buzelin, assu-
(i) 11 ne faut pas s'étonner si Villani place la bataille à la fin de septembre, au lieu du milieu d'août (18); c'est que le calendrier d'Italie ne s'accordait pas avec le nôtre : la concordance serait facile \ rétablir.
fgO GAUCHKR U>: Cil\TILLON.
rent que les Français perdirent autant de monde €}ite les Belges, ce qui n*est pas vraisemblable; mais ce qui ne peut élre mis en doute, c'est qu'on eut a regrellei* un nombre considérable de nobles : on distinguait parmi eux Jean de Boulogne, jeune prince âgé dé quinze ans, Ansiau de Cbevreuse, André deCourtflN vel, Ferri Duchatelet, Robert de Montberon. Pierre et Jacques Gencien, deux frères appartenant k la haute bourgeoisie de Paris, furent tués aux pieds dit roi après Tavoir défendu avec une opiniâtreté héroïque; Hugues de Bouville, chambellan du roi, prenl renommé par ses exploits, périt avec eux : Jean de Malet, tombé devant le prince, qu'il cherchait à couvrir de son corps, rut l'œil droit percé d'une flèchef; il fut tué vingt-quatre ans après, au combat de Ma^ raux.
La bataille de Mons-en-Puelle ne termina point la guerre; Phili|)[)e le Bel , déterminé à poursuivre les vaincus, voulut que l'armée s'ébranlât le lendemain. Le connétable se mit k la tête du premier corps; il arriva devant Lille, où la défaite des Flamands avait répandu l'épouvante, en forma le siège, et la contraignit de capituler; mais on ne tarda pas d'apprendre que de nouvelles levées, venant de Gand, d*Yprès, de Bru*jes, accouraient au secours de la place; on eut la certitude que ces contingents réunis com« posaient une masse de soixante mille combattants. Étonné qu'après tant de revers l'ennemi lui opposât des forces aussi considérables, le roi s'écriu : IVous n'en aurons jamais fini; il pleut donc des Flamands]
Philippe de Juliers et les milices bourgeoises s'arré-
«AtïClieK DE CHATILLOK. I9I
tirent à Roubaix^ menaçant ]e camp des Français; ils envoyèrent demander au roi de clore sur-le-champ la querelle par un traité de paix, ou par un engagement décisif. Le comte de Valois désirait qu'on optât pour le dernier parti; Châlillon, plus sage, se prononça en faveur de la paix, quoique la guerre dût lui offrir des moyens certains pour accroître sa renommée; mais le bien de l'État l'intéressait davantage : il engagea Philjppe le Bel à ne pas repousser les propositions des Flamands, et à terminer cette lutte sanglante au moyen d'un traité avantageux. Le duc deBràbant et le comte de Savoie appuyèrent cet avis, et se portèrent pour médiateurs : la paix fut conclue; le roi de France en dicta les conditions. Lille, Douay et Orchies lui furent cédées en toute propriété; les Flamands payèrent cent mille livres en dédommagement. Gaucher de Châtillon accompagna Philippe le Bel à Paris; le monarque y fit une entrée triomphale ^ et consacra dans l'église de Notre-Dame son casque, son épée et ses gantelets, afin d'accomplir le 'Vûeu qu'il avait fait en se voyant surpris par les Flamands. Jaloux de perpétuer le souvenir de cet événement, ce prince voulut qu'on plaçât dans la primatiaie une statue équestre qui le représenterait sans cotte d'armes, à moitié velu, tel qu'il avait combattu durant plusieurs heures au Mons-en-Puelle.
U)-4 CAIICIIKH DE CM ATlLLOlf.