GAUCHER
coNM]>;TAnLt; uë fkanck.
T.IVKR PREMFFR.
Premiers exploits du (ihàtiilon. — Batailles de Courtray et de Moni en-Piiell(!. -•- Chalilloii est nommé connétable.
Nous avons déjà dit que les capitaines français d^ moyen âge se montrèrent non-seulement intrépide^ dans les combats, mais encore sages au conseil, prcy-^ fonds en poUti([uo, et très-souvent habiles en administration. Gaucher de Chàtillon j qui nous occupe maintenant, brilla de toutes ces qualités; et quoique ses exploits, aussi bien que Texercicc de la charge de connétable, lui assignent une place parmi les guerriers illustiTs, on pourrait le mettre néanmoins au rang des grands ministres dont s'honore notre patrie.
Gaucher de Chàtillon naquit en 11249, ^^ Gaucher IV et d'Isabeau de Lisignes (i). La maison de
(i; niiclirsiic , Histoire (1(! la maikon de Chàtillon.
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ChftHllon passait pour une des plus anciennes de la chrétienté; elle tirait son origine de la ville de Chàtillon-sur-Marne. L'histoire ne commence à parler de ceiU famille que dans le dixième siècle : on vit pluricurs de ses membres prendre le parti de Hugues Capet, lorsque la chevalerie se divisa d'opinion , après la mort du dernier Carlovingien; ce fut même au zèle dont cette maison se montra enflammée, que la nouvelle dynastie dut son accroissement et sa première puissance. Gaucher était issu d'une branche dont les enfants portaient le titre de comte de Porcéan ; ayant perdu son père en ia6i , il resta sous la garde noble de sa mère et de Gui de Châtillon, son oncle.
Suivant le système féodal , alors dans toute sa plë- BÎtude, un homme né dans Ja classe qui possédait l'autorité sur toutes les autres, ne connaissait jamais l'oisiveté : à peine sortait-il de l'enfance , que la guerre, le tumulte devenaient son élément; il essayait ordinairement son jeune courage contre des voisins turbulents, quelquefois contre le suzerain lui-même; souvent aussi son bras fut employé à défendre les droits du prince.
Les croisades firent naître le goût des expéditions lointaines , qui offraient aux âmes généreuses plus d'attraits que de misérables querelles particulières, dans lesquelles les périls étaient très-grands et la gloire presque nulle. En armant les hommes pour la défense de la religion , les croisades les réunirent ; elles firent sentir à de fougueux guerriers qu'il était plus naturel de marcher contre un ennemi commun que de se déchirer entre eux : dès lors les passion^
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haineuses s'attiédirent ^ les inimitiés commencèrent à s'éteindre. Si l'on veut comparer l'époque des croisades à la période qui la précéda , et à laquelle on a donné le nom de siècle de fer y on verra qu'il régnait une différence tranchée dans les relations de la vie habituelle : en définitive les croisades achevèrent la réforme commencée par la chevalerie.
Gaucher apprit de bonne heure ^ grâce aux soins de son oncle maternel , qu'un banneret ne devait aspirer qu à des exploits aussi brillants qu'honorables. Le récit des hauts faits de Louis IX dans la Palestine l'enflammait d'une noble ardeur; il regrettait amèrement ({ue son jeune âge l'eût empêché de l'accompagner à la Ïerre-Sainte; il bmlait de trouver une occasion de se signaler, et saisit avec avidité celle que son oncle Gui de Châtillon lui proposait. Ce banneret s'offrit de le mener en Italie , pour défendre les intérêts de Charles d'Anjou, que le pape Urbain IV venait de déclarer roi de Naples. La France jouissait du calme le plus parfait; Louis IX s'appliquait à consolider le bonheur de son peuple : rien ne faisait présumer que ce monarque dût s'arracher une seconde fois à des soins aussi chers. Il avait accru la puissance de la maison capétienne, en ménageant à son frère Charles d'Anjou la possession de la Provence, au moyen d'un mariage avec l'héritière de ce comté: ce prince fut néanmoins traversé dans la jouissance de ses droits. Charles triompha de tous ses adversaires y malgré la vive opposition de Boniface V , prince de Castellane , qui défendit son indépendance les armes à la main, fja soumission de ce
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vassal permit au frère de saint Louis de tourner ses vues vers l'Italie ; il partit pour ce pays à la tête d'une armée florissante, et prit pour son premier lieutenant ce même Boniface de Castellane, dont il avait su fléchir l'humeur altière par ses procédés généreux (i). Depuis deux ans Charles d'Anjou combattait au delà des monts , lorsque Gaucher de Châtillon se mit en route, au printemps de 1267, escorté par un bon nombre de vassaux, qui l'accompagnaient autant par goût que par dévouement. Il entrait dans sa dix-huitième année : son ardeur belliqueuse le rendit moins sensible aux larmes d'une mère, qui le voyait avec effroi braver si jeune les hasards de la guerre. Le vieux Gui de Châtillon , jadis le preux des preux, maintenant appesanti par l'âge, sentit renaître sa première vigueur; la noble impatience de son neveu le charmait. Ils arrivèrent à Marseille en compagnie de Robert de Béthune , Gui de Montmorency Laval, le maréchal de Lévis-Mirpoix, Bouchard de Vendôme , Philippe de Montfort ; parmi les Provençaux on distinguait Beraud de Villeneuve, Pierre de Sabran, Isnard d'Agoult, Foulques de Ponté ves, son frère, Guillaume de Blacas, petit-fils de Blacas, appelé le grand guerrier , un des neuf preux de Provence. La flotte génoise les débarqua en peu de jours sur le théâtre où devait se décider la terrible querelle qui les amenait en Italie.
Mainfroi, fils de l'empereur Frédéric II, avait été
(i) Moreri ajuonimis une erreur en disant que ce vassal, dépossédé de sa principauté, avait en la tête tranchée en i358. Des titres authentiques ont prouvé qu'il vivait encore en i3H4»
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nommé tuteur du jeune Conradin son neveu, héritier du trône de Naples et de Sicile. Dévoré d'ambition, Mainfroi fit disparaître cet enfant, qui passa pour mort, et s'empara de la couronne : la voix publique l'accusait d'avoir empoisonné le père. L'usu^ pateur jouit pendant onze ans du fruit de ses crimes; mais ses entreprises contre le saint-siége amenèrent le terme de tant de prospérités. Le pape l'excommunia, en le signalant comme un traître, un spoliateur, un assassin : la voix d'Urbain IV fit soulever l'Italie tout entière contre Mainfroi. Ce dernier, ne gardant plus de ménagements, se déclara de son autorité privée souverain des deux royaumes ; les moyens les plus extrêmes lui parurent honorables pour résister à tant d'ennemis : il fit alliance avec les Sarrasins, qui occupaient encore l'extrémité de la péninsule. Aidé de ces farouches auxiliaires, il battit les troupes pontificales, et répandit partout la terreur. Sur ces entrefaites, Urbain IV mourut; Clément IV, son successeur, confirma la donation du royaume de Sicile. Charles d'Anjou, aussi entreprenant que brave, ne fit pas difficulté de l'accepter. La paisible possession d'États vastes et florissants, mais qui ne donnaient pas le titre de roi, ne satisfaisait pas son orgueil ; les sommes considérables que lui payaient les trafiquants du Levant, auxquels il vendait sa protection, lui fournissaient les moyens d'entretenir sur pied une bonne armée : Charles d'Anjou sut la discipliner parfaitement. Ses soldats, bien traités, professaient pour lui un dévouement aveugle; tellement qu'il devint | aa moyen de ces phalanges permanentes, la terrear de
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cette foule de petits princes qui se partageaient la possession de l'Italie et de tout le midi de l'Europe.
Mainfroi, excommunié une seconde fois, resserra les liens qui l'unissaient aux Sarrasins. Charles d'Anjou, profitant habilement de la disposition des esprits, fit un appel à la chevalerie française; celle-ci répondit avec ardeur à cette invitation : c'était une espèce de croisade dirigée contre un allié des infidèles. Le comte de Provence attaqua Mainfroi, qui l'égalait en talents et en bravoure. Le rusé Italien évita longtemps une action générale; Charles l'atteignit enfin dans les plaines de Bénévent (1266), l'enveloppa, et le défit entièrement. Mainfroi , voyant que la fortune l'abandonnait, se jeta au milieu des escadrons de la chevalerie de Picardie, et y trouva une mort glorieuse. Charles d'Anjou perdit dans cette journée l'élite de ses soldats et son meilleur lieutenant, Boniface de Castellane, qui s'était signalé par une valeur des plus audacieuses.
Le trépas de Mainfroi semblait avoir assuré au vainqueur la possession paisible du trône de Naples; mais le jeune Conradin, le véritable souverain, accourut de l'Allemagne pour réclamer son héritage. Charles n'était point homme à céder une pareille conquête; son ambition, encore plus que la donation du saint-siége, lui faisait regarder ses droits comme seuls légitimes. Toute l'Italie, l'Allemagne, la Castille, l'Aragon , se prononcèrent pour le fils de Conrad : sa jeunesse, ses infortunes lui gagnèrent des partisans; mais il faut plus que des vœux et des acclamations pour assurer le triomphe d'une cause. Le prince ger-
\^u gaijcijj:!; im chatillon.
manique avait pour lui beaucoup de suffrages, et point d'armée; cependant ropinion générale se déclarait tellement en sa faveur, qu'il aurait surmonté tous les obstacles si les Gibelins ne l'eussent pas entraîné dans une démarche aussi imprudente que dan* gereuse : parleurs conseils, il accepta les secours des Sarrasins ; il en reçut beaucoup d'argent et des soldats.
Le pape Clément IV, qui hésitait h donner sa décision, quoique en secret il fut très-attaché au prince français, excommunia ('onradhi, comme l'allié des ennemis delà religion. Cette excommunication, lan« cée dans l'église de Viterbe, porta un rude coup aux intérêts du prétendant. Charles d'Anjou se hâta d'en profiter : après avoir réuni toutes ses forces, il résolut de décider cette querelle, et d'accabler son compétiteur. Il employa tous les moyens pour tirer de nouveaux secours de sa première patrie; ses nombreux émissaires, en rehaussant l'éclat des avantages récemment obtenus, exaltèrent l'imagination des Français, de tout temps susceptibles de vives impressions. On ne considérait pas à Paris, à Orléans, en Touraine ou en Normandie,' ni dans le reste du royaume , les démêlés de Conradin et de Charles sous le même aspect que dans les autres pays de la chrétienté; l'esprit national se complaisait à voir un prince français occuper le tronc de Naples et de Sicile : de bouillants paladins volèrent à la défense de Charles d'Anjou, ne voyant que de la gloire à acquérir dans cette expédition.
C'est alors que (^hâtillon partit pour l'Italie; il y ;irriva en même temps qu'une foule de bannerets.
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Ciharles lui fit l'acciieil le plus empressé. Conradin , uni au duc d'Autriche et à Henri de Castille, attaqua wn rival avec toute l'impétuosité et l'imprévoyance de son âge. Charles, prudent autant que brave, Itissa exhaler cette fougue téméraire; il fatigua les alliés par des combats partiels. Voyant que cette multitude qui marchait sous les bannières de Conradin commençait à s'amoindrir, il prit à son tour l'offen- ^ rive, et se posta, le a3 août 1268, dans un passage très-difficile, entre la ville d'Albaet le lacLucin;ses adversaires vinrent tomber dans l'embuscade. Charles divisa son armée en deux parties ; il donna le commandement de la plus faible à Érard deSaint-Valeri, fitprendre à un chevalier, Philippe de Montfort, les insignes de la royauté, le casque surmonté de la couronne, et le manteau de pourpre par-dessus la cuirasse; quarit à lui, il se plaça avec la réserve derrière un rideau de légères collines qui dominaient le lac.
L'action commença rudement entre la moitié des forces de Charles d'Anjou et tous les partisans réunis de Conradin. Au bout de trois heures d'efforts, le chevalier revêtu des habits royaux fut désarçonné et jeté en bas de son cheval. Henri de Castille, croyant que c'était Charles d'Anjou, poussa des cris de joie, et, redoublant d'ardeur, ilmiten déroute les divisions Formant le centre des Français; emporté par son courage, il les poursuivit, laissant sur le lieu de l'action Conradin , le duc d'Autriche et le reste de ses' Forces. Alors Charles, sortant de son embuscade, se précipita sur ces derniers, et rétablit le combat. Gau-
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cher de Chârillon se fit remarquer par son calme et son intrépidité : Gui de Chatillon fut tuéà ses côtés. J Charles d^Anjoii avait armé ses soldats d'épées courtes, très -effilées, et leur apprit à percer Tennemi à laisselle en lui saisissant le bras; aussi tous les chefs ne cessaient de crier : y^u bras! au bras! Cette ma» nière étrange de combattre réussit au delà de toute espérance.
La phalange formée de chevaliers provençaux décida de faction par son terrible choc : elle était conduite par Isnard d'Agoult, grand sénéchal, Elzéard de Sabrau, Guillaume de Porcelet, Geoffroi de Grasse, Guillaume de Blacas et Elion de Villeneuve. Le frère de I^uis IX remporta une victoire d'autant plus complète, qu elle termina la guerre : on sait qu'il souilla ce triomphe par une cruauté inouie. Charles d'Anjou fit juger solennellement son compétiteur, devenu son prisonnier: un tribunal condamna à mort le souverain des Deux-Siciles. Gaucher de Chatillon vit tomber à Naples la tête de l'infortuné CiOnradin, héritier de l'illustre maison de Souabe. I^ souvenir de son oncle tué sous ses yeux, l'amitié que lui témoin gnait Charles d'Anjou, la persuasion dans laquelle il était qu'on défendait des droits légitimes, Tempéchèrent de voir dans la mort du jeune prince une actioa contraire à l'équité; il n'y aperçut que l'exercice du droit du vainqueur. Au reste , tous les banneretf français ne regardèrent pas du même œil la triste 6n du jeune Conrad; un grand nombre, ayant demandé vainement la vie de ce prince, abandonnèrent en courroux Charles d'Anjou: Robert de Béthune, l'un
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tftux, avant de quitter Naples, immola de sa propre maia Pierre de Bari, qui avait prononcé la sentence iuique, et fit assommer par ses valets le bourreau qui venait de l'exécuter (i).
Gaucher de Châtillon contribua à la soumission delà Sicile, et prit part à tous les combats qu^on livrait à chaque pas : il se trouva au comble de ses vœux lorsqu'il se vit au moment d'aller partager les périlsdeson roi. Charles d'Anjou, Thommele plus entreprenant de son siècle, toujours occupé de vastes projets, résolut d'unir ses forces à celles de Louis IX, qui venait de commencer son expédition de Tunis. Gaucher monta sur la flotte; mais il n'arriva en Afrique, en 11270, que pour mêler ses larmes à celles des autres chevaliers; Louis venait d'expirer. Cependant la jonction du roi de Sicile avait relevé le courage des croisés; ils reprirent l'offensive; la guerre dura encore trois mois: 200,000 Musulmans cernaient l'armée. La chevalerie, revenue de la stupeur dans laquelle Tavait jetée le trépas du roi , demanda k grands cris le signal du combat. Philippe III était retenu dans sa tente, autant par la douleur que par la maladie : Charles d'Anjou et le comte d'Artois se partagèrent le commandement. Gaucher de Châtillon se battit pour la première fois sous les bannières de son pays. Cette multitude de barbares, accourus du fond de l'Afrique pour défendre l'islamisme, ne
(i) Villani, Suinmunte, Hisl. de Napuli, liv. m, p. a38. Roseo, Hist. civile de Naples, llv. xix , p. 706. Caraffa, Uv. iv. Ces historiens s^accordent à dire que Conradio fut livré par les Frangipanoi , qui reçurent en récompense la principauté de Sulmana.
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put tenir contre la furie française; leur dé£aiite iut sanglante^ mais elle coûta aux vainqueurs un nombre considérable de chevaliers, dont les plus marquants furent Fernand de Néelle, Guillaume de Grimouvillei Saint-Luc des Hayes, Arnaud de Durfort, Renaud de la Guiche, Robert de Lénoncourt.
Le chef africain Omar, épouvanté, ne se crut en sûreté que derrière les formidables murailles de Tunis : les croisés l'y bloquèrent ; la place était ressers rée de tous côtés. Omar fit des propositions favorables à la chrétienté, et honorables pour la France; Philippe III, impatient d'aller prendre possession de la couronne, les accepta (fin de 1270) malgré Tinipétueux Charles d'Anjou, qui regardait comme facile la conquête de cette portion de TAfrique. Dès ce moment Gaucher de Châtillon abandonna la fortune du roi de Sicile pour suivre son souverain , quelque brillantes que fussent les promesses du premier. Rentré en France, il se trouva seul héritier de son frère Jean de Châtillon, qui ne se maria point. Cet héritage accrut tellement sa puissance, que Philippe III voulut l'alliera la famille royale; il lui fit épouser Isabeau, fille de Robert IV, comte de Dreux, et de Réatrix de Montfort; Yolande de Dreux, belle-sœur de Gaucher, étant veuve de Malcom, roi d'Ecosse, épousa en même temps Arthur de Bretagne. La guerre vint bientôt arracher Châtillon aux charmes que lui offrait cette union.
Thibaut de Champagne, mort en revenant de la Palestine, eut pour successeur au trône de Navarre son frère Henri, lequel ne laissa qu'une fille dequa-
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torze ans. La minorité de l'héritier de la couronne fol de tout temps et dans tous les pays un sujet de discorde; il se forma deux partis ennemis de la princesse, Tun en faveur du roi d'x\ragon, l'autre pour le roi de Castille. Jeanne se présentait comme petite-fiile de Robert d'Artois, frère de saint Louis , mort à Uamiette; mais ce qui intéressait plus en sa Ésiveurque sa parenté avec le roi, c'étaient son âge, son sexe et les périls qu'elle avait courus dans la Navarre. Une foule de guerriers demandèrent à marcher au secours de Jeanne : la chevalerie brillait alors de tout son éclat; défendre les femmes opprimées en était un des préceptes fondamentaux. Philippe m et son conseil voyaient d'un mauvais œil commencer une nouvelle guerre, après la malheureuse expédition de saint Louis en Afrique ; mais il feUut que toute considération cédât aux cris d'une noblesse impatiente et généreuse. Châtillon, enflammé de l'honneur chevaleresque, vola avec enthousiasme ila défense de Jeanne; il réunit dans ses domaines quatre cents chevaliers ou écuyers. Le connétable Humbert de Beaujeu ayant pénétré en Espagne à la tête de vingt mille hommes, par la vallée d'Aspre, mit lesiége devant Pampelune, capitale de la Navarre. Cette ville était livrée à toutes les horreurs de l'anarchie ;les trois partis des rois d'Aragon, de Castille et de Jeanne s'y déchiraient. L'arrivée des Français devant ses murs accrut les désordres qui régnaient dans l'intérieur. Le connétable Humbert détacha Gaucher de Châtillon avec une troupe d'élite pour contenir le
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Jaloux (le se sign?iler, le jeiiiiQ preiiif a^t^^^si ifnpî* tueiiseraent le prince castillan, le força (le rep^^sçB rÈbre en désordre, et d'abandoimer le dessein d'en*: trer dans la place. Ce triomphe parut d'une telle ^fiir portance, que le connétable arjna chevalier (a]| tiaUT cher de Chatillon, ^n présence de Tc^rqiée rangée ^a ligne.
Le parti du roi de Castille, se voyant privé du Secours de son chef, se réunit à celui de Jeannçi, et demanda à capituler. Humbert de Beaujeu(it caj^e^: l'attaque, et reçut les ouvertures de paix. Pendant qu'on était en pourparler, les Gascons, qui composaient en entier Tinfanlerie française, envahirent l^, ville et la livrèrent au pillage : Robert d'i^rtois, Iç contiétable, Gaucher de Châtillon et les princi|;i9Ui^ feudataires furent obligés de lutter longtemps çoatinç ces archers pour arracher les habitants à leur fureuc La Navarre se remit sous l'obéissî^nce de $es maîtres, et Robert d'Artois fut chargé de rétablir dans ce pays la domination de Jeanne, sa nièce.
Châtillon revint en France, où rappelaiei;it ^a intérêts particuliers. Sa tante, Muhaut d'Auiboise
(i) Gabriel Chappuis, Histoire de Navarre.
(a) Le mot chevalier a deux acceptions bien distinctes : on tpitf* lait communément chevalier un noble qui pouvait conduira à U guerre un certain nombre d'hommes levés sur ses terres; maisToitire de chevalerie n'était conféré qu'à un guerrier qui se signalait par quelque action d'éclat; on ('accorcUit de plein droit à uoe kaaii naissance. Un collier de chaînes d'or était le signe distiactif de la cbcr Valérie conférée.
comtesse clç Çhartfes, yçflpit dp de^pep^dre ^u (çn^^ lie^ii ^an§ («j^ser d'en,fç|Rt^. Çf^Hç|i^r l'éçl^W^ HRf partjp de çç riche |iéritqge; mais §911 (ifflçlft, Jegn d§ Ç^iâtillqn, prétendit^ 3Qa inçégr^lit^ : ççtte que^§[l§ ^larin^i le souyei:-ain, ç^r- ejb pQUvçiit; prqvoqq^f' ]x^^ yi vç coatesmÎQP p^rmi la féqdîilité, vi^ le^^pmljreilse§ alliances dç la ^naison. d*i Porçç^fl; mai§Qa^qbQ^ sut y obvier, ^u moyen d'un gépéf ei^îç dé^isteo^^Dit, Sur ces eutref^ilç^, eut liçu le pvwè$ de Lialj|r^]^se : çç favori de b^s PlAge (ut attaché, §011^ le r^gne de |£|ipt Lquis, £^ la per^otme de phi|ippe \U ç^ qualjt^ dç chirurgie^ b^r^iieri i\ s'i^^si^^^ s,i bien daq^ le^ l^q^iiies gracia du prince, que jqvsque Philippe^ ftiÇ monté sur Iç tç^^i^ç \l \\j\ ^cçorda u^ç CQu^^ncç^ îilgi-ç soli^ç. t[i^e f^v^ur ^\ es^tf^ord^n^ire enivR I^brosse. Le3 gr^uds, de, cpHe époque , pos^St^s^ç^ur^ d'iWffl^^" sçs ^efs,, naguère le^ égîUU du souvçç^\fl, avaient ui^ çg^raçtère trop éleyé pour s'a^b^is^^çr ^ ûa^çr un Ç^t YOri^ \\^ §'indignaient qu'ui^ p^rçil homme Qs^t se mettre entre eux et le roi. La faiblesse^ dP Pl;iilipp^.
j^ur ^abrossç éuiç cependant balauçée p^i^ l'^çcen-
[ant çju'^vi^^ su preàd^e la rçi^ç Mariç de E^rab^nt;^ ^ sççoude femme. Cette princçs^ie iqignai.t à u^fj b^au^é çavissaute uu espr\t^in çt déUçat ; ^Ue ÇMUi- Y^it les lettre^, çt en particHliçr la pçiÇSkiÇ-; paç ^ protection , les pO;ë^jçs, troubadours, se muUipUaieqt en France.
I^brosse, jaloux de toute espèce de préfére^çç,
travaillait sans cesse à perdre ^ariç de Çrabanti il crut en trou ver une occasion infaillible dans le trépas
subit de Louis, fils aîné d^ Philippe ?t d'I^feç^fee
l/|8 GAUCHEH OK CHATILLON.
d'Aragon, sa première femme. 11 est avéré que le jeune prince mourut du poison, mais rien ne prouve que ce fut I^abrosse qui le lui donna ^ comme beaucoup d'écrivains l'ont assuré : quoi qu'il en soit, ce dernier ne craignit pas d'accuser hautement la reine de ce crime, qu'elle avait commis, suivant lui, pour ouvrir à ses propres enfants le chemin du trône. Celte grave inculpation terrifia les esprits; Gaucher deChâtillon se présenta pour défendre Marie de Brabant en champ clos : les combats judiciaires étaient alors dans toute leur vigueur, tf Dans le choix de la preuve par le combat, dit Montesquieu (i), la nation suivait son génie guerrier; car, pendant qu'on, étabUssait le combat comme jugement deDieu, on abolissait les preuves de la croix et de l'eau bouillante. » Ij9l conduite de Gaucher de Châtillon parut d'autant plus généreuse, que Philippe III, dans un premier mouvement de douleur, avait menacé la reine du dernier supplice, en ordonnant de la garder à vue dans» son palais.
Châtillon, au jour fixé, entra en lice, at*mé de pied en cap, pour attendre l'accusateur que Labrosse avait lui-même engagé dans cette querelle, en lui promettant une récompense considérable. Toute la chevalerie remplissait le lieu du combat, et comblait de marques d'affection le noble champion de la reine; mais l'accusateur s'abstint de paraître, et n'osa pas soutenir par les armes ce qu'il avait avancé publiquement : d'après les termes de la loi, il fut pendu
(r) tlspi'il (If H loi!}, t, IV, c-li. i8.
GAUCHi;n DK CHATILLON. ll[(^
au gibet (i). La lâcheté du stipendiaire devait être pour Marie de Brabant une justification pleine et entière; cependant le roi ne fut point encore convaincu de son innocence, et le favori continua à jouir du même crédit. La guerre vint détourner l'attention publique de cette déplorable affaire.
Philippe III avait envoyé vers Alphonse, roi de Castille , Jean d'Acre, en le chargeant de défendre les droits de ses neveux, enfants de sa sœur Blanche et de Ferdinand de La Cerda, fils aîné d'Alphonse: ce dernier venait de reconnaître pour successeur son second fils, au préjudice de ceux de Ferdinand, qui devaient représenter leur père. Jean d'Acre, issu du sang des rois, indisposa le prince castillan par un langage fier et des manières hautaines; il s'ensuivit une rupture; l'expédition nefut point heureuse : l'armée française, trahie, mal servie, fut obligée de battre en retraite en 1274- Philippe III, que la moindre résistance rebutait, quitta les frontières d'Espagne, et regagna Paris, laissant le soin de terminer la guerre à Robert d'Artois, son cousin germain. Celui-ci négocia avec le prince castillan , fit cesser les hostilités, et revint en toute hâte auprès du roi, apportant les preuves irrécusables de la trahison de Labrosse : c'était un paquet de lettres scellées du sceau du favori, adressées à Alphonse, et qu'une méprise fit tomber entre les mains du général français (2). On n'a jamais su ce que contenaient ces
(i) Dupuis et Baiilet, Histoire des favoris.
(a) Paul Emili, en latin Paulus Emilius. Cet écrivain, natif de Vérone, fut amené en France par Charles VIII, après Texpédition d#
l5ô ÔAtJtllîKK I)K CHATILLOJN.
papiers; Mais ()h \>eut présutiier qti^ils attestaient que Labrosfeé avait vendu les intérêts de l'Etat ad roi de taistille, alin d^ se ménager un appui contre ses nombreux erinemis. Pliilippe, ne consultant que sôh indignation, ordonna incontinetit d'arrêter soâ favori, n*hésltant pas de se délacher de l'hortimë qui l'avait si longtemps captivé. Durant rinstniction du procès, Gaucher de Châtillon fut chargé de là garde de Pierre Labrosse : il l'enferma daiis son château de Jattville, situé ad centre du pays t^hartrain. Le favori fut pendu au gibet, en- 1276. Si l'on en croit lès chroniques du temps, le duc de Bourgogne, le comte d'Arlois, le duc (!e Brabant, que le favori avait calomniés auprès du roi, s'oublièrent au point d'assister à réxéculioh du criminel, afin de se procurer l'horrible jouissance de contempler ses tortures (i).
Gaucher dé Châtillon ne tdrda pas de trouver l'occasion d'employer son courage, dans la guerre que là France venait de déclarer au roi d'Aragon. Philippe III, surnommé le tiardi^ n'aspirait qu'à goûter le repos, et se voyait sans cesse entraîné, contre son
Napleà : ce prince le chargea de composer une histoire générale dé France, éh ordonnant aux diverses archives de meUi*e à Id dist>ôiilion d'Emili les pièces aulheniiqnes. Pauliis exécuta les brdl^ di monarque, et fut le premier qui composa un corps d^blstoire géoé« raie de France , sous le titre de De Eeùus gesds Franroruni, Cet uuvl'agc très-prêcieux, vu les documents originaux qu'il renferme, ék généralement peu compulsé, parce qu'il est écrit en latin, et que les traductions qui en existent sont très-médiocres. Paiilus Kmiliiis môariit chanoine de Saint-Denis en iSsg.
(i) Padlùs EiuifiUs, /V Relftts gestis Freuicôrum,
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gré, dans des querelles qui ne lui étaient point personnelles. Les soldats dé Chartes d'Anjoii, les Pro- "Vènçaux, se livrèrent en Sicile à la liceiice la plus effrénée; ils nreiit aux Siciliens des ofterises que toiis les peuples regardent comme plus cruelles que la pèrtè des bieiis et même dé la libeî^té. La vengeance fut proportionnée à l'outragé; elle ije se borna pas a lafiTrëuse journée appelée les Vêpres siciliennes : pendant trois ans on fit main basse sur tous les français que l'on découvrit dans l'île. Charles d'Anjou , revenu dans ses Etats de Provence, implora l'assistance de la chevalerie : les bannerets les plus imjpatients coururent le joindre, mais Châtillon préféra suivre Philippe III en Espagne.
L*armée chargée de cette expédition pénétra en noussillon, et prit d'assaut la ville d'Elne. Après cet avantage important, elle chercha inutilement un chemin praticable pour traverser les Pyrénées; elle se consumait en vains efforts, et déjà l'on entendait dés murmures parmi les chefs, lorsque deux religieux, dont le monastère couroiuiait la montagne dé la Mançana^ se présentèrent au roi pour lui offrir d'indiquei" un passage (i). Gaucher de Châtillon et lé comte d'Armagnac furent choisis pour cette opération délicate; ils partirent avec mille cavaliers et un grand nombre de pionniers; ils parvinrent, à travers des précipices, vers le haut de la montagne, qui n'était occupé que par une centaine d'hommes ci'ëlitè. L'intrépide bampieras les commandait; il se
(i) FaVîn, C^àppdîs, Hist. dé Navarre
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défendit en désespéré : en vain Châtillon voulut sauver la vie à lui et aux siens, ils se firent tous tuer.
Le défilé gardé par Dampieras débouchait sur un chemin qui allait joindre la route principale de TAragon : Châtillon employa les pionniers à l'élargir considérablement; par ce moyen l'armée passa commodément, et alla tomber au milieu des États de don Pèdre. On signalait ce prince comme l'instigateur du massacre des soldats de Charles d'Anjou. Don Pèdre accourut pour arrêter la marche des Français; le sénéchal de Toulouse le battit dans les plaines du I^mpourdan; Gaucher de Châtillon, conduisant la cavalerie seigneuriale, écrasa les archers aragonais. La semaine suivante Philippe III assiégea Girone, défendue par Raymond de Cardonne, général d'une haute réputation. Le roi d'Aragon s'approcha de la place, à la tête d'une troupe de cavalerie choisie, qui ne cessa de harceler l'armée française : ce prince, ayant une connaissance parfaite des localités, disparaissait lorsque des forces supérieures venaient l'attaquer. Le connétable Raoul de Nesle chercha vainement à l'attirer au combat; n'ayant pu y parvenir, il mit en pratique une ruse digne d'un homme de cœur. Raoul résolut de poursuivre le roi d'Aragon avec une troupe peu nombreuse, mais composée de tout ce que l'armée renfermait de brave et de déterminé : il commença par s'adjoindre C&âtillon , dont la brillante valeur électrisait les soldats. L'Aragonais, voyant s'avancer un détachement assez faible, vint l'assaillir, ne doutant pas de le pulvériser; on put s'assurer en cette occasion que le courage sait triompher du nom-
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bre : les Français, enveloppés de toutes parts, résistèrent à des flots d'ennemis. Châtillon s'attacha à la personne du roi d'Aragon , le combattit corps à corps, brisa ses armes, le blessa à plusieurs reprises , et saisit les rênes du cheval pour emmener prisonnier don Pèdre. Ce prince, réunissant toutes ses forces, assena un coup de hache d'armes, qu'il destinait à Châtillon afin de l'abattre; celui-ci sut l'éviter, et le coup, tombant sur les rênes qui se trouvaient tendues, les rompit ; le cheval , se sentant libre , emporta son maître, qui mourut au bout de quelques jours des blessures reçues des mains du paladin.
Girone capitula le surlendemain. Philippe, poursuivant le cours de ses succès, investit la place de Roses; mais sa fortune vint échouer devant ces murailles : son armée fut en proie aux plus affreuses maladies; la mésintelligence se mit parmi les chefs; sous prétexte d'économie, la flotte des Génois à la solde de la France fut renvoyée; après son départ, celle des Siciliens amena aux ennemis des secours de divers genres. Philippe, épouvanté, se hâta de repasser les monts, et périt de la peste à Perpignan en iiS5 (i).
Nous avons vu Gaucher de Châtillon ne jovier jusqu'ici qu'un rôle secondaire : Philippe III ne le laissa jouir que de la considération attachée à sa haute
(i) Villani, Istorie Florentine, liv. xx. Ce commentateur, qui tient le premier rang parmi les historiens de Tllalie, conçut le projet d'élever un monument à la gloire de sa patrie, en rapportant à ses annales celles des divers États delà chrétienté : à cet effet, il voyagea dju3s toute l'Europe pour recueillir des documents authentiques. Vîllani mourut en i348.
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nnissance. Une franchise trop prononcée et une rigidité (le caractère invariable avaient ciéplu au monarque ; aussi ne fnt-il jamais appelé au conseil comme leà cr Armagnac, lesd'Harcourt et les Longueval, qui, depuis la mort de Labrosse, se partageaient la confiance du souverain. Gaucher supporta sans murmurer cette sorte de disgrâce; mais Philippe le Bel, appréciant son mérite, le jugea capable de Taidër à soutenir le fardeau du gouvernement. Ce prince avait été reconnu roi de Navarre du vivant de son père^i l'occasion de son mariage avec Jeanne, héritière non-s<'ulement de ce royaume, mais encore de la Champagne et de la Brie : il en nomma Chàtiiion
gouverneur (1^84).
Philippe le Bel annonçait par son caractère înipétueiix, par son amour pour la gloire, que son ireghe serait fertile en événements remarquables. En effet, aucun de nos monarques n'eut une vie plus laborieuse : monté sur le troue à dix-huit ans, il se trouva à vingt-trois dans la position la plus dillicilè, et passa l'âge des plaisirs dans des agitations continuelles, ne cessant de faire preuve d'une sagesse précoce et (fune application sans égale. Chàtiiion , dé son côté, enflammé de celte ardeur martiale, le sentiment prédominant des leudes de cette époque, appelait la guerre de tous ses vœux : ils ne furent qiie trop bîèà exaucés.
L'Europe se voyait bouleversée, sur la fin dii treizième siècle, par le conflit d'intérêts opposés; les démêlés particuliers avaient allurtié tih vàfttë ihcëfidii : les prétentions des maisons d'Anjou et â* Aragon au
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trône de Naples et de Sicile mettaient en émoi la chrétienté tout entière. Les rois de Castille et d'Angleterre, se partageant craffecticin, entretenaient le feu de la querelle. Des personnages mar(|nanls occupaient déjà celte scène tumultueuse; Châtilloh y prit place à son tour, et dès cet instant son nom ne cesse d'être lié aux principaux événements dé celle période mémorable.
Philippe le Bel devait nécessairement se prononcer dans les démêlés des deiix maisons d'Anjou et d'Aragon. Quoique attaché de cœur aux enfatits de Charles, ce prince hésita longtemps pour embrasser ouvertement leur défense. contre tant d'ennemis; enfin il se décida en leur fîiveur, et bientôt son esprit, sa peneti'ation et sa profonde politique surent, en divisant les opinions des autres potentats, prévenir une coalition trop redoutable. Gaucher de Cliâtillon, beaucoup plus âgé que lui, le servit admirablement par sa haute prudence, fruit de ses profondes méditations et d'observations judicieuses. JPhili )pe leBel l'envoya vers le roi d'Aragon pbur traiter ce la paix. Lair martial de l'ambassadeur, son caractère ferme, et plus encore son habileté, donnèrent une idée si avantageuse de la cour de France, que le monarque espagnol accepta les conditions qu'on lui offrait. Cette négociation, si heureusement terminée, semblait promettre au royaume une longue paix. Le roi avait déjà introduit des changements notables dans l'administration des provinces : d'après ses ordres, le parlement fut rendu sédentaire a ï^aris. il méditait
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(les aiiiélioratioDs de divers genres, lorsque la guerre vint l'arrêter dans ses nobles projets.
I.es écrivains qui appliquent à tous les événements la maxime que les petites causes produisent les grands effets, n'ont point manqué de dire qu'une rixe survenue entre quelques matelots français et des marins anglais provoqua une rupture entre les deux plus puissantes nations de l'Europe; il conviendrait mieux de croire que l'ambition d'Edouard et la fierté de Philippe le Bel en furent les véritables motifs. Le premier, vainqueur de l'Ecosse, de l'Irlande, du prince de Galles, se révoltait à la seule idée d'être Tassai du roi de France, qui, de son côté, ne laissait échapper aucune occasion de lui rappeler sa prééminence. Edouard avait saisi tous les vaisseaux français qui naviguaient le long de la Manche; sommé par Philippe de lui faire réparation de cette offense, il ne répondit qu'en termes ambigus, afin de se ménager le loisir de prendre les mesures nécessaires pour repousser une agression. C'est dans cette vue qu'il s'empressa de s'allier aux comtes de Nassau, de Bar, de Bretagne, de Brabant et de Savoie. De son côté, Philippe, voyant que la guerre devenait inévitable, chercha partout des ennemis à son rival; il s'attacha les Baiileul d'Ecosse, ralluma la fureur des Gallois, opposa Albert d'Autriche à Adolphe de Nassau , le Dauphin viennois à Amédée de Savoie. Gaucher de Chàtillon, envoyé vers Jacques de Chàtillon, son parent, souverain d'une partie de Ifl Flandre, sut le déterminer en faveur de la France, ainsi que Florent, comte de
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Hollande. Le négociateur infatigable alla jusque dans le Nord, engager Éric, roi de Norwége, à opérer une descente en Angleterre. Gaucher, ayant servi son prince en formant des traités, accourut pour le servir de son épée.
Avant d'entrer en campagne, le roi défendit, pendant toute le guerre, les joutes dans lesquelles périssaient quantité de bannerets, ordonnant que les démêlés particuliers cesseraient de se décider par les armes : il institua en même temps Châtillon juge suprême des disputes qui surviendraient parmi les hauts barons. Le gouverneur de la Champagne, par son caractère inflexible, était seul capable de remplir une mission aussi délicate.
Edouard, sommé une seconde fois de comparaître devant le roi de France, dont il relevait en raison des terres possédées par lui dans le royaume, répondit fièrement qu'il ne relevait que de son épée. Sur cette déclaration, Philippe mit son armée en mouvement; le connétable Raoul deNesle envahit la Guienne. Gaucher de Châtillon, son lieutenant, reçut le commandement des troupes régulières allemandes, entrées au service de la France, en vertu d'un traité récent, passé avec le duc d'Autriche. Le connétable trouva les Anglais beaucoup plus forts en Guienne qu'il ne l'imaginait : on voyait à leur tête des chefs expérimentés, le comte de Lancastre, Edmond, frère du roi, I^scy, comte de Lincoln, Richemont et Mortiraer. Raoul de Nesle se jeta dans Bordeaux pour attendre les troupes qui accouraient des provinces méridionales; les Anglais l'y bloquèrent par terre et par
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mer. Châtilloii, chargé d'incendier leur flotte au mi? lieu de la Garonne, sortit de la ville à la faveur des} ténèbres, accompagné delà moitié de l'infanterie all^ mande; il livra un terrible combat de nuit. La valeur des Anglais était éprouvée, c'était un noble motif pour piquer l'émulation de leurs adversaires : aussi Gaucher de Châtillon fit-il des efforts inouïs pour arriver jusqu'aux vaisseaux ennemis. Il y parvint, et en brûla la majeure partie (i); le reste de la flotte fut alors obli2:é de s'éloigner à toutes voiles. L'armée de terre, réduite par cette retraite à soutenir seule l'attaque des Français, se vit contrainte de lever le siège; le connétable reprit alors l'offensive (a).
Châtillon partit pour aller soumettre la Gascogne, dont les habitants étaient regardés comme les meilleurs fantassins de l'Europe; il éprouva beaucoup dç difficultés avant de pénétrer dans leur pajs, à causç des plaines de sable et des landes qui en barraient le chemin : une portion de sa cavalerie fut démontée ; mais rien ne pouvait lasser sa persévérance et son courage. Il pénétra au milieu de la Gascogne, surprit la population, écrasa avec ses gens d'armes les nuées d'archers et de frondeurs qui vinrent rassaillir, et força toute cette contrée à servir les intérêts de son maître. Secondé par les Gascons, il fit l'impor-
(i) Tandis que Châtillon incendiait en Guienne la flotte anglaÎM , iMalhieii IV de Montniorenry cl Jean d*Harcourt débarquaient sur les côles d'Angleterre, el brûlaient Douvres * c*était la quatrième fois, depuis Hugues Capel, que Les Fran^^ais exécutaieut a\ec succèi pareille expédition.
(a) La Colonie, Hist. de Bordeaux, t. ii.
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tante coMuete de Bayonne; Iç valeyreqx d'^^spjremqnt, gouyerneur de celte ville, tombi\ en sop^ pouvoir. ^ l'issue de ce nonvean sticcès, Cfiâlillon ^e réunit au comte de Valois et à Raoul dç Ne.*>le, qui venaient de concentrer leurs forces sur Tx^^dour afin dç frapper un coup décisif. Le$ Ang^aisj avaient rqî^senablé toutes leurs troupes sous les murs de Saint- Sever, forteresse imprenable pour le temps : ils §e livra non loin de ce lieu une bataille sano^lante, qui est encore célèbre dans les anfiales du pays;^et dau^ Ie§ romans du siècle; mais on n'a pu recueillir des détails authentiques sur cette action.
Cependant Gui, conate de Flandre, époux d'Aliénor, fille d'Edouard V^% déclara la guerre à la France, sans que Philippe, son suzerain , s'y attendît ; en rpémç temps , Henri, comte de Bar, ayant envahi la Champagne, livra ce pays à la dévastation : le roi, oblige de contenir cette (ouïe d'agresseurs, rappela ime partie des troupes restées en Guienne, et chi^rgea Châf^ tITIon de chasser l'ennemi de la Champagne, (lont il ét^it gouverneur. La venue de ce général ranima le courage des habitants; à sa voix ils se levèrent ei^ masse : Gaucher fondit sur le comte de Bar, l'expulsa^ dçi la province et le poursuivit jusque sur ses terrç§j iï prit d'assaut la ville de Doncheri-sur-Meuse. Le comte, cerné de tous côtés, demanda la paix; elle lui lut accordée, à condition qu'il partirait sur-le-champ pour la croisade ; politique étrange, qui donnait à l£^ moindre action l'apparence du zèle pour la religion : dans cette circonstance, on ne voulait qu'éloignçr un vassal entreprenant, et sur la foi duquel on nç
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pouvait compter. Châtillon^ vainqueur, alla joindre Philippe-le-Bel dans la Flandre ; les troupes qu'il y conduisit furent d'un grand secours : on s'était tenu jusque là sur la défensive; son arrivée niit Robert d'Artois, le généralissime, en position d'agir vigoureusement. Robert attaqua les Flamands auprès de Furnes, en 11^96, et les écrasa dans cette première rencontre : seize cents des leurs y perdirent la vie. Gaucher de Châtillon enfonça l'aile droite, et fit prisonnier le comte de Blamont; il arracha ensuite des mains de l'ennemi le tils du |comte d'Artois, qui, emporté par son courage, avait voulu, secondé de quelques chevaliers, défendre un pont contre des milliers d'assaillants : criblé de blessures, il expira dans les bras de son libérateur.
Un armistice suivit de près cette action. Dans cet intervalle, Châtillon quitta l'armée en i3oo, venant de perdre sa femme Isabeau de Dreux; il épousa en i3oi Élisant de Vergi, veuve du comte de Vaudemont. A peine avail-il conclu sa nouvelle alliance, que la guerre se ralluma dans le nord. Edouard s'était vu forcé de retirer ses troupes du continent , pour résister aux Écossais et aux Gallois coalisés. La position de comte de Flandre devint alors très-diffîcile; ses sujets, l'accusant hautement d'avoir attiré sur leur pays la colère de Philippe , voulaient le livrer à ce prince. Le comte, effrayé, vint trouver Charles de Valois , commandant l'armée française, pour implorer son intercession auprès du roi son frère. Le prince, touché de ses infortunes, l'engagea à se rendre auprès de Philippe, lui promettant, /ô/ ^/<? che*
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iHiliery qu'il ne lui adviendrait rien de fâcheux; mais le monarque, regardant le comte de Guy comme un traître, ne voulut pas ratifier l'accord que son frère avait conclu sans son aveu, et retînt Guy prisonnier. Le comte de Valois , désespéré de voir sa parole violée contre son gré, quitta la France, et se retira en Italie. Le roi s'empara de la Flandre, la déclara réunie à la couronne, et nomma pour gouverneur Jacques de Châtillon, homme d'une nullité absohie, ^nais oncle de la reine. Ce baron aigrit tellement les Flamands par sa dureté, froissa si fort leur amour-propre par sa hauteur, que ces peuples, désespérés, se révoltèrent, firent main-basse sur les Français, et en tuèrent plus que les Siciliens n'en avaient massacré chez eux dans l'année 1282 (1).
Jacques de Châtiilon échappa aux fureurs des insultés d'une manière qui peint les mœurs du siècle. Les Flamands le cherchaient avec une sorte de frénésie : tout homme qui passait aux barrières, ou même dans les rues, était retenu, questionné, et souvent déshabillé, si on ne le connaissait pas notablement pour un naturel du pays. Ces minutieuses pratiques avaient pour but d'atteindre Jacques de Châtillon. L'ancien gouverneur y informé des mesures que l'on prenait pour l'arrêter, se couvrit des vêtements d'un prêtre, les seuls qui garantissaient de toute investigation : il put s'échapper en passant à la nage le canal de Bruges; le seul écuyer qui l'accompagnait fut tué dans
(i) Ferreto de Vi'cence : il fut rémule et le contemporain de Vil- Uni, et composa comme lui une histoire de son pays, à laquelle il rattacha celle des autres nations. Ferreto mourut en i3i8.