LIVRE PREMIER
Naissance d'Arthur (i). — Après la mort de son père il reste sous la tutelle des princes de la maison de Valois. — Il est fait prisonnier à la bataille d*Azincourt. — On le conduit à Londres. II en revient sur sa parole y et reçoit Pépée de connétable des mains de Charles VII. :
Jean IV de Montfort, reconnu duc de Bretagne après la mort de Charles de Blois, son rival , eut de sa troisième femme, Jeanne de Navarre, fille de Charles le
(i) Nous écrivons Arthur et non pas Artus, parce que Arthur est le composé dearth, en celle ours. Les noms celtes renfermaient toujours quelque allusion significative. •
2 ARTHUR Dit iR#rAGNK.
Mauvais, quatre fils, Jean, Arthur, Gilles et Richard. Le premier lui succéda comme duc souverain; Arthur, le second, reçut en partage le comté de Richemont. I^a ville qui porte ce tidni , située daftis le pa/s cfTorï, avait été fondée par Alain , comte de Bretagne , qui accompagna les Normands k la conquête de l'Angleterre. Les successeurs de Guillaume laissèrent aux descendants d'Alain la jouissance du fief de Richemont; mais, en iSgg, Henri dé Lancastre, qui venait de détrôner Richard, irrité de voir Jean de Montfort abandonner son alliance, confisqua ce riche domaine. Le jeune Arthnr se vit ainsi privé de son apanage : l'histoite lui eh â cependant conservé le titre. Ce prince naquit le. 24 août iSgS, au château de Succinio, situé dans \à preStjulle dèSarseau (i). AMhur devint connétable, comme Duguesclin et Clisson , ses compatriotes, et comme eux se couvrit de gloire dans la carrière des armes.
Jean IV mourut vers la tin de novembre iSgg, laissant ses fils sous la tutelle de Jeanne de Navarre, sa femme, et sous la protection d'Olivier de Clisson* Mais Jeanne, qui ne chérissait pas plus ses enfants qu'Isabeau de Bavière n'aimait les siens, abandonna sa noble mission pour épouser Henri IV, usurpateur de la couronne d'Angleterre : il fallait bien qu'on reconnût à quelque signe la fille de Charles le Mauvais. Dans cette occurrence, le duc de Bourgogne vint en Bretagne en qualité de fondé de pouvoirs du roi de France, de qui relevait le duché; à ce titre, Phi-
(i) Ce château existe encore en partie : c'est un des meilleurs modèles àe Tarchitecture du moyen âge.
lippe le Hardi fut déclaré, le 19 octobre i4o8, tuteur du jeune Motitfort ainsi que de ses frères.
Le duc de Bourgogne ayant séjourné deux mois en Bretagne partit dé Nantes (décembre i^ùi), et reprit le chemin de Paris, emmenant avec lui ses pupilles. Arthur comptait au plus neiif ans. «Il était encore si petit, que guère ne pouvoit chevaucher. > On avait désigné des écuyers de bon lignage pour conduire par la bride les destriers que montaient les enfants de Jean ÎV; Alain de Tyvarletic et Jean de Butlion menaient celui d'Arthur.
La régence du duc de Bourgogne ne dura ^ue dixhuit mois. Le nouveau duc de Bretagne ayant atteint l'âge de quinze ans ( 14^4 )» prêta foi et hommage à Charles VI, son suzerain : puis il épousa Jeanne de France, et quitta Paris dans le mois de février, en laissant ses frères entre les mains du roi son beau-père.
Philippe le Hardi, contraint d'allée en Flandre pour réprimer le soulèvement des habitants de Bruges, se fit accompagner par le jeune ftichemont, qxi'il affectionnait particulièrement. Philippe mourut le mois suivant dans une hôtellerie de Hall; son corps fut conduit àDijôn, selon ses dernières volontés. Jean deNevers, son successeur, et ses autres fils, dtCupés du soin de recueillir l'héritage de leur père, se dispensèrent d'escorter le cônvôî; et ce duc de Bourgogne si puissant, dont tous les princes de l'Europe avaient brigué Tâmitié, n'eut à Son enterrement qu'un enfant de dix ans. Arthur accompagna le corpS de son tuteur; il était revêtu d'un long manteau noir; on conduisait encore son cheval par la bride. Les fatigues
de ce voyge a travers les neiges , pendant un hiver rigoureux, n'arrachèrent pas une seule plainte au noble jouvencel. Son précepteur, Jean Pérony t, homme savant et très-dévoué, ne le quitta point dans tout ce trajet.
Le comte de Richemont avait perdu son père; un trépas subit venait de le priver de son tuteur, et il pouvait se regarder comme orphelin de mère, puisque la sienne avait abandonné ses enfants pour aller en Angleterre former de nouveaux nœuds : il aurait manqué d'asile, si le duc de Berri ne l'eût pris dans sa maison. Le frère de Charles V le pourvut d'un état convenable à sa naissance. Arthur ne demeura que dix mois chez son second tuteur; il rejoignit ensuite le duc de Bretagne, et en 1407? quoique âgé de quinze ans seulement, il se chargea d'une expédition assez importante. Les habitants de Saint-Brieux, s'étant mis en insurrection, tuèrent quelques officiers de la garnison. Arthur, étant survenu, accompagné de gens de guerre, fit rentrer les rebelles dans le devoir et déploya envers eux cette sévérité qui, plus tard, le fit surnommer le Justicier.
Un mois après la soumission de Saint-Brieux, Arthur se trouvait à Paris avec son frère, lors de l'assassinat de Louis d'Orléans : ce forfait excita son indignation à tel point, qu'il s'empressa d'embrasser la défense des Armagnacs, sans se laisser arrêter par la crainte de combattre le formidable duc de Bourgogne. L'énergie du jeune comte de Richemont fixa l'irrésolution du duc de Bretagne, qui, secondé par quatre mille de ses vieux soldats, protégea la famille
royale contre les entreprises de Jean sans Peur, et la conduisit en Touraine. Dans cette occasion mémorable le duc Jean V sauva sans aucun doute la monarchie, et les lis français furent garantis d'une ruine totale, grâce à l'appui tutélaire que leur prêtèrent les hermines bretonnes.
Jean sans Peur, irrité de voiries Montfort opposés à ses intérêts, eut recours aux trames les plus infernales pour vaincre de pareils ennemis, sur qui la crainte et la séduction n'avaient aucun pouvoir. Il envoya en Bretagne des émissaires chargés de réveiller la vieille querelle des maisons de Blois et de Montfort : la première comptait encore dans le duché de nombreux partisans. Ces agents bourguignons, aussi actifs que subtils, commencèrent par circonvenir la comtesse de Penthièvre, cette Marguerite de Clisson qui s'était cassé une jambe en fuyant le courroux de son père Olivier, à qui elle demandait le trépas des enfants de Jean IV. Marguerite se voyait environnée d'une grande considération en sa qualité de veuve de Jean de Penthièvre, 61s de cet infortuné Charles de Blois, tué à la bataille d'Auray. L'époux de Marguerite de Clisson, moins ambitieux que le reste de sa famille, avait signé, sans y être contraint (ï4oo), un traité par lequel il se désistait entièrement des anciennes prétentions des Penthièvre, et jurait d'obéir au duc Jean V, comme à son souverain absolu. Pour le malheur de la Bretagne, ce prince mourut trop tôt : une maladie de langueur l'avait conduit au tombeau en i4o4. Il laissait quatre fils et une fille; sa veuve fut aussi ardente à nourrir ses enfants dans l'espoir de reconquérir
O A^TliUB DE BBETAGJXE.
l'héritage cIq la maiaoQ de Blois^ que leur père avait été soigneux de bannir de leur esprit la pensée d'é* lever de nouvelles réclamations.
Sans cesse occupée de l'agrandissement de sa race^ Marguerite de Clisson fit épouser à son fils aîné la fille de Jean de Nevers, qui venait d'hériter des États de son père, Philippe le Hardi. Cette femme passionnée ne se laissa pas arrêter par la répugnance que devait lui inspirer la branche de Bourgogne, qui s'était montrée l'implacable ennemie de son père Olivier. Le projet de cette alliance alluma l'indignation du vieux connétable, qui vivait encore : l'opioiàtre vieillard n'aurait jamais donné le consentement nécessaire, si l'on n'eût flatté son orgueil en lui montrant son petit-fils s'alliant par cette union à la maison royale de France. Lorsque l'assassinat du duc d'Orléans fit éclater la guerre civile , Marguerite de Clisson , agissant toujours au nom des Penthièvre réunis, se déclara en faveur de Jean de Nevers sans se livrer néanmoins à aucune démonstration hostile; mais elle ne tarda pas de céder aux suggestions des émissaires du prince bourguignon, qui lui montrèrent la facilité da s'emparer des principales place3 du duché pendant que les Montfort se trouvaient occupés à défendre Charles VI cqntre le$ factieux de Pari$.
Marguerite adopta sans réflexion cette idée; elle fit paraître subitement un manifeste pour rappeler les droits de la maison de Blois à la souveraineté de la Bretagne (i 4o8) : ce manifeste produisit l'effet d'une commotion électrique; toutes les haines se réveillèrent;
ARTHUR pji BflET-iÇW|2. 7
le pays, qui depuis vingt ans goûtait une sorte de repos après de si violents orages, se vit encore entraîné d^ns la voie des calamités. Au premier bruit de cette agression, le duc de Bretagne et son frère, qui jouaient en France Je beau rôle de protecteurs ,^ quittèrent la Touraine , et Sfius plu^ attendre commencèrent les hostilités. Arthur réupit autpqr de lui trente vieux capitaines, chefs de ces bandes fameuses qui ^'étaient signalées dans les diverses guerres, en Europe, en Afrique et eu Asie. Le prince déclara à ces braves qu'il voulait apprendre d'eux Fart de la guerre, et les supplia de voir pij lui qn de leurs compagnons , plutôt que leur <?o^mapdaat. Ces capitaines ne purent contenir leur joie à l'aspect d(s Tardeur naartiale que montrait Richeqipnt : tous conçurent dès ce moment l'espojr qu'il serait un jour le digne successeur des DuguescUn, des CUsson, des Beaumanoir et des Bohaq, héros dont les h^uts faits tenaient, depuis un siècle, la nation bretonne audessus de tous les autres peuples de la chrétienté.
Arthur, chargé du commandement d'une division , dispersa les troupes de Marguerite et enleva Châteaulin, que l'ennemi avait surpris. Ce premier échec épouvante les Penthièvre, qui se renfermèrent dans leurs boulevards. Montfprt, satisfait ^\in succès rapidement obtenu, ne mit point de chaleur à pousser les opérations , flatté de l'espoir que la guerre allait cesser par le fait. En effet, ses adversaires, .^e te-? naat cachés derrière les n^urailles des châteaux forts, sen^blaient avoir renoncé à leurs projets hostiles.
Lq duc de Bretagne, charmé de la conduite de son
frère, voulut lui en témoigner sa reconnaissance. Il entama des négociations avec les ministres du roi d'Angleterre dans le but d'obtenir la restitution du comté de Richemont, confisqué par Henri IV. Le sire de Cbâteaugirons se rendit à Londres, chargé de conclure la transaction. Le conseil britannique y mit pour condition que Jean V s'unirait à la maison de Lancastre de la manière la plus intime. Montfort signa ce traité , en dépit des supplications de la duchesse sa femme, qui, en sa qualité de fille de Charles VI, ne voyait pas sans un mortel déplaisir Talliance que son mari contractait avec l'ennemi déclaré de la France. Arthur, ayant rendu l'hommage exigé, se trouva véritablement comte de Richemont, sans partager néanmoins les sentiments d'affection que son frère témoignait aux Anglais.
Les affaires de France se compliquaient chaque jour davantage : la fameuse ligue de Gien venait d'être formée par les princes du sang, qui s'indignaient de voir le duc de Bourgogne, assassin de son parent, gouverner en maître la monarchie. Les gens sages insistaient pour que Jean V et sa famille restassent neutres dans cette querelle; mais les propos indiscrets du duc de Bourgogne leur firent prendre une tout autre résolution. Jean sans Peur avair dit, en pleine assemblée, qu'il tenait les Montfort pour des usurpateurs; que son bras saurait les dépouiller du duché pour le rendre auxPenthièvre, ses légitimes maîtres : cette parole retentit dans toute la Bretagne. Arthur se présenta le premier pour venger l'honneur de sa race : il s'empressa d'envoyer un défi à Jean sans Peur ;
celui-ci, selon sa coutume, éluda la provocation. Cet incident fournit la preuve que tous les membres de la famille de Montfort n'entendaient pas leur devoir de la même manière : Gilles, par opposition à son frère Arthur, se déclara le partisan du duc de Bourgogne, sans tenir compte de l'affront sanglant que sa maison venait d'essuyer. Jean V, indécis, ne voulait se prononcer que lorsque la fortune se serait ouvertement déclarée en faveur de l'une ou de l'autre faction.
Arthur, au contraire, emporté par un élan de générosité, s'unit de bonne foi aux princes confédérés. Il sortit de Nantes accompagné de seize cents féodaux, et vola au secours du duc de Berri , assiégé dans Bourges, tandis que Gilles son frère allait offrir ses services aux généraux qui commandaient l'armée royale. On sait que Gilles mourut le mois suivant à Cosnesur-Loire, et que la paix ne tarda pas d'être signée sous les remparts de Bourges; Ton sait aussi que la bonne intelligence ne fut pas de longue durée; les hostilités recommencèrent, et cette fois le roi embrassa la cause des Orléanais.
Nous avons déjà fait la relation de la campagne de i4i 4? ^^'''^"^ée par la convention d'Arras. Le jeune comte de Richemont se distingua dans plusieurs renconrtres, et le sire d'Armagnac l'arma chevalier au milieu des débris encore fumants de la ville de Soissons : il avait pris à l'escalade , aidé de ses fidèles Bretons, la grosse tour qui défendait la partie orientale de cette place; lui et son frère, le duc Jean V, se rendirent garants du traité d'Arras.
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Arthur, âgé de vingt-un ans^ montrait dans sa conduite une si haute sagesse, une prudence si consommée, qu'on le choisissait pour arbitre dans les affaires les plus délicates. La duchesse de Bretagne , irritée des mauvais traitements que son mari lui faisait subir, menaçait de se retirer auprès de Charles YI, son père; de son cpté Moqtfort, en haine de sa femme , désirait se rapprocher de l'Angleterre. Arthur sut empêcher un éclat fâcheux dans la n^aison de son frère, et parvint à le rattacher pkis que jamais aux intérêts du royaume. Il avait obtenu (hi conseil de France que Ton restituerait à Montfort la ville de Saint-Malo : ses compatriotes regrettaient de voir cette forte place en des mains étrangères. I.»es régents, voulant reconnaîtra le service que le jeune Arthur venait de rendre à la couronne en rafiermissant Jean Y dans ses bonnes intentions, lui firent présent d'un petit cheval d'or massif; de belles pierreries ornaient la selle et la bride : on estimait ce joyau 5o,ooo écus. Deux mois après il reçut l'invitation du roi et du dauphin de conduire son ost à Rouen, où l'on rassemblait l'armée chargée d'arrêter l'irruption du roi d'Angleterre, qui, étant sorti de Harfleur, traversait la Picardie pour gagner Calais.
Arthur assista à la bataille d'Azincourt; il fit partie de la première division qui marchait sous les ordres du connétable ; trois cents chevaliers bretons suivaient ses bannières : il combattit en héros , et soutint pendant une heure entière l'effort de plusieurs milliei*s d'ennemis. Accablé par le nombre , atteint au visage de plusieurs blessures gravqs, il se défendit avec opi-
A^RT^UH PE BUETAGNFf 1 I
niâtreté, sans jamais vouloir livrer son gantelet ; enfin on l'abattit j le preux resta enseveli sous un monceau de morts : les clercs de Henri V, chargés de dresser le rôle des barons et des chevaliers tués sur placp^ le retirèrent du milieu des cadavres : il respirait encore; sa figure, sillonnée par de larges coups d'épëe, était devenue méconnaissable ; mais les hermines qui couvraient son armure attestaient sa qualité de pripqe breton. Henri V, dont le père avait épousé I4 mère d'Arthur, le fit transporter dans sa tente, et lut prodigua les soins les plus empressés. Au reste, les vainqueurs s'appliquèrent à bien traiter les autres prisonniers de distinction du même pays, Odoart de Bohan, ' Olivier de la Feuillée, Gifert, Olivier de Cçupbour, de Châteaugirons , de Montauban, de Malestroit, de Laforet (i).
Henri V emmena au port de Cal^i^ Kichemont ainsi que les feudataires pris dans cette miilheureusa journée. Le comte ne put conserver auprès de lui qu'un seul écuyer, nommé Jeannin Cotuyt. Les Bretons, que ses brillantes qualités avaient charmés, ressentirent vivement la perte dii jeune prince. Les états, assemblés à Rçnnes, décidèrent par acclamation de pÊ^yer le prix de sa r^^nçon , quelque élçvé qu'il fût. Une députatiou se rendit à Calais auprès de Henri de Lançastre, qui rçfusa de mettre en liberté le comte de Ricbempnt.
Arthur fit son entrée dans Londres à la suitç du
(f) Voyez, à la fin du tome IV, la liste des principaux chevaliers tués à la bataille d*Azincourt, et plusieurs pièces historiques relatives aux désa^res de cett^ journée.
lit ARTHUR DE BRETAGNE.
triomphateur : la certitude d'y rencontrer sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis treize ans, adoucit ses regrets. Cette princesse, que l'on appelait la reine douairière en sa qualité de veuve de Henri IV , étalait un fasle extraordinaire : elle obtint de Henri V la permission de voir son fils : ceci pouvait passer pour une grâce, car le roi affectait de tenir ses prisonniers dans la plus dure captivité. Le banneret put donc visiter Jeanne de Navarre ; il fut introduit le jour même dans le palais. La reine avait fait prendre ses habits à l'une de ses femmes, et s'était mêlée parmi les autres dames : la personne déguisée alla au-devant d'Arthur, qui l'embrassa tendrement. Les premiers compliments étant épuisés, le prince breton demanda la permission de saluer les dames présentes, et de baiser la main de chacune d'elles. Arrivé auprès de la véritable reine, il parut un peu troublé : Jeanne de Navarre ne put se contenir plus longtemps, a Mauvais fils, s'écria-t-elle , tu n'as donc pas reconnu ta mère, puisque tu as pris une autre pour elle? » Le jeune homme s'excusa, pleura quelques instants, et fut pardonné. Il était dans un dénûment tel, que Jeanne dut lui fournir des habits convenables à son rang; elle lui donna aussi i,ooo écus. Arthur s'empressa de les distribuer à ses compagnons de captivité, qui gémissaient dans une pénurie extrême. Ce qui s'était passé entre sa mère et lui le refroidit encore davantage pour elle : au reste, son mécontentement devait paraître excusable, car Jeanne de Navarre avait abandonné sa patrie et ses enfants en bas âge pour aller partager un trône acquis par l'usurpation
ARTHUR DE BRETAGNE. l3
la plus odieuse. Arthur ne vit que très-rarement sa mère pendant le triste séjour qu'il fit en Angleterre.
Vers le milieu de la quatrième année, Richemont obtint la permission de franchir le détroit : un malheur affreux venait d'arriver dans sa famille; son frère, duc de Bretagne, avait été arrêté (i/i^o) par les Penthièvre, de la même manière que Jean IV, son père, fit arrêter jadis le connétable. On avait tourné contre les M ontfort les armes dont ils s'étaient servis les premiers. Marguerite de Clisson , dont l'âge augmentait l'ambition, regardant comme un acte forcé le traité de Guerande , qui dépouilla la maison de 31ois, ne cessait d'exciter ses enfants à rentrer en possession de leur ancien héritage : a La trahison, si condamnable chez les autres, leur disait-elle, est pour vous légitime, car on l'a mise en pratique envers le connétable votre aïeul. Jean de Montfort fit prisonnier Olivier de Clisson au château de l'Hermine, en violant le droit des gens ; et dix ans plus tard ses fils vinrent assiéger dans le manoir de Josselin le héros gisant sur un lit de douleur, et lui prirent 100,000 livres* Ainsi les Montfort, non contents de vous dépouiller de l'héritage paternel , vous ont arraché une partie de la succession de votre mère. » Ces paroles échauffaient le cœur des enfants de Marguerite; ils formaient le projet d'obtenir par la violence ce que la violence leur avait enlevé : l'occasion qu'ils attendaient ne tarda pas à se présenter*
Les affaires politiques du duché avaient suivi le même cours que celles de France : Henri V, descendu une seconde fois sur le continent (1417); acheva la
l4 ARtHtR De ÉRETÀGNË.
conquête de la Normandie; il eut avec Jean V des conférences fort suivies, et sut mettre entièrement dans ses intérêts le souverain de la Bretagne. Les Penthièvre, attentifs aux moindres démarches de Montfort, firent savoir au dauphin, depuis Charles VII, que le duc de Bretagne entretenait des liaisons coupables; ils lui ap«prirent, qu'au mépris des devoirs de vassul de la couronne de France, il complotait pour expulser du trône la famille des Valois; les Penthièvre terminaient cette communication par montrer la nécessité de sè saisir au plus vite de la personne de Montfort , traU tre à son suzerain : ils annonçaient la bonne volonté de se charger de la mission si le dauphin, de son côté, voulait les aider à rentrer en possession du duché, dont ils promettaient de tourner toutes les forcer contre l'ennemi commun. Il est certain que le dau* phin touscrivît à ce qu'on lui demandait; les ministrès de ce pfinCe écrivirent à Marguerite ainsi qu'à ses enfants des lettres qui les autorisaient à tout en*treprendre (i4i8); ces lettres furent anéanties de bonne heure, mais leur existence est irrécusable (i). L'assassinat du duc de Bourgogne vint accélérer le dénouement de cette intrigue : en apprenant cet horrible événement, Jean V, qui ne s'était pas encore déclaré ouvertement en faveii^ de l'Angleterre, bannit ses incertitudes. J^e prince breton, retn* pli d'indignation, abandonna sans retour la cause du dauphin, qui, selon lui, était l'instigateur de ce forfait.
(i) Voyez la savante dissertation que les auteurs de TArt de vérifier les dates ont faitte à ce sujet.
AtltHUR DE BRETAGNE.* l5
DâilS dette occurrence, Marguerite de Clisson, clônt un des fils se trouvîiit gendre de Jean sans Peur, qu'on venait d'immoler, se vit, par opposition à la maisoti de Mdhtfort, dans l'obligation de se lier plus étroiterhent avec le dauphin, que la voix publique accusait du meurtre du Bourguignon (i/\^6); elle rtiit sans délai ses projets à exécution. Soti fils aîné envoya à Vannes, dans le mois de janvier i4^o, Pierre du Belloi, son secrétaire, eti le cha^geant de Supplier le duc de Bretagne de sHmir sanè restriction aux Penthièvre : l'attentat coihrtiis sut la personne du duc de Bourgogne déliait ces derniers de tout engagement envers les Valois : Jean V témoigna de la satisfaction en recevant ces ouvertures : Pierre du Belloi lui demanda d'indiquer le lieu où Olivier de Penthièvre pourrait venir conférer sur ce sujet. Morttfort désigna Nantes , où le chancelier de Bretagne l'attendait. Olivier vint l'y joindre le surlendemaiti accotnpagné de quatre écuyers seulement : on lui fit uii accueil bienveillant : afin de mieux montrer sa confiance, le duc partagea le même lit, selon les usages pratiqués dans ce siècle : l'un et l'autre avaient trente ans.
Au bout d'une semaine passée à Nantes dans les réjouissances^ Olivier pressa le duc de venir à Champcoteau, où sa famille lui préparait des fêtes. Jean V promit de s*y rendre. Le comte de Penthièvre prit congé de son hôte; il revint le lundi matin 12 février, entra familièrement dans la chambre de Montfort, réveilla en lui disant qu'il fallait partir au plus vite, car depuis deux jours une foule de dames s'étaient
l6 ARTHUR DE RRETAGNE.
réunies à Champtoceau pour Fy recevoir. Le duc se leva à la hâte, et se mit en route; il alla coucher au manoir de Loroux, afin d'atteindre Champtoceau le lendemain avant midi : Olivier l'avait devancé de plusieurs heures, sous prétexte de présider aux soins de sa réception, le prévenant que lui et ses parents viendraient le prendre à Loroux. En effet, le mardi il rejoignit Jean V; mais, dans son trajet de Champtoceau à Loroux, le comte de Penthièvre avait fait déclouer les planches du Pont de la Troubarde sur la Dîvalle, afin que ses gens pussent les jeter à l'eau lorsque le duc serait passé.
Montfort partit de Loroux accompagné de son frère Richard et de huit bannerets ; Olivier le suivait à pied, par déférence; mais, au bout du pont, il monta sur un cheval que ses écuyers tenaient prêt. A peine les princes eurent-ils franchi laDivalle, qu'Alain de la Lande, page d'Olivier, et quelques autres varlets, précipitèrent dans la rivière les planches du pont, <c comme par esbattement joyeux. » Jean Ven riait, croyant que c'était un jeu ; mais au bout de quelques instants, il vit sortir d'un bois voisin Charles, le second des Penthièvre, escorté de deux cents cavaliers armés de pied en cap, et d'un pareil nombre d'archers. <c Beau cousin, quels sont ces gens-ci? » demanda le duc, assez inquiet. «Ce sont les miens,» répondit Olivier, tout ému ; et en même temps, saisissant vivement Montfort par son collier, il s'écria : « Je vous fais prisonnier, au nom du dauphin de France, que vous voulez trahir; et certes, avant que je vous laisse libre, il faudra que vous me restituiez mon héritage de
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Bretagne. » Jean V, étonné, se rendit sans opposer la moindre résistance; son frère Richard et le sire de Dinan furent également arrêtés. Les chevaliers de la suite, indignés de cette perfidie, mirent tous Tépée' à la main. On fondit sur eux; Jean de Beaun^anoir eut le poing coupé,^ Thibaud Buisson fut blessé au bras, Jean de Kerespert eut une jambe cassée, et Robert d'Épinai perdit Toeil droit. Dans le colorant de la mêlée, un furieux, nommé Henri Lallemand, se jeta sur Montfort pour le percer de son épée , mais le comte de Penthièvre le repoussa.
On attacha une corde à la bride du destrier que montait Jean Y, en laissant néanmoins à ce prince ses armes et les divers insignes de la dignité ducale. Le cortège se mit à cheminer en changeant de direction; il se vit obligé pourtant de traverser la petite ville de ClissoUé Le comte de Penthièvre déclara au prisonnier que s'il jetait un seul cri , on le hacherait à coups de dague. Le duc passa ainsi devant les habitants de Clisson, qui le saluèrent de leurs acclamalions, prenant pour une escorte d'honneur tous ces gens d'armes qui se pressaient autour de leur souverain.
Dès que la colonne eut franchi les faubourgs, on fixa la jambe droite de Montfort à Tétrier par le moyen d'une lanière :1e comte de Penthièvre décrivait de longs circuits, afin d'éviter les villages; de sorte que l'on marcha toute la journée. Le cortège s'arrêta devant une hôtellerie isolée; Olivier y entra accompagné de ses officiers, laissant le captif gardé par quelques soldats, sous uï\q pluie glaciale, Montfort,
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qui se mourait d'inanition , obtint difficilement un morceau de pain noir; enfin ce prince arriva au manoir dePalluau, où il fut retenu la moitié d'une semaine» Marguerite, instruite à Cliamptoceau de l'arrestation du ducy s'empara de l'argenterie que Jean Y , snivant la coutume, avait envoyée devant lui (i). Elle fit aiv réter Jean deLannion, Robert de Kermellec, le siro de Oudon et Gaspard de Mony , officiers de la mai^ son du duc , et qui l'avaient précédé avec les équi* pages.
La fille de Clisson, se croyant déjà rentrée en poêr session du duché, ne put modérer sa joie lorsqu'elle vit paraître ses fils conduisant Montfort. Ce prince voulut se plaindre de l'indigne traitement dont on usait à son égard, Marguerite lui rappela la trahison dont le connétable avait été victime au château de l'Hermine; elle rappela la conduite que lui-même, Jean de Montfort, avait tenue envers le héros si cher aux Bretons, qu'il était venu assiéger dans son château de Josselin : « Mon père, dit-elle, fut obligé de vous payer comptant 100,000 livras^, pour obtenir la permission de finir en paix st gl»^ rieuse carrière. » Malheureusement ces reproches tran bien fondés semblaient donner à Marguerite le droit d'user de représailles.
On plaça Jean de Montfort et son frère Richard jhi fond d'une tour isolée, dont les fenéfres furent bou-
(i) Lorsqu'un prince allait manger chez un vassal, il faisait porter avec lui son argenterie » comme une prérogative de la souveraioeté. L'argenterie consistait en plats et gobelets; les couverts étaient de fer poli , ci'ébène ou de bois précieux.
ARTHUR DE BRETiLi^lfS^ I9
cfaées avec de la grosse toile cirée. Le dxxQ fit plusieur^^ trous dans cette toile à l'aide d'une épingle, pour regarder la campagne : ce fut la seule distraction qn» ce prince put se procureir pendant spp séjour à Champtoceau. Chaque soir Marguerite de iCliiSSQn, plus cruelle que ses fils , allait visiter las âeu% prisonniers , ou plutôt elle ^ faisait porter çk^^ i^ux; car de graves infirncutés j jointes à son ancien accident, la privaient totalement de l'usage de ses jambes, et les douleurs que cette fière cbâtel^iiji^ re^Sieptait en^ core de sa catastrophe devaient la rendre plm$ ^ri^t^^. ble , car elle n'avait essuyé ce malheui? que pojt^* ^oir voulu demander la mort de ces mém^sprinqes n^gintenant tombés en son pouvoir. Renfermée ay.ec i$u^ dans^ cette sombre tour, Marguerite les accablait de reprpr ches , et se plaisait à les tourmenter en leur inoptrant sans cesse la mort prête à les frappei?. hes cf^ui: IHoptfort n^opposa^ent à ces menacer aucune ferii^^té ; P«ni et Pautre regrettaient de quitter cette vie, qu'ils ne connaissaient encore que par le beau isoté; ils offraient même , pour la racheter, d'abdiquer ie tn^fia ducal et de quitter la Bretagne. Margi^rite poussait le raffinement delà cruauté jusqu'à faire sentir à $es captife leur manque de résolution , et sortait ^p ies laissant plongés dans la plus affreuse perplexité.
Tandis qu'une femme s'abaissait jusqu'à l'insiiUi^
envers des prince^ lâchement trahis, une autre femme
déployait une ardeur héroïque pour briser leurs fers :
c'était leanne, fille de Charles YI, et j^œur de, cç
même dauphin accusé par l'opinion publique d'avoir
commandé cette arre^ation. Ne voulant plus songer
ad ARTHUR DK BRRTÂGlfK.
aux torts dont son époux, Jean de Monlfort, s'était rendu coupable en vers elle, la duchesse s'acquitta gé« néreusement des devoirs que lui commandait sa position : en apprenant le malheur arrivé à son mari , Jeanne convoqua les états de Bretagne, et se déclara régente. Elle fit reconnaître le sire de Rohan comme lieutenant général du duché, et lui adjoignit les sires de Rieux et de Chateaubriand. Ces barons, organes de la chevalerie du pays, jurèrent sur leur épéed'employei* leurs corps et leurs biens à la défense de la maison de Montfort.
La duchesse sachant les états réunis dans la chambre des délibérations, s'y présenta le visage baigné de larmes et tenant ses deux enfants entre ses bras : à cette vue, l'assemblée se leva spontanément , et promit de marcher à la délivrance de Jean V. L'horreur qu'inspirait la trahison d'Olivier de Blois seconda puissamment l'impression que produisait sur les états l'aspect de leur souveraine implorant pour son époux l'assistance de la nation ; car la conduite d'Olivier portait une grave atteinte à la vieille loyauté bretonne. Jusqu'alors les Penthièvre avaient eu pour euxlebon droit ; ils jouissaientdel'affectiondu peuple ; le temps rendait même leur situation plus intéressante : les Montfort n'étaient que tolérés. La circonstance la plus futile pouvait remettre la maison de Blois en possession du duché; mais la perfidie d'Olivier souleva contre eux l'indignation publique : dès ce moment la cause des Penthièvre fut perdue sans retour.
Cinquante mille hommes volèrent aux armes pour briser les fers du souverain : les troupes entrées au
AKXHUA DE BRETAGNC. ûf
service de France reçurent l'invitation de revenir à Nantes afin de prendre part à cette querelle de famille. On entra sur-le-champ en campagne , et l'on commença par investir Lambalie, une des places les plus importantes des Penthièvre. Ceux-ci, enapprenant cette levée de boucliers, ne purent contenir leur fureur. L'aîné des fils de Marguerite courut à la tour, précédé d'un grand fracas d'armes, et annonça au duc que si les Bretons poursuivaient le siège de Lamballe, il lui ferait trancher la tête. Jean V, tout tremblant, s'excusa en disant que du fond de son cachot il ne pouvait commander à ses sujets irrités. Ce prince, égaré par la frayeur, embrassa les genoux de son en* nemi,en versant un torrent de larmes. Olivier, après avoir accablé son rival des plus violents reproches , sortit en laissant au milieu de la prison un amas de grosses chaînes, que ses gens jetèrent rudement sur les dalles afin d'épouvanter le trop faible Mont» fort.
Le soir même de cette entrevue , Olivier fit habiller un valet de la même manière que l'était Jean Y en arrivant à Champtoceau, le mit dans un bateau en présence de quelques habitants, et l'envoya vers le confluent d'une rivière^ feignant de vouloir le noyer. Le bruit de ce trépas supposé , auquel tout le monde crut, au lieu d'arrêter les démarches des Bretons , augmenta au contraire leur ardeur. Le sire de Rohan poussa avec activité le siège de Lamballe et de Guingamp : ces deux villes tombèrent en son pou* voir vers la tin de mars x^ào. A celte nouvelle, Olivier enleva son prisonnier de Champtoceau , et le cou-
lia JlRTHUR BE BKBTA Gif s.
àùisit au dbnjon de Valadrines, où il chercha inutilement un carcan pour l'attacher : «Je vous ferai couif per en morceaux^ disait-i), ai tos gens continuent «c leâ hostilités. » De Yandrines on mena Montfort à NouUé) puis au Coudrai^ enfin du château de Gisson. . Durant ces courses multipliées, la division se met*iotit parmi les chefs de l'armée bretonne : les résolu*tions généreuses sont rarement de longue durée; Les bantierets se plaignirent que cette guerre , en se prolongeant^ absorbait leurs ressources pécuniaires : Vain prétexte. La véritdblé causé de ce mécontentement résidait dans la jalousie de ces leudes : nul ne voulait marcher sous les ordres de &on égal. Pour mettre un •terme à cette mésintelligence , le conseil de la du- ^hebse jugea que le meilleur moyen serait de placer è la tête de la coalition un personnage d'un rang AfSSM élevé pour ne craindre aucune rivalitéi Totis lès i^gahls se tournèrent vers Ârthui* v dont l'énergie contrastait si fort avec la timidité de son frère Jean : mhisoh n'avait pas réfléchi que la vie du jeune coihte de ftiofaeihont se consumait dans une captivité rigou* reuse. Il fut décidé que les états nd négligeraient rien pour obtenir sa libertés L'évéque de Nantes et le sire de Montâubati allèreiit en Normandie pour soumettre là supplique au chef des Lancastre : leurs prières né purent rien bbtfenir; ils offraient même de payer la nuiiçon dîi prisonnier^ à quelque prix qu'on la mit. Henri V^ redoutant le caractère entreprenant de Ri* dietiionty et surtout sa valeur, s'obstinait à ne pas briser ses fers, comme s'il eût deviné que l'Angletarre dut trouver un jour dans lé prince breton l'adversaire
AATUUR l>£ BRETAGNE. 4^3
le pins for midable, le héros dont le bras terrible devait soustraire la France au joug de l'étranger.
Le cruel refus de Henri V ne fit pas abandonner aux confédérés la résolution d'obtenir par la force deà armes Télargissementdu souverain. Richard de Montfort, le derniet* des fils de J^aii IV, arrivn de Paris sur ces entrefaites : il ne possédait pas le^ brillante^ quaUtés d'Arthur^ cependant ^on nom et «on rang suffirent pour mettre un terme à 1h désu^ iuon« La guerre fut pousse avec plus d^ vigueur : on assaillit le château de la Mothe^Broon i appartenant aux Penthièvre; il se livra sous ses murs un combat fort opiniâtre; le berceau de Duguesclin fut arrcisé du sang bretqn ^ versé par des Bretons* La place succomba après une vive résistance : les vainqueurs, jaloux de priver l'ennemi d'un pareil boulevardf en ordonnèrent la démoUtion. Quatre cents maçons, yenua de différents cantons , l'exécutèreDl; au bout d'une semaine* (Lobineau, liv. XV, p. 547* )
Pendant que Charles de Montfort poursuivait les opérations sur ce points les comtes de Porrob^t^ de Chateaubriand, deRieux, de Guémené, dePisnhouet;^ de Bougé, agissaient d'un autre coté. On tomba d'ao cord de terminer la querelle par ufl coup hardi t les généraïuc coalisés arrivèrent dans une seule niiit d<l^ vant Champtoceau, et l'investirent (fin de i4i^o)( Margueritede Clisson se trouvait encore dans la place, entourée d'une partie de sa famille. Le comte de Porrohet, ayant pris la direction du siège, fit v^nir de Vannes des canons , que l'on traînait sur des chariots. Ces machines de guerre , étant nouvellement inven-
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tées; ne pouvaient causer un grand dommage aux assiégés. Enfin ces canons tirèrent; on n'en connaissait pas l'usage en Bretagne: leur effet étonna les soldats. Marguerite de Clisson fit renfermer dans les donjons les plus exposés aux coups de l'artillerie Pierre de Edder et Jean de Kermellec, chambellans du duc de Bretagne, retenus prisonniers par elle ainsi que tous les écuyers de la suite du prince. Cet acte de cruauté demeura gratuit : ni Jean de Kermellec ni Pierre de Edder ne furent atteints par les projectiles ; Marguerite se vit réduite à la cruelle nécessité de capituler. Ses gens, craignant d'être pris d'assaut, demandèrent à se soumettre : en vain voulut-elle relever leur courage en affrontant les dangers, en se présentant aux endroits les plus périlleux ; son exemple n'émut personne. L'héroïne fut contrainte de demander quatre jours de trêve pour qu'elle eût le loisir d'engager son fils à rendre le duc, en échange de sa mère. La triste position de Marguerite toucha Olivier; il remit Montfort entre les mains du sire de TÂigle : ce chevalier conduisit le prince dans le camp des Bretons. Montfort s'empressa de faire an* noncer à la comtesse qu'elle pouvait quitter Champtoceau,où la famine exerçait déjà ses ravages. La fille de Clisson sortit par une large brèche, portée par ses petits-fils; elle traversa fièrement la haieforméesur son passage, regardant encore d'un air dédaigneux les bannerets dont elle avait si longtemps bravé les efforts. Le duc entra incontinent dans Champtoceau, et son premier soin, en prenant possession de cette conquête, fut de récompenser ceux qui avaient défendu sa que-
relie. Il accorda des pensions aux moins riches, et quelques privilèges aux grands vassaux : en cette occasion le sire de Penhouet acquit pour lui et ses descendants le droit de diner tous les jours, selon son bon plaisir, avec le duc, ou pour le moins d'avoir à son souper un p^t du meilleur vin de la table du souverain. Âpres s'être acquitté envers les hommes, Montfort songea à s'acquitter envers Dieu. Durant sa captivité, ce prince faisait des vœux proportionnés aux terreurs que la crainte de la mort lui inspirait : il donna à l'église des Carmes de Nantes son pesant d'or, 38o marcs ( 3 1 5,000 francs ); à celle de Treguier son pesant d'argent (4o,ooo francs) ; à Saint-Pierre de Vannes son pesant de cire, et à Sainte-Catherine de Fierbois , un beau missel.
Le dauphin commit une faute grave en aidant les Penthièvre dans leur entreprise contre la famille de Montfort; trente ans auparavant les habitants du du* ché avaient poussé un cri d'horreur lors de l'arrestation du connétable de Clisson , ne doutant pas que cet acte de félonie, commis au milieu de leur pays, ne portât atteinte à cette réputation de loyauté dont ils s'enorgueillissaient; et ce fut pour eux un nouveau motif de haïr le duc de Bourgogne, car c'était à son instigation que le faible Jean lY s'était rendu coupable de cette violence : placés dans une situation semblable en 14^0, ils s'indignèrent contre le dauphin, qui avait encouragé les Penthièvre à s'avilir par la même perfidie. La cour d'Angleterre saisit adroitement cette occasion pour exciter le ressentiment du jeune Arthur : ce prince, toujouris captif pour la cause de la
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France, ne s'en montrait pas moins très-attaché à ses intérêts : on lui peignit sous les couleurs les plus odieuses l'injure dont son frère venait d'être la victimir^ par suite des menées du dauphin ; on lui montra sa maison menacée de tomber sous les coups des Penthièvrc et des Valois réunis^ Le domte de Ri- Obemont, jùstedlent courroucé ^ se laissa ébranler. Henri Y^ espérant le gagnet* par lès voies de la dou-^ ceur, le tirade la tour de Londres, et lui permit de l'accompagner en France ^ dont les armées anglaises poursuivaient la conquête^ Le jeune prince dut -jurer sur la croix qu'il he profiterait jamais de la négligence de ses gardes pôUr s'évader.
; Enfin ^ au bout de (^inq années d'une captivité in*supportable, Arthur quitta le sol britannique el arriva silr le continent) mais on ne lui laissa pué la filculté d'aller revoir son pajs natal. Henh Y craignail: l'ascendant que pouvait exercer sur l'esprit de suti prisonnier la vertueuse Jeanne , fille de Charles YI et femme de Jean de Montlort : cette princesse ne ots* sait de triEivàiller à réconcilier le dauphin avec son (^oux. Yers le second mois^ Henri Y 4 vaincu par les sollicitations du comte de Richemont ^ lui permit de s'établir à Pontorson ^ sur les frontières de la Bneta** gne, sous la garde néanmoins du sire de Norfolk» Dès qUiB l'on apprit dans le duché que le jeune Arthur réit»dait à Pontorson , une foule de chevaliers et d'écuyert accoururent pour le visiter, à tel point que le nombre des Bretons surpassa de beaucoup celui des hommes <i' armes chargés de veiller sur le comte de Richemont^ Le jour de la Saint-Michel, le comte de Norfolk
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donna une tête; on y tira à la cible avec Tarbalèt^w Arthur, extrêmement adroit à cet exercice^ se sur» passa dans cette circonstance; il remporta le prix sur leis officiers anglais^ réputés les meilleurs tireurs de l'Europe. Ivres dé joie, les chevaliers bretons^ révoltés en voyant qu'un prince si digne de leur afïeGtioii passât sa vie dans les chaînes, lui proposèrent de lés briser à l'instant même et de gàgiier le duché après avoir dispersé les soldats de Norfolk (i4sii )« Arthur désirait ardemment ^a liberté ^ Cependant il refusa de la devoir à un pareil expédient^ en disant quele$ mir nistres d'Angleterre lui avaient fait donner sa parole d'hoilneur de ne point franchir le Gôuesnod. Le lendemain on vit arriver à Pontorsod le duc de BreUigne, qui venait embrasser un frère tendrement aimé^ L'entrevue eut lieu sur lé pont > attendu que Jean Y s'était imposé la loi de ne pas entrer en Nl>riliandie^ envahie par les Anglaist Les deuk pl*incés se séparèrent au bout d'une heure d'entretien. Le comte de Kodblkf instruit du péril qu'il avait couru^ ë'eno^iressa de rameher son prisoilnier à Melud ^ auprès du roi d'Angleterre. Celui-ci ^ apprenant le refiis cfue Ridhetfaont aVâil opposé au projet des bannerets acoourub à P^ntïirsoti j voulut se donner une apparence de gé«néroi^ité : il permit doilc au prince d'aller visiter ses foyers ; en agissant ainsi , Lancastre ^ ne songeait qil'à flatteur la nation bretonne par cet acte de magnasinité y dans l'espérance de la détacher de la cause des Valois.
Arthur, fetigué de son joug, se laissa capter par les beaux semblants du roi d'An^eterre; il engagea sa
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foi en échange d*une liberté pleine et entière ; on la iui rendit, mais il dut promettre de revenir auprès de Henri V sur une simple invitation du monarque. Le comte de Richemont rentra enfin dans le duché au milieu de i4ai; il trouva son frère fort alarmé. Le dauphin, voyant que Montfort favorisait en secret TAngleterre, voulut l'occuper sérieusement; il lui suscita une seconde fois les Penthièvre j qui se relevèrent plus redoutables que jamais. Us avaient surpris dans le château de Beauport Jean V, qui ne leur échappa que par miracle : ce dernier était encore tout ému du danger qu'il venait de courir, lorsque Arthur le rejoignit; Tun et l'autre avisèrent aux moyens d'arrêter les entreprises d'opiniâtres ennemis, soutenus par de puissants auxiliaires.
Richemont débuta par faire réparer les fortifications de Rennes, tombées en fort mauvais état, et traça lui-même le plan des nouveaux travaux ; quinze cents ouvriers y furent employés sous sa direction pendant huit mois. Ces ouvrages étant terminés, il songeait à rétablir les remparts de Vannes , lorsqu'un ordre de Henri Y vint l'arracher à ses occupations : le monarque anglais le somma en termes flatteurs de se rendre à Calais, en invoquant les conventions d'honneur récemment conclues entre eux. Le comte de Richemont obéit sans murmurer. Le jour même de sa venue dans ce port, le prince breton se vit obligé de s'embarquer, et au bout de quelques heures ses pieds foulèrent le sol de l'Angleterre, qu'il s'était flatté de ne plus toucher. Henri Y essaya de colorer sa rigueur par les témoignages d'une vive amitié ; le roi you^lait
ARTHUR DE BRETAGNE. a^
que le prince breton fût témoin du bonheur qu'allait lui procurer son union avecla fille de Cbarles VI, Catherine de France, qu'il conduisait à Westminster pour la faire couronner.
Le mois suivant Henri ramena le comte de Biche-* mont sur le continent , en le contraignant néanmoins de choisir entre une captivité éternelle et l'obligation de servir dans ses armées. Arthur^ qui avait déjà passé à la tour de Londres les cinq plus belles années de sa vie, se décida pour le dernier parti : cette détermination dut lui paraître d'autant plus cruelle , que son frère; enrôlé derechef sous les bannières du dauphin, commandait en personne quatre mille Bretons. Henri V créa le comte de Bichemont chef de quinze cents chevaliers formant sa garde particulière; elle marchait en tête des troupes qui formaient l'armée expéditionnaire. I^conquétedelaNormandieetde l'Ile-de-France lui avait coûté vingt-cinq mille soldats; vingt mille autres occupaient les moindres villages des pays envahis : trente millebommes de plusdevenaientindispensables pour s'assurer la possession des autres provinces endeçà de la Loire. Quelque glorieux qu'il fût pour l'Angleterre de voir le royaume de France soumis à ses armes, cependant le parlement ne voulut jamais accorder les subsides nécessaires pour une troisième invasion : Henri Y fut obligé d'avoir recours aux emprunts personnels. 11 mit en gage sa couronne de diamants, son épée, son sceptre et son manteau de pourpre, afin de pouvoir acquitter le premier mois de solde des archers gallois, dont l'exigence égalait le courage et la discipline.
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Le roi fit débarquer , le i*^ septembre i4^i , surle^ côtes de la Manche vingt^quatre mille hommes , eC opéra sa jonction auprès de Monthuel avec le nouveau duc de Bourgogne , Philippe le Bon , qui succédait à son père, Jean sans Peur, assassiné sur le pont de Montereau. Ces deux princes marchèrent ioconti^ nentversChartres. Le dauphin resserrait de tous o&tés cette ville, où régnait la plus horrible famine. Charles de Valois, ne voulant pfis tenter le sort d'une grande bataille, leva le siège de Chartres, et regagna l'Orléanais. La retraite des assiégeants étant effectuée, Henri y s'occupa de ramener l'abondance dans Paris, et voulut reprendre les places qui gênaient les arrivages par e^u. Meaux était la seule ville que le dauphin possédât sur la Marne : ses habitants, enflam* més de patiotisme, se montraient très-attachés à la cause nationale; ils avaient pour gouverneur Louis Dugast , et pour commandanjts des troupes Philippe de Malet, Pierre de Luppé et le sire de Yaurus, tous trois accusés d'avoir trempé dans le meurtre de Jean sans Peur.
Henri V, redoublant d'activité , investit cette viHe le 6 octobre 1 4^ i : comme la Marne la partageait en deux portions égales, il lui fut aisé de s'emparer delà partie de l'ouest la moins fortifiée; la partie de Test, appelée le Grand Marché^fut vaillamment défendue. L'armée anglaise se vit obligée d'établir ses quartiers et de former des lignes , car tout faisait présumer que le siège tirerait en longueur. Henri V, sentant l'importance de la possession de cette place, brusqua ses attaques : elles échouèrent complètement.
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Les bourgeoia j miorguetllis d'un pareil succès , firent éolater leur joie par des cris et par des insultes bouffonnes t ils hissèrent sur la muraille un âne couronné d'un large bonnet de papier aux armes d'Angleterre^ en criant 2 f^we Henri Fl L'un d'eux sonnait du cornet, en guise de fanfaire^, « pour ^^ truffer de^ An-glais. » Un jfsune cheyalier du pays de Cornouailles, fort aimé du roi , indigné de ces risées, tenta d'esealader les murs pour fondre sur ces mécréants déshon^ métet; mais il tomba roide iqort , frappé d'un coup de canon à main (i).
Le dimanche suivant un ermite se présenta devait Heurt, et lui intima l'ordre de lever le camp et de se retirer, en disant que le royaume de France était sous la protection du ciel, et que le Tout-Puissànt le punirait des maux qu'il causerait à ee pays. Laneastre, fisitigué de ee^ discours , le chassa de sa préseuee t rerniite , entr^né par les gardes , prédit au monarque qu'il descendrait au tombeau dans le courant de l'an-^ née; ce fait, que rapportent les historiens français, n'«st point consigné dans les annales de l'Angleterre. Henri mourut, en effet, huit mois après. Cette prédiction, que les partisans du dauphin eurent soin de publier , frappa vivement les esprits. Mais avant de quiltier la vie Laneastre eut encore lie temps de ter- BMier quelques conquêtes; Meaux tomba en son pouvoir, nonc^tant l'opiniâtre défense des habitants et des soldats de la garnison. Un échec que ceux-ci essuyèrent amena ia reddition de la place , au bout de sept mois d'une résistance incomparable.
(i) Saint-Bemy , p. 140.
Le captai d'Offemont, guerrier entreprenant, con« çut le dessein d'introduire dans la ville un détachement de trois cents hommes chargés chacun d'un sac de vivres.LesassiégéSy prévenus de son projet, avaient coulé le long du mur une énorme échelle dont ie pied posait sur une planche jetée en travers du fossé. D'Offemont arriva dans la nuit : ses gens portaient des manteaux hlancs, afin qu'on les distinguât moins au milieu de la neige qui couvrait alors les campagnes. Sje capitaine se plaça au pied de l'échelle, et fit monter son monde ; lorsque la moitié de la troupe fut parvenue sur les murailles , il voulut la suivre en laissant à son lieutenant le soin de faire filer ceux qui restaient.D'Offemont allait toucher les créneaux, lorsque l'archer qui le précédait laissa par mégarde tomber son sac rempli de farine, ce lourd fardeau vint frapper d'Offemont, lui fit perdre l'équilibre, et le précipita dans le fossé, dont l'eau était gelée. La glace se rompit avec fracas, et le chevalier s'enfonça dans le bourbier : ses varlets essayèrent inutilement de l'en retirer. Le bruit de sa chute et le mouvement qu'elle avait occasionné don nèrent l'éveil aux Anglais : on accourut de toutes parts, et l'on se saisit du capitaine et des soldats qui n'étaient pas encore montés.
Ce malheur porta l'effroi dans l'âme des royalistes, sans diminuer cependant leur résolution ; ils soutinrent les efforts de l'ennemi près de six semaines encore. Enfin, réduits à la dernière extrémité, sans vivres, sans espoir d'être secourus, les habitants, comme les gens de la garnison , prirent la généreuse résolution de mourir, et de ne laisser que des ruines
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entre les mains des vainqueurs. A cet effet, ils réunirent au milieu du marché les objets les plus précieux, préparèrent un vaste bûcher dans l'intention des'y jeter avec leurs femmes, leurs enfants, et d'incendier en même temps la ville entière. Un bourgeois , moins héroïque que ses compatriotes, s'échappa la veille du jour fixé pour l'accomplissement du sacrifice; il se glissa le long du mur, et vint avertir le roi d'Angleterre de la détermination de ses compatriotes, en le suppliant de brusquer un assaut pour sauver ces frénétiques d'une perte assurée. Profitant de cet avis, Henri V donna subitement le signal de Fattaque : la muraille fut prise par escalade; mais les Français se retranchèrent datis l'enceinte du vieux marché, en montrant la résolution de s'y défendre jusqu'à la mort. Le roi leur intima l'ordre de mettre bas les armes, en promettant à tous la vie sauve, se réservant cependant la faculté de traiter Dugast et ses officiers selon son bon plaisir.
Le 2 mai i^^a. l'on dressa à la hâte les articles de la capitulation ; les assiégés, exténués de fatigue, affaiblis par la disette, signèrent ces articles sans exiger aucune garantie pour leur exécution : ces infortunés eurent lieude se repentir delà confiance qu'ils avaient mise en la loyauté de Henri ; car ce prince, d'une humeur très-vindicative, leur fit payer cher une si glorieuse résistance. 11 envoya à Paris, chargés de chaînes, l'évêque et deux cents notables; il rechercha avec un soin extrême ceux qui avaient couronné l'âne, surtout celui qui sonnait du cornet pour se truffer des
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Anglais^ et ordonna qu'on les mit à mort (i), ainsi que le gouverneur Dugast, Jean de Luppé et Philippe de Malet. Il restait à prononcer sur le sort du sire de Vaurus : ce banneret, rempli de bravoure et fort attaché à la cause royale, avait eu le tort de montrer dans sa conduite une cruauté réfléchie qui le rendit la terreur des Anglais et des Bourguignons. Il faisait pendre à un orme qu'on appelait Forme de Vaurus ceux que ses gens prenaient; sa sentence habituelle se formulait en ces mots : QiCon le mène à mon orme. Henri y lui fit subir le même supplice ^ en se servant de la même phrase.
I^s Parisiens célébrèrent par des feux de joie la conquête de Meaux. Arthur était demeuré tranquille spec* . tateiir de cette expédition, sans y prendre part; il ne vit pas même terminer le siège. Henri lenvoya en Bretagne, toujours sous la garde du comte de Norfolk, dans Tintention d'employer son intervention pour délacher une seconde fois le faible Montfort de l'alliance de la France. Le comte de Richemont se chargea de la mission , et agit franchement dans les intérêts de l'Angleterre : Jean V, d'un caractère irrésolu, placé entre le dauphin et Henri Y, passait successivement de l'un à l'autre selon que la fortune les favorisait. Sur ces entrefaites, le redoutable Laiicas* t re descendit au tombeau ; en apprenant cet événement lUchemont déclara qu'il se regardait délié de sa parole par la mort du souverain qui le retenait captif depuis huit ans: les Anglais lui contestèrent néanmoins la fth
(i) Journal de Paris, p. Sa el 83. — Saînt-Remy, p. i6i.
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ctaifé de roit)pre àkisî ses cbakies. Les historiens ne prédseni neù à cet égard, et cette jurisprudence ne reposait pas alors sur des bases assez fixes pour que Fon pût décider si Arthur avait tort ou raison. Le duc de Bedforti, régent de Frafice pendant h minorité de Henri VI, ne s'attacha point à discuter la validité des droits invoqués par Tancien prisonnier de son frère. Ne songeant qu'à le retenir de son plein gré dans Faltiance de la maison de Lancastre, il eut l'habileté de lui faire accepter pour femme la fille de Jean sans Peur, veuve du dauphin Louis, duc de Guienne, mort en 1 4i6. Bedfort avait épousé la sœur de cette princesse, et croyait, par cette union, lier étroitement le comte de Richemont au jeune duc de Bourgogne , que Ton voyait si ardent à venger la mort de son père; en définitive, ce mariage trompa les combinaisons^ politiques du régent d'Angleterre, et devint dans la suite un des moyens dont le ciel se servit pour détacher Philippe le Bon de la ligue , et Fengager à conclure cette paix d'Arras qui sauva en réalité la France.
Le duc de Bourgogne amena dans ses États le comte de Richeitaont, au commencement de i4a3 ; les noces de madante de Guienne avec le prince breton se célébrèrent à Dijon. Arthur accompagna le mois suivant son beau-frère à Paris, où Bedfort lui fit une i^éception capable de flatter son amour-propre. Le régent, cpA sentait l'importance de s'attacher le second des Montfort, offrit de mettre sous ses ordres une division de troupes d'élite , ne doutant pas que cetle proposition ne fut accueillie avec empressement %
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mais le prince, nullement satisfait, voulut être investi du commandement suprême de l'armée anglo-bourguignonne. Bedfort repoussa cette prétention d'un ton dédaigneux; Arthur insista, et, sur son nouveau refus, plus aigre que le premier, on rompit les conférences , au mépris des supplications de Philippe le Bon. Le lendemain, le comte de Richemont quitta Paris, et reprit le chemin de Vannes; il joignit, auprès de cette ville, son frère, qui ne se montrait point éloigné de se rapprocher de Charles VII.
La France, trahie par la fortune, inspirait un véritable intérêt aux différents peuples de la chrétienté : son jeune roi voyait conjurés contre lui sa mère, la majeure partie de sa famille, le duc de Bourgogne, son plus proche parent, l'Angleterre et l'empereur d'Allemagne; il rencontrait néanmoins une vive sympathie parmi les diverses classes de la nation, à mesure que le nombre de ses ennemis augmentait. Arthur, animé d'enthousiasme, se voua tout entier à la cause de Charles VII , au moment où ce prince croyait trouver en lui un adversaire de plus. Comprenant que la désunion des deux branches delà maison de Valois servait mieux les Anglais que le gain de dix batailles, le comte de Richemont ne se donna aucun repos qu'il ne fût parvenu à ménager un rapprochement entre le roi de France et le duc de Bourgogne. Il se chargea d'agir auprès des deux partis comme mandataire du duc de Bretagne, afin de laisser à son frère l'honneur et le mérite de la médiation.
En conséquence, le comte de Richemont demanda une entrevue à Charles VII : oe prince s'empressa de
désigner la ville d'Angers pour le lieu des conférences : Arthur s'y rendit; les bannerets les plus distingués de l'armée royale vinrent le recevoir en avant des barrières, et le conduisirent dans un vaste jardin, où leur maître l'attendait. Son extérieur, son air martial, prévinrent singulièrement Charles VIT en sa faveur. Le monarque le combla de caresses , et l'invita à s'expliquer franchement touchant les conditions que les ducs de Bretagne et de Bourgogne mettaient à l'arrangement tant désiré. Le comte de Richemont demanda des concessions de domaines , de nouveaux privilèges et des échanges de territoire : on accorda tout sans élever la moindre difficulté : il n'en fut pas de même lorsque le comte exigea la punition des meurtriers du duc de Bourgogne, et la recherche de ceux qui, attachés aux Penthièvre, avaient trempé dans Tarres* tation du duc de Bretagne. Arthur avait qualité pour insister sur ces deux points, comme gendre de Jean sans Peur et comme frère de Jean V. Louvet, président de Provence, gouvernait alors l'esprit de Charles VII : convaincu depuis longtemps qu'un jour viendrait où l'on ferait au roi des demandes de cette natlire, il prépara de longue main son maître à leur opposer un refîis absolu, en lui faisant sentir que les personnes comprises dans cette proscription étaient les hommes les plus dévoués à ses intérêts, les plus fermes soutiens de sa cause, les Tanneguy-Duchàtel, les Barbazan, les Severac, les Xaintrailles, les Montberon , dont l'éloignement porterait le découragement parmi les bannerets qui accouraient se rallier sous la bannière royale. Les paroles de I^uvet frappèrent
38 AATHUR DE BAfiTÀGKS.
Charles YII. Ce prince, ainsi prévenu , savait d'avance que Ton ne s'entendrait pas sur les conditions que Philippe le Bon mettait à sa réconciliation. Charles VU n'essaya donc pas d'entamer la discussion , et tourna tous ses efforts vers un seul but , gagner les bonnes grâces du négociateur : il lui rappela ses exploits dans les champs d'Azibcourt, sa longue captivité, Taffreuse contrainte où l'avait tenu un vainqueur impi* toyable. Le monarque insista sur les liens qui unissaient depuis si longtemps la nation bretonne à la fortune des Valois : il termina son discours par lui offrir le commandement de son armée et l'épée de connétable. «Vous pouvez, ajouta le monarque, sauver l'État comme Duguesclin, votre compatriote, le fit so^as mon aieul. » Malgré le soin que le comte de Richemont mettait à cacher son émotion , on put s'apercevoir que l'offre de l'épée de connétable l'avait vivement touché. Il s'excusa, en objectant que son devoir lui faisait une loi de consulter les ducs de Bretagne et de Bourgogne avant d'accepter une charge éminente, qui devait le lier pour la vie aux destinées de la France. Après cette réponse, Arthur prit congé du roi.
En définitive cette conférence n'amena aucun résultat majeur; mais elle fit concevoir aux bons Français l'espérance d'un prochain raccommodement. Une seconde entrevue eut lieu, le 7 mars i4a5, au châ^ teau de Chinon ; le comte de Richemont y fut également chargé des pouvoirs de Jean Y et de Philippe le Bon. On ne put s'entendre sur les prétentions de ce dernier, qui e^cigeait la cession de la Picardie tout
ARTHUR DE BRETAGNE. Sg
entière. Arthur, pour honorer la mémoire du père de sa femme , demanda Téloignement de ceux qui avaient trempé dans le meurtre du duc de Bourgogne , mena^ çant , en cas de refus , de rompre les pourpariers. Dans ce moment difficile, Tanneguy-Duohâtel , celui que t'on désignait le plus clairement , se sacrifia au bien public et se condamna à l'exil , de son propre mouvement. Tanneguy quitta Charles VII, qui lui avait été redevable de la vie dans la nuit du ag mai i4i8 : les autres chevaliers désignés par Arthur se virent obligés de suivre son exenple.
Ce fut au prix de ces fidèles serviteurs que l'on ratifia la paix avec la maison de Bretagne. Arthur accepta Tépée de connétable, et reçut des mains du roi les insignes de cette charge. Cette cérémonie se fit le 3i mars i4^5, dans une plaine voisine de Chinon. Le lendemain , le comte de Richemont entra <en exercice; il passa la rev«e des deux divisions de troupes réunies sous les bannières de <^harles VU , et partit le jour même pour le duch^, afin d'enrôler au service de la France tous les Bretons qui se présenteraient. Au moment où il prenait congé de Charles VII , ce prince lui dit : cr Le premier officier de la couronne doit posséder «n apanage dans le royaume; je vous donne le comté de Touraine, pour en jouir vous et vos descendants. i> Arthur comprit que le monarque ne se icondamnait à un sacrifice aussi considérable que pour mieux l'attacher aux in^téréts du pays : il r^usa modestement ce brillant apanage, ne voulant pas s* enrichir aux dépens d'un prince à moitié dépouillé de ses États.
Afin de mieux apprécier les services rendus par ce grand homme, il devient indispensable de jeter iiu coup d'œil rapide sur la situation du royaume au moment de sa nomination à la charge de connétable , et de rappeler ce qui s'était passé en France depuis la bataille d'Azincourt. Nous allons interrompre le cours de ce récit pour revenir sur nos pas.