LIVRE IL
De ce qui se passa en France depuis la bataille d*Azincourl.
(i4i5 jusqu'en 1426,)
Quelque grand qu'eût été le désastre de la bataille d'Âzincourt, il aurait pu se réparer si la rivalité des deux maisons de France et de Bourgogne n'eût partagé les opinions. La conduite tenue par Henri V après sa victoire laissait à un gouvernement bien constitué le loisir de se reconnaître, et de remédier aux suites d'un pareil malheur. Ce prince, au lieu de res* ter sur le continent et de profiter de la désunion des membres du conseil , se hâta de reprendre la mer (i) : rien ne l'empêchait, en marchant sur Paris, de chan»
(i) Il est à remarquer que Henri V n'accorda pas de brillantes récompenses à ceux qui l'avaient si vaillamment secondé dans la journée d'Azincourt; il ne donna le collier de la Jarretière qu'à deux barons , quoique bien d'autres eussent le droit de réclamer pour eux cette distinction . Ces deux nouveaux chevaliers furent Robert Wîlhouby et Jean Mowbrai.
ger la face de la France. Lancastre fut sans doute contenu par l'attitude que prit le royaume en ce moment critique. Mille faits particuliers, répandus dans la narration vague des historiens contemporains, attestent qu'après la défaite du connétable d'Albret un mouvement national fort remarquable éclata sur tous les points du royaume : le tiers état parut déposer les sentiments de haine qu'il nourrissait contre la féodalité; la Normandie courut aux armes; les moines quittèrent leurs monastères, et offrirent de prendre l'épée pour la défense commune; les écoliers de l'université se formèrent en légions, sous le commandement de leurs professeurs. Jean de Nevers aurait pu jouer, en cette circonstance, le rôle digne d'un prince français, et racheter ses torts en sauvant l'État. Ayant à sa disposition une armée entière, il pouvait s'unir au duc de Bretagne, qui accourait à la tête de dix mille des siens, et déployer devant les Anglais des forces capables de les tenir en échec : sans doute que Henri, déjà affaibli, se serait empressé de conclure une paix honorable. Ce service éclatant eût donné à Jean sans Peur le droit d'exercer sur ses rivaux une supériorité inconteistable.
Au lieu de suivre la ligtie que lui traçaient les événements , le Bourguignon débuta par envoyer au roi d'Angleterre son gantelet, en le défiant à un combat singulier, pour venger, disait-il, la mort de son frère, le comte de Brabant, tué à la bataille d'Azincourt. Comment le meurtrier de Louis d'Orléans osait-il envoyer un cartel , quand il refusait tous ceux qu'on lui adressait? Le sien resta sans réponse. Jean sans
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Peur, jusqu'alors ridicule, ne tarda pas de devenir criminel , car il ne craignit pas de marcher sur Paris, en traînant à sa suite cinquante mille combattants. Le conseil de France et le dauphin , effrayés de son approche , envoyèrent proposer au prince le gouveiv nement de la Picardie , en y mettant la condition de tourner ses armes contre les Anglais. Le fourbe nefusa cette offre d'un ton de hauteur , en annonçant qu'il ne venait que pour tirer le roi de la captivité dans laquelle le retenaient des gens pervers. Son manifeste causa une indignation universelle. Un messa*» ger d'État alla intimer Tordre à son armée, au nom de Charles VI , de ne pas s'avancer davantage v^ers Paris. Jean sans Peur ne tint aucun compte de cette défense; il continua sa marche, convaincu que ses partisans secrets lui ouvriraient les portes de la ca* pitale; mais le ressentiment public se prononça con» tre le Bourguignon d'une manière si éclatante , que personne n'osa agir en sa faveur. Le conseil sentit alors la nécessité de mettre à la tête du gouverne* ment un homme dont l'énergie et les talents fussent bien reconnus. On jeta les yeux sur Bernard d'Arma* gnac, beau-père du duc d'Orléans. Ce feudataire n'avait point assisté à la bataille d'Azincourt; le soin de défendre ses domaines particuliers contre les Anglais le retenait depuis cinq ans au pied des Pyrénées. Les envoyés du dauphin le trouvèrent dans l'ivresse de la joie, célébrant un avantage décisif que ses troupes venaient de remporter sur les généraux de Henri V; ils lui annoncèrent que le conseil du roi l'avait choisi pour premier ministre et pour successeur de dxarles
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d'Albret , dernier connétable. D'Armagnac témoigna une véritable joie en recevant cette communication, car il comprenait l'importance du rôle qui l'attendait. Ce n'était plus comme cbef de parti que Bernard allait agir, mais en qualité de lieutenant du roi; sa mission était de sauver TÉtat, et non de servir des intérêts particuliers ; on ne lui demandait pas de mener des Français combattre d'autres Francis, il allait au contraire les réunir tous sous la même banmère pour les conduire contre les Anglais , éternels ennemis de son pays : à cette idée son âme généreuse s'enflamma d'ardeur. Le comte d'Armagnac quitta le midi, et arriva aux portes de Paris avec une promptitude d'autant plus étonnante que son escorte se composait d'un corps de six mille Gascons , vieux soldats , depuis vingt ans ses compagnons d'armes en Italie , en France et en Allemagne , accoutumés à soutenir des luttes au milieu des villes soulevées , aussi bien qu'en rase campagne. Il fit son entrée à Paris le 20 décembre iJ^iB^ dans des circonstances épineuses; car la mort du dauphin Louis , encore récente , avait jeté les esprits dans une agitation indicible , et compliquait les difficultés déjà si effrayantes. Le jour même de l'arrivée de ce^éaéral , Charles YI sortit momentanément de sa longue léthargie ^ il lui r^mit l'épée de connétableen pompeuse cérémonie ; à l'issue de cette espèce de solennité, Charles i*etombadans son affaissement accoutumé; U n'était plus furieux, l'âge avait affaibli ses organes : on le portait, on le nourrissait comme un enfant malade.
D'Armagnac, reconnu premier ministre, entra en
possession de sa charge , et l'exerça avec la confiance que donne le sentiment de ses propres forces. Il désirait ardemment faire disparaître les nuances qui séparaient les deux factions de Bourgogne et d'Orléans; ses efforts ne purent y parvenir, car les émissaires de Jean sans Peur s'agitaient dans Paris , en menaçant les anciens amis de la maison d'Orléans : ceux-ci, effrayés, se mirent sous la protection de Bernard d'Armagnac, naguère leur plus ferme soutien. Le connétable les accueillit, non pas en chef de parti, mais comme ministre du roi. Il ne balança pas de se prononcer ouvertement contre tout ce qui n'était pas Orléanais. On reprit les marques ostensibles qui, trois ans auparavant, distinguaient les gens de cette faction : c'était une bande d'étoffe ronge portée en écharpe sur le vêtement , en manière de baudrier : on en para les statues des saints et les enfants au maillot. Il arriva que le surlendemain de la revivance des Bandés y un jeune homme appelé Petit-Jean déchira par mépris une de ces bandes, passée autour de la statue de saint Eustache; on le condamna juridiquement à perdre le poing, comme s'il eût commis un sacrilège (i).
Cependant Paris éprouvait une gêne extrême, caries troupes bourguignonnes resserraient cette capitale de la manière la plus opiniâtre; les arrivages ne restaient hbres que du côté du midi. Dans l'intérieur de la ville , les partisans de Jean sans Peur se livraient à des agressions perpétuelles; on se vit forcé, pour
(i) Journal de Paris , p. 86.
ARTHUR DE RRETAGNE. 4^
les réprimer, de recourir aux mesures les plus vigoureuses. Bernard déploya envers eux une rigueur que les historiens contemporains ont blâmée outre mesure : on voit ordinairement l'odieux de la sévérité, et jamais les maux qu'elle doit prévenir. Ferme dans sa conduite, le connétable fit arrêter les plus turbulents et les retint en prison , sans leur infliger d'autre châtiment. La corporation des bouchers, puissance redoutable et fort dévouée au duc de Bourgogne, ne cessait de comploter des mouvements insurrectionnels dans le marché à la viande : ce vaste bâtiment fut rasé. Le régent créa quatre boucheries séparées, à la halle de Beauvais , à la place du grand Châtelet, près du petit Cbâtelet et au cimetière Saint- Gervais. Il nomma prévôt de Paris Ïanneguy-Duchâtel, chevalier breton réputé pour son courage, sa loyauté et son caractère incorruptible. Tanneguy établit une police fort sévère. On pouvait reprocher à la nouvelle administration des formes dures, mais elle ne manquait ni d'équité ni de franchise. Le connétable punissait les délits d'après les lois existantes; il dissipait les attroupements, contenait les agitateurs, sans réclamer l'appui d'une populace féroce. Le duc de Bourgogne avait agi bien différemment lorsqu'il dirigeait les affaires au nom du roi, en i4io et i4ii : il n'avait pas craint de se servir de cette tourbe criminelle, chaque fois que son intérêt l'exigeait.
L'énergie du connétable, la vigilance deTanneguy- Duchâtel , la discipline des bandes gasconnes auxquelles la garde de Paris venait d'être confiée, firent perdre au duc de Bourgogne l'espoir de se rendre maîlre
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(le la capitale. II quitta la Brie, ayant passé deux mois à Lagny sans avoir tenté le moindre coap de main, sans être sorti nn seul jour de ses quartiers; il se retira vers la Flandre au plus vite. Les Parisiens, pour qui les événements les plus sérieux ont toujours eu un côté plaisant, Taccablèrent de raille* ries , et lui donnèrent le nom de Jean de Lagny y qui n^a pas de hâte.
Jean sans Peur, renonçant à la voie des armes y; eut recours aux cabales , aux intrigues sourdes : ses amis, voulant profiter de Tabsence du connétable, qui s'était porté à l'encontre des Anglais , sortis d*Harfleur, avaient formé un vaste complot qui devait éclater le 19 avril i4i6. Mais la veille de ce jour la femme d'un changeur nommé Michel Baillet, l'un des conjurés, alla dénoncer cette trame au sire de Dampmartin, chambellan du roi : ce baron avertit Tanneguy-Duchâtel, qui le soir même fit investir par les Gascons les lieux où les conspirateurs se réunissaient. On les surprit occupés à préparer leurs armes pour la tuerie, dont le signal devait être donné quelques heures plus tard; on en pendit cent au gibet, et l'on jeta le reste dans les cachots. D'Orgemont, archidiacre d'Amiens, fut également arrêté : on ne le fit pas mourir, par égard pour sou caractère sacré,quoiqu'il fût désigné comme le principal fauteur de cette trame : ou le livra au tribunal ecclésiastique, qui le condamna à être mitre et prêché publiquement ^ puis renfermé le reste de ses jours au pain et à Tean. il fut conduit sur la place de Grève, revêtu d'un manteau violet, et placé dans un tombereau plein de
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boue. Ced'Orgemont était pied-bot et borgne ; if passait pour le prêtre le plus riche du royaume : il fut ta»é à une amende de 80,000 écus, un million d'aujourd'hui. Les perquisitions faites chez lui amenèrent la découverte de 16,000 écus en or, et 200,000 livres cachées dans un tas d'avoine.
Au premier bruit de cette conspiration , d'Armagnac quitta l'armée et reprit sans délai le chemin de Paris; indigné contre les Bourguignons, dont tes tentatives se renouvelaient chaque jour, il se crut en dtroit de redoubler de sévérité : il fit désarmer les bouchers, et bientôt après tons les habitants , dont les armes furent déposées à la Bastille. Le connétable voulut savoir ce qui se disait , ce qui se faisait dans chaque maison , et prit des mesures en conséquence ; il établit un règlement suivant lequel aucune noce ne pouvait avoir lieu sans que le prévôt de Paris en fiit prévenu deux jours d'avance. La nouvelle ordonnance exigeait qu'un commissaire du gouvernement présidât ces assemblées, pour s'assurer si l'on ne conspirait pas contre l'État (i). De plus, on publia, le II août i4*6, à son de trompe, la défense de tenir sur les fenêtres ni pots de fleurs , ni caisses , ni bouteilles; car on craignait que dans un turtaulte les bourgeois ne se servissent de ces objets pour assaillir les troupes royales. Cette vigilance incessante sut maintenir un calme parfait au sein de la capitale et déjoua les pernicieux projets de Jean sans Peur.
Tranquille sur le sort de Paris, d'Armagnac reprit
(i) Journal de Paris, p. 29.
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le dessein de venger d'une manière éclatante la dé£edte d'Azincourt ; aucun de ses officiers ne connut le but de ses préparatifs : il acheta des vaisseaux à la république de Gènes, et prit à la solde de TÉtat ses matelots etses arbalétriers. Il obtint du roi de Castille des navireS| lesquels, réunis aux escadres de France et de GéneSy formèrent une flotte considérable. D'Armagnac en confia le commandement au vicomte de Narbonue. Cet amiral rassembla ses forces sur les cotes du Poitou , pendant que le connétable terminait ses dispositions pour assiéger par terre la ville d'Harfleur : d'Armagnac se montrait fort jaloux d'arracher cette conquête aux Anglais, qui tenaient extrêmement à conserver un pied en Normandie.
La flotte française, partagée en trois divisions, parut dans la Manche vers le milieu du mois d'août i4i6, rasant les côtes d'Albion, et les menaçant d'une irruption. De son côté, le connétable quitta Paris, et se mit à la tête de quinze mille hommes, accourus sods les bannières royales en dépit des empêchements suscités par les agents du duc de Bourgogne. Il courut investir Harfleur, et en poussa le siège avec une activité qui tenait du prodige. Henri, étonné de se voir attaqué par une puissance qu'il croyait épuisée, prêta l'oreille aux propositions que le conseil de Charles VI lui faisait en secret dépuis quelque temps. L'arrivée de l'empereur Sigismond à Paris parut devoir accélérer la marche des négociations: ce prince, le même qui, n'étant que roi de Hongrie, avait combattu à Nicopolis, s'offrit pour médiateur entre l'Angleterre et la France, L'infortuné Charles VI, jouissant alors
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cVun éclair de raison , accepta ses bons offices en lui témoignant une vive reconnaissance. Sigismond quitta Paris^ comblé de riches présents et de bénédictions ; mais en arrivant à Londres il se laissa capter par Henri V, accepta l'ordre de la Jarretière, et finit par oublier l'objet principal de sa mission , pour ne songer qu'à ses propres intérêts. L'état critique dans lequel se trouvait le royaume de France , privé de son souverain et déchiré par les factions, lui fit concevoir l'espérance de pouvoir recouvrer facilement les provinces de l'ancien royaume d'Arles, depuis cent ans démembrées de l'empire; en conséquence, au lieu de travailler à une paix si ardemment désirée, l'empereur proposa au contraire à Henri V d'unir ses efforts aux siens pour accabler la France (i), et partager ses dépouilles. Ces vastes projets n'eurent point de suite, et il ne resta au potentat germanique que la honte d'avoir trahi gratuitement la confiance d'un prince malheureux.
En dépit du mystère dont Sigismond enveloppait ses démarches auprès de Henri V, sa déloyauté n'en fut pas moins connue à Paris; elle indigna tous les partis. Le connétable, qui s'était montré opposé à ces ouvertures de paix, rompit l'armistice, et reprit le siège d'Haifleur, tandis que la flotte resserrait la ville du coté de la mer en empêchant l'introduction des secours. Le comte d'Orset, gouverneur de la place, voyant ses dernières ressources épuisées, allait être cotjtraînt de capituler lorsque le vicomte de Narbonne se laissa battre complètement par l'escadre
(i) Actes publics d'Angleterre, t. IX.
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anglaise aux ordres du duc de Bedfort, frère de Henri V; le connétable, trahi par cet événement désastreux, dut lever le siège. Le duc de Bourgogne, loin de paraître sensible à cet affreux malheur, saisit au contraire ce moment pour resserrer les liens qui l'unissaient déjà en secret aux Lancastre. Sous prétexte de traiter des affaires relatives au commerce de la Flandre, il demanda au roi d'Angleterre une entrevue; Jean sans Peur se rendit à Calais vers la fin d'octobre 1 4 1 6, et là on vit un fils de France, cousin germain de Charles VI, conclure un traité qui avait pour objet de morceler le territoire et d'anéantir la monarchie. Le« Actes publics d'Angleterre, recueillis par Rymer, renferment la teneur de ce pacte honteux, dans lequel le premier prince du sang reconnaissait Henri Y pour légitime roi de France. Rapin Thoiras assure que Jean sans Peur apposa sa signature à cet acte inouï. Les auteurs de l'Art de vérifier les dates ont fait à ce sujet une savantedissertationpourprouverquele Bourguignon, retenu par la honte, ne signa point le traité, et que la pièce rapportée par Rymer n'était qu'un simple projet dressé par les ministres anglais eux-mêmes; au reste, le perfide agit comme s'il avait signé la convention.
La mort du comte de Touraine vint néanmoins déconcerter ses desseins : ce jeune prince vivait depuis plusieurs années à Mons, chez le comte de Hainaiit, son beau-père, dont la sœur avait épousé Jean sans Peur. Le comte de Touraine, âgé de dix-huit ans, succéda au titre de dauphin après le trépas de Louis, troisième fils de Charles VI, et réclama l'exercice du
AftTHCft DE BRETAGKS. 5l
pouvoir, à l'instigation du duc de Bourgogne, qui s'étaîl: facilement emparé de son esprit; il partit donc pour Paris , sotis l'escorte des troupes flamandes : arrivé aux portes de Compiègne, il tomba malade; un apostème creva en dedans de son oreille, et TéCouffa le 5 avril i4i7- Les Bourguignons dirent que les Orléanais avaient empoisonné le fils deChar* les YI : l'ignorance des médecins , qui ne connurent pas la nature de la maladie, donna quelque poids à celte accusation.
Ce trépas rendit la position de Bernard d'Armagnac moifis embarrassante. Le nouveau dauphin, comte de Poothîeu, dernier fils du roi, détestait le parti adverse. Ce prince, une fois reconnu pour héritier présomptif de la couronne, accorda sa confiance au connétable, qui y fort de cette autorité, redoubla d'activité pour coDJXirer de nouveaux orages , car Henri Y se disposait à débarquer une seconde fois sur le continent. Les partisans du Bourguignon réunirent leurs efforts pour paralyser l'ardeur que le connétable mettait à augmenter les moyens de défense. Indigné de cette opposition perpétuelle , le comte d'Armagnac redoubla de sévérité; irrité par ces tentatives journalières, il voyait des ennemis partout, et traitait les grands avec une hauteur qui les indisposa singulièrement. Le connétable ayant mis sur pied quantité de soldats salariés, cherchait à se procurer de l'argent pour les payer; il voulut frapper la capitale et les provinces d'une contribution extraordinaire : on refusa de la payer; il dut envoyer ses Gascons en garnisaires
( mangeurs dans les maisons, comme Ton disait alors ).
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Son activité, sa résolution et son génie auraient sans doute surmonté toutes ces difficultés, s'il n'avait eu à se défendre contre les embûches du parti mitoyen. Cette faction mixte se forma, au milieu des calamités publiques, d'hommes méchants, timides et cor« rompus, qui n'osaient se prononcer ouvertement pour une des deux factions rivales : on distinguait parmi eux les bannerets pusillanimes, qui s'étaient cachés pour ne pas aller combattre dans les champs d'Azincourt, et les lâches qui avaient fui au commencement de l'action ; on les voyait , depuis quinze ans que durait la rivalité des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne, changer tour à tour d'affection. Comme la lutte devenait de plus en plus opiniâtre, ces hommes ne cherchèrent qu'à rester neutres sous le voile d'une fausse modération , qui n'était que de la peur : ils déploraient en public les excès des deux partis, et les blâmaient sans ménagement; mais en secret ils excitaient, par leurs perfides discours, le Bourguignon contre l'Orléaniste, et l'Orléaniste contre le Bourguignon. Un semblable parti devait paraître une étrange chose en France, dont les habitants, pleins de sincérité, ne savaient point déguiser leurs véritables sentiments : ce parti surgit au début d'un siècle dépravé , que les historiens ont surnommé à si juste titre le tombeau des mœurs. Depuis cette époque, la faction des prétendus modérés ne cessa de figurer dans nos querelles politiques; on la vit ardente à pousser Français contre Français, pendant la Ligue, sous Louis XIII et sous Louis XIV.
A la tête de cette association^ composée d'hommes
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perfides, se plaça la détestable Isabeau de Bavière, digne chef d'un tel parti. Toujoursîmpassibledevantles maux qui accablaient la France, elle avait paru joyeuse en apprenant la catastrophe d'Azincourt, si fatale à tant de braves guerriers. La reine, que le connétable avait réduite à un rôle passif , observait en silence la lutte des factions; renfermée dans sa belle maison de Vincennes, elle passait sa vie au milieu de plaisirs souvent très-criminels, tandis que la mort moissonnait les membres de sa famille. De douze enfants il ue lui en restait que quatre ; le dauphin Jean venait d'expirer sous ses yeux : et cependant, insensible à ces pertes , dont la rapidité aurait dû Teffrayer, Isabeau donnait des fêtes dont le luxe contrastait avec la misère publique. Ces fêtes se terminaient ordinairement par quelques sales débauches. Juvénal des Ursins a voulu peindre son intérieur en disant : a Quelques guerres , quelques tempêtes et tribulations, les dames etdarooiselles menoient grand et excessif état, portoient cornes merveilleuses, longues et hautes, et avoient de chaque côté deux grandes oreilles si larges, que quand elles voulaient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles tournassent de côté. »
Les modérés se réunirent à la reine, dans le double but de profiter des excès des deux factions rivales et d'exercer sur le peuple une autorité absolue.Le nombre de ces mauvais Français était assez considérable pour embarrasser la marche du gouvernement : importaient le découragement au fond des âmes , et détournaient ceux qui désiraient se rallier au comte d'Armagnac, véritable représentant de l'autorité légitime. Quel-
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quefois les modérés, séparant d'un faux zèle, allslient offrir leurs services au connétable; et lorsque celuici réclamait cet appui, ils trompaient son espoir par une subite défection et se rapprochaient des généraux bourguignons. Isabeau dirigeait ces dangereuses trames en se réjouissant des embarras qu'elle suscitait au régent. Ce dernier, exaspéré à bon droit , n'écouta plus le respect qui l'avait retenu jusqu'alors. Dans un moment où le roi jouissait de quelque luoidîté, d'Armagnac déplora devant lui les honteux débordements d'Isabeau. Charles VI ne connaissait pas cette partie de ses malheurs; sa tendresse pour sa femme avait survécu à la perte de tous les autres sentiments : il parut furieux, et repoussa ces imputations comme une véritable calomnie. Le connétable lui montra la possibilité de se convaincre du fait en allant surprendre la reine à Vincennes au milieu de ses favoris, dont il cita les noms. Charles VI , terrifié en entendant raconter les particularités dont l'accusateur appuyait son assertion, voulut partir pour Vincennes, quoique le jour fût sur son déclin : il se fit accompagner d'une garde nombreuse et du prévôt de Paris. Le prince rencontra sur sa route le sire de Bourdon, maître d'hôtel d'Isabeau; cebadneret salua profondément le roi, et passa au galop. Charles VI le reconnut fort bien : on le lui avait désigné comme le personnage le plus en crédit auprès de la reine. Il enjoignit au prévôt de Paris de courir après Bourdon et de l'arrêter, ce qui s'exécuta incontinent. TiC roi revint sur ses pas, et en rentrant à l'hôtel Saint-Paul , il fit appliquer Louis de Bourdon à
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la question. Ce chevalier supporta les plus affreuses tortures sans rien avouer : le prince donna l'ordre formel de le lier dans un sac de cuir et de le jeter à la Seine par la terrasse de Thôtel Saint-Paul, en face de nie Louviers; ce qui s'accomplit sans que le coupable pût obtenir le moindre délai (i).
Il semblait que la tendresse d'Isabeau portât malheur à ses favoris , c'était le troisième qui périssait tragiquement : Louis d'Orléans , J^uis de Bournonville et Louis de Bourdon ; ce dernier, guerrier valeureux, s'était couvert de gloire à la bataille d'Azincourt (2), et ne cessait de témoigner.une violetïte haine à l'égard de Jean sans Peur. Le roi ne borna pas sa vengeance au supplice de ce chevalier ; il fit enlever la reine de Vincennes , et la relégua dans le château de Tours ^ sous la garde de trois bannerets chargés de la surveiller, et qui répondaient de sa personne. La perte de son honneur, la juste colère de son époux , la privation même de sa liberté touchèrent faiblement Isabeau; mais sa fureur ne connut pas de bornes lorsqu'on lui apprit que le dauphin s'était saisi du trésor qu'elle avait confié aux moines de Saint-Denis, et que^non content des joyaux qui composaient ce trésor, le jeune prince s'était fait donner par force l'argent monnayé déposé par elle chez les négociants Sanguin et Lhuiller. Isabeau maudit son fils, en lui ju^
(i) Les écrivains modernes disent que Fon mit snr le sac de cuir cette ioscription : Laissez passer Injustice ^a m. Ce fait, d'ailleurs fort peu probable, n*est point consigné dans ceux^des historiens de ce *siècle qui font autorité.
(a) Voyez la Vie de Boucicaut, p. aa».
rant une haine implacable : elle ne tint que trop bien ce funeste serment. Poussée par le ressentiment , cette femme sortit de sa froide réserve : la marâtre voulut jouer un rôle sur ce théâtre sanglant; elle y apporta toutes ses fureurs : la scène prit dès^ors un aspect encore plus terrible.
Isabeau, reléguée à Tours , implora l'assistance de Jean sans Peur : ce prince, irrésolu même dans ses mauvaises actions , paraissait honteux de sa liaison avec l'Angleterre; ses démarches équivoques décelaient les divers sentiments qui agitaient son âme : il se voyait isolé : ses efforts pour se ménager quelque puissant allié dans le royaume avaient échoué. Le Bourguignon poussa un cri dejoieen apprenant le fâcheux éclat qui venait d'avoir lieu au sein de la famille de Charles YI; sa satisfaction redoubla lorsqu'il reçut le message d'Isabeau, qui le suppliait de la prendre sous sa protection. Cette étrange alliance lui offrait un moyen admirable pour tromper le vulgaire. Ce n était plus, devait-on dire , dans des vues ambitieuses qu'il employait la force des armes, mais pour embrasser la défense d'une femme persécutée, d'une reine malheureuse, d'une mère outragée. Jean sans Peur s'élança de la Picardie à la tête de soixante mille hommes , se proposant d'enlever les diverses petites places voisines de Paris : ses premières tentatives ayant échoué, il fut contraint de battre en retraite et de regagner ses quartiers d'hiver, en restant sur la défensive; car le connétable, ne disposant que de quelques troupes, avait su néanmoins le tenir constamment eu échec»
Tandis que les généraux bourguignons formaient
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ûn second plan de campagne , Jean sans Peur, accompagné de six cents féodaux , prit le chemin de Tours , BU passant par la Beauce. Isabeau lui avait fait parvenir une lettre qui l'informait du jour et de l'heure qu'elle irait entendre la messe à l'abbaye de Marmoutier. En effet, au jour désigné, Isabeau se rendit à l'église, escortée par le sire Du Laurens, son gardien , homme dur qui parlait à la reine « irreverea ment, sans mettre la main à son chapel. » A peine le prêtre commençait-il l'office, qu'Hector de Saveuse, dirigeant l'avant-garde, composée de gens d'armes flamands, investit l'église. Du Laurens, reconnaissant les troupes bourguignonnes, voulut se retirer en entraînant Isabeau ; mais cette princesse s'attacha à la balustrade du maître-autel. Du Laurens, voyant entrer l'ennemi , se sauva par la sacristie , et se jeta dans une nacelle attachée au bord de la Loire; la frayeur le troublait tellement, qu'il se laissa tomber hors de la barque, et se noya. Le prince arriva au bout de quelques instants, et emmena la reine en la plaçant sur un palefroi au milieu de son escorte.
Le mois suivant, la Picardie, la Champagne et la majeure partie de la Normandie se révoltèrent contre le gouvernement royal , à l'instigation du duc deBourgc^e. Le dauphin, ses ministres, le connétable et le conseil, justement indignés, déclarèrent ce prince criminel de lèse-majesté , ainsi que ses adhérents. Jean sans Peur lança de son côté un second manifeste contre d'Armagnac et les Orléanais. Ces deux publications portèrent le feu d'un bout du royaume à l'autre : les haines particulières, s' alliant aux divergences poli-
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tiques y provoquèrent des assassinats et puis des représailles. Ijes circonstances devenaient si graves , qu'il paraissait au-dessus du pouvoir humain de les maîtriser : car, pour surcroît de malheur, Henri V, débarqué une seconde fois en France avec des troupes fraîches, envahissait la Normandie, pendant que le duc de Bourgogne marchait sur Paris à la tête de cinquante mille soldats bien aguerris. Ije comte d'Armagnac se vit alors obligé de recourir à des mesures extraordinaires, qui irritèrent encore plus contre lui le peuple de la capitale. On disait sans ménagement qu'il ne pouvait plus rester au timon des affaires, que le duc de Bourgogne seul était capable de les mieux diriger. Le connétable ne se laissa intimider ni par ces rumeurs, ni par les manœuvres de ses envieux, ni par l'approche de l'armée ennemie. Jean sans Peur, ayant ravagé le pays qui sépare rile-de-France de l'Artois, vint établir son camp à Mont-Rouge : de ce point le Bourguignon pouvait embrasser d'un coup d'œil cette ville immense qu'il avait déjà gouvernée en maître, qu'il avait souillée de crimes, et où il lui restait encore tant de sang à verser. En arrivant à Mont-Rouge, le duc fit ses dévotions dans la chapelle du monastère, et le lendemain matin il envoya au roi un héraut porteur d'une lettre par laquelle, protestant de sa fidélité pour le monarque, le fourbe lui offrait ses services. Une fièvre maligne retenait Charles YI sur son lit de douleur : ce fut le dauphin qui se chargea de faire la réponse : .« Hérault, ton seigneur de Bourgogne, dit le jeune prince, montre mal qu'il soit notre bienveillant servi-
ARTHUR DE BRETAGHE. * ^9
teur comme il nous l'écrit : s'il veut que Monseigneur le roi et nous le tenions pour notre loyal parent^ vassal et sujet, qu'il aille combattre le roi d'Angleterre, ancien ennemi de ce royaume. »
Sur ces entrefaites, un incident des plus singuliers accrut encore les embarras du dauphin et de ses ministres*
. Le concile de Constance venait de mettre fin au schisme par la déposition de Jean XXIII (i4î7), et en élisant Othon de Colonne, qui prit le nom de Martin V : selon l'usage établi , les pères informèrent tous les potentat s de l'exaltation du nouveau pape. .Le concile avait déclaré le connétable schismatique, comme partisan de l'antipape Pierre de Luna, et décida que, vu la maladie de Charles VI et la jeunesse de son successeur, le duc de Bourgogne seul devait exercer la régence. Le messager de l'Église vint trouver ce prince dans son quartier général de Meudon, et hii remit la bulle de notification. Jean sans Peur, s'appuyant sur la décision du concile, revendiqua hautement l'administration du royaume^ en vertu de la bulle qui consacrait ses prétendus droits. Les malheurs publics n'avaient point affaibli chez les Français le zèle religieux ; on reçut avec respect cette décision émanée des évéques assemblés : les amis du Bourguignon en profitèrent pour échauffer la multitude. Les modérés, voyant Jean sans Peur à la tête d'une armée formidable, ne craignirent plus de se déclarer en sa faveur, et ne négligèrent aucun moyen pour entretenir les esprits dans l'effervescence. Si l'on en croit le Journal de Paris , deux cent mille personnes,
6o ARTHUR DE BRKTAGire.
sans compter les enfants, inondèi^nt en quelques heures les places et les quais. Ni l'activité du Prévôt, ni les efforts des magistrats, ni les remontrances du parlement ne parvinrent à calmer le peuple; la nuit| la lassitude , et mieux encore la neige, qui tombait sans interruption, purent seules dissiper les attroupements. L'irritation peinte sur tous les visages faisait pressentir une catastrophe : elle eut lieu le 29 mai 1 4 1 8.
Le ressentiment d'un petit bourgeois devint la cause première de cette révolution épouvantable : cet homme, âgé de vingt-six ans, se nommait Perrinet Leclerc; il était fils d'un marchand de fer établi sur le Petit-Pont, et quartenier de la porte Saint-Martin.
Chaque quartenier avait la police d'un arrondissement et la garde d'une porte : ce magistrat, indépendant de l'autorité militaire, tenait sous ses ordres un certain nombre de bourgeois qui montaient la garde aux barrières. Une disposition de l'année précédente prescrivit de murer toutes les portes, à Texception de celles du Temple, de Saint-Germain et de Saint-Martin , faites de deux énormes pièces de bois rapprochées à quatre pieds l'une de l'autre; on remplissait Tintervalle de pierres et de morceaux de fer : cette lourde masse tournait difficilement sur ses gonds. Les portes restaient ouvertes pendant le jour; une division de troupes soldées en gardait l'entrée, et les fermait au moindre signal donné par les sentinelles placées sur la tourelle : mais à la nuit tombante les énormes bat. tants se rapprochaient, on les unissait l'un à l'autre au moyen de fortes serrures, dont un officier allait remettre les clefs au quartenier. Dès ce moment les
ARTHUR DE BRETA6N . 6l
troupes soldées rentraient dans leurs quartiers, et la garde se réduisait à un peloton de douze archers bourgeois, qui devaient réclamer main forte dans le seul cas de tentative d'escalade. Ces détails, rapportés fort au long parle journal de Paris, prouvent qu'une extrême négligence présidait au service intérieur de la cité.
Tanneguy-Duchàtel , prévôt de la ville, confia la garde des portes à trois bourgeois reconnus très-dévoués au connétable : celle de Saint-Martin à Jean Pivers, maître chaudronnier; celle du Temple à Sy mare! Dubois , enlumineur d'estampes ; et celle de Sainl- Geroiain à Leclerc, marchand de fer : ce dernier, fort âgé, partageait ses fonctions avec son fils aîné. Un soir le jeune Leclerc , faisant sa ronde accompagné de quelques archers, fut insulté par les gens de plusieurs membres du conseil; il s'en plaignit aux deux prévôts, mais on lui donna tort, en employant même des formes propres à le blesser. Perrinet Leclerc, regardant cette décision comme un sanglant affront, ne déguisa pas le mortel déplaisir qu'il en ressentait. Les émissaires de Jean sans Peur excitèrent encore plus son courroux par mille propos, et finirent par lui persuader que le seul moyen de venger une pareille offense était de servir les intérêts de leur maître. Perrinet, une fois lancé dans le parti bourguignon, fit à son tour des prosélytes, et gagna des jeunes gens aussi ardents que lui, tels que Jean Thiébert, fils d'un boucher, Perrin Bourdechot, marchand de drap, etc. ' n séduisit même les bourgeois de sa section, chargés de la garde de la barrière Saint-Martin : le souvenir des
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châtiments terribles infligés naguère à des conspira* teurs ne put l'arrêter dans la fatale détermination de livrer à l'ennemi ce poste i m portant. Les conjurés fixèrent l'exécution du projet à la nuit du a8 au 29 mai. Vers huit heures du soir, par un temps des plua sombres, Lille-Adam, général bourguignon^ chargé du coup de main, partit de Pontoise avec huit cents chevaux et trois cents archers à pied, ayant pour lieutenants les sires de Chatellux, de Chevreuse, de* Mailli, de Varigni, Levau de Bar et Lionnel de fiournonville. Lille-Adam tourna Paris , s'approcha de la porte Saint*Germain , et fit halte en attendant qu'on donnât le signal convenu. Sur les deux heures après minuit , le jeune Perrinet, qui couchait dans le ménae lit que son père selon l'usage de ce siècle , profitant du sommeil du vieillard, lui déroba les clefs placées sous le chevet ; il sortit de la maison sans bruit , et alla joindre quelques conjurés qui l'attendaient au coin de la rue Saint-André-des-Arcs (i) : il rencontra d'autres Bourguignons à la Croix-Rouge, et tous ensemble volèrent vers la porte Saiut-Germain , dont les soldats
(i) Le Père Daniel et Fabbé de Choisi se sont trompés en disant (Hist. de Charles VI) qu'on éleva, en Thonneur de Perrinet, une statue au coin de la rue Saint-André-des-Arcs : ils se rendirent les échoi d'une erreur populaire. En i5oi , quatre-vingts ans après la surprist de Paris par les Bourguignons , THôtel-Dieu acheta la maison formant Fangle de la rue Saint-André ; l'acte de vente ne faisait point mention de la statue. Au commencement de 1700 cette maison fut rebâtie à neuf; les tailleurs de pierre, soit hasard, soit intention, façonnèrent grossièrement une tête d'homme sur le haut de la borne du coin de la rue : cette borne n'existe plus. Doit-on croire que le gouvernement de Charles VU eut conservé un pareil monument ?
de garde, pareillement gagnés, le reçurent avec transport. Perrinet ouvrit les serrures , et la porte tourna pesamment sur ses gonds : Lille-Adam se précipita au galop dans cette voie. Lorsque toute la troupe fut entrée, Perrinet referma les portes et jeta les clefs parKlessus les remparts; on ne sait dans quel but; les historiens contemporains citent le fait , mais aucun d'eux n'explique le motif d'une action aussi étraoge.
Lille-Adam s'avança dans Paris, descendit la rue Saint-Jacques , passa la Seine sur le Petit-Pont, franchit celui du Change, et arriva sur la place du Ghâtelety où douze cents conjurés se rallièrent à son peloton. Ce général, s'étant concerté quelques instants, partagea sa division en détachements qu'il envoya dans différentes directions, la Grève, le Louvre, les rues Saint-Denis et Saint-Martin; il ordonna à ses soldats de pousser les cris de vi{fe la paix! vive le duc de Bourgogne! A ce signal, les partisans de ce prince et ceux de la reine, les modérés notamment, sortirent de leurs maisons, et se joignirent aux mécontents. En peu d'instants Paris fut livré au désordre le plus affreux. Lille-Adam courut à l'hôtel Saint-Paul, pénétra dans les appartements de Charles VI, arracha l'infortuné de son lit, le mit de force siir un. cheval , et le promena dans les rues : plusieurs de ses officiers s'étaient portés chez les magistrats et chez les barons connus pour leur attachement au dauphin, et se saisirent de leurs personnes. Le président Louvet, celui dont la recherche excitait davantage l'ardeur des conjurés, parvint à s*échapper;
64 ARTHUR DE BRETACKE.
Juvénal des Ursins (i) , avocat du roi, père de Thisto* rien , ne dut son salut qu'à un avis que lui fit donner son ancien ami, Levau de Bar, un des bannerets bourguignons; le chancelier de Marie se vit arrêté dans sa maison attenant l'église Saint-Leu ; les évéques de Laon, de Lisieux, de Coutances, de Saint-LO| furent également pris chez eux : Lille-Adam ordonna de s'assurer de ces prélats, mais de garantir leurs jours. Restait encore Tanneguy-Duchâtel : cet officier, en sa qualité de prévôt, logeait à l'hôtel de ville, sur la place de Grève; éveillé de bonne heure par le tumulte, il se leva précipitamment, s'élança dans les rues, renversa tout ce qui s'opposait à son passage, et arriva seul au Louvre pour s'emparer du dauphin, encore endormi ; il l'enveloppa dans sa robe à relever^ le chargea sur ses épaules, et sortit du I-ouvre par luie fausse porte au moment où les conjurés y en* traient par la principale. Tanneguy-Duchâtel traversait la ville chargé de ce précieux fardeau, lorsqu'il rencontra, derrière leChâtelet, le vice-chancelier Robert-le-Masson , qui fuyait à cheval ; il l'arrêta en le conjurant de l'aider à sauver l'héritier du trône. Robert-le-Masson (a) mit pied à terre, et donna son
(i) La ville de Paris avait donné à Jean Jouvenal (plutôt que JavéotlJ Thôtel des Ursins, pour reconnaître les services rendus par lui dam les troubles de i383; Jouvenal prit les armes et le nom de cet hôtel.
(a) Le président Hénault dit que le chancelier Robert-le-MassoB sauva la vie du dauphin, et ne fait point mention de Tanneguy : on conçoit que cet historien veuille laisser tout le mérite de celte actioB glorieuse à un magistrat, puisque lui-même appartenait à la robe: cependant les diverses relations assurent que Duchâtel eut la prînci* pale part à cet acte de dévouement.
ARTHUR DE BRfitACN£. 65
destrier au prince, qui, grâce au zèle de ces deux Lommes fidèles, parvint sain et sauf aux barrières de la Bastille, dont les Gascons gardaient l'entrée : sans perdre un seul instant, Tanneguy-Duchâtel sortit de la forteresse par la poterne et courut se renfermer avec le dauphin dans Melun, ville très-dévouée et regardée comme imprenable.
Ce dauphin, sauvé si miraculeusement, était le dernier fils de Charles VI ; sa mort pouvait aplanir au Bourguignon le chemin du trône. Certes, la vie de cet enfant courait un danger évident au milieu de ce tumulte, et Ton conçoit facilement la grandeur du service que Tanneguy-Duchâtel rendit dans une circonstance aussi critique.
La Bastille ne tarda pas de se remplir d'une foule d'Oriéanais qui fuyaient la mort : le maréchal de Rieux et l'intrépide Barbazan , ayant rallié plusieurs postes occupés par les Gascons, battirent lentement en retraite , et protégèrent la fuite des royalistes, dont ils sauvèrent ainsi un nombre considérable. Quant au connétable , il ne put jamais gagner les abords de la Bastille; la multitude se dirigea vers son hôtel, situé daus la rue Saint-Honoré : il en était sorti de bonne heure, travesti en marchand ; il s'égara dans les rues, sans pouvoir joindre ses Gascons. Craignant d'être reconnu lorsque le jour viendrait, le comte d'Armagnac se jeta dans la maison d'un maçon , qui le cacha au grenier; mais le soir même on publia un décret qui prononçait la peine de mort contre celui qui donnerait asile à un Orléanais : l'artisan, épouvanté, alla déclarer à Lille-Adam qu'il avait en son
66 ARTHUa DE BRBTAG9&
logis le comte d' Armagnac. Le général bourguignon envoya Levau de Bar, commandant une forte escorte, arrêter le connétable. La multitude s'ameuta sur son passage, et voulait le mettre en pièces. Levau de Bar, ne sachant comment le garantir, le prit en croupe derrière lui , partit au galop , fendit la presse, et ar« riva au Louvre avec son prisonnier. On massacra dans cette journée cinq cent vingt-deux personnes bien connues ; on pilla le collège de Navarre et quinze cents maisons.
Les chroniques du temps ne disent pas ce que devint Perrinet Leclerc au milieu de ces désordres} il n'en est plus question dans l'histoire de Charles YI et de Charles VIL
La Bastille capitula au bout de trois semaines; on en donna le commandement au sire de Cany. Nonobstant des succès aussi positifs , ni le duc de Bourgogne ni la reine ne venaient se montrer à cette tourbe qui s'était soulevée pour leurs intérêts. Isabeau anr nonça froidement qu'elle ne se croirait en sûreté k Paris que lorsqu'on se serait défait de tous les Armagnacs : cette seule phrase devint le signal d'une seconde boucherie, plus épouvantable que la première. Depuis l'entrée des Bourguignons, le gros de la po* pulation se montrait insatiable de carnage, et le projet d'un vaste pillage se forma en secret et à l'insu des généraux de Jean sans Peur, uniquement occupés de se partager les principaux emplois et les riches dépouilles des barons détenus. Deux hommes remplis d'audace, Lambert, fabricant de pots d'étain» et Gapeluche, bourreau de la ville, dirigeaient cette cens-
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piration , tramée au milieu d'une autre conspiration.
Onze heures de la nuit sonnaient , un dimanche la
juin i/iiS, lorsque plusieurs voix crièrent a/arme à
/a porte SairU'Germain , comme si l'ennemi voulait forcer les barrières. Cette simple clameur suffit pour mettre en émoi le menu peuple, dont les bras s'arme* rent de maillets, de vieilles épées et de haches; en peu de temps quarante mille hommes se trouvèrent réunis aux Halles, à la place Maubert, au Châtelet, à la Grève et sur les ponts : les agents secrets du duc de Boui^ogne avaient amassé dans l'hôtel d'Artois , appartenant à ce prince, quantité de piques et de lances ; ils en distribuèrent à tous ceux qui se présentaient.
Le soleil éclairait à peine l'horizon lorsque l'air retentit de ce cri : TueZj tuez tous les Armagnacs. Aussitôt les bandits se portèrent par pelotons dans les divers quartiers; les bouchers marchaient en tête de chaque division : ils coururent aux prisons \ firent main-basse sur les gardes , les geôliers et les détenus, parmi lesquels figuraient des gens arrêtés pour dettes, et même d'anciens Bourguignons jetés dans les cachots par ordre du dauphin et que la faction triomphante n'avait pas'encore songé à mettre en liberté. Le chancelier de Marie, sept prélats, le recteur de Tuniversité , cent cinquante bannerets , chefs de trèsanciennes familles, furent immolés, ainsi que trois mille autres personnes de tout âge et de tout sexe. Le connétable , arraché de la Conciergerie , eut la tête écrasée sur la pierre de marbre du Palais; on le
mit tout nu, et un boucher lui leva sur le dos un
68 ARTHUR D£ RRETACHS.
lambeau de chair pour figurer la bande, signe de ralliement de son parti. Le corps fut abandonné à une troupe de petits enfants , qui lui attachèrent une corde aux pieds et le traînèrent un jour entier. Ainsi périt, à rage de cinquante-trois ans , Bernard d'Armagnac, septième du nom , général brave et expérimenté : les historiens contemporains , la plupart dévoués à la faction des Bourguignons , n'ont pu blâmer en lui qu'une sévérité excessive.
Dans cette affreuse tuerie, chacun recherchait son ennemi personnel : tout ce qui était artisan s'acharnait après Jean Claude, maître charpentier, employé à l'arsenal, homme très-dur. « Lorsqu'un ouvrier lui demandait de l'argent, dit le Journal de Paris, il lui donnait un blanc; le manœuvre se récriait sur la modicité delasomme: « Ya, va, répondait-il, tapeux avec cela acheter une corde pour te pendre. »
I^e sire de Grandpré, le prieur de Saint-Denis, Pierre de Gaj&ut, maître des requêtes, Remonet de la Guerre, un des meilleurs officiers du connétable, Odoard Baillet^ le plus savant docteur de l'université. Charlot Poupart^ argentier du roi, périrent dans, la prison du Temple. Une des particularités les plus singulières de cet événement fut le rôle que jouèrent Lille- Adam, Chatellux, Levau de Bar, et surtout Jean de Luxembourg, nommé prévôt à la place de Tanneguy- Duchâtel. Ces généraux bourguignons^ entrés dans Paris le 29 mai, et qui depuis douze jours gouvernaient au nom du roi, ne purent comprimer le mouvement populaire concerté à leur insu. Ils se réunirent au nombre de mille, tous à cheval, et marchaient en si-
ARTHUR DE fiRETAGITE. 69
lence au milieu de cet essaim de brigands. Gesguerriers, qui avaient affronté la mort dans vingt combats, paraissaient saisis d'effroi à Taspect de tant de massacres exécutés de sang-froid : aucun d'eux n'élevait la voix pour prendre la défense de quelques malheureux forgés sous leurs yeux , ou écrasés sous les pieds des chevaux, « et n'y estoit si hardi, s'écrie le contemporain Jean Lefèvre, qui osât dire parole , sinon , vous faites bierij mes enjants. » Lille-Adam, Chevreuse et Chatellux sauvèrent à grand'peine plusieurs riches feudataires en les prenant en croupe derrière eux; et lorsque le danger fut passé ils en exigèrent de fortes rançons, comme si on les eût pris en pleine guerre : Lille- Adam et les autres officiers gagnèrent 100,000 écus à cet étrange négoce (i).
Guillaume Cyrasse, doyen des maîtres layetiers, nommé prévôt des n^rchands par Tanneguy-Duchâtel j fut le seul qui montra du courage dans cette crise , et qui voulut arrêter la furie des bourreaux; mais le peuple fondit sur lui pour le tuer; en se débattant cootre ses meurtriers, Cyrasse tomba dans un soupirail de cave : cette circonstance lui sauva la vie. Les rebelles nommèrent d'eux-mêmes un autre prévôt des marchands; ce fut l'épicier Noël, Bourguignon des plus ardents.
JLies exécutions ne finirent pas le 12 juin ; on égorgea durant la moitié de la semaine suivante : dans ce court espace de temps, plus de deux mille personnes périrent au sein de leurs foyers. Les brigands
(i) Saiot-Remy.
'JO ARTHUR D£ BRETAOITE.
passaient par-dessus leurs haillons de riches habiti de bannerets, de chevaliers, des robes de présidents, même des vêtements de femmes, et couraient ainsi les rues , foulant aux pieds les cadavres qui gisaient dans les carrefours sans que personne songeât à les enlever. £n raison de Fardente chaleur de la saison, ces corps entrèrent promptement en putréfaction: « Mais^dit la Chronique, dans la nuit du 1 5 juin il plut a tant fort que oncques ne sentirent mal odeur } tt mais furent lavés par force de la pluie, que au m** a tin n'y avoit ne béte, ne ordures sur leurs playes.» Au milieu de ces horreurs arriva la Saint-Médard, que l'on fêtait soigneusement chaque année : il était d'usage que les membres de la confrérie de saint Landry, patron des ouvriers, se rendissent à l'église Saint*Eua« tache, en procession, parés de couronnes de fleurs. Tous ces hommes du i;» juin, repus de sang, voulurent chômer cette fête , et couvrirent leurs têtes hi* deuses de chapeaux de fleurs: les maîtres de la confrérie firent plus de neuf cents de ces chapeaux. « Le « moustier de Saint-Ëustache, dit Juvénal des Ursins, a étoit rempli de monde; n'y avoit ne homme, ne (c prêtre, ne autre qui n'eût en sa tête un chapel de a fleurs vermeilles, et sentoit tant bon le moustier^ (( comme s'il fust lavé à l'eau rose. » Le soir les roMS effeuillées couvraient la terre, se mêlant aux membres épars des victimes.
La lassitude et des maladies effrayantes, suite d'une intempérance immodérée, calmèrent la fureur de la populace. L'épouvante retenait chez eux la plupart des bourgeois; la capitale offrait Taspect d'une vaste
Atirnuii JOE dRÉtAOïTE. 71
solitude ; les )*elationâ les plus intimes ataient cessé, chacun restait renfermé. Au 3o juin tombait le landy, ôélébré joyeusement par les élèves de l'université ; ce jour-là ouvrait également une foire très-fameuse pour Paris ! mais cette année la vente fut nulle , un très*petit tiombre de marchands étalèrent; on vendit quelques paires de souliers de Brabant dans la grande rue Saint-Denis, et tout se borna là (1).
Lemoîsdejuillet commença par d'autres excès; on pilla et Ton tua de nouveau; les esprits étaient dans une agitation extrême. Un soldat de Lille-Adam, sortant d'un cabaret au coin de la rue aux Ours, se jeta furieux sur une statue de la Vierge placée à l'angle opposé, et la frappa de sa dague : cette profanation émut le peuple, qui^au milieu de la plus affreuse licence, conservait encore des idées religieuses. On cria au sacrilège} des spectateurs assurèrent avoir vu jaillir du sang de la statue t on se saisit du coupable , et on le pendit. Depuis cette époque , en expiation de l'attentat consommé par l'archer, on brûlait, le 3 juillet de chaque année, au coin de la rue aux Ours , un homme d'osier armé d'un poignard.
Ge (ut le lendemain de cette scène , le 4 juillet 1 4 i 8^ iquele duc de Bourgogne fit son entrée dans Paris, dont il était maître depuis six semaines. Jean sans Peur avait différé d'y venir, pour ne pas assister aux massacres exécutés par ses ordres ; Isabeau de Bavière l'accompagnait. L'arrivée de ces deux personnages fut célébrée comme un triomphe : les bourgeois, vêtus
(t) Iminhil de Paris, p. Sg.
^a ARTHUR DE BR£TAGN£.
de bleu, couleur de la reine, offrirent au duc et à son fils aine une robe de velours également bleue; le peuple bordait la haie et criait Noêl^ en signe de joie ; on jetait de la feuillée devant le char d'Isabeau , de cette femme impudique, naguère si détestée, et que les Parisiens appelaient la grande truie. Les fleurs que Ion semait sur les pas de Jean sans Peur et de la reine ne cachaient point les atrocités qui venaient de se commettre : ils virent des maisons incendiées, d'autres abandonnées, des meubles brisés, des vêtements sanglants et des lambeaux de chair humaine que les chiens se disputaient encore. Les bouchers vinrent complimenter le prince bourguignon, et lui demandèrent un salaire ; Jean sans Peur fut obligé de les accueillir : ils avaient si bien secondé ses fureurs! On le vit prendre la main de Capeluche, bourreau (le la ville, le chef populaire le plus influent. Le cor* tége, ayant traversé la majeure partie de la capitale, se rendit à l'hôtel Saint-Paul , où Ton avait transporté le roi une seconde fois. Charles YI reçut le duc et Isabeau d'un air étonné; il combla sa femme de caresses , sans se rappeler l'affaire de Bourdon. La particularité la plus extraordinaire de la maladie du roi consistait dans l'oubli total du passé : à cette occasion la chro* nique de Jean Lefèvre dit : « Le roi es toit de tout con- « tent, des Bourguignons et des Armagnacs, et peu lui tf estoit indifférent comme tout allât. »
Jean de Nevers, vainqueur des Armagnacs, maître de la personne de Charles VI, régnant sans entraves dans Paris, se trouva aussi embarrassé que le connétable l'était deux mois auparavant : les Orléanais ^
réunis sous les ordres de Tanneguy-Duchâtel, resserraient les faubourgs comme les Bourguignons le faisaient précédemment. Les Gascons y brûlant de venger la mort du comte Bernard, leur général, leur maître chéri, poussaient chaque matin des reconnaissances et venaient insulter les barrières : Jean sans Peur institua un conseil de finances, nomma des magistrats, deux maréchaux de France (Lille-Adam et Chatellux) et un connétable, qui fut Charles de Lorraine; Levau de Bar se chargea à regret des fonctions de prévôt. Le régent se vit entravé dans ses opérations par les prétentions du parti populaire^ qui voulait s'arroger la suprême puissance. A son entrée dans la capitale, le duc avait lui-même augmenté l'influence de ce parti , en dévouant à ses coups certains hommes échappés aux haches des meurtriers. Il chargea Capeluche de former une commis-* sion pour juger ces derniers Armagnacs. On conçoit quel devait être le tribunal dont le bourreau nommait les membres, et dont il s'institua le président : cet homme appelait les royalistes à sa barre, les con« damnait et les exécutait de sa propre main. Ce chef de rebelles ne tarda pas d'exercer un pouvoir aussi absolu que celui du régent : il vint jusque dans le palais de ce prince se saisir des bannerets qui avaient encouru sa disgrâce. Capeluche arracha de l'hôtel de la reine le vieux Hector de Chartres, père de l'archevêque de Reims, et Louis Maçonnet, chevalier octogénaire; il leur trancha la tête le lendemain. Ses moin-* dres volontés étaient satisfaites sans rencontrer la plus légère opposition, et chacun se prosternait aux pieds I de cet ignoble tyran.
Jean sans Peur voyait à chaque instant son autorité méconnue par ces furieux, qui demandaient hautement de gouverner selon leurs caprices. Pour se délivrer de ces terribles auxiliaires, le Bourguignon eut encore recours à l'adresse, moyen qui ne lui faillit jamais. Il fit semer le bruit que la tour de Montlhéri, gardée par ime faible garnison d'Orléanais, contenait un trésor considérable, provenant du fameux connétable de Clisson, qui passait pour avoir possédé d'immenses richesses. Les brigands, trompés par ce leurre, sortirent au nombre de dix mille, et attaquèrent Montlhéri sans aucun succès. A l'issue de l'expédition , ils voulurent rentrer dans Paris : on refusa de leur en ouvrir les portes ; ils se répandirent dans la campagne, et furent exterminés par les paysans, unis aux Orléanais. Le duc de Bourgogne profita de Fabsence de ces dix mille agitateurs pour réduire att néant le reste de ces bandes de tueurs : Capeluche fîlt le premier sacrifié. Cet homme féroce venait de faire traîner à son tribunal une jeune femme, grosse de six mois, veuve d'un Armagnac massacré le la juin; il la condamna à mort, et l'immola de sa main. Cette action horrible produisit un mouvement d'indignation universel; en peu d'instants la ville entière fut instruite d'un crime aussi affreux : on se porta en foule à l'hôtel Saint-Paul pour en demander la punition, Jean sans Peur, charmé de trouver un prétexte légitime, fit arrêter Capeluche , qui buvait dans un cabaret des Halles ; on le laissa une nuit au fond de son cachot. Le lendemain, l'espèce de parlement nouvellement institué, lui appliqua la même peine que cette malheureuse femme avait subie la veille. Capeluche
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entendit prononcer sa sentence sans s'émouvoir : on le conduisit à la Grève , mais il manquait un bour-» reau ; et, chose étrange! parmi ces Parisiens qui avaient égorgé de sang-froid des milliers de leurs concitoyens , personne ne se présenta pour infliger au scélérat un si juste châtiment : il fallut contraindre son valet, jeune encore, de remplir l'office de son maître. Gapeluche donna froidement la dernière leçon à son succesteur, lui indiqua l'endroit où le bras devait frapper^ aiguisa lui-même le glaive^ et présenta la tête à son élève, qui l'abattit d'un seul coup.
Ija mort de Gapeluche laissant le parti populaire sans chef, le duc de Bourgogne se vit délivré d'une rivalité très-redoutable ; mais une calamité d'un autre genre irint augmenter ses embarras. Le sang répandu dans les massacres de juin , ces cadavres laissés longtemps sans sépulture, le peu de soin donné à la salubrité publique, toutes ces causes réunies engendrèrent une épidémie, dont les premiers symptômes se dévc* loppèrent au milieu de l'automne i4i8« Ge fléau commença par enlever quarante individus par jour ; la semaine suivante le nombre quintupla; les hommes de trente ans succombaient plus tôt que les vieillards ; les cimetières ne suffisaient plus pour con-^ tenir les morts; on creusait de vastes fosses qui recevaient six cents corps jetés péle^méle.
Le prévôt des marchands et le parlement firent rassembler les fossoyeurs pour connaître approximativement la masse des victimes; d'après le rap* port, on consigna sur les registres que depuis la Nativité de la Vierge jusqu'à la Gonception (trois
mois)^ on avait mis en terre cent mille personnes y compris les enfants. Ije jour de la Saint-Grépin , la corporation des cordonniers se réunit ^ et voulut s'assurer des pertes qu'elle avait essuyées : les informations prouvèrent que dans les mois de septembre et d'octobre il était mort dix-huit cents cordonniers ^ maîtres ou garçons. (Journal de Paris, p. 5o.)
Les habitants que le fléau épargnait avaient à lutter contre la famine : un setier de blé coûtait qua* tre francs, six fois plus que dans les temps ordinaires. Un enfant de quatorze ans mangeait par jour pour dix-huit deniers de pain. La foule assi^eait dès l'aurore les boutiques des boulangers; des malheu« reux dévoraient le pain bouillant, et la plupart s'étouffaient en l'avalant. L'épidémie s'étendit hors de la capitale, dans un rayon de cinquante lieues; les provinces non envahies par la maladie se trouvaient au pouvoir des Anglais , ou livrées aux fureurs de la guerre civile.
Les massacres du 1 2 j uin , loin d'avoir abattu la £atction orléaniste, avaient au contraire doublé son énergie. Les parents de ceux que le fer des Parisiens venaient de moissonner ne mirent plus de bornes à leur ressentiment ; les villes et les campagnes devinrent le théâtre de combats perpétuels; les paysans, pillés par les deux partis, abandonnèrent la culture des terres, et se réfugièrent au fond des bois : ik ne tardèrent pas d'en sortir, et se vengèrent aussi bien sur les Armagnacs que sur les Bourguignons. Les moines, expulsés des monastères, s'armèrent ^ale* inent et se servirent du glaive à leur tour; on fiùit
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par s'exterminer pour la possession de quelques aliments : les vivres devenaient si rares, que l'argent ne pouvait plus en procurer. Les Anglais, insensibles à tant de maux, foulaient cette terre de désolation^ et s'emparaient des places fortes, dont la plupart n'avaient ni habitants ni garnison. Du nord au midi la France offrait le spectacle le plus pitoyable; ce pays, si florissant sous les premiers Capétiens, ne présentait plus que l'aspect de la misère.
Jean de ITevers, principal auteur de tant de désastres f ne régnait que sur des ruines , et mille obstacles Tempéchaient encore de jouir paisiblement d'une si triste puissance : car d'un côté le parti Orléanais , ayant à sa tête le dauphin, exerçait une influence réelle dans les provinces situées au delà de la Loire ; d'une autre part Henri V poussait ses conquêtes eu Normandie, non sans éprouver de sérieuses difficultés, car les Français ne se laissaient pas tellement abattre par les malheurs publics qu'ils oubliassent leur ancienne bravoure : partout où quelques honmies armés pouvaient se réunir, Henri rencontrait une vigoureuse résistance. Le sire de Woodville, un de ses lieutenants, chevalier de la Jarretière, attaquai en avril i4i8 le château de Beaumotit-le- Vicomte; Foulques de Courtarvel y commandait pour la duchesse d'Âlençon : ce vieux guerrier, qui, trois ans auparavant , s'était distingué à la bataille d'Azincourt, repoussa vigoureusement Woodville. Le général anglais leva soo camp, en prenant la direction de Mortagne; Foulques de Courtarvel sortit de la place , accompagné d'un fort détachement, tomba sur Tarrière-garde , la tailla en
78 ARTHUR OK BRBTAGHE.
pièces; mais, emporté par son ardeur, il s'enfonça au milieu de la colonne ennemie, fut enveloppé et pris. Woodville, charmé de cette capture , rebroussa che^ min et vint s'établir une seconde fois devant Beaumont-le-Yicomte , dont la garnison s'était mise sous les armes, ayant été avertie par quelques fuyards de l'aventure du gouverneur. Le général anglais en*? gagea par les plus brillantes promesses le sire da Courtarvel à se servir de son autorité pour obte<nir que les soldats livrassent la forteresse : le gouverneur repoussa cette proposition. Sur son re* fus, on le conduisit en face du pont-levis; là Woodville lui commanda, sous peine d'avoir la tête tranchée, d'ordonner à ses officiers de baisser le pont; Courtarvel se recueillit un moment, puis, s'a* vançant au bord des fossés, il cria aux siens d'un? voix puissante : a Je vous ordonne , de par le dauphin et de par la duchesse d'AIençon, notre daipe et maîtresse, de ne point ouvrir vos portes, ainon vous serez réputés déloyaux et félons. » (Hist. du comté d'AIençon. — Mss. de la bibliothèque d'An* gers.)
Les Anglais, touchés sans doute de sa grandeur d'âme, ne mirent pointa exécution leur menace } voyant l'impossibilité de se rendre maîtres de la place, ils levèrent le siège une seconde fois, emmenant avec eux le sire de Courtarvel, qui fut mis à rançon l'année ^ suivante; plût à Dieu que sa noble con« duite eût servi de modèle au duc de Bourgogne ! Ce prince, entouré de difficultés de divers genres, espérait les surmonter avec de la persévérance et de l'intrigue.
Durant deux mois entiers il s^agita en tous sens dans le cercle d'une politique astucieuse , épiant le mo-» ment de surprendre ses adversaires; mais la foudre le frappa lorsqu'il s'apprêtait à frapper les autres.
L'histoire de cette seule année 1419 mérite de te* nir une large place dans nos annales : il est diffi? ciie de percer l'obscurité qui enveloppe cette période. Les écrivains de l'époque, livrés aux mêmes pasûons qui agitaient leurs contemporains, éga* rent le lecteur au lieu de l'éclairer. Cependant , au milieu de mille assertions contradictoires touchant le caractère de Jean sans Peur, une vérité se fait jour^ c'est que ce prince avait beaucoup plus d'ambition que de talent. Paris ^ gouverné par lui si longtemps, B'eat point à se louer de son administration; il ne fit rien pour réparer les maux causés par les discordes eîviles; ses soins se tournèrent vers un seul faut : établir de nouvelles taxes. C'est lui qui le premier mit an impôt sur le vin : l'usage de cette liqueur, restreint le siècle précédant aux classes élevées, s'étendait alors aux gens des conditions les plus infimes. « Cette damnable pratique, dit la Chronique, eut lieu environ la Toussaint 1419- » Le mécontentement suivit de près une mesure si arbitraire.
Le duo de Bourgogne, ne pouvant plus compter siur l'affection des Parisiens , laissa la garde de la ca<^ pîlale aux troupes flamandes, et sortit de l'hôtel Sainte Paul pendant la nuit, emmenant Charles YI, Isabeau et leur maison. Il résolut de fixer sa résidence à Provins; dès le premier jour de son arrivée en cette ville, Jean sans Peur se mit en relation avec Henri Y d'une
8o ARTHUR D BRBIaGIIE.
part , et de l'autre avec le dauphin. Ce dernier faisait également en secret des propositions au roi Henri Y, qui accueillait les ouvertures de quelque côté qu'elles vinssent, bien résolu de tromper tout le monde, et d'ajouter la couronne de France à la couronne d'Angleterre usurpée par son père.
Persuadé que Henri Y travaillait dans les intérêts des Yalois de la seconde branche, Jean sans Peur en* voya vers ce prince le cardinal des Ursins, afin de l'engager à conclure une paix définitive : le duc ne doutait pas que, par attachement pour lui, Lançastrene consentit à mettre un terme aux hostilités, k vider même le royaume, et que les Français de toutes les opinions ne payassent de la plus vive reconnais* sance un bienfait si considérable. Henri avait accepté son amitié sans jamais s'expliquer sur ses projets ultérieurs ; pressé par son crédule allié , il jeta le masque , et fit au cardinal cette réponse foudroyante : « Le benoît Dieu m'a inspiré et donné volonté de venir eu ce royaume pour châtier les sujets, et pour en avoir la seigneurie comme vrai roi. x
Cette explication mortifia singulièrement le duc de Bourgogne, et l'éclaira sur les véritables intentions de Lancastre. Afin de réparer cet échec, il essaya de s'emparer de la personne du dauphin , dont le nom seul valait des armées au parti d'Armagnac. Ce coup de main ayant échoué, le prince eut recours à Isabeau de Bavière, qui depuis sa rentrée dans Paris manifestait la ferme résolution de demeurer étrangère aux affaire! publiques; néanmoins ta haine qu'elle portait à son fils lui fit abandonner ce dessein : cette princesse promit
imTUTTR DE BRETAGNE. Si
à Jean sans Peur de le seconder dans ses combinaisons; et, de son propre monvement, la reine remit en avant le projet du mariage de Catherine de France avec Henri V. Catherine, âgée de dix-neuf ans, fixait tous les regards par une beauté ravissante , et Isabeau ne doutait pas que les charmes de sa fille ne touchassent le cœur du monarque anglais : en conséquence, elle lui fit demander une entrevue, qui eut lieu auprès de Meudon dans une prairie ; Jean sans Peur ne craignit pas d'y assister.
Isabeau présenta sa fille àLancastre, qui, en dépit de sa froideur affectée , parut ébloui des grâces de la jeune princesse : la reine s'aperçut facilement de son émotion ; cette journée se passa en compliments réciproques. On reprit les conférences le surlendemain : Isabeau n'y conduisit pas sa fille , espérant que cette absence exciterait davantage l'ardeur de Henri V. Celui-ci , devinant «^on intention , rit de ce manège, et , honteux d'avoir montré quelque faiblesse, il devint encore plus exigeant. L'ambitieux résuma ainsi ses diverses demandes : Catherine et un million de dot.
Dans l'intervalle de ces pourparlers le duc de Bourgogne avait renoué avec le dauphin : il se récria sur la dureté de ces conditions, en disant que la main de Catherine ou la cession des provinces lui paraissait suffisante chacune en particulier, sans réunir les deux ensemble. Henri V l'interrompit vivement : « Beau cousin , nous voulons que vous sachiez que nous aurons la fille et ce que nous avons demandé avec elle, ou nous débouterons votre roi et vous aussi hors de
8a A.RTHnR DE bubtagite.
son royaume (i). — Seigneur, répondit le duc, vous dites à votre plaisir; mais devant que vous ayez débouté le roi et nous hors de son royaume, serez vous bien lassé. » Sur ce, les conférences cessèrent, et la trêve fut rompue. Jean sans Peur, Thomme le plus fier de son temps, venait de recevoir une sanglante offense; sa réponse paraissait d'autant plus juste , qd'il pouvait opposer soixante mille combattants au pqî d'Angleterre, qui se trouvait hors d'état d'en présent ter la moitié. Dans cette situation il lui devenait facile de reconquérir l'estime publique , en attaquant subite* ment l'armée anglaise, dont un seul échec devait consommer la ruine; mais son caractère n'avait rien d'héroïque : il se contenta de se montrer plus accessible aux offres du dauphin.
Les chefs du parti Orléanais , effrayés des conférences de Meudon, s'empressèrent d'agir auprès du duc de Bourgogne, dont ils connaissaient les perpétuelles irrésolutions. Tanneguy-Duchâtel s'offril pour remplir auprès de lui cette mission aussi délicate que péri lieuse^ Ce chevalier s'annonçait lui-même comme l'ennemi personnel de Jean sans Peur, qui de son côté nourrissait contre le Breton une haine implacable. En voici l'origine : Tanneguy-Duchâtel , après s'être signalé dans sa patrie, vint en France, et s'attacha au duc d'Orléans , qui le combla des témoignages de la plus tondre affection . Le banneret montra pour son bien- Ci) On sait que jusqu'à la On du quinzième ttècle la langue françaiie fui commune aux deux nations, et principalement aux féodaux de l'un cl de l'autre pays.
faiteur la reconnaissance la moins équivoque; et lors de l'assassinat de l'époux de Valentine, il se livra à des transports furieux. Accompagné de quelques officiers décidés, il se mit sur les traces du duc de Bourgogne : le Breton faillit enlever ce prince au milieu de «on armée; il lui envoya un cartel, que Jean de îfeveps refusa selon sa coutume. Pendant plusieurs mois, Tanneguy fit des tentatives dans l'espoir de venger son maître; mais obligé de quitter Paris lorsque la faction bourguignonne eut repris tout son ascendant, il se réfugia en Aragon. Jean sans Peur, ▼iirement affecté de ses provocations, paya son échanson (i), Jean deKernesan, homme résolu, pour aller i Saragosse provoquer et combattre Tanneguy, retiré dans cette ville. L'appertise se tint vers les premiers jours de i4o8; Duchàtel vainquit son adversaire, revint ensuite en France, et fut nommé prévôt de Paris. Jean sans Peur, ne cessant de le poursuivre de sa haine, supplia Lille- Adam, chargé de surprendre la capitale en i4i8, de commencer par immoler Tanneguy : on sait que son attente homicide fiil trompée, et que Duchàtel sauva non-seulement sa personne , mais encore ceHe du dauphin; nouveau grief aux yeux du Bourguignon. Aussi nous paraît-il extraordinaire qu'après tant de motifs réciproques d'auimosité ce chevalier n'ait pas craint d'entamer une négociation avec Jean sans Peur.
Quoi qu'il en soit , le Breton arriva au camp de Pontoise le soir même du jour de la rupture des conférences, et aborda le prince, encore tout ému de l'a-
(i) Il lui donna aoo livres. (Comptes de Jean de Pressy.)
84 ARTHUR DR BRETAGNKk
postiophe du monarque anglais ; il lui fut aisé de le séduire, eu excitant son ressentiment et en flattant son amour-propre. Tanneguy lui démontra que c'était agir contre ses intérêts que de laisser entrer I^ncastre dans la famille de Charles VI; que le dauphin pouvait mourir, et qu'alors la maison de Bourgogne ne serait séparée du trône que par labraiiche collatérale d'Orléans , dont l'aîné, prisonnier en Angleterre^ attachait peu de prix à ses droits : dans cette position, l'unique but de Jean sans Peur devait être, selon Tanneguy, d'oublier le passé, et de se réunir franchement à l'héritier de la couronne pour expulser les Anglais du territoire.
Taunegny-Duchâtel parvint , dans cette entrevue, à gagner les bonnes grâces de Jean sans Peur, qui, en le congédiant, lui fit présent d'un beau cheval, de 5oo écus d'or, et le chargea de dire au dauphin qu'il était prêt à joindre ses efforts aux siens pour délivrer la France de la présence des étrangers. En effet, les deux princes se rencontrèrent le 1 1 juillet i4i9» non loin de Melun, sur la route de Paris, auprès du château de Pouilly-le-Fort : ils se promirent réciproquement d'abjurer toute espèce de ressentiment, et convinrent de se partager l'administration du royaume. Le traité fut juré entre les mains d'Alain, évêque de Saint-Pol de Léon , légat du pape : en se séparant, l'un et l'autre se prodiguèrent des témoignages d'amitié. Le duc offrit au dauphin, comme souvenir, un fermail d'or orné de trois gros diamants; son parent lui donna, en échange, un magnifique coursier bai-brun k tous crins.
A.RTHUR DIS BRETAGNE. 85
On ne peut découvrir quel fut l'obstacle qui empêcha les deux partis de se réunir après la signature du traité. Cette fusion devenait d'autant plus nécessaire que Henri V, ne gardant plus de ménagements, faisait de rapides progrès; il venait d'enlever Pon toise par escalade, et resserrait Paris de plusieurs côtés. Malgré l'urgence du péril , on ne fixa que dans les premiers jours de septembre la réunion du roi, de la reine, du dauphin, du duc de Bourgogne et des principaux chefs des deux armées : la ville de Troyes fut choisie, à cet effet, d'un commun accord. Il paraît certain que dans cet intervalle le déloyal Jean sans Peur se rapprocha une seconde fois du roi d'Angleterre : il refusa , sous des prétextes futiles , de remettre aux officiers du dauphin plusieurs places, suivant l'article fondamental de la convention de Pouilljr-le-Fort. Sa conduite parut équivoque -aux yeux des moins clairvoyants : les chefs orléanistes le signalèrent au dauphin comme un traître, qui se proposait d'unir ses efforts à ceux de Henri V pour arrêter le partage définitif du royaume : le jeune comte de Ponthieu parut convaincu de cette vérité; cependant il ne s'ensuivit pas une rupture immédiate, et, le moment de se rendre à Troyes approchant, le dauphin écrivit au duc de Bourgogne pour lui témoigner le désir de le voir encore une fois en particulier avant d'aller dans la capitale de la Champagne, afin de s'entendre sur plusieurs dispositions préliminaires. Les ministres du régent indiquèrent pour lieu de rendez-vous Montereau-sur- Yonne, dont les troupes bourguignonnes occupaient le château, et le&
86 JUtTHUR DE BRETAGNX.
Français le corps de la ville : ie pont qui les liait parut un endroit très-propice pour une entrevue. Le duc promit de s'y trouver, mais il ne tarda paft de manifester un mortel regret davoir donné sa parole, et voulut la retirer ; il ne put cependant résister aux prières des quatre personnes qui exerçaient le plus d'ascendant sur son esprit : elles le suppliaient sans cesse de se rendre au lieu désigné. Ces guides si influents étaient la dame de Giac, Philippe Jossequin, son valet-de-chambre et son favori, Renaud^ vicomte de Murât, son chambellan, et en6a maître Bidault, son astronome ^ son devin en titre.
Ces conseillers, redoublant d'instances, obtinrent qu'il irait jusqu'à Bray-sur-Seine, car Montereau Tépouvantait. I^ duc , ayant passé quelques heures à Troyes, partit de cette ville le a4 août. Dès son arrivée à Bray il reçut la visite de Barbazan ,qui vint le complimenter de la part du dauphin, en lui annonçant que son maître l'invitait à se rendre sans délai à Montereau, cinq lieues plus loin. Jean s'y rettisa d'à* bord, promit ensuite, puisse rétracta, en manifestant les appréhensions les plus vives; enfin , il se trouvait encore à Bray le 7 septembre.
Tanneguy-Duchâtel , accompagné de Louis de Scoraille et de Jacques de Phlechin, l'ayant rejoint, hii dit : « Le dauphin vous attend à Montereau depuis quinze jours; les craintes que vous montrez pour votre sûreté ne sont point fondées ; le château que Ton a livré à vos troupes suffirait seul pour vous garantir contre une surprise , si quelqu'un avait résolu de vous trahir. » En effet, la citadelle bornait le pont sur
lequel on devait tenii&la conférence , et les soldats qui l'occupaient pouvaient distinguer parfaitement tout ce qui se passait sur le lieu désigné. Comme la ville de Montereau manquait de fortifications du côté de l'Yonne , les troupes du dauphin , pour se garder contre le château ^ élevèrent à l'entrée du pont trois fortes barrières ; elles furent construites par un nommé B.e<* naudiii(i).
Le duc, inquiet, reculant devant sa destinée, paraissait très-soucieux : il sortait tout à coup de ses rêveries, se levait vivement, et déclarait d'une voix altérée qu'on ne le verrait pas à Montereau. La dame de Giac essayait de bannir ses terreurs , en lui montrant le blâme qu'il allait encourir par son refus d'assister à cette conférence, de laquelle dépendait le salut delà France. D'un autre côté, un juif nommé Samuel Mouskes, qui jouissait auprès du prince d'un crédit inexplicable, ne cessait de le dissuader de s'y rendre, disant qu'il n'en reviendrait pas (Juvénal des Ursins.) Au milieu de ces perplexités , Jean désira connaître l'avis de Charles VI : ce prince éprouvait en ce moment un mieux sensible : le Bourguignon reçut du roi l'ordre formel d'aller au plus vite à Montereau : sur cette réponse, le duc manifesta à Tanneguy, qui l'obsédait sans eesse, l'intention de paraître aux conférences le 10 septembre. Le sire de Giac et Nicolas RoUin coururent à Montereau jurer, de la part de Jean sans Peur, d'observer le traité conclu auprès de Pouilly-le- Fort; les sires d'Albret , de Levis, Jean Phlechin, Jean
(i) Voyez la description de ce pont à la fin du volume.
S8 AKTHCJH D£ BRETAGNE.
irHarcourty Bertrand de la Tour, firent à Bray le même serment y au nom du dauphin.
Le dimanche lo septembre, le duc réunit de grand matin ses quatre devins ou astronomes, comme ou les appelait; car ils prétendaient expliquer l'avenir suivant la marche des astres. Selon ses volontés, ces hommes avaient passé la nuit entière occupés à leurs observations mystérieuses : ils se nommaient M oreau Thourier, Pierre Dyon, Jean de Versac et Bidault Varrier (i). Tous quatre répondirent que le voyage de Montereau ne présentait aucun danger : ainsi ce duc de Bourgogne, surnommé Sans Peur, avait besoin d'ime telle assurance pour régler ses déterminations. ]^e duc partit donc de Bray après son dîner, accompagné de deux mille quatre cents hommes. Il arriva vers quatre heures au faubourg Saint-Maurice, situé dans l'angle formé par l'Yonne et la Seine. Le prince plaça ses gens au fond d'un pré clos de haies, derrière le château. Les sires de Noailles et de Saint- Georges allèrent, par ses ordres, saluer le dauphin et lui annoncer que leur maître était venu, suivant ses désirs, pour conférer sur les moyens de mettre un terme à la guerre civile , et d'expulser les Anglais du royaume. Le dauphin répondit que l'arrivée de son parent le charmait : il insista pour que l'entrevue
(i) Il ne faut pas croire que cette manie des devins tint à l'igiio* rance de ce siècle. Les astrologues existaient à Rome dans les temps les plus éclairés. « Espèce d*hommes, dit Tacite, qui trahit la puissance , trompe Fambition , et qui toujours proscrite dans notre cité h'y maintiendra toujours : Genus hominuni potentibus infidam , speran^ tibusfallaXf quod in cmiate nosira et vetabUur semper, et retinebiiur, ( Historiarum liber i . )
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eût lieu sans plus tarder, car son intention était d'aller coucher le soir même au manoir de Moret. On convint que l'un et l'autre se feraient accompagner de dix chevaliers pour venir sur le pont; le dauphin donna le nom des personnes choisies par lui, savoir : le vicomte de Narbonne, Pierre de Beau veau , Robert de Loire, Tanneguy-Duchâtel, Barbazan, Guillaume Bataille, Gui d'Avaugour, Olivier Loget et les deux écuyers Varanne et Frottier.
£n rendant compte de leur mission, les sires de Noailles et de Saint-Georges dirent au duc qu'on apercevait beaucoup d'hommes armés du côté de la ville, et que les barrières leur avaient paru construites de manière à protéger le dauphin bien mieux que le duc de Bourgogne. Jean sans Peur assembla les barons de sa suite pour les consulter sur cet incident : on arrêta qu'un serviteur de confiance irait explorer les lieux. Le sire de Giac fut chargé de cette mission : étant rentré au bout d'une demi-heure, il jura sur sou
. honneur que les travaux intérieurs de la tête du pont lui avaient paru être exécutés d'après les régies de la jus-
I tice, et que rien n'annonçait aucun mauvais dessein. Ce rapport, fait d'un ton d'assurance, ne satisfit point Jean sans Peur , qui balançait encore : quelques-uns de ses chambellans le suppliaient de revenir sur ses pas« La femme de Giac traita ces appréhensions de terreurs enfantines, et mit à presser le moment du départ une ardeur qui aurait dû éclairer le prince; mais, poussé par la fatalité, le Bourguignon céda aux conseils de cette femme perfide : « C'en est fait, s'écria le duc. Ton n'aura pas du moins à me reprocher que la crainte
go ARTHUR DE BRETAGNE.
d'exposer ma personne nri'ait détourné de donner la paix au royaume. i>£n disant ces mots, Jean descendit précipitamment les escaliers du château, suivi des bannerets chargés de l'accompagner; il franchit le seuil de la porte, et s'élança vers Montereau avec la résolution d'un homme qui s'est décidé à braver les événements.
Ces dix chevaliers étaient les sires Charles de Bourbon, de Noailles, de Fribourg, Gui de Pontalier, de Saint- Georges, Jean de Neufchâtel, Charles de Leos, de Sainte-Croix, Pierre de Giac, Antoine de Vergy, et de plus Jean Séguinat, secrétaire du prince. Ces officiers ainsi que Jean sans Peur ne portaient ni cuirasse, ni casque : le duc était vêtu d'une robe de velours noir; une toque de même étoffe couvrait sa tête, un riche collier d'or lui descendait j-usqu'à la ceinture; il n'avait pour toute arme qu'une léger» épée. £n arrivant au premier poste le Bourguignon se vit accosté par le sire de Beauveau , qui lui demanda de renouveler le serment de ficfélité : cette formalité étant remplie, la fatale barrière s'ouvrit, et se referma brusquement sur le duc et sur ses gens. Le prince vit ce mouvement, et parut inquiet; il s'avança en hésitant, et rencontra Tanneguy-Duchàtel accompagné de huit autres chevaliers, munis chacun d'une petite hache cachée sous leur cotte d'armes. Le. banneret breton le salua profondément, et le conduisit vers le second guichet , qui s'ouvrit et se referma avec une précipitation encore plus marquée ; car les gardeSy impatients de la marche lente du secrétaire Séguinat, le prirent par le bras, et le firent avancer violemment.
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Cest alors que le Bourguignon s'aperçut du danger qui l'environnait : il paya néanmoins de bonne contenance, et^ frappant sur l'épaule de Tanneguy, il s'écria : Foilà en qui je me fie ; en même temps il ouvrit sa robe , et fit remarquer que lui et les siens étaient venus sans cuirasse et sans casque.
Parvenu à la troisième barrière , le prince la fran» chit , et se trouva au milieu du pont , ayant derrière lui les personnes de sa suite, Tanneguy-Duchâtel et plusieurs autres Français. Après un moment d'at-tente, le dauphin, armé de pied en cap, sortit d'un pavillon élevé à l'autre extrémité, du côté de la ville; Barbazan, le président Louvet et une douzaine de d'archers l'accompagnaient. Le duc de Bourgogne eourut à hii en ôtant son chaperon , et mit un genou en terre; alors l'escorte des deux princes, au lieu de s'éloigner, se rapprocha de manière à former cercle autour d'eux. Le dauphin , qui avait haussé la visière de son casque, reçut son parent d'un air sévère, sans daigner le remettre debout : il lui reprocha de s'être &it «fttendre longtemps, et de n'avoir pas rempli les conditions dû traité de Ponilly-le-Fort. Le duc , étonné de ce langage, posa une main sur la garde de son épée, «n s'y appuyant pour se relever; mais Robert de Loire lui saisît le bras gauche, en disant : « Quoiî TOUS tirez l'épée devant monseigneur le dauphin! » Au même instant Tanneguy-Duchâtel se jeta sur le prince en criant : // est temps ^ et lui abattit le menton Snn coup de hache. Le duc retomba à genoux; alors Fécuyer Bataille l'assaillit brusquement : « Tu coupas le poing du duc d'Orléans, mon maître , dit-il , je veux
te couper le tien; » et en effet il lui trancha la main droite y et du second choc brisa sa tête. Alors les écuyers Layet et Pierre Frottier écartèrent la ceinture de fer du Bourguignon y et lui enfoncèrent à plusieurs reprises leurs dagues dans le côté : Jean sans Peur expira en poussant un long soupir. Le dauphin, épouvanté de l'attentat commis sous ses yeux , s'enfuit suffoqué par les larmes, tellement saisi d'effroi, qu'il serait tombé si Barbazan (i) et le président Louvet ne l'eussent pris dans leurs bras pour le soutenir.
Les bannerets de la suite du duc de Bourgogne se mirent en défense, mais quelques coups de hache suffirent pour les disperser. Le sire de Noailles fut renversé mourant sur le corps de son maître , le comte de Fribourg reçut une blessure grave au visage, le vicomte de Narbonue s'empara de Pontalier, Bataille prit Séguinat le secrétaire ; Gui d'Avaugour se saisit des sires de Sainte-Croix et de Vergy, blessés tous deux. Saint-Georges, atteint depuis plusieurs jours de la dyssenterie, s'était arrêté à l'entrée du pont; Tanneguy-Duchâtel courut à lui, et le prit fort aisé* ment. Jean de Neufchâtel se fit jour à travers les combattants, s'élança vers les barrières, les fran* chit successivement, et tomba au milieu des gens d'armes flamands; il annonça à ces hommes étonnés la triste fin de leur seigneur; et sans perdre un ius-
(i) Barbazan, Télève de Bernard d'Armagnac et son parent, avait tout lieu de détester le duc de Bourgogne; mais, aussi loyal que brmve, Barbazan ne prit aucune part au complot; il se montra indigné contre tous ceux qui trempèrent dans le meurtre de Jean sans Peur. (Monstrelet.)
ARTHUR DE BRKTAGIVE. ^3
lant Neufchâtel dépêcha Pierre Compagnon, éciiyer du palais y vers le comte de Charolais, pour Tinforiner du meurtre de son père : le jeune prince résidait alors dans la ville de Gand.
Le duc, étendu sur le pont (r), fut dépouillé de ses vêtements; un des gens du sire deGuitri lui arracha ses bagues, un autre écuyer déchira sa robe de velours, et en donna un morceau à chaque conjuré. Tanneguy-Duchâtel choisit un éperon noir à molettes dorées; un archer dont on ignore le nom s'appropria le riche collier. Les Orléanistes se mirent ensuite en devoir de jeter le corps dans la rivière, mais plusieurs d'entre eux s'y opposèrent ; on le transporta dans la maison la plus voisine du pont (a). Le puissant souverain de la Flandre et de la Bourgogne, placé sur une mauvaise table, resta exposé aux insultes des valets. Vers sept heures du soir, Macé Bonnet, archiprêtre de l'église de Montereau, et le curé d'Eslagi, étant survenus, veillèrent près du prince
(i) Ce pont et cette ville de Montereau , auxquels se rattachaient de si pénibles souvenirs, furent de nos jours témoins d'un fait d'armes très-brillant, et arrosés d'un sang plus noblement répandu. Dans le mois de février i8i4, les alliés, ayant voulu forcer la ligne de la Seine, attaquèrent plusieurs points. Le général Bourmont, qui occupait Nogent avec une faible brigade de mille hommes, arrêta pendant trois jours le corps du général Wittgenstein , fort de quinze mille hommes. Cette belle défense donna le temps aux troupes françaises de manœuvrer sur Montereau, d'y surprendre l'armée du général Bianchî, composée de trente-cinq mille hommes, et qui fut mise en pleine déroute. Montereau , dont le pont avait été coupé par les Français, fut jonché de morts. La division du lieutenant-général Gérard s'y distingua d'une manière particulière.
(a) Cest aujourd'hui la maison d'un cloutier; elle se trouve la première du côté droit de la grande rue (i8a6).
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la nuit entière. I^ lendemain les gens du dauphin le mirent dans ia bière qui servait aux pauvres, et le firent enterrer dans i'égiise de Saint-Leu, devant Tautel Saint-Louis (i).
I^ plupart des historiens assurent que Jean ne ressemblait en rien à son père Philippe le Hardi| nn des plus beaux hommes de son temps : sa taille médiocre manquait d'élégance; il avait le ne2 long, le menton court et rase; sa grande bouche, toujours entr'ouverte , portait la menace sur les lèvres : son visage, annonçant la hardiesse et la résolution, le fit appeler Jean sans Peur, surnom que les actions de toute sa vie démentirent de la manière la plus complète.
Ainsi fut vengée la mort de l'époux de Valentine; ainsi périt, k Tâge de cinquante ans, le criminel duc de Bourgogne : celui qui avait commandé tant de meurtres tomba à son tour victime d'une rage homi* cide. Poursuivi par de sinistres frayeurs depuis l'assassinat du duc d'Orléans, il croyait voir partout des vengeurs prêts à le frapper : entouré constamment d'une garde formidable, couvert d'une cuirasse à l'épreuve des plus fortes atteintes, il n'eût pas fait le moindre trajet sans prendre pour sa sûreté les précautions les plus minutieuses; et, les négligeant au moment où elles devenaient le plus nécessaires, Jean courut se livrer à ses ennemis, sans armes, sans escorte, et la poitrine découverte.
Les écrivains varient sur les circonstances qui ac-
(i) Cet autel n'existe plus.
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compagnèrent la fin tmgique de ce prince (i); après avoir mûrement examiné leurs récits, nous avons adopté ceux qui paraissaient les plus avérés : au reste, les détails sont d'une importance illusoire lorsque le bit est aussi patent; mais ce qui deviendrait le plus essentiel en cette occasion , ce serait de savoir si véri» lableroent le dauphin commanda te meurtre : nous »e le croyons pas, et l'investigation sévère des documents historiques nous a confirmé dans cette opinion» Les chefs du parti Orléanais avaient à ven* ger leurs parents égorgés le i a juin par les ordres de lean sans Peur : les hommes de cette faction partagèrent sans doute les excès qui accompagnent les orages politiques, mais ils avaient sur les bourguignons l'avantage d'aimer sincèrement leur pays; et comme l'amour de la patrie paraissait être l'unique mobile de lenrs actions, ils devaient abhorrer un prince devenu le fléau de la France et l'allié de l'Angleterre. Les orléanistes avaient la conviction intime que tant qtie vivrait ce pervers, le royaume resterait plongé dans Tablme de malheurs où son ambition l'avait jeté. La duplicité de sa conduite après la convention
(1) Ea 1719» Labarre de Beaumarchais publia, en manière de Mémoires, une relation circonstanciée du meurtre du duc Jean, ac* eompagnée de nombreuses pièces justificatives; nous Tavons pris pour pÊÀém daaa noire récit. On voit dans ces Mémoires que les oiléanistcs gaifoèrent par les plus brillantes promesses la dame de Giac ainsi que le vicomte de Murât, auquel ils promirent 75,000 moutons d*or et Soo livres de rente en terre. Les quatre devins, Moineau Tbouriery Pktrrt Dyoo ^ Jean de Versac et Bidault Varrier, furent enfermés dans let prisons de D\jon après la mort du duc : on les accusait d*a* voir re^u de Tai^nt pour persuader à Jean sans Penr que nul danger ne Tatlendait à Montereau.
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de Pouilly-le-Fort leur prouva Timpossibilîté de le rattacher à leur cause : ils résolurent alors de Fiin* moler : de fortes présomptions donnent lieu de croire que l'on forma ce projet à Tinsu du dauphin, qui certainement l'aurait désapprouvé. Les conjurés ne doutaient point d'obtenir d'un prince de dix-sept ans le pardon d'un crime commis dans son intérêt : en effet, le comte de Ponthieu agit ensuite comme s'il eût commandé le meurtre. Il adressa aux principales villes des manifestes, annonçant que le duc, ayant violé les conventions de Pouilly-le-Fort, avait mis le comble à ses méfaits en voulant s'emparer de la per» sonne de l'héritier du trône : suivant cette déclaration, les gens du dauphin s'étaient vus dans la nécessité de tuer le Bourguignon pour garantir les jours de leur maître. C'est sous ce point de vue que les orléanistes firent présenter, par l'organe du conseil, l'événement tragique. On est amené par la force de la conviction à confesser que cette action , horrible comme tous les assassinats, sauva, par le fait, la monarchie : car il est probable que Jean sans Peur, vivant dix ans de plus, aurait infailliblement assuré la possession de la couronne de France à la maison de Lancastre, soit par ses imprudences, soit par une convention volontaire.
Isabeau fut la personne qui se montra la plus sensible au trépas du duc de Bourgogne : elle écrivit au fils du défunt, en l'exhortant à s'unir au roi afin de punir le coupable. Eh! sur qui, grand Dieu! cette reine impudique appelait-elle la vengeance des hommes! Sur le seul fils qui lui restait. Sous la dictée de
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cette marâtre, l'infortuné Charles VI traça une proclamation qui déclarait son fils perfide, assassin, et déchu de ses droits au trône. Isabeau, n'ayant en vue que de consommer la ruine du comte de Ponthieu , dépécha un message vers Henri V pour le supplier de venir à Troyes , afin de reprendre les conférences, en lui promettant de ne repousser aucune de ses demandes. Le roi d'Angleterre goûtait une douce joie en voyant les Français servir si bien son ambition par leurs querelles intestines : il se rendit au château de Troyes le 2 1 mai i4îiO ; il y fut reçu par Isabeau et Philippe, nouveau duc de Bourgogne , l'un et l'autre ivres de vengeance : le dernier, égaré sans doute par une douleur trop légitime, se lia intimement avec Henri, et accepta le collier de la Jarretière, sans songer que cet ordre n'avait été institué que pour perpétuer le souvenir d'un triomphe remporté sur son bisaïeul. Isabeau donna sa fille au chef de la maison de Lancastre, et signa, le 22 mai, un traité infâme, l'opprobre d'une mère et la honte d'une reine de France. Le principal article disait : « Le dauphin « s'étant par ses crimes rendu indigne de succéder à « la couronne, Charles sixième nomme et reconnaît « le roi d'Angleterre, son gendre, pour son unique « héritier. »
Cette funeste union de Henri avec Catherine de France fut consommée à Troyes le 2 juin 1420 : ainsi, avant de descendre <lans la tombe, Charles VI avait transporté sa couronne dans une famille étrangère, en déshéritant sa race. Il avait été beau-père de deux rois d'Angleterre, Richard II et Henri V, dont l'un
fut l'usurpateur des États de l'autre. La ville de Paris célébra ce mariage par des feux de joie : elle envoya en cadeau aux nouveaux époux quatre tonneaux de vin : ce présent fut reçu très-froidement. Vers la 6n du mois de décembre , on ne craignit pas de citer le dauphin à la table de marbre , et il se trouva un parlement qui osa le condamner, le bannir, et le déclarer incapable de succéder à la couronne. Le dauphin en appela à son épée; déshérité par son père et ^ par sa mère, ce prince s'intitula dans ses actes /!/f des Frri/zçatV, qualification touchante et sublime; déplus, il se proclama fièrement régent de France y transféra l'université et le parlement à Poitiers. Juvénal des Ursins fut nommé président de ce parlement improvisé, auquel un certain nombre de conseillers de Taiicien vinrent se rallier : on vit ainsi par le royaume deux parlements , deux universités, deux connétableSi deux chanceliers, etc., ce qui met une fâcheuse confusion dans l'histoire de cette époque (i4ao).
Après avoir organisé à Poitiers la nouvelle administration, le dauphin parcourut les provinces méri* dionales; il gagna l'amitié des habitants par ses manières affectueuses ; il accorda des privilèges à plusieurs villes : Lyon obtint la permission d'établir des manu» factures d'étoffes de soie, à l'instar de celles de Gènes ot de Venise; ses magistrats obtinrent aussi de replacer dans les armes de leur cité les fleurs de lis, que le dernier gouverneur, Amé de Talaru, avait fait effacer, de son autorité privée. Toutes les provinces ne montrèrent pas néanmoins le même empressement: l'exemple de la capitale, qui s'était déclarée cuver*'
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lement en faveur des Anglais , fut imité par beaucoup de villes. Le Languedoc resta d'abord fidèle au duc de Bourgogne , qui avait envoyé dans ce pays le sire de Jaucourty dont l'énergie et l'habileté firent triompher la cause de son maître : la situation du dauphin devint des plus critiques : la fortune semblait se complaire à favoriser les entreprises de ses ennemis.
Deux années s'écoulèrent sans que les affaires politiques offrissent aux royalistes quelques chances favorables : enfin le ciel récompensa leur persévérance. Henri Y, miné depuis longtemps par un mal secret ( i), expira à Yincennes le 3i août 1 4^^ 9 vers l'âge de trente-huit ans ^ au milieu de sa gloire , sans montrer aucun regret de quitter une vie dont tous les instants avaient été marqués par des prospérités. Deux mois après Charles YI descendit au tombeau; ainsi la mort, qui ne fait point de distinction de fortune , atteignit en même temps le monarque le plus heureux et le monarque le plus digne de pitié.
Le trépas de Charles YI ne sauva point la France, comme le disent la plupart des historiens; cependant ce fut pour le parti du dauphin un événement propice , car il tira ce prince de sa fausse position : dès ce moment les provinces ne furent plus embarrassées par un conflit d'autorités qui s'entre-choquaient ; elles ne virent plus qu'un roi légitime et courageux, disputant à l'étranger l'héritage de ses aïeux; toutes les incertitudes disparurent. Les qualifications de bour-
(1) Il était attaqué cl*une fistule à Tanus, maladie regardée alors comme incurable. Louis XIV en fut opéré merveilleusement par Félix , et vécut encore fort longtemps.
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guignon et d'orléaniste cessèrent d'exister; les hom» mes généreux de ces deux factions se rapprochèrent et grossirent l'armée du roi. La cabale des modérés refusa de suivre ce noble exemple : ces lâches partisans d'Isabeau entravèrent dans plusieurs provinces les efforts des bons Français : leur influence- se fit encore mieux sentir au sein de la capitale ^ centre de toutes les corruptions ; Lancastre , maître de Paris, leur confia la plupart des charges publiques.
Henri VI, âgé de dix mois, fut proclamé, sur les bords de la Seine, roi de France, tandis que son oncle (Charles VII) se faisait reconnaître pour véritable souverain, au milieu des montagnes du Yelay, refuge de la monarchie française, comme celles des Asturies furent le dernier asile de la monarchie espagnole. Le dauphin revenait de tenir les états du Ijanguedoc à Narbonne: il séjourna plusieurs jours au Puy , et y fit chevaliers les sires de Gardiac, d'Apcliier, de Chalençon, de Langeac, de Ltitour-Maubourg, de Vergezac, voulant les récompenser d'avoir défendu vaillamment cette place contre les Bourguignons. Le prince en partit le lendemain pour gagner Brioude; mais un messager, envoyé par le gouverneur d'Orléans, l'atteignit à deux lieues du Puy, et lui apprit la mort de Charles VI. Le dauphin se montra extrêmement sensible à cette perte; il revint sur ses pas, et s'établit au château d'Espailly, appartenant aux évêques du Puy. Le prélat de cette époque était Guillaume de Chalençon, de la branche cadette des Polignac. Le prince se rendit incontinent à la chapelle : on y célébra par ses ordres un service pour le
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repos de Fâme de son père : il y assista en habit de deuil (i). Le lendemain, d'après l'usage consacré , on lui fit quitter ses vêtements lugubres, et on le revêtit d'un manteau de pourpre; on éleva sur sa tête une bannière faite à la hâte de taffetas blanc, parsemé de fleurs de lis en papier doré. Les spectateurs crièrent à plusieurs reprises : Vive le roi Charles Fil! Un chapelain du château , mêlant sa voix à ces acclamations, cria : Que son père Charles VI repose en paix (a)! Les bannerets blâmèrent ce prêtre de troubler le joyeux avènement de leur maître par des idées sinistres; mais Charles Ville loua, au contraire, de son action : ce Vous avez raison , lui dit-il , de me rappeler que je dois un jour mourir comme mon père. » (Histoire du Languedoc, tome IV.)
Tel fut le modeste début du règne de Charles le Victorieux. Les habitants de ces agrestes contrées , qui les premiers saluèrent du nom de roi le fils de Charles VI, avaient assisté dans le siècle dernier au trépas du grand Duguesclin; le monarque commençait là où le héros avait fini,
lie jour suivant, Charles VII se rendit procession-
(i) Le château d'Ëspailly était bâti sur un cône tronqué au bas duquel serpente la rivière de la Borne, qui va se jeter dans la Loire une lieue plus loin : il fut ruiné lors des guerres de religion ; il ne reste tctuellement que quelques pans de murs , qui se confondent avec le rocher. Ces ruines forment le pendant de l'aiguille de Saint-Michel, fusée volcanique d'une élévation considérable et que Ton doit regarder comme une des beautés naturelles les plus curieuses de l'univers : une très-belle chapelle, bâtie Fan looo, en couronne le faite. Ëspaiily se trouye à une portée de canon du Puy.
(a) Notre-Dame du Puy, par Odo de Gissey, liv. III, ch. ix.
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nellement à l'église de Notre-Dame du Puy, l'une des plus remarquables de la chrétienté : une population fidèle et dévouée se pressait sur ses pas. Le roi mit la France sous la protection de la Vierge, dont la statue (i), qui ornait l'autel, avait été apportée de la Palestine, grâce aux soins de saint Louis , et donnée par ce prince à l'église du Puy.
Charles VII, repoussé au-delà de la Loire, voyait sa capitale et la moitié du territoire au pouvoir des Anglais : il lui restait encore le Berri, ie Maine, le Poitou, l'Orléanais, la Touraine, le Languedoc et une partie de la Guienne. On remarquait sous ses bannières quantité de généraux célèbres , Lafayette , Lahire, Barbazan, Xaintrailles, Séverac, Gulant, Gaucourt, Narbonne, d'Harcourt, guerriers braves, dévoués, mais désunis entre eux :il en résultait que ies opérations manquaient de cet ensemble indispensable pourobtenirdesrésultatsimportants. Les soldats, la plupart jeunes, dépourvus de vigueur, paraissaient incapables de se battre en ligne. Le duc de Bedfort, frère de Henri V, nommé régent pendant la minorité de son neveu, passait pour le plus profond politique de son temps; il se voyait secondé, pour les opérations militaires, par des capitaines aussi bravesqu' expérimentés, tels que Talbot, Suffolk, Warwick, Fa»*
(i) Cette statue fut brûlée avec d'autres objets pi'écieux sur la grande place du Puy, en 1798 : le feu ayant fait dilater le bois, une petite porte s'ouvrit sur le coté du buste ; il en sortit un rouleau de parchemin, sans doute le titre de donation : un des spectateurs de ceUe scène voulut s'en saisir, mais un autre homme repoussa dans le bra« sicr, avec la crosse de son fusil , ce rouleau, que les flammes consumé* rcnt en un instant.
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toff. Charles VU aurait pu néanmoins lutter sans désavantage contre Bedfort, si celui-ci n'avait eu pour auxiliaire le duc de Bourgogne. Philippe le Bon, successeur de Jean sans Peur, atteignait sa trentième année : son humeur était pacifique ; rien ne tentait son ambition ; et jamais ce prince ne serait sorti de sa solitude, si l'honneur ne l'eût obligé de venger la mort de son père. L'accomplissement de ce devoir lui fit commettre des actions dont la dureté aurait dû annuler pour jamais le titre de Bon y sous lequel depuis longtemps on se plaisait à le désiguer ; mais l'histoire le lui a conservé : il ne le mérita pas plus que son père ne se montra digne de porter celui de Sans Peur.
Telle était la ligue formidable que Charles VU avait à combattre en montant sur le trône. Il mit tout son espoir dans l'amour des Français ; son attente ne fut point trompée : à cette époque, le malheur donnait des amis. Depuis la châtelaine jusqu'à la bachelette, chacun s'empressait de lui témoigner une vive affection; ses conseillers, jaloux d'entretenir ces favorables dispositions, voulaient qu'il se prodiguât davantage, qu'il sortît de la retraite à laquelle ses goûts le condamnaient. Ce prince , d'un caractère timide , paraissait honteux des torts que la nature avait eus à son égard : ses jambes étaient si courtes, qu'il ne pouvait se tenir à cheval que très-difficilement ; afin de cacher cette espèce de difformité, il portait constamment une longue robe semblable à celle des premiers Capétiens. Cependant, les circonstances l'exigeant, le nouveau roi suivit le conseil de ses généraux.
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parcourut les provinces restées fidèles, et n'épargna rien pour réchauffer le zèle de ses partisans. 11 se rendit à Poitiers, où la cérémonie de son couronnement se fit une seconde fois : on y déploya une cer* taine pompe; tous les princes des maisons d'Anjou, de Bourbon et d'Orléans y assistèrent. Le roi passa ensuite en Saintonge, et convoqua les états de la province à la Rochelle, dans un ancien hôtel atte* nant aux remparts de la ville. Lorsque l'assemblée fut réunie, le plancher s'écroula, et blessa im nombre assez considérable de personnes. Cet accident fut pour Paris l'occasion de fêtes brillantes; les devins de Bedfort en tirèrent les augures les plus favorables pour leur maître : ils prédirent hautement que le Dauphinais ne remonterait jamais sur le trône de ses pères.
L'enthousiasme se manifestait de la manière la plus touchante dans les lieux que Charles VII visitait; et, cependant, les désordres de la guerre, autant que l'in* tempérie des saisons, avaient réduit les peuples à la misère : l'argent manquait totalement : Charles, résigné, se conformait aux volontés du sort; il vivait sans apparat , et toujours renfermé avec la reine Marie d'Anjou, femme d'un mérite éminent. Le prince s'établit à Bourges: un simple particulier, Jacques Cœur, riche armateur, lui céda sa maison, et fit des avances considérables, soit pour subvenir à son entretien, soit pour payer les premiers mois de solde aux troupes auxiliaires. Charles mena quelque temps la vie la plus simple; Lahire et Xaintrailles, venant apporter la nouvelle d'une action assez vive, qui s'était livr^
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SOUS les murs de Loudun^ le trouvèrent dînant, lui et la reine, avec une queue de mouton et deux poulets: cette modestie convenait bien à sa fortune , qui de* venait de plus en plus mauvaise. Il ne se passait pas une semaine sans qu'on apprît quelque désastre ou quelque échec : on perdit successivement les batail* les de Crevant et de Verneuil. Bedfort, se croyant irrévocablement le maître du royaume, fit le partage des provinces conquises ; il prit pour lui le Maine et TAojou , donna la Champagne à son frère le duc de Glocester, la Beauce à Warwick, le Perche à Sommersety et la basse Normandie à Talbot. Ce fut préci* sèment au milieu de ce démembrement anticipé que Dieu se plut à favoriser Charles VII en lui offrant une chance favorable, la seule qui se fût présentée <lepuis dix ans : la mésintelligence éclata entre les Anglais et les Bourguignons, en juillet i4^4-
Jacqueline, fille unique du comte de Hainaut, veuve du dauphin Jean, mort en i4i6y avait épousé en secondes noces Jean IV, duc de Brabant, dont le père, second fils de Philippe le Hardi et frère de Jean sans Peur, fut tué, aux pieds du connétable d'Albret, dans la fatale journée du 24 octobre j4i5. Cette union, formée par la politique, réunissait dans une seule maison le Brabant , le Hainaut et la Hollande. Jacqueline se dégoûta de son mari, jeune prince d'une constitution débile et d'un physique désagréable; elle demanda que son mariage fût cassé : la cour de Rome n'ayant pas voulu se prêter à ses désirs, la duchesse quitta furtivement le Hainaut (i423), s'embarqua à Ostende, et se rendit auprès de Hum-
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froy, duc de Glocester, frère de Henri V et régent d'Angleterre, le même qui fut renversé par le doc d'Alençon à la bataille d'Azincourt. Jacqueline , qui le connaissait depuis quelque temps ^ vint lui offrir sa main : Glocester l'accepta par ambition. Sur le r^ fus de Martin V de sanctionner une pareille union, o& s'adressa à ce Pierre de Luna, antipape sous le nom de Grégoire XIII, qui , réfugié dans la forteresse de Péniscola , s'obstinait à nier la validité des actes da concile de Constance. Charmé de se voir recherché jusqu'au fond de son obscure retraite, Luna pro* nonça hardiment la dissolution du mariage de Jac* queline, en permettant à cette princesse d'épouser le duc de Glocester. Cette décision devint un bran* don de discorde; et, du haut de son rocher, l'anti* pape considéra, avec une joie extrême , le nouvel in* cendie qu'il venait d'allumer.
Glocester opéra en Angleterre une levée extraordinaire de troupes, sous prétexte d'envoyer des renforts sur le continent; il débarqua au port de Calais, accompagné de plusieurs divisions ; mais, au lieu de se diriger vers Paris, ses soldats entrèrent dans te Hainaut et prirent possession du pays. Le duc de Brabant , trop faible pour s'opposer à cette agression , implora l'assistance du duc de Bourgogne, son cousin germain; celui-ci, indigné du procédé de Humfroy, marcha en personne au secours de son parent, et rappela ses principaux officiers , Lille-Adam , Thoulongeon, Chatellux, ainsi que dix mille archers répandus en Touraine. Bedfort, ne voulant pas laisser accabler son frère, suivit la marche des Bourguignons^
ena toute son armée sur les frontières de la re, sans rompre ouvertement avec Philippe [, que la politique lui comûiandait de mena-
mouvement précipité de Bedford vers la Bellaissa respirer Charles VII (a). L'affaire de iter prouvait jusqu'à l'évidence aux généraux is que l'intérêt de la cause royale exigeait de art une parfaite harmonie; cependant ces guen- 16 se montrèrent pas plus unis qu'auparavant î
iUe querelle dura cinq ans. Les Bourguignons et les Anglais^ ^'rance contre Charles VU, se battirent entre eux dans le Hai* ocester adressa les plus vives remontrances à Philippe de ce mépris de son alliance avec l'Angleterre, il envoyait des se* I duc de Brabant. Philippe reçut ces reproches d*un ton de et envoya un cartel au prince anglais : ce combat singulier lint lieu, et sur ces entrefaites le duc de Brabant mourut, le avait eu trois maris , quoiqu'elle comptât à peine TÎngt-deux ! crut que la mort de Jean YI la rendait libre; mais le duc de ne, l'ayant surprise dans un château, s'empara de sa personne, ' le mariage avec Glocester, et ne rendit la liberté à Jacqueline
la condition de rester veuve (i4^6) ; on lui permit cependant , uivante, d'épouser un simple chevalier, dont elle se montrait se. L'ancienne duchés^ de Brabant paya cette faculté parla le la Zélande , de la Frise et du comté de Hollande. Glocester Iléonore Combham, la plus belle personne des trois royaumes.
Pierre de Luna, qui, sans le vouloir, rendit à Charles Vil :e aussi majeur, mourut quelques mois après , à l'âge de qua- -dix ans, en ayant régné selon lui trente; aussi se vantait-il ait mentir les paroles sacramentelles : Non vidtbis annos Pétri,
être revêtu, à ses derniers moments, des habits pontificaux; \ les deux cardinaux qui ne l'avaient point abandonné, d'élire au pape. Ces cardinaux choisirent un chanqine de Barcelone, le nom de Clément VIII : celui-ci céda, en i4^8, ses prétents au trône de saint Pierre, en échange de l'évéché de Ma-
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occupés exclusivement de leurs querelles personnelles, ils ne songèrent pas à profiter du départ des Anglais et des Bourguignons. L'autorité de Charles VU devenait impuissante pour remédier à ces démêlés sans cesse renaissants. Des conseillers plus clairvoyants que les autres lui persuadèrent que le seul moyeu de mettre un terme à ces dissensions serait de placer à la tête des armées un général d'un rang élevé , revêtu de la dignité de connétable. Cette idée sourit à Charles VII, qui fut charmé de pouvoir se déchaîner sur un autre du fardeau le plus lourd, le commande* ment suprême des troupes. C'est alors qu'on ouvrit les négociations avec Arthur de Richemont : nous avons dit que le prince accepta les offres du roi. Dès qu'on l'eut reconnu connétable, il partit pour la Bretagne, dans l'intention d'y faire un appel à ses valeureux compatriotes.