‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 3)Chapitre 3 sur 22 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

' Arthur, nommé connétable, ramène la fortune sous les drapeaux

de la France.

Arthur de Richemont arriva en Bretagne vers le milieu de 14^5, dans l'intention de mettre en usage son crédit pour enrôler des troupes. La Bretagne regorgeait d'hommes qui n'attendaient qu'un signal pour voler aux armes. Arthur parut au milieu d'eux comme le dieu de la guerre; il parcourut les divers

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cantons, revêtu des insignes de sa haute dignité, et précédé d'un chevalier qui portait i'épée du connétable. I^ vue de cette épée rappela à tous les Bretons des idées de gloire : ils l'avaient vue dans les mains de Duguesclin et de Clisson, leurs compatriotes, qui s'étaient illustrés par leurs victoires sur les Anglais. Ce souvenir les entraîna sur ses pas; et au bout d'une semaine Arthur en compta, réunis autour de lui, six mille, malheureusement la plupart jeunes écuyers, bouillants de courage, mais inexpérimentés dans le métier des armes : néanmoins des capitaines du Berri, du Maine, de l'Auvergne, qui guerroyaient en partisans, accoururent en Bretagne se réunir aux levées recueillies dans le duché, afin de concourir à des résultats marquants sous la conduite d'un général célèbre.

Le comte de Richemont, ayant rassemblé sept mille hommes sous ses bannières, partit pour aller joindre le roi : quel fut son étonnement, en passant à Angers d*y trouver Tévêque de Clermont et le sire de Brignac laissés par Arthur auprès de Charles VII pour veiller à l'exécution du traité récemment conclu! 1/un et l'autre lui apprirent que le lendemain de son départ de Chinon, le roi, cédant aux sollicitations du pré- *sident Louvet , n'avait rempli aucune des conditions spécifiées par la convention ; et que , loin de chasser les personnes désignées, il avait ordonné l'expulsion immédiate des gens attachés au nouveau connétable. Arthur, indigné du renvoi de ses conseillers , instruit de la position du roi , prit la résolution de le délivrer des indignes flatteurs qui lui faisaient oublier

no ARTHUR JDE BRETAOITE.

le soin de sa gloire. Il continua sa route accompagné de son armée , dans l'espérance de joindre le roi à Saumur; mais le jeune monarque, redoutant sa pré* sence, avait quitté cette ville pour regagner Ghinon ; le connétable l'y suivit, et arriva trop tard; enfin il ne l'atteignit qu'à Bourges, après l'avoir poursuivi comme un ennemi que l'on veut réduire. L'apparition de ce général inspira l'effroi aux courtisans : Frottier, d'Âvaugour, le chancelier le Masson^dont l'éloignément avait été demandé, se retirèrent au seul bruit de son approche. Arthur fit son entrée dans la capitale du Berri, escorté par sept mille Bretons : après avoir salué Charles VU, il lui rappela les termes de s^*; ~^.âité, en le sommant de bannir de son intérieur les personnes désignées» Charles refusa sèchement; le connétable insista d'un ton fier : il allait en résulter un fâcheux éclat, lorsque Tanneguy, sentant l'importance d'éviter une rupture entre le monarque et son connétable, se retira de lui-même sans se laisser toucher par les instances du roi , et partit pour Beau* Caire, dont il était sénéchal (i). Louvel n'imita point ce généreux dévouement; il espérait se soutenir au moyen de quelques intrigues : l'orage formé contre lui devint si menaçant, que le président se vit contraint de céder. Louvet alla cacher son dépit au fond du Comtat Venaissin, emmenant ses deux filles et

(i) Tnnneguy-Duchâtel ne reparut plus auprès du roî, mais il continua à rendre des services signalés. Moreri se trompe en le faisant mourir en i449' H agissait à Montpellier en i4S4f comme ministre plénipotentiaire du roi de France : il fit conclure avec le roi d'Aragon une alliance Irès-avaulageuse. (Histoire du Languedoc, t. II, p. 35.)

son gendre y connu plus tard sous le nom de Dunois.

Arthur, que nul autre soin ne retenait à Bourges, entra en campagne, attaqua plusieurs divisions qui occupaient le bas Maine, les tailla en pièces , et reprit la Flèche, place de première ligne. Ce succès inespéré arrêta la marche des Anglais sur le centre , et rassura Charles VU. L'hiver vint interrompre les opérations : c'est dans ce moment de relâche que le connétable , leur à tour guerrier et négociateur, se hâta de resserrer les liens qui attachaient déjà le duc de Bretagne, son frère, au roi de France; il aplanit les difficultés existantes, et parvint à réunir les deux princes : l'en-» trevue eut lieu auprès de Saumur. Jean V y fit hommage de son duché enti^e les mains de Chark.a¥.TI (fin de i4^5). En apprenant la conclusion dece traité, Bedford ordonna au comte de Suffolk, gouverneur delà Normandie, de concentrer sur un seul point les troupes disséminées dans cette province, de péné» trer en Bretagne , et de mettre tout à feu et à sang. Jje comte de Richemont, prompt dans Texécution, prévint les Anglais ; il fondit sur la Normandie à la tête de quinze raille hommes, dispersa les détache*mentsqui voulaient arrêter sa marche, et prit Pontorson, dont la garnison, ayant refusé de capituler, fiit passée au fil del'épée (14^6). Avant de commencer l'expédition, le connétable eut soin de rappeler le gendre de Louvet, Dunois, dont il estimait les talents autant que le caractère.

Au sortir de Pontorson, Arthur forma le siège de Beuvron, forteresse inexpugnable, qui couvrait la frontière de la basse Normandie : six mille Anglais

lia ARTHOR DE BRETAGHE.

défendaient ce poste difficile. Le général français comptait sous ses ordres vingt mille combattauts, la moitié Bretons volontaires , sortis pour la première fois de leurs foyers; l'autre moitié se composait de vieilles bandes. Charles VU s'était engagé à solder très-exactement ces auxiliaires : on promit d'affecter à cet objet les contributions du Languedoc, les seules qui rentrassent avec une certaine régularité.

Les Bretons se montraient très-exigeants dans le payement de chaque mois; le connétable demanda de l'argent au chancelier de Bretagne, entre les mains de qui Ton était convenu de verser les contributions du Languedoc; le chancelier répondit qu'il n'avait encore rien reçu : ces délais indisposaient les soldats; des pelotons entiers abandonnaient le camp. Le comte de Richemont fit des efforts impuissants pour les retenir; il se vit contraint de lever le siège et de battre en retraite devant Suffolk, accouru avec dix-huit mille hommes; il gagna les frontières de la Bretagne, accompagné de cinq mille soldats au plus. En arrivant dans le duché, le connétable voulut rendre responsable de ce revers le chancelier; celui-ci se disculpa victorieusement, en rejetant tous les torts sur Giac, ministre de Charles VII , qui , ayant touché le produit des contributions du Languedoc, avait refusé constamment d'en opérer le versement entre ses mains. Richemont se proposa d'accabler du poids de sa vengeance l'odieux favori qui venait de compromettre le sort de l'État d'une manière si indigne.

La voix publique légitimait le ressentiment dn connétable; on accusait Giac d'avoir favorisé les Au-

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glaîs par des délais calculés; son caractère personnel justifiait l'imputation : Giac avait trahi à Montereau le duc de Bourgogne, son maître et son bienfaiteur; il devint ensuite la créature de Louvet, qui le plaça auprès du roi, en partant pour le Comtat. Giac devait naturellement se montrer disposé à venger la disgrâce du président : le meilleur moyen selon lui était d'entraver les opérations du connétable, afin de montrer au roi le comte de Richemont comme un allié inutile et un général sans talent. Arthur saisit le fil de cette trame; il acquit la certitude que le ministre, dont l'avarice égalait la duplicité, détournait à son profit la majeure partie de l'argent destiné aux troupes. Richemont jura de punir le coupable; chose d'autant plus facile, que tout le monde partageait son indignation. Pour mieux gouverner Charles VU, le favori le plongeait dans la mollesse, et le tenait dans une espèce de captivité, en le rendant inaccessible à ses plus fidèles serviteurs. Aucune plainte ne parvenait au roi : le crédit de Giac avait triomphé des attaques les mieux concertées; il ne put résister à celles du comte de Richemont.

Après avoir levé le siège de Beuvron, ce général redoutable même dans ses revers, tailla en pièces cinq mille Anglais qui voulaient lui couper la retraite sur le Maine, et enleva de vive force Garlande. Arthur rantra ensuite en bon ordre dans la Touraine, et fit «nnoucer au roi qu'ayant à régler en commun le plan de la campagne suivante, il venait le saluer à Chinon ; en effet, le connétable s'y rendit, et fut reçu aux portes de la ville par Giac lui-même,

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A l'aspect de ce traître, Arthur sut comprimer l'impétuosité de son caractère sans lui témoigner sa juste indignation. Le roi ayant quitté Chinon au bout d'une semaine pour se transporter à Issoudun , le connétable fît partie du cortège, et annonça sans déguisement aux vrais amis de Charles VII qu'il ne tarderait pas de les délivrer de l'impudent favori. Au bout de quelques jours de repos, Richemont manifesta l'intention de recommencer les hostilités. Charles VII, que l'austérité du guerrier breton importunait , l'y encouragea en termes bienveillants. Le connétable prit congé du roi, donna les ordres du départ, et le lendemain matin il se fit dire la messe. Le chapelain montait à l'autel lorsqu'on vint annoncer au comte de Richemont que ses ordres étaient exécutés : il descendit précipitamment dans la cour où l'attendaient Jean d'Albret, la ïrémouille et quarante hommes d'armes : il leur commanda d'aller investir la demeure de Giac, et de se saisir de ce ministre : les deux officiers obéirent sans hésiter, enfoncèrent les portes de la maison, entrèrent dans l'appartement du favori, qui sommeillait encore, et l'arrachèrent des bras de sa femme. Le misérable n'eut pas le temps de se vêtir, et ne put emporter que son manteau et une seule bottine. Placé sur un cheval , on l'entraîna vers la principale porte , devant laquelle stationnait une escorte de quatre cents archers postés en ce lieu par le connétable. Alain de Girons, commandant de ce détachement, conduisit Giac au château de Dun-le- Roi, appartenant au comte de Richemont. Un tribunal institué d'avance y attendait le prisonnier pour

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le juger; le ministre fut accusé d'avoir empoisonné sa première femme , Jeanne de Naillac, grpsse de six mois : Giac ne nia point le crime. On laccusa pareillement d'avoir détourné à son profit des sommes considérables , destinées au service du roi. Le prévenu convint de tout , espérant racheter sa vie par un aveu volontaire* Giac fut condamné à mort : il demanda un sursis, en suppliant ses juges de permettre qu'on portât de sa part des propositions au connétable, qui, ne voulant pas venir à Dun-le-Roi pendant la procédure, s'était arrêté au manoir de Levroux. Le favori offrait au comte de Richemont de ne plus reparaître auprès du roi, et de payer trois cent mille écus, en réparation des dommages que ses retards avaient causés lors de l'expédition de Beuvron. L'inflexible connétable répondit que l'argent du monde entier ne sauverait pas le coupable, et que Giac devait subir la peine prononcée. Ce malheureux fut enfermé dans un sac de cuir, et jeté au fond de la Loire.

Charles VII se montra d'abord fort courroucé; il ne farda pas de témoigner de la joie de la disparition d'un conseiller dont la présomption commençait à le lasser : il le remplaça par le Camus de Beaulieu, qui prit le titre de ministre de la maison du roi. Le Camus, simple écuyer, d'une naissance obscure, jeune el rempli de grâces , se laissa tellement aveugler par la fortune, que , sans songer à la cruelle destinée de son prédécesseur, il imita sa conduite, en annonçant l'intention de venger la mort de Giac sur le comte de Richemont lui-même. Ce général méprisa de telles

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menaces y et, toujours guidé par le désir de s'illustrer en servant l'État, il vola où la gloire l'appelait.

Il se rendit dans la haute Bretagne, menacée par Snffolk, présenta la bataille à ce général, qui, Tayant refusée, se retira précipitamment vers la Normandie. Satisfait d'avoir préservé le duché d'une invasion, Arthur licencia les communaux , ne gardant que les troupes soldées, et fit travailler aux fortifications de Pontorson : il laissa dans cette ville une forte garnison , sous les ordres dû sire de Rostremen, et vint rejoindre le roi à Poitiers (fin de i4a6). L'intérieur de la maison de Charles YII offrit à ses regards les mêmes désordres qui les avaient tant choqués du vivant de Giac. Beaulieu, abusant de son crédit d'une manière fâcheuse, entretenait son maître dans ses goûts pour la mollesse. En vain le connétable suppliait Charles VII de se montrer aux troupes, afin de soutenir le zèAe (le ses capitaines, en paraissant partager leurs dangers; le monarque, sourd aux supplications de ses amis, restait enfermé au fond de son hôtel, passant les journées entières à jouer aux cartes, jeu nouvellement inventé, et que le prince aimait passionnément : Beaulieu et quelques flatteurs du même genre partageaient seuls sa solitude. Le favori, s'efforçant d'i* soler Charles VIT, fermait les portes aux personnes le plus en droit d'approcher du souverain ; le connétable essuya le même refus : outré d'un pareil procédé, le Breton résolut d'arracher le roi au vil esclavage dans lequel on le retenait,

La façade intérieure de l'hôtel habité par Char* les VII regardait une belle pelouse, que bordait la

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Vienne; le prince avait coutume de se placer au balcon à Tissue de son dîner, et prenait plaisir à voii* jouer, sur ce gazon, le Camus, très-habile aux exercices du corps. Un soir que ce dernier seshattait avec un autre écuyer nommé Lagrange, six hommes de la compagnie d'armes du maréchal de Boussac sortirent d'une embuscade où ils se tenaient cachés, franchirent les palissades qui bordaient la prairie, entrèrent dans le jardin, et firent main-basse sur le jouteur, qu'ils laissèrent étendu mort. Les cris que Charles VII poussait sur son balcon durant cette expédition n'arrêtèrent point les meurtriers : leur crime étant consommé, ils se jetèrent dans la rivière, et parvinrent au bord opposé sans qu'on songeât à courir après eux. Personne ne douta que le coup n'eût été commandé par le connétable. La nouvelle du trépas de Beaulieu causa des transports de joie universels. Le même soir le comte de Bichemont alla visiter le roi, qui lui reprocha amèrement l'attentat de la journée. Le guerrier répondit froidement : :< Monseigneur, c'est pour « le bien de votre royaume. — Mais, puisque vous « m'enlevez tous mes ministres sous prétexte qu'ils « vous déplaisent, répliqua Charles, indiquez- m'en un ff qui vous convienne. » Arthur savait que son maître ne pouvait se passer de favori ; il prit le parti de lui en donner un de son choix : il désigna la ïrémouille, qui, veuf en premier lieu de la duchesse de Berri, venait d'épouser la femme deOiac. Charles VII refusa d'un ton d'impatience ce nouveau maître; Arthur insista, et le roi céda, selon sa coutume : « Vous « me le baillez ^ dit*il à Bichemont; mais, prenez-y

Tf8 ARTHUn DK BRCTAGITR.

(c garde y vous serez le premier à vous en repentir. • Cette prédiction se vérifia en peu de temps.

Georges de la Trémouille, comte de Guines et de Boulogne y passait pour un des barons les plus puissants du royaume; son père, pris à NicopoliSp avait terminé sa vie dans les fers; lui-même, s'étant

vaillammentcomportéà la batailled'Azincourt, tomba au pouvoir des Anglais : il n'avait recouvré la liberté que depuis la mort de Henri Y. Son mariage avec Jeanne, comtesse d'Auvergne , veuve d'un prince du sang, en augmentant sa fortune, avait donné plusda relief à sa famille; il approchait de quarante ans, l'âge de l'ambition. On le disait altier, amoureux du pouvoir et profond politique : personne ne contestait ses talents; on voit que c'était un homme d'une autre importance que Giac et Beaulieu. Arthur, le re« gardant comme sa créature, voulut lui tracer une lU gne deconduite; mais le nouveau ministre ne se montra pas disposé à suivre ses instructions. Le conué* table, vivement piqué, ne cacha point son déplaisir, en rappelant d'un ton de hauteur au sire de la Trémouiile qu'il ne devait qu'à ses bons offices une élévation si subite : ces deux hommes, remplis de fierté, se séparèrent ennemis irréconciliables.

Le comte de Richemont partit pour le Gâtinais, afin d'arrêter les progrès des Anglais. Le comte de Warwick assiégeait Mon targis, place voisine de Paris : ou avait eu le bonheur de la soustraire à leur domina» tion ; la garnison et les habitants se défendaient vigoureusement; mais ils manquaient de vivres. Le général français s'avança jusqu'à Gien, et y concentra

plusieurs divisions commandées par Dunois, Guitry, Gaucourt, Xaintrailles, la Hire, Girard de Pallière et Alain Girons. Ces officiers manifestèrent leur satisfaction de faire la guerre sous ses ordres ; mais chacun d'eux annonça que leurs gens ne marcheraient point, si au préalable on n'acquittait l'arriéré de la solde, a Depuis long-temps, disaient-ils^ nous avons dépensé notre bien à payer les bandes, tandis que le roi, renfermé dans son hôtel, emploie aux plus folies dépenses les revenus que l'on retire si difficilement des provinces. » Arthur sentait la justesse de ces observations ; mais le moment de les produire paraissait mal choisi pour des hommes de cœur.

Convaincu d'avance que les raisonnements n'aboutiraient à aucun résultat, il préféra mettre en gage sa couronne de comte, faite d'or massif et garnie de pierreries: on l'estimait 1 0,000 écus (200,000 francs d'aujourd'hui). Jean Besson, riche négociant de Bourges, lui prêta le tiers de cette somme; Arthur s'empressa de distribuer cet argent aux capitaines. Le surlendemain, l'armée, ayant quitté Gien, alla prendre position en avant de Jergeau,pour tenir en échec le comte de Warwick, qui protégeait les opérations du siège. Le comte de Richemont voulait se porter lui-même jusqu'aux barrières de Montargis, afin d'introduire dans la ville des vivres et quelques compagnies; mais ses officiers l'en dissuadèrent : « Ce n'est pas le fait ic d'un homme de telle maison^ dirent-ils, ni d'un « connétable, d'aller ravitailler une place, w Le général se rendit à cette observation, et fit le choix de Xaintrailles et de Dunois : il leur confia seize cents

laô ARTHUR DE BRETAGNE.

hommes et un convoi. Danois passa sur le corps de l'ennemi j et entra triomphant dans la ville. Nous donnerons, en écrivant la vie de ce guerrier, les détails de cette glorieuse expédition,

Warwick leva le siège de Montargis, et se retira vers Paris, sans rien entreprendre contre le connétable : celui-ci profita de cette retraite pour faire reconnaître l'autorité de Charles VU dans le Gâtinais; puis il quitta cette province, et pénétra dans le Maine, que les Anglais, commandés par le duc de Bedforten personne, inondaient une seconde fois. Déjà Saint- Ouen, Montsur étaient tombés en leur pouvoir; ils assiégeaient La Gravelle. La marche du connétable fut si rapide et si secrète, qu'il arriva avec six mille combattants, sous les murs de la place, au moment où le gouverneur, désespérant d'être secouru , réglait les conditions de la capitulation. Bedfort, surpris de l'apparition des Français, se retira précipitamment sur la Normandie, sans oser engager d'action. Le connétable, tranquille sur le sort de la province, renforça les garnisons de Laval, de Craon, d'Angers, et parvint aux portes de Loudun, ne doutant pas de rencontrer Charles VII dans celte ville: le prince venait d'en partir. Il apprit que la Trémouille, de plus en plus jaloux de son mérite, travaillait à le perdre dans l'esprit du roi , en montrant comme une grave imprudence de confier le commandement des armées au frère de l'allié de l'Angleterre; car le duc de Bre* tagne venait de renouer avec la maison de Lancastre. En vain le duc de Bourbon et le comte de la Marche essayèrent-ils de défendre le connétable, en signalant

son ardeur à chasser les Anglais du Maine : on méconnut la sagesse de leurs paroles : Charles VII, esclave de la Trémouille, ne voulut écouter que ce ministre. On doit convenir que la Trémouille apportait dans les détails de son administration plus de zèle et plus de talents que ses devanciers; mais , à leur exemple, il retenait son maître dans l'oisiveté : depuis quatre ans que Charles VII régnait et que Ton se battait pour ses intérêts, ce prince n'avait pas revêtu une seule fois la cuirasse.

La Trémouille, encore plus assuré de son crédit par ^ victoire sur le connétable, mit une dureté insupportable dans ses rapports journaliers avec le duc d'Alençon et les autres princes du sang. Le duc de Bourbon et le cointe de la Marche, plus indignés que les autres de l'arrogance du favori , allèrent visiter le connétable, auprès de Loudun, afin de se concerter pour adresser au roi des représentations sur la mauvaise gestion des affaires , et le supplier d'éloigner de sa personne lesgens qui compromettaient les destinées de rÉtat. Cette question était délicate; car on ne pouvait traiter le nouveau conseiller de la même manière que Giac et Beaulieu. La Trémouille, ayant eu connaissance de la ligue formée contre lui, fit défendre à toutes les villes du parti du roi de recevoir ces trois feudataires, en les représentant comme des traîtres.

Cette insulte irrita au dernier degré le connétable et les deux princes du sang, qui s'adjoignirent le maréchal de Boussac et plusieurs généraux. Alors la gaerre civile éclata entre le petit nombre de [Français Iréanis autour de leur souverain. Les hostilités com^^

lia ARTHUR DR BRETAGNE.

mencèrent au bout d'une semaine de préparatifs et avec plus de fureur qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour contre les Anglais. Le duc de Bretagne , apprenant la position de son frèrc^lui envoya une division d'archers commandée par le sire de Guébriant. Le rot se mit en cam pagne , et fit ses premières armes contre ceux mêmes qui avaient versé leur sang pour sa cause : il courut investir, à la tête de trois mille Écossais, la ville de Chinon, récemment livrée au connétable y suivant un des articles du traité passé avec lui» La femme d'Arthur , que l'on continuait d appeler madame de Guienne, en sa qualité de veuve du dauphin, duc de Guienne, habitait cette ville : Pierre de Saint-Bélin en était le gouverneur. Le devoir exigeait de ce capitaine qu'il défendît la place pour le comte de Richemont : mais , à l'aspect de l'armée royale, commandée par Charles VU en personne, Saint-Belin ne put s'empêcher d'ouvrir les portes. liO monarque entra dans Chinon, accompagné de l^ Trémouille, de Guillaume d'Albret, de l'archevêque de Reims et de Ilarpedanne. Madame de Guienne cou« rut au-devant de lui , en demandant si elle devait se regarder comme prisonnière: Charles VU répondit à sa belle-sœur qu'on la laissait libre de se retirer où boq lui semblerait, en y ajoutant néanmoins la condition de rompre les liens qui l'unissaient au connétable. Cette vertueuse princesse répliqua énergiquement qu'elle aimait mieux vivre dans les fers toute sa vie, que df se séparer un seul jour de son mari.

Pendant que le roi se rendait maître de Chinon, le«' princes mécontents prenaient Bourges : ces fatales re»^

présailles semblaient devoi r se perpétuer, et les Anglais s'en réjouissaient. Cependant, plusieurs prélats, enflanamés de zèle, s'entremirent pour y mettre un terme. De son coté, la Trémouille se montra désireux delà paix : il annonça que le roi écouterait volontiers las propositions des princes confédérés, pourvu qu'on se séparât du connétable. Artbur n'attendit pas la réponse du duc de Bourbon et du comte de la Marche ; il les supplia d'accepter les conditions qu'on leur imposait, et partit incontinent après pour Parthenay : Jean de YilUers venait de lui léguer en mourant cette ridiie seigneurie. Arthur attendit dans ce lieu l'issua des événements, bien décidé de voler au premier or-* dre de Charles VII.

ff Les affronts que Yon affectait de prodiguer au ;* prince de Bretagne , dit un écrivain moderne , ne purent le rendre rebelle ; son cœur était français. Si ses procédés avaient été quelquefois violents, ses intentions avaient toujours été pures; s'il voulait gouverner le roi y c'était pour l'arracher à la mollesse et le rendre à la gloire. Les succès des Anglais le pénétraient de douleur; à chaque nouvelle de la prise d'une ville , d*un village, d'un avantage remporté parles ennemis de la France, il ne se lassait pas d'offrir ses services, qu'on ne se lassait pas de refuser. »

Le héros gémissait ainsi depuis un an au fond de . sa retraite, lorsqu'il apprit que les Anglais assiégeaient L Orléans, et que tout ce que le parti royaliste comp- I tait de plus illustre se réunissait dans le Blaisois ou l dans la Touraine, afin d'obliger l'ennemi à lever le l si^e. Le comte de Richemont frémit de ne pas cou-

ta4 AUTEUR DE BRETAGNE.

courir à cette noble entreprise , et offrit derechef set services : on les repoussa d'un tonde mépris. Alors^ , n'écoutant que son ardeur, et changeant de rôle, îl réunit avec une promptitude admirable huit cents archers, deux mille féodaux, tirés de TAnjou, de It Bretagne, du Maine et du Poitou. Les sires de Beau* manoir, deMontauban, deRostremen vinrent lerejoin* dre. Arthur partit suivi de trois mille combattants, en se dirigeant à marches forcées vers Orléans; maiS| au premier bruit de son approche, le roi , ou plutôt la Trémouille, envoya à sa rencontre le sire delà Jaille, pour lui intimer l'ordre de rebrousser chemin. Le favori, aveuglé, aurait laissé périr l'État plutôt que d'en devoir le salut au connétable. La Jaille rencontn Richemont auprès de Loudun, et lui fit part, les Ia^ mes aux yeux , de l'objet de son message : il annonçi au comte qu'Orléans venait d'être délivré, et que l'armée royale, poursuivant le cours de ses avantages, assiégeait Beaugenci. Le connétable répondit que rien ne pourrait l'empêcher d'aller se réunir aux Français, et que d'ailleurs il désirait voir de presses ennemis personnels. Le sire de la Jaille , laissant paraître ses véritables sentiments, lui dit : a Monseigneur, vous ferez bien. »

Arthur continua donc sa route, passa la Vienne à gué, le 1*"^ mai i/[ic)j et se dirigea vers Amboise, dont le gouverneur, Renaud de Bours, lui livra le pont. Ayant su que Beaugenci se défendait vigoureusement, le connétable se hâta d'y arriver pour contribuer à la réduction de cette place. Il apprit le lendemain que la ville était prise, mais que le châ-

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teau tenait encore; il arriva enfin en vue de Beaugenci, et envoya le sire de Rostremen marquer le terrain que devaient occuper ses troupes. Ce chevalier revint bientôt après, en annonçant que Charles Vn avait commandé non-seulement de ne pas recevoir le connétable, mais encore de le combattre, s*il osait approcher. Rostremen ajouta qu'à son départ du camp des assiégeants , le duc d'AIençon et Jeanne d*Arc montaient déjà à cheval et réunissaient leurs gens pour se mettre en mesure d'exécuter les ordres du roi, Arthur, bouillant de colère, s'écria : « Eh bien ! s'ils viennent, on les verra. » En effet, Richemont continua sa marche en faisant prendre à sa petite armée les précautions les plus minutieuses, comme si on allait l'attaquer : il arriva jusqu'auprès d'un village appelé La Maladrerie^ où les Français se tenaient rangés en ligne ; mais , au lieu d'être reçu en ennemi ainsi qu'il s'y attendait, Arthur fut accueilli avec les plus vives acclamations. Les chefs et les soldats, dont un grand nombre avaient combattu sous ses ordres , indignés de l'espèce de persécution exercée envers le héros , s'étaient déclarés eu sa faveur. Xaintrailles , la Hire, Girard de la Pallière, Dunois, Guitry et d'autres capitaines, voyant Jeanne d'Arc monter à cheval, lui dirent : «Qu'allez-vous faire? — Combattre le connétable, répondit Jeanne. — Dispensez-vousen, continuèrent-ils ; car vous trouverez parmi nous plus de gens disposés à défendre le connétable qu'à le combattre.» Cette réponse calma l'ardeur de Jeanne : voyant approcher le comte de Richemont, monté sur son coursier de bataille, revêtu des insignes de sa haute

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dignité militaire (la cotte d'armes depomrpre), cUe s'avança précipitamment à pied et lui embrassa les jambes (i) couvertes de fer.

La ville basse de Beaugenci venait d'ouvrir ses pot' tes , et le château , d'un accès très-difBcile, continuait à se défendre. Le connétable prit la conduite du siége^ et fit sommer la citadelle; le gouverneur, apprenant que le comte de Richemont dirigeait l'armée expéditionnaire, capitula sans attendre un second avertissement. Les principaux bannerets, les chefs supérienriy cédèrent au prince breton le commandement, sans élever la moindre réclamation; mais Richemont ne pouvait exercer la charge de connétable contre le gré du roi : il lui fit demander son assentiment , en employant les instances les plus respectueuses. La Trémouille sut engager son maître à refuser Tautorisation demandée. Ceci étant parvenu à la connaissance de Farmée, la Hire et le maréchal de Boussac se rendirent à Poitiers auprès de Charles VII, et déclaré* rent , au nom de leurs collègues , que l'honneur autant que l'intérêt de l'État exigeaient que le comte de Richemont reprît le commandement des troupes, que lui seul pouvait imprimer aux opérations de la campagne une direction vigoureuse. Le roi , ébranlé par les fortes représentations de ces généraux, accorda son consentement, en y mettant la condition que le guerrier breton s'abstiendrait de paraître en sa présence. C'était l'obligation la moins pénible que Ton pût imposer au comte de Richemont ; car, détestant la

(i) Jean Gruel, 8% p. 44.

flatterie autant que l'oisiveté , il ne recherchait que te séjour des camps. Aucun guerrier ne paraissait mieux taillé pour marcher en tête de nombreuses phalanges : sa figure , sillonnée parles cicatrices pro- Tenant des blessures reçues dans les champs d'Azin* tourt, inspirait du respect à ses soldats et de la crainte aux ennemis. La magnificence de ses armu-* rcs releirait sa taille, assez médiocre. Il était doué d*ane force corporelle extraordinaire, ainsi que la plupart des hommes de cette époque, dont les exer* dces journaliers entretenaient la vigueur. Sobre dans ses repas, austère dans sa conduite, Arthur se montrait extrêmement jaloux de la discipline, et mettait à punir les excès une sévérité qui le fit surnommer fe Justicier.

Depuis que ce prince remplissait l'office de contiétable^ il ne s'était point trouvé en position d'agir nir un grand théâtre, de développer des talents militlires remarquables. L'armée, affaiblie par des pertes successives , n'existait plus en quelque façon ; on se liattait sur tous les points, mais en détail; les capitaines, commandant de petites troupes de mille ou douze oents hommes , ne pouvaient suivre aucune entreprise majeure. Les jeunes Français grandissaient dans la pen* [flfede concourir à la délivrance de la patrie : les exploits rtfierveilleux de Jeanne d'Arc agitaient toutes les têtes; OU volait en foule sous les drapeaux de Charles VII, JBais sans ordre. Il s'agissait de réunir ces éléiients épars dans la main d'un chef unique, capable Jter son rang et par son caractère de réduire ces capitaines accoutumés à vivre indépendants les uns des

ia8 ARTHUR DE BRETAGDTf.

autres : nul né pouvait mieux atteindre ce but que le prince breton. Mesurant d*un coup d'œil les immenses difficultés de sa mission , Artbur jugea qu'il pourrait surmonter les principaux obstacles en débutant par un brillant succès, obtenu avec célérité. L'exécution de ce projet fut aussi rapide que la prisée : en redoublant de soins, d'énergie et d'activitéi^ il parvint à rassembler sous les murs de Beaugend vingt-cinq mille hommes, la moitié de vieux soldati que les revers, au lieu de décourager, endurcissaient davantage; le reste se composait de jeunes villageois enflammés d'ardeur; tous ces gens armés arrivaient de cent cantons différents , et par petites fractions. Le connétable avait su les concentrer rapidement sur le même point; ce fut le premier résultat de son habileté. Arthur se sentit capable de lutter contre Talbot : ce général, s'étant rapproché un instant de Beaugenci , se retirait vers la Beauce , afin d'opérer sa jonction avec plusieurs autres officiers de Bed fort. Art hur, ayant laissé dans les lignes de Beaugenci les gros bagages, les machines de guerre, sous la garde de six mille hommes, partit, le 16 mai 14^9, à la tête de quinze mille combattants, formés en colonnes par divisions, traversant ainsi les vastes plaines de TOrléanais, qui lui permettaient de tenir cet ordre de marche. Il mit son avant-garde, composée de trois mille cavaliers, sous la direction de Xaintrailles , de Scitivaux, de la Pallière, de Povezac, d'Ambroise de Lore et de Thiébant de Thermes. Arthur resta au corps de bataille, conservant auprès de lui le duc d'Alençon, le maréchal de Rieux, le bâtard d'Orléans,

l'ainiral de Culant, les sires de Laval ^ de Chauvigny, de Vendôme, de Saint-Sever, de Gaucourt et Jeanne d'Arc. Il n'avait pas voulu se séparer de celte fille courageuse, espérant que sa présence autant que ses actions entretiendraient l'exaltation du soldat. Le connétable^ ayant cheminé la moitié de la nuit, s'arrêta auprès du bois des Rosières ; d'après son commandement, quatre mille hommes gardèrent cette position, et le lendemain, à l'aube du jour, il se remit en chemin. Au bout de trois heures, les éclaireurs découvrirent l'armée anglaise concentrée devant Patay (i) (i8 mai 1 429)*

De fausses indications avaient trompé Talbbt touchant le mouvement du connétable; sachant que les généraux français devaient aller joindre le roi à Gien, il n'avait pu prévoir que le comte de Richemont leur Curait abandonner ce fatal projet, et qu'il franchirait aussi promptement l'espace qui le séparait des Anglais. Dans cette conviction, Talbot ne s'empressa pas de gagner du terrain pour se réunir au comte de Salisbury, qui occupait Janville ; mais , à la vue des Français qui s'avançaient en se déployant, il se jeta vivement sur la droite, afin de gagner un bois appelé les Cojyonnées; Talbot sentait la nécessité de s'appuyer à quelque obstacle naturel pour éviter d'êtreenveloppé. Le connétable, devinant son intention, Be lui laissa pas le loisir d'exécuter le mouvement; il lança sur les Anglais la cavalerie de Xaintraiiles, et h suivit lui-même à la tête de l'infanterie, en éten-

(i) Patay, bourg du département du Loiret, situé à six lieues nordd'Orléans, sur la droite de la route de Châteaudun. T. T. 9

l3o ARTHUR DE BRETAGNE.

(lant ses ailes. Talbot, voyant qu'il ne pouvait atteindre au bois, s'arrêta en faisant face en arrière, et se mit en mesure de repousser cette attaque subite. Il rangea son infanterie sur deux lignes, resta au cen* tre ainsi que son lieutenant Thomas HamptOD, confia la gauche à Scalle , la droite au sire de Branche, et la réserve au vieux Fastoff. A peine les dispositions les plus urgentes venaient-elles d'être arrêtées, quil fut abordé par Xaintrailles : les Anglais repoussèrent sans se désunir les premières charges , comme le font des soldats expérimentés, que l'appareil formidable du cheval n'épouvante point; ils se servaient d'une manière supérieure de leurs arbalètes, et mettaient les cavaliers hors de combat. Le comte de Richemont, qui avait devancé son infanterie, se mêla parmi cette cavalerie, et la rallia plusieurs fois; il plaça au pre mier rang les archers, qui lui furent d'un secours précieux; car ils rendirent impuissants les efforts des arbalétriers anglais, et soutinrent la lutte jusqu'à l'arrivée du corps de bataille. L'infanterie ayant longtemps marché en colonne déployée, se vit contrainte de ralentir son allure, qu'entravaient fréquemment des accidents de terrain; elle parvint enfin à se remettre à la hauteur des deux ailes ; alors la ligne se rétablit, et l'action s'engagea de la manière la plus vive. Le connétable sut imprimer aux divers corps de son armée un mouvement d'ensemble que l'on n'avait pas vu chez les Français depuis la journée de Rosebec : il assaillit avec ses Bretons la droite des Anglais; on lui opposa une vigoureuse résistance; il finit cependant par l'enfoncer. Beaumanoir, son cham-

ARTHUR DE BRETAGNE. l3l

bellan^ prit le sire de Branche , qui menait cette division; dans le même instant le sire de Scalle, qui commandait la gauche , succombait sous les coups de Dunois et de Jeanne d'Arc réunis : il rendit son gantelet au bâtard d'Orléans. Talbot seul résistait encore aux deux chefs de la cavalerie , Xaintrailles et la Hire. Arthur, resserrant son front , dirigea toutes ses masses contre le centre : le général anglais, qui n'avait pas encore perdu un pouce de terrain , se vit contraint de reculer pour ne pas se laisser tourner par les deux ailes victorieuses. Il exécuta cette manœuvre en bon ordre, espérant que le corps de réserve, encore intact, lui servirait à lasser l'ennemi par une retraite lente et meurtrière; mais la fortune trahit son génie : Fastoff s'enfuit sans avoir croisé le fer. Ce guerrier, justement estimé, fut surpris en ce moment par une de ces terreurs soudaines dont les plus bouillants courages ne savent pas toujours se préserver. Talbot éprouva ce qui arrive aux généraux les plus habiles, lorsque des circonstances imprévues viennent tromper leurs combinaisons (i). Ayant déployé la valeur la plus brillante durant une heure entière, il fut accablé par des charges répétées de cavalerie; il remit à Xaintrailles son épée brisée entre ses mains. Le connétable, voyant le centre culbuté, étendit ses ailes pour envelopper les divisions rompues; il

(i) Le duc de Bedfort (ît juger Fastoff par uoe commission militaire , qui condamna ce général à être dégradé de Tordre de la Jarretière, qu'il avait gagné devant Orléans en battant le comte de Clermoat à la fameuse journée des Harengs. La disgrâce de Fastoff fut de courte durée : on le voit commander les troupes anglaises dans le Maine, en i43i , avec Scalle, qui venait de recouvrer sa liberté.

l3a ARTHUR DE BRETAGITE.

y parvint, et prit deux mille quatre cents hommes; deux mille autres avaient péri dans l'action : de sorte que cette journée coûta aux Anglais cinq mille soldats d'élite.

La chaleur autant que la fatigue rendaient les vainqueurs incapables d'agir efficacement; Ricfaeraont se détermina à coucher sur le champ de bataille , afin de donner du repos aux troupes ; il se contenta d'envoyer quelques cavaliers sur la trace des fuyards, et le lendemain matin le général se dirigea vers Janvitie, place d'armes de première ligne. Les gens du comte de Salisbury avaient cru s'y ménager un refuge assuré; mais les habitants , voyant revenir Fastoff en désordre, jugèrent que les Français étaient vainqueurs : ils se révoltèrent contre la garnison, fermèrent les portes , et accueillirent les étrangers à coups de pierres. Le connétable arriva au moment où le commandant du château capitulait ; il trouva dans Janville une immense quantité de provisions, et tous les bagages de l'ennemi.

La victoire de Patay, remportée sur le plus habile lieutenant du régent, prouva que les Anglais n'étaient pas invincibles. Le comte de Richemont n'eut pas besoin d'user de prières auprès des capitaines pour les engager à continuer une campagne commencée sous de si brillants auspices. Fastoff, ne pouvant plus entrer dans Janville, s'était retiré à Meun avec sa division ; le connétable l'y poursuivit , et envahit la place : il ne put empêcher ses soldats de piller cette vUle, que l'on savait fort dévouée à la maison de Lançastre. Dans l'espace de quelques jours, les deux tiers

de la Beauce rentrèrent sous la domination des Valois. L'armée victorieuse se dirigea ensuite vers Orléans; on croyait que Charles VII allait visiter cette héroïque cité. Le connétable s'arrêta au camp de Beaugenci , afin de ne pas violer son serment : on sait qu'il avait promis de ne jamais s'offrir aux regards du roi. La ville d'Orléans fut trompée dans son espoir; le monarque, qu'elle attendait avec impatience , ne dépassa point Château-Neuf-sur-Loire : c'est là qu'il reçut la visite de tous ceux qui avaient combattu à Patay. Xaintrailles lui présenta Talbot, en demandant la permission de rendre la liberté à son prisonnier sans être tenu d'exiger une rançon. Le roi combla de caresses Xaintrailles, la Hire, Dunois et les autres bannerets de distinction : la foule se pressait dans les appartements du palais pour considérer de près ces capitaines dont la valeur venait de rappeler la fortune sous les étendards de la France; mais tous les yeux cherchaient, au milieu de ces généraux, celai dont la sagesse avait préparé le triomphe de Patay, et l'absence du guerrier faisait encore plus ressortir son mérite. L'étonnement de chacun se changea ea consternation lorsqu'on apprit que, pour prix de ses services, le connétable avait reçu l'ordre formel de se retirer dans ses domaines. Si Richemont eut été moins loyal, il aurait pu profiter de la disposition des esprits pour provoquer un mouvement à la faveur duquel on aurait expulsé le favori, comme une foule de gens le lui conseillaient. Le héros breton refusa d'employer un moyen qui ne pouvait être mis en pratique sans effusion de sang ; il conduisit

l34 ARTHUR DE BRETAGNE.

sa division en Normandie, s'empara de plusieurs places fortes, et favorisa par cette diversion la marche du roi sur Reims; puis, ayant mis ses soldats en quartier d'hiver, il regagna le château de Parthenay,

Une disgrâce aussi injuste frappa de terreur soi-* dats et officiers : le jeune duc d'Alençon , fils de la sœur d'Arthur, voulut plaider la cause de son oncle, et ne fut point écouté. Jeanne d'Arc, qui jouissait d'un crédit immense, se jeta aux pieds du roi en lui demandant le rappel du général en chef. La Trémouille frémit de cette démarche; craignant d'irriter l'armée par trop de rigueur, il fit dire au duc d'Alen* çon que le connétable était pardonné (d'avoir vaincu à Patay apparemment). La lettre de Charles VII confirmant cette faveur singulière ordonnait au comte de Richemont de continuer les hostilités sans relâche, d'occuper le Maine et le Poitou, afin de balancer dans ces deux provinces l'influence des Anglais; prétexte honnête pour l'empêcher d'assister au sacre, dont les préparatifs se faisaient à Reims. Arthur^ en sa qualité de connétable, aurait dû tenir le premier rang dans une circonstance aussi solennelle; ses amis insistèrent vivement pour qu'il pût exercer les fonctions de sa charge. La Trémouille répondit, au nom de son maître, que a Charles YII aimerait mieux n'être jamais sacré, que de recevoir l'onction des rois en présence du comte de Richemont. d Cette basse jalousie atteignit même Jeanne d'Arc; l'héroïne, abreuvée de dégoûts, demanda la permission de se retirer lorsque la cérémonie serait terminée.

A l'issue du sacre > le roi revint dans l'Ile-de-France

AJtTHUR Dfi BRETAGNE. l35

poar tenter un coup de main sur Paris. I^ connétable quitta son corps d'armée, destiné à opérer sa jonction avec celui de Charles VII, et regagna une seconde fois sa retraite. Au bout de quelques jours il y acquit la preuve que la Trémouille, non content d^obscurcir sa gloire , en voulait encore h sa vie. Il se promenait un matin , accompagné du sire de Saint* Simon, et reprenait lentement le chemin de son château, lorsqu'un homme sorti de la foret voisine Taccosta en balbutiant quelques mots. « Qui êtes-

vous? lui demanda vivement le connétable Je suis

Picard, répondit l'inconnu tout troublé. — Sire de Saint-Simon, connaissez-vous cet homme? ~ Non, Monseigneur. — Eh bien! que me voulez- vous? parles, et surtout ne mentez pas. » Le ton de ces paro« les, et surtout l'aspect impovsant d'Arthur, déconcerta le Picard. « Monseigneur, ajouta-t-il, je dirai la vérité, mais qu'il vous plaise de me pardonner. — Parlez, je vous accorde d'avance votre pardon. — Le sire de la Trémouille m'avait promis bonne récompense pour vous tuer. » Le connétable regarda d'un air de pitié cet étrange messager : « Tenez , dit-il en lui donnant quelque aident, allez-vous-en, et ne vous charges plus de pareilles commissions. >»

Arthur se montrait plus que jamais décidé k ne pas quitter ses domaines du Poitou, lorsque la mort de la duchesse de Bretagne, sœur de Charles VII, le contraignit à se rendre à Vannes, où les obsèques de cette princesse devaient avoir lieu. Le hasard voulut que les ennemis les plus implacables de la Trémouille se trouvassent réunis en ce lieu , sa-

l36 ÀATHUR DE BRETÂGJfB.

voir : Charles d'Anjou, comte du Maine, frère de la reine de France ; le comte d'Étampes , frère puiiié du duc de Bretagne; Prégent de Coëtivi, et le sire Dubreuily neveu de la première femme du ministrBi lequel s'était brouillé avec lui pour cause d'intérêts de famille. Ces puissants personnages, animés d'une haine furieuse, résolurent , d'un commun accord, de soustraire Charles VU à l'obsession d'un £sivori qui s'était fait le détracteur du connétable , de Jeanne d'Arc et des plus fidèles serviteurs du roi. En conséquence, dans le mois qui suivit les funérailles de la duchesse de Bretagne, ils s'abouchèrent une seconde fois au château de Parthenay, chez le comte de Bichemont. Cette assemblée, composée de soixante barons , dont quatre princes du sang , convint que le bien du royaume exigeait le renvoi du conseiller suprême : on organisa une vaste conspiration dans laquelle figuraient tous les gens de la maison de Charles VII, et même des valets.

La Trémouille, aveuglé par la présomption, vivait dans la plus parfaite sécurité, sans s'apercevoir que Ton tramait sa perte jusque sous ses yeux. Vers les premiers jours de l'année j432, Coëtivi, officier de rhôtel du connétable, se transporta à Chinon, accompagné des sires Dubreuil, de la Varenne, de Chaumont, de Rasnyvinen, et de quarante gens d'armes; il arriva pendant la nuit , et se présenta devant une fausse porte donnant sur le boulevard que borde la Vienne: le sire de Gaucourt, gouverneur de Chinon, et son enseigne Olivier de Fréteval, avaient promis de livrer cette poterne. En effet, ils introduisirent

AUTHUR DE BRETAGNE. 187

sans difficulté le détachement des Bretons : les gens crarmes traversèrent la ville en silence , et pénétrèrent clans le palais du roi parle jardin. Coëtivi, Dubreuil et les autres officiers montèrent précipitamment à l'appartement de la Trémouille, et en enfoncèrent tes portes. Le favori sauta en bas de son lit , et voulut se mettre en défense : il se jeta sur Rasnyvinen , entré un des premiers; Técuyer breton l'évita j et l'atteignit de sa dague dans le bas* ventre. Comme la Trémouille était fort gras, le coup ne fut pas mortel; d'ailleurs on n'avait pas l'intention de le tuer : deux officiers arrêtèrent le bras de Rasnyvinen , qui voulait le frapper une seconde fois. Dubreuil entraîna le ministre jusqu'au bas de l'escalier, le plaça de force sur un cheval y et le conduisit ainsi dans son château de Montrésor.

Quelques années auparavant la Trémouille avait arrêté de la même manière, par les ordres du connétable, le coupable Giac. Le tumulte causé par cette scène épouvanta le roi, dont Tappartement touchait celui du ministre. Coëtivi, Chaumont et la Yarennc se rendirent auprès du prince, et se jetèrent à ses pieds en le suppliant de ne rien craindre : a Nous et nos compagnons, dirent-ils, sommes vos plus fidèles sujets, prêts adonner notre vie pour défendre la vôtre; nous venons d'arrêter le sire de la Trémouille, et nous ne nous sommes emparés de sa personne que dans le dessein de bien servir l'État. » Ces mots satisfirent Charles YII, qui ne daigna pas s'informer du captif: onaurait cru qu'ilétait du complot. Le prince . se plaignit seulement de ce que l'on avait violé sa de-

l38 A.RTHUR DE BRETAGIVE.

meure au milieu de la nuit; il demanda vivement si le connétable se trouvait au nombre des personnes qui protégeaient l'enlèvement de la Trémouille : on lui répondit qu'Arthur n'avait pas quitté Parthenay. Cette réponse acheva de le calmer : il parut même fort joyeux d'être délivré d'un favori qui l'indisposait par sa morgue et sa suffisance. Un mois après ^ dans la tenue des états de Tours, le chancelier déclara que CoétivietDubreuil n'avaient agi que suivant les ordres du roi. Dubreuil, fort de cette décision, annonça à la Trémouille, détenu au château de Montrésor, que la liberté lui serait rendue lorsque ses intendants auraient compté les 6,000 écus qu'il devait sur l'héritage de l'ancienne duchesse de Berri. Le prisonnier souscrivit à ces conditions, et se retira dans ses ter* res; il y reçut l'ordre de ne plus paraître en présence du roi.

Ainsi cette révolution , qui changea la face des affaires, fut l'ouvrage de quelques heures. Charles VII avait abandonné sans regret un ministre dont la tyrannie le fatiguait; mais le monarque éprouvait le besoin impérieux d'entretenir un commerce familier avec un homme qui lui consacrât ses moindres instants : sa famille se chargea de le lui procurer : elle choisit Louis d'Anjou, comte du Maine, frère de la reine, prince brillant, enjoué et chevaleresque. On ne doit pas le confondre avec ses prédécesseurs; il n'usa de son crédit que pour opérer le bien : professant la ' !S haute estime pour le héros breton, il s'occupa dès le premier jour à mettre un terme à sa disgrâce. On avait tellement prévenu le roi contre

ce général y que le seul nom du connétable faisait frémir d'impatience le faible Charles VII ; et pour que le rappel d'Arthur parut indispensable, il fallut que Louis d'Anjou fit à son beau-frère le tableau le plus affligeant de la situation du royaume; d'ailleurs l'état criti* que dans lequel se trouvait la France l'y autorisait : le duc de Bourgogne achevait de se rapprocher du régent d'Angleterre; Jeanne d'Arc n'existait déjà plus : avec Yeni^oxéedu Ciel avait disparu le prestige qui l'accompagnait au milieu des dangers. L'intrépide Barbazan venait également de succomber à la bataille de Bullegneville : le génie de Bedfort luttait sans désavantage contre l'élan des Français. Depuis l'éloignement du connétable on n'avait remporté aucun succès remarquable : Montargis tombait en ce moment au pouvoir de Tennemi; les tentatives faites sur Paris, sur Rouen, sur Pon toise, avaîetî t échoué; les Anglais régnaient dans la capitale, et rien n'annonçait qu'on pût les en expulser de si tôt; on se battait sur une infinité de points, mais sans règle et sans ensemble; les capitaines royalistes guerroyaient en partisans, pillaient leurs compatriotes, empêchaient la rentrée des impôts, et dégoûtaient le peuple de la domination légitime. De semblables excès ne pouvaient être réprimés que par un homme dont le caractère commandât à la fois l'estime et la crainte, dont l'énergie fût capable d'arrêter ce débordement. Tel se montrait à tous les yeux le comte de Richemont; tel Louis d'Anjou le dépeignit au roi : on dut encore recourir aux supplie: ' ;>ns. La reine , les courtisans eux-mêmes se joignirent au comte du Maine pour obtenir de Charles Y II qu'il permît

l4o ARTHUR DE BRETAGBTK.

au guerrier breton de reprendre les fonctions de connétable (commencement de i433).

Dès que le comte de Richemont eut appris qu'on le laissait libre de sortir de son inaction forcée, il franchit les frontières du Poitou , suivi de quinze cents soldats levés dans ses domaines et dans ceux de Louis d'Anjou; il rallia également les diverses compagnies disséminées dans la province, et s'occupa d'expulser du Maine les troupes de Henri VL

L'année i433 et une partie de i434 se passèrent en combats insignifiants. Les Anglais, sachant que le connétable commandait dans l'ouest, y firent refluer des forces. Le général français suppléa au nombre par son activité, son audace, et par le soin qu'il mit k relever le courage abattu des habitants de ces con* trées. Après dix-huit mois d'engagements, l'ennemi, affaibli sans avoir pu réparer ses pertes , se vit contraint de rentrer en Normandie; mais il s'en dédommagea en remportant des avantages essentiels sur d'autres points. Les royalistes avaient conservé autour de Paris quelques petites places , qui inquiétaient fort les Anglais renfermés dans la capitale : la plus redoutable était Beàumont, dont le château défendait d'une manière merveilleuse le passage de l'Oise. Le comte d'Arundel et lord Talbot formèrent un gros détache* ment, s'approchèrent de la place par le côté de Saint- Denis pendant une nuit sombre (avril 1 434); ils escaladèrent les murs, pénétrèrent dans le château, et pendirent aux créneaux une partie de la garnison : action odieuse et contraire aux droits de la guerre. (Journal de Paris.)

ARTHUR DE BRETAGNE. l4l

Au commencement de i434 le connétable quitta ces provinces dont il venait d'expulser l'ennemi, et prit la route du Dauphiné, où Charles VIT résidait depuis quelques mois : il désirait se concerter avec le monarque pour repousser la nouvelle attaque préparée par Bedfordy Suffolk et Sommerset.

Arthur avait à traverser une partie du royaume : jugeant que sa marche serait longue ^ puisque son intention était d'inspecter les garnisons échelonnées sur son passage , il dépécha la Hire pour le précéder de quelques jours. Ce capitaine parvint à Vienne vers la moitié de juin^ et fut présenté à Charles YII au moment où ce prince s'occupait des apprêts d'une fête brillante qu'il voulait donner à sa belle-sœur, la jeune reine de Sicile j récemment arrivée. Le roi le conduisit dans les jardins de l'archevêché , lui montra tous les préparatifs; enfin, après n'avoir omis aucun détail, il lui dit : « £h bien ! la Hire, que pensez-vous de ce que vous voyez? — Je pense, répondit le loyal guerrier, qu'il est impossible de perdre plus gaiement un royaume. »

Le connétable fit son entrée dans Vienne la semaine suivante, accompagné du bâtard d'Orléans, des sires de Laforêt, de Villars, de Laroche, de Guitry, de Saint-Gilles, de Laval, deDampmartin et du maréchal deRieux. Charles VII lui fit un accueil plein de grâce, le pressa dans ses bras, et s'étonna, dit un écrivain moderne, de ne pas le haïr. Les fêtes continuaient encore; Arthur y assista, et dans les festins d'apparat il servait au roi les épices, et le comte de Clermont servait le vin. Le connétable, assuré de l'amitié du

l4a ARTHUR DE BRETAG19E.

souverain , quitta Vienne pour voler à l*exécution des grands projets conçus depuis quelques mois. Son premier soin fut de réprimer Taudace des chefc de compagnies, qui, par leurs ravages, causaient an* tant de mal que les étrangers. Il se rendit en Champagne, infestée de partisans, et parvint à purger cette province des vagabonds qui la désolaient Plusieurs capitaines, sortis de maisons illustres , fiers de commander à quelques centaines d'hommes , refusèrent de se soumettre : on les combattit sans relâche; ceux qui ne périrent pas les armes à la main , furent conduits au château de Troyes : le connétable leur fit trancher la tête devant les habitants rassemblés. Cette manière d'agir épouvanta les routiers, qui, moitié par crainte, moitié par intérêt, acceptèrent le seul parti qui leur restât, d'entrer au service du roi : six mille d'entre eux vinrent s'enrôler sous les bannières du comte de Richemont, et ne les abandonnèrent plus.

Tranquille de ce côté, le connétable s'empressa de rétablir les autorités locales, les juges, les maires et le clergé. Les Champenois , touchés de voir le premier officier de la couronne mettre tant de zèle à protéger leurs propriétés et leur existence^ déployèrent une véritable ardeur pour seconder ses entreprises. Ainsi, par la seule force de son caractère, ce grand homme ramena dans une des plus riches provinces du royaume l'ordre et la paix. Il sortit de ce pays accompagné de douze mille guerriers, naguère le fléau de leurs compatriotes, maintenant astreints à une discipline sévère et enflammés des sentiments

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les plus honorables. De peur de laisser refroidir un si noble zèle, Arthur les conduisit en Picardie, où les Anglais avaient concentré la majeure partie de leurs forces. Il ouvrit la campagne en obligeant les Bourguignons à lever le siège de Laon , place que les Français avaient surprise l'année précédente : Jean de Luxembourg regardait déjà sa conquête comme assurée. Richemont l'attaqua vigoureusement au milieu de ses lignes, lui tua beaucoup de monde, et le contraignit à chercher son salut dans la fuite. Satisfait de ce premier avantage, le connétable établit son quartier-général à Compiègne, que les troupes de Henri YI Tenaient d'abandonner au seul bruit de son approche. Ayant rallié les détachements royalistes disséminés dans la basse Picardie ou dans l'Ile-de-France, Arthur sortit précipitamment de ses cantonnements et fondit sur Ham, l'un des principaux boulevards des possessions du duc de Bourgogne : la citadelle fut enlevée d'assaut. Tandis que le comte de Richemont s'illustrait par ce beau fait d'armes, Xaintrailles et la Hire attaquèrent , auprès de Gerberoy, le comte d'Arundel , surnommé TAchille anglais, le même qui avait escaladé l'année précédente le château de Beaumont. Ce général se défendit longtemps contre des forces supérieures; il fut pris, et, comme l'Achille grec, mourut le surlendemain des suites d'une blessure reçue au talon. Talbot hérita de son surnom homérique.

Dans cette campagne de Picardie, Arthur affecta de ménager les possessions de Philippe le Bon, afin de le compromettre aux yeux des Anglais. Depuis cinq ans il travaillait à détacher son beau-frère de

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l'alliance dos Lancastre ; un pareil soin l'occupait alors même que le roi l'accablait du poids de sa disgrâce. Selon lui, une réconciliation sincère avec le Bourguignon devait produire des résultats bien autrement décisifs que la prise de quelques villes. Le comte de Richemonty du fond de sa retraite de Parthenay , suivait les négociations déjà entamées à ce sujet; il vit même plusieurs fois en secret Philippe le Bon, et sut l'ébranler par ses remontrances énergiques. Le ressentiment que le fils de Jean sans Peur avait conçu de l'attentat de Montereau s'affaiblissait avec le temps; mais son amour-propre le retenait dans le parti de l'étranger, car les royalistes livraient chaque jour au ridicule et ses paroles et sa personne : il leur pardonnait le meurtre de son père, et non de piquantes railleries. Arthur, rentré en possession de sa chargCi redoubla d'ardeur pour achever la conversion de son beau-frère; dans l'espérance de le toucher par ses avances , il lui remit Ham , et ordonna à ses lieutenants qu'on eût à respecter ses domaines.

Forcé par la rigueur de la raison d'interrompre les opérations de la guerre, Arthur mit ses troupes en quartier d*hiver, et se rendit à Dijon, où le duc et la duchesse de Bourgogne venaient d'arriver. Philippe lui parut plus désireux que jamais de conclure la paix; la mort d'Anne de Bourgogne, femme du duc de Bedfort et sœur de Philippe, avait rompu les liens qui depuis onze ans unissaient ces deux princes. Au bout de deux mois de veuvage, le régent épousa Jacqueline de Luxembourg : une pareille précipitation déplut extrêmement au Bourguignon, qui ne

ARTHUa DE BRETAGNE. 14S

put cacher son mécontentement. Cependant des amis communs les réconcilièrent; un rapprochement eut lieu sous leurs auspices dans la ville de Saint-Omer : mais, à l'occasion d'une cérémonie qui se 6t le lendemain, Philippe voulut prendre le pas sur le régent; la fierté du duc de Bedfort en fut d'autant plus choquée, que c'était la première fois qu'on élevait une pareille prétention. L'Anglais, ne gardant plus de ménagements, s'exhala en reproches, accusa son ancien allié d'entretenir de secrètes liaisons avec Charles VII; Philippe répondit en termes outrageants, et ils se séparèrent la haine dans le cœur. C'est à la suite de cette rupture que le duc de Bourgogne revint à Dijon; ce prince gagna ensuite Moulins : le duc de Bourbon, le comte de Nevers et le connétable devaient se rencontrer dans cette ville : La réunion de ces grands feudataires, tous parents, devint l'occasion de fêtes brillantes. Arthur profita habilement des bonnes dispositions que montrait le duc de Bourgogne pour mettre la dernière main à l'accommodement concerté depuis six ans : c'est là qu'on jeta les premiers fondements du fameux traité d'Arras. Ainsi l'on ébaucha, « au milieu des momeurs et des gausseries, »» comme le dit Monstrelet, ce grand acte qui devait sauver la France et consommer l'abaissement de son orgueilleuse rivale.

Avant de se déclarer ouvertement, Philippe le Bon se proposa lui-même pour médiateur entre la maison de Valois et celle de Lancastre : ce prince assura néanmoins devant l'envoyé de Henri VI que, résolu de rester fidèle à la convention de Troyes de i4^^>

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dans aucun cas il ne ferait la paix sans la participation de ses alliés; et au moment où sa bouche articulait une promesse aussi solennelle, son arrangement particulier avec Charles VII était déjà conclu. On voij que si Philippe n'avait point hérité de tous les vices de son père, il en conservait au moins la duplicité. La politique anglaise, ordinairement si clairvoyante, se méprit en cette occasion; le conseil de Henri YI, complètement dupe de Philippe^ le chargea de ses pleins-pouvoirs au congrès qui allait se tenir dans la ville d'Arras.

Le congrès s'ouvrit le 6 août i435, dans le monastère de Saint-Vaast; les différents princes de la chrétienté y députèrent des ambassadeurs : on y comptait trois cents personnes. Le concile de Bâle y envoya les cardinaux de Sainte-Croix, de Chypre, et plusieurs savants docteurs. Charles VU dépécha dixsept personnes , prélats ou laïques ; le comte de Elichemont conduisait cette ambassade. Le duc de Bourgogne se faisait assister de vingt-sept plénipotentiaires anglais , et de douze conseillers de sa chancellerie : Jean de Thoisi , évêque d'Auxerre ; Pierre Berbis , magistrat très-versé dans le droit public; Antoine de Croy; Jean de Comines, père de l'historien; Henri Vallée, Philibert de Jaucourt, Damas de Digoine, Claude de Chatellux, Guillaume de Bauffremont, Jean Carondelet, le sire de Crèvecœur, et Germain Trouvé (i). Arthur offrit, au nom de son maître, la cession définitive de la Guienne et de la Normandie ;

(i) Voyez la liste des conseillers de Philippe le Bon , dans la Barre, deuxième partie, p. zgS.

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en compensation y Henri YI devait cesser de prendre le titre de roi de France, et donner à ses troupes Tordre d'évacuer la capitale , ainsi que toutes les places occupées par elles dans le royaume. Les ambassadeurs de Lancastre repoussèrent avec mépris ces propositions, et en firent de leur côté d'inadmissijjles : ils voulaient que Charles VII se contentât d'un apanage^ et renonçât à la couronne. On voit que les parties étaient loin de s'entendre; les uns offraient peu^ les autres demandaient beaucoup trop.

Loin de défendre les intérêts de Henri VI, -dont il se portait en quelque façon le mandataire, Philippe appuya au contraire les propositions de Charles VII. Les plénipotentiaires britanniques comprirent alors seulement qu'on abusait de leur bonne foi; ils se retirèrent du congrès : l'assemblée continua ses travaux nonobstant leur départ; Philippe ne se montra guère moins exigeant que les Anglais : le comte de Richemont lui laissa la faculté de dicter les conditions du traité, jugeant qu'il fallait à tout prix le détacher de ^Angleterre, car à ses yeux le sort de la monarchie en dépendait. Les principaux articles de la paix ayant été arrêtés d'une manière définitive, Philippe conçut des scrupules : il montrait bien l'intention de cesser la guerre contre Charles VU, mais, alléguant la foi du serment, le vassal refusait de reconnaître son cousin pour roi de France, ayant reconnu en cette qualité Henri V , et en second lieu son fils. Les supplications d'Arthur et des autres envoyés ne purent changer cette résolution. Combattu par divers sentiments, Philippe sortit de la salle des conférences, et courut

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s'enfermer au fond de la chapelle du monastère : sa retraite plongea rassemblée dans la consternation.

Le comte de Bichemont, accompagné de trois cardinaux, alla vers Philippe^ et le trouva au pied des autels y priant avec ferveur; ils se jetèrent tous à genoux, en le suppliant de revenir sur sa décision. Arthur lui peignit les malheurs que la querelle des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne avait déjà causés, et le conjura de fermer cette plaie toujours saignante. Philippe objecta son serment prêté au roi d'Angleterre : les cardinaux lui promirent que le pape l'en relèverait; ils ajoutèrent que le repos de la chrétienté devait l'emporter sur des serments dictés par un esprit de vengeance. Ces promesses ne purent ébranler le duc : alors, dit l'historien de Bour« gogne , le cardinal de Sainte-Croix le menaça de la colère du ciel, et, d'un ton prophétique^ lui annonça qu'un déluge de maux allait fondre sur sa famille s'il refusait de se réconcilier avec les Valois, ses plus proches parents , les fils aines de l'Église. Phiiipe se rendit enfin, non sans faire payer bien cher son adhésion.

Le traité fut signé le 2 1 septembre de l'année i435 : on ne pouvait porter un coup plus terHble à l'Angleterre. Les historiens sont unanimes pour attribuer au comte de Bichemont tout le mérite d'un acte dont les suites furent si profitables à la France; sa sagesse et sa persévérance aplanirent des difficultés qui paraissaient insurmontables. Les comtes de Clermont, de Nevers, le maréchal de la Fayette et Jean de Mailli, évêque Noyon, le secondèrent digne- :

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illent. Le duc de Bourgogne mit de l'affectation à distribuer des grâces aux conseillers qui l'avaient le wieux servi en cette occasion; Pierre Berbis, qui avait dressé les articles du traité, fut anobli par lettres du 7 octobre i435.

Isabeau de Bavière mourut le surlendemain de la signature du traité, et le duc de Bedfort vingt-trois jours après, de chagrin de n'avoir pu empêcher ce grand œuvre (i). Ainsi, dans l'espace d'un mois, les destinées de notre pays furent singulièrement changées.

Le duc de Bedfort, mal partagé sous le rapport des dons extérieurs, ne ressemblait ni au roi Henri V ni à ses autres frères ; un nez démesurément aquilin rendait son visage difforme (2). Ce prince doit être rangé parmi les plus grands hommes de l'Angleterre; son habileté en administration égalait ses talents militaires : sa réputation serait restée intacte sans l'assassinat juridique de Jeanne d'Arc, dont il ordonna le supplice froidement et avec calcul. Becffort eut pour successeur à la prétendue régence de France, le duc d'York, fils du comte de Cambridge, mis à mort comme conspirateur au moment de la campagne de i4i5; il tenait son titre, de duc d'York, de son oncle,

(i) La plupart des historiens anglais assurent que le duc de Bedfort mourut quelques jours avant le traité d'Arras : Gambden affirme qu'il fut tué devant Verneuil. Cest une erreur; le Journal de Paris et les Annales de Rouen , t. I , p. 3o3 , disent que ce prince se trouvait déjà atteint d'une maladie aiguë, lorsque Témotion qu'il ressentit en apprenant le raccommodement de Philippe avec Charles Vil lui donna le coup de la mort.

(a) Monuments sépulcraux d'Angleterre, in-folio, t. IV.

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tué à la bataille d'Azincoiirt, et qui l'avait désigné depuis longtemps pour son héritier.

La paix d'Arras ayant affranchi Bichemont de toutes les entraves, ce général se vit en position de poursuivre ses premiers avantages. Les Anglais , privés du secours dds Bourguignons, leurs anciens auxiliaires, ne purent tenir la campagne; ils se bornèrent à défendre les villes et les places fortes occupées par eux dans le Vexin et l'Orléanais. Le connétable de Bichemont abandonna le projet de les y for» cer, car son intention se tournait tout entière ver» une entreprise bien phis urgente, la réduction de Paris ; la réussite d'une pareille tentative devait émouvoir les populations au dernier degré, et ranimer l'esprit public.

Ayant laissé reposer son armée en Picardie une semaine entière, Arthur envahit l'Ile-de-France, partageant ses forces en six divisions commandées par Dampmartin, Dimois, Tlioulongeon, le maréchal de Bieux, le maréchal de la Fayette, et Christophe de Harcourt. D'après ses ordres, ces généraux se dirigèrent sur autant de points différents, afin que les Anglais , harcelés de tous côtés , ne pussent se prêter un mutuel appui. Corbeil, I^gny, Pontoise, Beaiiinont, Poissy, Meulan, furent attaqués et pris en mriTie temps. Le connétable s'était chargé d'emporlor le pont de Cliarenton; le sire de Ferrières enleva sous ses yeux ce poste difficile. Le surlendemain Saint* Denis, défendu par trois mille Anglais, tomba également au pouvoir des royalistes. Ces succès ayant été obtenus assez rapidement, le connétable distribua

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Ses troupes dans des quartiers le long de la Seine, de 'a Marne et de l'Oise, de manière à rendre impossible t introduction des vivres. Il travailla activement à se tDénager des intelligences dans la ville, chose qui lui devint très-facile, car les volages Parisiens se montraient alors fort disposés à le seconder. Mais avant d'arriver au dénouement de cette entreprise hardie , nous croyons indispensable de jeter un coup d'œil rapide sur les événements dont la capitale fut le théâtre pendant les seize années de l'occupation anglaise. Nous allons une seconde fois revenir sur nos pas.

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