‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 3)Chapitre 8 sur 22 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

Arthur commence une nouvelle campagne dans la basse Normandie

• Bataille de Formigny. — Arthur y défait Kiriel. — Sièges de Caen et de Cherbourg. — Arthur devient duc de Bretagne après la mort de ses deux neveux. — U eu fait hommage à Charles VU, et meurt en i458.

D'après le dernier traité conclu entre le roi de France et le duc de Bretagne, celui-ci prenait rengagement de fournir un certain nombre de soldats dans la guerre que Ton allait soutenir contre Tennemi commun» François 1"^ pouvait d'autant moins se refuser à devenir l'auxiliaire de son oncle, qu'il devait se considérer comme la cause principale de la rupture. £n conséquence, le connétable courut dans le duché pour rallier les troupes formant le contingent; il se fit escorter par trois compagnies de six cents hommes chacune, commandées par le maréchal de Lohéac, par les sires de Coislin et de Rouhaut : les ayant laissées au château de Pontorson , il se rendit à Ren^ nés. £n attendant que les chevauchées bretonnes lussent entièrement réunies, le connétable envoya son lieutenant Jacques de Saiut-Pol investir Saint James de Reuvron , qui fut enlevé au bout de quelques jours de siège; il sortit lui-même de Rennes, et rejeta dans Fougères de nombreux détachements qui bat raient le pays. Le contingent promis par le duc son neveu

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ne fut au complet que le 3o août i449* L^ Bretons formèrent un corps de sept mille combattants, qui, joints aux trois cents lances françaises, composaient deux divisions de cinq mille hommes. Arthur obtint de François V par ses supplications, qu'il ferait la campagne, regardant cette occasion comme trèsfavorable pour le soustraire aux menées des ennemis du prince Gilles, retenu toujours dans les fers.

Le 4 septembre 1 449? 1^ duc François nom ma Pierre de Bretagne, son frère, régent pendant son absencei et commandant des troupes employées au blocus de Fougères. Le surlendemain il quitta sa capitale, accompagné du comte de Laval, des sires de RohaD, de Blossac, d'Estouteville, de Briquebec, de Derval, de Malestroit, de Coetquen , de Broon , de Montauban, de Rosnevinen , et prit le chemin de Pontorsou, lieu désigné pour le rendez-vous général. Dans Tespcnr d'accroître l'énergie de son neveu en flattant son amour-propre, le connétable se démit en sa faveur da commandement suprême, et donna à l'armée, comme mot de ralliement, le cri de guerre de la Bretagne, Saint' Yi^es!

Les Français et leurs alliés passèrent le Coêsnon, et marchèrent vers Saint-Michel. L'avant-garde, commandée par Lohéac, poussa ses reconnaissances ju^ que sur la rive droite de la Scée , et le lendemain la quatre divisions arrivèrent sous les murs de Granville. Ce mouvement se coordonnait avec celui du duc d'Alençon, qui agissait dans le pays dont il était apanagiste. Pierre de Bretagne, placé en observation devant Fougères, liait le duc d'Alençon au connétable. Ce

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lernier, ayant passé la Fienne à Quatreville, prit polifion non loin de Coutances; le jour suivant il vint léployer toutes ses forces en vue de la place , et resta m bataille pendant que le maréchal de Lohéac s'arançait jusqu'au pied des remparts pour sommer le gouverneur, Etienne de Montfort (i) : ce commandant iéclara du haut du bastion que lui et les siens périraient plutôt que de se soumettre. Sur son refus, le somtede Richemont investit le faubourg du Pont-de- Soule, et l'enleva. Montfort, intimidé par la hardiesse le cette attaque, s'empressa de capituler ;Godefroi de Couvran fut nommé gouverneur de Coutances. Saint- Lô se rendit au bout d'une semaine de siège; Valognes , Carentan et tout le Cotentin , moins Cherbourg , Eurent soumis aux armes de Charles VII avant la fin de septembre; les habitants du pays ne cessèrent de leconder les efforts du connétable. Les Anglais dé* ployaient leur valeur accoutumée; mais, dépourvus i*auxiiiaires, ils ne pouvaient se soutenir longtemps. Arthur pourvut de bonnes garnisons les villes du Cotentin, puis il revint sur ses pas, en se frayant un chemin entre les deux rivières de la Vire et de la Fienne : il traversa la forêt de Bénastre, et rentra en Bretagne par Fouquerolle, dans l'intention de presser le siège de Fougères. Pierre de Bretagne, chargé du blocus de cette place, n'avait pu obtenir le plus léger succès. lie comte de Richemont investit la ville, qui n'avait que deux portes; il se chargea d'en attaquer une, laissant à son neveu le duc François le soin de forcer

(i) Cet Etienne de Montforf, gouverneur de Coutances, n'était pas àe la maison de Bretagne.

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l'autre : on établit quatre pièces d'artillerie sur une |l) éminence qui dominait la citadelle, et Ton parvint à balayer les remparts. Surienne tenta plusieurs sorties pour enlever cette artillerie, mais il fut repoussé, et perdit la moitié de son monde : cet échec ne l'erapécha pas de se maintenir dans son poste. Sa résis- |l tance devenait de jour en jour plus opiniâtre, et k siège durait depuis deux mois. Les maladies commen* çaient à désoler le camp des alliés : Tépidémie emporta le jeune comte de Rohan et plusieurs autret chevaliers. Le duc de Bretagne, effrayé de ses ravfr ges, et dégoûté de la guerre ^ qui n'avait jamais ea aucun charme pour lui, voulait abandonner l'expédition ; le comte de Richemont eut assez d'ascendant sur son esprit pour l'en détourner. Il mit dans les travaux une ardeur extraordinaire : les remparts, battus à coups redoublés, cédèrent enfin par la partie supérieure; la brèche parut praticable sur plusieurs points, et l'on fit les apprêts d'un dernier assaut. Les Anglais, affaiblis par les combats et par les privations, ne voulurent pas attendre cette extrémité ; ils demandèrent à capituler, en se réservant des conditions fortavantageuses. Le connétable, craignant de les réduire au désespoir, y souscrivit; ils sortirent par la brèche le 4 novembre.

Surienne, la cause première de cette rupture, voyant les rois d'Angleterre perdre leur supériorité en France, les abandonna , après avoir combattu pendant trente ans sous leurs drapeaux. Ce chef débandes offrit ses services à Charles YII, qui le nomma commandant d'une compagnie de cent lances. François I*", satisfait

a conquête de Fougères, se hâta de quitter Tar- >, et reprit la route de Rennes. Arthur mit ses ipes en quartier d'hiver entre Alençon et Vire, et igna sa retraite chérie de Parthenay; mais sa dese voulait qu'il ne goûtât jamais le repos. "n renfort considérable d'Anglais, débarqué auus de la pointe de La Hogue, venait d'attaquer >gnes : il fallait déployer une célérité extrême pour rer la place. Le connétable s'empressa d'envoyer >ffîciers de son hôtel dans le comté d'Alençon , prescrivant de parcourir les cantonnements, et assembler au plus vite les troupes; lui-même se osait aies suivre, lorsqu'un avertissement sinisarréta. Le sire de Montauban , jusqu'alors ennemi are du prince Gilles, était revenu, on ne sait ment, à de meilleurs sentiments; voyant le comte lichemont prêt à monter à cheval, il le retint en lisant tout bas : « Monseigneur, je vous avertis Ton trame la perte de votre neveu, et je m'en large. » Montauban disait l'exacte vérité : Fran- I", nourrissant une haine violente contre son \j avait conçu le projet de s'en défaire, puisque îtats refusaient de le condamner. L'aveu de Monan remplit d'horreur l'âme du connétable, qui se lit auprès de François, et l'accabla de reproches : suis instruit, lui dit-il, du dessein formé contre e de Gilles, et je saurai m'opposer à cet atten- — Qui vous a dit, demanda François frémissant ^lère, qu'il soit question d'attenter aux jours de frère? — Montauban, répondit sans détour le te de Bichemont. — Le perfide! s'écria le duc; je

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vais le punir d'avoir tenu do semblables discours.

Arthur sut néanmoins enipécher l'arrestation deeili baron; il résolut de demeurer auprès de son neveu|^ afin d'empêcher quelque catastrophe : mais le soin^J! de sa gloire l'obligea de quitter Dinan quand saprf> sence y paraissait indispensable. Valognes venait de tomber au pouvoir de l'ennemi, et les envieux du guerrier breton attribuaient la perte de cette plaoei son séjour trop prolonge dans le duché. Voulant con* cilier les devoirs de sa charge avec le désir d'arracher la famille de son frère au danger éminent qui la menaçait, il eut recours aux larmes, aux supplications pour engager François F^ à le suivre dans sa nouvelle expédition. Le duc s'y refusa obstinément ; bien plus, il défendit à ses vassaux de sortir de la Bretagne : cette injonction équivalait à une rupture avec la conr de France. Une pareille dissidence pouvait influer de la manière la plus fâcheuse sur la marche des événements, lorsqu'une révolution survenue en Angleterre allait changer la politique suivie jusqu'alors par les dépositaires du pouvoir.

Suffolk, premier ministre delà reine , et partisan des Français, avait été disgracié; on l'accusait d'en* traver les opérations d'une guerre continuée malgré lui, et de paralyser les efforts des généraux. Ije conseil, ayant renversé Suffolk, résolût de pousser vigoureusement les hostilités sur le continent : on ramassa en premier lieu deux mille archers , que Ton mit sous les ordres de Thomas Kiriel, chevalier de la Jarretière, général de réputation, qui avait eu la principale part au renvoi du favori. La flotte portant

cette division aborda non loin de Cherbourg, vers la fin de i449 • '^s troupes françaises n'avaient point quitté leurs quartiers d'hiver, vu la rigueur du froid. Thomas Kiriel, profitant de cette circonstance, tira mille hommes de la garnison de Cherbourg, les joignit à ses deux mille archers, se dirigea sur Valognes, assaillit cette place et s'en rendit maître, n'ayant éprouvé qu'une résistance de courte durée. 11 remonta ensuite vers le Cotentin , dans le dessein d'opérer sa jonction avec trois autres généraux : le duc de Soramerset, qui venait de Caen, Robert de Ver, qui accourait de Bayeux, et enfin Henri de Norbery, sorti de Vire. Ce dernier, instruit du débarquement de Kiriel, devait manœuvrer pour le joindre dans le plus court délai. La réunion de ces divers détachements avait pour but de couvrir la basse Normandie^ menacée par les Français.

"• Le connétable, connaissant le plan formé par l'ennemi, se rendit dans ses quartiers, rassembla trois mille cinq cents hommes , et se mit sur les traces de Kiriel; en même temps le comte de Clermont,filsaîné du duc de Bourbon, partit de Falaise, et JoachimRouhaut tle Coutances, chargés également de couper le chemin au général anglais. Celui-ci longea la côte de Saint- Blarcou, sa gauche à la mer, évitant de s'engager au milieu du Cotentin, de peur de se laisser envelopper; il s'arrêta sur la Douve, résolu d'attendre l'arrivée de ses collègues. En effet, Robert de Ver, lieutenant du duc de Sommerset, sortit de Caen accompagné de six cents archers, et vint prendre position auprès de Bayeux, point intermédiaire de la ligne d'opérations :

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il ordonna au gouverneur de cette place , Mathieu j Gotli, de le suivre avec ses huit cents hommes de J garnison. Le même jour Henri de Norbery arriva I de Vire , amenant cinq cents arbalétriers. Ces trois chefs joignirent Kiriel non loin de Cardouville, au moment où il venait d'essuyer un échec au passage difficile du Grand-Vey.

Grâce à Tarrivée de ce renfort, Kiriel pouvait présenter en ligne six mille combattants, tous excellenti soldats : sa position n'en était pas moins fort critique; car, obligé par la nature du terrain de s'engager au milieu du pays, il se trouvait resserré dans un des angles de la Normandie, entre la mer et la rivière d'Aure, ayant les Français en tête, en queue et sur son tlanc droit. Celui qui le menaçait davantage était le comte de Clermont, qui conduisait deux mille quatre cents hommes, ayant pour lieutenants Tamiral Coétivi, Joachim Uouhaut, les sires de Castres et de Brézé. Le dernier dirigeait une batterie de deux coulevrinés : c'est la première fois qu'il est réellement ques^ tion de pièces de canon en rase campagne.

Tandis que le comte de Clermont essayait d'arrêter la marche des Anglais, le connétable s'avançait rapidement jusqu'à Saint-lA>; il en repartit suivi de troi3 mille combattants, parmi lesquels on comptait cinq cents chevaliers , écuyers ou varlets bretons. Le duc François, vaincu par leurs instances, avait enfin levé l'interdiction. Le comte de Kichemont prit la direction de la rivière d'Aure, dans l'espérance de joindre le jeune prince de Bourbon, et d'empêcher Kiriel d'at* teindre Bayeux. Il parcourut au pas de course les

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sept lieues qui séparent Saiut-Lô de Trevières, et fit halte dans ce dernier lieu vers neuf heures du matin , le i5 avril i45o (l'année commençant à Pâques). Il se vit obligé de s'arrêter pour donner quelque repos à ses hommes d'armes; il envoya plusieurs officiers afin de prendre des informations sur la marche de Fennemi. Il occupait Trevières depuis une heure , lorsqu'une alerte vint l'arracher au sommeil; des fuyards du comte de Clermont accouraient en criant : Tout est perdu j les Anglais nous poursuivent et vont arr river.

Au premier bruit causé par ces cla meurs , le connétable sauta sur son cheval , partit au galop , suivi de quelques chevaliers , et prit la direction de Formigny^ voulant s'assurer par lui-même de la véritable situation des choses : sa cavalerie ne le joignit que trois quarts d'heure plus tard. Arthur ne pouvait . arriver plus à propos pour sauver le comte de Clermout d'une ruine totale. Ce prince, établi auprès de Granville le 14 avril, se mit en relation par des exprès avec le connétable, et combina ses mouvements de manière à se trouver au pont de Formigny en même temps que lui ; mais il pressa trop sa marche.

Le comte de Clermont quitta Granville au lever du soleil, en poussant son avant-garde sur le chemin de Bayeux, et s'arrêta quelques instants dans un village nommé Surenne, situé en face de Formigny, à quatre lieues de Bayeux , et à trois du cap Grand- > Camp. Les Anglais, instruits de l'approche de leurs ' adversaires, s'étaient fortifiés au milieu de Formigny, eu creusant devant leur front de larges fossés; ils sa-

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valent que quatre divisions ennemies accouraient par plusieurs routes différentes; et, voyant que le comte de Clermont arrivait seul, ils sortirent du village et se rangèrent en bataille afin de commencer contre le prince français une escarmouche dans laquelle oo comptait bien le battre avant la jonction du connétable. Les Anglais avaient choisi une fort belle position, ayant derrière eux Formigny, et leur gauche ooaverte par un verger très-épais : aucun obstacle naturel ne protégeait leur droite : ils la firent appuyer parai corps de mille cavaliers aux ordres de Mathieu Goth.

Le comte de Clermont voulait se borner à esca^ moucher en attendant la venue du connétable; mail Faction s'engagea plus sérieusement qu'il ne le désirait^ Le sire de Mauny, commandant les francs-archers, entreprit de déloger les Anglais du verger qui défendait leur gauche; il fut contraint de se retirer, ayant essuyé une perte considérable. Le comte de Clermont^ obligé de soutenir son lieutenant, fit avancer contre laite droite de l'ennemi, plus exposée que la gauche, les deux coulevrines conduites par le sire de Brézé. Cette tentative ne réussit point : Mathieu Goth lança sa cavalerie sur les coulevrines, et les enleva. Kiriel, jaloux de favoriser ce mouvement, attaqua les archers du bailli d'Évreux, qui lui étaient opposés, les tailla en pièces, et en refoula la majeure partie au delà de la rivière d'Aure : ce furent ces fugitifs qui donnèrent l'alarme au camp de Trevières.

Kiriel aurait pu achever la défaite du comte de Clermont, en abordant vivement la réserve, placée sous les ordres immédiats de ce prince ; mais il

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perdit un temps précieux à ramasser des prisonniers. L'Anglais ne tarda pas de reconnaître sa faute; il rétablit seslîgneSy et s'avança pour fondre sur le comte de Clermont: il allait le joindre, et commencer un second combat dont l'issue ne pouvait être douteuse, puisque Kiriel disposait de quatre fois plus de monde que son rival, lorsqu'un grand tumidte annonça la présence du connétable. Après avoir couru une heure environ , ce général vint occuper une éminence couronnée par plusieurs moulins à vent; il découvrit de cette position les deux armées, et put juger de l'état des choses : Arthur se vit contraint d'attendre quelque temps le reste de ses troupes, qui n'avait pu le suivre dans une marche aussi rapide. Ayant enfin réuni deux mille hommes, il les forma en colonne serrée , la cavalerie en tête, et déboucha par un large pont bâti sur la rivière d'Aure : il fondit sur la division de Mathieu Goth, l'enfonça du premier choc, et reprit les deux couleuvrines. Mathieu Goth, effrayé de cette attaque subite, qui semblait se combiner avec le mouvement du comte de Clermont, s'élança dans l'intervalle qui existait encore entre les deux brigades françaises, quitta le champ de bataille, et prit la direction de Bayeux, en criant aux siens : Une bonne fuite vaut mieux quune mauvaise attente. Mathieu Goth entraîna sur ses pas les débris de sa cavalerie. Un incident aussi majeur renversa toutes les combinaisons de Kiriel : ce chef expérimenté, en apercevant la tête de la colonne conduite par Arthur, avait manœuvré pour changer de front et se former en ligne sur son aile droite; mais on ne lui laissa pas le

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Joisir d'exécuter en entier ce revirement. Le comte (le Richemont i'assailiit de la manière la plus vigoureuse, tandis que le jeune prince de Clermont, reprenant l'offensive, attaquait l'aile gauche par le verger L'engagement s'étendit sur toute la ligne; l'animosité des deux nations, qui se battaient depuis trente ans sur le même terrain , rendit la lutte plus meurtrière. Kiriel reculait en bon ordre sans se désunir; mais une charge fournie par la cavalerie bretonne, et dirigée par le connétable en personne, enfonça la division du centre. Kiriel, complètement enveloppé, fut pris par les offîciers de la maison d'Arthur, dans le moment où Henri de Norbery , défendant le verger, tombait au pouvoir du comte de Clermont.

La perte de ces deux généraux n'empêcha pas les Anglais d'opposer encore la résistance la plus opiniâtrej leur courage ne fléchissait pas : ils pouvaient espérer de demeurer vainqueurs à Formigny aussi bien qui Verneuil , puisque leur nombre dépassait celui des Français; mais ceux-ci acquéraient chaque jour plus d'expérience dans la tactique. Les savantes manœuvres du comte de Richemont acculèrent l'ennemi au village de Formigny, et assurèrent le gain de la journée : quatre mille Anglais périrent par le Fer des Français , quatorze cents furent faits prisonniers ; il ne s'en échappa que deux cents avec Robert de Ver, aialliieu Goth en entraîna quatre cents dans sa fuite, ce qui complétait les six mille hommes rassemblés sous les ordres de Kiriel. Au nombre des prisonniers, outre le chef principal, on remarquait Henri de Norbery, Hennequin Basquier, Henri Morbec, Laurent

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Rumfort, Thomas Druist et Jean Haïr. Plus de cinq mille morts couvraient le terrain: on employa les prisonniers à creuser quinze vastes fosses, où furent jetés llîs corps ; le curé de Formigny vint le soir asperger la terre d'eau bénite , et réciter les prières d'usage.

Les deux, divisions du connétable et du comte de Clermont n'effectuèrent leur jonction que lorsque la dispersion de l'ennemi eut été décisive : on se félicita réciproquement de ce mémorable succès. Les sires dé Brezé, de Villars, de Montgascon , de Saint-Sever, de Boulogne, de Polignac-Chalençon , de Vanvres, de Castres de Latour, de Cottigny, de Vauban , de Meulaii et d'Anglure, se distinguèrent dans le cours de FacTion d'une manière particulière : les six derniers forent armés chevaliers sur le champ de bataille. Nicolas Perotte, propriétaire du riche domaine de Cairon, dans la paroisse de Brete ville, voisine de Formigny, fendit des services signalés , soit en combattant dans les rangs des hommes d'armes , soit en donnant l'élan aux gens du pays ; il fut anobli par lettres patentes.

Un incident vint troubler la joie que chacun ressentait : le comte de Clermont éleva l'étrange prétention de vouloir s'adjuger l'honneur de la journée. Ce prince, âgé de vingt-quatre ans au plus, venait d'assister pour la première fois à une rencontre meurtrière : au reste, il n'agissait pas de son propre mouvement; plusieurs barons ambitieux l'entraînèrent dans cette démarche. Le comte de Clermont aurait essuyé indubitablement une défaite complète, sans l'arrivée du connétable ; celui-ci sut contenir les mouvements de son caractère impétueux, en raison sans doute de

l'évidence de ses droits. Il repassa sans plus tarder la rivière d'Aure, et alla reprendre position sur le chfr min de Sain t-Lô, laissant au comte de Clermont l'honneur de coucher sur le champ de bataille : « Je ne veux pas, lui dit-il, troubler la joie d'un si beau jour par une contestation intempestive ; le roi sera juge de ce différend. »

Voici comment s'exprime, à ce sujet, rhistorien du connétable : « Monseigneur alla se loger en ua village nommé Trivières : quant au comte de Clermont , il demeura cette nuit audit Formigny sur le champ; et voulut bien y consentir icelui connétable, parce que c'était la première besogne que ledit comte de Clermont avait eue en guerre, attendu soiAas

âge. »

Au reste , on ne sut aucun gré au comte de Richemont de ce sacrifice d'amour-propre. Vers la moitié du mois suivant, le roi voulut prendre une connaissance parfaite de ce démêlé, qui occasionnait une scission dans l'armée. Les chevaliers de la division d'Arthur faisaient valoir l'arrivée si opportune de leur général, son attaque décisive, la dispersion totale de la cavalerie ennemie, et la défaite de Kiriel, tombé an pouvoir des éciiyers du prince breton : ces cheYaliert:| invoquaient encore la dignité de connétable, qui donnait le droit de commander en chef toutes les batailles , lors même que le souverain y assistait. Les bannerets de la division du comte de Clermont se retranchaient sur un seul point : le prince exerçait lai charge de gouverneur général du pays dans leqod l'action venait de se livrer.

Depuis Taffaire du prince Gilles, Charles VII traitait avec froideur le connétable : appelé à juger la question , il se prononça en faveur de son rival ; le public et la postérité vengèrent le comte de RicheniontJ Les historiens d'Angleterre, en donnant la relation du combat de Formigny , proclament Arthur vainqueur de Kiriel, sans mentionner une seule fois le nom du comte de Clermont.

La bataille de Formigny fournit matière à plusieurs observations touchant l'art militaire. Les féodaux y combattirent à cheval et par escadron, et non sur un seul rang, comme ils le firent à Poitiers ou dans les malheureuses journées d'Azincourt et de Verneuil. On put se convaincre, en cette circonstance, que la discipline double la force des armées : les Français, soumis depuis six ans au joug d'une règle sévère, battirent les Anglais, supérieurs en forces; tandis que jusqu'alors les Anglais, moins nombreux , les avaient constamment battus.

Le lendemain de l'action , le comte de Clermont passa la rivière, et réunit ses soldats à ceux du connétable. Les deux rivaux se rendirent ensemble au camp de Saint-L6; ils se séparèrent dans cette ville : le premier alla commencer le siège de Bayeux , et le second celui de Vire , dont le gouverneur, Robert de Norbery, était son prisonnier. Cet officier engagea luimême les trois cents hommes de garnison à rendre la place, régla les conditions de la capitulation, et obtint sa liberté pour prix de cette complaisance , qu'ilaurait payée de satête sous Edouard III ou sous Henri V.

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Vire, un des entrepôts d'armes des Anglais, renfermait quantité d'artillerie, dont les Français se servirent avec avantage dans les sièges entrepris par eux le mois suivant. Charles VII manifesta un vif contentement en apprenant que ses drapeaux flottaient sur les remparts de Vire : afin de reconnaître les services que le connétable ne cessait de rendre à la couroîme, il lui donna cette ville pour en jouir sa vie durant. Arthur en nomma commandant Michel de Partenay , un de ses officiers , et se rendit devant Avranches, dont son neveu le duc de Bretagne poussait le siège sans relâche. Le comte de Richemont ressentit iHie joie bien sincère en voyant François P' abandon- ^ ner enfin son genre de vie, indigne d'un prince chef d'une nation belliqueuse : mais il ne demeura pas longtemps sans apprendre le véritable motif d'un changement si brusque.

François ne venait en Normandie que pour ne pas assister au meurtre de son frère, meurtre commandé froidement par lui-même; la nouvelle de cet attentat parvint au camp du connétable deux heures après la capitulation d'Avranches. Les ennemis du prince GiU les, n'ayant pu obtenir sa condamnation juridiquei le laissèrent au fond d'un cachot, dans le château de la Hardouinaie : l'infortuné ne cessait de supplier ses geôliers d'intercéder auprès de son frère, de lui faire agréer les protestations de son respect et de son dévouement; les cruels ne transmettaient que des menaces, en disant que Gilles se promettait tout haut de tirer une vengeance éclatante de ses persécuteurs , si Dieu lui rendait jamais la liberté. Ces discours men-

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fiongers irritaient au dernier degré le crédule François, qui manifesta clairement le désir de sq voir débarrassé de soq frère ; et il sortit du duché , afin que S9 présence ne gênât point ceux qui voudraient servir sa farouche inimitié. i

On confia la garde de la victime à huit scélérats, qui s'offrirent pour remplir cette horrible mission : leur chef se nommait Olivier de Meel. Ces sicaires ne songèrent qu'à torturer le prince, dans l'espoir d'abréger sa vie, afin d'être dispensés d'en trancher le fil d'une manière trop évidente : on lui servait, à de longs intervalles , des mets renfermant des substances «Yénéneuses; mais la force de son tempérament triompha de ces tentatives homicides. Ses bourreaux, plus r irrités, résolurent de le laisser mourir de faim : ils le - transférèrent du premier étage dans un caveau du rezde-chaussée, ne doutant pas que l'humidité de ce lieu hâterait le terme de sa vie; ils lui laissèrent des provisions pour plusieurs jours, bien résolus de ne point les renouveler. La clarté n'arrivait dans le cachot que par une seule fenêtre fort étroite , donnant sur les fosses, et fermée par des barreaux de fer. Le malheureux Montfort se tenait constamipent à cette ouverture, et jouait de la flûte sauvage, seule consolation que ses geôliers lui eussent laissée. Les sons plaintifs de cet instruisent rustique peignaient la situation de son âme; les échos les répétaient au loin, et les habitants de la contrée s'approchaient pour mieux les entendre : la plupart ignoraient le nom et l'état du prisonnier. Vers la fin de la semaine, les provisions furent entièrement épuisées : Gilles, voyant

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qu'on ne les renouvelait, point devina que ses gardi voulaient le laisser mourir de faim. Collé aux barreau ^ de sa fenêtre, le frère du duc de Bretagne, le neveu du roi de France, suppliait les passants, avec des crb lamentables, de lui donner du pain; mais de hautes palissades empêchaient les paysans de descendre dans le fossé. Olivier deMeel et ses compagnons, placés sur le bastion , s'apprêtaient à percer de leurs flèches quiconque oserait franchir les barrières. Ces menaces frappaient de terreur tout le monde : elles ^'a^ rêtèrent pas néanmoins une paysanne vieille et pauvre , dont le dévouement sut tromper la vigilance des barbares. Chaque soir elle se coulait au travers delà barrière, descendait dans le fossé, et venait placer sur la fenêtre une portion du pain noir dont elle se nourrissait. La vie du prisonnier se prolongea im mois entier, grâce à la charité admirable de cette femme : mais ce pain, donné en petite quantité, ne suffisait pas aux besoins d'un homme dans la vigueur de l'âge , réduit à humer les vapeurs délétères d'un cachot infect.

Gilles sentait ses forces diminuer graduellement: il pouvait compter les courts instants qui lui restaient à vivre; dans cette situation, il supplia la pauvre femme d'amener un prêtre. Le supérieur d'un couvent de cordeliers, accouru de trois lieues pour remplir ce pieux office, arriva au milieu de la nuit, et se laissa glisser dans les fossés. Gilles lui découvrit sa condition ( car les geôliers avaient caché soigneusement son nom ); il fit sa confession au travers des barreaux de la prison , et chargea le religieux d'aller

i atiDoncer au duc de Bretagne que son frère Tappelait r au jugement de Dieu. Le prêtre se rendit en toute h hâte auprès de François I*', dans l'espoir de toucher ' son cœur, en mettant devant ses yeux le tableau des souffrances de l'infortuné; mais les bourreaux, qui ' veillaient sur leur proie , ne laissèrent pas au duc le temps de réparer ses torts. Étonnés de ce que Gilles subsistait si longtemps sans nourriture, ils cherchèrent à découvrir le moyen surnaturel employé par ' lui pour s'en procurer : quelques gens du voisinage 'r les instruisirent des visites nocturnes de la vieille femme. Craignant que le sort du captif n'intéressât les habitants des villages environnants , les geôliers prirent la résolution de l'immoler sans plus tarder. Sur ces entrefaites , le bruit se répandit que le connétable accourait pour délivrer son neveu : Olivier de Meel demeura sur la tourelle, afin de s'assurer si I quelqu'un venait réellement le troubler dans l'ac- * complissement de sa détestable mission. D'après les ordres de ce chef inhumain , quatre de ses satellites pénétrèrent dans le cachot le matin du 1 5 avril i45o, se jetèrent sur le prince , et lui passèrent une serviette au cou pour l'étrangler : Gilles, quoique épuisé, opposa une vigoureuse résistance en se servant de sa longue flûte , et blessa au visage un de ces célérats. Ce combat devait être de courte durée; les cruels se saisirent de leur victime, et l'étouffèrent entre deux matelas : ils lui bouchèrent le nez et les oreilles , afin d'empêcher le sang de s'épancher par ces issues. Puis les meurtriers transportèrent le cadavre dans le plus bel appartement du château : ils le placèrent dans le

25o AUTHUR DE BRETAGHK.

lit, et partirent ensuite pour une chasse que Ton avait arrangée depuis longtemps avec plusieurs écuyers des habitations voisines. Quant à Olivier de Meel, chargé de diriger cette horrible entreprise, il courut aux offices du matin. Le fourbe priait dévotement au pied des autels, lorsqu'un page, façonné d'avance à ce rôle, vint lui annoncer en toute hâte que ron avait trouvé le prince Gilles frappé de mort subite dans son appartement. En recevant cette communication, Olivier de Meel voulut jouer le désespoir; m^is sa contenance décelait trop l'embarras. Les habitants réunis dans la chapelle ne furent, point dupes de ce manège : aucini d'eux ne douta qu'Olivier n'eût commis Ini-méme le meurtre; tous s'éloignèrent de ce misérable, en le chargeant d'imprécations (i).

Ces horribles détails (2) furent apportés au camp devant Avranches; le connétable en conçut un violent chagrin; il accabla de reproches le duc François : l'arrivée du religieux qui avait confessé Gilles vint mettre le comble à sa douleur. Le cordelier lui fit la peinture la plus pathétique des tortures de son malheureux neveu; puis il se rendit auprès de François l'i et, en présence desbannerets qui l'entouraient, il lui signifia courageusement l'ajournement fatal, tel que son frère l'avait annoncé. Saisi de frayeur, poursuivi par des remords tardifs, le duc quitta l'armée et se hâta de regagner ses États, laissant sous les ordres du

(i) Lobincau, t. IL — Dom Moricc.

(q) m. le comte Josc])li de Walhs a publié un ouvrage mtéresitnt, intitulé le Fratricide^ dont le sujet est la triste fin du prince Gilles fie Bretagne.

ARTHUR DE BRETAGNE. aSi

Dpfnte de Hichemont les dix-huit cents Bretons, pour aider le roi dans la conquête de la Normandie. lie connétable serait mort de chagrin , si la guerre ne lui eût offert une heureuse diversion.

Arthur savait que la conquête de la haute Noripandie n'avait coûté que quelques mois au roi et à Dunois, son lieutenant : la réduction de la basse Nor- Kliandîe, confiée à ses soins , s'opérait fort lentement, M qui lui causait un mortel déplaisir : il pouvait Eibjecter néanmoins que cette partie de la province S9 trouvait hérissée de places de guerre , et de bouli^vards pourvus de nombreuses garnisons. Le comte 4e Richemont rentra donc en campagne, pour continuer une expédition que l'honneur lui commandait d'achever promptement : il reprit Valognes en quatre jours, et envoya le maréchal de Lohéac assiéger Saint- Sauveur-le-Vicomte, qui capitula au second assaut : BriquebecetTombelainen'opposèrentpas une longue résistance. La soumission de ces places étant effectuée, le connétable se dirigea vers Cherbourg, poste doublement important; caries Anglais, qui s'en servaient comme d'un des meilleurs points de débarquement, n'avaient rjen négligé pour en augmenter les fortifications. Le comte de Richemont commençait les travaux préparatoires pour investir la place, lorsqu'un message du roi vint les interrompre, et l'empêcha de poursuivre l'entreprise.

Le duc de Sommerset, obligé de négocier dans le palais de Rouen , avait obtenu la permission de se retirer à Caen; il espérait y teqir le temps nécessaire pour recevoir des renforts considérables, que le

conseil d'Angleterre ne cessait de lui promettre. Arrivé à Caen , il y réunit les débris de ses garnisons , et sut encore rassembler autour de lui cinq mille sot datSy la plupart découragés. Il s'agissait de forcer le prince dans ce dernier refuge , avant l'arrivée d'un corps d'armée dont les partisans de l'Angleterre annonçaient le prochain débarquement.

Le roi et le comte de Dunois formèrent le dessein d'investir la ville de Caen : Charles VII fit part de son intention au connétable, en demandant son J avis ; Arthur répondit que le plan lui paraissait d'autant mieux conçu j que la prise de cette ville aurait du être la conséquence immédiate de la victoire de Formigny; le succès dépendait, selon lui, delapromp* titude que l'on mettrait dans l'exécution. « Et â k| roi, dit-il au sire de Chatellux, chargé du message, n'est pas encore en mesure de tenter ce coup de maiiiii j'assiégerai Cherbourg, afin de priver les AnghttI d'un point indispensable à leur débarquement. » 1Tb| second message lui apprit que Charles VII se Iroir voit en position d'arriver sur les bords de l'Orne dans trois jours, et qu'il réclamait sa coopération. Le connétable ayant ajourné le projet d'assiéger Cherboui^f rappela les détachements disséminés dans le Coteotin, les concentra devant Saint-Lo , et partit de cette ville le i"juin j45o, suivi de onze mille hommes, dont six mille Bretons, commandés par les sires de Laval, de Lohéac, de Rieux, de Raitz, d'Estoote-j ville, Jacques de Luxembourg, Pierre de Traougoffyj de Boussac, de Saint-Sever, de Lanveauxet de Malesh troit ; il campa à trois lieues de Caen , pour attendre

AKTHUR DE BRETAONE. ^53

les autres corps eussent terminé leurs tiiouve-

itB.

Depuis deux jours Dunois , manœuvrait à la tête trois mille six cents hommes sur la rive droite de 'Orne; il s'arrêta auprès de Saint-Paix. Le comte de lermont occupa Breteuil, ayant sous ses ordres cinq mille combattants y et pour lieutenants les sires de JjSl Fayette, de Montgascon et de Floquet; le prince ipéra sa jonction avec Arthur non loin de Cheux* » deux généraux partirent de ce bourg le 5 juin, |0i débouchèrent sous les murs de Caen , près l'abbaye lint-Étienne ; ils établirent leurs quartiers entre la ur de Chatemoine et la Crapaudière, en dehors de if Odon : c'est ce que l'on appelait la vieille ville. Tuglugal de Kermoisan , chevalier de Thôtel du connéta- JUe, fut chargé de reconnaître les fortifications de la -.iour de Lc^urette, et marqua la place des mines sous une pluie de traits. Le lendemain, Dunois assaillit le :• faubourg de Vaucelles, l'emporta après une vive escarmouche, et s'y logea. Il employa cinq cents ouvriers à bâtir un pont sur l'Orne, au-dessus de la ville; ce pont ne fut terminé qu'au bout d'une semaine d'un travail soutenu. En même temps, le comte de Nevers, les sires Dubreuil, de Montenay , et Joap chim Rouhaut , arrivèrent suivis de trois mille hommes, traversèrent la prairie de Saint-Gilles, et vinrent prendre position sous l'abbaye de la Trinité, menaçant ce faubourg, garni de formidables retranchements. Caen allait donc être attaqué sur trois points; cette ville passait pour une des plus belles du royaume; les Anglais l'avaient considérablement aug-

OlB^ ARTHUR DE fiRSTAGNE.

mentée; quantité de leurs familles vinrent s*y élA-'j blir; sa population avait doublé depuis quecesétran* gers en étaient les maîtres : le jeune Henri VI, qui l'affectionnait extrêmement, y résida quelque témpii et l'enrichit d'une université savante, à l'instar de celle d'Oxford (i).

Pendant que le connétable et Dunois exécutaient leurs mouvements préparatoires, Charles VII sortit de Carentan, accompagné du roi de Sicile, des ducs de Calabre, d'Alençon, de Lorraine, du comte du Maine, des sires de Tancarville, de Saînt-Pol, de Blain ville, et de quinze mille hommes, dont six mille de cavalerie ; un nombre considérable de petits canons et de machines de guerre suivaient cette armée. Le roi logea le premier jour au monastère de Saint- Sauveur-sur-Dive , le deuxième auprès d'Argenne, et le troisième il atteignit le faubourg de Vaucelles, dîna dans les quartiers de Dunois , passa ensuite TOmc sur le pont nouvellement construit, et coucha dans l'abbaye de la Trinité. Le roi laissa sur ce point huit mille soldats sous le commandement de Louis d'Anjou, et le lendemain il plaça sept mille hommes de réserve à l'abbaye d'Ardaine, où il logea durant le siège : ainsi quarante mille combattants se réunirent en une semaine au pied des remparts de Caen.

Le connétable, apprenant que le roi de Sicile occupait la Trinité, se lia avec ce prince en jetant le sire de Beauvoir et quinze cents hommes entre l'abbaye Saint-Étienne et le château. Le comte de Riche-

(i) Rapiu Thoiras , t. II.

^ mont, certain que Charles VII et Dunois pouvaient agir simultanément, fit attaquer les ouvrages avancés de la porte Bayeux, et les enleva après quatre heures d'une résistance très-vive. Les Anglais abandonnèrent l'extérieur^fermèrent les portes, et se retirèrent derrière les premiers murs, très-épais , qu'on ne pouvait endommager qu'au moyen des canons. Arthur eti envoya demander au roi , mais Charles VII éluda la question : ce refus extraordinaire ne découragea point [e comte de Richemont, et ne servit qu'à augmenter sa gloire , puisque ce général réussit sans artillerie (i).

Il employa toute la nuit ses soldats à combler les fossés, et à miner une tour de bois recouverte de mal çonnerie, laquelle s'avançait en saillie et formait l'angle de la muraille. Les Bretons, encouragés par l'exemple de leur illustre chef, parvinrent à détacher cette tour du sol^ l'étançonnèrent, et le lendemain, vers le milieu du jour, ils enlevèrent les supports : la moitié de la tour s'écroula avec un fracas épouvantable, etitramant dans sa chute les Anglais qui la défendaient; Tautre moitié resta debout, mais tout enflammée, car les mineurs avaient mis le feu aux solives. La muraille présenta en ce moment une vaste brèche, vers laquelle les assiégeants s'élancèrent : ils y rencontrèrent une résistance capable de les étonner, car leurs adversaires, s'étant portés en masse sur ce point, plus menacé que tous les autres , parvinrent à contenir les assaillants.

(0 Jean Gruel, p. ia8. — Saint-Remi.

a56 ARTHUR DE BRETAGNE.

Cependant le duc d'Âlençon s'était logé, eu dépit des efforts du duc de Sommerset , dans les fortifications rapprochées du corps de la place. La présence de Charles YII, qui s'établit jusque sous les murs, transportait de joie les Français , dont les progrès continuaient en dépit des obstacles sans cesse renaissants. Sommerset et les autres généraux, craignant quon n'enlevât la ville d'assaut, demandèrent à parlementer en s'adressant au comte de Richemont, qui se trouvait le plus avancé. I^e connétable ordonna de cesser le combat, et accorda une trêve de deux heures, en y mettant la condition que ceux du dedans s'abstiendraient d'éteindre le feu de la tour. Celte condition fut religieusement observée : une poutre enflammée s'étant détachée, enferma dans Tangle du mur un soldat anglais; celui-ci, par respect pour le traité, ne détourna pas la solive, quoiqu'elle brûlât ses vêtements et ses cheveux. (Jean de Berry.)

Le connétable ayant reçu les ouvertures des assiégeants, les transmit au roi, en lui montrant le danger de livrer aux fureurs du soldat une ville si opulente : Charles VII sut apprécier l'importaDce de ces observations. Les Anglais déléguèrent Héricart, bailli de Caen : on arrêta que la place serait remise au roi de France le i^"^ juillet , si, dans cet intervalle, aucune armée ne se présentait pour la secourir : Sommerset devait payer trente mille écus d'or, en laissant entre les mains des Français quatre généraux comme garants de cette clause. Le château fut compris dans le traité : les vivres et les meubles ne pouvaient en sortir. On s'élonna à bon

àRTfiUR DE BRETAGNE. ^S'J

droit de ce que le gouverneur, disposant encore d'une f division intacte de deux mille cinq cents archers, n'es- |^sayât pas de conserver plus longtemps cette citadelle S Ipourvue de vivres et réputée imprenable : plusieurs ; de ses lieutenants voulurent l'y contraindre, mais ' Sommerset persista dans sa détermination. Il obtint ' la faculté de s'embarquer au havre de Cherbourg et = d'emmener ses bagages , pour le transport desquels .' on employa plus de soixante chariots (i).

Le i*"^ juillet, aucune armée n'ayant encore paru, [^ le bailli de Caen sortit par la porte Saint-Julien, et r vint remettre les clefs au connétable, qui se tenait I au pied delà tour de Sylli, environné de ses principaux officiers (2). Arthur les ayant prises, les remit au comte de Longueville (Dunois), désigné d'avance par le roi pour être gouverneur de la ville et du château. Le comte de Richemont, à la tête de dix mille i hommes, escorta les Anglais qui sortaient de la place^ Z et les empêcha de se répandre dans la province; il / les conduisit tous sur la côte de Grand Camp, où se

K* (f ) Le duc de Sommerset fut très-mal accueilli en Angleterre : on c loi imputait la perte de la Normandie. La chambre des communes ï présenta une adresse au roi pour le supplier d'envoyer le duc à la ^ Tour de Londres, jusqu'à ce que sa conduite fût examinée. Les cris .^ de la populace appuyèrent cette motion : Henri VI se vit obligé de

sévir contre Sommerset, qu'il chérissait. La multitude , transportée f de joie en apprenant que l'ancien gouverneur de la Normandie était I arrêté, alla piller son hôtel : on fut contraint de publier la loi martiale f pour mettre un terme à ces désordres. Le duc sortit de la Tour au

boni de cinq semaines , devint premier ministre, prit le parti de la ! fcioe Marguerite , et fut fait prisonnier par Monlaigu à la bataille

^Exham, en 1468; il eut la tête tranchée un mois après. (3) Jean de Berry. — Gruel, p. 129.

258 ARTHUR DE fiRETAGHS.

trouvaient rassemblés les bâtiments nécessaires. Après avoir présidé à l'embarquement de ces troupes étraiH gères, le comte de Richemont traversa le Gotenfifl une troisième fois, et courut mettre le siège devant Cherbourg. Les traditions du pays voulaient que C6* sar eût fondé cette ville lors de sa descente en Angleterre : ce lieu fut appelé dans son origine Cista^ bourg; Guillaume le Conquérant en fit une place maritime. Les murs avaient beaucoup plus d'élévttion du côté de terre que du côté de la grère; onr^ gardait l'attaque comme impraticable par ce point : quantité de canons, de bombardes et d*autres dit* chines de guerre garnissaient les fortifications etiérieures.

Le gouverneur se nommait Gouvel, vieux guetrief^ frère d'armes de Talbot , et l'un des défenseurs dC Bouen. On le contraignit de donner soil fils unique comme caution de la somme souscrite par Sommeh' set, lors delà reddition de la capitale de la Normandie. Cette dette n'ayant point été acquittée , le jeune Gouvel marchait prisonnier à la suite du connétable, qui demanda cet otage au roi, ne doutant pas qu^ ne devint dans ses mains un instrument utile à ses projets ultérieurs. La garnison de Cherbourg se Cohh posait de mille Anglais et de mille Français , reste du parti modéré. Ces hommes, qui n'eurent point le courage de se prononcer ouvertement lorsque la guerre civile commença, finirent parcdtilbattre leurs compatriotes, réconciliés après tant d'orages. Le connétable en rencontrait dans chaque ville qui tombait en sa puissance : d'abord il les traita

ARTHUR DE BRETAGNE. ^5g

^ ixmimedes perfides^ plus tard comme des coupables malheureux, et voulut qu'on les épargnât. Les An- ^ais affectaient de les comprendre dans les capitulations, afin de prouver qu'ils n'abandonnaient jamais leurs partisans : ces Français renégats, regardant [ Cherbourg comme leur dernier asile , annonçaient \ Pintention de s'y défendre jusqu'à la mort. : Le connétable déploya dans ce siège toutes les resp sources de son génie : il s'attacha d'abord à tromper I les espérances que les assiégés avaient fondées sur la nature des lieu t. Les habitants avaient concentré leurs moyens de défense sur un seul point, c'est-à-direla partie de la ville qui regardait la route de Valognes; la rivière appelée la Divette protégeait l'angle opposé. Le côté de la grève présentait un abord accessible, mais il paraissait impossible d'élever des ouvrages sur un sable mouvant que la mer recouvrait chaque jour. Les assiégés vivaient à cet égard dans une sécurité parfaite : pour mieux les y entretenir, Arthur oriSonna à Tamiral Coétivi de placer ses quartiers devant la partie la mieux fortifiée, et de faire les démonstrations d'une attaque prochaine.

Tandis que l'amiral s'acquittait de sa mission , le connétable , prenant quatre mille hommes et quinze cents travailleurs, entra dans la grève pour reconnaître la position de la place par cet endroit, et se retira dès que la marée eut acquis du poignant. Il s'établit en arrière du chenal , et le lendemain fit • commencer les plates-formes destinées à recevoir les batteries : ce projet n'effraya aucunement les assiégés. Le jour suivant, la mer enleva les travaux ébauchés.

!i()0 ARTHUR DE BRETAGITB.

Cet accident ne rebuta ni la constance ni le courage deRicbeinont,qui ne cessa un instant de présider aux nouvelles constructions : ces bâtisses s'élevaient fort lentement 9 car le transport des matériaux exigeait an temps infini.

Au bout d'un mois de tentatives inouïes , Tentre* prise n'avançait point ; les assiégés riaient de rinutilité de tant d'efforts , et , de leur côté , les Français désespéraient de surmonter des obstacles sans cesse renaissants. L'amiral Coëtivi , dont l'esprit ne s'élevait pas à la hauteur des conceptions jd'Ârthur, résolut d'employer les moyens ordinaires pour réduire la place. En conséquence, sans consulter le connétable^ il livra du côté de terre un assaut général : cet assaut échoua 9 et fit périr plusieurs milliers de braves sol dats : l'amiral lui-même fut tué d'un coup de canon. Une bombarde enleva la tête de Tugdugal de Kermoisan, le plus vieux des capitaines bretons; page d'Olivier de Clisson ^ il avait assisté fort jeune à la bataille de Rosebec, et depuis lors Tugdugal ne cessa de se mêler aux rencontres les plus meurtrières de son temps (i).

Cet échec réjouit les assiégés , mais il ne diminua en rien la résolution du comte de Richemont, qui demeura convaincu plus que jamais de la nécessité d'attaquer la ville par la grève. Ce général redoubla de soin pour accélérer la construction des plates-formes; enfin, au bout de six semaines, les travaux montèrent au niveau de la muraille, sans qu'on pût

(x) Lobineau, t. II.

ARTHUR DE BRETAGNE. a6l

empêcher la mer de les couvrir pendant le flux : c'était un inconvénient de force majeure. Arthur le subit , en cherchant néanmoins un expédient capable de le modifier. Ses travailleurs rendirent la bâtisse assez compacte pour résister à la violence des vagues : plusieurs essais réussirent parfaitement. Il fit transporter sur ces plates-formes les canons et les bombardes : cette opération très-difficile s'exécuta de la manière la plus audacieuse. Les pièces mises en batterie foudroyèrent les remparts, et jetèrent quantité de projectiles jusqu'au centre de la ville.

Les assiégés espéraient que la marée montante enlèverait cette artillerie , ou la mettrait hors d'état deservir ; leur joiefutde courte durée : le connétable, qui avait tout prévu, parvint à soustraire les canons aussi bien que les munitions à l'action de l'eau, en les enveloppant entièrement d'une peau huilée préparée pour cet effet (i). Dès que les vagues de la mer se furent retirées avec le reflux, les batteries recommencèrent le feu ; mais quatre canons crevèrent. Ces machines de guerre, fort mal établies, grossièrement fondues, manquaient de précision; et les soldats , encore novices dans ce genre de manœuvre, ne savaient point les diriger : on put conserver intact un nombre assez considérable de canons pour écraser la moitié de la ville. La consternation s'empara des habitants, qui, jugeant leur position désespérée , demandèrent qu'on entamât les pourparlers, avant-coureurs ordinaires d'une capitulation.

(i) Lobinçau, t. U. — JeanGruel, p. i3i.

aGa AnTlUTR DE BRETAGNE.

Oouvely partagé entre sou devoir et la crainte d'être pris d'assaut 9 montrait de Thésitation; il ne paraissait pas éloigné de parlementer, quand un message du connétable bannit ses incertitudes. Arthur proposait de lui rendre son fils unique, qu'on gardait comme otage : or, tout faisait croire au gouverneur que la rançon consentie lors de la capitulation de Rouen ne serait jamais payée, et, dans cette hypothèse, son jeune fils se voyait condamné à subir une captivité perpétuelle. Quelques menaces mêlées aux propositi(ms du général français alarmèrent Gouvel sur le sort (run être si cher ; la tendresse paternelle remporta sur le devoir : le gouverneur consentit à ouvrir l(;s portes de la place. Arthur remit le bachelier eatre les mains de son père, et prit possession de Cherbourg, dont la réduction couronnait la conquête de toute la Normandie. Ainsi, au bout de dix mois cette belle province fut enlevée aux Anglais, qui, profitaiit denos discordes civiles, avaient su la conserver trente* cinq ans. Ce[)en(lant, quelles que hissent Thabilelé des généraux et la valeur des soldats, la réduction de Tancienne Neustrie ne se serait pas effectuée d'une manière aussi prompte, si la masse des habitants ne les eût secondés en déployant une ardeur héroïque : la bourgeoisie des villes et le peuple des campagnol firent preuve d'un zèle admirable, d'un désintéressement sublime. Charles VU s'empressa de récompei)? ser,au moyen de nombreux anoblissements, les membres du tiers état, dont le dévouement autant que II valeur contribuèrent à délivrer le pays du joug de l'élrangiîr. Dans le siècle dernier, la moitié de la fée-

dalité normande lirait son origine de ces glorieux anoblissements; nous en avons déjà cité un des exemples les plus 3aiIIants à l'occasion de la bataille de Formigny, dans laquelle Nicolas Perotte se signala par des services éminents (i).

Pendant que le connétable terminait la conquête de la Normandie par la prise de Cherbourg , François , duc de Bretagne y l'instituait son exécuteur testamentaire : ce prince mourut le 19 juillet. Arthur alla joindre incontinent Pierre II, son troisième neveu, que les états venaient de proclamer souverain de la Bretagne. Il sut par ses sollicitations obtenir de ce prince qu'il rendît au roi Charles VJI Thomrpage exigé par les lois féodales : cette formalité resserrait les liens qui attachaient le vassal au suzerain. Quelques bannerets, vendus aux intérêts de l'Angleterre, détournaient Pierre lE de cette démarche; mais la voix du comte deRichemont fut plus puissante. Ar- * thur conduisit son neveu au château de Mqntbazon, où Charles VII résidait depuis un mois. « Le duc fit au roi telle redevance comme il le devait, à cause

(i) Les lettres d'anoblissement de Nicolas Perotte portent la date de Mehun-sur-Loire , 14^4; elles sont un modèle dans leur genre, et peuvept être regardées comme un document précieux pour Thistoire générale de la monarchie française , en ce que ces titres , flatteurs on ne peut pas plus pour le sujet qui les obtenait, montrent la manière dont nos rois appréciaient les sel'vices rendus au pays, et attestent que le patriotisme le plus pur les animait dans les circonstances où il s'agissait de l'intérêt de l'État.

De nouvelles lettres données par Louis XI (août 147a) autorisèrent les enfants de Nicolas Perotte à prendre le nom et les armes du fief de Cairon, que leur famille possédait depuis longtemps. (Titres de la maison de Cairon. >

a64 /IRTHUR DE BRETAGHB.

de la duché, et hommage à cause delà comté de MonN fort. » (Jean Gruel.)

Les deux princes bretons séjournèrent quinze joun auprès du monarque ; dans cet intervalle le connétable apprit qu'Olivier de Meel, le chef des raeurtrien de Gilles , se tenait caché dans les combles de Ma^ coussi , château situé dans les environs de Paris et appartenant au sire de Graville : il donna commission aux sires d'Épinay et de Quelen de s'y transporter avec des archers , et d'enlever d'autorité Olivier de Meel, ce qui s'exécuta en dépit de la résistance du sire de Graville : on conduisit le criminel au donjon de Rennes. Mais le roi ainsi que ses ministres se montrèrent fort irrités de cet enlèvement opéré sur les terres de France, sans aucune autorisation; on députa à Vannes deux conseillers pour réclamer le prisonnier : cette requête fut écartée sans explication. Un éclat fâcheux allait en résulter, lorsque le connétable s'interposa entre les gens du roi et les magistrats bretons. D'après une convention approuvée par Charles VII , on remit Olivier de Meel entre les mains des conseillers du parlement de Paris, qui, l'ayant gardé un jour entier, le livrèrent le lenderoaioi sur la supplique écrite des juges de Rennes. La semaine suivante, Olivier de Meel et quatre de ses complices eurent la tète tranchée.

Après <ivoir fait subir à ces criminels un châtiment réclamé par toute la Bretagne, le comte de Bichemont s'empressa de regagner la Normandie, dont Charles VII venait de le nommer gouverneur. Son premier soin fut de raffermir le pouvoir royal daus

ilRTHUR DE BRETAGNE. ^65

telle province : le pays goûta une paix profonde sous Vadministration paternelle du comte de Richemont, (|ai passa en Normandie ou dans sa retraite chérie de Parthenay six années, les plus tranquilles de sa vie. Ayant appris en i457 que Pierre, son neveu, luttait péniblement contre une maladie mortelle , il vola auprès de lui, et reçut ses derniers soupirs le aa septembre de la même année. Pierre se plaignait sans cesse d'un feu intérieur qui le dévorait : les médecins, ne connaissant pas ce genre de maladie, ne pouvaient administrer des secours capables de le soulager. Le vulgaire assurait que le mal tirait son origine d'un sort que Tévêque de Rennes, l'ennemi personnel du prince , lui avait jeté. Plusieurs empiriques offrirent de le guérir à l'aide de l'esprit des ténèbres; mais le duc répondit «qu'il aimait mieux mourir de par Dieu, que de vivre de par le diable (i). » Il ne laissa pas d'enfants de Françoise d'Amboise, sa femme, douée des qualités les plus aimables. Pierre , toujours sombre, toujours inquiet, se livrait à des emportements effroyables; mais la singularité de sa vie privée n'influa en aucune manière sur la destinée de ses sujets, qui bénirent longtemps sa mémoire; il réduisit considérablement les impôts, et diminua par ses largesses le nombre des malheureux.

La mort successive de ses trois neveux constitua le comte de Richemont l'unique héritier du duché : les états réunis à Rennes le reconnurent pour souverain ; les Bretons saluèrent son avènement avec enthou-

(i) I.obineaUy t. IL — Dora Morice, 1. 1.

a66 ARTEIlin DR BRKTAGIIE.

siasme. Arthur, troisième du nom, envoya le sire de Saint-Simon au roi , pour lui notifier son élévation au trône ducal , et déclarer en même temps que son nouveau rang ne Te m pécherait pas de conserver la charge de commandant des armées de France, et qu'il se tiendrait toujours prêt à Tcxercer si ia sûreté de rÉtat Texigeait. La chevalerie bretonne, ne voyant pas de bon œil cette déclaration , suppliait Arthur de se démettre d'une dignité, secondaire pour un prince souverain : «Je veux, répondit le héros, ho« norer dans ma vieillesse une charge qui a honoré ma jeunesse (i).»

Le premier acte de son règne fut de satisfaire la vindicte publicfue, en recherchant tous ceux qui avaient eu part, directement ou indirectement, au meurtre de l'infortuné Gilles : la nation entière d& mandait une réparation éclatante d'un forfait înouiy qui imprimait une tache au caractère breton. On a^ réta Henri de Villeblanche, Michel de Parthenajr, Jean de Hingaut, Ilogier et Coetlogon, signalés comni0 les instigateurs de cet attentat : on instruisit contre eux ; mais ces chevaliers ayant prouvé qu'ils n'y avaient participé en rien, furent mis en liberté, en vertu dei ordres du chancelier.

Nous avons dit qu'Arthur s'était empressé voyer une ambassade au roi pour l'informer avènement au trône ducal : sa communication r&* jouit extrêmement Charles YII, qui le pria de veuftf le joindre au plus tôt, désirant le consulter sur 1^

(i) Toutes les chroniques.

nariage projeté de Mudelaine sa fille avec le jeune Liadislas, roi de Hongrie.

Le duc partit de Nantes le a janvier, accompagné TuDe suite très-brillante, qui se composait des offi- :iers de sa maison, de deux cents nobles, cent valets, cinquante chevaux hauts destriers, quatre chevaux le bataille, plusieurs équipages de chasse, et même les lutteurs. Les princes bretons se montraient pas- Âonnés pour l'exercice de la lutte : Arthur voulait m donner le spectacle à la cour de France; il prit le chemin de Tours, où Charles VII venait de transférer »a résidence. En traversant Angers, le duc se sentit saisi l'un mal violent qui le retint huit jours dans cette irille; enfin, surmontant la douleur, il se mit en route, et arriva aux barrières de Tours le i5 janvier : 1 fit son entrée solennelle le lendemain. Philippe de Kftalestroit, son maréchal, portait devant le prince deux épées : celle du duc de Bretagne, nue et la pointe élevée; l'autre, celle du .chef des armées, en écharpe et dans le fourreau. Le roi avait envoyé à sa rencontre une partie de ses dignitaires, et voulut qu'on environnât son connétable d'honneurs extraordinaires.

Arthur III, pressé de rentrer dans ses États, demanda que le chancelier procédât à la prestation de »erment que les lois féodales exigeaient de lui, en ^ lualité de duc de Bretagne : mais au moment de la -^rémonie il survint une grave difficulté. Les officiers le la couronne soutenaient que l'homipage devait ^tre lige, le duc le considérait comme simple : à la suite d'une contestation très- vive , Arthur se retira en

a68 ARTHUR DE BRETAGHE.

disant quHl ne devait pas agir, dans un pareil cas, sans consulter les étals de son pays. Ces différends , élevés au sujet d'une vaine formalité, lui causèrent une douleur inexprimable; car i^s prouvaient que Ton perdait déjà le souvenir des éminents services rendus par lui à la couronne. Sa santé, fortement ébranlée, n^e put soutenir ce choc : il éprouva une rechute qui le contraignit à séjourner un mois entier en l'hôtel royal de Tours. Dans cet intervalle il se fit recevoir chanoine de Saint-Gatien , et donna en présent à cette église une chape de drap d'or, tribut exigé par la dis* cipline du chapitre (i). On avait vu l'époux de Valentine de Milan demander qu'on le reçût chanoine de l'église d'Orléans : les mœurs du siècle le comportaient ainsi.

Arthur, quoique fort affaibli, revint dans le duché, qu'il trouva très-alarmé des démonstrations hostiles des Anglais. L'évéque de Saint-Malo, séduit par les promesses des ministres de Henri VI, s'était engagé à livrer cette place. Une escadre nombreuse manœuvrait sous Jersey, cherchant le moment favorable pour jeter en Bretagne un corps d'armée. Le duc arriva sur ces entrefaites; ses sujets se montrèrent fort disposés à le seconder pour défendre l'intégrité du territoire. Ses sages dispositions préservèrent le duché des malheurs d'une invasion : les points jugés les plus vulnérables furent mis sur le pied de défense. Arthur visita tous les travaux, et veilla lui-même pendant plusieurs mois à la sûreté des côtes ; son attitude

(i) LobiDeau, t. U.

formidable et sa résolution continrent les Anglais ^ qui abandonnèrent ces parages sans avoir retiré aucun fruit de leurs tentatives et d'un armement fort coûteux.

Le jour même où le duc Arthur rentrait à Rennes^ il reçut un message du roi de France qui l'invitait à se rendre en qualité de pair à Montargis, où le parlement était convoqué pour instruire le procès du duc d'Alençon. Il répondit par écrit , le 1 1 mai i458 : « J'ai de tout temps servi Charles et son royaume; je suis connétable, et, comme tel, je suis tenu d'obéir aux ordres du roi, mais non comme duc de Bretagne. Je ne suis point pair de France, attendu que mon duché n'a jamais fait partie du royaume, et qu'il n'en est point un démembrement; et, pour ne pas compromettre l'indépendance de mes sujets, je ne comparaîtrai ni à Montargis ni ailleurs. »

Arthur ne persista pas néanmoins dans cette résolution : il était oncle du duc d'Alençon; l'honneur lui Elisait une loi de ne pas abandonner ce prince dans la position difficile où son imprudence l'avait jeté. A ces motifsse joignaient des considérations de la plus haute importance : le dauphin venait de lever une seconde fois l'étendard de la révolte; le procès du duc d'Alençon mettait la féodalité en fermentation : une rupture avec le duc de Bretagne pouvait compromettre le trône de Charles VII. Arthur apprécia la gravité des circonstances mieux que le roi lui-même : il se 'ïâta d'abjurer tout ressentiment, et ne fit aucune difficulté de sacrifier son amour-propre au bien public, ^uidé par des sentiments aussi généreux, ce prince

vint se rallier au roi, alors que tant d'autres s'en détachaient.

Arthur III accourut à Vendôme, où la courdti pairs devait prononcer son jugement définitif* 1« duc d'Alençon, convaincu de haute trahison, fut condamné à mort (i) : les instances du duc de Bretagne obtinrent que la peine capitale ne serait point appli^ quée, et que le duc d'Alençon resterait renfermé dant le château de Loches le reste de sa vie.

Au moment où Arthur III allait quitter Vendôme, le chancelier remit en question l'affaire de Thommage : le duc éleva les mêmes difficultés, sans vouloir se prêter à la moindre concession. Charles Vil ordonna qu'on passât outre, et que le prince breton n'éprouvât plus d'empêchement. On fixa la cérémonie att i5 octobre ]458, midi sonnant : la cour du ch&teali de Vendôme fut désignée à cet effet. Au jour conveno, le roi y vint, accompagné de ses grands officiera; il trouva le duc de Bretagne armé de pied en cap, escorté de son maréchal et de cent chevaliers. Arthur s'avançant vers le roi, ôta son casque; il prononçait les premiers mots de la formule usitée, lorsque Du» nois , qui assistait à la cérémonie en qualité de pr^ mier chambellan, l'interrompit en disatit : « Cest bien lige que vous faites l'hommage? — Non, répondit fièrement le duc de Bretagne, j'entends présenter l'hommage simple : je suis surpris que Yon exige plus de moi que de mes prédécesseurs (2). » Dunois n'avait pu résister au plaisir de mortifier soli

(i) Voyez les détails de ce procès daos la Vie de Duoois. (a) Tous les historiens de Bretagne.

rival de gloire. Le comte d'Eu et le bailli de Touraine élevèrent la voix pour appuyer le comte de Longueville ; mais ils ne purent rien obtenir sur les déterinitiations du prince breton, qui fit pour le duché l'hommage simple telqu'ill'entendait, debout, la tête niie, armé de toutes pièces et les éperons chaussés; il quitta ensuite son armure, et se mit à genoux pour rendre l'hommage lige en ce qui regardait les terres de Montlort-l'Amaury et de Nauphle-le-Château, que sa famille tenait en fief des rois de France.

Arthur conçut un véritable chagrin des traverses que ses envieux lui suscitaient en présence du roi que sdn bras avait si puissamment contribué à replacer sur le trône : il se retira le cœur ulcéré. Arthur passa par Fontevrault, voulant y visiter une de ses nièces^ abbesse de cette maison, et rentra en Bretagne, où l'attendaient d'autres tribulations, L'évêque de Nantes, Guillaume de Malestroît, provoqua mille querelles au sujet de la juridiction religieuse, que le prélat prétendait distraire de l'autorité ducale : il éleva des difficultés au sujet de l'hommage dû pour les terres dépendantes de l'évêché de Nantes. Guillaume de Malestroit fulmina des excommunications contre les offi* cîers qui défendaient les droits du souverain. Arthur, imputé le prince le plus fervent, opposa une résistance énergique à ces injustes attaques. Le 7 octobre, Guillaume de Malestroit, revenant en procession de Yé^ glîse des Carmes, fut accosté par Pierre Leboutillier, procureur général, qui lui déclara que n'ayant point comparu pour rendre hommage au duc en raison de

Vt'JO^ ARTUCJR DE fiRETAGJVfi.

son temporel; malgré (es invitations réitéréeSy ce temporel allait être saisi; mais que^ par respect pour l'Église, Arthur permettait qu'on différât l'exécution de la saisie et Tajournait au samedi suivant, afin que la formalité de l'hommage s'accomplît avant cette épo« que, selon les termes convenus. Loin de se montrer reconnaissant de ces ménagements, l'évéque ezcommunia le prince, ses commissaires, et mit le duché en interdit. Ce Guillaume de Malestroit n'avait obtenu l'évêché de Nantes que parle crédit d'Arthur, et contre le gré même de Pierre IL

Le duc s'empressa de donner les ordres nécessaires pour arrêter la colère du peuple, qui annonçait l'intention de piller l'hôtel du prélat ; il calma les esprits, et se contenta d'en appeler au pape : mais il n'eut pas le temps de connaître la décision du saint-siége; ces tracasseries lui causèrent un vif chagrin, qui dé* généra en maladie de langueur : elle le consuma lentement. Nonobstant des douleurs fort aiguës, il refusait de prendre des médicaments, et luttait contre les souffrances physiques avec autant de courage qu'on l'avait vu lutter contre les Anglais dans les champs d'Azincourt, de Patay et de Formigny. Enfin, sentant approcher le terme de sa vie, le héros voulut attendre la mort debout : il marchait dans la grande salle (ie son palais (le château de Nantes), appuyé sur les bras de ses officiers et entouré de ses gardes. Arthur se confessa la veille de la Noël, assista le lendemain à matines, puis à la messe, fit ses dévotions avec unefa^ veur desplus édifiantes, et rendit le dernier soufrir

AUTHUR DE BRETAGNE. 2^3

a6 décembre i458, assis sur son fauteuil ducal , le '^néme sur lequel il rendait la justice à ses sujets. Le

'ince demeura exposé deux jours à la vénération des iretonsy et fut enterré par ce Guillaume de Malestroit, 'évéque de Nantes ^ dont les violences avaient hâté la 'fin d'un souverain, modèle de toutes les vertus.

Jean Gruel, écuyer et historien du connétable, dit : I k Plût à Dieu qu'il n'eût jamais été à Vendôme! car oncques depuis il ne fut sain jusqu'à sa mort, et plusieurs font grand doute qu'elle lui fut advancée : Dieu sçait la vérité. » Ces soupçons sont dénués de vraisemblance : un homme usé par les travaux de la guerre pouvait fort bien mourir à l'âge de soixanteicinq ans, par suite d'un chagrin vivement ressenti; d'ailleurs la maladie ne fut point subite, et ne présenta f pas le moindre symptôme d'empoisonnement.

Lobineau assure que le physique de ce prince n'était remarquable que par ses formes grossières : cette assertion ne repose sur aucun fondement. Il est positif qu'il existait une ressemblance parfaite entre Arthur et son frère Jean V; or ce dernier passait pour un des plus beaux hommes de son temps.

L'ancien connétable ayant reçu de graves blessures à la tête, ne pouvait supporter une coiffure pesante; aussi le représenle-t-on la léte couverte d'un simple bonnet de poil de sanglier : les peintres et sculpteurs , de l'époque lui donnèrent cet animal sauvage pour emblème, à cause de la dureté apparente de son caractère.

Arthur n'eut point d'enfants de ses trois femmes.

Ce prince fut enterré dans l'église des Chartreux,

a^4 ARTHUR DE BRETAGNE.

fondée par ses soins. Cette église ayant été détruite en 1789, des personnes zélées en enlevèrent les restes d'Arthur III , qui furent un peu plus tard placés au milieu d'une chapelle de la cathédrale de Nantes, dans un magnifique tombeau qui renfermait déjà le corps de François II. Ce mausolée passe encore aujourd'hui pour un des plus beaux monuments de la Bretagne.

LIEUTENAMT-GÉNÉRAL.' ^

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