X. V. la
178 ARTHUR DE BRETAGKE.
contre ses anciens alliés : ce prince appela de la Flandre trente mille hommes, qui, réunis aux compagnies d'arcbers bourguignons, formèrent une armée de cinquante mille combattants ; il fit venir de Bruxelles et de Gand quantité de macbiues de guerre ; trente vaisseaux sortirent par ses ordres des ports d'Anvers et d'Ostende, et vinrent croiser dans la Manche. Tous ces préparatifs aboutirent au siège de Calais, que l'on attaqua le i**^ février par terre et par mer. L'entreprise ne manquait pas de hardiesse ; mais, pour l'exécuter dignement, il fallait des talents supérieurs à ceux de Philippe, et des soldats plus aguerris que les Flamands. Le connétable, charmé de voir le duc de Bourgogne se compromettre ainsi envers l'Angleterrëy quitta la Picardie pour aller joindre ce prince. Le duc le conduisit dans son camp, lui montrant avec orgueil la multitude d'bommes qui marchaient sous sei ordres ; il se complut à lui faire examiner une tour de bois, d'une dimension prodigieuse, et si élevée qu'elle dominait les bastions de la place : c'était l'ouvrage de six cents charpentiers de Gand et de Bruges^ Au bout de quelques jours le connétable prit congé de Philippe; car le Bourguignon se flattait de réduire la ville de Calais sans le secours d'autrui. Arthur traversa une partie de l'Artois, le Ponthieu, et franchit le défilé d'Azincourt, où vingt ans auparavant les Anglais avaient remporté une victoire si complète. Le comte de Richeraont fit une description de la bataille aux chevaliers qui l'accompagnaient; il leur marqua la place des deux armées (i), reconnut l'endroit où
(i) Pierre Gruel.
ÀRTHUA DE BRETAGNE» I79
lui-même était tombé sous les coups de milliers d'ennemis. En rappelant sur le lieu de ce désastre de si douloureux souvenirs, le héros pouvait, en compensation, montrer à ces bannerets la prospérité dont la France commençait à jouir. Les vainqueurs d'Azincourt connaissaient déjà les revers, et tout ÊaLisait présager qu'on ne tarderait pas dç les expulser du royaume.
Le connétable, tranquille sur le sort de Paris, se rendit une seconde fois en Champagne, dont le roi l'avait nommé gouverneur; mais il fut bientôt obligé de quitter cette province pour se rapprocher de l'Artois. Philippe venait d'échouer complètement dans son expédition : un pareil échec pouvait avoir des conséquences très-graves.
A la nouvelle que le duc de Bourgogne assiégeait Calais, la plus belle conquête d'Edouard III, le patriotisme anglais reprit son élan; on s'indigna de voir Philippe, un prince qui ne jouissait d'aucune réputation militaire, tenter une opération que les meilleurs généraux de Charles V n'avaient osé entreprendre. Le parlement vota par acclamation des subsides extraordinaires; on leva avec une célérité incroyable douze mille archers, et au bout d'un mois le duc de Glocester débarqua sur la jetée de Calais vingt mille soldats. Les Belges employés au siège apprirent dans le même jour l'arrivée des vingt mille Anglais et la dispersion de la flotte hollandaise; le bruit de cette fatale coïncidence leur inspira une terreur panique : rien ne put les retenir dans les lignes; ils reprirent tous le chemin de leur pays, en criant :
l8o ARTHUR DT, BRBTAGlfE.
Flandre! Flandre l Philippe s'efforça inutilement de les arrêter; on méconnut sa voix. Glocester, iastrait de cette particularité , fit sortir dix mille hommes commandés par Talbot, ce qui acheva de mettre la confusion dans le camp du duc de Bourgogne. Philippe se retira sans se donner le temps d'emmener ses bagages. Glocester et Talbot commencèrent «ne cinquième campagne à la tête de vingt-cînq mille combattants : le premier inonda l'Artois; le second, audacieux dans ses projets, traversa avec rapidité la Picardie, envahit l'Ile-de-France, et poussa son avantgarde jusque sous les murs de Paris. Cette ville passa de la tranquillité la plus parfaite à la position la plus critique : l'effroi régnait au sein de la capitale. Talbot surprit dans Pontoise le sire de Rostremen, et le fit prisonnier ainsi que deux divisions. Bien ne paraissait devoir arrêter le cours de ses succès, lorsque des messagers annoncèrent l'arrivée prochaine du comté de Richemont. Ce général, ayant réuni dans l'Orléanais cinq mille hommes, féodaux ou salariés, 8*avança vers Paris en grossissant sa petite armée : sa présence électrisait toutes les populations ; les villes qu'il traversait lui fournissaient des recrues choisies parmi la bourgeoisie : il se vit bientôt en état d'arrêter l'irruption de l'ennemi. Talbot craignit de compromettre contre un tel adversaire le sort de dix mille Anglais qui marchaient sous ses ordres ; il battit lentement en retraite vers l'Oise, et franchit cette rivière auprès de Beaumont. Le connétable le poursuivit à travers le Boulonais, et le rejeta sur l'Artois. Talbot perdit dans cette excursion quinze cents hommes; le sire de
ARTHUR DE BRETAGJ^TE. l8f
Foucault, un des officiers d'Arthur, lui en lua cinq cents au passage de la Canche.
Le comte de Richemont avait rassuré Paris, sauvé rile-de-France et la Picardie, sans livrer une seule bataille , car il prenait un soin extrême d'épargner le sang de ses soldats. Ce nouvel exploit, en augmentant la renommée du guerrier breton, frappa les esprits de Charles VII, et rendit le monarque honteux de la vie molle qu'il menait : ce prince résolut de ne revoir sa capitale qu'après s'être illustré par des hauts faits propres à lui gagner l'estime de ses peuples. Le monarque fit un appel à la chevalerie des provinces méridionales, et, sortant de sa retraite, il courut joindre le connétable. Charles VII ouvrit la campagne de 1437, ayant pour lieutenants le comte de La Marche, Louis d'Anjou, etDunois, bâtard d'Orléans. A la suite de plusieurs combats sans importance, on résolut d'entreprendre le siège de Montereau.
La position de cette ville au confluent de la Seine et de l'Yonne doublait ses moyens de défense. Les Anglais, jaloux de conserver plusieurs places au centre de la France, avaient fortifié Montereau et Meaux, en y déployant toutes leurs ressources.
Le siège de Montereau , un des plus remarquables du quinzième siècle, commença le 10 août 1427. Le roi vint se loger à Bray, là où Jean sans Peur s'était arrêté lors des fatales conférences. Le connétable distribua son armée dans les différents postes : on éleva en face de la porte de Brie une plate-forme en bois pour y monter des bombardes. Xaiutrailles, nommé récemment grand écuyer, se plaça dans cetle
\Sa ARTHUR DF BRETAGWE.
tour, en compagnie des sires de Coëtivi, de Chaillj^, de Girème, de Gaucourt et de deux cents féodaui. Le roi arriva le jour même, et s'établit dans un prieuré masqué par le bastion en bois. Arthur investit la partie de la ville située sur la rive gauche de TYonne, du côté du Gâtinais; Beaumanoir, le sire de CulanI, le bailli de Vilry et une division de Bretons prirent position dans l'angle aigu formé par TYonne et par la Seine : on jeta sur l'Yonne un grand pont de bateaux, afin de se ménager une communication entre les divers quartiers.
La partie menacée par le connétable, du côté de Moret, offrait un accès plus facile; c'est aussi vers ce point que le gouverneur, Thomas Guérard, élève de Talbot, dirigea sa redoutable artillerie : les Anglais la servaient avec une dextérité bien extraordinaire pour l'époque. Richemont fut obligé de tracer de longs boyaux pour mettre ses soldats à l'abri de leurs coups : mille ouvriers travaillaient chaque nuit à élever de petits forts en charpente et en terre, destinés à loger les compagnies. On arriva très-péniblement au bord du fossé rempli des eaux de TYonne: le connétable prit le parti de détourner la rivière, afin de le mettre à sec. Ce prodigieux travail fut exécuté sous la conduite de Bureau , l'ingénieur le plus savant de l'Europe; il portait le titre de mattre de r artillerie : cet officier parvint à ne laisser que quatre pieds d'eau dans les fossés. Cette difficulté n'existant plus, leconnétablo établitses machines de guerre sur la contrescarpe, et battit la muraille sans interruption pendant deux jours entiers.
ARTHUR DE BRETAGNE. l83
Le bailli de Vitry, ayant surmonté les obstacles que lui opposait la nature du terrain, menaçait gravement les remparts du côté de l'occident; mais l'attaque dirigée par Xaintrailles contre la porte du Gâtinais n'avançait point. Charles VII, ne doutant pas que le comte de Richemont, secondé de ses Bretons, ne forçât la ville sur le point opposé , abandonna les quartiers de Xaintrailles, franchit la Seine grâce au pout de bateaux, et vint joindre le connétable, en lui déclarant qu'il voulait servir sous ses ordres comme simple chevalier. La présence du souverain doubla Fénergie du soldat; les batteries françaises, perpétuellement en jeu, pratiquèrent de larges brèches. Pour parvenir au pied de la muraille, il fallait traverser le fossé rempli à moitié d'eau. Arthur ordonna de le combler au moyen de fascines : à peine en eut-on jeté quelques-unes, que Charles VU, impatient de se signaler, descendit dans le fossé, le traversa ayant de la vase au-dessus de la ceinture, et portant une échelle; il arriva sur le bord opposé, suivi de plusieurs centaines de guerriers que son exemple enflammait d'ardeur. Le prince appliqua son échelle au mur, et monta à l'assaut un des premiers : établi sur la brèche, il se battit corps à corps avec plusieurs Anglais. Mais on ne laissa pas longtemps Charles VII soutenir seul cette lutte inégale ; il aurait Éallu enchaîner les Français au pied des remparts, pour les empêcher de suivre leur roi : en quelques instants, des essaims de guerriers couvrirent les murailles. Ni la valeur des Anglais, ni leur savante tactique, ne purent arrêter cette fougue. La ville fut prise
l84 A.RTHCR DE BRETAGITE.
«l'assaut le 212 octobre 1437, au milieu du jour, en dépit de Théroïque défense des assiégés. Durant rao tîon, le connétable n'avait cessé de lancer par intervalles des divisions de troupes fraîches, qui finirent par écraser les Anglais. Le premier soin de Char* les VII, à l'issue de la victoire, fut d'empêcher le carnage. Les Français apostats n'avaient pu soutenir les regards de leur souverain ; ils abandonnèrent de bonne heure le combat, et se retirèrent vers le château : mais la retraite étant coupée, cent d'entre eux se précipitèrent dans l'Yonne; cent cinquante de ces infidèles, restés au milieu des décombres, durent la vie à la clémence du roi. Le brave Thomas Guérard se jeta dans le château, accompagné des débris de sa garnison, et s'y défendit encore une semaine: il proposa enfin les conditions d'une capitulation définitive. Charles VII, estimant son courage, lui permit (le se retirer en Normandie et d'emmener tous ses bagages.
En exécution du traité d'Arras , on éleva au milieu du pont de Moutereau une croix de cuivre (i), comme expiation de l'attentat commis en cette place dixneuf ans auparavant sur la personne du duc de Bourgogne.
Charles VII venait de prouver que si les plaisirs ramollissaient, ils ne Tenaient pas rendu timide; sa bravoure et sa clémence faisaient l'admiration des Franco Cette croix fut arrachée pendant les guerres de religion; il ne rcita que le piédestal en pierre, simple borne qui s'élevait jusqu*à b hauteur du parapet : cette borne fut égalcmeut enlevée eo i8i4, lors» qu*il fallut couper une arche du pont.
ABTHUR DE BRETAGNE. l85
^tiisy toujours promptS'à s'enthousiasmer pour leurs tt>is. Charles avait alors trente-cinq ans : le dauphin (Louis XI), qui en comptait à peine quatorze, fit ses premières armes sous les yeux de son père et du connétable. La renommée augmenta les exploits de Charles VII : Paris demanda à grands cris son retour. Le roi prit la route de Brie et s'arrêta dans Melun, tandis que le comte de Richemont allait présider aux préparatifs de son entrée dans la capitale : cependant cette cérémonie n'eut lieu qu'un an plus tard, le jour de la Saint-Martin d'hiver, 1 1 novembre j 438. On lui fit la même réception qu'à Henri V. Le monarque fut conduit, de la porte Saint-Denis à l'église Notre- Dame , sous un dais bleu , porté par les syndics des corporations, qui se relayaient. Immédiatement après le roi, marchait Arthur de Richemont, monté sur un très-haut destrier, et revêtu d'une brillante armure parsemée des hermines bretonnes : il tenait à la main un gros bâton de commandement; un écuyer portait derrière lui l'épée de connétable (i).
Le roi ne séjourna pas longtemps à Paris; la peste le contraignit d'en sortir : ce fléau avait reparu douze fois pendant le règne de Charles VI. Le connétable, de son côté, se rendit en Champagne, dont il était gouverneur; il établit son quartier général à Troyes. Son premier soin fut de poursuivre sans relâche les chefs des partisans qui désolaient ce pays. L'un d'eux, nommé Bouson de la Faille, capitaine gascon fort célèbre (2), était signalé comme le plus
(i) Voyez la Vîe de Dunois, pour cette entrée de Charles VII. (a) Il avait défendu Montargis avec une grande valeur, en 14^6. (Voyez la Vie de Dunois.)
l86 ARTHUR DE BRETAGHB.
cruel et le plus avide; son nom remplissait d'effra les contrées environnantes; il avait su s'entonrer d'un tel prestige, que le peuple le croyait msdtre d'armées formidables : cependant on ne le voyait accompagné que de deux ou trois archers. Bouson venait presque seul àTroyes, imposait aux habitants une taxe dont il réglait lui-même la quotité selon son caprice, et se retirait emportant l'argent, sans que personne l'inquiétât. Il apprit l'arrivée du comte de Richemont dans la capitale de la Champagne, et n'y vint pas moins sans escorte, afin de montrer aux bourgeois que ce redoutable gouverneur ne lui inspirait pas plus de crainte que desimpies magistrats. Arthur, instruit de son apparition, ordonna à ses officiers de l'arrêter sur-le-champ. Le capitaine eut le temps de remonter à cheval : il s'enfuit, espérant gagner Nogent, dont ses soldats occupaient le château ; mais on l'atteignit au bout d'une heure. Le connétable fit instruire son procès dans les règles, comme prévenu de rébellion aux ordres du roi; déclaré coupable par le tribunal militaire, Bouson subit le supplice des grands criminels : on le jeta à Teau renfermé dans un sac de cuir. Arthur infligea le même châtiment à Boways de Glari, un des che& écossais que le comte de Douglas avait amenés en France : ce Bovsrays se montrait aussi terrible dans ses violences que la Faille.
Ces deux exemples d'une juste sévérité contribuèrent à ramener le calme dans la Champagne. Tranquille sur le sort de la province, le comte de Richemont fit proposer au roi de reprendre le projet, formé Tannée précédente , d'enlever aux Lancastre les places qu'ils
ARTRTÎR DE BHETAONË. Ï87
attient conservées autour do Paris. Talbot venait éTescalâder Pon toise, forteresse réputée iuexptigtiable ; 1i possession de ce poste permettait aux Anglais de se Ifer par des détachements avec la garnison deMeaux : ce dangereux voisinage compromettait sans cesse la sûreté de la capitale. Afin de déjouer les projets tfun chef aussi, audacieux que Talbot, on i^solut Remporter Meaux. Le comte de Uichemont quitta Troyes pour gagner Paris, sans tenir néanmoins la route directe : il passa par Nogent, franchit rYonne, ayant Tintention de visiter les provinces voisines de la Loire, et parcourut leGàtinais, TOrléanais, la Beauce, la Brie et rile«de-France. Il ne put s'empêcher de gémir sur Tétat déplorable de ces contrées; les habitants abandonnaient leurs demeures pour échapper à la foreur des soldats. Le duc de Bourbon, Dunois, le comte de Vendôme , avaient pris leurs quartiers dans ces pays; mais, au lieu de les protéger contre les dévastations des soldats, ils les ravageaient eux-mêmes. I^ comte de Richemont, rempli d'indignation, leur adressa de sévères observations, on ne les écou ta point ; il voulut faire valoir son autorité île connétable , on la méconnut : ces généraux affectèrent de se livrer aux mêmes désordres sous ses yeux. Outré décolère, Arthur se rendit à Paris , et sur sa prière le conseil s'assembla : il y fit le récit des événements passés en sa présence, énuméra les excès de divers genres, en signalant nominativement les bannerets qui s'étaient rendus coupables de ces méfaits. Arthur ne craignit pas de désigner au premier rang Dunois, un des chefs que lui-même affectionnait davantage.
l88 ARTHUR DE ^RETAGUE*
ce Puisqu'on refuse de reconuaitre mon autori.téi dit le comte de Kichemont , puisque les princes dttj sang eux-mêmes se déshonorent par des actions iodî»gnes de gens de cœur, je me démets de la charge décommandant général de l'armée, et je vais me retirer dans mes domaines, pour ne pas être témoin deàif sordres que je n'ai pas le pouvoir de réprimer. bEu. disant ces mots, il sortit du conseil , et ordonna aw officiers de sa maison de tout disposer pour son dé« part.
La retraite du connétable pouvait devenir un malheur irréparable au moment où les Anglais se mon*traient plus entreprenants que jamais. Le prieur des chartreux, homme vénérable et l'ami du guerrief^' breton, instruit de sa résolution, courut vers hiià'i Tissue du conseil, peignit la situation fâcheuse danil laquelle son éloignement allait laisser le royaumCi et' montra la gloire qu'il pouvait encore acquérir ea^ chassant les Anglais des provinces du centre et de la ' Normandie.
Arthur, se laissant toucher par les paroles du reli- i gieux, abandonna le projet de regagner ses terres, "^ et vit le soir même Charles VII, qui lui promit de ne néghger aucun moyen pour arrêter des excès aussi ■■ condamnables. Satisfait des bonnes dispositions que le monarque montrait à son égard, le comte de Richemont ne s'occupa que des préparatifs du siège de Meaux. Charles VII dépêcha au comte de Vendôme, au duc de Bourbon, à Dunois et aux autres chefs Tordre, signé de sa main , d'envoyer leurs compagnies sur le chemin de Meaux, et de les mettre
^s le commandement du connétable. L'expédition pirojetée promettait des dangers; tous les feudataires KGOururent : Findiscipline n'étouffait point dans liêurs cœurs l'amour de la gloire. Arthur leva ses ^artiers le lo juillet 144O9 franchit la Seine avec Éoaze mille combattants et un matériel considérable, ^cé sous la direction de Bureau , maître de l'artillerie; il passa la Marne à Lagny, et investit Meaux k 18.
Le connétable, ayant établi son corps de bataille âahs une plaine de vignes en face du faubourg de la Chaage, envoya le sire de Rostremen à l'abbaye de jîtint-Faron , La Hire et Floquet aux Cordeliers; il iDgea les sires deCailly et de Courbanton auprès des mortiers. Bureau étendit une ligne d'artillerie depuis ^ faubourg Saint-Remi jusqu'au Brasset;ses premièhs tentatives ne produisirent aucun effet : les Anglais Ipl^posaient une résistance d'autant plus opiniâtre que Ses avis certains annonçaient que Talbot, d'Orset et Scalle accouraient à leur secours. En effet, ces généraux, appréciant les conséquences que pouvait entraîner la prise de Meaux, usèrent de leurs dernières ressources pour empêcher que cette ville ne tombât au pouvoir de l'ennemi : ils sortirent de la Normandie, conduisant sept mille archers , en se dirigeant vers Meaux. Le connétable, instruit de l'approche de ces forces, proposa à ses lieutenants, réunis en conseil de guerre , de livrer un dernier assaut ivant l'arrivée des Anglais : son avis prévalut, en dépit le Topposition de plusieurs bannerets. Le connétable ît Bureau, maître de l'artillerie, firent des dispositions
igO ARTHUR DE BRETAGHE.
si sages y que la ville fut enlevée après un assaut qm/f ne dura pas une heure (t5 août i44û). Le gouve/^ neur, Jean de Thiard, Français renégat, tomba au pouvoir du vainqueur; ce banneret avait promis une forte rançon au chevalier dont il était devenu le pri^ sonnier : sans égard pour la convention, le connétable lui fit trancher la tète comme traître à son rm et à son pays.
La conquête de Meaux porta la joie dans Paris. Charles VU envoya au-devant d'Arthur le comte du Maine, son principal ministre, et plusieurs digni* taires de la couronne, autant pour le féliciter que , pour le remercier du nouveau service rendu par lui ;
à l'Etat. Arthur, étant venu le surlendemain présen-^ ter ses hommages au roi, insista pour qu'on ne mit aucune interruption dans le succès : l'expulsion de»; Anglais de la Normandie devait couronner tant de n(^. blés efforts. Cette proposition provoqua parmi la che-. Valérie des élans d'enthousiasme : des hérauts d'armei. se répandirent dans les provinces^ en publiant, selon la coutume, Tentreprise projetée. Les capitaines ao*.< coururent, accompagnés de leurs gens;ils se concQD* trèrent dans llle-de-France, et se mirent à ladévas-;, ter en attendant quel'expédition commençât. Ces chefi^, se montraient fort mécontents qu'on leur donaàli' pour commandant supérieur le comte de RicbeaioDt^ dont ils redoutaient l'austérité. Ils formèrent entm, eux une cabale tellement redoutable, que le con; table ne fut plus maître de diriger les opératÎQAWi la campagne débuta, contre son gré, par le sii d'Avranches. Les généraux de Henri YI avaient
posé dans cette place^ très-bien fortifiée, leurs plus riches effets 9 produit de vingt ans de pillage. Les capitaines français, qui le savaient, désiraient s'emparer 4^0 cet in^mense butin; ils ne firent rien cependant p6ur seconder les vigoureuses mesures que Richement prenait dans le seul but d'assurer le succès : <^cun d'eux abandonnait les lignes sans ordre, et JiUait dévaster les pays environnants. Au bout d'un 'iBois, l'expédition n'étant pas plus avancée que le premier jour, le connétable se vit obligé de lever le camp d de battre en retraite.
Il fut démontré que les capitaines, détestant le iBomte de Richemont comme le redresseur de leurs i;tartSy s'étaieni coalisés pour faire manquer le siège, !iM le perdre ainsi dans l'esprit du roi. Arthur, ac- ^mpagné des cavaliers bretons, regagna ses domaines de Dol. Le mois suivant, il se rendit dans la capitale de l'Anjou , où résidait alors Charles YII : le monarque lui fit l'accueil le plus amical, écouta sa l^inte, et promit de consacrer tous ses soins à répri- BQier des excès si criminels; entreprise fort difficile néanmoins, car au premier rang des coupables figunient ceux qui avaient rendu les services les plus essentiels au roi , le duc d'Alençon, le duc de Bourbon^ Danois, Xaintrailles, La Hire, Foucault, etc. : ces banncrets dévoraient le pays qu'ils venaient de délivrer de l'oppression des étrangers.
. Charles VII réunit auprès de sa personne les généraux exempts de tout reproche. Le roi forma une commission, dont le connétable fut le président. Prenant en considération l'avis de ce conseil, il rendit
IQl AATtlUn DR BRnTAGNE.
une ordonnance prescrivant qu'à l'avenir un homme d'armes , un féodal requis en fruerre^ ne pourrait avo» que quatre chevaux pour son usage particulier, et que sa suite se composerait d'un coustelier, de deux archers y d'un page et d'un grosvarlet : le noble devait répondre de la conduite de ces cinq personnes, et veiller surtout à ce qu'on ne vexât point les gens de la campagne. On assigna a chaque noble, pour lui et pour sa hmce, une solde qui devait être payée mensuellement, d'après une revueou montre. (Recueil d'ordonnances.)
La simple publication de cet édit produisit un et fet merveilleux. Les villes jouissant du droit de se garder elles-mêmes fermèrent leurs portes aux ha* rons; les paysans, sachant que le roi les prenait soui sa protection, opposèrent de la résistance aux violences. I^s capitaines trouvèrent moins d'hommes empressés à suivre leur fortune : l'agriculture y gagna quelques bras.
I^s feudataires, les barons et les plus simples chevaliers blâmaient hautement ces réformes, en objei> tant qu'on attaquait leurs privilèges, et crurent se ménager l'opinion publique en signalant les abus da gouvernement : ils accusaient sans détour Charles VU de ne donner aucun soin aux affaires du royaume. On ne pouvait choisir un plus mauvais moment pour élever de pareilles plaintes; car l'ordonnance, encore récente, prouvait d'une manière évidente que Charles VII s'occupait avec ardeur de l'intérêt de ses peuples.
Les mécontents formèrent une ligue dangereuse :
ABTHUR DE BRETAGNE. IgS
^lle avait pour but de rompre les entraves que l'on tDettait à leur ambition ^ de s'emparer de la personne du roi, de le tenir en tutelle, et de gouverner au nom du dauphin, dont ils pourraient se servir comme d'un instrument docile. Le principal fauteur de ce complot fut La Trémouille, qui ne pouvait se consoler de sa disgrâce. La haine que cet ancien favori nourrissait contre le connétable n'avait rien perdu de son acrimonie; il sut la communiquer aux autres feudataires, dont le plus ardent était Jean d'Alençon, neveu d'Arthin*, prince d'un caractère inquiet, dont la vie se passa à commettre des fautes. Charles, duc de Bourbon, Louis, comte de Vendôme, un des plénipotentiaires du congrès d'Arras, figurèrent dans cette cabale, qui se grossit d'Antoine de Chabannes, des sires de Prie, deChaumont, de La Roche , sénéchal du Poitou; enfin de Dunois lui-même, qui ternit sa gloire en prenant part à une semblable rébellion. (Toutes les Chroniques. )
Cette conspiration se forma dans le propre palais de Charles VII : les mécontents agissaient par l'impulsion du sire de La Trémouille, qui, du fond du Poitou, leur traçait un plan de conduite; ils circonvinrent le dauphin, flattèrent son amour-propre, et lui offrirent de le mettre à la tête de l'administration du royaume. Ce prince, âgé de seize ans, déjà fort ambitieux, accueillit ces coupables ouvertures, et débuta dans la carrière politique par servir les intérêts de cette féodalité à l'abaissement de laquelle il travailla ensuite toute sa vie.
. En quittant Angers, Charles VII alla établir sa ré-
194 ARTHUR I>£ BRBTàQltB.
sidence au château d'Amboise : deux de sea feudataires vinrent en ce lieu pour lui remettre ^ au nom de la chevalerie, une supplique dans laquelle on d^ mandait Téloignement ce des personnes qui donnaient au roi des avis fort préjudiciables. » On voulait parler du comte du Maine et du connétable. Charles répondit) d'un ton ferme, qu'il n'en ferait rien. LelendemaiHi la solitude la plus complète régnait autour du monarque : les barons avaient quitté Amboise pendant la nuit : ils allèrent enlever de Loches le dauphiny malgré l'opiniâtre résistance du comte de Perdriac, son gouverneur. £n passant à Beaugency, ils rencontrèrent le connétable, qui , escorté par vingt offiden seulement, inspectait les places de l'Orléanais , en qualité de gouverneur des provinces comprises entre la Seine et la Loire. Ces furieux l'entourèrent au milieu de la route, en l'accablant d'injures et de reproches : il opposa une froide dignité à ces invectives. Les barons délibérèrent en sa présence si Ton s'emparerait de sa personne; mais Antoine de Chabannes fit écarter cet avis, en disant que l'arrestation du connétable causerait la plus douce satisfaction aux Anglais, qui ne manqueraient pas de profiter d'une telle circonstance pour reprendre leur attitude menaçante. Cette raison d'État, bien honorable pour Arthur, toucha les rebelles : on lui laissa la faculté de regagner Beaugency. Bichemont reçut le lendemain la visite de La Hire et de Gaucourt^ restés l'un et l'autre fidèles à leurs devoirs.
Ils lui annoncèrent « que le roi le prioit, et non pas le commandoit, qu'il vint hâtivement, et toutes
ARTHUA D£ BRETAGNE. IqS
ehoses cessées , devers lui. » Le connétable se jeta à l'instant même dans un bateau ^ accompagné des deux généraux/ passa sous le pont de Blois, et arriva vers onze heures du soir au château d'Amboise. Le roi courut au-devant du comte de Richemont, le serra dans ses bras en disant : a Tai mon connétable , je ne crains plus rien. » Le guerrier breton répondit à ces paroles obligeantes en demandant la grâce du jeune Bianchefort, Tun des mécontents, resté à Amboise poursuivre les démarches de Charles VII : on l'avait arrêté ; il devait subir le supplice des traîtres au soleil levant (i44o)-
Arthur montra le danger dans lequel s'engageait le roi, s'il fléchissait devant de telles menaces. « C'est par la force des armes que l'on doit trancher le différend , lui dit-il ; et surtout ne restez ni dans une ville ni dans une forteresse quelconque ; tenez toujours la campagne : vous éviterez ainsi le sort de Richard II, arrêté dans le château de Conway par des leudes également révoltés pour obtenir la réforme de prétendus abus du gouvernement. »
Le comte de Richemont n'était pas homme à ne servir son maître que de ses conseils; il réunit, avec une promptitude surprenante , la chevalerie de l'Ilede-France, et ordonna aux officiers de sa maison d*opérer des levées extraordinaires sur ses terres : il se mit en marche pour aller chercher les rebelles en Poitou , dont le sénéchal s'était déclaré en leur faveur. La Trémouille, qui possédait des biens immenses dans cette province, y exerçait une influence relative. LsL Praguerie {c était ainsi que l'on appelait la
I9Ô ARTHUR DE BRETAGNS.
ligue, par allusion à la guerre des Hussites de Prague ) trouva des partisans zélés parmi les féodaux du Bourbonnais, du Poitou, du Maine, delà Marche et du Limousin; mais la vigueur que Charles YII mit à prendre l'initiative, en venant assaillir les mécontents au milieu de leurs boulevards, étonna le peuple, qui ne se fit point de scrupule de s'armer contre les barons. On commença les opérations par le siège de Saint-Maixent; la trahison venait de livrer cette placeau duc d'Âlençon : les habitants secondèrent les royalistes. Charles YII assista à ce siège, qui dura huit jours; mais une résolution soutenue était au-dessus des forces de ce prince : il s'enflammait subitement, et se calmait de même. Saint-Maixent étant pris, le roi abandonna au comte de Richemont le soin de soumettre les autres places, et se retira au château de Poitiers. Il y fut précédé par Dunois, qui venait embrasser ses genoux pour obtenir le pardon d*un moment d'erreur : le roi repoussa d'abord le guerrier, en lui reprochant comme un crime capital sa tentative d'arrêter le connétable; enfin il se laissa fléchir, et rendit ses bonnes grâces au noble compagnon de Jeanne d'Arc.
Arthur courait après les mécontents sans pouvoir les atteindre, car ils n'osaient risquer le moindre engagement. Le dauphin, se voyant ainsi pressé, rechercha l'appui du duc de Bourgogne. Ce prince répondit qu'il ne se faisait pas Tallié d'un fils révolté contre son père : malheureusement pour sa gloire, Philippe ne persista point dans ces honorables sentiments.
lie comte de Richemont se rendit maître de quatrevingts places fortes ou châteaux appartenant aux mécontents : la vigueur qu'il déployait dans la conduite de l'entreprise contraignit les princes ligués à se soumettre. Le dauphin, le duc de Bourbon et les barons les plus compromis vinrent implorer leur grâce (septembre i44o) : on la leur accorda , sans rendre néanmoins ni places ni châteaux, et Ton exigea une forte indemnité pour les frais de la guerre. Cette révolte, qui semblait devoir consommer la ruine de l'État, servit au contraire à raffermir l'autorité royale.
L'orage étant dissipé, le roi revint à son projet favori, d'introduire des améliorations dans les diverses branches de l'administration; on ne pouvait s'en occuper sérieusement tant que la guerre étrangère dul*erait. Depuis quatre ans on essayait vainement de se ^lénager un arrangement définitif : les Anglais s'obstinaient à n'appeler le roi que Charles de Valois. Les négociations furent reprises au commencement de i44i 9 sous les auspices du duc d'Orléans (i). Selon
(i) Ce prince, fait prisonnier à la bataille d*Âzincourt, avait langui vingt-cinq ans dans les fers^ endn , le conseil d'Angleterre lui permit d'aller à Calais (i44o) pour s'aboucher avec les intendants de ses domaines et avec les princes de sa famille, à Teffet de réunir iab,ooo écus exigés pour sa rançon.
Il D*est point vrai, comme on le croit communément, que le duc de Bourgogne paya la rançon de son ancien ennemi. Charles VII contracta une obligation de 3o,ooo écus pour son cousin : les Anglais exigèrent encore la caution de la duchesse de Bourgogne, bien plus riche que le roi de France. Philippe se borna à permettre que sa femme cautionnât l'obligation de Charles VII; mais comme ce dernier paya la somme en temps voulu, l'engagement de la duchesse devint inutile. Voilà comment le véridique Rymer explique le fait , t. X , p. 787.
198 ARTHUR DE BRETAGlfBf
le connétable 9 le meilleur moyen pour déterminer les Anglais à conclure la paix promptement, était de fondre sur les villes qu'ils possédaient encore dans le voisinage de Paris : Creil , Saint-Germaiu , Meulan et Pon toise.
Cet avis plut au roi, et on le mit à exécution sans délai. Le comte de Richemont marcha sur Saint-Ger* main , et l'enleva au bout de quelques jours de siège» Il se présenta le i mai i44^ devant Creil, que l'ami* rai Coëtivi avait investi sans succès : la jonction de ces deux généraux ne permit point au gouverneur de continuer sa défense. La conquête de cette ville (iit regardée comme le prélude d'une entreprise plus majeure , c'est-à-dire du siège de Pontoise : cette ville pas^ sait pour la plus forte place des Anglais, après Calais* La garnison, commandée par Guillaume ChambeHao^ pouvait présenter en totalité quinze cents combattants» dont mille Anglais et cinq cents Français parjures.
Le roi, ayant eu connaissance delà soumission de Creil, vint joindre l'armée à Saint-Denis : il y vit réunis quatorze mille hommes. Charles VII manifesta l'intention de suivre tous les travaux du siège de Pontoise. Le comte de Richemont en prit aussitôt la direction, et le 4 juin i44> il commença par investir un faubourg fortifié qui formait la tête du pont; le roi ouvrit la tranchée , et se retira le lendemain vers Saint-Denis.
Arthur, secondé par l'amiral Coêtivi, par La Hire, Xaintrailles, Joachim Rouhaut et Philippe de Culant, poussa vigoureusement les attaques : ayant emporté le faubourg, il dressa des batteries pour rompre les barricades qui fermaient le pont ; le feu de ces pièces
fut si vif, que la secousse fit crouler trois arches. Le bruit de ce succès rappela Charles VII, qui vint se loger à Tabbaye de Montbuisson. Les assiégeants construisirent sur l'Oise, au-dessous de la ville, un large pont de bateaux, dont les deux entrées furent palissadées : les vastes bâtiments de l'abbaye Saint- Martin s'étendaient sur la rive droite de la rivière, à deux portées de trait; on en fit un boulevard, dans lequel l'amiral Coêtivi et le maréchal de Culant placèrent trois mille hommes. Le siège était commencé depuis six jours , lorsque Talbot arriva à la tête de cinq mille combattants et un convoi de vivres considérable; il se présenta devant l'abbaye, et offrit la bataille à l'amiral : celui-ci , pour se conformer aux ordres du roi, ne sortit point de ses retranchements. Talbot se retira après avoir escarmouche contre la cavalerie de La Hire; ensuite il passa la Viosne, fit entrer dans Pontoise les sires de Scalle et de Fauquenberg avec quinze cents hommes, rallia l'ancienne garnison , et battit en retraite sur Mantes. Nonobstant l'arrivée de ce renfort, les assiégés, pressés vigoureusement, allaient succomber, lorsque le duc d'York s'approcha du côté du Beauvoisis, et s'introduisit dans la place par le faubourg de Pont-Saint-Maxence; il en retira les soldats hors d'état de servir, y laissant huit cents archers et deux autres capitaines, Nicole Bourdot et Henri Standich.
A la nouvelle de l'apparition du duc d'York, Arthur fit ses dispositions pour franchir l'Oise et le combattre; mais Charles Vil, dominé par des conseillers timides, défendit de hasarder aucune action en rase
âOO ARTHUR DE BRETAGHR.
campagne : Arthur en conçut un mortel r^et. fie duc d'York, que l'on aurait pu mettre en déroute, j se Tetira, s'étant même donné la gloire de braver impunément les Français.
Le général ennemi poussa une avant-garde jusqu'à Bcaumont, pour occuper Xaintrailles qui Vy attendait; puis il se rabattit subitement sur rile-Adam, passa la rivière, et menaça Saint-Denis. Cette seule démonstration effraya tellement Charles VII, que ce prince fit reculer l'armée entière sur ce point : mais le duc d'York, satisfait d'avoir troublé les opérations du siège, descendit la rive gauche de l'Oise, et repassa une seconde fois la rivière au bac de Marcourt, non loin de l'endroit où elle se jette dans la Seine, et prit ensuite le chemin direct de la Normandie.
Durant cette contre-marche du duc d'York, le con« nétable, obligé de rester dans l'inaction , envoya Jean de Brczé et huit cents hommes au secours deTamiral, qui s'était vu au moment d'être forcé dans l'abbaye. Talbot reparut trois fois dans le courant d'un mois, brûla une partie de Poissy , et ravitailla Pontoise sans éprouver d'obstacle. Arthur, qui suivait ses mouvements, résolut de fondre sur lui en dépit de la défense du roi. Il franchit l'Oise sur le pont de bateaux^ et partit à la tête de cinq mille hommes bien déterminés : Richemont était parvenu à dérober sa marche aux Anglais; déjà il n'était qu'à une demi-lieue de leur camp, lorsqu'un héraut de l'hôtel du roi arriva à toute bride, portant l'ordre exprès de ne pas combattre, et de regagner le blocus de Pontoise. Pendant que le connétable déplorait l'aveuglement de Charles Vil,
ARTHUR DE BRETAGNE. 20t
Falbot, apprenant le danger qu'il venait de courir, se hâla de rentrer une quatrième fois en Normandie. Le comte de Vaudemont, le comte de Saint- Pol, et d'autres vassaux considérables , accourus dans le seul espoir d'assister à une bataille rangée, jugeant par cet exemple qu'elle n'aurait jamais lieu, abandonnèrent l'armée : Charles VII, dégoûté pareillement, reprit le chemin de Paris. Cette brusque retraite indisposa les habitants de la capitale, qui s'étaient imposé une taille extraordinaire pour subvenir aux frais de l'expédition et en assurer le succès.
Les esprits étaient fortement échauffés : on accusait le monarque de timidité, on lui reprochait son insouciance, lorsque tout à coup on apprit que Charles VII avait quitté de nouveau l'hôtel Saint- Paul : ce prince ne put résister aux supplications d'Arthur, qui, jaloux de la gloire de son maître, n'épargna rien pour l'engager à rétablir ses lignes devant Pontoise, au risque de livrer combat au corps d'armée qui tenterait de troubler ses opérations.
On recommença le siège en suivant un plan entièrement opposé au premier : l'armée passa sur la rive droite; puis l'on investit la ville du côté de la Normandie, afin d'empêcher les Anglais de la ravitailler. Le comte de Richemont avait proposé dès le premier jour cette combinaison, la plus simple de toutes : la majorité du conseil refusa de l'adopter, on ne sait pour quel motif. Le 18 septembre i44i> il fut décidé qu'on livrerait un assaut général; on distribua les attaques dans l'ordre suivant : le roi, ayant pour lieutenants le maréchal de Culant, les comtes d'Eu,
.ao2
ARTHim DR BRRTAGirS.
de la Marche, les sires d'Âlbret, de Tancarville et de Croï, se chargea de tenter un coup de main sar la ville par la tour du Friche; douze cents archers et deux mille féodaux furent désignés pour marcher sous ses ordres. Le connétable conduisait la principale division 9 composée de trois mille arbalétriers et do cinq cents bombardiers : le dauphin ^ Tamiral Coëtifi et le sire de Graville commandaient en second cette division, qui devait agir contre le fort Notre-Damet Le maréchal de Lohéac resta sur la rive gauchei avec les sires de Montagu et de I^a Suze et quiniecents combattants ; on lui enjoignit de forcer la téteda pont du côté de la ville, où l'on ne pouvait arriver qu'en passant sur les débris des trois arches qui avaient^ croulé dix jours auparavant. Deux mille hommes de cavalerie, commandés par Xaintrailles, se placèrent sur la route de Gisors, afin d'arrêter les Anglais, s'ils se présentaient pendant l'assaut. liCS habitants dt Meulan et de Paris fournirent une grande quantité de barques, dans lesquelles on plaça les meilleunl archers, qui devaient arriver sous le pont, et seconder, au moyen de décharges continuelles, la diversion opérée par le maréchal de Lohéac.
Le 19 septembre, vers dix heures du matin, trois démonstrations eurent lieu simultanément, el] chacun mit à s'acquitter de son devoir une ard( que la présence du souverain rendait encore plm] vive : l'assaut dura deux heures. Arthur de Rîdie» mont eut la gloire d'emporter le premier le poste co»] tre lequel il avait tourné ses efforts : la résistance dèj l'ennemi fut si opiniâtre que les féodaux de FranœJ
ÀHTmm DE BRrrAGifv. ao3
Mbntës, abandonnèrent la brèche. T^s assiégés abattirent les pennons des principaux feudataires; la ban* lÉère du connétable resta seule debout : les Bretons Poseraient fait tuer tous, plutôt que de l'abandonner. Leur exemple enhardit les assaillants, Notre-Dame ■it enlevée : les cris de victoire poussés de ce côté limèrent la résolution des gens placés sous le com* tnderoent de Charles VIL
Ce prince avait plusieurs fois tenté de se loger sur muraille; il combattit en cette occasion aussi vailiment qu'à Montereau. Des flots d'ennemis le con-* lignirent de descendre : enfin, par un dernier élan, ramena ses soldats à l'escalade, et sut se maintenir milieu des créneaux le temps nécessaire pour aperçu de toute l'armée dans cette périlleuse lation : en quelques instans les bastions se cousirent de soldats. Charles VII, maître de la tour du iche, s'avança dans l'intérieur de la ville en pourlîvaut chaudement les assiégés, qui se retiraient vers ehàteau : il opéra sa jonction avec le connétable, Jlpsii manoeuvrait pareillement pour couper la retraite }tmx Anglais. Le maréchal de Lohéac, à la suite de lusieurs tentatives infructueuses, finit par rompre barricades, et vint s'unir au roi et au comte de ;hemont. Six cents Anglais périrent dans l'action; latre cents fuient pris, ainsi que les généraux Clinet Standich; deux cents sautèrent par-dessus les Épurs, mais ils tombèrent dans la cavalerie de Xain- Knilles, qui les sabra sans pitié. Duchâtel, neveu du ■kmeux Tanneguy, fut blessé mortellement en monhiknt à la brèche. Guillaume Delmas, écuyerdu comte
Ào4 ARTHUR DK BRETA6HK. .
de la Marche, Jean Bequet archer, et Etienne Guillieti homme cFarmes champenois, reçurent des pensioni en récompense de plusieurs traits de bravoure : le roi accorda au premier le droit de placer dans SCMI écusson une couronne obsidionale.
La résistance ayant cessé sur tous les points (i)| Charles Vil parcourut les divers quartiers, fort ié* sireux d'arrêter les violences et le pillage , et se reo^ dit ensuite à Téglise, afin de remercier le Ciel de victoire; il partit le lendemain pour Orléans. Lé comte de Richemont prit le chemin de la Bretagne en toute hâte, car la discorde désolait sa famille : ses deux neveux allaient se déchirer entre eux. Jean V leur père, dont ces dissensions avaient altéré lasantéi mourut Tannée suivante. Un esprit conciliant s*at liait chez Arthur à une extrême sévérité : il sut, par ses sages paroles, ramener le calme dans la maison ducale. Tandis que des soins si légitimes retenaient le connétable en Bretagne, il apprit la mort de sa femme, décédée à Paris le a février i/|4i (Tannée commençant à Pâques). Cet événement nécessitait sa présence dans ses domaines; mais, rappelé par le roi, il ne put y séjourner aussi longtemps que ses int^ rets l'exigeaient. Charles YII, que les succès rendaient chaque jour plus actif, était passé rapidement de Thôtel Saint-Paul au fond du Poitou.
Le roi vint s'établir sur les confins de cette pro*
(i) Les auteurs de TArt de vérifier les dalcs se trompent en mettant la prise de Ponloise au 17 juillely le jour même où commença le siège; l'erreur est de deux mois. Le Journal de Paris , d'accord avec rhisto* rien d'Arthur, dit le 19 scptcmbi*c. >
ARTHUR DE BRETAGNE. 2o5
vince, dans l'inteution d'y rassembler les troupes destinées à la conquête de la Guienne. N'osant pas entreprendre seul cette campagne, il envoya un des officiers de son palais supplier le connétable de venir le trouver à Toulouse, en lui prescrivant de séjourner une semaine à Paris, afin d'y réchauffer par sa pré- 9ence l'esprit public. Arthur exécuta religieusement les ordres du monarque : il visita l'Ile-de-France, la Picardie, et partit pour le Midi en suivant la ligne de Nevers, Moulins, Clermont et Alby. Le roi venait d*arriver dans le Languedoc par Poitiers, Limoges et Montauban : la jonction eut lieu sur le Tarn. Charles VII fit son entrée à Toulouse le 8 juin i^l{^ : il était vêtu de noir, et montait un cheval bai; le connétable le précédait l'épée nue à la main , et paré des brillants insignes de sa haute dignité : le dauphin menait sa mère en croupe sur un destrier noir. Huit consuls en robes mi-partie noire et rouge reçurent le monarque sous un dais doré, et le conduisirent au Capitole à travers des flots de peuple (i).
Le surlendemain, Charles VII passa en revue les troupes cantonnées dans le voisinage de Toulouse : Arthur avait amené douze cents Bretons. Les historiens anglais font observer que ce général conduisait à chaque expédition un certain nombre de les compatriotes , qui devenaient le noyau de l'armée. Celle qui achevait son mouvement de concentration dans le Languedoc se composait de cinquante mille hommes, la plupart vieux soldats ^ faisant la guerre
(i) Histoire du Languedoc, toine IV.
ao6 4RTHUB DE BRETAGITK.
depuis quinze ans. On distinguait à sa tête, outre le roi et le connétable , les comtes du Maine, de la Marche, de Mortain, princes du sang; les sires de Cas* tries, de Perdriac, de Mortemart^ haut tenancier du Poitou; le maréchal de Culant; Xaintraîlles, premier écuyer; Louis deScoraille, sénéchal du Limousin; Li Hire, chef des bandes soldées; Mallet de Graville, grand maître des arbalétriers ; les frères de Tancar** ville, Coëtivi, de Laval , de Châtillon , de Montgascon, de RoncheroUes , de Brezé, de Gavre, et les barom aquitains comtes de Comminges, de Foix, de Bigorre, de ïartas, d'Albret et d'Armagnac.
Le 1 5 juin, Arthur partit de Toulouse, menant les deux divisions de Pavant-garde : Charles VII et le corps de bataille le suivirent de près. Les Français passèrent TAdoiir le ao juin, et commencèrent le siège de Saint-Sever. Cette ville, possédée depuis un siècle par l'Angleterre, tenait les pays environnants sous sa dépendance : des fortifications, très-régulières pour cette époque, la rendaient le principal boulevard de la Guienne; une garnison nombreuse soutenait le zèle des habitants, très-dévoués aux intérêts de la maison de Lancastre. Thomas Rameston, gouverneur de la Guyenne pour Henri YI, ne doutant pas que SainU Sever ne fût bientôt attaqué, s'y jeta pour le défen^ dre : il y introduisit un renfort de trois cents ÀDglaii et de douze cents Gascons.
Le comte de Richemont déploya , dans ce siège, la vigueur et l'activité qu'il mettait dans ses moindrM entreprises. Le jour de la Saint-Pierre, deux faubourgs furent pris en moins d'une heure : quatre cents arba-
ARTHUR DE BRETAGHE. ^CJ
létriers gascons se firent hacher dans les retranche* ments. Le lendemain, la ville fut assaillie sur les trois points : le roi attaqua le fort de Montgaillard, le maréchal de Culant, par la tour d'ingreuil, et le connétable, du côté de l'Adour. Les Français, que la présence du monarque transportait d'enthousiasme, s'élancèrent vers les murailles, et parvinrent à s'y loger après un combat meurtrier. Comme à Pon toise, Arthur eut la gloire de pénétrer le premier dans la place. Ses efforts pour arrêter le carnage demeurèrent impuissants; on tua dans les fortifications sept cents arbalétriers et trois cents habitants. Le gouverneur, voyant entrer le connétable , réunit les débris de sa garnison, et prit ses mesures pour exécuter une sortie par la route de Montgaillard : il passa sur le ventre des Français, et se fit jour à la tête de six cents hommes; mais il fut poursuivi par l'amiral Coëtivi, qui l'obligea de rendre son gantelet. Arthur prit sous sa protection quelques familles restées dans leurs logements; il recueillit plus de cent enfants encore au berceau , que les mères effrayées n'avaient point eu le temps d'emporter : il ordonna de les réunir dans quatre maisons, et de rassembler des chèvres pour allaiter ces petites créatures. (Jean Gruel, p. iiàX)
Voulant reconnaître les services rendus dans cette expédition par le comte de Richemont , Charles VU le nomma commandant supérieur de Saint-Sever. L'armée ayant goûté plusieurs jours de repos, quitta ces parages, et se dirigea vers Dax, qui appartenait également aux Anglais. La pénurie des vivres fut telle du» rant trois semaines, que plusieurs centaines d'hommes
ao8 ARTHUR DE BRBTAGRB.
moururent de faim ; les plus puissants barons se Doa^ rirent d'herbes sauvages. Arthur, si Ton croit son historien, soutint ses forces durant plusieurs jours an moyen d'un cordial qu'il s'était réservé. Une nuit, les gens de son hôtel lui amenèrent un tonneau de vin; il le distribua le lendemain aux soldats par petitoi portions. Le siège de Dax exigea un mois d'efifortl inouïs : dix assauts successifs échouèrent complètement : enfin le vent du nord vînt tempérer la chaleur dévorante qui accablait les troupes; dès ce moment on put mettre plus de suite dans les travaux. I-*s habitants, effrayés des progrès des Français, et craignant de les irriter par une résistance trop prolongée, demandèrent à capituler.
Pendant cette campagne, le comte de Richement se lia d'affection avec Charles II, sire d'Albret, fils du connétable tué dans les champs d'Azincourt. Ce feu* dataire lui proposa de resserrer les liens de leur amitié en épousant Jeanne d'Albret sa fille, âgée de vingt- . deux ans; l'offre fut acceptée, et Arthur forma de nouveaux nœuds au château de Nérac, le 29 août i434< •
Charles YII, qui venait de consolider sa puissance dans la Guienne, partit pour l'Agenois; le connétable ne l'accompagna pas, ayant reçu l'ordre de regagner le Languedoc afin d'y rétablir la tranquillité; car le séjour d'une armée de cinquante mille hom* mes avait troublé le calme que goûtait depuis longtemps cette province sous la protection de ses sages institutions. Arthur se trouvait encore dans la ville de Gavre, lorsque Robert de la Rivière, depuis évê* que de Rennes, vint lui notifier la mort de Jean V|
ARTHUR DE BRETAGNE. aog
duc de Bretagne, décédé la veille du mariage du comtedeBichemont avec Jeanne d'Albret. François V\ nouveau duc, supplia le roi de laisser rentrer en Bretagne son oncle, dont les conseils lui devenaient indispensables : Charles VII ne se rendit à ses instances que très-difficilement.
Arthur quitta le Languedoc, conduisit sa femme à ; Parthenay, et rejoignit son neveu vers la fin de novembre. Il assista, le lo décembre i443, au couronnement de François F", qu'il arma chevalier à l'issue delà cérémonie religieuse. La trêve signée Tannée suivante entre la France et l'Angleterre mit le comble au bonheur dont jouissait le pays. Le fléau de la guerre venait donc de cesser, mais un autre non moins terrible ne tarda pas de lui succéder : nous voulons parler des ravages commis par les soldats de l'expédition de Guienne. L'oisiveté de ces hommes indisciplinés suffisait pour détruire les espérances de félicité que chacun avait conçues après tant d'orages : il fallut les entraîner dans quelques entreprises lointaines, pour en délivrer le royaume. On se partagea cette multitude de vagabonds armés ; le dauphin en conduisit la moitié en Suisse, afin de seconder Sigismond, duc d'Autriche, dans la lutte qu'il soutenait contre les habitants des cantons helvétiques; le connétable s'étant mis à la tête des autres divisions, marcha au secours de Bené d'Anjou, duc de Lorraine, que les villes de Metz et deToul refusaient de reconnaître pour souverain. Les historiens de l'époque ne fournissent que des détails fort obscurs sur ces deux expéditions : elles furent de courte durée, mais très-meurtrières; quantité derou-
aïO ARTHUR I)K BRRTAGNB.
I'km's y perdirent la vie : il en rentra encore un noml)re assez considérai)]^ pour causer au roi et à la nation entière les inquiétudes les plus sérieuses. Charles VII et son connétable unirent leurs efforts pour mettre un terme définitif à cette calamité : le succès le plus complet fut le prix de leur persévérance, comme nous allons le voir <lans le livre suivant.
TJVRE VI.
(iliniigomeiil de syntèmc militaire o|>éré par les soins d'Arthur. •. Éta* l)lisKcin(!iil d(^s années |>(;riiiaiientcs. — Nouvelle agression des Aa« {{lais. — \a^ roui te de Richemont est chargé de conquérir la basse Normandie.
Tous les grands hommes du quatorzième siècley Duguesclin , Olivier de (ilisson , Enguerand de Gouci| Louis d(*. Sanc<Tre, noucicaut, TiOuis de ClermonC| avaicïut montré luic louable ardeur pour réprimer l'indiscipline qui transformait en brigands des guerriers valeureux. Arthur de Richemont partagea leur sollicitude, et (it encore plus que ses devanciers dam l'intérêt du l)on ordre. 11 était évident que les malheurs de la France pendant le règne de Charles VI avaient eu |)oin' cause principale des revers éprouTél à la guerre par suite de l'insubordination des chefi et des soldats; il fallait donc en prévenir le retour M moyen d'institutions vigoureuses. La sévérité d*A^ thur n avait pu jusqu'alors y remédier; en vain pou^ suivit-il les pillards sans se laisser arrêter par le rang
des coupables : ce zèle en faveur des paisibles cultiva- >t)eurs lui avait attiré la haine des grands. L'adoption .d'un mode de licenciement, basé sur des règles d'une ^ligueur soutenue, pouvait seule couper le mal jusque ] dans sa racine. Richemont, convaincu de cette vérité, i-sut inspirer au roi les mêmes sentiments. Depuis ^quelques années Charles VII redoublait de soins pour -se montrer digne de l'affection de ses sujets : il ne [pouvait consolider le bonheur de la nation qu'en extirpant ce vice originel de brigandage, dont l'exis- «lence arrêtait les progrès de la civilisation. Jamais ce prince n'aurait triomphé des obstacles qui l'entoutaient, si le ciel ne lui eût donné pour auxiliaire le ^eomte de Richemont. Le roi et son connétable furent les seuls créateurs du mode de licenciement qu'ils ^mirent en pratique pour la première fois au commen- :Minent de l'année i44S ' ^^^^ deux laissèrent mûrir •eelte affaire plusieurs années, en s'en vironnant d'un profond mystère. I^orsque le moment de l'exécution •ftit arrivé, Charles Vil voulut consulter les princes du sang, les généraux, les plus riches feudataires du royaume, les principaux membresde tous les ordres, toireraémeles docteurs de l'université, afin de donner plttsdesolennité aux actes de réforme qu'il projetait, et de réduire au néant l'opposition qu'on allait infail- MUement rencontrer.
l L'armée cantonnée en Lorraine y pillait les campagnes impitoyablement. Le roi , revenant de Nancy, ti*arréta auprès de Châlons-sur-Marne , et se logea dans le château de Serre, appartenant à l'évéque : il
y convoqua, pour le commencement de mai 1445? les
^12 ABTHUR DE BRETAGNE.
princes du sang et les grands vassaux , leur annon- (!ant le désir de mettre un terme aux excès commis par les gens de guerre. Il nomma une commission , formée du dauphin ^ de Charles d'Anjou, des comtes de Saint-Pol, de Clermont, de Tancarville, et de Danois : le connétable en fut le président. Le monarque soumit aux lumières de ce conseil un projet de licenciement : c'était déjà de sa part une preuve de courage assez remarquable^ que de proposer d'arracher les armes à des capitaines qui ne s'en servaient depuis un quart de siècle que pour défendre sa cause. On s'attendait à une vive résistance du côté des feudataires, dont le pouvoir devait diminuer du moment où ils seraient privés de la faculté de lever des soldats dans leurs possessions : mais les craintes conçues à cet égard s'évanouirent subitement: les feudataires voyaient fréquemment leurs domaines dévastés par des soldats réunis sous la protection de leurs voisins; ils ne tiraient aucun revenu des meilleures ter- ; res, qui souvent demeuraient en friche; ce ne fut pas sans étonnement qu'on les entendit se déclarer en I faveur de la mesure proposée. Charles VII se trou-f vait d'ailleurs en position de les y contraindre par laf force ; car la nation française avait acquis un nouveaa| degré d'énergie au milieu de si terribles secousses. Les malheurs publics semblaient, en quelque fEiçoOf imprimer une merveilleuse activité à la marche dtf améliorations. Déjà le commerce et les professiooi utiles fournissaient une masse d'hommes riches etf^ disposés à seconder les volontés du souverain; les villes , devenues plus peuplées par les migrations des
gens de la campagne ^ ne craignaient pas de défendre contre la chevalerie les franchises qu'elles tenaient des rois. Les intérêts des particuliers se rattachaient
[davantage au monarque, et augmentaient sa puissance en diminuant celle de la féodalité : la chevalerie se soumit donc, et fit preuve de sagesse autant que de patriotisme.
Cette mesure de licenciement, tentée plusieurs fois, n'avait échoué que par défaut de solde. Le roi proposa auxfeudataires réunis auprès de lui de consentir à la levée d'une taille perpétuelle dont on affecterait le produit au payement d'un certain nombre de sol-
I dats, qui resteraient constamment à la disposition du roi, qui défendraient le territoire attaqué par l'étranger çl protégeraient en même temps les propriétés contre les vagabonds armés : l'assemblée vota sans difficulté rimpôt demandé. Tandis que ceci se passait à Châ- Ions, des messagers du palais, chargés de sonder l'opinion publique, parcouraient le royaume dans toutes les directions. Les divers états provinciaux s'empressèrent d'accorder la taille exigée : chacun appréciait déjà les avantages qui allaient résulter d'une mesure si essentielle. Assuré des suffrages universels, le roi ordonna de commencer l'opération du licenciement; il en chargea le comte de Richemont, et lui conféra à cet effet des pouvoirs illimités.
Le général se rendit, accompagné de ses lieutenants, à Montbéliard; il rassembla sous les murs de ' cette ville les routiers qui suivaient la bannière du roi de France, sans oublier cinq mille Anglais, lesquels, k la faveur de la trêve, s'étaient mêlés aux soldats
ai4 A^RTHUR D£ BRETAGJSfE.
que le dauphin conduisait en Suisse. Il partagea Farmée, forte de cinquante mille combattants, en trois divisions, qui marchèrent sur autant de lignes parallèles. Celle de droite, commandée par le sire Mallet deGraville, grand maître des arbalétriers ^ déboucha aadessus de Lure; celle de gauche, aux ordres du ma* réchal de Culant, traversa la plaine de Grayj et celle du centre, conduite par Arthur lui-même, suivit la direction de Vesoul : elles franchirent la Saône à un jour de distance, traversèrent les Vosges, et entrèrent dans la Champagne du côté de Chaumont.
Le connétable arriva le i5 juin dans les plaines de Vitry, où devaient se réunir d'autres soldats qu'on attirait de l'Auvergne, du Languedoc, de Flle-de- Oance, de la Beauce, du Poitou et de la Guienne. Ces gens se laissèrent mener en Champagne, persuadés qu'on allait commencer quelque expédition capable de les enrichir : les ravages commis par eux dans leurs marches et dans leurs cantonnements en Champagne, sous les yeux mêmes du roi, achevèrent de démontrer la nécessité d'une prompte réforme. (Jean Gruel.)
Cette concentration exigea deux mois entiers. Ver» la fin de juillet 144^9 le connétable fit passer la Marne aux quatre corps de cette armée, que des calculs approximatifs portent à quatre-vingt-dix mille hommes; il la réunit sur un seul point, dans la plaine qui touche Chàlons, la même qui fut témoin de la défaite d'Attila. Le surlendemain le roi sortit de la ville, et vint passer la revue; il était accompagné de son fils, de quatre princes du sang, de cent cinquante
ARTHUR DE BRETAGNE. ai5
vassaux déployant bannière, de quinze cents bannerets, l'élite de la chevalerie, de plusieurs évéques, de magistrats, de docteurs de l'université : le monarque affectait de se montrer entouré des personnages les plus illustres de la France, ne doutant pas que la vue d'un cortège aussi imposant ne fît impression sur Tesprit des troupes. La revue terminée , le roi ordonna au connétable de choisir dans les rangs ceux des routiers les mieux équipés, les plus braves, et les plus susceptibles de se courber sous le joug de la discipline.
Arthur devait connaître à fond le caractère de la plupart d entre eux, car il les avait eus sous ses ordres, pendant vingt ans; d'ailleurs les capitaines furent préalablement consultés. On forma sur le terrain les rôlesd'un corps de neuf mille cavaliers, et d'un autre de douze mille archers à pied : l'excédant de ces soldats, dont le nombre s'élevait encore à soixante-dix mille, fut Ucencié. On prit d'avance des précautions fort sages, pour empêcher cette masse d'individus de se former une seconde fois en corps, ce qui arrivait ordinairement après chaque congé partiel: on en retira les hommes les plus déterminés et les capitaines susceptibles d'une forte résolution, desorte que ces soixante-dix mille routiers restèrent sans chefs. On les renvoya par petits dé-i tachements dans différentes directions , en leur intimant l'ordre de se retirer chacun dans son pays natal.
Au moment du départ, quantité de hérauts lurent devant le front des troupes un édit par lequel le roi accordait pleine rémission des crimes et délits commis antérieurement ; mais on les prévint aussi que les châtiments les plus terribles seraient infligés à
ai 6 ARTHUR DE BRETAGNE.
ceux qui, dans le trajet, commettraient des excès. Les lieutenants du connétable , les prévôts des maréchaux allèrent se poster aux principaux embranchements des routes, afin de diviser les détachements et empêcher les réunions trop nombreuses; les baillis des villes et des bourgs bordaient les chemins, escortés des archers sédentaires. L'appareil déployé dans cette circonstance, les expédients énergiques que l'on adoptait pour Texécution de Tédit de licenciement, inspirèrent une crainte salutaire à ces hommes féroces. Les soixante-dix mille ribauds se répandirent sur la surface de la France, et rentrèrent au sein de leurs familles; au bout de deux mois on n'en vit pas un seul sur les routes. Cette multitude de brigands, ce fléau contre lequel les rois luttèrent pendant plusieurs siècles disparut comme par enchantement. Nous ne passerons pas sous silence le nom d'un homme sans la participation duquel Tentreprise n'aurait pu s'exécuter : nous voulons parler de Jacques Cœur, qui fournit au roi les sommes nécessaires pour acquitter la solde convenue, et pour en assurer la continuation l'espace d'une année.
L'opération du licenciement étant terminée, le connétable procéda au classement des soldats choisis en dernier li9u pour le service de l'État. T.ies neuf mille hommes de cavalerie furent divisés en quinze compagnies de six cents hommes chacune; la compagnie se subdivisa en lances, qui se composaient de six hommes, le chef de lance, deux écuyers, et trois archers , tous à cheval. Arthur plaça dans le cadre de ce corps ceux qu'il importait le plus de ranger
ARTHUR DE BRETAGNE. ^l'J
: tous le joug de la discipline : « On choisit j dit un historien contemporain ^ des capitaines vaillants, sages, experts, et non jeunes et grands seigneurs. » Il ' fut défendu expressément de mener à sa suite chiens, oiseaux et femmes; caries gens de guerre se chargeaient ordinairement d'un attirail fort embarrassant. On fixa la paye de chaque chef de lance à lo Uvres lo sous par mois, celle de l'écuyerà 5 livres, et celle de Tarcher à 4 livres. Cette paye était perpétuelle; le chef de lance devait recevoir les rations de vivres destinées à son peloton ; le commandant d'une compagnie fut institué garant de la conduite de ses hommes : voilà l'origine de cette responsabilité graduelle qui est devenue la base de la discipline moderne.
Des généraux reçurent du roi la mission d mspec- ' ter les troupes à des époques fixes; on leur prescrivit de redoubler de soin pour resserrer les liens du devoir. Des volontaires sortis des rangs de la chevalerie ou de la bourgeoisie se présentèrent en foule pour servir le roi, sans demander aucune solde; ils furent incorporés dans les compagnies, et se soumirent aux règles récemment établies ; on leur fit espérer d'être nommés aux vacances qui surviendraient dans les cadres de la gendarmerie : personne n'agitait encore la question d'avancement; on ne le régla que deux siècles plus tard. Ijcs-volontaires qui se présentèrent pour servir à leurs frais doublèrent le nombre des cavaliers et des archers, de sorte qu'au bout de six mois le roi eut à sa disposition quarante mille hommes, dont dix-huit mille achevai. On les dissémina sur la surface du royaume : les places fortes , les capi-
2l8 ARTHUR DE BRETAGNE.
talcs (les provinces reçurent des garnisons imposant tes; on établit dans trente villes des commissaires des guerres chargés du payement de la solde et de la distribution des rations. La conduite des soldats devint exemplaire : les habitants des campagnes , accoutumés à ne voir que des ennemis dans les hommes armés, ne trouvèrent plus chez eux que des protecteurs ; les capitaines, qui jadisdonnaient eux-mêmes l'exemple des plus horribles excès, devinrent tellement rigides qu'il fallut souvent modérer leur sévérité.
On ne fut pas longtemps sans recueillir les heureux fruits de ce changement. L'agriculture, protégée par ceux qui en furent si longtemps le fléau, redevint florissante comme du temps de Philippe-Auguste et de Louis IX ; les routes, étant délivrées des brigands qui les infestaient, se couvrirent de voyageurs; les affaires se renouèrent, le commerce prit un rapide essor et les revenus de l'État s'accrurent d'une manière merveilleuse. En France la civilisation était restée en arrière de celle de l'Angleterre, de l'A lie magne ,. de l'Italie et de l'Espagne, mais à la faveur des nouvelles réformes notre pays n'eut rien à envier aux autres États de la chrétienté sous le rapport de la police et du bon ordre.
On doit regarder le mode adopté par Charles VU comme l'amélioration la plus notable que l'on ait introduite dans notre système militaire; il devint pour les armées françaises ce que les institutions de Marius furent jadis pour les légions romaines : grâce aux changements accomplis par le rival de Sylla^la république n'eut plus à déplorer des désastres sem-
>Iables à ceux de la Trébie , de Trasimène et de Gaules; de même la mouarchie ne connut plus des rerers aussi cruels que ceux de Crécy, de Poitiers et TAzincourt. La France reprit en peu de temps une lupériorité marquée sur l'Angleterre: cette puissance, léchirée par les discordes civiles , dut recourir aux applications pour obtenir que la trêve fût prolongée. )n avait lieu d'espérer qu'une paix durable serait le ►rix de tant de persévérance. Arthur, désireux de goûer le repos après de si nobles travaux, se hâta dereganerle château deParthenay : le deuil l'y attendait; eanne d'Albret était morte subitement la surveille e l'arrivée de son époux. Le comte de Richemont *avait point eu d'enfants de ses deux femmes; le déir de laisser un héritier de son nom lui fit contracer une troisième union. Il épousa vers la fin de juil- 5t 1445 Catherine de Luxembourg, la plus jeune les filles du comte de Saint-Paul, sœur de Jacqueline smme du comte du Maine, qui remplissait alors l'emploi de premier ministre. Arthur n'eut pas le loisir l'apprécier les douceurs que semblait lui promettre' :e mariage; au moment où la guerre venait de cesser es ravages, une étincelle ralluma l'incendie : elle lartit encore de la Bretagne.
Jean V avait laissé à ses trois fils, François, Pierre ît Gilles, des apanages proportionnés au degré d'afection que chacun d'eux lui inspirait. François, l'aîné, *ut le duché de Bretagne; Pierre, le comté de Guin- ;amp et autres terres; Gilles, le plus jeune, eut la >aronnie de Chantocé, située sur la lisière de l'Anjou. Ou vivant même de son père, Gilles se plaignit de
a 10 ARTHUR DR BRETAGNB.
la modicité de son lot. « Pourquoi m*exile-t-on de mon pays natal? disait-il; suis-je fils du duc d'Anjou, ou du duc de Bretagne? » 11 ne cessait de reprocher à ses frères une préférence qui le blessait au dernier point. Ces querelles journalières prenaient de plus en plus un caractère d'animosité très-effrayant ; le connétable fut souvent obligé de venir en Bretagne pour rétablir la bonne intelligence parmi ses neveux. Gilles rachetait par des qualités éminentes une violence de caractère fort incommode : il ne se montra guère plus soumis lorsque François, l'ainé, prit possession du duché : ce dernier, sombre, haineux, fuyant le monde, se tenait renfermé dans son palais, en com* pagnie de quelques favoris, qui travaillaient sans cesse à l'aigrir contre son frère.
Afin d'augmenter ses domaines et de se rattacher à la Bretagne, dont il se glorifiait d'être Tenfant, Gilles résolut de s'allier à la famille de Dinant, en épousant Françoise , héritière de cette riche maison. Une promesse antérieure liait en quelque façon Françoise au fils aîné du comte de Laval; mais le sire de Dinant étant mort, elle demeura orpheline dès l'âge de douze ans. Gilles la ravit aux parents collatéraux, déclarant qu'il en ferait sa femme lorsqu'elle serait en âge de se marier. Cet enlèvement mécontenta un grand nombre de personnes, et en particulier le sire de Montauban, homme d'une audace extrême, et qui, pour réparer sa fortune, avait conçu le projet d'éj)ouser l'héritière de Dinant; il n'eût pas été plus scrupuleux dans le choix de ses moyens, si un autre ne l'avait prévenu. Gilles vit former contre lui une
ARTHUR DE BRETAGNE. IXVtl
puissante ligue, sans que son frère songeât à prendre sa défense : i! quitta brusquement Vannes, où résidait le souverain de la Bretagne, et courut se renfermer dans le château du Guildo.
Le conseil d'Angleterre, accoutumé à retirer quelque profit des querelles survenues entre les princes du continent, envoya dans le duché des émissaires qui surent gagner la confiance de Gilles; ils lui offrirent l'appui du roi Henri VI. La maison de Lancastre tenait d'autant plus à se ménager un tel allié, que le nouveau duc, abandonnant le système de son père, s'était déclaré hautement pour la France, et venait de prêter serment à Charles VII, son oncle. Gilles, irrité au suprême degré contre son frère, accueillit les envoyés anglais, dont les discours lui suggérèrent des idées d'ambition fort criminelles. Ses ennemis, attentifs à ses moindres démarches, s'empressèrent de l'accuser d'avoir promis de livrer aux Anglais plusieurs châteaux forts ; ils disaient que Henri VI lui avait offert l'épée de connétable : Lobineau assure que cette proposition fut repoussée par le prince Gilles. Quoi qu'il en soit, Jacques de l'Épinay, évêquede Saint-Malo , le sire de Montauban et Jean Hingant, les personnages les plus en crédit auprès de Montfort, lui dépeignirent son frère comme l'ennemi le plus dangereux de l'État.
Sur ces entrefaites, Gilles demanda au comte de Sommerset, gouverneur de la Normandie , quelques bons archers, désirant prendre d'eux des leçons de tir de l'arc, exercice pour lequel il avait un goût décidé. On sait que les archers anglais passaient pour les plus
222 ARTHUR DE BRETAGHB.
habiles tireurs de l'Europe. Sommerset en envoya trente : le jeune Breton leur fit un accueil empressé; il les logea dans le château du Guildo : cette action, très-innocente au fond, fut interprétée à son désavantage, et devint une preuve manifeste de son intelligence avec le conseil de Henri VI. Le duc ne douta plus de la culpabilité de son frère; il se trouvait alon à Chinon, auprès de Charles VIT, qui, prévenu également contre Gilles, voyait en ce jeune prince un des plus zélés partisans des Lancastre. Le roi offrit à François 1" de lui épargner le soin trop pénible d*arréter le coupable : le duc , ayant accepté, se hâta de regagner la Bretagne.
Le 26 juin 144^9 un dimanche, Gilles, en société de quelques-uns de ses écuyers, jouait à la paume dans la cour du château du Guildo, lorsque Tamiral Coëtivi se présenta devant le pont-levis, escorté par douze cents hommes. La sentinelle ayant signalé Tap* proche de ces troupes , un des écuyers bretons monta sur les remparts et fit les questions d'usage. L'amiral se nomma, annonçant qu'il conduisait deux cents lances du roi de France, et manifesta le désir d'entrer dans le château. Gilles ne fit aucune difficulté d'ouvrir les portes aux soldats du roi son oncle; il vint même à la barrière recevoir l'amiral , en lui demandant des nouvelles de Charles VII, dont la santé inspirait alors de graves inquiétudes. Coétivi le rassura sur ce point , et au bout de quelques instants d'hésitation il lui annonça l'objet de sa triste mission : l'amiral ayant posé la main sur l'épaule de Gilles , lui déclara qu'il le faisait prisonnier.
Oq eut soin d'exécuter cette arrestation à i'insu du connétable, dont chacun redoutait la violence : le roi ne Tinstruisit du projet qu'après le départ des deux cents lances. Arthur ne put contenir son indignation ; il parla à Charles VII avec toute la liberté que lui donnaient son âge, son rang et ses services : « Vous agissez, dit le comte de Richemont, contre vos propres intérêts en travaillant sourdement à la ruine de la maison de Bretagne : au lieu d'entretenir ces fatales dissensions, vous deviez chercher à les éteindre : je proteste de l'innocence de Gilles ; je déclare qu'il est rîctîme des calomnies de ses ennemis. » La chaleur que !e connétable mettait à défendre son neveu toucha Charles VII, toujours irrésolu dans ses déterminations : a Beau cousin, lui dit-il, pourvbyez-y, et faites diligence; autrement la chose ira mal, car le duc et tous les autres vont délibérer de le prendre. »
Le comte de Richemont vola en Bretagne , espérant empêcher l'arrestation; mais Gilles était déjà entre les mains de l'amiral. Le comte arriva aux portes de Dinant avant le prisonnier : il supplia le ^uc de voir son frère et de l'entendre. François 1" n'osa pas repousser les instances de son oncle; il se rendit au château, où Coétivi et son escorte venaient d'arriver. L'entrevue eut lieu dans une des salles basses. Gilles, Arthur et Pierre de Bretagne se jetèrent tous trois aux pieds du souverain , lui demandant en pleurant le pardon d'un frère plus imprudent que coupable. François, opiniâtre par caractère, demeura insensible à de si touchantes prières : il ordonna au procureur général Dubreuil de dresser sans délai l'acte d'accu-
^^4 ARTHUR DE BRETAGNS*
sation de félonie. IjC magistrat essaya de fléchir son maître^ qui réitéra le commandement d'un ton colère. Arthur tenta de ramener son neveu à des sentiments plus généreux : il ne put rien obtenir.
Les états provinciaux se réunirent vers la fin de 1 44^ dans la ville de Redon , à l'effet de prononcer sur le sort de Gilles : ce tribunal avait seul qualité pour juger un prince breton. Le duc, par l'organe du chancelier, se porta plaignant contre son frère, qu'il accusait de haute trahison. Les ennemis du prévenu n'a« vaient d'autre but que de le faire condamner sans l'entendre : ils échouèrent pour cette fois, grâce aux soins du comte deRichemont, qui siégeait dans cette assem« blée on vertu de son titre de premier feudataire. Arthur prit la parole après le chancelier : «f Je pense, dit-il, qu'il est de toute justice d'entendre la défense de Gilles; et d'ailleurs je suis convaincu que le cas n'est pas assez grave pour exiger la mise en accusation. ■
Une assemblée composée de Rretons, gens éminemment nationaux, devait prendre en considération l'opinion d'un grand homme, d'un compatriote illustre, dont la gloire rejaillissait sur le pays. Les états adoptèrent sans hésiter son opinion, en déclarant que la culpabilité ne paraissait pas assez prouvée pour qu'il s'ensuivît même une instruction préalable. Le ' prince ne fut donc point jugé; mais Arthur ne put ' obtenir son élargissement; et par un raffinement de cruauté , on confia la garde de Gilles au sire de Montauban, son rival, qui prit plaisir de le promener de ' prison en prison. Le connétable, satisfait d'avoir sauvé la vie de son neveu, ne voulut pas insister dans le
moment pour obtenir sa liberté, espérant que le temps affaiblirait Tirritation de François F"". Il quitta la Bretagne dans cette persuasion (commencement de 1447)? ^^ ^^ rendit à Razillé près Chinon, où Charles VII habitait : les événements politiques ne lui permirent point d'y demeurer longtemps oisif.
Le conseil de Henri VI venait d'annoncer qu'il regardait la détention du prince Gilles comme une infraction à la trêve, et menaçait la Bretagne d'une irruption immédiate si l'on ne s'empressait de briser ses fers. Personne n'ignorait que chez les Anglais les effets suivaient de près la menace : le duc se hâta dHnformer le roi de sa périlleuse situation. Le connétable avait lieu d'être mécontent de son neveu, il n'at- I tendit cependant pas les ordres de Charles VII pour I lui conduire un secours de deux cents lances : il visita ;. toute la ligne frontière de la Normandie, et mit les ir places en état de résister à un coup de main. Touché f de cet empressement , et voulant le reconnaître, Frank çois r' fit présent au comte de Bichemont d'une mar gnifique coupe d'or.
p Le roi d'Angleterre et ses ministres , se voyant dans ^ l'impuissance de soutenir contre la France une guerre f en règle, tenaient néanmoins à punir le duc de Bretagne d'avoir abandonné la politique de son père; mais on ne pouvait l'attaquer sans rompre la trêve signée avec Charles VIL Le conseil de Henri VI adopta un terme moyen : il lança sur les frontières du duché quinze cents aventuriers commandés par Surienne, capitaine aragonais, homme féroce et trèsactif, quoique d'un âge avancé : il était gouver-
a 26 ARTHUR DE BRETAGNE;
neur pour les Anglais d'une partie de la basse Normandie. Ce partisan investit dans la nuit la ville de Fougères ( mai 1 44^ ) j la prit par escalade , et fit mainbasse sur la garnison , composée de Français et de Bretons : pas un soldat n'échappa au massacre. Fougères passait pour une des villes les plus riches du duché; placée sur l'extrême frontière, elle servait d'entrepôt aux marchandises allant et venant de 11 Normandie. Maître de cette ville, Surienne poussa ses ravages jusqu'aux faubourgs de Rennes.
Le roi apprit cette invasion au moment où il sortait de Tours pour se rendre à Bourges : il revint précipitamment à Chinon , convoqua les membres de son conseil ^ et rappela auprès de lui le comte de Richemont : Charles VU ne manquait pas de réclamer l'appui de son connétable dès que les circonstances devenaient difficiles. Le roi s'empressa d'envoyer le maréchal de Culant vers le comte de Sommerset, gouverneur de la Normandie ^ pour le sommer de rendre Fougères, et de payer 180,000 écus en réparation des dommages causés par Surienne. Sommerset désavoua le capitaine aragonais ; mais il répondit que la satisfaction demandée pour la surprise de Fougères lui paraissait trop élevée pour y souscrire sans la per^ mission expresse du roi d'Angleterre : a J'ai ordre de lie pas rompre la trêve, répétait-il sans cesse, je ne l'ai point rompue; qu'on s'adresse, pour le reste, aux ministres de mon souverain. »
Cette réponse montrait d'une manière évidente que la force des armes pouvait seule obtenir réparation d'une telle offense. Chacun fut convaincu que la
|uerre ne tarderait pas d'éclater. Charles VII envoya les ambassadeurs à Londres, et fit traîner en lon- ^eur les négociations au sujet de la prise de Foujères, désirant gagner du temps. Dans cet intervalle, le connétable fut chargé de procéder à l'organisation 3e l'infanterie permanente d'après des règles analogues à celles que l'on avait suivies pour la formation Je la cavalerie. Le principal but du nouveau système militaire était d'affranchir le roi de l'influence des j[rands vassaux : il devenait donc indispensable de changer le mode de la levée des communes , opéraîon qui ne pouvait s'effectuer sans la participation de »s feudataires. A la suite de mûres réflexions, le roi rendit, dans le mois de juin 1 448, une ordonnance |ui rappelait d'anciennes dispositions de Charles V, et les régularisait en leur donnant plus d'extension (i). Arthur employa huit mois à formuler les bases de i^ette organisation : il choisit parmi les archers six [nille hommes d'une taille moyenne; ils composèrent la cavalerie légère. On doubla les cadres de la gen- Jarmerie; on y admit une foule de jeunes féodaux jui désiraient servir comme volontaires. Depuis l'insdtution de cette troupe permanente, c'est-à-dire depuis quatre ans, la solde n'avait pas manqué aux hommes un seul jour : l'exactitude dans le payement mettait le prince en droit d'exiger une régularité sévère dans le service. Les troupes étaient disciplinées Bt très-bien équipées. On remarquait des progrès sensibles dans l'artillerie , placée sous la direction des
(i) Encyclopédie méthodique, Jrt militaire, t. IV, page 99.
2128 AHTRUR DE BRETAGHS.
frères Bureau (Jean et Gaspard) : ces deux Lommeii doués d'un génie transcendant, aquéraient chaque jour de nouveaux droits à l'estime publique. La for* tune des frères Bureau leur attira des envieux, ma» Cliarles VU fut assez sage pour fermer Toreille aux discours des détracteurs.
Le roi se voyait en mesure de soutenir sans désavantage la guerre contre la maison de Lancastre; il pouvait disposer de vingt généraux de réputation et de cinquante mille hommes, dont Jacques Gœnr assurait la solde pour une année entière. Les malheurs qui pesaient depuis si longtemps sur la France sem« Liaient avoir doublé Ténergie de ses habitants; chacun se montrait jaloux de servir le père commun de la patrie. On vit des bourgeois envoyer à Charles VU de l'argent, tandis que l'ennemi occupait encore leur ville, leurs maisons.
La campagne qui allait s'ouvrir avait polir but de reconquérir la Normandie, unedes provinces les plus riches du royaume, et la plus importante en raison de sa proximité de la capitale. Les Anglais, chassés de toutes les autres, s'estimaient trop heureux de pouvoir conserver cette première conquête de Henri V : ils redoublaient de soins pour s'y retrancher de la manière la plus formidable.
Charles VU publia un manifeste, afin de montrer que le refus de réparation de la part des Anglais le mettait dans la nécessité de reprendre les hostilités. Ce prince comprenait que son intérêt lui faisait une loi de convaincre les peuples delà justice de ses droits, pour les préparer à de nouveaux sacrifices. Il voulut
ARTHUR DE BRETAGITE. aSàQ
que Ton attaquât Pont-de-rArche le jour même que son manifeste parut : ce coup de main n'était qu'un préliminaire pour tenir ses adversaires en haleine, en attendant que la concentration de ses troupes se fut effectuée dans l'Ile-de-France. Le connétable réunit quarante mille hommes sur la lisière de la Beauce et de l'Orléanais; il en forma quatre corps, qui devaient agir simultanément contre les Anglais. Le soin de soumettre la haute Normandie fut confié à Dunois, . que le roi venait de nommer son lieutenant-général dans ses guerres y en lui adjoignant Charles de Valois, prince du sang. Arthur de Richemont se chargea d'expulser l'ennemi de la basse Normandie; il s'adjoignit également un prince du sang, Charles d'Artois : ainsi la conquête de la Normandie allait s'opérer par des généraux dont les apanages se trouvaient placés dans celte province. Depuis le commencement de son règne, Charles VII eut soin de doter ses partisans déterres, de comtés, de seigneuries occupés par l'ennemi : c'est ainsi que le connétable portait le titre de comte de Dreux; Dunois, celui de comte de Longueville; Charles d'Artois, de comte d'Eu, et Charles de Valois, de duc d'Alençon.
Le corps de réserve, composé de l'élite de la chevalerie, demeura campé sous les remparts de Mantes; on le destinait à soutenir les deux grandes divisions en cas de revers, ou à suivre leurs mouvements si des avantages marquants signalaient le début des hostilités. Les troupes disséminées dans le midi de la France reçurent l'ordre de se réunir sous le commandement du sire d'Albret : ce grand vassal devait tenter une
a3o ARTHUR DE BRETAGIfB.
diversion en attaquant les possessions anglaises delà Guienne. Tandis que ces corps de troupes se rendaient à leur destination respective^ Charles VU signait une convention au moyen de laquelle il se ménageait l'alliance intime des rois d'Ecosse et d'Aragon.
L'inaction de la maison de Lancastre et de ses conseillers , contrastait singulièrement avec l'activité de ce monarque que l'on appelait encore, au delà du détroit, Charles de Valois. Les Anglais, fiers de vingt ans de triomphes, montraient à l'égard de leurs rivaux un mépris ridicule : Talbot, qui voyait se former l'orage, demandait en vain des renforts; rien n'était prêt pour repousser une attaque bien combinée. On doit attribuer cette mollesse, si peu ordinaire, aux divisions intestines qui désolaient le pays ; deux partit politiques partageaient alors la nation : celui de la reine , la fameuse Marguerite d'Anjou , et celui du doc d'York. Le comte de Sommerset, gouverneur général de la Normandie, prenait fastueusement le titre de régent de France , nommait pour ce royaume dei maréchaux , un connétable , un chancelier, ne s'in* quiétant nullement des préparatifs des royalistes, dont il serait facile, suivant lui, d'arrêter les progrès quand les circonstances l'exigeraient. Ceux-ci entrèrent en campagne au commencement de j449- ^ Cotentin, les pays de Caux, de Lizieux, de Bayeuxet de Seez furent attaqués en même temps. Nous parlerons de l'expédition de la haute Normandie en traçant la vie de Dunois ; maintenant nous allons nous occuper de la conquête de la basse Normandie , dont le connétable avait été chargé.
ARTHUR DE BRETAGNE. a3l