LIVRE PREMIER
Loais de Clermont, fils aîné de Pierre 1% tué dans les champs de Poitiers, se trouve à l'âge de dix-huit ans un des plus puissants vassaux de la couronne. — Il disperse les bandes de la Jacquerie , et devient le lieutenant de Duguesclin*
La nombreuse postérité de saint Louis engendra une multitude de brandies, qui, bien loin de contribuera l'affermissement du trône, ne firent que tenir la royauté dans une situation périlleuse; on doitex-
(i) Il existe une histoire de Louis de Clermont intitulée : Histoire de la vie et faits héroïques de Louis II de Bourbon, en laquelle est compris le
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cepter néanmoins la branche de Robert de Clermont, dernier fils de saint Louis. Elle produisit durant deux cent cinquante ans une foule d'hommes remarquables; toud ces princes consolèrent la patrie dôhs des temps de calamité. Le p\\ls illustre de tous ftit (îeîui dont nous allons tracer l'histoire.
Louis de Clermoilt, duc da Bouirbon, naquit le 4 août 1337, un ™<^^s avant la bataille de l'Écluse. Son père, Pierre I", succomba à Maupertuis, en parant les coups que l'on portait ati roi Jean. Ce Pierre T" offrait un assemblage de qualités éminentes et de travers bizarres: il avait contracté beaucoup de dettes, autant pour soulager les malheureux que pour fournir à ses plaisirs. Lès genfe auxquels il devait eurent fectiÂirs au pape; les lois se trouvaient alors impuissantes pour obliger un prince du sang à s'acquitter envers ses créanciers : elles ordonnaient bien la saisie des meubles, mais les domaines seigneuriaux et la personne du débiteur restaient inviolables. Le pape, après avoir employé les exhortations les plus vives, excommunia Pierre V% qui alléguait vainement les sacrifices qu'il
discours des guerres des Français contre les Anglais^ MàmttHdê ëtSar* rasins , sous la conduite dudit duc.
Cette chronique fut commencée en 1429, par Jean d'Oronville, écuyer picard, qui l'écrivit sur les récits que lui firent plusieurs nobles contemporains de Louis de Clermont, et notamment le sire de Châleaiimoratid , qui avait été élevé avec ce prince et qui raccotnpagna dans toutes ses expéditions. Le manuscrit resta long*temps dans les archives de la maison de Condé, et fut imprimé en 161 a» par Jean-Baptiste Masson, en un volume iu-ia. Cette chronique est précieuse , en ce qu'elle parle de beaucoup d'événements rapportés déjà par Froissart, et l'on peut comparer les deux opinions : il y règne un grand air de vérité. Nous aurons souvent occasion de ta citer.
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s'était imposés pour la' défense du Languedoc, doiitk garde lui avait été confiée lorsque Edouard III voulut envahir cette province. Le pontife , sourd à ses prières y refusa constamment de lever l'excommunia cation* Or, tout catholique frappé des foudres de TÉglise ne pouvait recevoir les honneurs de la sépulture; le lendemain de la bataille si funeste au roi Jean, les magistrats de la ville de Poitiers vinrent eux-mêmes procéder à Fenlèvement des bannerets tués sur place, afin de les faire enterrer avec la pompe convenable; mais Tévéque ne voulut pas que le corps du duc de fiourbon fût mis en terre sainte ainsi que les autres : d'après ses ordres, on l'embauma pour le garder dans une chapelle, jusqu'à ce que l'excommunication fût levée. Le jeune Louis de Clermont se hâta d'y obvier : la mort de son père le dégageait légalement de toute espèce d'obligation, cependant il dédaigna d'employer un semblable moyen. Pat son commandement, ses intendants effectuèrent des vénales asse;^ considérables, et payèrent en entier les créanciers» Le cardinal François Scappi expédia austôt^après, au nom du pape, les lettres d'absolution. Louis courut chercher le corps, et le fit inhumer dans l'église des Cordeliers de Paris.
Quelque respect que Louis de Clermont professât pour la mémoire de sop père, il ne le prit cependant pas pour modèle, préférant marcher sur les traces de son oncle Jacques de Bourbon , dont le caractère chevaleresque jetait alors beaucoup d'éclat, comme nous l'avons montré en écrivant la vie de ce héros. Luimême ne tarda pas à devenir pour ses contemporains
un homme exemplaire : l'austérité de ses moeurs , sa conduite mesurée , la prudence qui accompagnait ses moindres actions, attirèrent sur lui l'attention du dauphin (Charles Y), qui le jugea capable de remplir, avant l'âge requis, la charge de grand chambrier de France, possédée par son père. Le grand chambrier de la couronne exerçait une juridiction supérieure sur tous les marchands et artisans du royaume : il délivrait, les lettres de maîtrise , usait d'une surveillance très-sévère à l'égard des corporations , et jugeait en premier ressort les différends élevés entre elles. Cette charge, la sixième de l'État, fut supprimée deux siècles plus tard.
Les fonctions de chambrier appelèrent à Paris Louis de Clermont, bien contre son gré : il habitait le Bourbonnais avec sa mère Isabelle , sœur de Philippe de Yalois , et se complaisait à répandre des bienfaits siir ses vassaux. Dès son arrivée , il fixa tous les regards par son extérieur agréable autant que par ses qualités brillantes : voici le portrait qu'en fait Christine de Pisan, qui, élevée dans la maison de France, fut à même de le voir et de le juger : « En sa jeunesse fut prince bel, gracieux, aimable, joli, joyeux, gentil en ses manières, bénigne en ses paroles, large en dons, d'accueil si gracieux qu'il tiroit à lui princes, princesses, chevaliers, nobles et tous gens qui le fréquentoient, »
Louis de Clermont, héritier d'une race illustre, n'aspirait point à obtenir des succès dans une cour livrée à Tintrigue ; son ambition se proposait un plus noble but. Le royaume se trouvait assailli de mille
calamités diverses : le 'iroi prisonnier, les Anglais au cœur de la France , Charles le Mauvais soufflant le feu de la discorde; enfin le régent, jeune prince de vingt-un ans , n'ayant ni argent ni troupes à sa disposition : tel était l'état déplorable des affaires publiques. Louis de Clermont, ayant quitté précipitamment Paris, se rendit dans ses domaines, parcourut le Bourbonnais, l'Auvergne, le Forez, et ramena à sa suite dix-huit cents hommes. Ce secours inattendu releva le courage abattu du dauphin. Sa position devenait chaque jour plus critique : les Jacques commettaient des désordres épouvantables; douze mille de ces forcenés se rassemblèrent devant Meaux , où la femme du dauphin, la duchesse d'Orléans et trois cents dames ou demoiselles étaient retirées. Les rebelles se ménagèrent des intelligences dans la place, dont les bourgeois leur avaient livré deux portes. Les princesses n'eurent que le temps de chercher un refuge au fond du quartier appelé le Vieux-Marché, séparé du reste de la ville par la Marne ; quelques cavaliers composaient seuls leur escorte. Les Jacques annonçaient hautement l'intention de massacrer toutes ces nobles dames, et de s'en partager les dépouilles. Le dauphin , instruit du danger que couraient les princesses , envoya à leur secours Louis de Clermont, Celui-ci partit pour Meaux, accompagné de deux cents gendarmes : la femme du régent, si gravement menacée, était sa propre sœur. Il arriva au moment où Gaston-Phœbus et le captai du Buch cherchaient aussi à pénétrer dans la place , suivis de cent cinquante cavaliers ; ils se réunirent tous, forcèrent les
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obstacles, etparvinrent jusqu'au Yieux^Marohé. L'hoD« neur des daines menacé ne permettait pas à Gaston«* Phœbus de réfléchir au péril qu'il courait enaffron» tant y aidé Seulement d'une poignée de chevaliers, des milliers d'ennemis. Le captai , quoique au service de l'Angleterre, ne se laissa pas arrêter par des motifs de politique : des femmes réclamaient son assistance, et la chevalerie lui faisait une loi de voler à leur défense.
L'arrivée de Louis de Clermont, du comte de Foix et du captai du Buch ne fit pas changer I4 résolution des Jacques; ils investirent le marché et bloquèrent étroitement le large pont qui unissait l'ile à la ville; la perte des princesses et de leurs généreux défenseurs paraissait inévitable, lorsque ces derniers prirent une détermination hardie, qui devait consommer leur ruine ou leur procurer des chances favorables : ils firent abattre les barrières, et sortirent en escadron serré, s'avançant fièrement sur le pont. Louis de Clermont, le comte de B'oix, le captai du Buch, mar« chaient en tête; des écuyers portaient devant eux leurs bannières. A la vuedeces étendards, signes caractéristiques de la puissance seigneuriale, les paysans restèrent pétrifiés ; ils ne purent maîtriser un mouvement de respect. Les chevaliers, les voyant incertains, fondirent sur eux avec impétuosité : les Jacqiies n'avaient ni assez de courage ni assez d'habitude de la guerre pour résister à une pareille attaque; ils reculèrent éperdus. Les chevaliers, profitant de cette circonstance, les foulèrent aux pieds des chevaux; pas un seul de ces Jacques ne chercha à résister : cruels à
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l'égard des femmes saps défense, pusillanimes devant des^uerriers, ils ne surent pas supporter le choc de trois cents cavaliers. Ce fut une boucherie, et non pas un combat : les vainqueurs tuèrent ou précipitèrent dans la Marne au moins sept mille de ces misérables; c'est un fait sur lequel aucun écrivain contemporain n'a varié ; le reste des Jacques se dispersa , en commet* tant dans sa fuite les mêmes cruautés qui avaient rendu ces hommes l'effroi de toutes les contrées.
lie captai et le comte de Foix, jugeant les trois cents dames françaises hors de péril, regardèrent leur devoir comme accompli, et quittèrent la Brie; l'un partit pour l'Angleterre, l'autre pour la Guienne. Louis de Clermont se joignit au jeune Enguerand de Couci pour anéantir les dernières bandes de la Jacquerie ; ils poursuivirent sans relâche les rebelles : grâce à leur persévérance, le pays fut délivré de ce fléau, et le dauphin se vit affranchi des craintes sérieuses que cette révolte organisée lui avait justement inS"? pirées.
La dispersion des Jacques fut d'autant plus ^ppré^r ciée, que le roi de Navarre venait de déclarer ouver* tement la guerre au régent. Le premier soin du dau^ phin, en rentrant dans la capitale, fut de dédommager Loqis de Clermont des pertes qu'il avait essuyées : en effet, tandis* que le jeune prince soutenait dans l'Ile-de-France le trône chancelant, les Anglais envahissaient la majeure partie de ses domaines, sans qu'il lui lut permis d'aller les défendre , puisque les intérêts de l'État réclamaient sa présence auprès du régent. Geluirci, par lettres patentes du (26 novembre i359,
lui adjugea toutes les terres voisines du comté de Clermont , que plusieurs arrêts confisquaient sur les partisans d'Edouard III.
Cependant Jean II restait captif à I^ondres ; son absence causait des maux incalculables; Tautorité du dauphin n'était ni assez forte ni assez reconnue : il importait de briser les fers du roi, à quelque prix que ce fût; son retour pouvait seul arrêter le débordement des maux qui menaçaient d'accabler la monarchie. Louis de Clermontfutenvoyé en Angleterre pour traiter de la délivrance de Jean II : il trouva ce prince abattu par le malheur; l'énergie qu'il avait d'abord montrée au milieu de ses infortunes n'existait plus; sa captivité lui était devenue insupportable, et, pour y mettre un terme, il aurait sacrifié le royaume tout entier. L'auguste captif exigea que le duc de Bourbon présentât à Edouard III un projet de traité de paix dontles conditions étaientdésastreuses pourk France : leduc obéit, tout en se montrant contraire aux dispositions de cet acte. Edouard l'accueillit sans restriction. Pour que ce traité fût valide, il fallait néanmoins que les états généraux le sanctionnassent, il fallait de plus le consentement du dauphin et de son conseil; et l'on sait avec quelle généreuse fermeté ces divers pouvoirs le repoussèrent. Le duc de Bourbon, opinant en qualité de prince du sang, adopta les conclusions du parlement. Edouard III , indigné d'un refus auquel tous les Français participaient, voulut obtenir par la force ce qu'on refusait de lui donner en vertu d'une convention : il inonda une seconde fois la France de ses troupes. I^ duc de Bourbon, chargé de défendre une
partie de la Champagne, harcela l'armée anglaise à la tête d'un camp volant; et voyant Reims menacé, il se jeta dans cette ville, et sut électriser toute la population autant par ses paroles que par son exemple : il partagea avec les habitants et l'archevêque la gloire de cette héroïque défense. Le duc quitta cette cité après la retraite de l'ennemi , et se rendit à Londres pour remplacer comme otage le roi Jean ; outre sa personne, il donna cent mille écus d'or, et se taxa hii-même à cette somme dans sa part de la rançon du monarque.
La cour d'Angleterre était alors la plus brillante et la plus fortunée de l'Europe; tout y respirait la joie.
On y accueillit Louis de Clermont avec la distinction la plus marquée, et on le combla de caresses : « et par la valeur et la belle gence que la reyne (Philippe de Hainault) trouva au duc de Bourbon, qui» estoit moult bel gracieux chevalier, bien amoureux envers Dieu, rempli de belles paroles, et ne pouvoit être bien au lieu où il ouist dire du mal des dames : donc ses vertus furent si agréables à la reyne d'Angleterre et aux dames du pays, que le duc Loys alloit par tout le royaume à son plaisir, et venoit souventes fois devers la reyne, à la cour, où s'esbattoit aucunes fois au jeu de dez, où la reyne passoit son temps volontiers. » (Oronville,p. 3.)
De son côté, Edouard III, toujours empressé à se ménager des partisans parmi la chevalerie française, comblait Louis de Clermont de prévenances; la conquête d'un prince du sang lui paraissait précieuse pour fa-
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Yoriser lea pi'ojets qu'il formait , dans le but de s'em-* parerdelaooufonne de France: quel fruit sa politique n'avait-alle pas déjà retiré de son alliance avec Robert d'Artois et Charles le Mauvais! Ses captations échouèrent auprès du jeune Clermont,qui ressentait une peiue infinie de ne pouvoir partager la gloire de Ouguesclin et des autres vaillants défenseurs de la patrie.
Jean II mourut; mais Louis de Clermont ne put cibtenir la permission de rentrer dans ses domaines : le roi de France était descendu au tombeau sans ac-^ quitter en entier sa rançon. Edouard III, en retenant les otages, espérait tirer d'eux les sommes qu'il réclamait : ce ne fut qu'après huit ans d'une injuste captivité que Louis de Clermont vit briser ses fers; il ne dut même cette faveur qu'à une circonstance particulière; nous la citerons ici. A
Edouard désirait extrêmement pourvoir son chapelain Williams Wincam de Tévêché de Wlncester, ambitionné par les prélats les plus distingués del'An*^ gleterre i connaissant la considération dont la famille de saint Louis jouissait auprès du Saint-Siège , le roi supplia Louis de Clermont d'interposer ses bons offices en faveur de son chapelain ^ lui promettant la liberté pour prix de cette complaisance. Le duc écrivit au pape, en l'instruisant de la condition que l'on mettait à son élargissement; Urbain Y, né dans les domaines de la maison de Bourbon, s'empressa de rendre à la France un prince dont elle pouvait attendre de si merveilleux services : Wincam fut nommé
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évéque de Wincester, et Louis deClermontvit arriver le terme de son esclavage. (Mai i368.) (i).
Tous les hommes supérieurs du trai^ièine et d(i quatorzième siècle eurent à cœur de relever la chevaleriey qui tombaiten désuétude : ils instituèrent, à cet effets des ordres divers dont les statuts commandaient des devoirs. Edouard III, après avoir travaillé penda&t longtemps à détruire la chevalerie, parce qu'elle servais trop bien la cause du roi de France son rival, finit par en devenir le plus zélé propagateur; il institua l'ordre de la Jarretière, Jean II fonda celui de rÉtoilé, Amé-i dée de Savoie celui de l'Annonciade. Louis de Glern» mont, possesseur de domaines très-^tendus , ayant de nombreux vassaux, voulut aussi en instituer un pour signaler sa rentrée dans le duché , et en même temps pour ranimer le zèle des bannerets et leur inspirer toutes les vertus que commandait la chevalerie, Tamour de la patrie, et la soumission aux lois. C'est dans ces nobles vues qu'il créa l'ordre d^ l'Espérance. Le prince convoqua les gens de noble lignage à Moulins pour le premier jour de l'an iSôg r chacun se rendit avec empressement à cette invitation; les vassaux, les paysans même, accoururent afin de contempler les traits de leur suzerain. Au jour convenu , le due tint cour ouverte dans la grande salle du palais ; après la présentation des dam«s et
(i) Thoirasdità cette occasion , dans le livre X de l'Histoire d'Angleterre : • Le duc de Boui^feoti, ay^nt eu occasion de rendre qoelqo^ services au roi auprès du pape , fut mis en liberié en pajrcimt s^ulemenl douze mille écus d'or que le prince de Galles avait donpé^ à <ielui qui Tavail fait prisonnier à la bataille de Poitiers. » C'est une erreur, tç jeune Louis de (germon t n'assista point à la bataille de Poitiers.
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des demoiselles 9 il reçut rhommage de ses vassaux qui n'avaient point encore prêté serment. Il distribua ensuite à un certain nombre de barons désignés d'avance les insignes du^nouvel ordre : ils consistaient en une ceinture dorée et un écu d'or orné d'une bande de perles, sur laquelle on lisait le mot Allen. Après la distribution des insignes, Louis de Clermont se rendit aux offices précédé des nouveaux chevaliers, parmi lesquels on remarquait les sires de la Palice , de Latour, de Damas , de Montaigu , de Chastellux, de Guichard, de Blot, de Lespinasse, de Saligny, de Yichi, de Châteaumorand , de I^fayette, de Gifté, de Yeaussé^ de Lamothe, de Fontenai, de Busset, de Chasnente, de Champroux, de Serpeine, de Chantennellé. Â son retour de l'église y le duc harangua ses vassaux en ces termes :
« Messeigneurs, je vous remercie tous de mon ordre qu'avez pris : le dit ordre signifie que tous nobles qui l'ont et qui le portent doivent être comme frères, vivre et mourir l'un avec l'autre en tous besoins, c'est à sçavoir eu toutes bonnes œuvres que chevaliers d'honneur et nobles hommes doivent mener; et outre, qu'ils ne soient en lieu à ouïr blasphémer Dieu qui le puisse achever, et prie à tous ceux de l'ordre qu'ils veuillent honorer dames et damoiselles, et ne souffrir en ouïr mal dire; car ceux qui mal en dient font petit de leur honneur, et dient d'une femme qui ne peut revancher ce qu'ils n'oseroient dire d'un homme, dont plus accroist la honte, et des femmes après Dieu vient une partie de l'honneur de ce monde. Le second article de cet ordre , si est que ceux qui
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le portent ne soient jongleurs et médisants l'un de l'autre, qui est une laide chose à tout gentilhomme; mais porter foi Tun à l'autre , comme il appartient à tout honneur de chevalerie. Mes amis, à travers de mon écu est une bande où il y a écrit Allen ^ qui signifie allons tous ensemble au service de Dieu^ tX soyons tout un pour le service de notre pays , et là où nous pourrons trouver où conquéter honneur parfait de chevalerie; et pour ce, mes frèreis, jevous ai dit ce que signifie l'ordre à l'écu d'or, laquelle un chacun à qui je l'ai baillé le doit jurer et promettre de retenir, et moi le premier. » ( Oronville. )
Guillaume de Damas répondit à Louis de Clermont au nom des chevaliers : « Très-puissant prince, dit-il, voyez ci votre chevalerie, qui vous mercie très-humblement du bel ordre et grands dons que leur avez donnés; lesquels ne vous savent que donner à ce jour, fors qu'ils vous offrent leurs corps et leurs biens, qu'il vous plaise de les recevoir en cettui premier jour de l'an, nonobstant qu'ils y sont obligés; mais le cœur est ferme et leur volonté est pareille. »
Des tournois, des danses, succédèrent à la cérémonie : cette belle fête fut un moment troublée par un incident qui fournit à Louis de Clermont l'occasion de déployer la magnanimité de son caractère.
Durant les huit années que le duc avait passées prisonnier à Londres, beaucoup de barons et de petits vassaux de ses États avaient profité de son absence ^ pour commettre des dégâts dans ses domaines , et se soustraire arbitrairement aux taxes qu'ils devaient à leur suzerain. Tie procureur général de Louis de Cler-
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mont) nommé Huguenin Chauveau, homme intègre, mais d*unè humeur chagrine, avait vainement cher-* ché à défendre les droits de son maître : ses injonO'» tions furent méprisées; on alla jusqu'à le maltraiter) il tint une note exacte des délits commis envers le duc^ et en forma un gros livre. Les feudataires, les chevaliers convoqués à la félè, se livraient à la joie dans la même salle où le duc avait admis à sa table les principaux barons. Tout*à*-coup Chauveau se pré^ sente marchant gravement) précédé de deux clercs tqui portaient le fatal registre : « Mon très-redouté seigneur, dit-il, les forfaits et les désobéissances des chevaliers, éou}rers et nobles darrière^fief sont si grands, que les uns ont encouru la peine de mort, et les autres la confiscation de leurs biens; et pour ce ) à ce jour de Tan, je vous en donne le registre ^ comme la plus belle offre qui fut jamais faite. » A ces terribles paroles, les spectateurs restèrent glacés d'effroi; de quelque côté que le prince tournât ses regards, il ne voyait que des visages consternés; le duc se hâta de rassurer les coupables : « Chauveau^ dit-il d'un ton sévère , avea*vous aussi tenu compte des servloesque mes vassaux m'ontrendus ? » £n disant ces mots il prit le registre et le jeta dans un vaste brasier, où le livre fut promptement dévoré par les flammesé
Cet acte de générosité remplit d'admiration les sujets de Louis de Clermont; dès ce moment chacun se montra disposé à lui sacrifier ses biens et sa vie : c^^t aussi avec un véritable enthousiasme que Ton vola sous sa bannière, lorsque, deux mois après, ce
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prince résolut de chasser les Anglais des places qu'ils tenaient snr les frontières de ses États; car, ail mépris du limité dé Bretigtly , les capitaines d'armes d'Edouard III avaient refusé de retidre les villes dont ils s'étaient emparés dans Ife ccfeUr du royaume. Établie au niilieu du Bourbotihais, Ils y commettaient de* excès de tous genres : maîtres de la Roche-sUr-Allier, ils interceptaient la navigation de la rivière, arrêtaiettt lès bar(|aés , et affâttiaient lès villages riverains } postés à Éfeàuvôîr, leut^ principale place d'armer , ceë tyrans impitoyables occupaient la jonètion de quatre routes; ils jr rançon halent les voyagei^rs, les habi<« tants; et, sur le refus de donner de l'àrgetit, ou die contracter une promesse formelle avec caution, éeti capitaines précipitaietlt les malheureux dans une grande fosse, au milieu de laquelle quelques valets entretenaient conlinuelleàieht un vaste feu de fagots. Le nom seul de ce Heu redoutable causait, depuis sept ans, l'épouvante des gens delà campagne. Quarld même Louis de Clermont n'eût pas été le souverain de ce pays, l'humanité seule lui faisait ime loi de le purger de cette horde de brigands; il convoqua done ses chevaliers à bannières, ses écuyers et arrière^Vas-' saux , et leur donna quinî^e jours pour être prêt^ à entrer en campagne : aucun ne manqua; ils Se trou*vèrent tous réunis sous les murs de Moulins à l'époque indiquée. Le duc nomma les sires de Montagu, dé Damas, de Châteaumorand , de Saligny, de Les* pinasse, ses lieutenants dans cette expédition.
La Roche- sur- Allier fut attaqtiéele 1 5 janvier t9êg; les Anglais soutinrent deux vigoureux assauts, thaW
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au troisième la fortune se déclara entièrement con« tre eux : ils furent tous pris ou tués; pas un seul n'échappa ; et]de peur que cette ville ne servit une seconde fois de refuge à d'autres malfaiteurs, le comte de Clermont en fit raser les murailles , et, à l'aide des paysans accourus des différents points, une opération aussi considérable fut terminée au bout de quatre jours.
Les barons demandèrent ensuite à marcher contre Beauvoir : les Anglais, bien persuadés qu'ils n'auraient point de quartier, se défendirent en désespérés ; pendant deux semaines ils bravèrent les efforts des assiégeants, cinq fois plus nombreux; enfin la forteresse fut enlevée, et les assiégés périrent tous sur les remparts : quelques-uns tombèrent vivants entre les mains des vainqueurs; on les jeta dans la fosse de T enfer ^ pour leur faire subir le supplice qu'ils avaient infligé à des centaines de malheureux* Le commandant, appelé Bourg-le-Camus , fut épargné ; on le taxa à une très-forte rançon , que Louis de Clermont employa à dédommager ceux des habitants les plus maltraités par les dévastations de ces étrangers.
Le Bourbonnais célébra cette victoire, qui le délivrait de ses plus cruels ennemis. Louis de Clermont, voyant ses États pacifiés et tranquilles , songea à se marier; il épousa, le 19 août iSyo, Anne, fille de Béraud, dauphin d'Auvergne, un des leudes les plus magnifiques de son temps : il avait passé huit années à I^^ndres comme otage du roi Jean , et s'y lia d'amitié avec Louis de Clermont ; ces deux princes for-*
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mèrent en Atigleterre le projet de cette alliance. Quatre jours après ses noces le duc reçut un message de Charles V qui l'invitait à se rendre auprès de lui sans perdre un seul instant; le roi espérait trouver dans la sagesse de ses conseils , autant que dans la force de son bras , des secours pour conjurer le nouvel orêige qui venait d'éclater sur la France.
KenoUes, débarqué à Calais avec trente mille hommes, menaçait la capitale et les provinces du nord; Dugueselin était encote retenu sur les frontières d'Espagne, 1^ maréchal de Sancepre en Guienne, et Couci persistait à garder la neutralité. Dans cet embarras, le roi ne voyait que Louis'deClermont capable de le seconder ; ce prince accourut, et contribua puissamment à soutenir Tardeur des Parisiens. Campé sous les murs de là ville avec le peu de troupes disponibles que Charles Y avait pu lui confier, ' il repoussa si bien les attaquies tentées par RenoUes sur les faubourgs, que les Anglais, rebutés par ce mauvais succès, renoncèrent au projet de pénétrer plus avant, et $e dirigèrent vers la Loire. Sur ces entrefaites Duguesclin arriva dans Paris; Louis de Clermont voyait en lui le vengeur de Blanche de Bourbon, sa sœur, empoisonnée par don Pèdre, son époux : il se servit des exprefssions les plus tendres pour lui exprimer sa reconnaissance ; il le supplia d'accepter son amitié. La chaleur que ce prince mettait à témoigner sa gratitude charma le héros breton : l'intimité la plus sincère unit dès ce moment ces deux hommes, les plus vertueux de cette époque. Tandis que Louis de Clermont déplorait avec Bertrand les
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infortunés de sa sœur Blanche , il apprit que sa mère courait le plus grand danger dans la ville de Belle- Perche; il demanda aussitôt la permission de voler à son secours : Charles V la lui accorda. Le duc fit une diligence telle, qu'il arriva en Bourbonnais au moment où l'ennemi le croyait occupé à défendre la Picardie ou la Champagne contre l'invasion de Ke-noUes.
Trois compagnies anglaises, fortes ensemble de quinze cents hommes, avaient trsFversé l'Auvergne sou$» la conduite de Bernard de Wifle et de Renaud de la Salle : ces capitaines^ profitant de la négligence du commandant de la ville de Belle-Perche, qu'habitait Isabelle de Valois, mère de J^ouis de Clermont, escaladèrent les murs à la faveur de la nuit , et se rendirent maîtres de la place, ainsi que de la duchesse douairière; ils espéraient retirer une forte rançon de cette riche capture. Les habitants des campagnes, guidés par l'attachement que chacun d'eux portait à son prince, accoururent de toutes parts pour essayer de reconquérir Belle-Perche et de délivrer Isabelle; mais l^urs efforts furent impuissants : Renaud de la Salle ^ ayant dispersé ce ramas de paysans, croyait rester paisible possesseur de sa conquête lorsqu'on lui annonça l'arrivée de Louis de Clermont. La nouvelle de la venue du jeune duc se répandit avec la rapidité de l'éclair; les vassaux, les arrière-vassaux, la chevalerie de l'Auvergne et du Forez vinrent se rallier à sa bannière , et le suzerain se trouvait sous les murs de Belle-Perche escorté de deux mille cinq cents coinbattants, que les Anglais savaient à peine son appa*
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rition dan^ le Bourbonnais. La rigueur de la saison se faisait vivement sentir; ce ne fut pas néanmoins un obstacle pour Louis de Clermont : il investit la ville, et fit ses dispositions pour entreprendre lin siège en règle. Les attaques commencèrent par six canons qui tiraient nuit et jour, et par deux machines éuor* mes qui lançaient également des quartiers de pierre et des morceaux de fer. En peu de temps les maisons de Belle-Perche furent écrasées : le bruit nouveau de ces canons et la vue des ravages qu'ils occasionnaient épouvantèrent si fort Isabelle de Valois , qu'elle envoya supplier son fils de cesser le feu, craignant d'être enveloppée dans la ruine de ceux qui la tenaient captive.. Froissart dit qu'elle n'agit que d'après l'injonction expresse des Anglais. Quoi qu'il en soit, Louis cessa de faire jouer les canons, ne doutant pas de prendre la vUle, soit par famine, soit par capitulation. Il jura de ne le%'er le siège que lorsqu'on lui aurait rendu sa mère; il entoura son camp d'un mur à hauteur d'homme, et fit bâtir au milieu de l'enceinte des maisons en bois pour mettre ses soldats à l'abri du froid. Le duc resta ainsi dans ses lignes deux mois entiers , tenant toujours les Anglais en haleine par des attaques partielles et subites. Renaud de la Salle, se voyant hors d'état de lasser la constance des assiégeants, dépêcha un messager secret à Pembrok et au comte de Cambridge , quatrième fils d'Edouard III , pour les informer de sa situation. Ces généraux ne balancèrent pas à venir au secours des Anglais : ils tirèrent plusieurs détachements des garnisons voisines , et se mirent en route à la tète de huit mille hom-
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mes d'excellentes troupes; ils traversèrent le Limousin, l'Auvergne, et arrivèrent sur les frontières du Bourbonnais. Les habitants du pays avaient instruit le duc de l'approche de l'ennemi : la présence de forces sî su** périeures aux siennes ne l'intimida point. 11 changea de position , assit son camp sur un plateau : on pouvait de ce point foudroyer encore la ville, si la nécessité l'exigeait. Le duc renvoya les paysans, les gens inutiles, ne voulantgarder auprès de lui que les hommes capables de le seconder : son sang-froid , sa confiance remplirent d'ardeur ses barons et ses chevaliers; chacun brûlait de se montrer digne de servir sous un pareil chef. Au bout de deux jours d'attente, on aperçut dans la plaine les bannières anglaises; l'ordre qui régnait dans la marche de l'armée ennemie attestait que l'on allait avoir à se mesurer avec des phalanges aguerries ,et non avec des bandes désordonnées. En effet, Edouard III avait introduit parmi les Anglais une discipline dont la sévère observation leur assura pendant de longues années une supériorité incontestable sur les armées des autres puissances de l'Europe.
Pembrok croyait voir le duc en pleine retraite , ou en rase campagne, prêt à livrer bataille; il fut étonné de le trouver renfermé dans un camp presque inexpugnable . Il rangea sa division sur deux lignes au pied d'une colline , et dépécha un héraut vers Louis de Clermont pour lui proposer le combat; mais l'envoyé n'obtint pas la permission d'entrer dans le camp: on fut obligé de se servir d'un porte- voix pour instruire le duc de l'objet de ce message. Louis
de Glermont fit connaître en ces termes ses intentions : «La prudence me fait une loi de ne pas engager une action décisive contre une armée triple de la mienne. Tai dû chercher à rendre ma position moins périlleuse en me retranchant de mon mieux ; mais si Pembrok veut éprouver la valeur des Français , il pourra se satisfaire dans un combat de cinquante contre ciuquaute^ que je lui propose. » Ce cartel ne fut point accepté ; on doit s'en étonner, car les Anglais se montraient ordinairement assez empressés de répondre à ces sortes de défis.
Pembrok et le comte de Cambridge, ayant donné deux jours de repos à leurs gens, firent les démonstrations d'une vigoureuse attaque contre le camp des Français. Louis de Clermont prit les plus sages me^ sures pour soutenir le choc ; il plaça devant le front des fortifications ses canons, alors très-peu connus, etdeuxgrossesarbalètesà rouet: ces machines, assez anciennes dans l'art de la guerre , lançaient d'énormes javelots avec une force presque égale à celle de la poudre. Pendant la nuit qui précéda l'assaut, le duc fit jeter devant le camp, et dans un rayon fort étendu, une quantité prodigieuse de chausse-trappes, afin d'embarrasser la marche de l'ennemi , et profiter de la désunion de ses rangs pour l'accabler par des décharges continuelles. Il étendit ensuite ses troupes en cordon sur toute la ligne des palissades , de sorte que chaque homme avait à garder un espace de trois pieds ; il lui était défendu de quitter son poste, même pour aller au secours de son voisin. Cette disposition avait pour but de tirer un précieux avantage de trois
a 2 LOUIS DE GLERMOIIT.
cents arbalétriers génois récemment arrivés* Ces soidats étrangers^ ordinairement timides en rase campa* gne, devenaient extrêmement redoutables lorsqu'ils se voyaient protégés par le moindre obstacle : la supério^* rite du nombre ne les étonnait plus ; ils décochaient leurs traits avec une promptitude et une adresse sur^prenantes.
Pembrok , ayant quitté son camp vers midi , »'avança âèrement, ne doutant pas de prendre d'assaut les lignes défendue^ par les Français; il faisait précéder son front de bataille par huit cents soldats portant chacun une fascine qu'ils devaient jeter simultanément dans les fossés pour les combler. Le duc les laissa approcher à demi-portée de javelot, et puis ordonna une décharge générale ; les canons et les archers firent ; pleuvoir leurs projectiles, et en quelques moments ces huit cents assaillants furent frappés à la fois et mis hors de combat; plusieurs flèches provenant des grosses arbalètes percèrent deux hommes ensemble, ce qui effraya singulièrement les Anglais. (Oronville,
Pembrok voulut marcher à la tête d'une seconde
colonne : n'ayant pas de machines de guerre, ce gêné- ^
rai ne pouvait rien opposer à celles des Français; il^ ;
ne lui restait qu'à enlever la position par escalade, î
et en sacrifiant beaucoup de monde avant même d'ar- ^
river aux retranchements. Mais l'ardeur de ces nou- ^
veaux assaillants se refroidit en un instant ; ils n'ar- i
rivèrent seulement pas au bord des fossés : on les voyait i
terrassés par les traits que lançaient les arbalètes à î
rouet. Le duc de Bourbon , désirant mettre à profit ^
LOUIS DE GLERMOKT. Ski
les ravages causés par ces terribles machines , sortit du camp à la tête de trois cents chevaliers, bannière déployée , et fondit sur la division de Petnbrok, encore tout étourdie de l'échec qu'elle venait d'essuyer; rayant rompue , il la contraignit à battre en retraite dans le désordre le plus complet. Satisfait d'avoir remporté ce premier succès , le prince se retira en bon ordre, ne voulant pas engager une action avec le reste de l'armée anglaise conduite par Cambridge. Les officiers ennemis, aussi dégoûtés que leurs troupes, renoncèrent au projet dé forcer ces retranchements qui vomissaient la mort. Pembrok eflvoya au duc un second message pour lui annoncer que , si ses gens ne levaient point le siège el s'ils ne regagnaient au plus vite leurs foyers, il aurait la douleur de voir conduire sa mère prisonnière ou en Guienne ou en Angleterre. « Ce sera pour des chevaliers chrétiens, répondit Louis de Clermont, un exploit bien triste; mais je ne changerai rien à ma résolution, et je défie les Anglais de m'empécher de me rendre maître de Belle-Perche et d'y planter ma bannière. »
Pembrok et Cambridge mirent leur menace à exécution. Le lendemain matin ils arrachèrent la duchesse de ses appartements, et, malgré ses cris et ses supplications , l'ayant placée sur un palefroi , ils l'emmenèrent avec eux. Après avoir décampé sans bruit, ces déloyaux ravisseurs laissèrent une extrême arrière-garde qui mit le feu à la ville. En voyant les flammes qui embrasaient l'horizon, Louis de Clermont fut saisi d'effroi; il tremblait pour les jours de sa mère. Sortant à la hâte de son camp, il vola vers
a4 LOUIS DE CLERMONT.
Belle-Perche 9 abattit les portes, et se précipita dans la place. Les habitants, désolés, lui apprirent que les Anglais avaient enlevé Isabelle de Valois. Partagé entre le soin d'éteindre Tincendie et le désir de délivrer celle qui lui avait donné le jour, le duc ne négligea rien pour atteindre l'un et l'autre but. Le malheur de toute une population enveloppée par les flammes futlobjet de ses premiers efforts; grâce à Tardeur inouïe de ses soldats , les ravages du feu s'arrêtèrent plus tôt qu'on n'avait osé l'espérer. Rassuré sur ce point 9 le jeune prince se mit à la poursuite des Anglais^ quoique la cavalerie lui manquât; il partit suivi de trois cents gendarmes seulement, joignit l'arrière-garde ennemie et la tailla en pièces : cependant la nature des lieux ne lui permettait pas de percer jusqu'à la tête de la colonne; il eut le cruel spectacle de voir de loin sa mère suivre, sur le revers de la montagne, les contours de la route; il s'élapçait pour la joindre, lorsque les sires de Villars, de Damas, ainsi que d'autres bannerets, arrêtèrent son cheval et empêchèrent le duc de tomber entre les mains de Pembrok.
L'expédition de Belle -Perche coûta aux Anglais plus de trois mille hommes; elle les couvrit de honte, surtout par la conduite qu'ils avaient tenue envers Isabelle de Valois. Le prince Noir blâma son frère et les autres généraux d'avoir enlevé aussi violemment une femme sans défense. Quant au duc de Bourbon, cette affaire lui gagna l'estime des gens de guerre; avec deux mille cinq cents hommes au plus il eu avait battu huit mille, tué ou mis hors de corn*
LOUIS I>E GLERMONT. ^5
bat trois mille^ et avait forcé l'ennemi à regagner ses quartiers en abandonnant la campagne. Cet exploit devint le sujet des chants des ménestrels ^ et la renommée le publia en France, en Angleterre et eh Allemagne. Mais Louis de Clermont ne borna pas à ces hauts faits les travaux de cette année. Duguesclin venait de commencer sa belle campagne du Poitou; le duc courut le joindre, regardant comme une faveur de combattre sous les yeux du vainqueur de Montiel : il se distingua dans toutes les actions qui rendirent cette guerre justement célèbre, et principalement au siège de Saint-Sever. La garnison, commandée par Thomas de Percy, refusait de capituler : on résolut de l'attaquer sur trois points à la fois; le maréchal de Sancerre eut le commandement de l'aile gauche, le connétable se réserva le centre, et confia la droite à Louis de Clermont : ce prince, bravant les décharges continuelles des archers anglais ^ combla les fossés, arriva aux pieds des remparts, établit une mine, et pratiqua dans le mur une ouverture par laquelle trois hommes de front pouvaient passer ; il y entra le premier ) précédé de son pennon, que portait le jeune Chateliux, et livra aux Anglais un combat furieux qui dura près d une heure ; enfin il les délogea des remparts, fit prisonnier de sa main le gouverneur, et arbora son étendard sur les créneaux , tandis que Duguesclin arborait le sien sur la tour du beffroi.
Jjà conquête du Poitou paraissant définitivement achevée, le connétable se rendit en Bretagne afin de contenir Jean IV, toujours zélé partisan de l'Angle-
a6 LOUIS DK CLERMONT.
terre. Un certain nombre de barons y fatigués de la guerre, d'autres^ craignant d'agir contre Mon tfort, allié des ducs de Bourgogne et de Berri, abandonnèrent Tarmée; mais le duc de Bourbon, enflammé dune ardeur belliqueuse, ne voulut point se séparer de Duguesclin : ce général lui donna le commandement de son avant-garde, en le chargeant de battre le pays jusqu'à Rennes. A cinq lieues de cette ville, le duc investit un chàteau-fort , s'en rendit maître, et y trouva la duchesse de Bretagne : c'était Marie , tille d'Edouard III (iSyS). Les soldats, charmés de cette capture, la conduisirent à leur commandant^ la princesse, éplorée, s'écria, en apercevant le duc : « Eh! beau cousin, suis-je prisonnière? ^ Nenni, répondit Louis de Clermont, nous ne faisons pas la guerre aux dames. » Il la mit sur-le-champ en liberté, et la fit mener par vingt chevaliers à Saint-Mahé, auprès du prince son époux : conduite bien différente de celle que le duc de Cambridge, frère de cette même Marie, avait tenue à l'égard d'Isabelle de Valois.
Maître de Treguier et d'une paitie du littoral, Duguesclin résolut de chasser les Anglais des îles de Guernesey ; il confia le soin de cette expédition à Louis de Clermont. Celui-ci rassembla des bâtiments de toutes dimensions dans la baie deSaint-Brieux,y embarqua quatre mille hommes, sans chevaux ni bagages, et opéra sa traversée à la faveur d'une brume très-épaisse. Ayant pris terre non loin de Jersey, il attaqua les Anglais accourus à sa rencontre, et Jes mit en déroute; s'enfonçant ensuite dans l'intérieur del'ile^ le général français réduisit les deux boulevards
LOUIS DE GLERMONT. ^7
qui la défendaient^ et emmena la garnison prison* nière de guerre, après avoir fait prêter aux habitants serment de fidélité aiî roi de France. Ces dispositions étant achevées, il laissa le sire de Hangest dans File, et revint en Bretagne. Montfort , effrayé des rapides succès de Duguesclin et de son lieutenant, quitta son duché et s*embarqua pour l'Angleterre : dès ce moment la Bretagne vëcut tranquille sous la protection de Charles Y; mais Edouard III n'était pai homme à la laisser en paix ; il venait de faire des ef* forts inouïs pour former une nouvelle armée , dans l'intention de la lancer contre la France ; il en nomma chef principal le duc de Lancastre, son fils : celui-ci ne fut pas plus heureux que Kenolles. Nous avons dît dans la vie de Bertrand comment ces vingt mille Anglais, débarqués à Calais le 27 février i^'j^y dis^ parurent en quelque façon sans avoir eu la gloire de livrer une seule bataille. A leur apparition les parti* sans de la maison Plantagenet essayèrentde mettre en mouvement les populations du Poitou et du Limou* sin , afin de seconder les opérations du duc de Lan-* castre. Louis de Clermont fut chargé d'aller les cou* tenir; à son arrivée tout rentra dans l'ordre, excepté, néanmoins la ville de Brives, qui arbora l'étendard de la révolte : les bourgeois , aidés de quelques Anglais, se rendirent maîtres des fortifications, disper* sèrent la faible garnison française, et jetèrent le com* mandant au fond d'un souterrain. Liouis de Clermont investit la place avec quinze cents hommes, et l'en-^ leva d'assaut; i) ordonna à ses officiers d'empêcher le meurtre ainsi que le pillage. Grâce à ses sages
28 LOUIS DE CLERMOKT.
précautions, aucun excès grave ne se commit; mais le vainqueur exigea qu'on lui livrât les dix habitants les plus signalés pour être lés chefs du complot : quatre de ces meneurs eurent la tête tranchée à l'instant même , les autres furent chargés de chaînes et condamnés à une détention perpétuelle; la ville dut payer une forte imposition; chacun put ensuite rentrer dans sa demeure. Le lendemain des avis certains vinrent apprendre au duc de Bourbon qu'une division ennemie accourait pour lui ravir sa conquête ; ce prince ne voulut pas l'attendre , et sortit au*devant des Anglais. Après deux heures de marche il aperçut les troupes de Lancastre; celles-ci, voyant venir les Français, qu'on croyait retranchés dans la ville, s'arrêtèrent sans savoir s'il fallait avancer ou battre en retraite. Louis de Clermont, qui menait la tête de la colonne, profitant de ce moment d'hésitation, lança son cheval, fondit seul sur les Anglais, et tua de sa main deux officiers. Les barons^ s'apércevant du danger où le prince s'était jeté, se • précipitèrent sur ses pas, et entraînèrent le reste de leur monde : le combat devint alors général; la victoire , vivement disputée, demeura enfin aux Français; cinq cents prisonniers et le bagage entier tom« bèrent en leur pouvoir. L'action étant finie, les principaux chevaliers, entre autres Tresiguidi, les sires de Baveux, de Barrois, de Passac, de Busseuil, entourèrent Louis de Clermont, et le blâmèrent fort de s'être exposé d'une manière aussi téméraire. « Le plus pauvre capitaine de France , lui dirent-ils , serait repris de prodiguer ainsi sa vie ; à plus forte raison un
LOUIS DE CLERfilONT. aC)
prince du sang, qui ne doit hasarder ses jours que lorsqu'il s'agit du salut de FÉtat. » (Oronville.)
Après la soumission de Brives, le duc passa en Auvergne, et vint opérer sa jonction avec Duguesclin dans le Bourbonnais, que Lancastre traversait alors accompagné de douze mille hommes. Les généraux françaisy par une marche habile , lui coupèrent la route du Puy-de-Dôme y l'attaquèrent auprè$ de Besse, et lui firent essuyer une perte considérable. Ils le suivirent ensuite le long des montagnes du Cantal et du Périgord^ l'empêchèrent de pénétrer dans Périgueux, et rejetèrent jusque sous les murs de Bordeaux les débris de ses divisions. Dans le cours de cette mémorable campagne, Duguesclin ne fit pas un exploit dont le duc de Bourbon n'eût le droit de revendiquer sa part. Le héros breton fut rappelé à Paris vers le milieu de i374; le duc resta en Guienne, afin d'aider Charles d'Anjou, gouverneur de cette province, à chasser les bandes de Tard-Avenus de quelques places qu'elles possédaient sur la ligne de la Dordogne : la plupart furent prises aussitôt qu'attaquées; mais la Réole, la plus importante, exigea un siège en règle. Le duc d'Anjou , quoique généralissime , en laissa la conduite à Louis de Clermont ; le premier établit son quartier sur la grève, le second assit son camp au milieu d'un plateau couvert de vignes , et mit en batterie deux redoutables bombardes qui écrasaient la ville. Les Anglais, extrêmement incommodés par ces canons, firent une sortie avant le lever du soleil : ils attaquèrent vigoureusement le quartier de Louis de Clermont, ne doutant pas de surprendre le poste;
3o LOUIS DI GLIStMOHT.
mais le vigilant paladin , qui veillait sur leurs mouvements ^ les reçut sans reculer dun seul pas^ se précipita, une hache à la main, vers la barrière, s'en rendit maître, et entra péle-méle dans la ville avec les Anglais , suivi de quelques chevaliers aussi audacieux que lui : le reste de sa division arriva au bout de quelques instants. La place était prise , que le duc d'Anjou ignorait encore la sortie des Anglais. La conquête successive des villes occupées par l'ennemi dans le Condomois , le Bigorre et la Gascogne , assura la tranquillité du gouvernement de la Guieune française. Le duc d'Anjou , pour reconnaître les services que son parent venait de rendre à l'État, lui fit l'a-* bandon de 3o,ooo livres dues antérieurement par Louis de Clermont, et hypothéquées sur ses pos-* sessions du Forez.
Le duc de Bourbon alla se reposer de ses fatigues à Chambéry, auprès de sa sœur, souveraine de la Sa* voie; le comte Vert, un des héros de ce siècle, ve* nait d'y arriver : une estime mutuelle ^ plus que les liens du sang, unissait depuis longtemps ces deux guerriers. Louis de Clermont n'était qu'au début de sa carrière, Amédée avait atteint les derniers degrés de la sienne ; il raconta à son beau-frère ses guerres contre les Turcs, les combats qu'il leur avait livrés sou(» les murs de Bysance et de Trébisonde : ces récits enflammaient le copur de Louis. On sait qu'à cette époque le comble de la félicité pour un chevalier chrér tien était d'essayer son courage en combattant les infidèles. Le duc de Bourbon , occupé dès sa jeu«; nesse à défendre la France contre un ennemi dont
LOtJIS WE CLERMONT. 3f
les attaques se renouvelaient sans cesse , n'avait pu acquérir ce genre de gloire, et celle dont il venait de se couvrir dans le Poitou et dans la Bretagne ne le satisfaisait pas encore : il témoignait au comte de Savoie ses vifs regrets de n* avoir pu aller partager ses travaux; il désespérait d^être jamais appelé à se mesurer avec les musulmans, lorsque Toccasion si ardemment recherchée vînt s'offrir d*elle-même.
Henri de Translamare, élevé au trône de Castille par un concours de circonstances extraordinaires, se montrait digne de sa haute fortune ; les peuples lui témoignaient une vive reconnaissance pour les avoir délivrés de la tyrannie de don Pèdre y l'attachement que ses sujets montraient pour sa famille le tranquillisait à l'égard des prétentions que les rois de Portugal et d'Aragon, ainsi que le duc de Lancastre, élevaient sur la couronne de Castille : il songea donc à illustrer son règne par quelque brillante entreprise militaire, sachant fort bien que rien ne lie mieux un roi à ses sujets que la gloire des armes. Comme les Maures de Grenade avaient secouru Pierre le Cruel, Transtamare ne craignait point de les provoquer : il résolut de les expulser <fe la Péninsule, et de les rejeter au delà des Colonnes d'Hercule. Cependant la chevalerie espagnole , pour qui le repos avait des charmes, était difficile à émouvoir; elle savait dans l'occasion répondre à un appel généreux, mais il allait que l'impulsion lui vînt du dehors. Henri s'imagina que, pour réussir dans ses projets, il devait faire publier une croisade en France, où le sentiment de rhonneur s'unissait toujours au zèle religieux.
3l LOUIS DE CLERMONTé
C'était la valeur de Duguesclin et de ses compagnons d'armes qui avait placé Henri sur le trône des Alphonse; ce fut donc en France que ce prince envoya en premier lieu des hérauts chargés d'annoncer sa résolution d'entreprendre une guerre à outrance contre les ennemis du Christ : ces messagers ne devaient rien négliger pour décider la chevalerie à venir le seconder dans cette sainte entreprise. Tout faisait croire à don Henri que Charles Y favoriserait ses projets : la flotte castillanne, agissant de concert avec le connétable, venait de battre celle d'Edouard III ^ et avait contribué d'une manière manifeste à la prise de la Rochelle, à la conquête du Poitou et de la Saintonge. Henri envoya dans chaque province de France des écuyers porteurs ai admonitions par lesquelles il exhortait les preux à se rallier sous ses bannières pour combattre les Sarrasins; en même temps il dépêcha un officier de son palais vers TjOUÎs de Germont pour le supplier de l'aider à expulser de l'Espagne les infidèles : il les lui dépeignait comme des hommes méritant sa haine, non-seulement à titre d'anti-chrétiens, mais encore à raison de leur attachement pour ce don Pèdre, assassin de Blanche de Bourbon. Louis de Clermont se préparait à quitter la Savoie, lorsque ce message lui parvint; il répondit au roi de Castille qu'on le verrait prochainement en Espagne, à la tête de trois cents chevaliers aussi impatients que lui de se mesurer avec les Maures. Charles Y, instruit de cette résolution, en parut effrayé : la guerre avait cessé, une trêve allait être signée, il est vrai; mais Edouard III
LOUIS DE CLERMOITT. 33
était homme à la rompre pour un caprice, il importait au roi que les guerriers dont le courage venait de rappeler la fortune sous les drapeaux de la Franèe ne quittassent point le royaume; il supplia donc son beau-frère de renoncer au projet de passer en Espagne, en lui disant qu'au premier moment peut-être FEtat réclamerait le secours de son bras. Le duc de Bourbon répondit que sa parole d'honneur venait d'être engagée à don Henri : on sait que nulle considération au monde n'autorisait un chevalier à violer sa promesse . ^
Louis de Clermont forma un corps de deux cents bannerets, l'élite des preux de l'Auvergne et du Forez; les écuyers et les varlets, suite accoutumée de cha- (jue chevalier, formaient à peu près trois cents combattants, qui prirent tous la croix rouge sur l'épaule, signe distinctif des croisés. Le duc se mit en route vers le i*' juin i374; il arriva dans Avignon au moment où le pape Grégoire XI se rendait eri Italie pour s'opposer aux entreprises des Visconti : le prince alla présenter ses hommages au pontife, qui l'encouragea dans ses projets; il franchit ensuite les monts Pyrénées, et pénétra dans les États du roi d'Aragon. Pierre le Cérémonieux^ souverain de ce pays, vint le recevoir à quelques lieues de Barcelone, accompagné des premiers dignitaires de la couronne et d'une foule de ménestrels; il le pria de s'arrêter quelques jours auprès de lui pour assister aux noces de sa fille Jeanne, fiancée au comte Dampurias, prince du sang royal. Louis de Clermont parut un instant aux fêtes données à cette occasion , visita le Mont-Serrat ; prenant ensuite congé
34 LOUIS DE CLRRJffONT.
du roi d'Aragon y il entra en Castiile. Henri Taccueillit avec d'autant plus d'empressement ^ qu'il ne doutaitpasque les grands de son royaume ne se sentissent transportés d'ardeur en voyant ces chevaliers français que Tamour de la gloire arrachait à leur patrie, aux douceurs de la paix pour aller affronter miUe dan* gers , dans le seul but de défendre la religion ; aussi voulut-il, avant d'entrer en campagne, parcourir quelques-unes de ^s provinces accompagné de tous ces paladins, afin d'exciter le zèle de ses vassaux et de leur inspirer quelque émulation. Le roi conduisit Louis de Clermont à Ségovie , ayant l'intention de lui faire une offrande qu'il croyait propre à le charmer : après l'avoir mené dans tous les appartements du château , il arriva enfin jusqu'à celui où l'on gardait le iBIs et la fille de Pierre le Gruel; ces jeunes infortunés, âgés de douze à quatorze ans , gémissaient dans les fers depuis la chute du tyran : « Voilà, dit Transtamare à Louis de Clermont, les enfants du meurtrierde Blanche votre sœur; je vous les livre pour qu'ils expient l'horrible offense dont votre famille entière gémit. — Dieu me garde, répondit le duc, de venger de cette manière les injures de ma maison! ces enfants ne sont point responsables des fautes de leur père. » Grâce à ses prières , le sort de ces deux captifs fut extrêmement adouci. Le prince demanda encore la mise en liberté, sans rançon , des capitaines anglais Guichard d'Angle et Jacques Sédelier, faits prisonniers à la bataille de Montiel, où ils combattaient pour la querelle de don Pèdre.
Cependant les préparatifs de la conquête de Grc-
tOUlS DE CLBRMONT, 3$
nade se poussaient vigoureusement; déjà la renommée avait publié dans toute l'Espagne l'arrivée des chevaliers français, déjà les Maures d'Afrique faisaient des armements pour venir au secours des mahométansde la péninsule, lorsqu'un événement imprévu força Henri de Transtamare de tourner ses armes contre d'autres ennemis.
Ferdinand , roi de Portugal , violant sans motif les traités signés depuis peu de t^mps, déclara la guerre à la Gastille. Don Henri trouva tout naturel , dans cette circonstance, de demander au comte de Clermont le secours de son bras : a Je ne puis me rendre à vos désirs, répondit le beau-frère de Charles V; j'ai quitté ma patrie pour aller combattre les ennemis de la foi, et je ne tirerai pas l'épée contre un prince chrétien qui n'est pas en guerre avec le roi de France. » Les prières de Transtamare ne purent vaincre sa résolution; le noble croisé quitta aussitôt la Castille, ne voulant accepter, de tous les riches présents qu'on lui offrait, qu'une meute de cfhiens et deux chevaux andalous : il se hâta de repasser les monts et de regagner Moulins, capitale de ses États. D'après les coutumes de l'ancienne chevalerie, le prince fit arborer un heaume sur le portail de son château, afin d'annoncer que sa maison était toujours ouverte aux bannerets, de quelque rang, de quelque nation qu'ils fussent; il tint une cour qui devint pour les jeunes bacheliers de bon lignage une école de courtoisie, de vaillance et de galanterie : c'est là que se formèrent Saimpi, la Trémouille, Montaigu, Sévéràc, Saintré, Chatel-
lux, Montberon, que l'on cita dix ans après comme
les preux les plus accomplis de leur temps. Les nobles dames, les châtelaines même, vinrent aussi apprendre à cette école comment une femme devait se conduire pour avoir des droits au respect des poursuivants, et mériter leurs hommages; là on leur disait : a Que gentils femmes et nobles damoiselles devaient être de douce manière, humbles, peu eraparlées, et répondre courtoisement; n'être pas trop enrisées (folâtres), ne enrêvées,nesoursaillies (évaporées ) , ne regarder trop légèrement. »
La magnificence de Louis de Clermont ne se bornait pas à fêter les étrangers de distinction qui venaient le visiter; les habitants du Bourbonnais de toutes les classes se ressentaient également de sa présence dans ses domaines. Il fit revivre, le jour des Rois, une vieille coutume qui avait servi à populariser les anciens souverains de ce pays ; voici comment Oronville s'explique à cet égard :
(c £t fist son roi d'un enfant de huit ans, le plus pauvre que l'on trouva en toute la ville , et le faisoit vestir en habit royal en lui baillant tous ses officiers pour le gouverner, en faisant bonne chère à cestui roi pour révérence de Dieu, et le lendemain disnoit celui roi à la table d'kfonneur; après venoit son mais-* tre l'hôtel qui faisoit la queste auquel le duc de Bourbon donnoit communément quarante livres^ pour le tenir à Tescole, et tous les autres chevaliers un franc, et les escuyers un demi -franc, que l'on bailloit au père et à la mère pour les enfants qui estoient rois à leur tour, à enseigner à l'escole sans autre oeuvre, dont maints d'iceux en vivoient en grand bon-
LOUIS DE CLEUMONT. 87
neur ; et cette belle coutume tint le vaillant duc Louys de Bourbon tant qu'il vesquit. »
Louis de Clermont passa une année dans ses domaines, au milieu de puissants barons des difféi^ents États de l'Europe, qui venaient s'instruire auprès de lui des devoirs de la chevalerie, et apprendre à pratiquer les vertus qu'elle enseignait. Vers la fin de l'année 1375, Louis de Clermont fut obligé de se rendre à Paris; un soin bien triste l'y rappelait,: le roi et la reine , tous deux atteints d'une maladie incurable, demandaient à le voir. Charles V voulait en référer à sa sagesse au moment de faire ses dispositions testamentaires, et Jeanne de Bourbon désirait recommander ses enfants à son frère bien-aimé ; mais la mort, qui semblait prête à frapper deux têtes si chères, suspendit ses coups; le duc conserva encore sa sœur près de trois années. Durant son séjour en Espagne, plusieurs mesures fort importantes avaient été prises : Charles V donna, en août i374, cette ordonnance par laquelle les rois sont déclarés majeurs à quatorze ans. Au mois d'octobre de la même année, ce monarque promulgua une seconde ordonnance d'après laquelle, en cas de décès prochain, il nommait la reine et le duc de Bourbon tuteurs de son fils, et chargeait spécialement ce dernier de l'éducation du jeune prince.
La mort d'Edouard III, arrivée presque au moment où la trêve expirait, mit le conseil d'Angleterre dans une position délicate. La France avait repris une suprématie qu'il était impossible de lui ravir parla force ouverte. Le conseil de Richard II eut recours à l'in-
38 LOUIS DE CLERMOKT.
trigue pour soutenir la lutte nouvelle que Ton allait engager. Depuis quinze ans , Montfort et Charles le Mauvais se montraient disposés à servir aveuglément les intérêts de la maison de Lancastre; le dernier surtout s'irritait en voyant le royaume jouir d'une prospérité inespérée : les tourments les plus aifreux ne l'auraient jamais aussi bien puni de ses forfaits que le spectacle de la France comblée de gloire et de félicité. Cette fureur jalouse du Navarrais peut être citée comme un exemple dans l'histoire du cœur humain. Afin de rompre le cours d'une période de bonheur qui le désespérait, Charles le Mauvais résolut d'anéantir celui dont le génie seul avait conjuré les tempêtes politiques; il choisit ^ comme moyen infaillible, le poison, son arme habituelle : la voix publique l'accusait de s'en être déjà servi en^ vers sa femme et envers un de ses fils.
Charles le Mauvais fit préparer en sa présence les substances vénéneuses destinées à donner la VMrt au roi Charles V , son beau-frère , le compagnon des. jeux de son enfance. Ce fut d'une juive que sa haine Se servit pour combiner un si noir attentat : cette femme, nouvelle Locuste d'un nouveau Néron, avait fait une étude approfondie de la propriété des plantes ; et comme il s'agissait ici de trancher le fil desjours les plus précieux à l'État, elle mit en usage tou* tes les ressources de son art infernal. Le'plus difficile consistait à trouver une main sûre pour présenter au monarque le fatal breuvage. Le Navarrais entretenait des relations intimes avec les personnes de diverses conditions; il sut enlacer dans ses menée» un.
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médecin nommé Angel , de l'île de Chypre , qui avait gagné les bonnes grâces du roi parce qu'il parlait bel latin et qu'il était mault argumentatif. Charles le Mauvais Tattira en Normandie , et lui fit la proposition d'empoisonner le roi à l'aide des médicaments qu'il avait l'habitude de donner chaque jour au souverain, constamment valétudinaire. Angel , indigné, repoussa ces propositions. Ce refus irrita le Navarrais, qui le menaça de son courroux. ^ La connaissance de mes projets vous Hé à moi y lui dit-il ; exécutez ce que j'ordonne, ou préparez- vous à la mort. » Le médecin , effrayé , jura de le servir, tout en se promettant bien au fond de l'âme de tromper son espoir homicide. Le tyran devina sa secrète pensée f il l'amena, sous un prétexte futile^ dans un lieu voisin de la mer, et le fit noyer par quatre de ses clients subalternes, accoutumés depuis longtemps à remplir de semblables missions. I^ Navarrais n'en poursuivit pas moins ses projets criminels ; des scélérats du plus bas étage s'introduisirent dans les offices du roi, et furent saisis au moment où ils jetaient du poison parmi l€ft dilférents^^ mets : ces misérables^ avouèrent tout. Charles k Maurvais y sommé de comparaitre devant la cour des pairs ^ se retira en Angleterre, où les * ondes de Richard le flattaient d'un« alliance avec là famille royale*
On prononça en France la' confiscation des villes et ôhâleaux que le rebelle possédait dans le royaume, principalement en Normandie; Louis de Clermont, Duguesclinetle sire de Couci furent chargés de mettre à. exécution cette sentence. Ënguei^and de Couci reçut
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Tordre de soumettre toutes les places du Coteiitin; le duc de Bourbon pénétra dans la province par Dreux avec le connétable, dont il était le premier lieutenant. Évreux, Mortagne, se rendirent après quelques jours de résistance; les garnisons de ces deux places se retirèrent dans le château de Gauray, où Charles le Mauvais avait caché ses trésors. On investit étroitement la forteresse. Le duc de Bourbon s'établit avec son ost en face d'une porte pratiquée dans l'épaisseur du mur; l'ardeur dont ses soldats paraissaient animés faisait présager que la conquête de la place serait prompte ; un événement fortuit en accéléra la reddition : le gouverneur du château, visitant l'arsenal où l'on gardait les artifices et la poudre, laissa tomber une étincelle sur ces matières inflammables; il en résulta une explosion dont la secousse fit écrouler la tour : le malheureux gouverneur périt au milieu de" l'embrasement, ainsi que ceux qui l'accompagnaient. Cet accident, rapporté avec beaucoup de détails par les historiens contemporains, prouve que depuis quinze ans l'usage de la poudre était devenu très-fréquent. Dès que l'on eut connaissance des ravages commis par l'explosion, Louis de Clermont attaqua la poterne, qui avait déjà résisté à deux assauts, s'en rendit maître, et se logea avec cent hommes dans la première enceinte, tandis que sur le point opposé le connétable enlevait pareillement les fortifications extérieures. Les assiégés demandèrent alors à parlementer : ils offri-' rent de rendre Gauray, se réservant néanmoins la faculté d'enlever le trésor du roi de Navarre, con-
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sistant en 600,000 éciis d'or et beaucoup de joyaux ou pierreries. Le connétable, ayant rejeté ces propositions, ordonna aussitôt au duc de Bolirbon de presser les attaques : les assiégés, craignant d'être pris d'assaut par les Français , se rendirent à discrétion ; on se saisit du trésor : tout ce qu'il contenait passa entre les mains du sire de Larivière , commissaire du roi; le château fut rasé. Mortagne, Pont-Audemer, subirent le même sort que Gauray. Charles Y chargea le sire de Couci de terminer la conquête de la Normandie, et envoya le connétable, accompagné de Louis de Clermont , en Bretagne. On sait que ce fut là que s'arrêtèrent les succès de ce monarque : on aurait cru que la fortune ne cessait de lui être favorable que parce qu'il s'écartait de la route de l'équité. Les Bretons, qui depuis vingt ans se montraient ses plus chauds partisans, se révoltèrent à l'idée de se voir ravir leur indépendance par un prince dont ils avaient servi les intérêts avec le zèle le plus soutenu : on connaît le résultat de cette entreprise imprudente. Charles V, aigri par des revers auxquels il n'était pas accoutumé, devint injuste; il accusa Duguesclin d'avoir trahi sa confiance. Bertrand, indigné de cette supposition, renvoya immédiatement l'épée de connétable. La nation entière jeta un cri d'effroi; elle regarda comme un malheur public la retraite du capitaine breton, et néanmoins personne n'osa parler en faveur du vainqueur de Cocherel. Le duc de Bourbon arriva le Surlendemain ; il ne craignit pas d'élever la voix pour rappeler au monarque les services que Duguesclin avait rendus
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à l'État , et le défendit avec chaleur contre des inculpations calomnieuses. Charles Y avait trop de grandeur d'âme pour ne pas reconnaître l'odieiix de ses procédés; il mit encore plus de hâte à réparer ses torts qu'il n'atait mis de précipitatioA à s'en rendre coupable. D'après ses ordres^ le duc d^AnjoUr et W dite de Bourbon se rendirent à Pontorson auprès de: Bertraisd, afin de l'engager à reprendre soa office : un roi ne pouraît pas faire dai^ntage eoiYers un sujet Duguesclin répondit sèchement au duc d'Anjou qu'il était décidé à chercher un asile en GastiUe^ dont le souverain n'avait pâs encore oublié lle& services que son' bras lui avait rendus;, mais lorsque le héros eut à répondre aux pressantes soUiteitationa de Louis deClermont, son élève ^ son frère d'armes, il prit le ton de l'amitié la plus tendre : m Tm été en votre compagnie ^ lui dit-il , eh tous les grands £aitSi du royaume^ et vous et moi avons deschassé le dbc. de Bretagne de son pays; il est mal à croire que je; me fusse rallié à lui ; et quant à ce que vous me requérez de demeurer^ tous êtes le seul du royamne* qui plus m'avoit fait plaisir, et que je eroirois phis volontiers. Je vous supplie que l'amour que vowaveB toujours eu pour moi vous ne l'oubliiez point, car où que je sois je vous servirai de corps et de chevance. » (Oronville.)
Les prières des deux princes ne purent vaincre la résolution de Duguesclin ; il persista à ne pas vouloir reprendre Fépée de connétable : le duc d'Anjou et Louis de Ctermont revinrent à Paris, désespérés d'avoir échoué dans leur mission^ Le dernier, en abordant
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Charles Y, lui dit : « Monseigneur, vous faites aujourd'hiii une des grandes pertes que vous fissiez de puis longtemps, car vous perdez le plus vaillaiii chevalier et le plus prud'homme que je cuidasse oncques. q
G^iendant l'échec que Charles Y avait éprouvé en Bretagne et la retraite de Duguesclin encouragéreitt te conseil de Richard H à tenter un dernier effort pour regagner l'ascendant que l'Angleterre avait perdu depuis dix ans. Une troisième armée se forma sur les côtes de Portsmouth , et fut bientôt après transportée à Calais : on devait favoriser le principal mouvement d'attaque au moyen d'une diversion opérée soit par le midi , soit par le centre du royaume. Ua fort détachement sortit de Bordeaux , perça par le Limousin, et pénétra jusque dans le cœur des domaines de Tjouis de Clermont. Ayant pris sur son passage quelques places assez importantes , ce corps de troupes établit une ligne d'opérations dans l'Auvergne et le Gévaudan , en relevant les fortifications des châteaux jadis occupés parle prince Noir, et que Charles Y avait fait démanteler depuis quatre ans.
La nouvelle de l'apparition de l'ennemi dans le eentre de la France inquiéta le roi , surtout au moment où TAngteterre annonçait l'intention d'envahir les provinces du nord et de pousser jusqu'à la capitale, comme KenoHes et Lancastrey étaient déjà parvenus. Charles Y s'empressa d'envoyer Louis de Clermont pour contenir les Anglais , et empêcher la jonction projetée pat les d'eux corps d'armée de Richard IL On ne put lui donner aucunes troupes , car il importait de ne point dt^arnir la ligne de défense qui cou-
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vrait Paris; on abandonna à son habileté le soin de réunir les forces nécessaires pour résister à cette agression. Tout autre eût reculé devant une sen^ blable mission; mais rien ne pouvait rebuter Louis de Clennont quand il s'agissait du salut de rÉtat. Ce prince quitta Paris, accompagné seulement de cinquante chevaliers; le bruit de son arrivée se répandit aussitôt dau^ le Bourbonnais , et y releva le courage abattu des habitants. Beauvoir, Ijaroche-sur-Allier, venaient de tomber au pouvoir des Anglais, qui remportaient chaque jour quelque nouvel avantage. Louis de Clermont sut à l'instant même arrêter leurs progrès : tous les hommes capables de porter les armes accoururent se rallier sous sa bannière. Il commença par balayer les deux rives de l'Allier, afin de rendre libre la navigation de cette rivière. Les Anglais se virent obligés d'abandonner le plat pays , et de se renfermer dans les boulevards dont ils s'étaient rendus maîtres. Satisfait d'avoir mis les campagnes à l'abri des ravages que les bandes commettaient impitoyablement avant son arrivée, il chargea les sires de Châteaumorand et de Montaigu de bloquer l'ennemi dans ses retraites, et se rendit de sa personne en Auvergne, afin de se concerter avec les barons de cette contrée, dans le but d'expulser entièrement les Anglais des provinces centrales.
Le prince s'étabUt k Clermont-Ferrand , y donna des tournois et des fêtes brillantes auxquelles on accourut en foule. Il espérait qu'en fournissant aux nobles du pays les occasions de déployer leur adresse
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dans des jeux images de la guerre, ce serait un moyen plus certain d'enflammer leur courage, de piquer leur zèle pour la défense de la patrie. Les femmes secondèrent merveilleusement ses projets : on sait qu'elles exerçaient un grand ascendant sur les guerriers de cette époque. Une châtelaine du voisinage de Clermonl-Ferrand voulut prouver aux autres dames réunies dans cette ville qu'elle savait inspirer une véritable ardeur à Tesclave de ses pensées : Froissart appelle ce chevalier Bonne lance (c'était vraisemblablement un surnom), vaillant homme d'armes , dit-il , bel et gracieux ; sa dame lui dit qu'elle verrait volontiers un Anglais : a Si je puis être assez heureux pour en prendre un , s'écria le poursuivant, je vous l'amènerai. » Il sortit en effet pour faire une chevauchée vers les quartiers occupés par l'ennemi ; il rencontra quelques écuyers de Buckingham , les combattit, et en fit six prisonniers; le preux les ramena à Montferrand , au grand contentement des dames et damoiselles, qui vinrent le visiter : « Vous avez demandé à voir un Anglais, dit Bonne lance à celle qu'il avait en grâce; en voici plusieurs, je vous les ierrai en cette ville tant qu'ils auront trouvé qui leur rançon paiera. »
Malgré tout son zèle et son activité, Louis de Clermont, n'ayant à sa disposition qu'un très-petit nombre de troupes , se voyait hors d'état de contenir les Anglais, qui recevaient chaque jour quelque nouvelle division , lorsqu'on apprit que Duguesclin marchait à son secours. Ce grand homme, cédant à la voix de l'intérêt public, avait oublié ses injures per-
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sonnelles; le désir de défendre le duc de Bourbon , son ami, ne fut pas la moindre considération qui l'engagea à reprendre Fépée de connétable. Bertrand partit de Paris vers la fin de 1379, et arriva en Guienne; il ^'y vit arrêté par l'inondation des rivières, qui Tempêcta de mettre à exécution le vaste plan formé de concert avec le roi. Ce général quitta le midi, traversa le Limousin , 1^ Marche , et parviort jusqu'aux limites des domaines de Louis de dermoM, qui venait d'envoyer les sires de Glarins, de Lebop« gne, de Damas, de Vaulse, pour le recevoir; lui-même s'avança jusqu'à Montluçon au-devant duhéros^et le conduisit à Moulins, où ses principaux vassaux avaient l'ordre de se réunir. Afin de donner à Duguesclin un témoignage manifeste de sa haute estime, il fit ôter sa bannière, de la tour seigneuriale, et y mit à sa place celle de Bertrand, distinction qu'on n'accordait qu'aux rois seuls. Dans un des festins offerts par la cheva* lerie pour célébrer l'arrivée du connétable, le duc fit présent à son hôte illustre d'une coupe d'or appdée alors hanapy en le priant de s'en servir le reste de sa vie ; il passa ensuite à son cou le collier de l'Espérance. Duguesclin jura de ne rien négliger pour contribuer à soutenir l'honneur de cet ordre. Au bout d'un mois de séjour dans les domaines de son noble ami, Bertrand voulut aller visiter les provinces voisines dans lesquelles les Anglais possédaient quelques places; il se rendit au Puy en Velay , pour déposer une armure complète dans la célèbre église de Notre-Dame. Ce fut là qu'il reçut une députation des habitants du Gévaudan, qui le supplièrent de venir les délivrer du
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vakiaage d^ Anglais établis à Chateauneuf-BaadoDy d'où ils faisaient des excursions qui tenaient les habitants dans un effroi perpétuel. On sait comment Duguesclin termina, devant les remparts de cette ville, sa gloriei^se carrière (i). Louis de Clermont, resté en Auvergne pour presser lalfBvéa ^des troupes, apprit avec une douleur amère le trépas du connétable; rien ne pouvait adoucir ses regrets. Châteaumorftod, kFa3«el}te^Gl£aiAs,xhevalierSideJ'hôteliiu duc, arment accompagné Bentrand 'dans le Yalay ; ik s'a^quit4:èi^iit dm soin d'embaumer le corps du béi^os , et le transportèrent à Moulins, -où le duc lui fit faire unserviceinagfHfiqiie dans Téglise^^thédrale : ces {mêmes officiers accompagnèrent lecoi^voi jusqu'à Saini- Depis.
Ija mort de Ber^and ne fut pas le seul mdheur <}ue Louis de Clermont eut à déplorer : Charles V «e survécut que de quelqties mois au connétable, léguant à son beau-frère le soi^ de l'éducation de ses fils, et celui de les défendre contre l'ambition des trois prifices que leur naissance appelait à la régence.
(i) Voyez la Vie de Duguesclin.
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Après la mort de Charles V, Louis de Clermont est chargé de Tédocation des jeunes princes. — Il apaise les séditions élevées dans Paris. — Nouvelle expédition en Guienne.
Charles Y avait prouvé queTamourdu bien public peut surmonter toutes sortes de difficultés: faible, valétudinaire, mais doué d'une volonté forte, il répara des malheurs qui paraissaient irréparables ; et s'il eût vécu aussi longtempsque vivent ordinairement les hommes, ce prince aurait élevé la France à un degré de prospérité inconnu jusqu'à cette époque. Dieu ne le permit pas. Charles Y mourut au milieu de sa carrière. Son corps n'était pas encore recouvert de terre, que la discorde se mit dans sa famille; les excès les plus désordonnés succédèrent au calme parfait qui régnait de son vivant. Dès ce moment les orages se succédèrent sans interruption : on aurait cru que le ciel se plaisait à rassembler sur notre patrie tous les genres de calamités : divisions dans la famille royale, révolte, guerre civile, guerre étrangère, occupation de la capitale, débordements de grands fleuves, apparition de comètes dont le seul aspect troublait la raison des peuples; la famine, des hivers rigoureux, un roi insensé, une reine impudique et marâtre; dépravation des mœurs, schisme dans TÉglise , etc., etc. Au milieu de cette scène de désolation ^ l'histoire nous montre un personnage principal dont
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la vue repose les esprits : c'est Louis de Bourbon , dont la vertu sans tache et le courage héroïque ont excité l'enthousiasme des historiens du quatorzième siècle, qui le dépeignent comme le prince le plus accompli de son temps, comme le seul en état de gouverner après le monarque illustre dont chacun déplorait la perte. Sa grandeur d'âme, sa sagesse, ne se démentirent pas un instant dans le cours de quarante années; on eut seulement à lui reprocher un peu de timidité dans le caractère ; on disait de ce prince qu'il avait moins de vigueur dans la tête que dans le bras.
Le règne de Charles VI peut être divisé en trois périodes bien distinctes, savoir : l'avènement de Charles YI jusqu'à la démence, delà démence à l'assassinat du duc d'Orléans, de cet assassinat à la mort du monarque infortuné. Louis de Clermont ne parcourut que la première et la seconde ; il descendit dans la tombe sans avoir eu la douleur de voir l'étranger assis sur le trône de nos rois.
Charles V, croyant sa fin plus prochaine qu'elle ne Tétait réellement, avait fait, en 1875, des dispositions pour la régence : il avait manifesté le désir de laisser la direction des affaires au duc de Bourbon , en raison de sa qualité d'oncle maternel du dauphin; mais il abandonna bientôt ce projet, dans la crainte que ses frères ne fissent valoir de leur côté la qualité d'oncles paternels, et qu'une lutte terrible ne s'ensuivît. Voyant que le droit de la naissance donnerait la régence à trois princes qui n'étaient propres qu'à compromettre la sûreté du trône, Charles V voulut
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du moins, en avançant la majorité de son successeiir, abréger le mal qu'il redoutait : alors parut l'édit d'après lequel les rois de France étaient déclarés majeurs à quatorze ans : le dauphin en avait sept. L'édit fut vérifié au parlement le 20 mai i'i']S y en présence des princes, des prélats , du prévôt des marchands et des échevins de Paris. Une autre ordonnance dédara le duc d'Anjou gouverneur du royaume, sans parler de la régence, et à son défaut, le duc de Bourgogne; ou ne faisait pas mention du duc de Berri; Charles Y le jugeait inhabile aux affaires; on confiait l'éducation et le gouvernement des deux jeunes fils du roi aux soins du duc de Bourbon et de la"" reine sa sœur. Charles y avait changé cette ordonnance quelques jours après pour y en substituer une nouvelle par laquelle^ jusqu'à ce que son fils aine eût atteint l'âge de qua* torze ans, lareine^mère devait avoir la tutelle, l'éducation de ses enfants , ainsi que la garde et le gou<* vernementdu royaume, avec l'assistance du duc de Bourgogne et du duc de Bourbon; il éloignait ainsi le duc d'Anjou, selon lui le plus à craindre. Enfin^ pour empêcher que l'autorité ne se concentrât dans les mains d'un trop petit nombre de personnes, le monarque composa un conseil supérieur, de gens réputés les plus sages dans les trois ordres; voici leurs noms : Louis Thezard, archevêque de Reims; Jean de Lagrange, devenu célèbre sous le nom de car* dinal d'Amiens; Guillaume , abbé de Saint-Maixen^ Bertrand DuguescUn, connétable ; le comte de Tancarville, chambellan de France; Jean, comte de Harcourt; Jean, comte de Sarrebruch,boutillier de France;
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SîmoDy comte de Braine; Enguerand de Couci; les maréchaux de Sancerre et de Blainville, l'amiral Jean de Viemie; Hugues de Châtillon, grand-maître des arbalétriers ; Raoul de Renneval^ grand, pannetier; Guillaume de Craon; Philippe de Maizière, l'homme le plus savant de son temps ; Pierre Viliiers , porte-^ oriflamme; Pierre d'Aumont, chambellan; Philippe de Savoisy, chambellan; Armand de Gorbie, chance-* lier de France; Etienne de Lagrange, président à mortier; Philippe de Lespinasse; Thomas de Voude* nay; Jean de Rye; Richard, doyen de Besançon; Nicolas Dubosc ; Ërard de Trémigon ; Nicolas de Braque ; Jean Bemier, maître des comptes; Bertrand Duclos^ également maître des comptes ; Philippe Ogier, visi* teur général des bâtiments de la couronne ; Pierre Duchâtel^ maître des comptes ; Jean Pastourel , pré-sident; Jean d'Ây, avocat au parlement; Bureau de Larivière, premier chambellan et favori du roi, grand homme d'État, à qui l'on ne put reprocher que d'avoir eu la faiblesse d'être jaloux de Duguesclin. A ces trente-cinq personnes, les plus éclairées du royaume, devaient être adjoints six notables de la ville deParisj au choix de la reine. Paris, s'étant considérablement accru , imprimait déjà le mouvement au reste de la naiion , et méritait d'être représenté dans ce conseil. La réunion de tant de lumières pouvait empêcher beaucoup de mal; mais ce plan fut renversé par la mort de la reine et de plusieurs ministres futurs ; il n'en subsista que l'ordonnance royale, parce qu'elle avait été enregistrée au parlement ; toutes les autres
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dispositions furent regardées comme de simples pro* jets.
Au premier bruit du danger que courait le roi , les princes de sa famille et les grands officiers s'étaient rendus au château de Beauté, dans le bois de Yincennes,ljue Charles V habitait de préférence: les ducs d'Anjou, de Berri, de Bourgogne, accoururent les premiers comme les plus intéressés. L'histoire a peint ces trois princes de manière à ne pas les confondre. Louis, duc d'Anjou, l'ainé, atteignait alors sa quarantième année : sa taille était au-dessus de la médiocre; il avait le visage agréable, et les cheveux blonds. Il commença par être l'objet de la prédilection des Français; son esprit égalait son courage; on le savait apte aux affaires, intrépide dans les combats : une seule pensée l'occupait , celle de fonder une nouvelle dynastie , comme y étaient parvenus quelques princes de la première race capétienne en Hongrie , en Portugal et en Sicile. La fortune parut se plaire à combler ses désirs. Jeanne, reine de Naples, l'adopta pour son fils. Louis d'Anjou ne se dissimulait nas les obstacles qu'il aurait à vaincre avant de s'as«> seoir sur le trône qu'on lui léguait; mais ce prince ne doutait pas de les surmonter avec de la bravoure et surtout avec de l'argent; car l'humeur belliqueuse des preux avait dégénéré depuis un siècle : peu d'hommes entreprenaient des expéditions lointaines par amour de la gloire, on faisait la guerre par métier : des bandes nombreuses de soldats mercenaires sortaient, chaque année, delà Germanie, de la Gascogne et de
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ritalie ; elles se mettaient à la solde des différents princes, les servaient avec fidélité, pourvu qu'on les payât exactement. Louis d'Anjou ne négligea aucun moyen pour ramasser les fonds nécessaires à la réussite de son entreprise : il montrait une avidité insatiable, tyrannisait ses vassaux afin d'augmenter le produit des taxes, et, devenu régent, il né songea qu'à pressurer la nation de la manière la plus inique. C'est ainsi qu'un changement de position fit disparaître seséminentes qualités, objet naguère de l'admiration publique. Charles V, pressentant les graves inconvénients qui pouvaient résulter pour le royaume, de l'adoption de son frère par la reine de Naples, s'y opposa autant qu'il fut en son pouvoir; mais on n'échappe pas à sa destinée; ce Louis d'Anjou, que Ton s'efforçait d'écarter d'une route périlleuse, s'y précipita avec une sorte de délire ; et après avoir ruiné son pays, il alla mourir de misère au fond d'un chétif village de l'Italie.
A cela près de l'amour de l'argent, Jean, duc de Berri , différait essentiellement de son frère aîné ; sa taille épaisse manquait de grâce, et son visage de noblesse; le peuple l'appelait leduc Camus ^ à cause de son nez extrêmement court. Ce prince apathique s'arrachait avec peine aux charmes que lui offrait une vie oisive. Transporté au milieu des combats, toujours contre son gré, il s'y faisait distinguer autant par sa bravoure que par son sang-froid. Dès que la guerre touchait à son terme, il s'empressait de revenir se plonger dans la mollesse , et ne s'occupait plus que du progrès dçs s^rts. Ces sortes de jouis-
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sances sont ordinairement fort coûteuses , et pour se les procurer le duc de Berri ne craignit pas d'employer les moyens les plus odieux : c'est ainsi que cette passion le rendit le fléau des provinces commises à sa garde. Émule de son frère Charles V dans son amour ppur les sciences et la littérature latine , il se montra souvent l'égal des hommes les plus érudits de son siècle. Tacite, Quinte-Curce, Virgile, Tite-Live, Suétone,lui devinrent familiers. Il laissa une bibliothèque fort précieuse (i). Passionné pour l'architecture et pour l'orfèvrerie , il fit élever des monuments somptueux à Bourges et à Poitiers. Les principaux officiers de sa maison, Jean de Rochechouart, Pierre de la Châtre, Jean de Grancey, partageaient tous ses goûts. Mais l'étude des lettres et des arts, qui inspire ordinairement des sentiments généreux, ne put ennoblir son âme, ni le préserver des plus funestes écarts» On le vît , trahissant les plus chers intérêts de la patrie, faire un détestable trafic de ses devoirs, afin d'en retirer un lucre honteux. Nous avons déjà dit, dans la vie de Clisson , comment , par ses retards calculés , l'oncle de Charles VI fit manquer la grande expédition navale dirigée contre l'Angleterre: au reste, le prix dont on paya une action aussi coupable fut loin de Tenrichir; en effet, vers les dernières années de sa vie, ce prince se déclara insolvable, et après son décès de nombreux créanciers saisirent ses meubles, ses joyaux et ses livres.
(i) Le catalogue des livres composant la bibliothèque de ce prince se trouve à la fin du V vol. de Juvénal des Ursins.
Philippe le Hardiy duc de Bourgogne, offrait Tinidge vivante du caractère français ; il en avait les vertus et les défauts : brillant, valeureux , frivole , et galant sans être vicieux. Jamais prince n'eut plus de goût pour le faste; il aimait l'argent, mais pour le répandre avec profusion : la libéralité annonce de l'élévation dans l'ârae, néanmoins elle devient odieuse lorsqu'on Texerce aux dépens de la fortune publique. Ce Philippe si prodigue épousa une femme bassement avare : ce fut la comtesse de Flandre, qui exploita la France par les mains de son mari ; et quand cet époux mourut, elle laissa saisir jusqu'à ses moindres vêtements et fit mettre son corps dans une bière de la valeur de six écus : telles furent les obsèques d'un prince qui , au rapport des historiens de cet âge, dévora dans le cours de sa vie quatre fois les revenus entiers de la France. Ainsi , les trois fils de Jean II , qui , l'un après l'autre, ruinèrent le royauine, moururent pauvres. Tant que Charles V vécut, leur conduite ne porta aucun dommage à l'État, grâce à la sage prévoyance de leur frère, qui ne leur permit jamais de se mêler de Tadministration du pays; et si le monarque eût vécu quinze ans de plus, ils n'auraient point causé les maux qui ont fait détester leur mémoire . Après eux venaient trente-deux princes du sang, tous chefs d'une branche différente, hommes médiocres, mais non moins ambitieux que les trois oncles de Charles VI, et plus ridicules dans leurs prétentions.
Malgré sa qualité de beau-frère de Charles V, Louis de Clermont ne pouvait être appelé par sa naissance
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au maniement des aflfaires publiques que dans un rang (rès-éloigné ; mais Festime générale le plaça constamment sur la première ligne. Plein de Timportance des devoirs que lui imposait sa qualité de tuteur des enfants de Charles V, le duc de Bourbon se hâta de quitter Vincennes pour aller à Melun s'assurer de leurs personnes, et les garantir des accidents ou des attentats qu'on avait à redouter dans les circonstances présentes. Le duc d'Anjou ne cheW cha point à partager avec lui des soins aussi sacrés; un autre objet l'appelait à Paris : il s'y rendit au plus vite. Aidé des officiers de sa maison , il s'empara du trésor royal y fruit des économies du monarque défunt , ainsi que de la vaisselle et de meubles fort riches. Cette spoliation , consommée sans obstacle, prouve que, malgré l'ardeur de Charles Y à augmenter la force des lois, leur action ne se faisait sentir que d'une manière imparfaite. Le surlendemain les quatre oncles du jeune Charles YI se réunirent à l'hôtel Saint-Paul : il s'y éleva une vive contestation entre le duc d'Anjou et le duc de Bourgogne au sujet de la régence ; Louis de Clermont prit le parti du dernier ; il agissait en cela suivant les intentions de Charles Y, alléguant que le duc d'Anjou , à la veille d'aller prendre possession du trône de Naples, ne pouvait commencer une régence pour l'abandonner ensuite au milieu d'embarras sans nombre. Les membres les plus considérables du conseil appuyèrent son opinion : il fit décider dans une assemblée des dignitaires de la couronne, tenue le a octobre, c'est-à-dire quinze jours après la mort du roi, que le nouveau souve»
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rain serait émancipé et déclaré majeur, quoiqu'à peine âgé de douze ans, à condition qu'il gouvernerait le royaume par les avis de ses oncles , et que le duc d'Anjou garderait la régence seulement jusqu'au 1*' novembre, époque désignée pour le sacre. Le duc d'Anjou se vit obligé de subir ces conditions : de son côté, le duc de Bourgogne, dont l'ambition ne connaissait pas de bornes , trouvait que le terme moyen indiqué par le duc de Bourbon accorderait trop de pouvoir à son frère aîné; il méprisait son autorité, et se formait un puissant parti parmi les autres princes du sang.
Durant ces démêlés , les bourgeois de Paris se partageaient d'affection : depuis un siècle ils avaient acquis des privilèges extraordinaires ; rien ne leur était indifférent ; ils jugeaient le gouvernement et commentaient ses actes. Les querelles élevées au sein de la famille royale occupèrent donc fortement les esprits; la fermentation s'accrut par la mutinerie des troupes. L'armée réunie dans l'Ile-de-France par Charles V pour couvrir Paris campait autour des remparts de cette ville; elle obéissait aux ordres directs du duc de Bourgogne. Le duc d'Anjoii, craignant que celui-ci ne s'en servît pour s'emparer de la suprême puissance, ordonna un licenciement général, n'exceptant de cette mesure que les compagnies du sire du Breuil trèsdévoué à ses iritférêts, et celles d'Olivier de Clisson, trop redoutable pour se laisser imposer une pareille loi. Le licenciement de l'armée ^ déjà fort intempestif, fut accompagné d'une injustice révoltante : on renvoya les soldats sans avoir acquitté leur solde courante oi rarriéi!é* Charles Y les avait accoutumés à être
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payés régulièrement 9 car le système militaire venait de subir des modifications notables. Autrefois le plus pressant besoin des rois était de se défendre contre les grands feudataires; ils y parvenaient , grâce au se« cours de leurs vassaux immédiats , et ne faisaient un appel à la nation entière que dans le cas où le terri* toire se voyait menacé d'une invasion étrangère; mais depuis le règne des princes de la maison de Va-» lois , la guerre avec l'Angleterre étant devenue per^ pétuelle, les rois furent contraints d'adopter et en« suite d'étendre graduellement le sfstème des troupes soldées. Charles Y, en donnant de l'activité à l'indus-^ trie, avait acquis la possibilité de lever plus d'impôts et de payer un nombre double de soldats ; en conséquence , après chaque expédition y il ne licenciait l'ar^ mée que par portion et progressivement ^ ayant soin de conserver sous les armes assez d'hommes pour contenir ceux qu'on renvoyait : cette seule précau* tion mit un terme au fléau sans cesse renaissant des grandes compagnies. Le trésor enlevé par le duc d'Anjou était spécialement consacré à payer les gens de guerre : plutôt que d'en restituer la plus mince par* tie^ ce prince aurait laissé le royaume en proie aux plus horribles calamités. Il en résulta que les soldats^ mécontents, se livrèrent au pillage; les chefs ^ plus sensibles à la voix de l'honneur, manifestèrent bien la volonté d'arrêter ces excès ^ mais oti méconnut leur autorité; alors les habitants des campagnes , épouvan* tés, vinrent chercher un refuge au sein de la capitale : cet accroissement subit de population amena la gène, puis la famine.
Des murmures violents annonçaient un orage ^
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lorsque le duc d'Anjou, avide de recueillir les fruits d'une régence limitée, ordonna aux fermiers généraux d'accélérer leurs poursuites afin d'opérer la prompte rentrée des impôts : le moment était mal choisi; il y eut quelques mutineries. Le duc, effrayé de l'attitude menaçante que prenait le peuple, rapporta le décret; désireux néanmoins de se procurer quelque dédommagement, il dirigea les mesures coerdtives contre les juifs, en les obligeant d'acheter la permission de supprimer de leur habillement les signes qu'on les forçait d'arborer afin de les distinguer ( i ). Ces êtres dégradés attachaient une médiocre importance à se voir affranchir d'une pareille obligation; ils regardèrent à bon droit comme un impôt la permission qu'on leur vendait : telle était cependant la disposition des esprits à leur égard, que les poursuites dirigées contre eux par le duc d'Anjou apaisèrent l'effervescence générale.
Le moment du sacre approchait; Louis de Clermont, gardien de la personne du jeune roi, se rendit avec lui à Reims, accompagné des troupes commandées par Clisson. Il n'aimait pas ce guerrier, dont l'humeur acerbe différait si fort de la sienne ; mais il comptait sur sa fidélité , et cette confiance fiit justifiée. Le duc de Bourbon, arrivé à Reims, présida aux apprêts du sacre en l'absence du duc d'Anjou , qui s'occupait alors d'un soin pour lui bien plus
(i) En Languedoc , les juifs portaient des habits jaunes ; cette couleur leur était spécialement affectée. Le jour du vendredi saint le peuple les battait dans les rues et les contraignait de rire en recevant les coups , ce qui donna lieu au proverbe , il rit jaune.
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pressant que l'auguste cérémonie. On informa ce dernier que Charles V avait caché un amas de numéraire dans le château de Melun, dont la garde était confiée à Philippe de Savoisy , homme d'une probité austère : le monarque lui avait ordonné de ne livrer ce dépôt à son successeur que lorsqu'il aurait atteint sa dix-huitième année. Le duc d'Anjou, ayant laissé partir pour Reims le jeune Charles VI ainsi que Louis de Clermont, resta à Melun; il fit venir Savoisy, et lui enjoignit de livrer l'argent confié à sa garde : refus énergique de la part de l'officier. Le prince eut recours, pour le toucher, aux prières et même aux promesses les plus brillantes : le gouverneur demeura inflexible ; alors le duc d'Anjou appela le bourreau, caché derrière une porte, et lui ordonna de trancher la tête de Savoisy. A la vue du fer prêt à le frapper , le chambellan sentit évanouir son courage , et indiqua en gémissant le lieu qui recelait le trésor. Le prince fit enlever par ses officiers une quantité considérable de lingots d'or renfermés dans des caisses, et arriva à Reims sans que personne se doutât de son nouvel attentat.
Les régents n'avaient voulu offrir le nouveau roi aux yeux du peuple de la capitale qu'après son sacre : la vue de cet enfant , nullement coupable du mal qui se commettait en son nom, calma l'agitation des esprits. Les Français , de tout temps disposés à aimer leurs souverains, Taccueillirent avec enthousiasme; les fêtes furent brillantes. Les réjouissances et l'ivresse du plaisir firent oublier quelques instants l'angoisse des malheurs publics ; mais à ces fêtes bruyantes
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succédèrent des jours mornes, et un mécontentement universel ne tarda point à se manifester. Les richesses que Paris avait acquises, en devenant le centre du commerce et de l'industrie, appelaient dans son sein une foule d'étrangers sans état, sans existence, l'écume des provinces, qui venaient chercher sur ce théâtre agité les moyens de vivre aux dépens d'autrui : une sédition se préparait de longue main ; elle éclata un mois après l'arrivée du roi ; un cordouanier en fut le chef (i). (Juvénal des Ursins, p. 7.) Il harangua la multitude devant le Châtelet, pleura sur sa misère, tonna contre le faste des grands , et finit par demander le pillage des riches et des juifs : ces derniers étaient l'objet constant de Hnimitié du peuple. La harangue produisit son effet ; on dévasta les boutiques de ces malheureux, et on enleva leurs enfants pour les faire baptiser.
Cette sédition apaisée , grâce à la sagesse de l'évéque et de son clergé, fut suivie d'une émeute encore plus sérieuse. L'université exerçait dans Paris un pouvoir absolu; le nombre de ses étudiants avait prodigieusement augmenté; elle ne pouvait pardonner à Hugues Âubriot, prévôt des marchands, la sévérité dont il usait envers les écoliers. Ce magistrat avait fait bâtir le petit Châtelet comme maison de correction : Tuniversité fit cause commune avec le peuple , qui
(i) La ville de Gordoue, en espagnol Cordoùa, faisait un grand commerce de peau de chèvre tannée, qu'elle prépara la première avec beaucoup de supériorité , et dans le commerce on appelait cette peau du cordouan , dont les Français firent cordouanier^ et plus tard cordonnier.
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voyait dans le prévôt une des créatures du duc de Bourgogne, en butte à l'animad version générale. Au^ briot, quoique d'une naissance obscure , s'était iait distinguer de Charles V par son rare talent et un zèle infatigable; élevé par le monarque à l'emploi de prévôt , il avait rendu des services signalés ; c'est lui qui fit construire la Bastille , forteresse destinée à défendre Paris contre les Anglais, qui, plusieurs fois, tentèrent de pénétrer dans cette ville par le faubourg Saint-Antoine. On lui devait aussi la cons** truction des quais , des chaussées pour arrêter le dé* bordement de la Seine. Comme on ne pouvait attaquer ni sa loyauté, ni sa probité, et que cependant il fallait alléguer un prétexte spécieux pour le per* dre , ses ennemis l'accusèrent de tiédeur en matière de religion ; ils allèrent jusqu'à dire qu'Aubriot vou* lait se taire juif, et qu'il entretenait des relations abominables avec des gens de cette nation réprouvée. Le tribunal ecclésiastique se saisit de l'affaire : au^ cune puissance humaine ne pouvait soustraire un prévenu à la juridiction de cette redoutable cour* Malgré les efforts de Louis de Clermont , qui estimait Aubriot comme un fidèle sujet, ce malheureux fut condamné à être brûlé vif, supplice ordinaire de cette époque. I-.es princes obtinrent difficilement de faire commuer la peine capitale en une prison perpétuelle» Le peuple, qui s'attendait à le voir périr, se rassembla sur la place de Notre-Dame , lieu où les criminels condamnés par le tribunal ecclésiastique subissaient leur sentence. Aubriot, vieillard de soixantequinze ans, parut tête nue, couvert d'un cilice^
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fit amende honorable au milieu des huées d'une populace insensée : on le jeta ensuite dans un cachot infect (i).
Malgré ces orages intérieurs, la France conservait sa suprématie sur le reste de l'Europe. Tandis que le duc d'Anjou ne songeait qu'à satisfaire son avidité , que le duc de Bourgogne, dévoré d'ambition, ne pensait qu'à s'emparer de la puissance, Louis de Glermont, étranger aux trames ourdies autour de lui, s'occupait de l'éducation des deux jeunes princes, Charles VI et son frère, le comte de Touraine, depuis duc d'Orléans. Une disposition fâcheuse avait confié au duc de Bourgogne la moitié de cette noble tâche : le premier voulait apprendre à son royal élève comment on devenait un grand prince, comment on travaillait au bonheur des peuples; le second, jaloux de gagner l'affection de sou pupille, ne l'en* tretenait qtie de la chasse et des plaisirs bruyants dont les grands s'occupaient alors. Dans un âge tendre, le langage de la folie est mieux compris que celui de la raison : Louis de Clermont se vit obligé de réserver ses leçons pour le duc de Touraine; il le prit des mains de la dame Roussel , femme très-supérieure ; il lui inspira l'amour de la sagesse ainsi que le goût des lettres, goût que le duc d'Orléans conserva toute
(t) Moreri et ceux qui l^ont copié sont tombés dans une erreur manifeste en disant qu'A.ubriot devait sa disgrâce aux Orléanais, ennemis du duc de Bourgogne , son protecteur ; le prévôt des marchands fut condamné dix-huit ans avant que les deux maisons d'Orléans et de Bourgogne devinssent rivales : le duc d'Orléans avait alors dix ans.
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sa vie. Le sage précepteur parvint à faire de ce prince un homme très-remarquable ; le malheur voulut que des exemples pernicieux détruisissent les sentiments d'honneur que son oncle lui avait inspirés.
Louis de Clermont ne bornait pas sa sollicitude à l'éducation de son neveu, il veillait encore aux intérêts de l'État , dans le moment où les autres princes du sang ne s'occupaient que de leur rivalité. Sachant que Montfort annonçait des intentions bienveillantes pour Charles VI, il envoya en Bretagne son confi-* dent intime, le sire de Châteaumorand, afin de maintenir le duc dans ses dispositions favorables, et de le déterminer à renvoyer les Anglais en rompant ou* vertement avec Richard II. Chàteaumorand partit accompagné de deux cents nobles et de trois cents arbalétriers; son arrivée fut d'autant plus agréable à Jean lY, que le comte de Buckingham, appuyé par huit mille Anglais, voyant Montfort prêt à se déclarer pour la France , voulait s'emparer des villes les plas riches, et principalement de Nantes. Chàteaumorand se jeta dans cette place suivi de ses compagnons d'ar* mes ; alors Buckingham ne garda plus de mesure, et assiégea Nantes dans toutes les règles. Youlant relever le courage des habitants, Chàteaumorand fit une de ces prouesses communes à cette époque; il envoya proposer au comte de Buckingham un combat en champ clos, de cinq Fiançais contre cinq Anglais : on conçoit que son défi fut accepté sans difficulté. Le combat eut lieu en présence de Buckingham , de Devonshire, et du duc de Bretagne. Tristan de Lajaille, Le Barrois, Âunay, Chàteaumorand etClarins,
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tous cinq de l'hôtel de Louis de Ciermont, se présentèrent pour soutenir dans cette lutte la gloire du nom français. Guillaume de Cliton^Hennequin, Guillaume Frank, Edouard de Beauchamp et Jean d'Ambreticourt(i), furent choisis pour défendre l'honneur de la nation anglaise. Contre leur ordinaire, les Anglais se laissèrent vaincre assez facilement, et en particulier Hennequin, opposé à Chàteaumorand ; ce qui parut causer un extrême déplaisir aux généraux de Richard IL De sou côté, le banneret français, peu charmé dune victoire qui n'avait pas été disputée, s'offrit à recommencer le combat contre un nouvel adversaire : Guillaume de Firmacon, Irlandais, parent de Chandos, s'élança dans la lice pour répondre au défi;il se signala par une plus belle résistance, mais ne fut pas plus heureux. Sa lance se brisa en éclats sans qu'il eût effleuré son rival : on prit alors l'épée, et, après plusieurs engagements, llrlandais perça de son fer la cuisse de Chàteaumorand. C'était une violation des plus saintes lois de la chevalerie : Firmacon s'excusa en disant qu'ayant glissé sur un terrain argileux, il avait atteint Chàteaumorand plus bas qu'il ne le voulait: ses compatriotes, nullement satisfaits de cette explication, l'accablèrent des plus vifs reproches. Le comte de Buckingham le fit mettre en prison, et laissa le chevalier français libre d'exiger de Firmacon
(i) Guillaume le Conquérant avait amené beaucoup de familles normandes en Angleterre; Edouard lU yen attira une grande quantité de la Guienne, du Poitou et de la Gascogne : ce qui explique pourquoi Ton rencontre si souvent dans l'histoire d'Angleterre des noms français.
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une forte rauçon à titre de dédommagement : Chàteaumorand répondit que lui et les siens étaient ve« nus en Bretagne pour acquérir de la gloire , et non pour gagner de l'argent ; il supplia Buckingham de mettre l'Anglais en liberté, et ne voulut accepter qu'une coupe d'argent, ayant même renvoyé les florins d'or dont on l'avait remplie.
L'hommage que Monffort venait de rendre à son suzerain rétablit la bonne intelligence entre la France et la nation bretonne; Louis de Clermont retira le prix de cet éclatant service. Malgré son jeune âge^ Charles YI comprit de quelle importance il était de rattacher le duc Jean IV aux intérêts de la France; il en témoigna vivement sa reconnaissance à son oncle, qui depuis cette époque jouit d'un crédit illimité, en dépit des efforts du duc de Bourgogne. Cependant l'Angleterre, étourdie de la mort d'Edouard III et de l'échec que Buckingham venait d'essuyer en traversant la France, ne pouvait former aucune entreprise sérieuse ; chacun se voyait donc en droit d'espérer un meilleur avenir, lorsque de nouveaux orages s'élevèrent au sein de la capitale.
Le duc de Berri, jusqu'alors tranquille spectateur des différends survenus parmi les princes de la famille royale, n'avait jamais réclamé sa part du pouvoir; il finit toutefois par s'indigner que I>ouis de Clermont, bien moins rapproché du trône que lui, exerçât une influence telle que le jeune roi n'agissait plus que d'après ses conseils : en conséquence, le duc de Berri, sortant de son apathie habituelle, annonça hautement qu'il voulait, en qualité d'oncle paternel du souve-
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rain, entrer dans la direction des affaires. Chaque prince du sang comptait une fouie de créatures atta- 'Chées à sa fortune ^ ce qui le rendait redoutable et très-embarrassant pour ceux qui gouvernaient^ surtout pendant une régence. Le duc voulut bien se désister de ses prétentions moyennant le gouvernement du Languedoc, le plus considérable de France ; il le convoitait depuis longtemps avec l'espérance de pouvoir pressurer les habitants de cette riche contrée. Les commandants des provinces exerçaient l'autorité militaire et civile, et, quoique les états particuliers du pays réglassent la levée des impôts, les gouverneurs décrétaient fréquemment des taxes extraordinai* res qui ruinaient les peuples, sans quel'Étaten retirât le moiiylre profit. Cette autorité exorbitante était devenue une des plaies de cette époque : on doit la regarder comme un des vices administratifs qui contribuèrent le plus à retarder la marche des améliorations. Charles Y, dont le génie supérieur s'élevait aux plus hautes conceptionsy avait résolu de remédier à cet abus en affectant aux grandes fonctions civiles des émoluments fixes, comme il en avait usé à l'égard des généraux de ses armées et des capitaines d'armes : l'établissement de cette solde militaire fit disparaître presque entièrement le fléau causé par la nécessité où se trouvaient le soldat et les chefs de prendre partout et sans mesure, sous prétexte de pourvoir à leur entretien. Mais pour arriver à ce double but, il fallait faire comprendre aux peuples que le payement régulier d'une taxe annuelle, quoique plus forte peut-être,
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leur serait cependant moins onéreux que la taille laissée à la discrétion des gouverneurs.
Le Languedoc fut la province où se fit le premier essai du nouveau mode de prélèvement' d'impôt. Gaston-Phœbus, nommé par Charles V vice-roi de ce pays après le duc d'Anjou, répara les maux que l'avidité de son prédécesseur y avait causés. Il mit en vigueur avec un succès évident le décret de la taxe annuelle; les habitants vivaient heureux depuis quatre années sous l'administration paternelle du comte de Foix, lorsqu'on apprit que le duc deBerri allait le remplacer. Ils poussèrent un cri d'effroi, annonçant l'intention de prendre les armes afin de conserver pour gouverneur Gaston-Phœbus; celui-ci, plus indigné du procédé injurieux dont on usait à son égard , que fâché de la perte de l'autorité , déclara qu'il faudrait employer la force ouverte pour l'obliger à quitter son commandement. Le duc d'Anjou et le duc de Bourgogneembrassèrentladéfensedeleur frère, et engagèrent leur neveu dans cette querelle ; en vain le sage Louis de Clermont voulut-il s'interposer, on méconnut sa voix , et la guerre fut résolue au mépris de ses prières. Pour commencer néanmoins cette espèce de guerre civile , il fallait de l'argent, et l'on en manquait totalement. Le duc d'Anjou rétablit l'impôt des aides, aboli par Charles V, se promettant bien de détourner à son profit une partie de la taxe. A la nouvelle du rétablissement des aides , les Parisiens vomirent mille imprécations contre les régents. Cet impôt devait se prélever sur les objets de première
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nécessité; les marchands^ les boutiquiers, les détaillants jurèrent entre eux de ne pas le payer , et formèrent une ligue pour se défendre mutuellement contre les moyens coercitifs que l'autorité mettrait en usage contre eux. L'attitude que prit le peuple intimida le conseil, qui résolut, avant d'exécuter redit à Paris, d'en faire l'essai dans quelque ville voisine. Rouea fut choisi pour cet effet; mais, à la seule promulgation de la taxe, la capitale de la Normandie se mit en pleine révolte , et ses habitants formèrent le projet de marcher sur Paris. Les princes, fort irrités , associèrent le roi à leur ressentiment. On résolut de se rendre sur-le-champ à Rouen pour réprimer la rébellion de cette ville. Louis de Clermont accompagna Charles VI, tout en blâmant la conduite des régents et cette excursion en Normandie : il ne pouvait se dispenser d'être du cortège, en sa qualité de gouverneur du roi et du comte de Touraine. Le voyage eut donc lieu, et Rouea fut châtié.
En partant pour cette ville, les princes ordonnèrent au commandant militaire de Paris, emploi nouvellement créé , de procéder à la rentrée de l'impôt le jour même du départ du roi. En effet, les receveurs se rendirent aux halles; un commis s'adressa d'abord à une pauvre femme, marchande de cresson, nommée Pérette Lamorelle, et voulut qu'elle payât la taxe : cette femme refusa en poussant des cris aigus; toufe la halle se leva en masse, le commis fut tué sur place. Ce meurtre devint le signal de l'insurrectioQ ; on n'entendait que ces clameurs : Aux armes ï franchise! Le pillage et le massacre commen-
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cèrent dans les rues; on força rhôtel-de-ville , on y enleva les armes que Charles V y avait fait rassembler à l'approche des Anglais. On y trouva quantité de maillets attachés au bout de longs bâtons ; les rebel^ les adoptèrent cette arme de préférence à toute autre, comme plus facile à manier : on les appela depuis les Maillotins.
Les séditieux voulaient un chef, car il en faut un partout , même dans le désordre. Par une contradiction assez commune chez le peuple, ils allèrent arracher de son cachot Hugues Aubriot, ce vieillard dont naguère on demandait la mort sur la place de Notre-Dame, le même que les Parisiens voulaient brûler vif. Aubriot, plus sage, refusa les dangereux honneurs auxquels on l'élevait; mais que pouvait-il opposera la violence? On le plaça par force sur une mule, et on le mena en triomphe à son ancienne demeure. Le prévôt des marchands, loin d'être un rebelle, détestait au contraire les séditieux, et luimême les avait comprimés plus d'une fois. Lorsque la nuit fut venue (commencement de i382 ), il sortit furtivement de Paris, passa la Seine, et courut chercher un refuge en Bourgogne, où il mourut tranquille l'année suivante.
Dans l'effroi que lui causaient ces différents soulèvements, Charles VI, d^oùté de son oncle le duo d'Anjou, ne voyait que Louis de Clermont capable de remédier à tant de maux ; il ne voulut plus se laisser guider que par ses avis. Le duc de Bourbon, ayant conduit les jeunes princes à Compiègne, s'^nopressa d'envoyer auprès des Parisiens plusieurs mes-
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sages pour annoncer que l'on était décidé à déployer une extrême rigueur contre les révoltés : en même temps il fit avancer jusqu'à Saint-Denis trois mille nobles sous les ordres du maréchal de Blainville. On savait que Rouen avait subi un châtiment sévère. L'approche de ces troupes intimida les factieux ; la populace se montra ce qu'elle est toujours, pusilla*^ nime après avoir été insolente. Le roi fit son enti-ée sans avoir rencontré le moindre obstacle. La ville fut condamnée à une amende de cent mille livres : l'impôt qui avait donné lieu à l'édit n'aurait pas produit la moitié de cette somme; et de plus, la taxe fut maintenue. «Les habitants paisibles, dit Juvénal des Ursins, furent obligés de payer, quoiqu'ils eussent blâmé la révolte; »la noblesse seule en fut exemptée k bon droit , car elle avait accompagné le roi à Rouefn , et Ton avait pillé ses demeures. Quant à la guerre au sujet de laquelle les aides furent rétablies, elle ne fiit pas glorieuse pour le duc de Berri, qui l'avait fait entreprendre dans le seul but de se mettre en possession du gouvernement du Languedoc. Gaston- Phœbus, un des généraux les plus consommés de cette époque, le battit complètement, le i5 juillet i38i , à la bataille de Revel , près de Lavaur. Dans le cours de l'action, Phœbus ne fut séparé du duc de Berri que par quelques escadrons; il aurait pu le joindre et le combattre corps à corps : dédaignant un * semblable triomphe, il se contenta de disperser les troupes de son rival, et, après avoir ainsi prouvé sa supériorité, le comte de Foix eut la générosité d'abandonner le gouvernement qu'on lui enviait, et se
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retira clans s^s domaines^ satisfait d'emporter rauiour des peuples qu'il avait administrés pendant longues années. (Histoire du Languedoc, tom. IV, p. 378.)
Le duc de Berri vengea amplement son affront en accablant de tailles les malheureux Languedociens; quant au duc d'Anjou , il s'empara de la moitié de l'impôt arraché aux Parisiens, et partit pour l'Italie, où il allait disputer le trône de Naples à Charles de Durazzo.
Quoique Paris fût rentré dans le devoir, que la sédition fût apaisée, le mécontentement paraissait prêt d'éclater à la moindre occasion. Le peuple , la bour- < geoisie principalement, se montrait fort irritée contre la noblesse, qui, lors des derniers troubles, n'avait cessé de déployer un zèle très-ardentpour les intérêts de la couronne. On acquit bientôt la certitude qu'il venait de se former, en haine des grands, une ligue redoutable entre les diverses corporations de la bour- ^ geoisie, et que cette ligue se liait à la fédération des artisans du Brabant, révoltés contre leur souverain. Cette considération décida le conseil de régence à commencer la guerre de la Belgique. Les auteurs de y Art de vérifier les dates disent : « Ce n'est pas le duc (c de Bourbon qui vraisemblablement conseilla au a roi de marcher en personne, à l'âge de quatorze «< ans, contre les rebelles de Flandre. » Nous croyons, au contraire, d'après le caractère de Louis de Clermont, que ce prince employa tout son crédit ■ pour l'y engager, désireux saïis doute d'illustrer le début d'un nouveau règne par une entreprise aussi belle que juste* En effet, l'expédition de i382i
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ne fut pour rien dans les désastres qui plus tard assaillirent Charles YI , et l'on ne peut disconvenir que le triomphe de Rosebec ne fît rejaillir un grand éclat sur le commencement de sa vie : au reste, Tardeur avec laquelle Louis de Clermont prit part à cette campagne prouvait l'intérêt qu'il y mettait. Il fut un des quatre héros de la journée de Rosebec, avec Clisson, Sancerre et Enguerand de Couci. Le prince se plaça à l'aile droite, qui marchait sous les ordres du dernier, et exécuta à la tête de la cavalerie ce mouvement précipité qui décida du sort . de la bataille. Emporté par sa valeur, il lança son cheval dans cette masse de Flamands, et la fit reculer devant lui. a D'une hache qu'il tenoit (Oronville, page 26) il frappoit à dextre et à senestre sur les Flamands, et ce qu'il assommoit ne sçut jà se relever, et tant se plongea le vaillant prince qu'il en fut rué par terre et blessé. » Il serait tombé au pouvoir de l'ennemi sans le dévouement des chevaliers de son hôtel , qui l'arrachèrent de la mêlée. Ces chevaliers furent Robert de Damas , qui portait sa bannière, Gui de Busseuil, Hugues Chastelin, Odry de la Forest, Regnault de BressoUes, de la Fayette, Changy, Robert de Challus, Saint-Priest, Lhermite de la Faye, Robinet de Vendac, Baudequin , Méchin, et le sire de Châteaumorand, ce dernier accompagné de ses jeunes fils : la blessure grave que le pala- • din avait reçue devant Nantes ne le fit pas renoncer au métier des armes.
Cependant les Flamands, mis en déroute, venaient de se jeter dans le chemin que le sire de Couci leur
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avait laissé libre. Enguerand ainsi que le duc de Bourbon les poursuivirent chaudement, et atteignirent un vaste taillis sur la route de Bruges. Piètre Dubois l'occupait depuis quatre jours avec quatre mille hommes de troupes fraîches, et ralliait dans ce lieu une partie des fuyards ; on dut livrer un nouveau combat , qui fut long et opiniâtre. Tandis que Couci tâchait de forcer la position par les flancs , Louis de Clermont l'attaquait de front : il fît mettre pied à terre à ses^ chevaliers , et , le premier en téte^ entra dans la forêt où l'ennemi s'était retranché : « Allons , criait-il à ses soldats, nous laisserons*nous vaincre au milieu de ce bois, lorsque dans la plaine Clisson pousse des cris de victoire? » Les Flamands et leurs chefs oppo* | sèrent une résistance obstinée; il fallait pour les vaincre des hommes aussi braves que des Français, et qu'ils fussent enflammés par les paroles autant que par l'exemple d'un prince du sang qui prodiguait sa^ vie comme le plus simple écuyer.
Piètre Dubois fut tué en défendant vaillamment l'entrée de la foret ; on put remarquer à ses côtés, percée de traits , une sorcière que l'on appelait la grands Margot. (Oronville, page ai 6.) Elle portait la bannière des tisserands de Gand. La mort de Piètre rompit l'union qui régnait parmi les Flamands; ils cherchèrent à battre en retraite sur Courtray : les vainqueurs, qui les suivaient l'épée dans les reins, franchirent les barrières de cette ville en même temps qu'eux, et se mirent en possession de cette antique cité. 1/ avantage remporté par Louis de Clermont sur le lieutenant d'Ârtevelle eut des résultats consi-
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dérables; les Flamands , dont ce chef était le dernier espoir, ne pouvant plus se réunir, se débandèrent dans plusieurs directions : dès ce moment toute résistance organisée cessa , et il devint facile de vaincre Fennemi en détail. Le duc de Bourbon rejoignit l'armée le lendemain ; en l'apercevant , le jeune roi courut à sa rencontre, et l'embrassa, en lui disant qu'il le regardait comme un des quatre généraux qui avaient |X>ntribué le plus au gain de la bataille.
Charles 'VI se porta ensuite sur Courtray, occupé depuis une semaine par les Français. On y conservait dans une église les éperons dorés des chevaliers tués en i3oa : la vue de ce trophée irrita extrêmement ^les bannerets; on alla jusqu'à demander au roi de faire main-basse sur la population et de raser la ville. Cette odieuse proposition causa une vive indignation au sage Louis de Clermont; grâce aux instantes prières de ce prince, Courtray et ses habitants se virent préservés du sort horrible qui les menaçait. La campagne paraissant terminée, le roi reprit la route de ses États ; la conduite coupable que les Parisiens avaient tenue durant son absence lui donnait le droit de les traiter avec sévérité : l'impétueux Clisson, que la victoire de Rosebec rendait alors tout-puissant, voulait qu'on les punit d'une manière exemplaire. L'armée marcha sur la capitale corame s'il se fut agi de réduire une place ennemie : elle campa sous ses murs pendant plusieurs jours. Le duc de Bourbon fut chargé d'y entrer pour s'assurer des positions les plus importantes : il y arriva accompagné de huit cents chevaux, e^ traversa à leur
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tête une foule de peuple qui se mettait à genoux sur son passage. Les bourgeois , connaissant son extrême bonté, le suppliaient d'intercéder pour eux auprès du monarque. Il parvint ainsi à l'hôtel Saint^PauIy y établit une garde ,' prit possession de la tour du Louvre, de la Bastille, de l'arsenal et des ponts. Ce ne fut qu'après ces dispositions préliminaires que le roi fit son entrée dans la capitale , comme dans une ville conquise : on chargea Louis de Clermont doi désarmer les Parisiens , et de maintenir le bon ordre dans l'intérieur. Trois capitaines de son hôtel, Châteauraorand, Barrois, d'Aunay, parcoururent les rues avec trois cents cavaliers, et se saisirent des malfaiteurs qui espéraient pouvoir piller à la faveur du g tumulte. Châteaumorand prit deux vagabonds au moment où ils envahissaient la maison d'une mar« chande mercière , et les fit pendre à une croix de fer qui s'élevait au milieu du carrefour voisin. Plui; sieurs autres voleurs, nantis d'effets dérobés, eurent les oreilles coupées. Cette sévérité pour arrêter les brigandages tranquillisa les Parisiens, et les^disposa aux sacrifices qu'on allait leur imposer en expiation d'une révolte aussi criminelle qu'insensée. Louis de Clermont ne négligea aucun soin pour adoucir la rigueur des mesures que prenait Olivier de Clisson dans le but de les châtier.
La guerre , que chacun croyait terminée avec les Belges, recommença cependant l'année suivante. Le duc de Bourbon s'y signala une seconde fois , ncK tamment au siège de Bourbourg, qui fut très-opiniâtre ( i383). A la suite de deux campagnes fort péni-
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hles, il se vit rappelé des provinces du nord pour aller commander en Guienne, où le maréchal de Sancerre venait d'essuyer plusieurs échecs consécutifs. Au moment où Louis de Clermont traversait Paris pour gagner le Midi , il trouva celte ville très-occupée d'un combat à outrance qui devait se livrer entre deux chevaliers , l'un français et l'autre anglais.
L'histoire n'explique pas les motifs qui portèrent Henri de Courtenay, issu d'une des plus illustres maisons d'Angleterre, à défier en combat singulier Gui de la Trémouille, favori du duc de Bourgogne. Les rois commençaient à ne plus voir de bon œil ces luttes chevaleresques , dans lesquelles de vaillants guerriers succombaient fréquemment sans le moindre profit pour l'État. Une ordonnance de Charles V prescrivait qu'à l'avenir aucune de ces provocations ne serait acceptée sans la permission expresse du souverain. Le peuple, naturellement superstitieux, s'intéressait au dernier point à ces sortes de querelles, et en interprétait l'issue d'une manière plus ou moins âcheuse. Gui de la Trémouille et Henri de Courtenay obtinrent fort difficilement la licence nécessaire pour combattre; le dernier, comme appelant, fut obligé de se rendre à Paris : il y arriva muni d'un sauf-conduit. Les deux poursuivants se préparèrent par des jeûnes et par des prières. On consulta les devins sur cette emprise d'armes : les devins assurèrent que le jour désigné pour la joute le plus beau soleil éclairerait l'horizon ( Moine de Saint-Denis, 1 1*% pag. 3 ) , et que la Trémouille serait vainqueur : la pluie ne discontinua pas de tomber toute la jour-
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née, et le combat n'eut pas lieu. Les deux champions , réunis dans l'enclos Saint-Martln<«ux-Charops (i4 mai i384)9 baissaient la pointe de leurs lances • pour se porter les premiers coups , lorsqu'un héraut de la maison du roi, arrivant à bride abattue, leur intima l'ordre de se séparer. Le duc de Bourgogne craignait-il pour la vie de son favori ? c'est ce que la chronique ne dit pas. Quoi qu'il en soit , Henri de Courtenay s'attribua l'honneur de ce défi. Le roi do France, selon l'usage, le combla de présents, elle fit reconduire en Angleterre par le sire de Glary^ capitaine languedocien. Pendant le trajet de Paris à Calais, le banneret ne cessa de tenir les propos les ^ plus injurieux sur le compte de la chevalerie française. Clary s'abstint de les relever, de peur de viol^ la sauvegarde confiée à ses soins ; mais dès qu'on fut arrivé à Calais, sur les terres de l'Angleterre, il jeta son gantelet aux pieds de Courtenay, en lui de^ mandant réparation de loffense faite à sa nation. Il le combattit à fer émoulu ; et , quoique d'une taille médiocre, le Français vainquit son ennemi, et lui fit deux: blessures graves. Bien loin d'être approuvé, il fut jugé coupable pour avoir jouté sans la permissiondu roi. Le duc de Bourgogne ne pouvait souffrir que le capitaine eût empiété sur les droits de Gui de Ift' Trémouille, son favori, Clary fut obligé de prendrt la fuite pour échapper à la peine prononcée contre? sa personne; on saisit même ses biens, a Je l'ai vu, dit le Moine de Saint-Denis, chercher sa sûreté tantôt: < de ça, tantôt de là, de crainte que ce qu'il n'avait' entrepris que pour la gloire de l'État ne fût expié
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dans son sang, comme s'il eût trahi sa patrie. » Au moment où Louis de Clermont quittait Paris pour prendre le chemin de la Guienne , il counit un danger d'autant pins sérieux que , dans cette circonstance, son courage ne pouvait Ten garantir nullement.
Charles le Mauvais , dépouillé des domaines qu'il possédait dans le royaume^ vivait retiré non loin de Stella en Navarre. L'usage immodérédes liqueurs fortes avait anéanti ses facultés physiques : il s'éteignait insen* siblement; mais le génie du mal semblait encore soutenir son existence. Sa haine pour les Valois était tou* jours aussi ardente. Il accueillait avec empressement tous les Anglais , ennemis-nés des Français. C'est à ce titre qu'il jreçut dans sa demeure un ménestrel ^ joueur de harpe y nommé Gauthier , ainsi que son valety Robert Woudreton, nés l'un et l'autre à Carlisle, et arrivés de Paris depuis deux jours : le dernier, après avoir longtemps servi dans les offices du palais de Charles VI, venait d'en être chassé ignominieusement. Charles le Mauvais, avide de nouvelles, ne rougit pas de se mettre en relation directe avec un être de si bas étage. Les détails que Robert lui donna sur les personnages de la cour prouvèrent au Navarrais qu'il connaissait fort bien les habitudes de la famille royale, et en particulier la disposition intérieure de leurs hôtels , ce qui fit concevoir à Charles le Mauvais l'idée d'un attentat plus atroce que tous ceux inventés jusque*là par son génie infernal : il promit au valet du ménestrel une riche récompense pour le déterminer à servir ses projets contre Charles VI et les princes
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de sa maison. Robert accepta sans hésiter; le crime rapprocha deux hommes si éloignés Fun de l'autre par leur naissance et par leur rang. Bien ne peint mieux les personnages historiques que leurs propres paroles : voici les instructions verbales données à Woudreton par Charles le Mauvais , et consignées dans^le procès du Navarrais, sur les dépositions de son complice : « Tu feras ainsi : il est une chose qui s'appelle arsenic sublimât ; si un homme en mangeoit gros comme un pois, jamais il ne tevivroit : tu en trouveras à Pampelune , à Bayonne , à Bordeaux et par toutes les villes où tu passeras , es offices des apothicaires ; prends de cela et en fais de la poudre , et quand tu seras en la maison du roi, du comte deTouraine son frère, des ducs de Bourgogne, de Bourbon et des autres grands seigneurs où tu pourras avoir entrée , tiens-toi près de la cuisine , de la bouteillerie , et de quelques lieux où mieux tu verras ton point, et de cette poudre mets es potages, viandes ou vins desdits seigneurs. »
Le valet partit , acheta du poison à Bayonne , et gagna Paris : le misérable fut arrêté au moment où il s'introduisait dans l'hôtel du Forez, rue de la Harpe, habité par le duc de Bourbon. Le conseil de régence fut prévenu de ce complot par le jeune prince de Navarre , aussi vertueux que son père était criminel. Le fils de Charles le Mauvais, qui aimait et respectait Louis de Clermont, lui fit donner avis de se tenir en garde contre tous les étrangers qui se présenteraient à sa porte ; c'est en raison de cet avertissement que l'on se saisit de l'infâme stipendié, quand il franchis*
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sait le seuil de la première salle basse. Peu de jours après avoir échappé à ce danger imminent ^ Louis de Clermont partit pour l'Auvergne, où l'appelait le soin de délivrer ce pays de la présence des Anglais. Le conseil de Richard II , afin de cacher ses embarras, prit une altitude hostile dans laGuie.nne; c'est ce qui détermina les régents de France à former un pian de triple attaque , plan dont l'exécution échoua , comme nous l'avons vu. Ils envoyèrent d'abord le maréchal de Sancerre pour contenir les Anglais dans le midi; mais ce général, s'étant laissé surprendre auprès de Blaye , essuya une défaite complète. Il fut obligé de se réfugier dans le Périgord avec les débris de son armée (fin de i384)- Les vainqueurs, commandés par le comte de Percy , profitant des premiers avantages, se répandirent dans toute la Guienne, réveillèrent le zèle de leurs anciens partisans , et finirent par s'emparer des places fortes de l'Angoumois et de la Saintonge. Maîtres d» littoral de l'Océan depuis la Rochelle jusqu'à Bordeaux, ils passèrent la Garonne et la Dordogne, rentrèrent en Poitou, dontDuguesclin les avait chassés, et poussèrent plusieurs divisions jusqu'à la Loire, en commettant les plus affreux ravages. Arrivés en Auvergne, ils ranimèrent les restes de la Jacquerie , de cette faction de paysans dont les excès avaient ensanglanté les dernières années du règne du roi Jean. C'était violer les plus saintes lois de l'ordre social : la guerre n'autorise aucun parti à exciter une classe contre une autre 9 à dévouer les riches à la fureur des pauvres; c'<»t une barbarie dont les Anglais durent être satis-
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faits. Les annales de l'Auvergne font un horrible ta* bleaudes cruautés auxquelles se livrèrent les paysans soulevés, qui avaient pris le nom de Teuchins: ils brûlaient les habitations y écorchaient vifs les geni dont les mains n'attestaient point par leur rudesse une profession laborieuse ; ni femmes , ni enfants, ni vieillards, ne trouvaient grâce devant ces hommes £éro* ces. Les Anglais , agissant en vrais bandits, leur fournirent des armes , et tandis que ces Teuchins inoodaient tout le plat pays, Percy, général des troupes de Richard II , atta€[uait les châteaux , les villes for* tes, et y plaçait des garnisons. Le conseil de France, éloigné du théâtre de ces horreurs , ne croyait pas le mal aussi grand qu'il l'était réellement , et ne s'occu* pait que du projet de porter la guerre au delà du dé^ troit. Enfin , les cris de la population entière attirèrent l'attention du duc de Bourgogne, qui présidait aux destinées de l'État depuis le départ du duc d'Anjou. I^es Poitevins et les Auvergnats ne demandaient que le secours de quelques troupes aguerries, et commandées par un capitaine expérimenté; ils désignèrent même le duc de Bourbon , dont la présence seule , disaient^ils^ produirait un effet merveilleux. Les habitants de touf^ tes les classes avaient pris les armes, mais sans unité, parce que chacun agissait séparément, ne voulant pas recevoir des ordres de son égal. Le roi se rendit aux vœux des Poitevins et des Auvergnats. Louis de Clermont fut chargé d'aller détruire cette seconde Jacque* rie, de chasser l'ennemi des provinces de l'ouest et dil centre. Il partit, accompagné de sept cents arbalé* triers génois et de cent chevaliers : on ne voulait pas
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diminuer l'amiée expéditionnaire réunie sUr les côtes de l'Écluse. Les Géucis^ devenus depuis un siècle d'ex* cellents soldats , se montraient fort difficiles pour le payement de leur solde. Le duc arriva dans ses domai* nesy qu'il n'avait pas visités depuis longtemps : il fit prévenir de sa venue les états du Poitou, de l'Auvergne, du Lîtnousin et de la Saintonge: a Pour moi , leur dit le prince, je suis prêt k sacrifier ma vie pour la défense du bien public , sans prét^idre à aucune récompense ; mais les troupes que j'ai amenées et celles que je vais lever seront exigeantes : si vous voulez que l'entre* prise réussisse , et vous voir délivrer exi peu de temps des brigands et des Anglais leurs auxiliaires f il faut assurer d^avance la solde de l'armée par une taxe volontaire. i> Les états reconnurent la justice de cette demande. Le Poitou leva une contribution de 60,600 li« vres } l'Auvergne et le Limousin, moins riches, en four« nirent 3o,ooo; la Saintonge donna 10,000 livr., ce qui compléta 100,000 livres, que l'on mit à la disposition de Louis de Clermont. Ce général fit un appel à la chevalerie des quatre provinces, en assignant la ville de Moulins pour lieu de rendez-vous aux hommes d'armes de l'Auvergne et du Limousin; Niort fut désigné comme point de réunion pour ceux de la Saintonge et du Poitou.
Louis de Qcrmont arriva à Moulins le i*' juin i3ft5. Le calme et le bonheur dont ses vassaux jouissaient, tandis que le mécontentement et le trouble régnaient à Paris et au scindes provinces limitrophes, attestaient sa haute sagesse autant que son haÛleté. Durant son absence , les travaux qu'il avait <»donnés
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se poursuivaient sans relâche ; déjà les villes deVichi, de Varennes, de Villefranche, avaient été pavées et revêtues de murailles : ces améliorations avaient été exécutées aux frais de ce prince. Moulins, qui n'était avant lui qu'une bourgade, devenait une ville con* sidérable. Après la campagne de 1 385, il s'occupa de faire paver Feurset Thiers; il fonda le monastère des Célestins deVichi, et l'hôpital de M ontluçon. Sa présence dans ses domaines transportait de joie jusqu'au dernier paysan. Il allait chercher les malheureux au fond des retraites les plus cachées. Chaque vendredi, il se plaçait à la porte de son palais, et distribuait lui-même aux pauvres d'abondantes aumônes.
A l'époque désignée, six mille hommes, chevaliers, écuyers et varlets, se trouvèrent réunis à Montluçon, sous la bannière du duc de Bourbon : cettelevée se composait de la noblesse du Bourbonnais et de l'Au» vergne. On distinguait parmi les bannerets les sires de la Fayette, de Leborgne, de Chastellux, de la Forêt, de Jean de Lastic, Renaud de Challux, Jean de Tilly, Lhermite de la Faye, Robert de Damas, premier chambellan du duc , enfin Châteaumorand , déjà appesanti par l'âge, mais toujours enflammé d'une ardeur martiale. Louis de Clermont parcourut l'Auvergne , et y détruisit le reste des Teuchins. Avant son arrivée, ses officiers avaient fort affaibli ces bandes , et dans le Languedoc le duc de Berri les avait entièrement dispersées. Louis de Clermont franchit ensuite le Mont-d'Or , traversa le Limousin , et entra en Poitou en se dirigeant vers Niort, où l'attendaient quinze cents Poitevins, commandés par les sires de Ro*
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chechouarty de Parthenay , de Bonneval , de Bressolles, de Pons, de Fontenay et Gauthier de Passac. Il opéra le surlendemain sa jonction auprès de Melle avec le vaillant Lignac, sénéchal de Saintonge, qui venait d'enlever par escalade la place d'Aigre, défendue par une nombreuse garnison. La ligne anglaise s'étendait depuis la Rochelle jusque sous les murs de Périgueux; au lieu de l'attaquer par le point le plus avancé dans la Saintonge , Louis de Clermont commença au contraire ses opérations en tombant à l'improviste sur le point opposé , afin de couper la retraite de l'ennemi du côté de Bordeaux. Tout annonçait que l'expédition se passerait sans engagement en rase campagne; les Anglais, renfermés dans les places fortes, persistaient à y demeurer. On attaqua d'abord Montlieu , près d'Aubeterre, à douze lieues de Périgueux : les assiégés se défendirent vigoureusement. Le prince tenait à ne pas échouer dans son début; il employa toute son armée à prendre d'assaut cette ville, qui comptait au plus quatre cents hommes de garnison^ mais dont les fortifications étaient savamment disposées: Guillaume de Passac s'y distingua. Montlieu fut conquis ; les soldats qui le défendaient se firent hacher sur la brèche : l'incendie allumé par eux dans l'intérieur de la ville dévora les maisons; les églises seules restèrent debout. Le général français pénétra dans Montlieu à travers les flammes; il rappela les habitants expulsés par les étrangers, et s'appliqua à diminuer leur misère ; il y fonda, l'année suivante, un monastère et un hôpital*
Maître de Montlieu , le vainqueur se porta sur Tail-
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lebourg, Pune des plus importantes places cle la Guienne par sa position aux bords de la Charente. Les Anglais l'ayant surprise y avaient déployé toutw les ressources de Fart de fortifier, qu'ils entendaient mieux alors que les autres peuples de l'Europe : le pont surtout devint Tobjet de leurs soins. Saint Louis l'avait illustré par sa victoire remportée sur Henri III , en ia/ii; Faudacieuse intrépidité de ce prince décida du sort de la journée : ce souvenir devait enflammer le duc de Bourbon , arrière-petit-fils du saint roi. On doit croire que l'espoir de se signaler à la même place que son aïeul lui fit entreprendre le siège de Taillebourg sans se laisser arrêter par les difficultés qui se présentaient en foule. L'excessive rapidité de la Charente, et l'encaissement de son lit, s'opposaient à ce que l'on pût franchir cette rivière pour aller tourner la ville ; il fallait donc enlever d'abord le pont défendu par un double rang de fortifications, et par une tour carrée assise sur la crête de la colline. Louis de Clermont conçut l'idée de tirer du port de la Rochelle de grandes barques qui remontèrent la Charente ; il y plaça des archers génois, qui attaquèrent chaque flanc du pont , et occupèrent ainsi les Anglais qui le défendaient : cette manœuvre favorisa admirablement les efforts des divisions qui agissaient à l'extérieur. Le général français gouvernait lui-même les engins; il finit par abattre les palissades ; il restait à renverser deux barricades et une porté extrêmement solide : les premières furent enlevées après deux heures d'efforts, mais la porte exigea encore plus de travail ; enfin , elle fut brisée
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en partie. Louis de Clerraont s'élança par l'ouverture nouvellement pratiquée, n'ayant auprès de lui que son neveu, Jean d'Harcourt, et Robert de Damas, qui tenait la bannière du prince. Il courut quelques instants un péril imminent; les assiégés l'entourèrent de toutes parts, et avaient déjà faussé ses armes, lorsque la porte, cédant en entier aux coups des Poitevins, tomba avec fracas; alors des flots de soldats vinrent l'arracher du milieu des assaillants. L'engagement le plus opiniâtre se prolongea assez longtemps. Ces sortes de luttes ne cessaient qu'après un affreux carnage : chaque parti ayant attendu le moment de se joindre corps à corps, se précipitait l'un sur l'autre; il en résultait un choc terrible. Enfin la victoire resta du cèté des Français : leurs adversaires ne la cédèrent qu'avec la vie ; leurs cadavres couvraient le pont. C'est sur des monceaux de morts que Robert de Damas planta la bannière de son maître , et ce fut au milieu de ce pont, fumant encore du sang de l'ennemi, que Louis de Clermont arma chevalier son jeune neveu , Jean d'Harcourt, dont les hauts faits avaient surpassé dans cette journée ceux des plus braves guerriers.
Au sortir de ce triomphe, d*autant plus beau qu*il avait été vivement disputé , le vainqueur franchit la Charente, afin d'investir la ville. La prise des travaux avancés étonnait les Anglais, mais n'abattait point leur résolution. Ayant défendu quelques heures les faubourgs , ils finirent par se retirer dans le château : on le régardait comme inexpugnable; )*eauy manquait néanmoins^ et chaque jour les
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assiégés se voyaient forcés, pour s'en procurer, d'opérer une sortie à des heures indéterminées. Le duc ~ de Bourbon fit garder les bords de la rivière par les milices de la Saintonge, les troupes les moins aguerries de son armée ; son but était de rendre l'ennemi plus confiant dans ses sorties. £n effet , les premiers jours les Anglais culbutèrent les miliciens, prirent Teau nécessaire, et se retirèrent sans avoir éprouvé la moindre perte. Le duc, les voyant bien accoutumés à venir puiser de l'eau dans la Charente sans crain* . dre une résistance sérieuse, détacha de son ost, qui campait sur le point opposé , quatre cents hommes de troupes seigneuriales conduits par Châteaumo* rand. Cette division se cacha derrière les pans de muraille d'un vieux monastère : six cents Anglais étant descendus, selon leur coutume, les Angoumûis marchèrent fièrement à leur rencontre; mais ils furent repoussés avec vigueur, et forcés de laisser le passage libre. Châteaumorand sortit en ce moment de son embuscade , s'élança sur l'ennemi , et rétablit le com« bat; Blain de Loup, chevalier auvergnat, abattit k ses pieds le commandant, nommé Bertrannet de l'Hirisson. Les soldats, privés de leur chef, \oulurent regagner le château, la retraite fut coupée à la plupart d'entre eux : cet échec détermina les assiégés à capituler. Ainsi furent pris le pont et le château de Taillebourg, au bout de six semaines d'investissement; la garde en fut confiée à Cuillaume de Nellac , au nom du roi et du duc de Berri , gouverneur de la Guienne. Après cette conquête, Louis de Cler* mont se porta sur Tonnay-Charente, un des boule-
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vards de la province : les Anglais en avaient chassé le propriétaire , le sire de Ijarochefoucault , qui s'empressa d'aller joindre l'armée française accompagné de deux cents hommes de son lignage. Un nombre assez considérable d'habitants du pays, anciens partisans de Richard, et qui avaient favorisé l'entreprise de Thomas de Percy , s'étaient renfermés dans Tonnay-Gharente à l'approche des Français : quatre d'entre eux se hasardèrent à venir visiter les Poitevins, pour les prier d'obtenir leur pardon. Le duc de Bourbon se les fit amener , et leur déclara qu'ils n'obtiendraient l'oubli des fautes passées qu'en l'aidant de tous leurs moyens à chasser les étrangers. Il promit loo francs à chacun d'eux, et le pardon à tous les autres, s'ils parvenaient à combler le puits de Tonnay-Charente, le seul qui se trouvât dans l'intérieur de la place. Les quatre Poitevins, rentrés au château, firent part de ces propositions à leurs compatriotes^ qui les acceptèrent sans hésiter; et le soir même ces hommes tuèrent les chiens, .les chats, les rats dont ils purent se saisir, les jetèrent au fond du puits avec de gros cailloux, et coururent ensuite se cacher dans un souterrain. Le lendemain matin les Anglais , qui avaient eu l'imprudence de ne pas faire garder les approches de la citerne par un détachement, suivant l'usage, restèrent terrifiés en la voyant presque comblée de pierres; l'eau qui s'élevait audessus n'était plus potable : le désespoir s'empara d'eux, ils demandèrent à capituler. Grâce à ce stratagème, le château fut pris sans qu'on versât une goutte de sang; le duc de Bourbon en fut d autant plus sa-
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tisfaît, que le siège de Tailiebourg lui avait coûté trois cents hommes. Le sire de Larochefoucault rentra immédiatement en possession deTonnay-Charente. D'après le plan adopté au début de l'expédition , Louis de Clermont remonta la ligne des Anglais vers la Rochelle : la perte successive de Tailiebourg et de Tonnay-Charente leur avait fait abandonner le projet de livrer combat en rase campagne , ils ne songeaient plus qu'à défendre contre les Français les places qui leur restaient encore; ils renforcèrent les garnisons, et jetèrent des soldats dans tous les lieux susceptibles de quelque résistance, afin de lasser l'ennemi et d'user ses forces en l'occupant à des sièges successifs : c'était le genre de guerre le plus opposé au caractère bouillant de leurs adversaires, très-prompts à se rebuter. Louis de Clermont sut, par sa prudence, déjouer tous ces calculs. Son principal désir était d'ahteindre Verteuil, la place la plus considérable dû comté après Tailiebourg, et le point essentiel de l'extrême ligne anglaise; mais avant d'y parvenir i! restait à soumettre plusieurs châteaux-forts, repaires des brigands dont les officiers de Richard se servaient comme d'éclaireurs. Les habitants accouraient en foule pour supplier le duc de Bourbon de ne pas quitter leurs contrées sans les délivrer de ces dévastateurs, cachés momentanément dans ces tours, et qui reparaîtraient plus furieux que ja-mais dès qu'il aurait abandonné le Poitou. Louis de Clermont forma plusieurs détachements commandés par Jean de Beauvoir, Gauthier de Passac, Cuichard le Blanc , et les chargea de balayer le pays, de visiter
les châteaux-forts , de ne faire quartier à aucun des hommes pris les armes à la main qui ne justifieraient pas appartenir aux divisions actives des Anglais : de son côté, il persista h suivre la direction de Verteuil. lie premier poste qui l'arrêta sur sa route fiit le Faon, domaine dépendant de la maison de Rochechouart; un détachement de soldats de Percy l'occupait, grossi d'un ramas de vagabonds. Le Faon présentait une masse quadrangulaire, flanquée debastions, et placée au milieu d'une enceinte de murs sans fossés ; la tour n*ayait qu'une seule entrée, défendue par un pontlevis. Louis de Clermont somma le gouverneur de se rendre, espérant que cette seule injonction suffirait, et n'imaginant pas qu'une garnison , resserrée dans un si petit espace , se hasarderait à soutenir un siège en règle contre quatre mille hommes. Le gouver- Be«r répondit cependant d'une manière négative; la première enceinte fut aus^tôt attaquée, et forcée le jour même. Quelques soldats tombèrent au pouvoir des Français, mais les autres eurent le temps de se renfermer dans la grosse tour ; la nuit ne permit pas de monter k l'assaut une seconde, fois. Le len* demain matin on attaqua sans succès le château sur plusieurs points; cette tentative infructueuse coûta la vie à bon nombre d'assaillants , car les Français , restés sans abri au mifieu d'une cour spacieuse , refavaient tous les javelots des archers gallois sans pouvoir s'en garantir.
On remarquait parmi les assiégés un ancien écuyer, réputé le meilleur arbalétrier de la Guienne : corder lier depuis quelques années , 11 avait repris son pre*
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mier état, afin de seconder les Anglais, dont il se montrait le chaud partisan. Placé tout seul dans une tourelle, le moine décochait ses traits avec une dextérité inexprimable; chacun de ses coups tuai^t ou blés* sait quelque homme d'armes : dans l'espace de deux heures, il frappa mortellement quatre chevaliers de distinction et le jeune écuyer du sire de Roye : le trépas du damoisel rendit ce baron inconsolable. I^ cordelier , habillé en archer , se montrait à découvert au milieu des créneaux; les Poitevins, qui connaissaient son habileté à lancer la flèche , le signalèrent aux gens du duc de Bourbon. La résistance continuait toujours , mais elle ne servait qu'à irriter ces derniers, en retardant de quelques heures la reddition de la tour. Les Génois et les arbalétriers reçurent Tordre de Louis de Clermont de ne plus tirer : les nobles, par un mouvement spontané, se précipitèrent vers le château ; une des portes basses céda à leurs efforts ^ mais cette entrée était trop étroite pour donner passage à la foule des soldats; on escalada les murs, on atteignit la crête des remparts, et l'on fondit sur les Anglais, qui n'eurent bientôt plus de refuge ^ue dans la générosité de leurs adversaires. Le sire de' Roye monta un des premiers. Brûlant de venger la mort de son écuyer, il cherchait le cordelier, le demandait à tous les assiégés en leur promettant la vie sauve : on le lui montra dans la chapelle. L'ar* cher avait repris à la hâte l'habit monastique; il se tenait prosterné au pied de l'autel, ne doutant pas qu'un abri aussi sacré le défendît contre la rage des vainqueurs : son espoir fut de courte durée; le sire
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de Roye s'étant élancé dans l'église l'en arracha , lui passa de ses mains une corde au cou, et le pendit au bastion. (Oronville, p. 40-)
A dix lieues du Faon, en tirant vers la rivière du Clain, se trouvait la ville de Montbron, alors assez considérable ; les Anglais en avaient chassé les habitants, et la regardaient comme un de leurs boulevards : quinze cents hommes de garnison la défendaient. Le duc de Bourbon l'investit, et à la première inspection il jugea que la conquête de cette place nécessiterait un siège en règle ; il envoya donc chercher à Poitiers beaucoup d'engins et de machines de guerre pour battre la ville, qui fut enlevée après quatre attaques consécutives : les Anglais eurent cependant le loisir de gagner le donjon, bâti sur un roc très-escarpé. Les assiégeants ne se laissèrent pas arrêter par les difficultés que présentait cette position redoutable, et s'apprêtèrent à forcer l'ennemi dans sa dernière rétraite; le cinquième jour un ouragan épouvantable désola la ville entière, le vent fut si impétueux qu'il fit écrouler quantité de maisons , et en jeta les débris sur l'armée française : cent chevaux furent écrasés, et l'on perdit plus d'hommes par cet accident que durant tout le siège. Les soldats de Percy n'eurent pas à se réjouir de ce malheur, car ils supportèrent leur part du désastre ; un large pan de murailles tomba, et offrit une vaste brèche aux assiégeants. Avant d'ordonner l'assaut ,«^ Louis de Clermont fit sommer une seconde fois le commandant ; celui-ci répondit que la chute de toutes les murailles ne l'engagerait pas à capituler : sur cette déclaration ,
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le duc envoya un dernier message pour annoncer que l'on allait monter à la brèche, et que s'il périssait un seul de ses soldats dans Faction , aucun An* glais n'aurait à espérer de quartier , et qu'il le» ferait tous pendre aux créneaux.
Les termes de cette sommation étonnèrent les m* sièges ; le gouverneur rassembla ses officiers en conseil : tous furent d'avis de capituler si on leur garantissait la permission d'emmener les bagages* ht prince y consentit en exigeant néanmoins que Timmense quantité de vivres rassemblés par les Anglais dans la forteresse y demeurerait. Ayant condii et terminé cette affaire , il se dirigea en droite ligne sur Yerteuil, place hérissée de fortifications et construite dans le flanc d'un rocher qui dominait la plaine. Lia possession de cette ville rendait maîtres les Anglais de la route de Poitiers ; ils poussaient souvent leurs excursions jusque dans les faubourgs de cette capi« taie : la garnison , composée de quatre cents hom-» mes d'élite, avait pour chef Renaud de Montprimat^ capitaine gascon aussi habile que brave.
Le prince sentait bien que si les Anglais conservaient Yerteuil le but de la campagne était manqué. Louis d« Clermont alla reconnaître la position du poste : Fesca* lade étant jugéeimpraticable, on résolut d'employer la mine. Les sires de Torsy , de Gacé , furent désignés les premiers pour ouvrir la sape; ils commencèrent par élever des fortifications de gazon afin de se mettre à couvert des traits de l'ennemi/et hâtèrent vigoureusement les travaux, tandis quele duc de Bourbon, placé en face de la principale porte, empêchait les sorties.
queTennemi tentait d'exécuter pour combler la mine. I^es premiers essais prouvèrent au général français que l'entreprise serait longue ; en effet , au bout de six semaines à peine avait-on percé le roc. Sur ces entre- &ites arriva un message de Paris : le roi invitait son oncle à laisser le siège de Verteuil , et à se rendre auprès de lui dans le plus court délai avec les troupes placées sous $es ordres, leur coopération devenant ich dispensable, car la flotte britaimique avait déjà attaqué l'Écluse au moment où Clisson et les autres généraux ses collègues terminaient les préparatifs de la grande expédition du débarquement.
Le duc de Bourbon jugeait que l'honneur lui faisait une loi de ne point lever le siège de Verteuil , et la sûreté des provinces méridionales pouvait être également compromise par l'abandon subit d'une entreprise aussi majeure* Le prince chargea les sires de Roye . et deCliâteaumorand d'aller exposer au roi ses motifs et lui assurer qu'on ne négligerait rien pour accélérer la reddition de Verteuil : en effet , au moyen de mesures énergiques il tripla le nombre des ouvriers , et souvent lui-même descendait dans les galeries afin d'exciter les travaux* De leur côté les Anglais contre-minaient, seul genre de défense qui leur restât; car la hauteur des murailles ne devait servir de rien, si ceux du dehors parvenaient à s'ouvrir le moindre passage. Une dernière sortie échoua; le sire de Mareuil, lieutenant de Percy, fut blessé mortellement. Cette tentative dése& p^ée mcHitrait évidemment que les assiégés se troutaienl dans une position très-critique : en effet , les •«▼riers de la sape , excités par la présence fréquente
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du général y redoublèrent d'ardeur; plus on avançail, moins le fond offrait de résistance ; enfin un ébouiement de terre eut lieu , ce qui laissa apercevoir une ouverture, fort rétrécie néanmoins. Louis de Clermont s'y rendit accompagné de douze écuyers por^ tant des flambeaux : il acquit la certitude que personne ne défendait la sortie de la mine : a Pénétrez dans la place, dit le prince au sire de Gacé, et allez dire aux Anglois qu'avant d'essuyer une attaque décisive il leur sera libre d'y préluder par un combat à outrance : si un de leurs chevaliers à bannière veut répondre au défi, qu'il descende dans la mine, il y fera la rencontre d'un banneret disposé à soutenir Tappertise. »
Gacé se glissa seul dans la forteresse , et aperçut les Anglais qui se rangeaienten bataille devant l'ouverture du boyau, afin de s'opposer à l'entrée des Français; il fit part aux officiers du cartel du comte de Clermont,. mais en taisant le nom du prince : « Nous n'avons pas de chevaliers à bannière, répondirent ceux-ci , assez experts dans les armes pour soutenir le pas contre un banneret de haut lignage; mais nous comptons au nombre de nos compagnons un fort jouteur, simple écuyer, qui n'a point encore reçu Tordre, on le nomme Renaud de Montferrand. »
D'après les règles observées pour ces sortes de com* bats, un écuyer ne pouvait courir contre un chevalier sans la permission expresse de celui-ci. Gacé transmit cette réponse à son maître , qui accorda sans difficulté la licence nécessaire. Renaud de Montferrand descendit dans le souterrain , accompagné de deux
assistants; le duc le reçut visière baissée , de sorte que Renaud ignora le nom et le rang de son adversaire. Le combat s'ouvrit à la lueur des flambeaux ; le duc de Bourbon porta de si rudes coups et d'une manière si brillante j que le jouteur fut obligé de reculer le long du mur. Les chevaliers français présents^ ne pouvant contenir leur enthousiasme , crièrent involontairement : Bourbon ! Bourbon! notre dame! A cette exclamation, l'Anglais , tout étonné, fit un pas en arrière, et dit : « Comment, Messeigneurs , c'est ici monsieur le duc de Bourbon? — Oui certes, répondit Gacé, c'est lui en personne. — Lors, reprit Kenand en baissant la pointe de son épée, je dois bien louer Dieu, quand aujourd'hui il m'accorde tant de grâce d'avoir fait armes avec un si vaillant prince; et vous, sire de Gacé, dites-lui que lui requiers qu'il me fasse chevalier de sa main, car je ne puis jamais l'être plus hounourablement. » (Oronville, p. i85.) Louis de Clermont arma chevalier Renaud de Montferrand , et lui donna en présent une riche épée. Les assiégés, désespérant de se défendre plus longtemps, puisque la mine avait percé au milieu de leurs travaux, capitulèrent, en stipulant de sortir avec armes et bagages; ce qui leur fut accordé. La reddition de Verteuil termina la campagne. Les Anglais sortis de Bordeaux étaient ou morts ou prisonniers; un très-petit nombre, échappé aux pour^ suites des vainqueurs, fuyait éperdu vers la capitale de la Guienne. Le Poitou , le Limousin et la Saintonge se voyaient délivrés d'ennemis cruels; les peuples de ces contrées célébraient les louanges du duc
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de Bourbon : le prince acquit dans ces trois campa* gnes la réputation d'un des plus habiles capitaines de son temps. Après la conquête de Verteuil il 8e hâta de congédier les Poitevins ^ et partit pour là Flandre; il y arriva à la tête de quinze centft nobles : l'ordre sévère qui régnait dans cette chevaux chée contrastait avec l'insubordination des bandes rassemblées à l'Écluse.
Charles VI, effrayé de la Tnésintelligence qui existait entre le connétable et le duc de Bourgogne, s'était hâté d'appeler auprès de lui son oncle maternel, sut qui se fondaient toutes ses espérances. Le duc se concerta avec Olivier de Cltsson pour arrêter les ravages commis par les troupes réunies en Flandre. La concentration de beaucoup de soldats sur tin même point occasionnait ordinairement une £itale perturbation. La discipline s'était singulièrement altérée depuis la mort de Philippe- Auguste; les ciheft inférieurs, animés d'un esprit de mutinerie indomptable, se mettaient en pleine rébellion contre les dignitaires de la couronne envoyés pour les répri*mer. Charles Y, Duguesclin, Enguerand de Coud et Louis de Sancerre n'avaient cessé de travailler à ramener le bon ordre parmi les gens de guerre : leurs efforts soutenus produisirent des améliorations trèssensibles; elles se poursuivirent jusqu'au mometiCoè le duc d'Anjou prit la régence. Ses injustices soulevèrent l'indignation de l'armée, et y provoquèrent des mouvements insurrectionnels. Ijsl félonie du duc de Berri, lors de l'expédition d'Angleterre, viiif mettre le comble à ces calamités. Nous avons cKt
comment les retards concertés de ce perfide, qui amenait des côtes de Toiiest des matelots destinés à manoeuvrer la flotte, firent manquer Texpédition : nonobstant cette trahison , k laquelle peut-être le duc de Bourgogne ne fut pas étranger, les deux oncles de Charles VI parvinrent à reprendre leur ascendant sur Tesprit du jeune roi, qui s'était d'abord montré fort irrité contre eux. L'arrestation du connétable dans le château de l'Hermine, en les délivrant d'un rival redoutable , raffermit encore plus leur autorité ; dès ce moment ils devinrent les seuls arbitres des destinées de l'État ; tout pliait devant leur volonté. Cependant le duc de Bourbon portait ombrage : son mérite personnel, la réputation qu'il s'était acquise dans les dernières guerres, et récemment dans celle de la Saintonge, les effrayait. Toutes les menées tendaient à l'éloigner des affaires; le moyen le plus certain était d'offrir un aliment à son ardeur martiale : l'Espagne leur en fournit l'occasion.
Henri de Transtamare n'avait pas cessé un instant de se montrer reconnaissant envers la France , dont la généreuse assistance venait de le placer sur le trône des Alphonse : il l^ua en mourant à son fils Jean r** les mêmes sentiments de gratitude. Celui-ci prétendait à la couronne de Portugal , comme gendre de Ferdinand. Le grand-maître d'Avis, appuyé par la majorité de la nation , se déclara son compétiteur. Le roi de Gastille-, se voyant ainsi repoussé, voulait se désister de ses prétentions : il en fut détourné par ÉMonore de Tellez, sa belle-mère, qui lui persuada qu'à l'aide de son influence on parviendrait à dissi-
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per la ligue. Jean P% décidé à pousser l'entreprise jusqu'au bout, leva une armée considérable, et vint mettre le siège devant Lisbonne; mais une intrigue le brouilla avec Éléonore de Tellez : dès-lors les revers succédèrent aux triomphes; ses partisans l'abandonnèrent Cette défection ne le rebuta point. Le conseil de régence de Charles YI^ dont il avait imploré l'assistance, lui envoya huit cents chevaliers, écuyers ou bacheliers, conduits par Jean de Rye, vieux banneret , réputé autant par son expérience que par sa bravoure. De son côté , Richard II accorda au grandmaître d'Avis un secours plus considérable. Le roi de Castille franchit les frontières une seconde fois, traversa le pays sans obstacle, et parvint jusque sous les murs de la métropole. Ce fut alors que l'armée ennemie, qui n'avait pas encore paru, vint à sa rencontre. Les deux partis se trouvèrent en présence, non loin d'Aljurabotta. Les Portugais avaient pris une position très-avantageuse; ils l'emportaient par le nombre sur leurs adversaires : ceux*ci, harassés de fatigue, voulurent néanmoins livrer bataille en attaquant l'ennemi au milieu de ses retranchements. Quelques capitaines, moins aveuglés que les autres , demandèrent qu'on assemblât le conseil de guerre pour décider la question; mais la plupart des chefs se prononcèrent pour l'affirmative. « Jean de Rye parla en cette circonstance, dit Marianna, avec une sagesse qui a rendu son nom immortel dans l'histoire de la Castille : « Je suis étranger, dit le paladin; en cette qualité, je ne puis me permettre de donner dest conseils ; mais puisque vous me demandez mon opi*.
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nion , je l'exposerai franchement. » £n effet il la mo* tiya, dans un sens contraire à «elui de la majorité ; on passa outre : ainsi Duguesclin avait fait entendre inutilement la voix de la sagesse avant la bataille de Navarette. Les Castillans furent vaincus; les Fran* çais se firent tous tuer, ainsi que leur commandant Jean de Rye, « qui méritait , continue Marianna, un sort moins funeste et dont le conseil , s'il eût été suivi y auraitépargnéà notre pays bien du sang et bien des larmes. »(Marianna, t. III, liv. xviii, p. 809.) (i).
Après la victoire d'Aljurabotta, les Portugais ne se cbntentèrent pas de chasser l'ennemi de leur territoire; ils envahirent les États de Jean de Transtamare. Naguère ce prince traitait d'intrus le grandm^tre d'Avis , maintenant celui-ci traitait Jean T' d'usurpateur du trône de Castille ; il reconnut même en qualité de légitime souverain de ce royaume le duc de Lancastre, époux de la fille de don Pèdre.
L'Angleterre, quoique fort épuisée, s'imposa d'énormes sacrifices pour donner au duc de Lancastre une seconde armée , ayant à cœur de détruire l'influence des Valois dans la Péninsule. Le Castillan , menacé jusqu'au sein de ses possessions , tourna ses regards vers la France, son unique espoir. L'ambassadeur espagnol arriva à Paris le 1^' mai de l'année 1887 ' ^ demanda, au nom de son maître, des trou-
(i) Les Portugais instituèrent une fête nationale en mémoire de la victoire d*Aljurabotta : un prédicateur montait en chaire et faisait , en termes aussi ignobles que burlesques , le récit de la bataille ; des rires immodérés couvraient sa voix. De cette époque date l'antipathie qui règne encore aujourd'hui entre les deux peuples.
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pes, dont lean V s'engageait à payer la solde; niau il insista pour que Ton mit un prince du sang à leilf tête. Le choix ne fat pas douteux : Louis de Clernioot était le seul membre de la famille royale qui jouit d'une réputation militaire non contestée ; d'ailleurs ^ le ducs de Berri, de Bourgogne, se hâtèrent de le désigner, afin de se débarrasser d'un censeur iHcomt'^ mode. L'envoyé étranger dit, en remerciant Charles VI, que le choix d'un pareil chef garantiasatk d'avance le succès de l'entreprise. L'armée destinée à la descente de l'Angleterre, expédition qu'on venait d'abandonner, se trouvait encore, en majeure partie , réunie ; le duc de Bourbon y prit six roiUe hommes : beaucoup de nobles accoururent se ranger sous ses bannières comme volontaires, dans le seul but d'acquérir de la gloire. Ces forces , en totalité ^ ne s'élevaient pas au delà de dix mille combattants; il en fallait un plus grand nombre pour balancer la iortune des Portugais , déjà vainqueurs , et souteous par huit mille Anglais. Mais le peuple castillan, brave quoique apathique, n'avait besoin que d'être excité pour voler aux armes, et l'on pensait bien que la présence de ce renfort suffirait pour lui imprimer l'élan nécessaire. Le duc partit sous les plus heur reux auspices. Les historiens de cet âge citent comme une chose extraordinaire la discipUne de cette airmée^: (c A son approche, disent-ils, les habitants des campagnes ne s'enfuyaient point , ceux des villes n'abandonnaient pas leurs maisons, m La volonté forte d'un seul homme avait opéré cette métamorphose. Louis de Clermont, arrivé dans le Midi, voulut
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attar irisiter^le pape en sa résidence d'Avignon^ et tfmcqainer de quelques devoirs pieux. Clément YII le retmt un mois entier auprès de hiL Ce séjour. dans le comtat Y enaissin lui avait fait perdre un temps précieux; il parvint enfin au pied des Pyrénées , friDcbil œa montagnes, désirant entrer dans la Pé* niiisule par la Catalogne y ce qui n'était pas le chemin de Burgos : le prince Noir et Duguesdio y avaient pénétré par Bayonne et Saint-Jean de Loz. Louis de dermonl arriva trop tard, ce qui le privade la gloire de combattre et peut^re de vaincre les Anglais sur le abl de l'Eapagne, eomme il venait de les vaincre ea Gmnme. Le duc de Lancastre^ le prince le plus inconséquent de cette époque, avait condu un arrangement définitif avec Jean de Ti^anstaraare , sur le seul bruit de l'approche del Français. Le fils d'& donard III , au moment où tout semblait lui sourire, où les Portugais ses alliés remportaient chaque îour de brillants avantages, renonça subitement à prétcntioBS sur la Castille, moyennant une pen-
Jcan de Transtamare courut au-devant du duc de Bourbon, qui^ accompagné de cent chevaliera, pré* cédait ses divisions de quelqbei jours : il le combla de cwresses, se confondit en remerdments, le coudoiait à Burgos avec ses principaux officiers, et lui fit rendre des honneurs extraordinaires; en même temps le prince castillan déclara à son généreux allié que le service le plus essentiel qu'il réclamait de ses bons offices, c'était de ramener au plus vite ses gens en Languedoc. « La présence de forces militaires aussi
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considérables, ajouta-t-il, porterait ombrage àrAn-^ gleterre, qui refuserait peut-être de ratifier le dernier traité : j'acquitterai en entier la solde des troupes françaises, depuis leur départ de Paris jusqu'à leur retour dans les États du roi très-chrétien. » En effet, Jean de Transtamare convoqua les premiers personnages des trois ordres, et leur demanda les fonds indispensables pour payer et renvoyer les dix mille soldais qui venaient de franchir les Pyrénées afin de voler à son secours • La nation castillane ne recula point devant cette pénible nécessité, jugeant que la présence d'une armée étrangère est toujours un ftialheur, quelle que soit la pureté de ses intentions (i). Sur ces entrefaites, le roi de Fiance commença l'expédition de Gueldre. Louis de Clermont, instruit de son départ, se rendit très-rapidement à Paris sans visiter ses domaines; il accompagna Charles VI dans cette guerre, entreprise sur les instances des ducs de Bourgogne et de Berri. INous avons déjà dit qu'elle causa momentanément la ruine du parti de ces princes. Olivier de Clisson et tous les hommes attachés à sa fortune profitèrent du mécontentement général pour perdre les régents dans l'esprit de leur neveu* La conduite du duc de Bourgogne durant cette expé-r dition provoquait les plaintes les plus amères et les mieux fondées. Afin de ménager les domaines de la duchesse de Brabant, dont il devait hériter un jour^
(i) Oronville , historien de Louis de Clermont, dit que ce prince combattit en Espagne le duc de Lancastre, et qu'il le força à lever le siège de Burgos; ce qui est contraire au sentiment des écrivains espa* gnols.
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Philippe le Hardi avait fait prendre à Tarmée, en allant et en revenant, un chemin plus long^ imprati-» cable, et dans lequel on perdit la moitié des bagages, ainsi que quantité d'hommes, entraînés par le débordement des rivières ou enterrés dans les boues.
Charles VI, justement indigné, résolut d'enlever à ses oncles la haute direction des affaires. Ce grand coup d'état fut frappé à Reims en i388. Le monarque déclara qu'il voulait régir le royaume par lui-même : le duc de Berri reçut l'ordre de se retirer dans son beau château de Wincester, et l'on invita le duc de Bourgogne à regagner la Flandre. Louis de Clermont, voyant la disgrâce des anciens régents consommée , voulut s'éloigner à son tour ; on le supplia non-seulement de demeurer, mais encore de prendre une large part au gouvernement : le connétable fit preuve d'habileté en s'étayant d'un prince environné de l'estime publique. Le duc de Bourbon consentit à lui prêter son appui; il le seconda avec zèle, sans se mêler néanmoins aux brigues que Ciisson et ses amis employaient pour se maintenir au pouvoir.
Dès ce moment la scène changea de la manière la plus complète : personne ne douta plus de voir renaître le règne fortuné de Charles V. Le jeune monarque admettait dans ses conseils des hommes choisis par son père : le duc de Bourbon, à qui le dernier roi avait confié l'éducation de ses fils ; Ciisson , qu'il avait désigné pour être connétable ; Bureau de Larivière, confident intime de Charles V; Jean de Mercier,. seigneur de Noviant, négociateur habile; Jean de Montagu^ très- versé dans les finances; I^e-
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bègue de Yillaines , qui avait biea servi Charlefl Y à la guerre ; Enguerand de Coud ; dont chacun appréciait le rare mérite : tels étaient les ministres dont Charles YI s'entoura. Ceux-ci déployèrent autant d*ardeur que d'activité pour réparer les maux causés pendant huit ans par leurs prédécesseurs ; on corn* mença par effectuer des réformes depuis longtemps désirées : elles furent toutes marquées au coio de la sagesse.
La charge de prévôt des marchands fut séparéa de celle du prévôt de Paris ; ce magistrat cessa d'é^ tre le mandataire du peuple pour n'être que i'agml fidèle du prince. Juvénal des Ursins^ père de l'hiditorien, nommé à cet emploi, établit sa demeurs permanente à i'hôtel*de«>viUe. On renouvela en entier Is parlement de Paris, la grande chambre fut recomposée, et compta dans son sein soixante*sèize conseillers, quarante et tm clercs et trente«cinq laïques. Ces clercs n'étaient point des ecclésiastiques, mais des gens qui avaient fréquenté les écoles ; on les appelait clercs ou suivants ^ car la science se nommait alors clergie ; les conseillers-clercs recevaient dea appointements, et portaient la robe noire; ils prépa* raient les affaires et en faisaient les rapports f car la plupart des barons chargés des fonctions de juges ne savaient pas lire. Outre ce parlement, le roi établit son grand et son petit conseil. I^e premier était formé de pairs et de dignitaires : Ijouis de Clermont en fut nommé président. Le second ne se composait que des ministres , et s'assemblait fréquemment. Les htst(H*iens du temps, peu instruits dans ces matières.
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n'ont presque nen dit de la forme et des fonctions de ces assembléeti-rli^'roi chef de FÉtat, le$ leuded si redoutés dans leurs domaines, les étéques qui lan-^ çaient des anathèmes ^ étaient des puissances opposées dont l'autorité se contre-balançait par la force^ tnsâà qui ne discutaient point leurs pouvoirs par écrit : ainsi les droits ne se fixaient point ^ et tandis que là constitution germanique s'affernfiissait^ que le» pairs d'Angleterre ajoutaient à teur parlefifiedt «ne ehambre des communes , que les patriciens d'Italie foiinaieait des républiques àrtstocraliques, la chevalerie de France se laissait enlevêlr insensible^ SBènl ies privilèges^ et ne songeait qu'à la guerre et à la chassé»
* D'api^ès les donseils de I^tiis de Clermonl, on abo^ bl quelques impôts^ ceux qui i^estèrent furent payés plus exactement; on supprima quantité de dépends : le trésor public cessa d'être vide^ pour la première fois depuis la mort €le Charles Y. £n se retirant ^ les oncles du roî demandèrent qu'on les indemnisât des dépeo*aes faites par eux pour régir l'État j- quoiqu'il fut de Botoriéfé publique que cette administration leur avait valu des sommes considérables. Ced demandes furent rejetéës par le conseil que Louis de Clermout présidait ^ les deux frères s'en dédommagèrent en pillant la: vaisselle et les bijoux de la couronne , confiés à k^ur garde.
Chaque jour voyait naître quelque amélioration : la mendicité fut réprimée, on nettoya les rues de Paris{ cm arrêta les vagabonds ^ les lépreux , les aventuriers^ pour les placer dans de vastes bMii^Qns de dé-
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pot. Les Français poussaient des cris de joie , et ^e flattaient que ce roi serait digne de son père et qu'il leur ramènerait des jours prospères.
Tout prenait un aspect riant, il ne restait aucune trace du mécontentement que les Parisiens avaient fait paraître huit ans auparavant; le roi était idolâtré, on lui avait décerné spontanément le surnom de Bieri'jiimé: son extrême bonté, le désir de ren* dre les Finançais heureux, désir qu'il exprimait avec une vive effusion de sentiment, lui avaient valu ce titre glorieux. La jeune Isabeau de Bavière, éclatante de beauté, digne alors de l'amour des peuples, promettait à son époux une nombreuse lignée. Le dac d'Orléans, frère de Charles VI, venait de s'unir à Va* lentine de Milan, dont les grâces et la candeur faisaient l'objet de l'admiration générale. Autour de ces deux princesses se pressait une suite brillante; on y distinguait la duchesse de Bourgogne et sa bru , Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers; Blanche de France, douairière d'Orléans, fille pos* thume de Charles le Bel; Blanche de Navarre, veuve de Philippe de Valois; Marie de France, duchesse de Bar, fille du roi Jean ; et une foule de princes sortis de la souche capétienne : ces veuves, ces fils, ces neveux de monarques qui s'étaient succédé en peu de temps, inspiraient au peuple un profond respect y et faisaient sentir combien les règnes des potentats «'écoulent rapidement.
A l'extérieur , le royaume ne voyait pas d'ennemis; l'Angleterre, déchirée par les discordes civiles, de-^ mandait à prolonger la trêve, et pour comble de fé*
licite, Charles le Mauvais avait cessé de vivre (i). Les provinces réclamaient encore plus que la capitale l'attention du monarque, le Languedoc surtout : cette fertile contrée avait eu le malheur d'être administrée successivement par le duc d'Anjou et le duc de Berri; ces deux princes réduisirent les habitants au désespoir autant par leurs exactions que par une dureté impitoyable dans la levée des taxes : plus de dix mille familles abandonnèrent leurs terres et se retirèrent en Espagne. Le pouvoir illimité dont les gouverneurs jouissaient dans leurs commandements doit être regardé comme un des abus les plus répréhensibles du régime de cette époque : le roi cessait d'être le père commun de ses sujets; les peuples ne connaissaient que le gouverneur, dont la juridiction s'étendait sur le civil, le militaire , et encore plus sur les finances : il répartissait les impôts suivant son caprice, les prélevait avec cruauté, et envoyait au ti'ésor public une faible partie de ce que ses agents recevaient. Plus une province se trouvait éloignée , plus elle devenait victime de l'arbitraire; le défaut de communications entre Paris et les autres villes empêchait le souverain de connaître la vérité ; la crainte
(i) La mert de Charles le Mauvais fut aussi horrible que toute sa ▼le : se sentant extrêmement affaibli par les débauches , il s*imagina lui-même de rappeler sa chaleur naturelle presque éteinte j en s'enveloppant dans des ^aps imbibés d'esprit de vin. Un soir qu'on venait de le coudre ainsi dans ses toiles^ un valet laissa tomber une étincelle de son flambeau, ce qui occasiona un incendie que Ton ne put arrêter. Charles éprouva des douleurs inexprimables; il mourut au bout de trois jours. La Navarre célébra par des réjouissances le trépas de ac» tyran.
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de s'attirer la haine du goavernenr arrêtait toutes let plaintes ; mais la chaîne qui pesait sur les Languedociens devint si lourde , qu'ils se décidèrent à porter leurs doléances auic pieds du trène. Un prêtre wm chargea de cette périlleuse mission ; il se nommait Granselve : le tableau qu'il fît des infortunes de set compatriotes émut extrêmement le jeune monarque^ qui promit de réparer tant de maux ; il fallut que Ib prince prit ce prêtre courageux sous sa protection spéciale, afin de le mettre à couvert de la vengeance du duc de Berri.
TjC roi résolut d'aller visiter les provinces méridio^ nales t mais , avant de quitter sa capitale , il voulut présider à l'entrée publique de la reine, ce qui n'a* vait pas eu lieu , quoique Charles VI fût marié depuis quatre ans. Les fêtes furent superbes ; on y remarqua un certain luxe, de la magnificence même et peu de goût : Froissart en fait une description détaillée. Lea tournois , genre d'amusement analogue aux mœurs de ce siècle , brillèrent de tout l'éclat dont ils étaient susceptibles; le roi et les plus puissants barons y# joutèrent : l'affluence fiit extrême, le duc de Bourbon y tint le premier rang, et, quoique atteignant déjà sa cinquante-deuxième année, il combattit avec une ardeur et une vivacité qui le firent remarquer. Les juges du camp déclarèrent que le roi avait mieux jouté que tous les autres poursuivants : Charles YI, dans la fleur de son âge, extrêmement robuste, se plaisait aux exercices violents. La flatterie n'était peut-être pour riep dans ce jugement; le prince pouvait avoir mérité le prix. Les chevaliers ne furent pee