MARÉCHAL DE FRANCE
LTYRE PREMIER.
Jeunesse de Boucicaut. — Il parcourt l'Europe et une partie de l'Asie. — A son retour en Fr^pce, il soutient, ay^c ll^naud de Roye et Saimpi, le fameux pas d'armes de Juquelyert. ^
Il serait difficile de citer un guerrier dont la vie ait été plus occupée que celle du maréchal dont nous écrivons Thistoire. A Tâge de douze ans Boucicaut parut dans les combats, et dès lors il ne les quitta plus. Malgré tous ses travaux et la gloire dont il se couvrit, ce héros n'eut pas encore sur les destinées de l'État la même influence que Mathieu de Montmorenci, Duguesclin, Clisson et Louis de Glermont avaient exercée avant lui.
La famille de Boucicaut, originaire delà Touraine, n'était pas fort ancienne ; Charles V se plut à élever des hommes d'une origine médiocre, dans lesquels il voyait développer des talents : c'est ainsi que Bureau? Larivière devint premier ministre. Jean le Meingre,
'iaS JEAN LE MEINGRE DE BOUOICAUT.
dit Boucicauty père de celui qui nous occupe en ce moment, né dans une classe inférieure, fut porté, en i366, aux premières dignités de l'État; son nom ne commença à paraître dans nos annafles que vers cette époque. Il fut négociateur habile, général expérimenté, et reçut le surnom de Braire. Les vers suivants, qui coururent de son temps, attestent néanmoins qu'il le cédait en courage à son frère d'armea Jean de Saintré :
Quant vient à un assaut.
Mieux vaut Saintré que Boucicaut ;
Mais quant vient à un traité , Mieux vaut Boucicaut que Saintré.
Charles , le voyant animé de l'amour du bien public 9 le nomma maréchal de France, dignité qui commençait à devenir une des plus considérables de la couronne, et lui fit épouser Florine de Linières, dame d'Ëscoubleau, issue d'une des meilleures famil<les du royaume. Jean le Meingre se montra digne de sa haute fortune par ses vertus, et plus encore par son austère probité. Un jour on l'exhortait à profiter du crédit dont il jouissait auprès du roi pour augmenter ses domaines : « Je n'ai rien vendu ^ répondit Boucicaut, ni pensé à vendre de l'héritage que mon père m'a laissé ; je n'ai ni ne veux rien acquérir. Si mes enfants sont prud'hommes et vaillants^. ils auront assez; s'ils ne le sont pas, dommage sera de tout ce qui leur demeurera. »
Ce Jean le Meingre, premier du nom, mourut le i5 mars 1370 (i), laissant deux fils en bas âge,
(i) Son armure est au Musée d'artillerie , sous le n* yit.
JEijr LE MKINGRK l>£ BOUCICAUT. HlQ
L*aiuéy Jeau, uaquit en i365, dans la ville de Tours, dont son père était gouverneur. Florine de Linièro4>, resiée veuve de bonne heure, se consacra à l'éducation de ses enfants; désirant se conformer aux intentious de son époux , elle envoya chercher un précepteur en Lombardie : les lettres étaient alors plus cultivées en Italie que partout ailleurs. Florine le plaça auprès de son fils aîné, en lui recommandant de hâter ses progrès; mais le jeune Boucicaut monmût plus de goût pour les jeux de son âge que pour l'étude : il prenait plaisir à s'esquiver , allait rassembler les petits garçons du voisinage, les conduisait duis le parc , et montait avec eux à l'assaut des palissades, défendues par d'autres enfants. Au bout de quelque temps le jouvencel , dédaignant d'être acteur dans ces jeux, se contenta de les diriger. Ou le voyait dîsiribuer, d'un ton de maître, le blâme et la louange ; 0 Êdlait sans cesse l'arracher à ces occupations guerrières pour le ramener aux devoirs que l'étude lui ÎBiposait. Uif jour son précepteur alla le saisir au milieu de ses compagnons, le reconduisit à la maison paternelle, et se permit de punir sa résistance par un soufiSet; l'enfant ne pleura point, comme tout autre aurait vraisemblablement fait : dévorant son affront , il regardait fixement son précepteur eu tenant la main sur sa joue. « Voyez ce beau seigneur, dit cdui-ci; il est si fier, qu'il ne daigne pas pleurer, Quand je serai seigneur , répondit Boucicaut, vous ne m'oserez battre ; et je ne plore point, parce que si jeplouroye on sauroit bien que vous m'auriez battu. » Afin de reconnaître les services du père , Charles V
â3o JEAN LE MEIIVGRE DE BOUCIGAUT.
voulut que le fils, &gé de neuf ans, fût admis au nombre des jeunes bacheliers choisis pour être les compagnons d'enfance du dauphin. La coutume d'élever l'héritier des rois avec d'autres enfants se perpétuait depuis Hugues Capet , et j grâce à cet usage , les princes d'alors connaissaient l'amitié.
Le bon naturel de Boucicaut lui gagna l'affection du dauphin, qui la lui conserva toute sa vie; il s'attira également celle de Louis deClermont, chargé de surveiller l'éducation des fils de France. Ce prince fut charmé de l'ardeur martiale que montrait ce damoisel âgé de douze ans ; il ne put résister aux prières qu'il lui faisait de l'amener à la guerre. Louis de Clermont demanda à Charles Y la permission de le prendre au nombre de ses pages , lorsqu'il partit pour aller chasser le Navarrais des places fortes du comté d'Évreux. Le roi y consentit en riant , a et comme par esbattement joyeux. » On fit ajuster à la petite taille de Boucicaut une armure complète, 6t lorsqu'il fut ainsi adoubé y on le présenta à l'hôtel Saint-I^nl, of et tant se contenoit bel , que ceux qui le voyoient y prenoient grand plaisir. »
Boucicaut assista aux sièges de Beaumont , de Gauray , de Breteuil et de Cherbourg .Si on ne l'eût constamment retenu, il serait allé se jeter au milieu des ennemis : il supporta les fatigues de la campagne avec un courage admirable , sans jamais se plaindre, quoique sa constitution fût alors assez débile. La cam^ pagne terminée, Boucicaut revint à Paris avec le duc de Bourbon, a Or ça, maistre bel homme d'armes, lui dirent les précepteurs, revenez à Tescole. » Ce
fut pour le nouveau preux un chagrin mortel que de quitter casqué, cuirasse et cuissârt; il annonça fièrement que rien ne Tempécherait de s'échapper et d'aller trouver un chevalier qui lui donnerait armes, chevaux et harnais : c était un vrai désespoir que rien ne pouvait calmer. Touché de seâ lamentations^ dont on lui faisait Chaque jour le récit, le roi se le fit amener; il lui dit de patientek* encore quelque temps ) et qu'à la première guerre on lui permettrait de reprendre le métier des armes. L'occasion se pré* aenta l'année suivante^ Bukingham, ayant pénétré en France , ravageait les provinces du centre; les ducs de Bourbon et de Bourgogne furent chargés d'aller le repousser. Boucicaut fit partie de l'ost de Louis de Bourbon; il voulait être de toutes les reconnaisaanceS) et s'élancer dans les escadrons anglais : la vue de cet en&nt affrontant le danger de la manière la plus intrépide électrisait tout le monde. Bukingham ayant été rejeté en Bretagne, le précoce guerrier supplia le maréchal de Sancerre de l'emmener en Guienne. Ce général y consentit , et cessa de traiter le Meingre en enfant : le çiaréchal le voyait déployer un courage, une prudence qu'on n'aurait pu attendre que d'un capitaine consommé : « Sire , dit*>il au roi à son retour de Guienne en lui présentant son élève 9 si cet enfant vit, ce sera un homme de grand Êdt»
Le jeune Boucicaut sentait bien que sa constitution était trop délicate pour soutenir longtemps les fiitigues de la guerre; il résolut de la rendre plus forte par des exercices violents, ainsi qu'en agissaient
a3a JEAH LE MEIMGRB DE BOUCICAUT.
les Romains aux beaux temps de la république. « Les Romains , dit Montesquieu ^ se rendirent plus qu'hora* mes par un travail continuel, qui augmentait leurs forces 9 et par des exercices qui leur donnaient de l'adresse, laquelle n'est autre chose qu'une juste ré* partition des forces que l'on a. »
Roucicaut, s'endurcissant à la fatigue, franchissait de laides fossés , le casque en tête et la cuirasse sur le dos; il faisait des lieues entières, chargé de l'armure d'un homme très-fort; il courait durant plusieurs heures sans s'arrêter, afin d'accoutumer ses poumons à un travail forcé : le jouvencel devint tellement adroit et leste qu'en s'appuyant sur la croupe de son cheval , il le franchissait dans toute sa longueur sans toucher les oreilles; on le vit très-souvent sauter d'un bond sur les épaules d'un cavalier. Il s'exerçait à porter des fardeaux très-lourds, dont plusieurs écuyers augmentaient progressivement le poids jus* qu'à ce que leur maître tombât sous le faix. Au moyen de ces labeurs volontaires , Roucicaut acquit au bout de quelques années une force prodigieuse. Sa taille était très-élevée (i), son visage fortement coloré, quoique brun : il parlait et riait peu. Ses ha* bitudes sérieuses s'allièrent néanmoins à son goût pour la poésie : l'historien anonyme du quinzième siècle lui attribue des ballades, des virelais et des cou* plets , qu'on n'a malheureusement pas conservés.
(i) Quelques historiens français disent qu'il était petit ; mais Im historiens d'Angleterre, d'AUemagne, de Flandre, et surtout ceux d'Italie, le représentent d'une taille colossale : tout nous porte à croire que ropiaionfde ces derniers est mieux fondée.
YSAV LK MKINGRB DB BOUaCÀfîT. a 33
Nourri dans un monde où brillaient de tant dVdat Duguesclin , Clisson , Couci , la Trémouillei $;uicerre et Louis deClerroont, le jeune homme respirait Tair de Théroîsme; ses regards n*apercevaient de tous eèlés que de pompeuses renommées : quel est le cœur qui ne se serait pas enflammé près d^aussi beaux nod^es?
Enfin fioucicaut apprit avec des transports de joie que Ton allait porter la guerre en Flandre : il comptait à peine seize ans; mais le roi en avait tout au plus quatorze, et mardiait à la tête de cent mille Français* Boucicaut pouvait prétendre à l'honneur de raccompagner : on le désigna en effet pour fairt'i par» tiède Tost particulier de Charles VI; il obtint cependant de suivre Tavant-garde commandée par Clisson, Arrivé au pont de Commines, il fut du nombre des chevaliers qui franchirent la Lys , à l'aide de barques , conduits par Rohan , Saimpi, Rieux, I^uval et Rochefort; il agit sur la rive opposée contre 3ean du Rois. On ne peut louer ici Boucicaut plus que It^ autres , car dans cette rencontre mémorable chaque combattant acquit en particulier une gloire impérissable. Cependant , de l'aveu même de tous ses compagnons d^armes, le Meingre y mérita l'honneur de la che-^ nlerie : le duc de Bourbon la lui conféra avec tout le bonheur qu^il aurait pu ressentir en donnant Tordre à son propre fils. Rarement voyait-on un adolescent recevoir les éperons doinVs. Quelque» jours après le connétable livra la bataille do Roseboo : Tarmée française étant concentrée sur un seul point « chaque ost reprit sa place , et les chevaliers leurs postes res-
a34 JBAir LE MEINGRE l)F BOUGICiLUT.
pectifs. Boucicaut se mêla aux nobles qui entouraient le roi : on sait que le choc des soldats d'Arterelle fut si terrible , que le corps de bataille de Clisson se vit obligé de reculer. Durant quelques instants le désordre régna du côté de Charles YI; les bannerets arrêtèrent néanmoins la marche impétueuse de Teo^ nemi par leur sang-froid autant que par leur brillante valeur. Un Flamand, du pays de G^urtray, haut de sept pieds , portait le ravage dans tous les rangs i coups de bâton ferré, vomissant contre les féodaux, et en langue française, mille injures grossières : il s'était formé un large cercle autour de lui, et défiait les plus braves. Boucicaut s'élance vers ce redoutable ennemi, et se grandit pour lui porter un coup de hache; le Flamand le regarde en pitié , et d'un revers de son bâton fait voler l'arme de ce nouvel adversaire : <c Va téter, enfant, lui dit-il. » Le Meingre^ furieux, tire sa dague, se jette dans les jambes du géant, et lui enfonce le fer jusqu'à la garde au-dessus de It hanche; le Flamand chancelle , tombe, et couvre fesp pace laissé libre autour de lui. Le vainqueur 4 tenant sa dague fumante de sang, le regarde se débattre contre la mort : a Les enfants de ton pays, lui dit-il, jouent-ils à de tels jeux? » Cette scène, rapide comme un éclair, glaça d'épouvante les Belges et électrisa les Français, lesquels, faisant un nouvel effort, repout* 1 sèrent les assaillants et regagnèrent le terrain perdu : en peu d'instants la ligne fut redressée d'une manière complète.
Au retour de la campagne de Flandre , Boucicaut revint à Paris, jouissant déjà de la réputation d'un
JlSAir LE MFIlfGRE DE BOUGIOàUT. ^35
guerrier valeureux. Il se prit alors d'affection pour une jeune demoiselle, Antoinette de Turenne, fille aînée de Raymond, vicomte de Turenne, et d'Éléonore de Comminges. « Ja avoit choisi dame belle et gracieuse et digne d'être aimée; j'y la voyoit quand il pouvoit sans blâme d'elle , et quand à danse ou à feste s'esbattoit ou elle fust^ là nul ne le passoit de gracieuseté et de courtoisie en chanter; là chantoit chansons , rondeaux, dont lui-même avoit fait le dict, et les disoit gracieusement , pour donner cou vertement et secrètement à entendre à sa dame comment Testime d'elle destreignoit; ainsi devant elle et entre toutes dames étoit plus doux et bening qu'une colombe. »
Ce fut dans des fêtes données à l'occasion du mariage de Charles VI , que le Meingre se fit le plus remarquer au milieu des tournois par sa force et son adresse. « Là étoit le jouvencel Boucicaut, joli^ richement habillé, bien monté, lequel en recevant le idoux regard de sa dame , lance baissée , vous poignt)it son destrier de telle vertu que plusieurs en abattoit en «on encontre. »
Dans ce siècle de vaillance , la règle exigeait que chaque preux, pour rehausser sa réputation^ allât guerroyer 'dans les pays lointains, principalement contre les ennemis de la Croix. Quoique les communications fussent difficiles et les routes très-peu praticables, il était rare de voir un banneret qui n'eût pas visité la moitié de l'Europe. La Flandre venait de rentrer sous l'obéissance de ses souverains, la Bretagne se soumettait, l'Angleterre demandait une
a36 J£àN LE MEIBiGRE DE BOTJGICAUT,
prolongation de trêve, l'Espagne se reposait de ses longues querelles intestines : ainsi Boucicaut ne voyait nulle part la possibilité d'occuper son bras. Il résolut de partir pour le Nord (i385), dans l'intention d'aider les chevaliers Teutoniques à chasser de la Prusse et de la Lithuanie les hordes idolâtres qui avaient envahi ces contrées.
L'ordre Teu tonique, institué en 1191 par Frédéric duc de Souabe, à l'instar de celui de Saint-Jean de Jérusalem , jetait alors un vif éclat. Le fondateur se proposa de créer une association militaire et religieuse dont les membres devaient défendre et soigner tout à la fois, en Palestine, les pèlerins de la nation allemande ou teutonique. Cet ordre rivalisa bientôt de bravoure ainsi que de puissance avec celui des Templiers. Hermann de Salza, quatrième grand maître, mourut en 1239, ayant acquis la réputation d'un des hommes les plus remarquables de son temps; il laissa à son successeur d'immenses richesses et le tiXredeprince de r£mjjire,queV empereur Frédéric II lui conféra. Peu de temps avant de mourir, Salza envoya en Prusse la moitié de ses soldats, sous la conduite de Hermann de Balk : ce pays lui avait été concédé par le pape Grégoire IX, avec la condition de convertir à la foi chrétienne les habitants, qui adcH raient encore les divinités des anciens Sarmates. Les Teutoniques devinrent les législateurs des peupleSi réduits par la force des armes; ils fondèrent les villes de Thorn, d'Elbing, de Culm : mais ces chevaliers eurent à se maintenir contre les efforts de tous les peuples slaves. Les Russes , les Lithuaniens , les Prus-
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siens, les Polonais, les Danois et les Suédois, depuis longtemps convertis à la religion catholique, se déclarèrent contre eux par jalousie. La modération dont les Teutoniques usaient au milieu de succès prodigieux, le zèle que chacun d'eux montrait pour la foi , le but qu'ils se proposaient, rendaient leur cause fort respectable. Depuis deux siècles, l'armée rassemblée sous leurs bannières passait pour une école de vaillance, où l'homme voué au métier des armes apprenait l'art de la guerre, aussi bien que la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Du temps de Boucicaut, Wenrick de Kniprode, vingtième grand maître, jouissait d'une haute réputation d'habileté. Vers la fin de i Syo , il battit dans les plaines de Rudaw soixante-quinze mille confédérés russes, prussiens, polonais et lithuaniens , leur tua douze mille hommes, et en prit un égal nombre , auxquels le vainqueur rendit la liberté , en leur imposant la seule obligation d'embrasser le christianisme. Ces avantages non interrompus relevèrent l'ordre, qui tombait en décadence. La réputation de Kniprode s'étendit dans les diverses contrées de l'Europe; les généraux les plus célèbres allèrent le visiter, et prendre* de lui des leçons de valeur. Gaston Phébus, comte de Foix, le captai du Buch, Araédée de Savoie , Boniface de Castellane, avaient servi plusieurs années sous ses ordres, et acquirent de la gloire dans les rangs des Teutoniques. Boucicaut voulut suivre un si noble exemple : il partit donc pour se rendre à Thorn. Kniprode n'existait déjà plus; son successeur, Conrard de Rolluer, laccueillit d'autant mieux que sa position cri-
tique lui faisait encore plus ressentir le besoin de pareils auxiliaires :carJagellon^ grand-duc de lithuauie, profitant de la mort de Kniprode, venait de former une ligue avec la Pologne afin d'écraser l'or^ dre Teutonique. La guerre fut acharnée ; Boucicaiit y rendit des services signalés. La rigueur de la saison ayant interrompu les opérations, il reçut la mission d'aller dans son pays exciter le zèle d'autres chevar liers; mais, en arrivant en France, le paladin ne put remplir les intentions du grand maître. Le royaume, attaqué une troisième fois par l'Angleterre , réclamait ses services et^ ceux de tous les bannerets. Le duc de Bourbon le choisit pour son lieutenant dans la cam« pagne qui allait s'ouvrir en Poitou. Nous avons déji dit que les résultats de cette expédition furent la prise de Taillebourg, de Yerteuil, et la destruction de la ligne anglaise. Boucicaut s'y fit remarquer autant par sa dextérité que par sa bravoure , soit en remplissant des missions fort délicates auprès des villes soumises à l'Angleterre , soit en balayant le plat pays.
Au siège de Mauléon, Boucicaut monta le premier à l'assaut en portant lui-même une échelle énorme, pliant par le milieu comme les échelles de cette ^po^ que. 11 parvint tout seul jusqu'aux remparts, car le^ autres échelles étaient renversées par les poutres quci lançaient les assiégés : il s'attacha aux créneaux, s'y adossa, affrontant ainsi les javelots et les pierres; les efforts réunis des Anglais ne purent lui faire abandonner le poste. Le spectacle d'un courage si éclatant transporta d'admiration les autres assaillants; un élan subit les poussa vers les murailles, ils s'y logé*
nàM &B HKUIGRE DE BOUOICAUT* a39
rant^ et la yille fat prise , en dépit d'une résistance qui nendit la victoire plus belle.
AlHssue de la prise de Verteuii, Charles VI rappela k Paris son oncle le duc de Bourbon. Ce prince quitta b Poitou non sans regret ; ayant poussé les Anglais depuis la Rochelle jusqu'à Périgueux, îi aurait voulu les acculer sous les murs de Bordeaux. Les ordres du roi étaient pressants , il fallut partir. Louis de (Sermont, forcé de se démettre de son commande* ment, jugea Boucicaut capable de le remplacer 3 cet hammage dut flatter le jeune guerrier, car il lui venait de la part d'un prince qui n'accordait que très* difficilement son estime.
Le caractère entreprenant de le Meingre devait fidre présumer qu'il profiterait de ce commandement temporaire pour augmenter une renommée qu'il avait acquise en si peu de temps. Le nouveau général s^unit plus étroitement avec Émery de Rochechouart, le plus puissant feudataire du Poitou. Boucicaut ^ ayant fort peu de troupes à sa disposition , mit un soin extrême à ne point les compromettre dans des expéditions hasardeuses. Il commença par profiter de la sécurité qu'inspirait aux Anglais le départ du •ommandaat en chef. Norfolk et les siens , persuadés que les Français ne pouvaient garder l'offensive, sortirent de leurs châteaux et se répandirent dans le pays : le Meingre réunit les deux divisions formant au plus quinze cents hommes, et arriva après une longue marche de nuit devant le fort Lagrange, dont la moitié de la garnison venait de sortir; il enleva la place à la suite d'une attaque aussi brusque que vive.
a^O JJCAN LE MEIHGAE DE BOUCICADT.
Son intention n'étant pas de s'aflaiblir en gardant de telles conquêtes, il réunit les paysans des environs , et les fit travailler à la démolition de ce château, refuge des partisans anglais : l'ardeur des ouvriers fut telle, qu'au bout de vingt-quatre heures Lagrange fut rasé en entier. Boucicaut alla reprendre ensuite ses chevaux , laissés dans la forêt sous une forte garde. Depuis un siècle , les chevaux ne servaient aux gens de guerre qu'à les transporter d'un lieu à l'autre ; on ne combattait monté que dans les rencontres fortui- ! tes ou dans les tournois. A Rosebec six mille hommes i sur soixante mille restèrent à cheval; leurs charges précipitées sur les deux ailes décidèrent du sort de la journée, exemple fort rare pour cette époque. I^ Meingre, en quittant Lagrange, se dirigea d'à- i
bord sur Corbie , place très-forte , qu'on ne devait espérer de prendre que par surprise. Ce fut aussi à cet expédient que le général français eut recours ; il franchit à travers champs l'espace qui le séparait de cette ville , et fut assez heureux pour dérober son mouvement à l'ennemi. Il prit position dans un bois qui fermait la plaine, au milieu de laquelle les hautes tours de Corbie s'élevaient. D'après ses ordres, son frère Eustache prit la moitié de la division , déjà fort peu considérable , et alla insulter la place. A Tapprocbe de cette faible colonne, qui arriva jusqu'à portée de trait, le gouverneur sortit à sa rencontre, suivi des deux tiers de ses forces ; le frère de Boucicaut battit en retraite du côté opposé au bois qui cachait le reste des Français, afin d'éloigner le plus possible les Anglais de celte direction. Dans le même instant
JSAN LJB MEINGRE DE BOUGICAITT. 24l
le général sortit de son embuscade , arriva bride abattue sur le poht-levis de Corbie et s'en rendit maître , ainsi que de la barrière, dont il extermina la garde. Il ne put néanmoins aller plus avant , car on leva un second pont-levis intérieur. En conséquence, il prit position devant les fossés, en faisant mettre pied à terre à la moitié de ses gens.
Dès son apparition, la sentinelle anglaise placée sur les remparts avait donné du cor pour sonner Falarme et rappeler Bradshaw, le gouverneur. En effet , celui-ci abandonna sur-le-champ la poursuite da premier détachement, et accourut en toute hâte vers Corbie : il trouva l'ennemi rangé en bataille devant l'entrée de la principale porte. Les Anglais du dehors poussaient les Français vigoureusement, tandis que ceux du dedans les attaquaient également en queue : c'était une position fort critique. L'audace, le sang-froid , la valeur individuelle pouvaient seuls tirer les Français de ce mauvais pas ; Boucicaut fut atteint de plusieurs blessures; la trace de son sang montrait à ses soldats le lieu où combattait leur chef. Deux fois on lui fit mordre la poussière, deux fois il se releva plus terrible et porta de plus rudes coups. Enfin les Anglais, dont le nombre diminuait à vue d'œil , perdirent totalement courage en voyant tomber Bradshaw, leur commandant, tué d'un coup de lance par le sire de la Vieuville; ils battirent en retraite, laissant toute la ligne couverte de leurs morts : ceux de l'intérieur furent obligés de mettre bas les armes. C'est ainsi que Boucicaut se rendit maître de cette forteresse, devant laquelle, six ans
T. lY. ï^
24^ 'BAIK LE MEIM6RK DE BOUGlGAIiT.
auparavant, le duc d'Anjou et le maréchal de Sancerre avaient échoué complètement (i).
Les Anglais, jugeant la saison fort avancée, crureot la campagne terminée, et prirent des quartiers d'hiver. Le général français envoya dans leurs divers cantoanements des hérauts pour annoncer qu'il ne voulait point profiter d'une sécurité bien naturelle de leur part, et que son désir était de poursuivre sans iqterruption les hostilités. Les Anglais répondirent fqrt mal à un procédé si généreux. Boucicaut, les ayant harcelés une partie de l'hiver, se vit contraint (^e regagner Corbie, car ses blessures venaient de se rouvrir : il se trouva hors d'état de continuer la guerre* Sa convalescence durait encore lorsque des persoo» nés du pays lui apprirent qu'un capitaine gascoi^ nommé LaBarde, gouverneur, pour les Anglais, dlu château de Choisi, ne cessai^ (le mal parler de luif et de dire que le hasard seul Savait jusqu'alors faiHh risé; mais qu'il ne le croyait pas taillé pour être aus^i braire qu'on le disait. Boucicaut, outré de colère, s'empressa d'envoyer le défi d'un combat à outrance : on choisit le voisinage du château de Chaluzet poui; vider la querelle. Les deux champions arrivèrent au lieu convenu y escortés chacun par une compagnie de cent hommes : les habitants des campagnes voisines vinrent en foule , afin d'assister à un spectacle bien nouveau pour eux. Dans la première course, le Français traversa la lice sans toucher son adversaire; son cheval broncha sur le terrain, et lui-même reçut
(i) Ce boulevard, dont parle avec détail Tauteur des Mémoires MV Boucicaut, n'existe plus aujourd'hui.
JBAN LE HEINGRE DE fiOUGIGAUTi ik^'5
au milieu de la poitrine un violent coup qui pensa lui faire vider les arçons ; mais à la seconde passe il atteignit Labarde dans la visière , et lui enleva le bassinet : le choc fut si terrible que le capitaine en fut étourdi 9 et serait tombé de cheval si un de se& écuyers ne l'eût retenu; le troisième coup de lance fut encore plus glorieux pour le Meingre : la cui-» rasse de son adversaire fut percée d'outre en outre ^ et Labarde tomba sur la poussière, demi-mort. Ainsi se termina ce combat , que tous les ménestrels de là Guienne célébrèrent dans leurs chants. La semaine suivante, le vainqueur se rendit sur les frontières d'Espagne. Le duc de Bourbon venait de le nommer son lieutenant dans l'expédition qu'il allait entrepren* dre pour secourir Jean 1% fils de Henri de Transta-» mare. On sait que Louis de Clermont arriva trop tard : le duc de Lancastre perdit les avantages que lui assurait le gain de deux batailles rangées ; il signa un arrangement avec son compétiteur, et les Français repassèrent les monts.
Boucicaut, déçu dans son espoir, voyant la France paisible et respectée de ses voisins, voulut aller affronter les dangers, dans d'autres pays. Il forma une confraternité d'armes avec Renaud de Roye, capitaine jeune et bouillant comme lui : tous deux con« vinrent de parcourir l'Europe en redresseurs de torts; ils partirent accompagnés de vingt écuyers, s'embar* quèrent au port d'Agde en Languedoc, abordèrent à Livourne , et allèrent par terre à Venise. Ils y arri* vèrent (1387) au moment où le doge, Antoine Ver-
nieri, s'unissait au duc de Milan, Galéas Y isconti ,
244 'S^^ ^^ MEINGRR DE BdUGIGAtJT.
contre François Cararra , tyran de Trévîsc, Vernîeri voulut déterminer Boucicaut à lui prêter l'appui de son bras; le paladin s*y refusa, en objectant qu'il ne se battait pas contre des princes chrétiens en paix avec la France. Afin de ne pas demeurer tranquille spectateur d'une lutte à laquelle il s'imposait Tobligation de ne prendre aucune part, le Meingre se hâta de quitter la république. Il fréta une galère « et arriva devant Constantinople au moment où la capitale de l'empire d'Orient se trouvait livrée aux plus affreux désordres, à l'instant même où Andronic faisait jeter dans un cachot son père et son frère , après avoir ordonné de leur crever les yeux. Révoltés du spectacle qu'offrait la cour de Byzance , Boucicaut et Renaud de Roye envoyèrent demander un sauf-conduit au sultan Amurath, qui habitait alors Pruseen Bithynie: ils désiraient observer de près ces hommes terribles qui menaçaient déjà d'imposer le joug du croissant à une partie de l'Europe.
Le sauf-conduit leur fut envoyé incontinent Les deux frères d'armes avaient vu à Constantinople un empire en décadence; ils virent à Pruse une grandeur naissante, dont les progrès ne se ralentissaient pas un seul instant. Amurath T' mérite d*étrc classé parmi les potentats les plus remarquables de son siècle : législateur autant que conquérant, il rangeait sous ses lois dans l'espace de quelques mois des provinces entières, et y établissait une administration dont la régularité rappelait celle des Romains. Comme tous les grands hommes de 1*0rient, Amurath offrait néanmoins l'assemblage des
JfùklX X£ M£1JVGRK D BOUCICAUT. ^4^
qualités les plus ëminentes et des défauts les plus condamnables. Ses soldats, ainsi que leur chef, ne respiraient que le carnage; le succès augmentait 'encore leur férocité : on les voyait, après la victoire, élever sur le champ de bataille des pyramides avec les têtes des morts et des prisonniers. Vers l'Occident le christianisme tendait à adoucir les mœurs des hommes; vers l'Orient, au contraire, l'islamisme semblait vouloir les rendre plus sauvages. Amurath, qui méprisait la plupart des chrétiens, professait pour le caractère français une estime particulière; les chevaliers de cette nation, parcourant sous ses yeux l'Asie, la Palestine et même l'Afrique, dans le seul but d'obtenir de la gloire, lui commandaient le respect. Les Turcs ne volaient aux combats que pour se gorger de pillage, que pour se baigner dans le sang de leurs ennemis; les preux de France passaient les mers pour rompre une lance, pour affronter mille dangers, et souvent dans le seul espoir de plaire aux dames de leurs pensées. Cette différence de caractère n'échappait point à l'esprit observateur d'Amurathy qui savait apprécier chez les autres tout ce que la valeur généreuse avait de noble et de sublime.
Le sultan accueillit Boucicaut et son frère d'armes avec la plus haute distinction; les deux paladins lui demandèrent la permission d'accompagner son armée dans l'expédition qu'elle allait entreprendre : leur but était d'étudier la manière de combattre des peu- . pies de l'Asie, et de constater les diverses oppositions qui existaient entre leur tactique et celle des
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chrétiens. Les armées turques pouvaient être regardées alors comme la meilleure école de l'art militaire.
Aladin, soudan de Caramanie, avait pris les armes contre Amuratb, son beau-père; il comptait beaucoup sur la coopération des Tartares. Le grand-visir Charaïdin, réputé le capitaine le plus expérimenté de l'Orient, venait de mourir; son fils Ali, lui ayant succédé, prit sous Amuratb le commandement de l'armée. Boucicaut et Renaud de Roye le suivirent au milieu des engagements les plus opiniâtres sans vouloir tirer l'épée, se faisant une loi de rester neutres dans cette querelle. La campagne fut glorieuse; les Caramans se soumirent, et pour la première fois Amuratb usa de modération.
Les deux Français assistèrent aux fêtes qui eurent lieu à l'occasion du mariage de Bajazet, second fils du sultan, avec Cbonoï, princesse du sang impérial grec. Ces réjouissances furent troublées par la déclaration de guerre de Lazare, chef servien, prince cbrétien, et l'un des plus formidables ennemis des Ottomans. Amuratb invita Boucicaut à combattre dans les rangs de son armée; le cbevalier français s'en excusa, en objectant que nulle considération ne pouvait le décider à porter les armes contre des chrétiens en paix avec son pays : ce noble refus , loin de déplaire au sultan, augmenta l'estime qu'il avait conçue pour lui, et, par une distinction toute particulière, il le fit escorter jusqu'en Syrie ( 1387).
Le Meingre, accompagné de Renaud de Roye, arriva à Jérusalem; là il apprit que Philippe d'Artois,
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comte d'Eu, prince du sang, revenant de visiter les lieux saints, avait été arrêté par les ordres du soudan et conduit à Damas. Boucicaut y accourut, et fit des démarches incessantes pour briser les fers de Philippe d'Artois ; voyant ses prières infructueuses, il voulut partager la captivité du prince, afin d'en diminuer la rigueur. Il resta ainsi prisonnier volontairement pendant quatre mois, au fond d'un cachot infect. Renaud de Roye était allé chercher en France la rançon du comte d'Eu : il l'apporta, et le prince, libre de revenir dans sa patrie, fut si touché du procédé magnanime de Boucicaut , qu'il voulut devenir son frère d'armes et lui voua une amitié qui ne se démentit jamais ( i388).
A sou retour en France, Boucicaut suivit le roi dans son expédition de Gueldre (i388); il marcha constamment à l'avant-garde, dirigeant toutes les reconnaissances. Cette campagne tirait à sa fin ^ quand un jour le Meingre s'aventura trop dans un pays coupé de bois, y fut surpris, enveloppé et fait prisonnier: on le rendit à la liberté trois semaines après. Ce malheur lui apprit à quel point Charles VI le chérissait, car le monarque fit de son élargissement la première condition de la paix qu'on implorait de sa générosité.
Ce fut à l'issue de l'expédition de Gueldre que Boucicaut tint le pas d'armes de Juquelvert : cet événement fut si remarqué au quatorzième siècle, qu'on nous saura gré sans doute d'entrer dans quelques détails à ce sujet.
La trêve avec l'Angleterre venait d'être prplongée (1389); les insulaires britanniques débarquaient en
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foule pour jouir des douceurs delà vie, qu ils savaient pouvoir se procurer plus facilement au delà du détroit que dans leur pays. La plupart d'entre eux ne savaient point contenir leur dépit en parcourant ces contrées si souvent arrosées de leur sang, où ils avaient acquis quelque gloire, mais que Charles Y avait soustraites à la domination britannique ; ils se livraient aux invectives les plus grossières contre les Français , contestaient leur bravoure et rabaissaient leur renommée. De tels propos indisposaient tout le monde; néanmoins, grâceàcette bienveillance, àcette politesse qui de tout temps ont distingué la nation, on usait d'indulgence sans songer à punir de pareil* les injures. Boucicaut, rentré depuis peu de temps de ses voyages, s'en trouva fort offensé, et forma le projet de venger d'une manière éclatante l'honneur de son pays. Il résolut d'inviter les chevaliers de lachré* tienté à venir se mesurer avec lui, en s'adjoignant Saimpi etRenauddeRoye.il demanda au roi la licence de tenir la joute : cette permission devenait indis* pensable, car le cartel devait être proclamé au nom de la chevalerie. Le bouillant Charles VI se sentit transporté de joie lorsqu'on lui proposa ce pas d'ar* mes. Les gens de son conseil ne partageaient point un tel enthousiasme, regardant comme très-imprudent d'attacher l'honneur de tout un peuple aux exploits passagers de trois hommes dont la défaite pourrait compromettre la gloire que l'on venait d'acquérir dans les guerres soutenues par Charles V.
Les prières des trois chevaliers furent si pressantes, que Charles VI ne put résister davantage : le chance-
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lier expédia la licence; des hérauts aux armes du roi se rendirent dans les différentes cours de la chré' tienlé,et principalement en Angleterre; car c'étaient surtout les gens de cette nation qu'on voulait provo* quer, sans cependant rompre la trêve.
Le cartel portait qu'un pas d'armes serait tenu, du 10 mars au 20 avril iSqo, par trois Français, Boucicauty Saimpi et Renaud de Roye, qui fourniraient à tout venant six coups d'épée ou six coups de lance, soit en joute d^ outrance ^ soit en joute de tournois^ ou en paix ou en guerre , d'après les termes usités. Ce défi retentit dans tout Albion : le comte de Holland déclara qu'il serait le premier à se mesurer contre les trois tenants : il était frère utérin de Richard II; nous l'avons vu condamné à mort pour avoir tué le jeune Stafford dans une querelle pendant l'expédition de I^orthumberland. Le trépas de sa mère lui valut sa grâce : cette princesse expira de douleur en voyant repoussées les prières qu'elle adressait au roi Richard en faveur de son second fils. Ce valeureux chevalier réunit une foule de bannerets, tous très-habiles jouteurs et bien décidés à ne rien négliger pour confondre l'orgueil des Français, dont chacun regardait le défi comme une bravade injurieuse.
On avait désigné, pour tenir le pas d'armes, une petite plaine fort unie qui aboutissait à l'abbaye de Juquelvert , entre Calais et Boulogne : le choix de ce lieu indiquait assez clairement l'intention de provor quer la chevalerie d'Angleterre. Charles VI voulut que les trois chevaliers tinssent un état fort brillant, que les pages de son hôtel vinssent les servir; il or-
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donna que toutes les dépenses fussent faites au compte du trésor royal. Des bannerets, des hautes dames venues de Paris et des provinces voisines assistèrent aux joutes; on les traita aux frais du roi.
La lice était disposée en carré long ; le côté du nord regardait les tentes des paladins : ces tentes se composaient de trois pavillons de forme très-él^ante, et décorés avec magnificence. Entre la lice et ces pavillons on distinguait un orme très-touffu, aux branches duquel pendaient trois doqbles boucliers aux armes des tenants, et ornés de devises; celle de Boucicaut se composait de ces mots : Ce que vous voudrez; depuis lors il les conserva dans son écusson. Les instructions du cartel disaient qu'on frapperait de la lance le bouclier de guerre ou de paix, suivant le genre de combat que le provocateur voudrait soutenir. A Tune des branches de l'orme pendait un oliphant en argent (un cor), dont chaque poursuivant devait donner pour annoncer son arrivée et l'intention de combattre; on voyait au pied de Tarbre six lances, trois à fer émoulu , trois à fer émoussé. Les deux côtés de k lice avaient été disposés, l'un pour placer les dames, et l'autre les juges du camp choisis parmi les chevih liers allemands, italiens, espagnols, bretons et anglais : ces juges devaient au préalable faire profession de foi catholique, et prouver que leur croyance n'était pas entachée d'hérésie. (Devoirs delà cheva- Jerie, la Colombière.)
Durant un mois et demi chacun put s'inscrire sur la liste des poursuivants; les clercs de la maison du roi tenaient les registres : il feUait annoncer d'avance
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si l'on voulait jouter ou en paix ou en guerre; tous les arrivants, sans exception d'un seul , se prononcèrent pour le dernier mode. Les trois tenants, loin d'en paraître intimidés, s'en montrèrent plus joyeux. Mais les gens sages ne partageaient point leur sécurité; on les blâmait fort d'avoir piqué d'une manière aussi vive l'amour-propre des chevaliers de toute la chrétienté.
Le 19 mars, veille des armes, Boucicaut, Saimpi, RenauddeRoye jeûnèrent, assistèrent aux offices danii la chapelle de l'abbaye, et y reçurent l'hostie sainte; le premier n'avait que vingt-cinq ans, le second vingthuit et le troisième trente-trois. Le lendemain matin ils s'armèrent de pied en cap, se renfermèrent chacun dans un pavillon : ils y demeurèrent en prières jusqu'à l'ouverture du camp. Un nombre considérable de trompettes et d'autres instruments de guerre jouaient des fanfares depuis le lever du soleil; les juges occupaient leurs places, les spectateurs couvraient la plaine et se pressaient autour de la lice. Parmi eux se trouvait Charles VI : ce prince avait quitté Creil sans prévenir ni ses oncles ni aucun officier de sa maison, et s'était rendu à Juquelvert, accompagné d'un seul chambellan, le sire de Garancière : l'un et l'autre se mêlèrent dans la foule, en conservant toujours la visière baissée. I^ roi montrait un goût particulier pour ces sortes de déguisement.
Au moment où l'horloge de Juquelvert sonnait la douzième heure du jour, et que le beffroi annonçait V Angélus^ on vit s'avancer dans la plaine, venant du
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côté de Calais, tous les chevaliers anglais itiscrits comme poursuivants; ils se faisaient précéder d'une nombreuse musique guerrière ; leurs armes jetaient le plus vif éclat, et leurs chevaux blanchissaient sous l'écume. Le comte de Holland marchait en avant de cette colonne ;on le distinguait, monté sur un superbe coursier noir dont la couleur brune était rehaussée par de larges bandes d'argent poli. Depuis cinquante ans les bannerets avaient abandonné la coutume de couvrir les chevaux d'une ample robe armoriée, on se bornait alors à les barder. Un casque, ombragé de riches panaches également noirs, parait la tête du frère de Richard II. En approchant de la lice , le prince anglais se détacha de ses compagnons, qui allèrent se ranger en bataille sur le côté opposé aux pavillons. Holland courut à l'orme, prit l'oliphant, en sonna « moult hautement, » dit Froissart, et puis alla se replacer à la tête des siens : il envoya aussitôt son écuyer frapper de la lance l'écu de guerre de Boucicaut. Le paladin sortit à l'instant même de sa tente, la targe au cou et bouclée par-derrière ; (( Il étoit droit comme un jonc, » dit la chronique; l'armure de Holland peut seule rivaliser de magnificence avec la sienne. Les barrières s'ouvrent par les côtés opposés ; les deux champions y entrent à la fois; les fanfares redoublent; les hérauts commencent à pousser par intervalle les cris accoutumés : Hon" neur aux fils des preux! la mort aux chei^aux! souviens* toi de qui tu es fils y et ne forligne pas.
Après s'être considérés quelque temps, les deux rivaux lèvent la lance , les écuyers laissent tomber
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le cordon de soie qui partage la lice, le grand juge (lu camp crie : Laissez aller. Boucicaut et le comte de Holland se précipitent l'un sur l'autre : le premier perce la targe de son adversaire , et lui passe le fer de sa lance sous le bras sans le blesser. Les poursuivants, ayant repris du champ, se choquent une seconde fois, et demeurent fermes sur les étriers; mais leurs chevaux se heurtent si violemment, qu'à la reprise suivante ils refusent d'avancer. Le comte de Holland changea de coursier, et Boucicaut ne continua pas la joute contre le prince anglais; la chronique n'en dit pas le motif. Holland envoya son écuyer frapper le bouclier de Saimpi : ce dernier arriva au galop, et du premier coup enleva le heaume de son adversaire. Les deux jouteurs se portaient des coups si terribles, que le feu jaillissait de leur armure. Saimpi fut à son tour déheaumé : Holland se retira. Le reste de la journée fut rempli d'un côté par le comte Maréchal , Clifton , Courtenay, Jean Galaflfre, Jean Roussel, Thomas de Schwbrunne, et de l'autre par les trois Français. La lutte fut regardée comme à peu près égale; on pencha même pour les Anglais. Le lendemain, les tenants reprirent leur revanche : ils combattirent brillamment contre le sire de Mussidan , Navarrais au service de Richard II , et contre Clifton, Sattora, Héron, Stadon, Leicester, Blaquet, Guerry, Clinet, et Talbot, gouverneur de Guines, père du héros de ce nom. On se battit àl'épée, ce qui augmentait le danger. Boucicaut et ses frères d'armes achetèrent la victoire par des blessures assez graves. Le troisième jour fut pour eux un vé-
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ritable triomphe : Jean Sevestre, Stapleton, Guil— laume de Macqueri , Jean de Robasque , Nicolas Long — wexy Jean d'Auberticourt, Jean Bellot, Hermanez^ castillan , et Richard de Yerd , flamand y furent obli* gés de quitter la lice, percés de plusieurs coups, sanfravoir seulement déheaumé aucun des trois paladins» Six autres assaillants se présentèrent pour les venger^ ils frappèrent tous sur l'écu de guerre de Renaud de Roye : c'étaient Henri de Duras , Mourlent, Lucteberry , Robin de Stéry , Jean HuU, et Edouard Hunigton. Renaud de Roye les jeta tous sur la poussière; il fut proclamé vainqueur par acclamation. La journée suivante ne fut pas aussi heureuse; le comte de Holland, rentrant en lice accompagné de Maréchal, Roslay, André Hague, Hugues Lutterel , mena si rudement Boucicaut et Renaud de Roye, que ces deux guerriers furent obligés de rester dans leur tente une semaine entière. Pendant leur absence, Saimpi tint le camp tout seul, excepté le dimanche et le vendredi, suivant la convention d'usage. Il se comporta si vaillamment^ que pas un de ses adversaires ne put lui résister; tous se laissèrent battre de la manière la plus complète. Saimpi fut reconduit à son pavillon par les juges du tournois, et couvert des applaudissements de la multitude.
Boucicaut , quoique très-affaibli, eut enfin la gloire de vaincre le comte de HoUand , et cinq autres bannerets , parmi lesquels on distinguait le neveu du fameux Chandos. Le quinzième jour, Renaud de Roye cassa quatre épées contre huit jouteurs qu'il désarçonna. Les trois Français paraissaient reprendre de
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nouvelles forces en combattant; le vingt-deuxième jour, Robert Felleton, Jean Cusat , Richard de Salvin , et Robert de Rocheforde^ doués tous quatre d'unç vigueur extraordinaire, s'unirent pour tenir la lice : ils furent vaincus et désarçonnés. Rocheforde se mon-* tra fort piqué de sa défaite; ayant fourni contre Rou-^ crcaut Içs six coups d'ép^e convenus , il se récria €in disaiit n'en avoir donné que quatre. Roucicaut rouvrit aussitôt le champ; la colère l'animait, le dépit poussait son adversaire; la lutte prit un caractère d'acharnement que l'on n'avait pas encore vu : les deux champions fondirent l'un sur l'autre; Je Meingre perça du premier coup la targe de son ennemi , lui traversa le flanc, et le renversa au milieu de la lice : cet exploit termina le pas d'armes. Le lendemain, 2 avril, le comte de Holland , accompagné de Maréchal, de Reaumont et de Cliffort, vint complimenter les trois tenants : « Tous chevaliers et éçuyçrs qui vpuloient jouter, leur dit-il , ont fait armes et se prennent congé de vous, car nous retournons à Calais et de là en Angleterre; nous vous certifions que tous chevaliers et écuyers que nous verrons , qui à nous de ces armes parleront , nous leur prierons qu'ils vous viennent voir. — Grand merci, répondirent les François» ils seront accueillis de bonne volonté; nous vous remercions grandement de vostre courtoisie que vous nous avez faite. » (Froissart. )
Roucicaut , Saimpi et Renaud de Roye tinrent encore le pas d'armes pendant huit jours, pour compléter le mois annoncé dans le cartel ; mais personne ne se présenta. Durant toute V emprise, les officiers
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de r hôtel du roi traitèrent les étrangers avec un^ magnificence et surtout une politesse dont les écrc'^ vains contemporains font un brillant éloge. .
Charles YI s'était retiré ie huitième jour, craignant qu'on ne remarquât trop son absence. Les trois cheraliers étant venus le remercier k Paris, il mit le plus grand apparat dans leur réception , «r et ce fut avec raison , car vaillamment ils s'étoient portés et avoient gardé Thonneur du roi et du royaume, » dit Froissart, q!ii ne se montre pas ordinairement empressé à louer les Français.