‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 4)Chapitre 9 sur 21 · LIVRE n · texte numérisé non relu

LIVRE n

Boucicaut se rend une seconde fois dans le Nord, auprès des chevilien Teutoniques. — A son retour le roi le nomme maréchal. — Le Meingre accompagne le comte de Nevers en Hongrie. — Il eti fiût prisonnier à la bataille de Nicopolis.

Le duc de Bourbon allait s'embarquer pour PAfrique; il portait à Boucicaut llntérêt d'un père : cependant on ne voit pas le jeune banneret au nombre des feudataires qui firent partie de cette expédition; ' Charles YI lui réfusa la permission d'accompagner le prince français : ce qui est d'autant plus difficile i expliquer , qu'il le laissa aller quelques mois après i Kœnisberg, où d'antres preux accouraient de toutes parts au secours de Tordre Teutonique, attaqué par une ligue formidable (iSgo).

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Jagellon, prince de Lithuanie, avait embrassé le christianisme pour épouser Edwige, reine de Pologne : malgré la conformité de croyance, le nouveau converti n'en resta pas moins l'ennemi le plus acharné des chevaliers Teutoniques ; il fit alliance avec Wassili II, fils dé Dmetri IV Donski, tzar de Russie. Jagellon voulut entraîner dans cette confédération la fameuse Marguerite de Waldemar, reine de Suède, de Norwége et de Danemark; mais cette princesse persista dans sa neutralité. Jagellon , qui avait pris le nom d'Uladislas, mit sur pied ime armée de cent soixante mille hommes, composée de Polonais, de Lithuaniens, de Russes et de Tatares. Les chevaliers de l'ordre firent un appel à toute l'Allemagne , qui les regardait comme son bouclier. La nation germani*que y répondit : l'Autriche, la Bohême, la Saxe, la Bavière et la Silésie leur envoyèrent des troupes; des guerriers français, anglais, espagnols, allèrent offrir au grand-maître de marcher sous ses bannières. Conrad de Zolern attendait d'éminents services de ces étrangers; il les accueillit avec empressement, et se plut à combler de caresses Boucicaut, que les Teutoniques avaient déjà vu combattre dans leurs rangs. Cent mille soldats, bien supérieurs à ceux de Jagellon, furent réunis au bout de trois mois sous les enseignes de l'ordre; ainsi, près de trois cent mille combattants allaient se trouver en présence : Conrad de Zolern mourut au milieu de ces préparatifs formidables; on lui donna pour successeur Conrad de Wallenrod^ dont le caractère n'offrait pas l'énergie désirable daqs des circonstances aussi difficiles. Tan-

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dis qu'on achevait les dispositions préUminaires de la campagne, le comte de Douglas, chef de clan écossais, accouru au secours des Teutoniques, fut lâchement assassiné par les Anglais au milieu des rues de Kœnisberg. Ce banneret avait secondé , six ans auparavant, l'amiral Jean de Vienne et Engaerand de Couci dans leur invasion en Angleterre. Ce précédent suffisait pour que Boucicaut se liât avec lui. Les Écossais de la suite de Douglas n'osèrent pas élever la voix contre un attentat aussi épouvantable ; le chevalier français , généreux autant que brave , ne songea qu'à venger son ami : il annonça hautement aux Anglais que s'il se trouvait parmi eux quelqu'un qui voulût soutenir que ce meurtre n'était pas la trahison la plus insigne , lui se tenait prêt à le prouver les armes à la main. Les Anglais ne répondirent point à ce défi : c Si les Écossais , dirent-ils , ont à se plaindre de nous, qu'ils jettent leur gage de bataille , nous le relèverons ; nous sommes en paix avec la France , et nous ne voulons pas engager de querelle particulière dont le résultat pourrait occasionner la rupture de la trêve. » Les hostilités, qui commencèrent subitement entre les Teutoniques et les Polonais, vinrent faire diversion à ces débats.

Boucicaut, qui avait organisé un corps de trois cents cavaliers, demanda à diriger l'avant-garde. L'a^ mée du grand maître prit l'offensive; elle se divisa en trois corps : le premier se porta sur Wilna, capitale des États héréditaires de Jagellon ; le second se dirigea sur Danebrog, appartenant à la Russie;

7BAH LE MKINGRB DE BOUCICA.DT. aSg

et le troisième traversa la Courlande, pays neutre , pour aller se rendre maître du golfe de Riga. Boucioaut marchait en tête de cette dernière colonne avec ses trois cents cavaliers et quatre cents Bretons, Normands, Gascons ou Picards; il perça jusqu'à Happai j aux confins de la Livonie et de l'ingrie : jamais les Français n'avaient visité ces lieux , même du temps de Charlemagne. La Chronique dit que leur commandant fit construire une forteresse sur la côte^ afin de faciliter la descente dans une île voisine , qui pourrait bien être File d*Oëzel; les Russes lui livrèrent des combats sanglants pour l'empêcher de fortifier cette position , mais ils ne purent le contrain-* dre à renoncer à son projet. La rigueur de la saison vint terminer la campagne de iSqo. Jagellon et les confédérés, effrayés des pertes qu'ils avaient essuyées, montrèrent des intentions pacifiques ; Marguerite de Waldemar se porta pour médiatrice , et l'on signa un traité de paix définitif.

La guerre une fois terminée , Boucicaut quitta le Nord pou r gagner Paris, où Charles VI l'appelait ( 1 39 1 ) : les services rendus par lui aux chevaliers Teutoniques dans la dernière expédition avaient augmenté sa renommée; on l'accueillit avec une grande distinction* Le duc de Bourbon venait d'arriver de sa croisade d'outre-mer : tous deux ils avaient rehaussé la gloire du nom français, l'un sous les glaces du Nord, l'autre sur les plages brûlantes de l'Afrique. Le Meingre rejoignit Charles VI à Tours, sa ville natale : le prince le reçut même dans l'hôtel qu'avait longtemps occupé son père, comme gouverneur de la province.*

Sl6o JKAtr LK MEINGRE DE BOUGIGAUT.

ce Le maréchal votre père est inhumé dans cette ville ^ lui (Ht le monarque en le voyant : on nous dit quess vous êtes né dans ce même appartement ; je Tai choisS* pour vous conférer la charge de maréchal. » Le len — demciin, jour de Noël ïSqî, le roi lui donna le bâton. Boucicaut prêta serment entre les mains diz duc de Bourbon. Il n'existait alors que deux maréchaux de France; on devait nécessairement com^ menccr par être second maréchal avant d'occuper le rang de premier : Boucicaut ne fut revêtu de cette dernière charge qu'en i4ia. Louis de Sancerre l'exerçait en 1 39 1 . Le Meingre comptait vingt-six ans au plus; tout le monde néanmoins le jugeait digue de succéder au sire de Blainville : il faisait la guerre depuis la moitié de sa vie. Son élévation aplanit les difficultés qui s'opposaient depuis longtemps à son imion avec Antoinette de 'lurenne^ pour laquelle il nourrissait ime vive affection. Plusieurs margraves de l'Allemagne, et même un prince du sang de France, Charles d'Anjou, aspiraient à la main de la 611e du comte de Beaufort; Boucicaut fut préféré, et reçut pour dot de sa femme les comtés d'Alais et de Beaufort, ce qui le rendit un des plus riches banncrets du royaume : la félicité que lui procurait cette union parut augmenter encore l'ardeur qu'il mettait k se montrer digne des faveurs dont le roi le comblait. Une mission fort délicate qu'il remplit à Bordeaux, vers la fin de iSqS, auprès du duc de Lancastre, lui fournit l'occasion de prouver que son habileté dans les négociations égalait sa bravoure dans le4i combats. Le conseil lui ordonna de %e rendrai ^n

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compagnie du maréchal de Saiicerre et de Renaud de Roye, dans le comtat, afin d'aviser au moyen de mettre un terme au schisme qui divisait l'Église. Comme Boucicaut joua un rôle important dans ces négociations, nous croyons nécessaire de donner quelques développements à l'histoire de ces fatales divisions , qui vinrent accroître les calamités du règne de Charles YI.

Grégoire XI (Pierre Roger) fut le dernier pape que l'Eglise gallicane donna à l'Église universelle ; il quitta le siège d'Avignon, revint à Rome le 1 7 janvier 1377 , et finit ainsi ce que les Italiens appellent la captivité de Babjlone. Grégoire XI mourut au Vatican le 27 mars 1378 : de violentes querelles s'élevèrent à l'occasion de l'élection de son successeur; les seize cardinaux réunis portèrent leurs suffrages sur le Napolitain Prignagni, qui prit le nom d'Urbain VI : ils auraient bien voulu élire un Français , mais la populace de Rome, qui entourait le conclave, se montrait animée de fureur et menaçait de massacrer les membres du conclave si l'on ne choisissait pas un Italien. L'élection étant terminée, on garda les cardinaux à vue; ceux-ci, sous prétexte d'aller prendre l'air au bord de la mer , se rendirent à Fondi, première ville du royaume de Naples : arrivés dans ce lieu, ils déclarèrent que la violence s'était mêlée à cette élection ; puis, s'étant joints à six autres cardinaux absents du conclave précédent, ils élurent Robert, de Genève, qui prit le nom de Clément VII : dès ce moment il y eut schisme. T-.a chrétienté se partagea entre ces deux pontifes : la majeure partie de l'Italie, l'Angleterre et

1à6ià JEAN LE MEINGRE DE BOUGIGAITT.

FAllemagne reconnurent Urbain VI ; la France , l'Espagne, rÉcosse, Naples et Chypre se prononcèrent en faveur de Clément Vil.

Urbain VI prêcha une croisade contre la France, qui s'était mise dans lobédience de son compétiteur. Se voyant détesté des habitants de Rome, il transporta le saint-siége à Pérouse, et y mourut en i38g. Clément VII, de son côté, s'était étroitement lié avec Louis d'Anjou, régent pendant la minorité de Charles VI. « Ils se vendirent réciproquement le clergé de France, » disent les auteurs de Y^rt de vérifier les da^ tes. Clément accordait des décimes au duc d'Anjou, qui lui laissait prendre la moitié des bénéfices : jamais abus de grâces ne fut porté plus loin. L'université de Paris, qui se voyait frustrée du prix légitime de ses travaux , et que le scandale du schisme affligeait au dernier degré, défendit de la manière la plus vigoureuse ses propres droits. Ce corps, alors si puissant, publia un mémoire, dont Nicolas Clémengis fut l'auteur : le savant docteur y présenta un projet de pacification dont la sagesse frappa le conseil de Charles VI. Sur ces entrefaites, une apoplexie foudroyante enleva Clément VII, le i6 septembre 1394- La mort de ce pontife et celle d'Urbain VI, qui l'avait précédé dans la tombe de cinq ans, ne finit pas le schisme. ïhomacelli fut élu pape à Rome le a no- \ vembre 1 394, sons le nom de Boniface IX, par les ca^ (linanx do l'obédience d'Urbain VI; et Pierre de Luna, Aragonais, fut élu dans Avignon, le 28 septembre i394i par ceux de la juridiction de Clément VII : le dernier prit le nom de Benoît XIII; il avait souscrit, avant

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Sou élection, un acte d'après lequel les cardinaux firent le serment de réunir tous leurs efforts pour c^oopérer à la fusion des deux sièges, et promirent individuellement d'abdiquer même le pontificat^ si OD le jugeait indispensable , afin de parvenir à ce but tant désiré.

Pierre de Luna, légat en France, avait dit devant Charles VI, ses oncles et ses ministres, que si le conclave le proclamait successeur de Clément VU, il ferait cesser le schisme k quelque prix que ce fût. Une fois élu , il refusa de tenir des promesses aussi solennelles : c^est alors que le maréchal Boucicaut fut envoyé vers lui au nom du roi, afin de le déterminer à se démettre de la pourpre papale. Pierre de Luna répondit d'une manière évasive sans vouloir se décider franchement. Le conseil qui dirigeait alors les affaires publiques , ne voulant rien négliger pour arrêter un schisme qui portait le trouble dans le clergé et jusqu'au sein des familles, députa vers l'Aragonais une pompeuse ambassade, dans l'espoir qu'une pareille démarche le toucherait : le duc d'Orléans, frère du roi , les ducs de Bourgogne et de Berri , quarante docteurs ou jurisconsultes, se rendirent à Avignon, supplièrent le pape de se démettre, et allèrent jusqu'à se jeter à ses genoux. Benoît XIII se montra inflexible; les princes se retirèrent fort mécontents. Louis d'Orléans seul se laissa gagner par Pierre de Luna. Dès que l'ambassade fut de retour à Paris , le clergé se réunit, et déclara se soustraire ainsi que le roi à l'obédience de Benoit XIII , sans toutefois se prononcer en faveur de Boniface IX. Les cardinaux, as-

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semblés, approuvèrent cette résolution, et annonce rent à Benoît qu'ils allaient le déclarer antipape. L

deux cardinaux de Terracine et de Pampelune, qr restèrent dévoués aux intérêts du pontife, lui consei lèrent d*user de violence, afin d'entraver Texécutio d'un tel projet. Benoît ayant demandé quelques joui de réflexion, profita de ce délai, et fit venir dt^5 troupes du Boussillon , province dépendante du ro/ d'Aragon , son compatriote et son plus fidèle allié.

Benoît introduisit dans son palais neuf cents soldats espagnols, qui s'y cachèrent pendant la nuit; mais les cardinaux, ayant été avertis à temps, se retirèrent à Ville-Neuve sur les terres de France, et implorèrent l'assistance de Boucicaut, qui dans ce moment était occupé à défendre les domaines du sire de Beaufort, père de sa femme, contre les troupes de la reine de Naples. Jeanne ne pouvait pardonner à la maison de Turenne le refus de la main de l'hérîtière de cette famille, qu'elle avait demandée pour son fils adoptif.

Le Meingre accourut au secours des cardinaux, suivi d'une division de douze cents hommes, fit prisonniers les Aragonais, à la grande satisfaction des habitants, s'empara de la personne du pape, et, d'après les ordres venus de Paris , il tint Benoît dans une captivité assez dure (i395). Ainsi, c'était le troisième pape qui, depuis vingt-cinq ans, se voyait assailli dans Avignon par des hommes armés. On n'a point oublié la manière brutale avec laquelle les tards^venus rançonnèrent Urbain "V lors de leur passage en Espagne.

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Le maréchal laissa le sire de la Vieuville dans le comtat, en qualité de commandant des troupes françaises, et se rendit en Bourgogne afin de hâter la levée des troupes que Jean de Nevers allait conduire en Hongrie. La famille de Boucicaut s'était toujours montrée Irès-dévouée à Philippe le Hardi : ce prince demanda que le maréchal accompagnât son fils, et partageât cette tutelle avec le sire de Couci.

Le règne de Charles VI fut certainement désastreux ; on doit remarquer néanmoins que du vivant de ce monarque il se fit plus d'expéditions que dans les deux siècles précédents réunis. Tandis qu'une partie de la chevalerie dérogeait par l'intrigue au caractère qu'elle tenait de ses ancêtres , l'autre portion 56 consolait des malheurs de la patrie en volant à des exploits lointains. Dans l'espace de dix ans on avait vu, outre les campagnes de Flandre, de Guyenne et de Gueldre , les expéditions particulières de Couci eu Ecosse et en Lombardie, celles de Boucicaut en Prusse, de Louis de Clermont en Afrique, de Louis d'Anjou dans le royaume de Naples, du comte d'Armagnac en Italie, enfin celle du sire de Bettancourt, banneret normand, aux iles Fortunées (les Canaries), qu'il avait conquises et dont il avait formé un royaume; maintenant on allait en Hongrie attaquer le formidable Bajazet. Ces diverses entreprises eurent des résultats à peu près nuls ; mais elles augmentèrent la gloire de la France à une époque où tous les autres royaumes de la chrétienté voyaient éclipser leur ancienne renommée.

Philippe le Hardi donna à son fils, outre des trou-

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pes levées dans ses États, une espèce de garde formée de chevaliers bourguignons , dont il confia le commandement au maréchal Boucicaut : on distinguait parmi ces gentilshommes Gui de la Rochefoucault , le sire de Pontallier , Jean de Groy , Guillaume de l'Aigle , Robert de Saveuse , et le sire de Courti vron.

Enguerand de Couci ayant été envoyé en Provence au moment où les Français partaient pour la Hongrie, il ne put accompagner Jean de Nevers, que Philippe le Hardi avait confié à ses soins; le maréchal Boucicaut le remplaça seul dans l'exercice de cette tutelle. Le jeune prince , déjà fort réservé dans son amitié, montrait cependant pour ce général une prédilection singulière; leurs caractères offraient beaucoup de conformité : tous deux étaient froids et peu expai^ sifs. Le Bourguignon avait vingt-trois ans, le maréchal vingt-sept; ce dernier conduisait à sa suite soixantequinze chevaliers levés dans ses domaines ou daas ceux de sa femme : on voyait parmi cette compagnie Pierre le Barrois, Godemart de Linières, Renaud de Ghauvigni, Robert de MilU, Jean d'Égreville. Les pleurs que Marguerite de Flandre répandait sur son fils Jean de Nevers, en le voyant partir, semblaient présager les malheurs qui devaient signaler cette expédition.

Les Français firent , auprès de Bude, leur jonction avec Sigismond et l'armée hongroise ( 1 396 ) ; la campagne s'ouvrit par le siège de quelques places que Bajazet possédait dans la Yalachie : la conquête de ces villes coûta cher aux chrétiens. Les Turcs opposaient à la fougue française cette supériorité de tactique

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qui leur donnait alors de si grands avantages sur les autres peuples. Le poste dont la soumission demanda plus d efforts fut Croja, en Yalachie, aujourd'hui . place ruinée, jadis un des boulevards de la Porte; la vaste enceinte de cette ville était défendue par un ruisseau qui passait dans les fossés, et par un large pont couvert ; elle renfermait une garnison de six mille hommes d'excellentes troupes.

Boucicaut fut chargé de forcer le pont : le gouverneur y avait placé uu détachement considérable ; le maréchal l'attaqua avec vigueur pendant deux jours consécutifs, et l'emporta enfin après avoir perdu quantité de monde : les Turcs se firent hacher dans les palissades. Le pont étant pris, les murailles offraient de ce côté un accès facile, attendu que le ruisseau, ne rasant pas le pied des remparts, laissait un espace assez large pour permettre les apprêts de l'escalade* Le général finançais se transporta dans une foret voisine, y fit confectionner un nombre considérable d'échelles que l'on distribua aux soldats pendant la nuit; cette précaution fut en pure perte, l'assaut tenté au jour naissant ne réussit point. Les assiégés, ayant prévu cette attaque, avaient amassé sur le haut des murs un monceau de pierres, de poutres, de pièces de fer ; ils les firent pleuvoir sur les assaillants. Les échelles , construites à la hâte , ne pouvant soutenir un pareil choc, furent pour la plupart brisées, et les chrétiens tombèrent accablés sous le poids des pierres et des madriers. Une seule échelle resta debout, c'était celle de Gui de Chevernon, qui portait la bannière de Boucicaut : cet audacieux guerrier

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parvint jusqu'aux créneaux, et, malgré les etTortsde l'ennemi, il voulait y planter l'étendard de son maître. Les Turcs, se réunissant contre lui, arrachèrent le pennon de ses mains et s'en firent un trophée. Gui de GhjBvernon fut précipité au pied des rempartSi et rendit le dernier soupir au bout de quelques heures. Sur les deux autres points, Sigismondet le connétable d'Eu avaient été repoussés dans l'attaque qu'ils , avaient entreprise pour favoriser celle du maréchal. Le conseil réuni décida la levée du siège; mais Boucicaut s'y opposa hautement : l'idée délaisser sa bannière entre les mains des Turcs le désespérait. Sur sa proposition, on tenta encore deux assauts, qui n'eurent pas plus de succès que le premier : ce double ' échec ne rebuta ni le Meingre, ni les chevaliers , ni les soldats ; on reprit les apprêts d'une nouvelle escalade avec un fracas inexprimable. I^s musulmanSy { qui avaient perdu l'élite de la garnison, craignirent que la place ne fût enlevée de vive force; ils se rendirent, en demandant la faculté d'emmener les bagages. Boucicaut y souscrivit; néanmoins Sigismond déclara que ces conditions ne seraient point exécutées. Les Turcs s'étaient montrés si cruels envers ses soldats , que les Hongrois jurèrent sur l'Évangile de ne laisser échapper aucune occasion d'user de repré* . sailles. Au mépris des efforts et des supplications des ; Français, qui cherchaient à défendre la garnison de Croja, elle fut entièrement passée au fil derépée;une centaine de Turcs furent sauvés par des chevaliers bretons et normands.

Les difficultés qui s'offraient à chaque pas, la vi- 1

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goureuse défense des Ottomans ^ auraient du rendre les chrétiens plus circonspects dans leurs opérations. Nous avons déjà dit (Vie d'Enguerand) qu'on voyait i la tête des Français une foule déjeunes barons sans expérience et sans discipline. L'amiral Jean de Vienne et le sire de Couci tâchaient de modérer cette impétuosité : Boucicaut ne put les seconder; l'attachement qu'il portait à Jean de Nevers ne lui permit pas de différer d'opinion avec ce prince : d'ailleurs, le fils du duc de Bourgogne était d'un caractère tel, que les observations les plus sages ne pouvaient le toucher le moins du monde.

Au moment de l'apparition de Bajazet, les chefs de l'armée confédérée mirent en délibération si l'on marcherait suij-le-champ à l'ennemi sans avoir égard aux avis de Sigismond , ou si l'on n'agirait qu'en seconde ligne derrière les Hongrois. Boucicaut soutint l'opinion du connétable d'Eu, qui voulait fondre sur les Turcs tête baissée : cette déférence inconsidérée prenait encore sa source dans l'intimité qui unissait Philippe d'Artois au maréchal, depuis que celuici avait partagé volontairement la captivité du prince français à Damas. Nous ne chercherons pas à excuser Boucicaut, car notre but est de peindre les hommes et non de les juger.

Nous avons déjà fait le récit de la bataille de Nicopolis (i ) : après avoir détruit les huit mille tirailleurs à cheval dont Bajazet avait couvert le front de son corps de bataille, les Français se trouvèrent en face d'unç

(i) Voyez le^ détails Je rplte bataille i^m h Vlç de Çoucî.

270 JEAlf LE ME1N6RE DE BOUGICAUT.

double ligne d'infanterie, la meilleure troupe de l'Asie. Ces Turcs, armés d'arcs dont ils se servaient avec une rare supériorité, firent tous à la fois leurs décharges : « si druementy que oncques grésil (grêle) ne ': goûte de pluie ne churent plus espoissement du ciel; : là eschoientles flèches, qui en peu d'heures occirent | hommes, chevaux à grande foison.» ( Chronique sur ; Boucicaut, p. io3.)

Les armes à feu de nos jours n'auraient pas été d'un effet plus terrible. Le sire de Couci voulait que l'on exécutât un mouvement rétrograde, afin de se mettre, pendant quelques instants seulement , hors de portée du trait; soutenant que la véritable manière de vaincre cette redoutable infanterie, c'était de lui faire épuiser ses flèches (i), et de l'aborder ensuite à la lance ou à l'épée ; mais Boucicaut , écoutant moini la prudence que son bouillant courage, fit repousser cet avis : « Beaux seigneurs, s'écria* t-il, que faisons» nous ici? nous lerrons-nous en cette manière larder et occire lâchement? eh! sans plus faire, assemblons vistemeutà eux et les requérons hardiment, et nous escherons ainsi les traits de leurs arcs. » A peine eul* il prononcé ces mots, que l'on s'élança vers la ligne ennemie. Les chevaliers, quoique armés pesamment^ préféraient combattre à pied ; la majeure partie aban* donna les chevaux, en les faisant passer en arrière. Boucicaut resta sur son destrier, ainsi que le sire deCouci, Philippe d'Artois, Jean de Nevers et quelques autres; il s'enfonça dans les plus épais bataillons, et en fit une

(i) Chaque fantassin turc portait quarante flèches dans son carquois. (Instituts de Tamerlan, Londres , 176$ , p. 7G.)

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boucherie horrible : il se trouva bientôt séparé de sed compagnons d'armes, n'ayant à ses côtés que le comte de la Marche, « qui leplus jeusne estoit, ne encore barbe n'avoit. » Ces deux preux passèrent par-dessus des monceaux de cadavres pour opérer leur jonction avec Enguerand et le comte de Nevers , et battirent ensuite en retraite vers le camp. Il fallut enfin céder au nombre : trois cents guerriers, seul reste de cette belle armée, furent enfermés au milieu de cinquante mille Turcs, qui les prirent exténués de fatigue. A l'exception de cinq, tous furent dévoués à la mort. Boucicaut, nu comme les autres, passait lentement devant Bajazet pour aller recevoir le trépas; sa vue fit tressaillir le comte de Nevers : les pleurs de ce prince touchèrent l'âme du terrible vainqueur, qui laissa la vie au maréchal. Le sultan aurait bien pu reconnaître Boucicaut ; car dix ans auparavant il s'é- . tait trouvé aux fêtes données à Pruse par Amurath à Foccasion du mariage de son fils, qui était ce même Bajazet. On a tout lieu de croire que le sultan le reconnut plus tard, puisqu'il se relâcha en sa faveur de la sévérité dont on usait envers les autres prisonniers : il lui permit de passer dans l'île de Metelin , dont le gouverneur vénitien , Jacques Gatilufio , avait fait la guerre en Prusse avec lui. La confraternité d'armes fut dans tous les temps un lien puissant : Gatilufio s'offrit pour caution du maréchal envers les marchands de Metelin, qui prêtèrent au général français 100,000 écus d'or, le prix de la rançon qu'exigeait Bajazet; mais^ au lieu d'employer cette somme à racheter sa liberté , le héros la fit servir à soulager la misère de ses

^7^ JEAJT LE MEINGAË DE BOUCIGAUT.

compagnons d'infortune et vint reprendre ses fers : il sauva ainsi la vie à ces prisonniers; car les Turcs les traitaient d'une façon si inhumaine, que plusieurs moururent de faim faute d'avoir de quoi acheter des aUments. La différence de religion inspirait aux musulmans une haine implacable contre les chrétiens : quatre siècles n'ont pas affaibli ce fanatisme qui va jusqu'au délire.

Enfin, après huit mois d'attente, Châteaumorand j arriva à Burse : il apportait des présents et les ^200,000 : écus d'or exigés pour la rançon des six prisonniers; ^ mais à peine cette somme fut-elle comptée que le sire de Couciy Philippe d'Artois et le jeune comte de Bar moururent des suites de leurs blessures. Jean de Nevers, Boucicaut et quatre ou cinq autres feudataires revinrent seuls en France; leur aspect fit couler bien des larmes : une foule de mères , d'épouses , allèrent au-devant d'eux lorsqu'ils arrivèrent à Paris , s'infor* mant à grands cris des nouvelles des objets de leor sollicitude; elles ignoraient encore que les plaines de Nicopolis avaient tout dévoré, et que ces six chetaliers avaient seuls survécu à ce fatal désastre.

JEAN L£ MJSINGAE D£ BOUGICAUT* ^']^

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