LIVRE PREMIER
Jeunesse de GlissoD. — Ce guerrier, un des soutiens du parti de Montfort, se signale à la bataille d'Auray — Charles V le nomme connétable après la mort de Duguesclin. é^
On se rappelle sans doute l'acte de sévérité exercé par Philippe de Valois, en i343, envers Olivier de Clisson et quatorze chevaliers bretons venus à Paris. Vannes avait été pris par Robert d'Artois au commencement de la querelle des deux maisons de Blois et de Montfort. L'opinion publique accusa Olivier de Clisson , gouverneur de cette place , d'avoir cédé à des insinuations secrètes plutôt qu'à la force des armes. Les termes de ce traité occulte prouvèrent qu'Edouard III, en paraissant défendre les droits de la maison de Montfort , ne travaillait en réalité que pour ses propres intérêts : cette trame fut dévoilée à Philippe de Valois par le comte de Salisbury, dont la femme , la belle Anna Norfolk, n'avait pu résister aux poursuites d'Edouard III. Salisbury, indigné de
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voir flétrir son honneur par un prince qu il avait 9ervi. avec le zèle le plus sincère, quitta Londres furtive-l nient, et se retira en France, comme Robert d'Artoiss'était retiré en Angleterre. Philippe de Valois Taccueillit, et le dédommagea de la confiscation de ses terres. Pour payer ces bienfaits, S^Usbury livra fouj les secrets de son ancien maître : Philippe de Valois vit déchirer le voile qui couvrait d'horribles intrigues; il acquit la cruelle certitude d'être trahi pré* cisément par ceux dont il s'efforçait de gagner TafFection , lesquels, tout en acceptant ses dons, continuaient H le tromper. Voulant les effrayer par un grand esKVP' pie, le roi fit tomber sa colère sur les bannerets bittons inscrits dans la liste des parjures. Il les avait tous comblés des marques de sa munificence, en particulier. Olivier de Clisson, que sa haute naissance et ses. vastes domaines rendaient un des homriies iafliisnts du duché. Olivier et les autres Bretons, partisans tt« elles d'Edouard , assistaient en ce moment aux £ètas que l'on donnait à Paris pour le mariage de la fille posthume de Charles IV avec le second fils de Phit lippe. Olivier, ayant fait briller dans les tournois sa i force et son adresse, sortait de la lice couvert d'ap-t \ plaudissements , lorsque le connétable du palais Tar- j réta au nom du roi : la semaine suivante il eut la tête tranchée, ainsi que quatorze chevaliers ses amis, con* vaincus, comme lui, d'avoir favorisé l'Angleterre, eu paraissant toujours attachés à la maison de Bioîs. Olivier mourut victime de sa dissimulation; il aurait pu servir Edouard ouvertement en embrassant la cause de Montfort, à l'exemple de beaucoup de ba-*
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rons ses compatriotes (i). Sa tête fut en voy ée en Bretj^gne^ et plantée sur une pique au-dessus de la porte principale de Rennes.
Tel est cet événement, qui eut des conséquences si graves, et que les chroniques du temps rapportent diversement. Olivier de Clisson laissait deux fils et ine veuve , Jeanne de Belleville : celle-ci vivait par jQÛt fort retirée, au château de Sainte Yves , situé au^ vrè^ d'Hennebon. Douce et timide, Jeanne de Bellelille paraissait dépourvue de cette énergie que pluttl^urs femmes de cette époque déployaientà un si h^ut iegré : la mort de son époux fit développer en elle une rigueur de caractère surprenante. Au premier bruit Is cette catastrophe , elle se livra à tous les transports le sa juste douleur; puis les larmes se tarirent subi^ jument , et les regrets amers firent place aux désirs de a vengeance. Jeanne , ayant quitté Saint-Yves, accompagnée de sa jeune famille, parvint jusqu'à Rennes, l'arrêta devant la porte , et montra à ses fils le trophée sanglant qui la décorait : <x Voilà, leur dit-elle, la tête ie votre père; jurez avec moi de le venger. » Elle éleva vers le ciel les mains de ses enfants, et leur fit pror Doncer le fatal serment : le moins âgé comptait à peine trois ans; l'aîné, qui en avait sept, était cet Oli*vier dont nous écrivons la vie : il naquit en i366 , au château de Clisson , situé à huit lieues de Nantes.
Dès ce moment Jeanne n'eut en vue que d'apaiser Ws mânes de son époux ; elle parcourut ses domai<* nés, implora l'assistance de ses amis. Le récit de ses
(i) L'historien Hume applaudit à cet acte de sévérité; il dit que Philippe de Valois avait le droit de punir une pareille félonie, j
le
384 OMVIKR l)K CLISttOEf.
malheurs les émut profondément; plusieurs d'entre eux embrassèrent sa défense avec enthousiasme. Elle ^ réunit quatre mille hommes, se mit à leur tête, et enleva six châteaux forts du parti de Blois. C'eût été le sublime de la vertu de ne point souiller son trioin« phe , mais un pareil effort est au-dessus de l'humanité: les garnisons furent massacrées en entier ; Gallois de T^baume, gouverneur de Lannion, échappa par mt ? racle , après s'être battu quelque temps corps à corpi, dans l'intérieur de la place ^ contre la veuve de Clisson. La prise de Lannion pouvait passer pour un exploit éclatant, surtout de la part d'une femme; miii déjà on se familiarisait avec de pareilles actions : la Bretagne admirait depuis plus d'une année Jeanne de Montfort, dont le courage seul soutenait le parti de son époux; on vit bientôt après monter sur ce théâtre vivement animé, une autre héroïne, Jeanne dePenthièvre, qui égala en résolution ses deux devancières. Philippe de Valois , satisfait d'avoir puni la félonie dans la personne de Ciisson, n'avait pas eu l'intention d'étendre le châtiment jusque sur sa famille; mais en apprenant la conduite de la veuve, il prononça la confiscation de ses fiefs , et la déclara ennemie de l'État. Ce décret, loin d'arrêter Jeanne de Belleville dans le cours de ses expéditions, rendit au contraire sa fureur plus active : accablée cependant par (les forces supérieures, elle dut abandonner et ses conquêtes, et mêmesespropres domaines. Chassée de son pays, de ses foyers jadis si paisibles, cette femme énergique vendit ses joyaux, fit l'acquisition d'un vaisseau, et s'y réfugia, n'ayant autour d'elle que
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quelques hommes généreux, qui s'attachèrent à sa fortune par admiration.
Jeanne de Bellevil le désola les côtes de la Bretagne par ses courses : tout navire qui portait pavillon français était attaqué et pris. Cet étrange corsaire devint Ja terreur des navigateurs; souvent elle opérait des descentes, portait le fer et le feu au milieu des campagnes. Le jeune Olivier la suivait dans ses excursions. et prenait de sa mère les premières leçons du métier des armes. Les succès de Théroïne attirèrent l'attention de Philippe ; on lança à sa poursuite plusieurs vaisseaux : elle soutint contre eux des combats meurtriers. Mais enfin son bâtiment fut mis hors d'état de tenir la mer ; Jeanne n'eut que le temps de se jeter dans une chaloupe, avec ses deux enfants et trois serviteurs fidèles : l'infortunée resta plusieurs jours a la merci des vagues. Ce fut dans ce moment déplorable que Je plus jeune de ses fils mourut : la malheureuse mère ne put lui creuser un tombeau sur cette terre natale, que ses yeux découvraient de loin; la proscription l'en tenait écartée; les abîmes de l'Océan reçurent les restes de son enfant. Les premières méditations du jeune Olivier eurent donc pour objet un pèrn mort sur Téchafaud, une mère livrée au désespoir, et un frère expirant sous ses yeux d'une manière presque tragique : doit-on s'étonner si, dans une situation aussi cruelle, exalté par des émotions trop fortes pour son âge, il contracta une violence qui dégénéra plus tard en férocité , chaque fois qu'une résistance trop opiniâtre vint heurter ses volontés?
La veuve de Clisson, ayant lutté six jours entiers
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contre le courroux des vagues et les horreurs de la faim y parvînt à prendre terre au port de Morlaiz, qui tenait pour le parti de Montfort; elle y trouva Jeanne de Flandre, que le sort poursuivait alors avec acharnement : la conformité de leur situation lia ces deux femmes, qui avaient été ennemies dès le principe de la rupture des maisons de Blois et de MoDtfort. Olivier faisait l'orgueil de sa mère, son unique consolation; déjà son jeune courage exprimait énergiquement le désir de la vengeance, et, dans la position de la dame de Belleville, cette fureur précoce lui paraissait plus agréable que le développement des plus rares vertus. Voulant donner un père à son fils, seul rejeton d'une malheureuse famille, voulant lui assurer un protecteur dans un temps de troubles, Jeanne épousa en 1 349 ^^ ^^^^ ^^ Bertelay , banneret pauvre, mais d'un caractère aventureux et entreprenant : elle espérait que la valeur éprouvée de ce mari la ferait rentrer en possession des domaines dont un décret du roi l'avait dépouillée. Sur ces entrefaites , É<louard III , toujours guidé par des vues politiques, la combla de bienfaits, en dédommagement de la perte de son premier époux, immolé en quelque façon pour avoir trop bien servi ses intérêts- D'un autre côté, la comtesse de Montfort , veuve à son tour, consacrant son existence à soutenir ks prétentions dont son fils Jean venait d'hériter, s'efforçait à lui gagner des partisans' : l'air martial dn jeune Clisson, son humeur impétueuse, le montraient comme un défenseur qu'il importait d'attacher à la fortune de sa maison par les liens de h
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reconnaissance. Mais Clisson devait tromper, et la prévoyance de Jeanne de Flandre , et la politique d'Edouard : ce Montfort dont il partagea les jeux, les premières sensations, n'eut pas de plus cruel ennemi que lui; ces Anglais, parmi lesquels il fit ses premières armes , ne trouvèrent pas de haine plus implacable que la sienne, et cependant on ne peut l'accuser ni d'ingratitude ni de légèreté ; l'enchaînement des circonstances opéra seul ces variations.
La comtesse de Montfort voulut défendre elle-même les droits de son époux, sans exposer son fils aux hasards de la guerre ; elle l'envoya à Londres : Clisson accompagna le prince; il étonna tout le monde par sa mâle beauté, assure Wasingham; on le regardait comme bien plus digne de régner sur le duché que Montfort, dont la complexîon délicate n'inspirait que des inquiétudes. Edouard III conçut pour le jeune Olivier une affection singulière , il se plut à le combler de présents : lorsque Montfort dut paraître en Bretagne, le monarque donna à Clisson un équipage qui rivalisa de luxe et de richesse avec celui du prétendant.
Le duc de Lancastre, comme nous l'avons déjà vu, débarqua en Bretagne, conduisant une armée formidable; voulant frapper les esprits par une entreprise considérable, il assiégea Vannes (i357). Ce fut devant ces murs que les deux guerriers dont la Bretagne s'enorgueillit le plus fixèrent, dans deux armées opposées, l'attention générale par des faits d'armes éclatants : Duguesclin du côté de Blois, et
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Clisson (lu côté de Moiilfort; le premier avait trentPsix ans, le second vingt-un.
Dans les diverses rencontres Olivier se 6t reIna^ quer par une audace peu commune; les soldats, cha^ niés de sa vaillance, lui montrèrent un attachement qui blessa lamour-propre du duc de Lancastre. Clisson attirait tous les regards par une grâce chevaleresque; ses armures étaient magnifiques, ses coursiers les plus beaux de l'armée : ce goût pour le faste ne le quitta jamais; on a conservé, comme modèle, le dessin de son casque (i). Ses exploits, déjà l'objet des chants des ménestrels, enflèrent tellement sa vanité, que le rôle d'un brillant paladin , borné à quelques faits d'armes saillants, lui parut désormais audessous de lui; il aspira à exercer une influence politique sur les grands événements dont son pays était devenu le théâtre. Il se trouva placé naturellement à la tête du parti qui défendait les intérêts de Montfort : ceux qui le composaient, se voyant , non sans dépit, liés H l'Angleterre, cherchaient un centre commun; ils le rencontrèrent dans Clisson, et se réjouirent de marcher sous les ordres immédiats d'un fchef né breton : ils auraient vainement demandé la même garantie au comte de Montfort, entièrement soumLs aux volontés d'Edouard III. Jean IV, pour conserver l'affection de ses partisans, se vit contraint de s'appuyer sur Olivier et de se mettre, en quelque façon, sous son égide. L'autorité que Lancastre tirait
(i) Voyez les Antiquités du père IMontfaucon, t. V.
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de sa qualité de généralissime y pâlit auprès du crédit dont jouissait le jeune banneret. Olivier, soit qu'il eût des talents de Lancastre' une opinion désavantageuse, soit qu'il ne pût commander à son aversion contre les Anglais ^ ne chercha point à gagner l'amitié d'un prince qu'une seule tête séparait du trône des Alfred; bien au contraire, il agit à son égard avec une hauteur qui flattait autant l'orgueil de ses compatriotes qu'elle blessait la fierté de Lancastre. On vit , dans une circonstance mémorable, jusqu'où pouvait aller son influence. Lors du malheureux traité de Bretigny , le duché occupa l'attention des plénipotentiaires : une clause portait que les places prises durant les hostilités seraient rendues de part et d'autre. Clisson , rentré par la force des armes dans une portion des fiefs dont sa famille avait été dépouillée par l'édit de Philippe de Valois , espérait que le nouveau traité de paix allait lui assurer la jouissance de l'autre portion ; mais il n'en fut pas ainsi : les villes et les châteaux forts réclamés par lui restèrent entre les mains des Français. Olivier •les envoya demander à Jean II d'un ton d'arrogance, qui surprit étrangement tout le monde ; et telle était la prépondérance du banneret , que les deux souverains guidés par les mêmes vues, obtempérèrent à ses dé-sirs. Edouard insista sur la restitution des domaines, voulant que le jeune Breton fût bien persuadé que c'était à ses bons offices qu'il en devait le recouvrement; d'un autre côté, le dauphin alors régent, depuis Charles V, dqminé par de sages prévisions, essayait de préparer les voies pour attirer dans son parti
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un guerrier qui paraissait destiné à diriger, en qudque façon, les affaires de la Bretagne. Clisson, qui dans sou enfance n'avait eu qu'une freie barque pour asile, qui naguère encore vivait des bienfaits d'un prince étranger, se trouvait, par la restitution de ses fiefs, le baron le plus considérable du duché; les I^val, les llohan, les Beauuianoir, jouissaient d'une illustration mieux établie, mais ils possédaient moins de territoire. On lui remit Garnache, Château-de- Veaux et Château-Guy.
L'importance de ses domaines s'accrut encore par son mariage avec Jeanne de I^aval ; cette alliance le rendit une puissance d'un poids déterminant dans la querelle de Montfort et de Charles de Blois : jamais le premier ne fut devenu maître du duché, s'il n'eut compté Clisson au nombre de ses partisans. Ce fier vassal se forma une suite de quatre cents chevaliers et de mille écuyers ou bacheliers. Bouillant, em« porté, d'une irascibilité extrême, il entendait que tout fléchit devant sa volonté. Jaloux de domineri dédaignant les plaisirs à une époque de la vie où ils ont tant d'attraits, Olivier se montrait animé d*une ambition d'autant plus incommode, qu'elle flottait sans direction : l'unique but de ses désirs fut constamment de faire trembler son maître en le servant. Ce caractère si fortement prononcé distingue Clisson de tous ses contemporains, et le dessine d'une manière particulière dans le grand tableau du moyen âge.
Une; prépondérance exclusive, des richesses immenses, une très-haute considération ne satisfaisaient pas encore h; fils de Jeanne de Belleville. £n effet.
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le banneret se voyait placé contre son gré dans une fausse position : les infortunes de sa mère, aussi bien que la reconnaissance, l'avaient jeté dans le parti anglais, qu'il détestait au fond de l'âme. La mort cruelle de son père lui imposait l'obligation de combattre la France, pour laquelle son cœur nourrissait une véritable prédilection : les succès deDuguesclin, et la gloire que ce héros acquérait sous les étendards de Charles V, lui causaient une mortelle envie.
Le dénoûment de l'affaire relative à la succession de Jean III approchait. On sait qu'en i364 les plaines d'Auray virent le terme de tant d'incertitudes. Nous avons déjà fait, dans la Vie de Duguesclin, le récit de cet événement mémorable; nous y revenons, afin de montrer la part que Clisson eut au succès.
La veille de la bataille, le conseil de Montfort insista pour qu'on attaquât l'ennemi au moment où, accablé de fatigue, il débouchait par Brech. « Je m'y oppose, s'écria Clisson; je me fais un scrupule de vaincre des hommes harassés de lassitude ; un pareil triomphe est indigne de gens de cœur : attendons à demain , le repos aura rendu la partie moins inégale. » Cet avis, plus chevaleresque que sage, fut adopté sans difficulté, et, en raison d'une générosité qui tenait à l'esprit du temps , on repoussa les chances offertes parla fortune. Le lendemain, Clisson, dans la disposition des chefs principaux, reçut le commandement du corps opposé à Duguesclin. Le spectacle qu'auraient offert ces deux guerriers se rencontrant dans la mêlée eût sans doute été d'un intérêt bien vif : le sort en décida autrement. Olivier
Oii'l OLIVIKR DE CLISSON.
otuit d'une taille médiocre, mais elle grandissait au combat; sa force prodigieuse lui ouvrait partout un ]>assage : il abattait à ses pieds, à coups de hache, (les ennemis vulgaires; dédaignant de pareils avantages , le paladin perçait les rangs en y cherchant son ennemi personnel, Beaumanoir : une haine héréditaire divisait leurs familles. « Beaumanoir, Beaumanoir, où es-tu? s'écriait Clisson d'une voix terrible; viens te mesurer avec moi. » Enfin il l'aperçoit an milieu de la mêlée, agissant en simple chevalier: nous avons dit ailleurs comment Beaumanoir, prisonnier sur parole, ne put obtenir un commandement. Olivier le joint à l'instant où celui-ci abattait ic casque de Gauthier Huet; il allait l'aborder lorsque Geoffroi de Kerimel le croise, l'attaque de front, fond sa visière et le frappe violemment au-dessus de l'œil gauche. Une blessure aussi grave n'erapécha |)oint Olivier de prendre part à la lutte. Kerimel venait d'échapper à sa furie en se réfugiant derrière un gros d'arbalétriers français. En ce moment tous les efforts se réunissaient contre le centre, où combattait Charles de Blois. Ayant contraint l'aile gauche des ennemis à lui céder le terrain, Olivier arriva sur ce point avec sa division lorsque l'époux de Jeanne de Penthièvre recevait le coup mortel. Dès lors la bataille fut gagnée; mais il importait de dissiper le reste des vaincus de crainte que ces débris, ralliés par quelques chefs audacieux , ne parvinssent à former une masse capable de défendre la cause des enfiints (le (iharles do Blois. Plein de cette idée, Clisson se mit à la poursuite du centre et de l'aile gauche, tan-
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dis que Chandos et Montfort s'unissaient pour accabler Duguesclin, dont l'opiniâtreté tenait en échec les vainqueurs. Olivier, emporté par sa fougue, harcela les fuyards, sans se laisser arrêter par les douleurs de sa blessure ; le sang qui en sortait l'animait encore davantage : son bras immola un nombre considérable de ces malheureux; enfin Olivier, las de frapper, prit la résolution de rejoindre l'armée. Il revint au camp vers la chute du jour, ramenant une foule de prisonniers. Montfort courut au-devant de lui, l'embrassa en disant : « Après Dieu et Chandos, c'est à vous que je dois la victoire. » En même temps il versa du vin dans le hanap ducal, voulant que le général anglais et le banneret breton y bussent ensemble : c'était une distinction insigne; mais Clisson n'accepta point cet honneur, attendu qu'un autre devait le partager. Ce refus piqua extrêmement Montfort, et devint la première origine de la mésintelligence qui, plus tard, éclata entre le duc et son trop puissant vassal.
Jean IV ne tarda point à s'apercevoir qu'il ne pourrait jamais se soutenir en Bretagne contre le gré du roi de France : il s'agissait donc de se ménager ses bonnes grâces. En conséquence, on prépara une magnifique ambassade, à la tête de laquelle fut placé Clisson> Le plénipotentiaire entra dans Paris accompagné d'une suite nombreuse. D'abord le souvenir du trépas de son père lui fit regarder d'un œil irrité les lieux dans lesquels les malheurs desa famille avaient commencé; il reçut d'un air de hauteur l'accueil bienveillant du monarque. Charles V ne se laissa point
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rebuter : «c La haine que vous portez à la France, lui dit-il y est légitime 9 et honore votre cœur; niaii||''' l'équité et votre intérêt exigent que vous y metl des bornes. » Depuis longtemps Charles Y fori des projets sur Clisson, dont la réputation et ria-i' fluence balançaient en Bretagne le pouvoir de Montvj fort; il sut tellement flatter ce caractère superbe, que dès ce moment tout lui fit espérer que la conquétet d'Olivier ne rencontrerait pas d'obstacles.
Fier des avances qu'on venait de lui prodiguer,*j Clîsson , rentré dans le duché, se mit à redoubler dé morgue àl'égard de son souverain , l'accusant d'accor-^ der aux Anglais une confiance capable de choqiker' ses sujets : le duc répondit à ces reproches en termes évasifs. Olivier, excité par les barons^ résolut de provoquer un éclat : il insista auprès de Montfort pour qu'on lui cédât le château de Gavre^ voulant le réunir à la seigneurie de Blain. Le Gavre avait été donné en ' dotation à Chandos, le lendemain de la victoire d'Auray : Clisson devait d'autant moins l'ignorer, que la bannière de ce général flottait depuis cette époque ' sur la haute tour du château. Le duc, étonné, lui répliqua par un refus : « Ne savez- vous pas, dit-il, que j'en ai disposé en faveur de Chandos? » Sur cette réponse , Clisson entra dans une colère inexprimable : ce Vous abandonnez vos vrais amis , pour ne penser qu'aux étrangers; mais sachez que je me donne au diable si jamais Anglais est mon voisin (i). » En disant ces mots il quitte brusquement le prince , court dans
(i) Tous les historiens de Bretafçne.
OLIVIER DK CLlSSOjy. SqS
ses domaines 9 réunit ses hommes d'armes , se porte sur le Gavre, s'en empare et le livre aux flammes. Olivier termina cette expédition en (updonnantde charger sur plusieurs centaines de chariots les pierres du château : il s'en servit pour construire l'aile qui manquait à celui de Biain.
Le duc, dont l'autorité était mal affermie, dévora cette offense. On ne peut concevoir comment le valeureux Chandos ne chercha point à venger par les armes un outrage aussi sanglant; il se contenta d'en porter ses plaintes au prince de Galles, que sa répu-
■ talion rendait l'arbitre des chevaliers de toute la chré- Uenté : on en référait à sa décision quand il s'élevait tin différend entre deux paladins. Le vainqueur de Poitiers, jugeant la conduite de Clisson fort répréhensible , lui adressa de sévères remontrances. L'impétueux Breton , loin de se soumettre à un arrêt que tout autre aurait reçu avec respect, le regarda comme une insulte : traitant comme un égal l'héritier présomptif du trône d'Angleterre, il l'envoya défier, eu réparalion des reproches qu'on lui avait transmis de sa part. Deux de ses écuyers arrivèrent à Bordeaux , où résidait le prince Noir : introduits dans la salle
, du conseil, ils jetèrent un gantelet d'acier, en signifiant le cartel ; les spectateurs restèrent pétrifiés.
^ Edouard répondit , sans s'émouvoir, qu'il refusait le
combat, empêcha même KenoUes etRoos de relever le gantelet, et intima aux écuyers bretons l'ordre de sortir sur-le-champ des terres de son gouvernement : en même temps il dépêcha un message à Jean IV, pour lui témoigner sa surprise de la conduite de
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Clisson, en demandant si la Bretagne oubliait déjî qu'elle tenait son maître de rAngleterre. Ceci ai, davantage les esprits. Montfort, très-embarrassé , atténuer le mal en éloignant Olivier : il le cha d'aller une seconde fois soumettre quelques réclami' tions au conseil de France. Cette mission avait p objet d'assurer Charles Y de la constante amitié di^ duc de Bretagne, et de demander la restitution plusieurs places sur les frontières du duché. Olivier déploya comme négociateur un zèle extrême; ilpeir. gnit en termes chaleureux l'attachement de son so verain à la France : mais quelle fut sa confi lorsque Charles Y l'informa qu'au mépris de la fioî jurée y Montfort prenait ses dispositions pour livrer passage aux troupes britanniques qui allaient en Guienne rejoindre l'armée du prince Noir! Le monarque se plaignit amèrement de ce que le duc de Bretagne lui adressait des protestations de fidélité par la voix d'un ambassadeur, tandis qu'il violait de U manière la plus manifeste les traités existants. Olivier, confus de jouer un rôle indigne de son caractère , déclara à Charles Y qu'il abandonnait sans retour le parti de Montfort, et qu'il acceptait les offres du roi de France.
Le royaume se trouvait alors privé de ses plus vall- ' lants défenseurs : Duguesclin combattait en Espagne \ pour la cause de Transtamarre , le maréchal de Blain- : ville remplissait une mission auprès du roi de Dane- ' mark, Sancerre défendait le Quercy contre les attaques i de Charles le Mauvais : il ne restait à la disposition ^ du roi aucun général de réputation. Les services de 1
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Clisson furent agréés ; on le nomma lieutenant pour te roi dans la province de Guienne, où la France possédait encore un certain nombre de places fortes. Cet emploi le rendait l'égal du duc d*Anjou, commandant en Languedoc, et mettait sous ses ordres les troupes disséminées dans les provinces de l'ouest. Décoré de son nouveau titre, Olivier revint en Bretagne, brava le duc jusque dans son palais^ étalant partout les insignes de sa haute dignité , et se faisant précéder constamment de deux hérauts aux armes de Prance. Il se hâta de visiter ses domaines , y leva une Compagnie de trois cents lances, mille huit cents tlommes parfaitement équipés, et vint les présenter k Charles V, qui lui fournit sur-le-champ Toccasion de se signaler.
Edouard , ne pouvant, en raison de la trêve , attaquer la France ouvertement, rejeta sur son territoire le reste des malandrins ramenés de la Castille par le prince Noir. Ces aventuriers, grossis d'autres soldats licenciés et de quelques chevaliers anglais, envahirent la Saintonge : ils y exercèrent d'affreux ravages. De son côté, Charles "V , qui nourrissait des projets hostiles contre Edouard III, excitait les barons aquitains à secouer le joug de l'Angleterre, n'étant pas luimême en mesure de provoquer le trop redoutable Plantagenet ; mais arrêter les dévastations des malan. drins parut le plus pressé : le roi chargea Olivier de ce soin; c'était lui confier le salut de l'État. Le guerrier breton passait pour aussi expérimenté que brave : il partit de Paris le i^*" mai iSôg, suivi de trois mille hommes, traversa le royaume, et arriva à Saintes
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sans avoir rencontré d'obstacle sérieux; il forma corps de huit mille vieux soldats, en ramassant II troupes disséminées dans les provinces voisines, courut assaillir Tennemi auprès de Jonsac. Les landrins, surpris, reculèrent en bon ordre jusque la rive droite de la Charente, et s'y concentrèrent, a&j tendant de pied ferme les Français : Clîsson ]es ayant] suivis pas à pas, se trouva en leur présence. CéUntl la première fois que le fils de Jeanne de Belleville a^i lait croiser le fer contre ces Anglais dont il avait na^ guère partagé les triomphes; mais sa liaison aveceoi devait son origine à un concours de circonstances indépendantes de sa volonté : en les combattant k Breton reprenait sa position naturelle; aussi mit-il dans son attaque une vigueur qui semblait accrue par la contrainte dans laquelle des motifs politiques l'avaient tenu si longtemps. Les malandrins n'étaient pas des ennemis faciles à vaincre; durant un mois ils défendirent vaillamment les deux rives de la Dordogne : ils furent enfin obligés de céder aux efforts d'un général qu'une résistance trop prolongée enflammait davantage. Les débris de leurs divisions essayèrent de passer la rivière sur des barques réunies depuis longtemps à cet effet iClisson, devinant leur projet,^avait pris la même précaution; il parut à la tête d'une escadre, et la manœuvra avec la supériorité d'un guerrier accoutumé aux combats de mer. On a vu que, dès ses premiers ans, il en avait fait l'apprentissage au milieu des plus tristes circonstances. La majeure partie des embarcations fut enlevée à l'abordage; tout ce qui les montait périt en combattant : des huit ou
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dix mille aventuriers vomis par l'Angleterre, il ne resta que quelques centaines d'hommes.
La défaite des malandrins renversa tous les projets des deux Edouard, donna le temps à Duguesciin de revenir d'Espagne , et acquit à Olivier une réputation d'habileté que personne n'osa lui contester.
Le vainqueur abandonna la Guienne : Charles V le rappelait à Paris, voulant le consulter sur son projet de devancer les Plantagenets dans l'attaqoe qu'ils préparaient sourdement. Clisson , loin de l'en détourner, ne fit que l'y encourager : car son humeur belliqueuse recherchait avidement les occasions de se signaler. Désirant témoigner au monarque le zèle qui F animait, il se hâta de se rendre en Bretagne, autant pour lever des soldats sur ses propres terres , que pour exciter ses compatriotes à servir la cause de la France. Duguesciin, guidé par de semblables motifs , arriva dans le duché le mois suivant. Clisson témoignait à Bertrand une amitié qui tenait de la vénération, lui montrant une déférence dont il n'avait usé à l'égard de personne. Olivier alla le visiter au château dePontorson, accompagné d'une nombreuse escorte de clients. Le vainqueur de Montiel le reçut avec sa simplicité ordinaire; de son côté Olivier, charmé de Bertrand, lui déclara vivement qu'il aspirait à la faveur de porter le titre de son frère d'armes. Cette confraternité tombait en désuétude depuis que le zèle chevaleresque se refroidissait; il appartenait à deux hommes comme Duguesciin et Olivier de la remettre en honneur. Bertrand ne pouvait concevoir pour Clisson une affection bien réelle , car leurs carac-
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tères différaient essentiellement : le premier, humain , affable, libéral, brillait par un désintéressement antique , rehaussant son mérite par une excessive roodestie; le second, dur, emporté, avantageux , montrait pour le faste un goût qui lui faisait trop aimer les richesses : Tun gagnait la confiance de ceux qui rapprochaient, l'autre n'inspirait que de la crainte. Bertrand, invariable dans sa conduite, fournit une carrière exempte de trouble; Olivier, livré aux écarts d'une ambition démesurée, fut sou vent abreuvé de dégoûts. On ne remarquait de conforme entre eux que le courage, la loyauté, et le ressentiment qu'ils portaient à Montfort. Ainsi ce fut la politique, plutôt que la véritable amitié, qui engagea Duguesclin à choisir Clbson pour son frère d'armes. Admirable jusque dans les moindres détails, il avait jugé^ qu'Olivier abandonné à la fougue de ses passions, aujourd'hui l'ennemi de l'Angleterre et du duc de Bretagne, pouvait le lendemain changer d^opinion ; il importait de l'attacher à la France par de nouveaux liens : ceux delà confraternité d'armes devaient fixer invariablement ce caractère volage. Pas un seul guerrier ne se rappelait alors (1369) avoir vu former une de ces associations; ce fut une raison de plus pour que Bertrand voulût en donner le spectacle à ses contemporains. Les bannerets bretons, français et normands, accoururent à Pontorson pour assister à cette curieuse solennité. Duguesclin et Clisson y déployèrent un grand appareil. Comme toutes les réunions de barons se terminaient par un tournoi , c'était dans le champ destiné à la joute que la solennité devait avoir lieu.
On consacrait aux prières les deux jours qui précédaient la cérémonie, car les hommes valeureux de cette époque préludaient constamment aux actions importantes de leur vie par implorer l'assistance de Dieu. On disposait la lice avec soin; des femmes, richement parées, garnissaient les estrades ; d'anciens
bannerets, la baguette blanche à la main, prenaient place comme juges du camp. Les armoiries des deux preux décoraient l'entrée de la barrière ; enfin euxmêmes arrivaient au bruit des fanfares. Les deux chevaliers, précédés de la bannière de leur maison, paraissaient sans armes, la tête couverte d'un bonnet de mailles; les écuy ers d'honneur les suivaient, chargés des différentes pièces de leurs armures: l'un sou tenait le casque sur le pommeau de la selle, un autre conduisait le destriery grand cheval de bataille, appelé de ce nom vu que l'écuyer le tenait toujours de la main droite. Les chevaliers se rapprochaient de manière à croiser les destriers , chacun ôtait alors les pièces de son armure et les échangeait avec celles de son frère d'armes ; ils mettaient ensuite leur main droite gantelée l'une dans celle de l'autre, pendant que le héraut lisait à haute voix la formule du serment (i). La lecture terminée, les deux chevaliers mettaient pied à terre, mangeaient les épices, et buvaient dans le même hanap (coupe) le c/^iVe^, liqueur faite de vin blanc et de miel ; les deux paladins allaient ensuite s'asseoir auprès de leurs armoiries. Les ménestrels entonnaient des chants, prenant pour su-
(i) Voyez Saint-Palaye. De ta Chevalerie, t. II.
4o^. OLIVIER J>E CLISSON.
jet les hauts faits d'armes et les traits de vertu des deux frères ; à ces chants succédaient des entremetSy espèce de représentations théâtrales semblables à nos proverbes, et jouées par des bateleurs : ils servaient aussi à remplir les intervalles des services dans les festins splendides.
A l'issue des entremets les fanfares guerrières annonçaient l'ouverture du champ , et appelaient les chevaliers poursuivants; les deux frères se présentaient comme tenants d'armes, c'est-à-dire disposés à satisfaire tous les jouteurs qui se présenteraient. Nous avons dit que les armoiries des héros de la fête décoraient les abords de la barrière : chaque poursuivant qui entrait en lice touchait du bout de sa lance l'écu de l'un des paladins, et le défiait ainsi au combat; alors celui des deux guerriers auquel n'appartenait pas le bouclier répondait pour son frère, voulant prouver ainsi que les injures faites à l'un étaient communes à l'autre. Les juges ordonnaient de clore le tournoi par le coup de lance des dames : et puis par
la mêlée : la lice offrait alors l'image d'une véritable
rencontre; tous ceux qui avaient couru y prenaient part, et souvent les chevaliers vaincus dans le cours de la joute attendaient ce moment pour venger leur défaite. Ces jeux guerriers se terminaient rarement sans quelques acccidents graves. Philippe Mouskes parle d'un tournoi donné à Nuys, dans la mêlée duquel il périt quarante-deux chevaliers: les dames obtenaient fréquemment que la mêlée n'eût pas lieu.
Olivier et Duguesclin partirent le surlendemain de a cérémonie, et allèrent ouvrir la campagne de 1370,
si glorieuse pour les armes de la France : nous en avons donné la relation dans la vie de Bertrand ; nous en parlerons encore pour retracer les faits particuliers qui se rattachent à Olivier. Il commandait Farrière-garde, lorsque Duguesclin se mit en marche à la chute du jour pour aller surprendre Grandson au milieu de son camp de Pontvallaîn ; le général en chef devança la colonne, comme nous l'avons vu, accompagné seulement de quelques troupes, carie mauvais état des chemins empêcha que tous ses gens ne pussent le suivre : le héros breton , sans se laisser arrêter par ce contre-temps, avait commencé Fattaque. Grandson , nullement déconcerté, sut résister au premier choc , et aurait fini par écraser son agresseur \- sans l'arrivée successive des divisions françaises; Oli- ^ vier conduisait les dernières. Un trajet de quatorze : heures les avait accablées de fatigue; mais il sut ra- ^ nimer la résolution de ses soldats, en leur montrant t de loin les Français enveloppés de tous côtés par les Anglais : il s'élance de la forêt, entraînant ses divisions, et franchit rapidement l'espace qui le sépare du champ de bataille ; la jonction de Clisson rétablit d'abord l'équilibre , et fait ensuite pencher la balance. A travers les horreurs de la mêlée, il aperçoit Duguesclin entouré d'assaillants, il voit la hache de Grandson suspendue sur la tête de son frère d'armes : Olivier se précipite, et survient dans l'instant où Grandson , ayant porté à faux le coup destiné à Duguesclin, venait d'être renversé par ce dernier. Clisson, s'étant jeté sur l'Anglais, allait lui abattre la tête.
4o/| OLIVIER DE GLISSOIf.
lorsque le généreux Bertrand écarta la liache avec son gantelet.
La prise de Grandson n'avait pas terminé l'action; de nombreux pelotons ralliés par Hennequin , Guifart et Thomelin offraient aux fuyards un point de réunion : agglomérés en un seul corps , ils déterminèrent leur mouvement de retraite : le succès remporté en ce jour allait ne présenter aucun avantage majeur, si on laissait échapper ces divisions. Duguesclin et Clisson sont animés de la même pensée, les soldats la partagent, ils s'avancent impétueusement pour compléter leur triomphe : l'un et l'autre attaquent de front les Anglais, tandis que le maréchal de Blainville et le sire de Rohan les enveloppent par les ailes. L'ennemi oppose une vigoureuse résistance : la valeur personnelle des trois chefs, Hennequin, Guifart et Thomelin , tenait la fortune en suspens; le dernier se faisait remarquer par une taille gigantesque; armé d'un gros bâton , ferré aux deux bouts , il brisait les lances et les épées; les casques ne garantissaient même pas de ses atteintes ; chaque chevalier qu'il touchait roulait h ses pieds. C'est ainsi que périt le jeune Cressonnailles, varlet et élève de Clisson. Olivier voit chanceler son écuyer; enflammé de colère, il perce la foule qui entourait Thomelin, aborde ce terrible jouteur, et d' un revers de hache coupe le bâton ferré de l'Anglais. Celui-ci jette les débris de son arme, et, mettant l'épée, à la main, fond sur son adversaire, le frappe droit à la poitrine en poussant un cri de joie, croyant l'avoir percé; mais le Bre-
ton portait cuirasse sous sa cotte d'armes, et Tépée cassa dessus. Le capitaine, désarmé, tombe aux genoux de son vainqueur, qui lui donne la vie. La défaite de Thomelin et des autres chefs, vaincus sur un autre point par le maréchal de Blainville et par le connétable, termina le combat.
Olivier venait de contribuer puissamment au brillant début de cette campagne, qui ramena la fortune sous les étendards des Valois; il en suivit le cours en se signalant par mille exploits divers, et eut l'honneur de la terminer par un fait éclatant. Après le combat de Pontvallaîn et la prise de Bressuire, cette vaste ligne anglaise, qui partageait le territoire de Paris à Bordeaux, disparut comme par enchantement. Robert Kenolles se crut trop heureux de recueillir les débris de son armée, et conçut l'espoir de les soustraire aux poursuites des Français, en les embarquant sur la flotte qui croisait devant la Rochelle. Six mille hommes se trouvaient rassemblés par ses soins : ces soldats, épouvantés des revers essuyés sans interruption depuis trois mois, demandaient instamment de quitter une terre qui avait dévoré tous leurs compagnons d'armes. Kenolles se rapprocha des grèves de la Bretagne, en longeant les marais du Poitou; il devança cette division, afin de hâter les préparatifs de rembarquement, laissant le commandement au sire de Neuville. Celui-ci , persuadé que la marche rétrograde de sa troupe avait trompé les calculs de l'ennemi, se dirigeait en pleine sécurité vers les côtes de l'Océan. Clisson, chargé de veiller sur la retraite des Anglais, les suivait de loin sans perdre un seul de
4o6 OLIVIER DE cusson.
leurs mouvements : il tenait une route tracée au travers des fondrières. Le vicomte de Rohan , les sires de Rochefort , de Beaumaiioir, et quatre mille hommes de troupes l'accompagnaient. Cependant les soldats de Kenolles avaient gagné du chemin sans rencontrer d'obstacles; déjà ils apercevaient Télément protecteur qui allait les dérober au fer d'un vainqueur irrité, lorsque tout-à-coup ils aperçurent devant eux ces bannières chargées d'hermines, dont la vue, pendant cette campagne, n'avait cessé d'être pour eux le pronostic d'une défaite certaine. Les cris de Ctisson, de Rohan, les remplissent d'une épouvante telle, qu'ils ne songent point à se défendre; chacun d'eux cherche son salut dans la fuite. En vain le sire de Neuville et les autres chefs essayent de les rallier; ils se voient abandonnés: le petit nombre de soldats qui se serrent autour d'eux sont taillés en pièces. Le sire de Neuville , désespéré , tend son gantelet à Clisson; on poursuit les fuyards jusque sur la plage; ils sont tués ou précipités dans les flots. Olivier ne comptait pour rien ce brillant succès, s'il ne tenait en sa puissance Robert Kenolles, comme trophée de sa victoire : il le chercha dans tout le Poitou; mais Robert parvint à lui échapper, et alla cacher sa honte au fond du château de Derval, situé au milieu des possessions de Montfort.
L'anéantissement de l'armée de Kenolles tie teriiiina point la guerre; elle continua toujours au désavantage de l'Angleterre. Clisson, envoyé en Poitou, contraignit les troupes du prince de Galles à lever le sié^e de Moiicoiiloiir. Les Anglais ressentaient don-
OL1VI£A DE GlilSSON^ 4^7
blement ces revers , car celui qu'ils en accusaient sortait de leurs rangs. Le vieux Edouard ne pouvait se consoler d'avoir élevé dans sa maison ^ en quelque îiorte, un homme dont le courage lui était si fatal. Pour servir le ressentiment de ce monarque et calmer ses regrets, les principaux chevaliers jurèrent en sa présence de prendre Clisson mort ou vif. Ils n'épargnèrent aucun soin pour accomplir cette promesse, et dans toutes les rencontres Olivier avait à soutenir le poids de milliers d'ennemis conjurés pour consommer sa perte. Cet acharnement à le poursuivre flattait sa vanité); mais sa sûreté le forçait nécessairement de ne potlàft accorder de quartier : il en résulta une lutte horrible. Nous nous contenterons de citer un seul exemple qui montrera jusqu'à quel point Clisson et les Anglais poussaient le ressentiment.
Olivier, ayant terminé ses opérations par la prise de Taillebourg et d'Angouléme, s'unit au connétable dans le but de former en commun le siège de la Rochelle. Cette ville tomba âU pouvoir des Français; mais la conquête ne devait recevoir son complément que par la réduction des forteresses qui l'entouraient La plus redoutable était Benon; elle appartenait au captai du Buch : ce général y tenait une garnison nombreuse. Duguesclin vint l'investir; Clisson fut chargé d'en bloquer la partie orientale. Les Anglais firent uhe belle défense; leurs sorties continuelles incomm'ôdfeient singulièrement les assiégés. Le gouverneur en dirigea une, dans la nuit, vers la tour de l'est; la compagnie aux ordres de Geoffroy Payen, ami et parent de Clisson, occupait ce poste avancé. Là tour
4o8 OLIVIER DE GLlSSOCr.
fut enlevée , en dépit de la courageuse résistance de ses défenseurs : Geoffroi Payen , atteint de plusieurs coups, dut rendre les armes. Les vainqueurs, ayant admiré sa vaillance , eurent pour lui de grands égards; ils le conduisirent à Benon , ainsi que les autres prisonniers. Dans le trajet, le chef anglais demandai Payen de quelle division de l'armée française il faisait partie; celui-ci répondit sans défiance : «c Nous sommes tous de la chevauchée de Clisson. — De Clisson! s'écrièrent en fureur les Anglais; de Clisson! » Au même instant ilsfont main -basse sur Geoffroy Payeo, et regorgent impitoyablement; ses compagnons sur bissent le même sort : deux de ces malheureux eurent le bonheur d'échapper aux barbares, et vinrent au camp raconter la tragique aventure. L'annonce de cet attentat, qui violait les lois de la guerre et de l'humanité, fit pousser un cri d'indignation. Olivier, dans le délire de la rage, se porta rapidement, escorté d'une troupe de cavalerie, sur le chemin de Benon, espérant couper la retraiteaux Anglais; mais ilarriva trop tard, ayant eu seulement le temps de recevoir les derniers soupirs de Geoffroy, qui lui demanda vengeance : on la lui promit éclatante; le reste des hommes d'armes gisaient mutilés sur la poussière. Clisson fit entre les mains de trois chevaliers le serment d'user de représailles , de n'épargner aucun Anglais renfermé dans Benon. La garnison, dépourvue de vivres, affaiblie par des sorties réitérées, se vit obligée de capituler: Olivier demanda au connétable la faculté de disposer (les prisonniers suivant son bon plaisir; ce qui sepratiquéût en maintes circonstances. Duguescliu, soit
OLIVIER DE CLISSOir. 4o9
qu'il ignorât le serment de son frère d'annes, soit que le souvenir n'en fût point présent à sa pensée, lui accorda les prisonniers. Clisson y s'autorisant de Tagrémentdu connétable, ordonna à ses soldats de faire sortir les Anglais par une petite porte latérale de la forteresse, et lui-même se mit en travers de cette ouverture, tenant une hache d'acier; il brisa la tête du premier qui sortit, et immola ainsi aux mânes de ses amis jusqu'à douze Anglais. Desbannerets accoururent; et firent cesser cette boucherie. Si les lois de la guerre autorisent les représailles, l'humanité n'en déplore pas moins cette affreuse coutume. La gloire de Clisson serait plus pure s'il avait su modérer la violence qui le portait à venger sans merci le froid assassinat de ses compagnons d'armes, égorgés en haine de sa personne.
Une trêve ménagée en l'i'j^ par les bons offices de Grégoire XI, interrompit cette guerre ac harnée ; des plénipotentiaires se réunirent à Bruges pour traiter d'une paix définitive. Olivier de Clisson alla se reposer de ses fatigues dans le château de Josselin, acheté au comte d'Alençon. Ce château, bâti sur un roc, dominant une vallée arrosée par l'Oust, appartint jadis aux Templiers. Olivier en fit l'acquisition, le jugeant susceptible d'être transformé en une forteresse, qui deviendrait le point central de ses autres domaines.
Montfort, sentant le danger de laisser établir au milieu de ses États un homme aussi redoutable, traversa cette négociation; mais il échoua, et Clisson put se mettre en possession de Josselin le i5 mai i373.
4lO OLIVIER DE CLlSSOir.
II se hâta d'eu augmenter les fortifications ( i),et Fembellit de la manière la plus élégante : c'est là qu'Olivier reçut la visite de Charles le Mauvais , roi de Navarre. Il donna à ce prince des fêtes magnifiques, et le conduisit chez le duc de Bretagne , qui, à la faveur de la trêve, venait de rentrer dans son duché. Montfort montra de l'empressement auprès du Navarrais, en raison de la haine que Charles nourrissait contre les Valois; mais il reçut très-froidement ce superbe Clisson , jadis son ami et aujourd'hui l'allié de son plus cruel adversaire. Cette animosité n'était pas tellement enracinée dans son cœur, qu'elle ne pût disparaître devant une explication franche : ce rapprochement, tant désiré par les amis désintéressés de Jean IV, aurait eu lieu peut-être sans la présence de Cliarles le Mauvais, dont le génie malfaisant se plaisait à souffler le feu de la discorde.
Le duchesse de Bretagne, fille d'Edouard III, passait pour la plus belle personne de son temps; Montfort en paraissait fort jaloux. Moins aveuglée par la haine que son époux, Isabelle pensait que l'on pouvait ramener les bannerets bretons au moyen d'affectueuses prévenances, et non en les traitant avec une roidear continuelle. Elle fit donc un accueil distingué à Clis-
^i) Ce château existe en partie. La façade est demeurée înUcte: (•/est un <:hcr-d*œuvre d'architecture gothique. La devise de Clîsfloa, à plus , est reproduite sur la galerie et dans les appartements ialé- . rieurs : les lettres sont i'ormées par des serpents qui se replient Le temps (ItHruit cha((ue jour ce beau monument. Il appartient maiolenant aux héritiers de M. le duc de Rohan-Chabot, mort archev^oe de Besancon.
OLIVIER DE CUSSOBT. 4ll
SOU, rhoinme le plus influent du duché. Les attentions de la duchesse flattèrent l'amour-propre d'Olivier; il crut que son mérite personnel inspirait seul Isabelle en cette circonstance. Le Navarrais , à qui rien n'échappait, se fit un malin plaisir d'exciter la jalousie, de Montfort , en lui montrant la duchesse éprise de Clisson, et celui-ci ardent à poursuivre ses succès jusque dans le palais de son souverain: « J'aimerais mieux mourir, disait Charles le Mauvais à Jean IV, que de souffrir une telle vilenie comme le sire de Clisson vous fait. Il aime la duchesse votre femme , je l'ai vu causer avec elle très-vivement derrière une courtine (i). » Montfort s'en rapporta aux discours du Navarrais, et, oubliant tout à la fois sa propre dignité et les devoirs d'un chevalier, il conçut le projet de faire périr Clisson dans une fête annoncée pour le lendemain. D'après ses ordres, douze valets devaient s'emparer d'Olivier à la faveur d'un incendie, allumé k dessein pour causer de la confusion , le traîner au fond des jardins, et l'y étrangler. Mais Clisson , averti du danger on ignore comment, sortit furtivement du château': il courait sur la route de Vannes, que le duc le croyait encore occupé des plaisirs de la fête . Trompé dans ses désirs de vengeance, honteux d'une action qui le dégradait à ses propres yeux, Montfort perdit toute retenue, et querella sa femme; il fit un éclat fâcheux. Le Navarrais, tout joyeux du mal qu'il occasionnait, craignit néanmoins que tout ne s'éclaircît; le fourbe, s'imaginant que les deux rivaux, rac-
(i) Tous les historiens de la Bretagne.
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commodes entre eux, pourraient le punir de sa noirceur, se hâta de quitter des lieux où, pour prix d^une hospitalité généreuse , il venait de fomenter la haine et le désordre.
Dès ce moment toute réconciliation entre Jean IV et son puissant vassal devint impossible : le premier jura de laver son affront dans le sang de son ennemi* le second j tirant vanité de l'accusation qui pesait sur lui, dédaigna de se justifier. Le duc, au mépris de la trêve, recommença les hostilités contre le parti des feudataires confédérés. Il sut que Clisson et fieaumanoir s'étaient jetés dans Quimperlé avec quelques troupes; à cette nouvelle, Montfort leva le siège de Saint-Brieux, entrepris la veille, marcha deux jours entiers, et investit Quimperlé, au grand étonnement de Clisson. Malgré l'héroïque défense de celui-ci, la ville ne put tenir; Olivier et Beaumanoir se retirèrent, accompagnés de vingt chevaliers, dans la citadelle, qui passait pour imprenable. Jean IV, animé de fureur, les y resserra sans essayer d'emporter la tour de vive force. Clisson , escorté par tous ses gens, sortit au milieu de la nuit, pour incendier le camp et se frayer un passage à travers les flammes. Soit qu'il eût mal pris ses dispositions, soit qu'on eût deviné son projet, il fut reçu vaillamment; enfin, après avoir combattu avec un acharnement dont lui seul était capable, Olivier regagna péniblementFentrée dufort; mais, redoutable jusque dans sa disgrâce, le banneret, secondé on ne peut mieux par ses braves comptgnons, avait tué huit cents hommes. Cette perte accrut la colère de Jean IV, qui mit plus d'obstination àcon-
OLIVIER DV. CLISSOJV. 4'^
tinuer le blocus. Les assiégés, réduits au désespoir, privés de vivres, demandèrent à capituler. Clisson , sachant le sort que lui réservait un vainqueur impitoyable, se montrait décidé à subir les sacrifices les plus cruels, pour s'y soustraire. Beaumanoir et lui offrirent de se rendre , sous condition d'être mis à rançon, pour laquelle ils promettaient la moitié de leurs domaines et une somme considérable. Ces propositions devaient paraître fort avantageuses aux yeux de Montfort, qui manquait d'argent : elles furent cependant repoussées, tant les hommes se laissent aveugler par la passion ! Le duc exigeait que les assiégés se missent à sa discrétion. Néanmoins, par considération pourlesbannerelsbretons renfermés dans Quimperlé, il accorda huit jours de délai durant lesquels on devait dresser les termes de la capitulation. Montfort ne fit même aucune difficulté pour laisser entrer des vivres dans la place, tant il était certain qu'Olivier ne pouvait s'échapper de la citadelle, et qu'il pourrait à loisir assouvir sa vengeance sur cet odieux rival. Le sort trompa son attente; dans l'intervalle des huit jours accordés, deux chevaliers apportèrent delà part du duc de Lancastre la copie du traité de paix signé à Bruges (1375), et l'invitation très-expresse de cesser à l'instant même les hostilités. Montfort, au désespoir, ne put se dispenser de lever le siège, et Olivier de Clisson échappa par ce moyen à un danger plus pressant que celui qu'il avait couru dans les champs d'Auray et de Pontvallain. En vertu de la convention conclue à Bruges, la paix était assurée entre la France et l'Angleterre pour quarante ans : le duc d'Anjou et le chan-
4l4 OLIVIER DE CMSSOir.
celier la Rivière d'une part, le duc de Lancastre et le sire de Latimer de l'autre, devaient régler les af&ires de la Bretagne. Les plénipotentiaires, jaloux de mettre le pays à Tabri des désordres durant les négociations, décidèrent que les troupes anglaises , ainsi que Montfort, videraient le duché. Jean IV se vit contraint de subir cette dure condition; il s'embarqua dans le port de Brest, vers la fin de novembre 1370. Dès ce moment Clisson exerça sur la Bretagne une espèce de protectorat, l'espace de deux années. Montfort, retiré en Angleterre, y vivait comme un réfugié obscur, et n'espérait plus rentrer en possession de ses États, lorsqu'un incident fortuit vint relever ses espérances. Dans la fortune des princes, le temps les sert souvent mieux que leurs propres efforts.
La mort d'Edouard III avait modifié la politique des deux puissances rivales : les hostilités recommencèrent en Guieune et en Poitou. Le conseil de Richard II s'occupa activement à ranimer le parti de Montfort; d'un autre coté, Charles V, guidé par une ambition aussi imprudente qu'injuste, n'aspirait qu'à réunir à la couronne le duché, afin de le soustraire entièrement à l'influence de l'Angleterre. Olivier de Clisson, le vice-roi du duché, reçut l'ordre d'enlever les places que Jean IV y conservait encore : Brest, Saint-Brieux et Auray. Cette dernière ville avait vu renouveler en entier sa population , qui se trouvait alors composée d'Anglais et de Bretons, zélés partisans de la maison de Flandre : la conquête en avait été tentée plusieurs fois sans succès. Clisson en forma le siège le i5 août 1378. Les habitants, abondamment
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pourvus de vivres, défendus par des fortifications nouvellement élevées, rirent d'abord des efforts du roi borgne : ils appelaient ainsi Olivier, qui treize ans r auparavant avait perdu un œil devant leurs murs. Ces sarcasmes aigrissaient le guerrier; il fit combler les fossés, animant les ouvriers par son exemple. Ces apprêts terminés , les machines de guerre s'approchèrent, et battirent les murailles à coups redoublés : : les assiégés répondirent par une grêle de traits et de pierres. Les machines furent brisées , ne pouvant supporter le poids des blocs de bois et de meubles qu'on laissait rouler du haut des remparts. Clisson , voyant que cette résistance lassait la résolution de ses soldats , fit distribuer les échelles comme dernière ressource. Il en saisit une d'un bras vigoureux, l'applique contre la muraille, et monte le premier, au milieu d'une pluie de pierres; le choc d'une poutre casse son échelle, et l'étend lui-même tout étourdi. Cet échec, loin de rebuter les assaillants, les enflamme davantage. Clisson, remis de sa chute, accourt animé de fureur, et conduit ses soldats à l'escalade; afin de suppléer aux échelles , il pique dans le mur son poignard ainsi que sa dague, et s'élève par ce moyen à une certaine hauteur : les Bretons se sentent élec- Irisés en voyant leur chef déployer tant d'audace; ils l'imitent sur tous les points : les dagues, les poignards sont enfoncés dans les fentes des pierres; chacun gravit , chacun se pousse avec une ardeur sans exemple. Les assiégés, saisis d'effroi, abandonnent la défense des remparts. Clisson, porté par ses soldats, atteint les créneaux, montesurlesbastions, ety plantq sa bannière, qu'il prend des mains de Jean de la Hu-
4l6 OLIVIkA DE CLISSON.
iiaiidaye, son écuyer. Ainsi fut conquis Âuray ^ en sep- ^' tembre iSyS. ( Tous les historiens de Bretagne. )
Tandis que Ciisson détruisait les dernières espéran- ^ ces de Montfort, Charles V les relevait par la seule | faute politique qu'on doive lui reprocher. Le monar- i que français aurait pu rester maître de la Bretagne en faisant régir le duché au moyen d'une autorité provisoire , soumise à ses volontés ; il préféra le réunir à la couronne par un coup d'éclat : on sait que le succès ne couronna point cette entreprise. Olivier, flatté de tenir le premier rang parmi les dignitaires du royaume de France, se montra décidé à servir les vues de Charles y. On eut cependant à lui reprocher de n'avoir pas mis dans sa conduite toute la franchise que-chacun avait lieu d'attendre d'un homme de son caractère. Renfermé dans Nantes, secondé par une garnison nombreuse, Olivier aurait pu neutraliser les efforts des généraux de Richard II j qui opéraient de concert avec les troupes féodales du duché : il n'eut pas la force de résister aux sollicitations des magistrats, et pour gagner leur affection il sortit de . la place 9 feignant d'y être contraint par le soulève- j ment unanime de la population. De tels ménagements j finirent par rendre honteux le fier Ciisson; il assaillit la ville de Guérande, mais les habitants le repoussèrent do la manière la plus vigoureuse : cet échec en irritant son orgueil bannit de chez lui toute espèce d'irrésolution. Olivier redoubla de zèle pour justifier la confiance du roi; il visita ses domaines, y fit des levées extraordinaires, et rentra en campagne à la tête de deux mille hommes.
Sur ces entrefaites, la flotte anglaise, commande^
OLIVIER DE GLISSON. 4^7
par \e comte d'Arundel^ croisait le long des côtes de Bretagne, afin de protéger les opérations de Montfort; elle fut anéantie par la violence des tempêtes. La nouvelle de la dispersion des escadres ennemies fit concevoir à Olivier le projet de reprendre l'offensive; il fondit sur Dinan : la population, accourue sur les remparts, l'accueillit par une grêle de pierres et des huées prolongées, l'appelant traître à son pays, Clisson, très-sensible à ce reproche, fit sur sa bannière le serment de laver une pareille offense, en n'accordant aucun quartier aux habitants : on sait s'il tenait fidèlement ces sortes de promesses. Le sire de Rohan et les autres bannerets, épouvantés, le supplièrent de rétracter ce serment, déclarant qu'ils lui refusaient le secours de leurs bras, ne voulant pas se baigner froidement dans le sang de leurs compatriotes. Olivier, vaincu par desipressantessoUicitations, donna le signal de l'assaut. Les imprudents Dinantais avaient consulté plutôt leur indignation que leurs propres forces : la ville, défendue par une simple chemise et des fossés sans eau , fut enlevée au bout de trois heures de combat. Clisson se précipita au milieu des rues, tenant sa hache levée; Rohan ne cessait de le suivre en lui rappelant sa récente rétractation. Les femmes, éplorées, se jetèrent à ses pieds, en demandant la vie de leurs époux : la voix de la patrie sut toucher ce cœur inflexible , et pour cette fois l'humanité n'eut point à gémir sur de sanglants excès.
Cependant Olivier poursuivait son entreprise avec l'habileté la mieux soutenue : les talents qu'il déploya dans cette circonstance doivent le placer au rang des
r. II. »7
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capitaines les plus expérimentés de son siècle. Ne disposant que d'un nombre de troupes fort restreint, il contraignit cependant le duc à lui abandonner la campagne. Montfort, épouvanté, allait sortir de ses Étals une troisième fois, lorsque les opérations de Ciisson furent subitement entravées par suite de la défection de son gendre j le sire de Rohan. Réduit à la défensive , fatigué de combattre des Bretons , craignant de compromettre sa renommée dans une lutte aussi opiniâtre , Olivier quitta le duché le dernier jour d'août 13799 et alla rejoindre son frère d'armes Bertrand, qui préparait une quatrième expédition.
Ciisson partit , en 1 38o , avec Duguesclin et le maréchal de Sancerre. Nous avons déjà dit queChâteauneuf-Randon fut le terme fatal de la carrière du connétable. L'âme altière d'Olivier ne put supporter sans émotion la vue de son ami expirant : le fier Ciisson versa des larmes ; mais l'ambition ne tarda pas de reprendre son empire. On le retrouve à Paris bien peu de jours après la mort de Bertrand. Il y était sans doute venu pour réclamer l'espèce de legs que le vainqueur de Cocherel fit en sa faveur dans ses derniers moments. <c Je vous remets , lui dit alors Duguesclin, l'épée de connétable; assurez bien le rqi que j'avais bon espoir de lui vuider son royaume de ses ennemis d'Angleterre : il a de bons serviteurs qui s'employeront à cet effet, et vous, Olivier, le premier » Ces paroles pouvaient être regardées comme
le plus bel éloge de Ciisson. Le témoignage de Duguesclin n'eut point le pouvoir de fiiire prendre à Charles V une détermination décisive : le monarque
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flottait entre Louis de Sancerre , Eoguerand de Couci et Oliviei^; les deux premiers refusèrent , par véritable modestie , la plus.haute dignité de l'État , en disant que le défunt connétable l'avait exercée avec tant d'éclat, qu'ils craignaient de ne pouvoir lui succéder dignement. Clisson se vit contraint de les imiter» Char* les V, guidé par une prévoyante politique, ne négligea rien pour s'attacher Olivier, comme le plus puissant feudataire de la Bretagne ; cependant il ne lui témoigna jamais une amitié sincère : le caractère emporté de Clisson différait trop de celui de Charles V, toujours calme et même timide. La question de la Gonnétablie demeura ^donc indécise. Sur ces entrefaites , la France perdit le plus sage de ses rois , le réparateur de ses maux : Charles V, miné par une maladie dont l'origine fut le poison versé dans ses veines par l'affreux Charles de Navarre, expira âgé de quarante-huit ans.
Lorsqu'on examine attentivement les avantages que • notre patrie retira de la prudence de ce prince, on î ne peut lui accorder trop d'éloges : son corps débile ; renfermait une âme à l'épreuve des plus rudes coups; '" mais dans cette âme si forte régnait une modération '■ admirable. On le vit, au milieu d'une prospérité cons- ' tante, conserver une retenue qui ne lui permettait : pas de se livrer à une joie excessive : il tirait cette [ humilité dans la fortune, de sa piété profonde, qui i l'avait aussi aidé à supporter sansfaiblesse les rigueurs : du sort. C'est ici le cas de défendre la mémoire de " Charles V contre les imputations de Mably et de quelr, <{ues autres écrivains. « La France, disent-ils, dut en
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grande partie à Charles V les malheurs du règne de Charles VI. » Comment Charles V pouvait-il prévoir que son fils, qui donnait les plus belles espérances, et dont le règne s'ouvrît par des triomphes éclatants, serait privé de la raison de la manière la plus funeste? Devant cette seule objection s'écroule l'échafaudage de paradoxes et de sophismes élevé dans Tintention de rabaisser la gloire de ce monarque, le Salomon de notre pays.
Charles V, voyant approcher la mort à pas lents, laissant un héritier du trône trop jeune pour gouverner par lui-même, forma un conseil de régence; il voulut que Clisson en fît partie, et mit son fils sous sa protection spéciale.
Le duc d'Anjou, en sa qualité de l'aîné des oncles du jeune roi , fut proclamé chef delà régence ; au lieu de ménager Olivier de Clisson , dont les airs hautains l'indisposaient, il s'en déclara ouvertement Fennemi, et conclut avec le duc de Bretagne une alliance défensive contre lebanneret, comme deux sou verains auraient pu agir envers un monarque trop redoutable. Cependant il devenait urgent de nommer un connétable, car une des fonctions essentielles de cette charge était de tenir les soldats dans les bornes du devoir. Duguesclin ne cessa de s'en acquitter de manière à mériter la reconnaissance de ses concitoyens : ce grand homme expiré, la discipline militaire disparut une seconde fois, et une licence effrénée remplaça Tordre admirable que l'on remarquait dans Tarraée du vivant de Bertrand. Cette nouvelle calamité dut son origine à une faute du régent, qui renvoya les
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deux.. tiers des compagnies salariées : Charles Y ^ au contraire , ne les avait conservées sur pied que pour préserver le peuple de la fureur de ces bandes. Nonseulement le régent congédia ces légions , mais il s'appropria les sommes affectées au payement de leur solde. On sait que la rapacité de ce prince devint une des causes principales des désastres qui fondirent sur le royaume durant le règne de Charles VI.
La prompte nomination d'un connétable pouvait seule arrêter les ravages commis parles compagnies mutinées : l'opinion publique désignait Clisson. Le duc d'Anjou , qui le craignait , voulait trancher la di& ficulté en supprimant la connétablie, comme on le 6t trois siècles plus tard; mais le conseil de régence^ en particulier Bureau de La Rivière, s'y opposa éner- ^ giquement. Il fallut céder au vœu général : Clisson fut nommé le a8 octobre i38o. £n mourant, Charles V avait dit à ses frères : « Or, faites le sire de Clisson connétable, je n'y vois nul plus propre que lui. »