LIVRE V
CUsson se réconcilie avec le duc Jean IV. -* SamorC
Olivier, disgracié par les régents de France, dépouillé de ses dignités, parut aux yeux de Montfort un ennemi facile à vaincre. Au mépris de ses sermeiit8| ce prince ne songea qu'à presser l'exécution de ses projets hostiles. La venue de Pierre de Craon dans le
OLIVIER DE GLTSSON. 565
duché rendit son animosité plus active : l'un et l'autre avaient tenu en leur puissance ce connétable si détesté , deux fois ils s'étaient vus les maîtres de sa vie , deux fois un miracle avait trompé leur espoir homicide.
Pierre de Craon , l'homme le plus aventureux de son temps y venait de s'évader des prisons de Barcelonne, où la veuve de Louis d'Anjou le gardait captif, pour le punir d'avoir trahi les intérêts de son maître en dissipant les sommes confiées à sa foi; il poignarda le geôlier, sauta un mur haut de vingt pieds, traversa le royaume de France déguisé en pèlerin, et arriva en Bretagne. Montfort, dévoré du désir de la vengeance, hésitait cependant à fondre sur cet Olivier dont le seul nom remplissait son âme d'effroi. Il craignait de troubler par de nouveaux démêlés l'espèce de calme dont jouissaient ses États : il céda néan-. moins aux instances du sire de Craon. Cet homme odieux sut persuader au duc que Clisson n'aspirait qu'à chasser la maison deMontfort pour lui substituer celle de Blois , dont le chef était le comte de Penthièvre, son gendre. Jamais imputation ne fut plus calomnieuse : Clisson ne cessa de prouver que la violence pouvait fort bien s'allier dans son caractère à la loyauté; son cœur repoussa constamment toute idée d'usurpation.
Pierre de Cr^^on , désormais le conseiller intime du duc de Bretagne, imprima aux affaires l'impulsion rapide de son génie actif et entreprenant; il fut décidé que l'on ne donnerait pas le temps à {'ennemi commun de se reconnaître* Dans sa position, Clisson
5o6 OUVIER DE GUSSON.
ne pouvait, sans encourir le blâme général, oommencer les hostilités. Il apprit que les troupes bretonnes , commandées par Montfort en personne, devaient venir le surprendre dans son château de Josselin, où Marguerite de Uohan, la digne compagne du connétable, résidait depuis longtemps. £n effet au nailieu de la nuit du a8 février iSgS, à la faveur d'une neige très-épaisse , la forteresse fut investie ; les soldats de Montfort firent tomber dans une embuscade le chevalier d'Aigreville, que le duc d'Orléans envoyait avec trois cents lances au secours d'Olivier. Ce succès obtenu, les vainqueurs ne doutèrent pas de la prompte reddition de Josselin ; mais restait à savoir si Olivier se trouvait réellement dans la place : personne parmi les assiégeants n'en avait la certitude. Glisson , informé de ces doutes, loin de les mettre à profit, les fit cesser par un trait de jactance inhérent aux mœurs de ce siècle : dès que le jour fut assez ëdatant, il parut aux créneaux revêtu d'armes brillantes, tenant sa bannière, afin qu'on le distinguât mieux. L'historien Lobineau, favorable à Montfort, ne parle pas de cette circonstance, et dit au contraire que disson s'évada par une poterne et courut se renfermer dans Mon contour. Il était fort possible qne le coonétable ne se fut montré sur les remparts que pour tromper l'ennemi par une ruse chevaleresque, et qu'il eut quitté la place aussitôt après son apparition aux créneaux. Quoi qu'il en soit, Josselin ne fut point pris. Les soldats d'Olivier, électrisés par l'exemple de Marguerite de Rohan , douée de ce courage si commun chez les femmes bretonnes, soutinrent tous les as-
OLIVIER DE CLISSOIf. 5o"^
sauts, et firent perdre à Tennemi l'espoir de conquérir la forteresse. Montfort, désespéré d*avoir laissé échapper Clisson , honteux de ne tirer aucun fruit de ses armements considérables , dégoûté de Pierre de Craon et de la guerre, écouta les propositions que lui fit le beau-frère du connétable : il consentit à cesser les hostilités. Mais son orgueil ne pouvait sup* porter la pensée qu'on put dire que le duc de Bretagne avait échoué devant Josselin , défendu par une femme : d'ailleurs il avait fait le serment indiscret d^ ne point lever le siège sans être entré dans la place. Le sage Rohan adopta un expédient capable de satis* faire l'amour-propre de ce prince : on baissa les pontslevis; Montfort les passa seul , à cheval , s'avança audelà des portes , reçut les clefs , les prit en mains , puis les remit à un des officiers de Marguerite en repassant les barrières : il crut que cette vaine formalité mettait son honneur à couvert. Ainsi avait agi le duc de Lancastre devant la ville de Rennes.
Le roi Charles VI, ayant retrouvé momentanément sa raison , demanda son connétable : des serviteurs fidèles ne lui cachèrent point qu'on l'avait dépouillé de sa charge , .que le parlement venait' de le condamner comme criminel d'État, et qu'enfin il soutenait dans ce moment la guerre contre le duc de Bretagne, son agresseur. Le monarque, en apprenant ces par*» ticularités , versa un torrent de larmes : il ordonna qu'on dépêchât sur-le-champ des ambassadeurs à Nantes, pour arrêter les hostilités. Ces messagers partirent accompagnés de deux divisions; leur commandant devait s'unir aux soldats de Clisson, dans le cas
5o8 OLIVIER DE GLISSOir.
OÙ Jean IV refuserait d'entrer en accommodement. Le duc de Bourgogne essaya vainement de s'opposer à ce départ ; il fallut obéir au roi , jouissant alors de toutes ses facultés. Les ambassadeurs vinrent saluer Mont^ fort à Morlaix ; mais celui-ci ne voulut ni les recevoir ni les entendre. « Que viennent chercher ici ses Français? s'écria-t-il ; au diable! qu'ils se mêlent de leurs affaires. 2> ( Lobineau , liv. IV. ) Conformément aux ordres de Charles VI, les divisions qui marchaient à la suite de ces envoyés se mirent sous le commandement de Clisson , qui s'était vu contraint de reprendre les armes; car le duc, sous un prétexte des plus futiles , avait remis ses troupes en campagne.
Le duc de Bourgogne fit des efforts impuissants pour détourner Forage prêt à fondre sur son intime allié ; le duc de Bretagne , de son côté, ne se laissa point intimider par ces apprêts militaires : il concentra ses forces sous les murs de Moncontour pour en former le siège , qui ne fut pas plus heureux que celui de Josselin. Olivier, plus expérimenté et mieux servi, surprit Saint-Brieux, en fortifia avec célérité l'église, et en fit un boulevard imprenable. Il courut ensuite s'établit* sur les grèves d'Hélion : de là 11 pouvait suivre les mouvements de l'ennemi , et assaillir ses colonnes dès qu'une occasion favorable s'en présenterait. Jean IV, exaspéré par les revers, retirades villes toutes les garnisons , afin d'augmenter son armée active : ces corps réunis composèrent une masse de seize mille hommes , à la tête desquels Montfort vint présenter le combat à son rival. Olivier, trop prudent pour abandonner sa position et s'engager
OLIVIER DE GLISS05. Sop
dans la plaine, sut contenir la bouillante ardeur de ses bannerets; le duc ne put jamais le forcer dans ses retranchements. Dégoûté d'un genre de guerre nouveau, ne pouvant alimenter son armée sur le même point, Jean IV fut contraint de la disloquer; alors Olivier, sortant des grèves, attaqua impétueusement les divisions séparées de Montfort, et les battit en détail : son adversaire, découragé, dut accepter enfin la médiation de la France. Le duc de Bourgogne vint dans le duché au commencement du mois de novembre i3g4, en qualité de pacificateur; sa fierté dut souffrir quand la nécessité le contraignit de traiter d'égal à égal, et par ambassadeur, avec ce Clisson qu'il avait dépouillé de la charge de connétable, et dans ce moment plus puissant que jamais. Loin d'aplanir les difficultés, le duc de Bourgogne les com* pliqua ; il quitta la Bretagne sans y avoir ramené le calme. La lutte recommença : Olivier, poursuivant le cours de ses succès , surprit le château de l'Hermine^ pénétra en vainqueur dans ce même lieu témoin de son odieufe captivité; et cette tour, qui avait dû être son tombeau , vit flotter sa bannière ; il en enleva la vaisselle, les bijoux, les joyaux appartenant au duc de Bretagne, et livra à ses soldats ce riche butin. L'apparition du duc de Bourgogne ( février 1 3g5 ) , qui venait offrir une seconde fois sa médiatfon, ralentit le feu delà guerre; une suspension d'armes fut signée le 10 août. Le chevalerie se montrait néanmoins impatiente d'en voir arriver le terme, et de se remettre en campagne. Montfort résolut de conjurer cet orage, en suivant sa seule inspiration.
310 OLIVIER DB GLISSOH.
En vertu d'un traité secret conclu en i388, Montfort avait fait, donation de son duché à la maison de Plantagenet, dans le cas où il mourrait sans en&nts; mais depuis cette convention Montfort eut deux fib, Jean et Arthur : ce bonheur inespéré fit changer ses résolutions, et le rattacha davantage aux intérêts na* tiônaux. De leur côté, les Anglais , se voyant frustrés de l'espoir déposséder la Bretagne, abandonnèrent Montfort sans retour. Jean lY arrêta donc, dans sa ferme volonté^de se réconcilier franchement aveâ Olivier : il dicta à son secrétaire une lettre pleine d'à* mitié, par laquelle il invitait le connétable à oublier le passé, lui offrant de payer sur-le-champ le reste des cent mille livres, objet principal de leurs démêlés; il terminait sa missive en le priant de venir le trouTer à Vannes. Le duc ferma lui-même cette lettre, y apposa son cachet, et la fit porter à Josselin par un écuyer de confiance, qui reçut la défense expresse de dire à nul autre Tobjet de sa mission.
Clisson reçut la lettre, et en lut le contenu, qiiilui causa d'abord de letonnement^ néanmoins, ayant réfléchi quelque temps, il ne douta plus de la bonne foi de son ancien rival : les circonstances l'assuraient qu'un prince de l'âge de Montfort; , sans amis, abandonné des Anglais et fatigué de la guerre, ne devait désirer que de mourir en paix et d'assurer son héritage à sa famille. Il consentit à l'entrevue; mais, craignant que des inspirations étrangères ne fissent chan* ger les dispositions bienveillantes que l'on montrait à son égard, Olivier répondit qu'il regardait comme un honneur de s'aboucher avec son suzerain, mais
OLIVIER DE GLlisSOS^. Sit
qu'il désirait âu préalable tenir en sa puissance le fils aîné de Montfort (né en i^g^)^ Jean IV savait que Clisson était homme à le tuer sans pitié , lui et ses en* fants, dans une rencontre en rase campagne, mais qu'il ne pouvait commettre ni une lâcheté ni une trahison. Le duc appela auprès de lui le sire de Rohan : a Vous et Robert de Montboucher, dit-il à ce banneret, menez mon fils au châtel de Josselin et le laisse* rez là, et me mènerez messire Olivier, car je me veux accorder avec lui. »
Le sire de Rohan , qui déplorait depuis vingt ans les malheurs causés par la rivalité de Montfort et de Clisson, témoigna une satisfaction extrême en se voyant chargé d'un pareil message : il conduisit le jeune prince à Josselin. Clisson, ayant en son pouvoir l'héritier de la Bretagne, n'écouta plus que sa générosité naturelle, et voulut vaincre son souverain en magnanimité comme il l'avait vaincu dans les batailles : Olivier partit sur-le-champ, amenant l'enfant pour le remettre à son père. Il arriva à Vannes de grand matin, se rendit à l'église de Saint-Patern, lieu convenu pour la première entrevue. A l'aspect de son fils, que Clisson conduisait par la main , Jean IV fondit en larmes, et courut embrasser son loyal ennemi^ ne voulant voir en lui que le compagnon de ses premiers jeux, le héros dont la valeur lui avait assuré jadis la possession de la Bretagne. Le suzerain et le vassal se séparèrent vers la fin de la journée , non pas bons amis, mais bien réconcîHés, comme deux lions vieillis , qui, ne pouvant plus se dévorer, cessent pourtant de s'attaquer.
5ia OLIVIER DE GLISSOir.
Un traité définitif fut signé le 19 octobre iSgS : le duc fit de notables sacrifices , soit en faveur de Clisson, soit en faveur du comte de Penthièvre, dont il fallait payer l'abandon de toute prétention; mais Jean lY y gagna d'être reconnu irrévocablement , lui et les siens, pour légitimes souverains de la Bretagne.
Le duché célébra par des fêtes la cessation d'une rivalité si funeste à son repos. Tandis que Clisson, par une noble abnégation, assurait la paix à son pays, Charles VI, dans un moment lucide, cassait Tarrétdu parlement qui avait dépouillé Olivier de ses dignités, et invitait ce guerrier à venir reprendre la charge de connétable, ainsi que la place que lui assignaient auprès du troue ses services et sa renommée. Clisson, trop sage pour aller affronter de nouveaux orages, s'excusa auprès du roi en le suppliant de le dispenser de se mêler désormais des affaires de France. Par une seconde lettre adressée au parlement, il manifesta l'intention d'accorder le pardon àPierre de Craon, son assassin, lui imposant à cet effet l'obligation de fonder une maison religieuse. Pierre de Craon y souscrivit, et fit bâtir une église dont les desservants devaient se consacrer aux soins spirituels des prisonniers : ils s'engagaientà accompagner sur l'échafaud les criminels condamnés à perdre la vie.
La réconciliation de Ciisson et de Montfort avait eu pour base un mouvement mutuel de générosité; elle devait être durable : en effet, leur union ne s'altéra plus. Jean IV quitta le duché en 1396, pour aller à Paris assister au mariage de son fils aine, qui épousait la seconde fille de Charles VI. Avant de partir,
OLIVIER DE CLISSON. 5l3
il investit Clisson de la régence de ses États et de la garde de ses autres enfants. Au retour de Montfort, Clisson regagna ses domaines, qu'il sut conserver dans une situation prospère. Il s'était plu à orner ses châteaux de Clisson et de Josselin (i) ; le premier surtout devint Tobjet de la curiosité des habitants du duché, qui venaient le visiter par plaisir : Olivier P', un des ancêtres du connétable ^ le fit bâtir en 1 1 70, à son retour de la Palestine y où il passa quinze années. Ce feudataire voulut imiter les constructions de TOrienr. Les élégantes tourelles et les ogives mauresques dont les ouvriers étrangers décorèrent son château, suffi-* rent pour le distinguer de tous les autres manoirs du pays. Le connétable de Clisson, sans en changer l'architecture, y ajouta des fortifications qui le rendirent une place de guerre redoutable. Des ouvrages extérieurs s'élevèrent pour défendre la tête des ponts-levis; mais dans l'intérieur les appartements brillaient de toute la magnificence que le siècle comportait : leurs fenêtres avaient des vitres; des cheminées remplaçaient l'àtre grossier établi ordinairement au milieu des pièces. L'usage des vitres et des cheminées était alore fort rare en France ; la mode en venait d'Allemagne
(i) Le château de Josselin se trouvait à trois lieues de Ploêrmel, petite ville que plusieurs ducs de Bretagne habitèrent. Entre Josselin et Ploêrmel, à égale distance de Tun et de l'autre, on rencontre un vaste emplacement, appelé Mivoie: c'est là que se livra le combat des Trente. Une simple borne, surmontée d'une criox de bois, marquait l'endroit où s'était passé cet héroïque événement. En 1810, M. le comte de Chazelles, préfet du Morbihan, eut l'heureuse idée d'élever à Mivoie un magnifique obélisque sur lequel sont inscrit» les noms des trente Bretons vainqueurs.
T. ir. 33
5l4 OLIVISA DE CLtSSÔÏT.
et d'Angleterre. La recherche que le connétable montrait pour les ameublements et pour le^ moindl-eà détails de sa vie privée contrastait singulièrement lElVêc son humeur sévère. Les chroniqueurs de Tépoquè, pour achever de le peindre comme un homme eztrft* ordinaire y assurent qu'il lisait en plein missel autti bien qu'un clerc.
Olivier goûtait le repos depuis deux annéM lôfS* qu'un événement des plus importants le contraignit de sortir de sa t*etraite : Montfort venait de desèèfrdfe au tombeau (26 octobre iSqq). Quelques semaines avant de mourir il nomma Clisson tuteur de sêfc enfants, en lui adjoignant les évéque^ de Nantes et de Dol , les sires de Rohan , de Malestroit, et Jean du Fôu. Il institua par le même acte Olivier gardien de la Brè* tagne, jusqu'à l'arrivée du duc de Bourgogne, tégêHt de sè^ États pendant la minorité de son sucéêssMlf . Clisson ne tarda pas d'être à même de foutnit XStst preuve bien éclatante de sa loyauté : Marguerite, ta fille, unie au comte de Penthièvrè, nourrissait Tfespérance devoir rentrer un jour son époux en possession du duché; elle vit d'un très- m au vais œil la réconciliation de son père avec Montfort. Au premier bruit du trépas de Jean IV, elle quitta sou manoir de Chantoceaux, et vint trouver Clisson dans le château de Josselin : « Mou père, lui dit-elle , il ne tiendrait qu'à vous que mon mari recouvre son héritage de Bretagne; nous avons de si beaux enfants, monseigneur, je vous supplie que vous nous aidiez* — Eh! quel moyen y aurait-il? » demanda Olivier sans trop réfléchir. Marguerite osa lui proposer de servir ses
projets en faisant périr secrètenoeUt ieâ edfaM^ dt Montfort. Clisson ne put contemrisôn indigtiâtion : farouche jusque dans sa vertu , il saisît une hallebarde placée près de soa lit, et en aurait tué isa fille si cellé^ ci n'eût évité le coup. Marguerite prit la fuite si précipitamment y qu'elle tomba dans l'escalier «t se Cassa une jambe (i). «Ah! cruelle! ah! perverse! lui criait son père en la poursuivant, si tu vis longuement, tu causeras la ruine de ta famille (â)« ^ Nous verrons pltii tard cette prédiction se vérifier*
Le 22 mars i4oi, Jean V, nouveau duc d^ BretagM^ fit son entrée à Rennes; le sire de Oiisson, ëtt !sa qùfai* lité de preux des preux y l'arma chevalier au pied dtt maître autel de la cathédrale : cet te cérémonie fui l'oc* casion de fêtes et de tournois . Des trouble^ insépa^ râbles d'un nouveau règne suivirent de près -ùes fêtfei pompeuses»
La féodalité bretonne, fière de son illustration, ja* lônse de l'indépendance de son pays, ne pouvait voir sans dépit la France et l'Angleterre se disputer le tlroit d'asservir le duché; elle forma xme ligue pour la dé» fense des intérêts communs. Le caractère, les servît ces et les richesses de Clisson le portaient natureile-s ment à la tête de cette sainte coalition : les sires de
(i) La comtesse de Penthièvre resta boiteuse toute sa vie, par suite de cet accident.
(a) On voit encore, dans le château <ie Jossetin, TaflparlidiBCffit qui fut témoin de cette scène et Tescalier dans lequel Marguerite tomba. L'aile du château habitée par le connétable n'était divisée qu'en deux parties, la grande salle au rez-de-chaussée, et la chïrtiibi'e à coucher au premier, où ClissOn devait être alôts, puisqu'il 9MAtak du lit pour courir après sa fille. Or, ces deux <pièees existeut encore tout entières : nous les avons vues très-bien conservées. — i8a6.
5l6 OLIVIER DE GLlSSOir.
Rohan , de Laval, de Malestroit, de Derval , de Beaumanoir, de Rostrenem , de Kergorlay, de Quelen , de Leborgne, de La Marche, se montrèrent les plus ardents à le seconder dans ses efforts.
Clîsson songea d'abord à traiter une affaire essen* tielle : il importait à la ligue bretonne d'avoir en sa puissance quelques places fortes, quelques villes considérables. Olivier offrit à Jeanne de Navarre, veuve de Jean IV, de lui acheter le gouvernement de la ville et du château de Nantes : l'offre fut acceptée. I^ duchesse devait recevoir de Clisson 1 2,000 écus d'or à titre de prêt; mais le gouverneur du château, Gilles de Lesbiet, agissant d'après les ordres du duc de Bourgogne, fit manquer la négociation en déclarant qu'il ne remettrait la forteresse qu'au régent de Bretagne : nous venons de dire que Montfort en mourant avait conféré ce titre à Philippe le Hardi, ainsi que la tutelle de ses enfants. Olivier venait d'échouer dans son louable projet ; la nation entière lui sut cependant un gré infini du zèle qu'il venait de montrer pour as- 3urer l'indépendance du pays. Le feudataire ne croyait pas sa tâche accomplie si la Bretagne ne sortait promptement de sa position critique. Il convoqua dans un château du district de Vannes les députés de la chevalerie, du clergé et du tiers état; il leur fit sentir qu'un seul moyen restait pour épargner au duché des maux incalculables : ce moyen consistait à se mettre sous la protection de la France ou de TAngleterre. Lui-même, abjurant le souvenir de ses propres injures, conclut à se jeter franchement dans les bras du duc de Bourgogne, son ennemi personnel.
OLIVU^R DE CLISSON. . ^1^
Cette sage détermination calma les èsprils, et arrêta l'incendie prêt à embraser toute l'ancienne Armorique.
L'Angleterre, trompée dans ses espérances , voulut se venger en portant le fer et le feu dans le duché, dont les habitants osaient se soustraire à sia domination. Une flotte considérable vint croiser devant les côtes de Bretagne : à son apparition, les habitants coururent aux armes; toutes les voix désignèrent Clisson pour généralissime. Le héros, courbé sous le poids des ans, revêtit sa cuirasse : la vue de ce léopard ar-? bore sur les vaisseaux ennemis ranima son ardeur. Il mit sur pied, en peu d'instants, un corps de douze cents arbalétriers et de trois mille hommes d'armes (i4o3), sans cesser de déployer cette activité qui l'avait toujours rendu si redoutable. Les côtes se trouvèrent également en défense : une flotte de vingt-cinq navires sortit, comme par enchantement, des chantiers de Tréguier. Clisson présida lui-même à cet armement; sa supériorité dans les arts mécaniques le distingue d'une manière particulière des guerriers de son siècle. Les chroniques du temps, et Lobineau^ lui-même, peu favorable à Olivier, ne peuvent s'empêcher d'accorder à ce général un rare talent pour les divers genres de construction.
Le duc de Bourgogne, régent de la Bretagne, loua en termes non équivoques le zèle de Clisson, sans néanmoins se réconcilier avec lui : il confia à ce feudataire la défense du littoral , pendant que là flotte allait chercher celle des Anglais. L'escadre, réunie
5ï9 OLIVIER DE CLISSOir.
sous le commandement de Penhouët et des 40UxTéi^ neguy-Ducbàtel , sortit du port de Roscofï vers la fin de juillet i4o3, rencontra la flotte britannique, b battit y et débarqua plusieurs divisions sur la côle de Dorset. Le sol de la fîère Albion vit déployer Tétendard chargé des hermines bretonnes. Le mois suivant une seconde expédition traversa le détroit du Pas* de-Calais, pénétra dans la mer du Nord, et parvint à incendier Yarmouth (i). Les soldats de Penhoudt, après avoir porté la terreur fort avant dans le comté, se rembarquèrent , amenant mille prisonniers et vingt bâtiments chargés d'un butin immense; puis ils re-^ gagnèrent leur pays au mois de septembre. Le due de Bourgogne y trop occupé en France, s'étant démis de la régence, ne put envoyer des secours à Jean Y : ce dernier se vit donc réduit à ses propres foroes. Les Anglais regardèrent cette circonstance comme très-favorable pour venger les ravages commis réoeiament par les Bretons : ils débarquèrent, à leur tour, un gros de troupes sur les côtes de Brest. Olivier, qui gardait cette ligne, les repoussa, en les rejetant ju»-i que sur leurs vaisseaux : l'ennemi entendit encore une fois le terrible cri de Clisson! Clissonf Le connétable avait fait avertir Jean Y au moment de Tattaque des Anglais ; il put dès le lendemain lui annoncer leur expulsion. Mais on apprit , deux heures après, qu'une division plus nombreuse que la première venait de prendre terre aux dunes de I^annion. Jean V
'i) Lobîneau, t. II.
aUVlER BB GLISSaK. ' ^^9
accaurut^ aocompagné des sires de RohaiA el de Cbâteaugirons, ses lieutenants, et de quatre milk homipes; il se trouva le jour même en présence des Anglais. Ceux-ci marchaient sous la conduite du comte de Beaumont, issu d'une branche cadette des Plantagenets, homme d'une valeur éprouvée et d'un caraer tère singulier. Le combat s'engagea; l'ennemi fut tailié en pièces. Tanneguy-^Duchâtel , si célèbre depuis par sa fidélité à Charles YII, rencontra au fort de la mêlée le comte de Beaumont, le combattit corps à corpa, et lui fendit la tête d'un coup de hache. (Lobineau, Froissard. )
TjCs soldats de Richard, au nombre de douze cents, débarquèrent au Croisic, entrèrent dans la ville 4e Guérande, appartenant à Clisson; ils la pillèrent, et enlevèrent deux muids de sel conservés en magasin pour l'usage particulier du connétable : ils firent un trophée de cette capture, s'enorgueil lissant d'avoir désolé les domaines du plus cruel ennemi de l'Angleterre. Cette expédition se terminait lorsque Olivier reçut de Paris un message qui lui apprenait, à sa grande surprise, que le duc de Bourgogne l'avait nommé, en mourant, un de ses exécuteurs testamentaires, afin de réparer sans doute, par un témoignage d'estime aussi manifeste, les torts dont il s'était rendu coupable envers ce guerrier. Clisson n'aurait certainement ressenti aucun regret de quitter la vie, si la mort était venue le frapper au' moment où une |*éparationsi glorieuse venait le consoler des injustices passées ; mais le sort lui réservait encore une cruelle épreuve.
DaO OLIVIER DE CLISSOK.
Sa fille Marguerite, veuve du comte de Penthièvre, nourrissait dans son cœur des projets d'ambitioD comme nous lavons dit; le terrible accident qui lui était arrivé en fuyant la colère de sou père ne l'avait point corrigée : elle se rappelait sans cesse que son époux aurait dû régner sur la Bretagne; elle voulait recouvrer, au moins pour ses enfants , rhéritage de la maison deBlois; elle ne négligeait rien pour entretenir chez quelques bannerets l'amour qu'ils portaient jadis aux anciens maîtres du duché. Les ministres de Jean Y, qui surveillaient les démarches de Marguerite, accusèrent Clisson d'encourager -sa fille dans ses coupables espérances. Comment supposer qu'Olivier fût animé d'intentions malveillantes , lui dont l'activité et la valeur venaient récemment de consolider la maison de Montfort, lui que naguère on avait vu courir après sa fille, une arme à la main, pour la punir de demander le trépas des enfants de Jean IV : sa loyauté pouvait-elle se manifester par des témoignages plus éclatants? Mais Olivier était âgé, infirme et fort opulent; le duc manquait absolument d'argent : il fallait chercher un prétexte pour dépouiller le connétable d'une partie de ses richesses. L'accusation de félonie serait tombée d'elle-même. Jean V , ou plutôt ses conseillers, déférèrent Olivier en justice pour crime de magie, de maléfices, afin de le perdre dans l'opinion du vulgaire. Le juge dePloërmel , dont la juridiction s'étendait jusqu'à Josseliu, résidence habituelle de Clisson, somma ce guerrier de comparaître pour se défendre de l'inculpation. Le héros d'Auray et de Rosebec, gisant depuis longtemps sur un lit de
OLIVIER DE CLISSON. 5a f
douleur, touchait au dernier période de la maladie : il ne put comparaître. Le juge de Ploërmel le condamna par défaut à la prison et à 100,000 livres d'amende, aii profit de Jean V : c'était la somme que le père de ce prince avait exigée comme rançon lorsqu'il retint prisonnier le connétable, et qu'un arrêt de Charles VI le força de restituer. Le jeune Montfort regardait cette restitution comme arbitraire; de leur côté, les Bretons regardèrent, avec plus de raison, la condamnation d'Olivier comme une iniquité. Ses amis, ses vassaux, les soldats, dont il était l'idole, accoururent au château de Josselin , décidés à le défendre jusqu'à leur dernier soupir. Le duc se vit contraint de marcher à la »ête de quatre mille hommes, pour mettre à exécution l'arrêt du juge de Ploërmel; il vint assiéger Josselin, dont les remparts se garnissaient des généreux défenseurs d'Olivier. Le héros montra encore dans ce moment toute la fierté de son caractère : il ne pouvait soulever ses membres affaissés, cependant il demanda son casque et sa hache , cette hache terrible qui n'avait jamais trompé sa valeur. Le sort des armes en allait décider, lorsque le sire de Rohan sortit de Josselin, et se porta médiateur, afin que le sang breton ne coulât point pour cette étrange querelle : il compta à l'instant même le tiers des 100,000 livres demandées, et obtint à ce prix que Clisson pût mourir en paix. Olivier expira le surlendemain, âgé de soixante-treize ans, le a3 avril 1407 : ce jour-là même Alain de Rohan, son petitfils , épousait Marguerite de Bretagne , sœur de Jean V,
5aa OLIVIER de gussoh.
persécuteur du connétable. Sentant approcbeï" sesi derniers moments, Clisson appela BeaumaQoiry soa vieux compagnon d'armes, et lui remit Vépé% à pommeau d'or, parsemée de fleurs de lis, insigne caractéristique de la charge de connétable , et doQt il n'avait jamais voulu se dessaisir, ne s'étant pas cru destitué, malgré la nomination successive de Philippe d'Artois, de Louis de Sancerre et de Charles d'Àlbr?t. Il pria Beaumanoir d'aller porter cette épée aiJi tqx Charles YI, et de la remettl*e entre lesmainsi di| niQi narque. Le banneret, fondant en larmefiii se chargeai d'accomplir le vœu de sou cœur; mais lui-même a'^ut pas le temps de remplir sa mission : il survécut iipe semaine seulement à son illustre ami.
Avant de descendre au tombeau, Clissoii désira répandre ses bienfaits sur ceux qui avaient le plua aauf* fert de son humeur intraitable : par une autre disposition, il consacra 100,000 livres, un million , à di$<^ tribuer en forme de legs aux familles sur qui lui et ses officiers avaient fait peser les malheurs de la guerv^ durant ses démêlés avec Jean d^ Montfort. On coqservait dans le château de Nantes l'original d^ son testament , monument singulier dont nousavonareCM^^iUi les principales dispositions; car ces sortes de pièces peignent mieux les homuies et le temps qi^e le^ plus savantes dissertations.
Le testateur veut être enterré sans la, moindre pompe, mais il ordonne que l'on dise un grand nombre de messes pour le repos de son âme. ^1 lègue à l'église de Josselin une image de la sainte Viçip^fç, en
OlIVIER BE CLISSOir. 5^3
argent, pesant vingt marcs; aux pauvres de la même ville, a,ooo livres, somme considérable pour un pareil objet; aux cathédrales de Nantes, de Rennes, de Vannes, de Saint-Malo, de Saint-Brieux, loo écus pour célébrer un service perpétuel. Il ordonne la restitU? tion des terres dont il s'était emparé injustement; il veut que les maisons, moulins, métairies, qu'il avait fait démolir pour fortifier ses villes et châ^teaux , soient rétablis à ses frais. Il lègue à la dame de Rochefopt une petite croix de perles et. sa Bible en français; il donne au sire de Beaumanoir 4»ooo livres et un petit cheval blanc ; à Vévêque de Saint-Malo, sa grande haquenée noire, et un anneau d'or. Il donne 5o francs pour faire réparer la croisée et les vitraux de l'église de Blain. Il lègue au jeune Bertrand de Dinan , fils du sire de Chateaubriaut, ses habits, son roussin fauve, et sa terre de Lohéac. Il ordonne expressément que Ton envoie un pèlerin à pied à Saint-Jacques en Galice, pour dire des prières en son honneur; etc., etc. , etc.
Clisson avait vu descendre dans la tombe tous ses contemporains : Charles V, Edouard III, le prince Noir, Duguesclin, Charles de Blois, Chandos, Montfort, le duc de Bourgogne, Louis de Sancerre, le comte de Penthièvre, La Trémouille. Lui seul se rappelait d'avoir vu Philippe de Valois; seul il était resté debout du quatorzième siècle, et n'avait survécu que pour montrer au siècle suivant un grand exemple de l'instabilité des choses humaines. La nouvelle gé* nération le considérait avec un sentiment de respect
5a4 OLIVIER DE CLISSOir.
mêlé de surprise y et aujourd'hui son nom vit encore dans le souvenir des Bretons ses compatriotes (i).
(i) Clisson fut enterré dans la chapelle du château de Josaclin; son tombeau était orné de sa statue et de celle de sa femme Hargne* rite de Rohan. Ces deu\ statues furent mutilées en 1793» et Ton en dispersa les débris; mais en i8si M. le comte de Chazelles, préfet du Morbihan , les fit rechercher, et eut le bonheur de les retrouver. On les plaça, par ses ordres, dans l'église de Josselin, près du maltre-autel. On fit également des fouilles dans le lieu où le connéuble avait été enterré; on en relira des ossements et quelques débris de sandales et d^éloffe de soie verte mêlée de filigrane d'argent, provenant des vêtements de Marguerite de Rohan. Tous ces restes ont été soigneusement recueillis et sont conservés dans une boite fermée et déposée à rh6tel-de-ville , où nous les avons examinés.