LIVRE III
Duguesclin entre au service de la France. — Ses exploits devant Me- ^ lun. — ' Mariage de Duguesclin avec Tiphaine de Ragucnel. — Aventure de sa sœur Julienne et du capitaine Felton.
La guerre que Jean II soutenait contre l'Angleterre était assez importante pour fixer à elle seule Tattention de la France. Cependant la querelle des deux maisons de Blois et de Montfort ne cessait d'occuper les esprits; on avait classé selon leur mérite particulier les principaux acteurs qui figuraient sur ce théâtre, où les deux partis rivalisaient d'acharnement; et comme la réputation de Duguesclin grandissait chaque jour, il arriva que ce guerrier devint aussi célèbre hors du duché que dans son propre pays : c'est ce qui engagea le dauphin à le rechercher. Ce prince gouvernait pendant la captivité de son père; les embarras, les dangers qui l'environnaient, mettaient ssk jeunesse à une rude épreuve Les états de Paris se déclarèrent contre Uii; la Jacquerie couvrit le royaume de ruines : pour comble de maux, la trêve conclue avec l'Angleterre après la bataille de Poitiers allait expirer; Edouard refusait de la renouveler : jamais cet ennemi des Valois n'avait montré plus d'animosité. Le dauphin, voyant la guerre inévitable , se disposa à la soutenir avec honneur. Il re- ' doubla d'efforts pour augmenter le nombre de ses soldats, et s'attacha les capitaines qui avaient acquis
quelque réputation dans le métier des armes. La situation pénible du royaume inspirait de l'intérêt à l'Europe entière. Plusieurs princes d'Allemagne et d'Italie, ainsi que le roi d'Aragon, envoyèrent gratuitement des hommes et de l'argent. Diiguesclin se fit uji devoir de voler au secours du dauphin : la seule condition qu'il mit à ses services fut qu'on lui laissât la faculté d'aller combattre pour Charles de Blois, son souverain naturel , lorsque les circonstances l'exigeraient. Nous ne pouvons point préciser en quelle qualité il patst sous les drapeaux du régent, mais on le voit cons^ tamment en tête de la petite armée active que le jeune Charles faisait manœù-vrer sur les flancs des colonnes d'Edouard. Bertrand, précédé d^une renommée jus* tement acquise, releva le courage des soldats à un tel point qu'il leur fit entreprendre des expéditions qu'on n'aurait pas osé tenter dans un temps de prospérité. 11 communiqua son ardeur au dauphin , qui avait besoin de rassembler tous ses moyens ; car un nouvel ennemi venait de se prononcer contre lui. Le roi de Navarre , voyant le régent triompher des dangers que la fortune lui suscitait, en devint plus actif; il s'unit étroitement aux Plantagenets, et déclara solennellement U guerre à son beau*frère.
Le Navarrais sut persuader à Jeanne d^Évreux , sa tante, veuve de Charles IV, de recevoir garnison a»* glaise dans Melun, qui lui appartenait, et dont la possession était d'une haute importance, car cette ville incommodait singulièrement la capitale en interceptant les arrivages. Jje peuple de Paris commençait à souffrir de la famine^ Le dauphin ne pouvait sortir
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de cet embarras qu'en rendant libre la navigation du fleuve : il voulut tenter de s'emparer de Mêlun, pendant qu'Edouard se consumait en efforts impuissants devant Reims; il se mit donc à la tête des gens les plus déterminés. Duguesclin fit partie de l'expédition en compagnie de quelques chevaliers bretons.
Melun $e trouvait alors sous le commandement du sire deMareuil, paladin célèbre, dont le sang-^froid égalait la bravoure. Il avait pourvu la place d'une garnison nombreuse dont l'ardeur était exaltée par la présence de Jeanne d'Évreux, veuve de Charles IV, de Blanche de Navarre, veuve de Philippe de Valois, et de Jeanne de France, femme de Charles-le«MauTais, trois reines qui vinrent se réfugier derrière les formidables remparts de cette ville. Avant de recourir à la force des armes , le dauphin fit proposer au goq« verneur des conditions honorables ; on les repoussa dédaigneusement. Lelendeinain matin le prince donna le signal de l'assaut; mille échelles furent appliquées contre les murailles, tandis que deux lignes d'archers protégeaient les assaillants en accablant de traits ceux qui défendaient les créneaux. Le baron de Mareuil animait ses gens par ses paroles et par son exemple : placé dans un angle saillant, il tirait lui-même de l'arbalète avec une adresse rare, choisissant parmi les assiégeants ceux qui lui paraissaient les plus hardis; jamais il ne lançait un trait inutilement. Le premier assaut échoua de la manière la plus complète. Cet échec portait déjà le découragement dans l'âme des plus intrépides, lorsque Duguesclin releva leur détermination par son air résolu : « Il faut, dit->il,
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s'acharner à la personne du baron de Mareuil, et je' ne désespère pas de £»ire tomber bientôt sous mes coups ce redoutable gouverneur, dont la défaite doit assurer la conquête de la place. » Ces paroles prononcées d'un ton résolu ranimèrent Fardeur; on re* commença l'attaque vigoureusement; toutes les échelles se dirigèrent vers le lieu où l'on présumait que se tenait le baron de Mareuil. Ce dernier, voyant que les ennemis le cherchaient, voulut prouver le mépris que lui inspiraient ces vains efforts, et , par une témérité assez ordinaire chez les guerriers de cette époque, il remplaça son bonnet de mailles par un casque surmonté de riches panaches dont la sommité dépassait les créneaux (i), bravant ainsi le courroux des Français; en même temps il faisait pleuvoir sur eux quantité de pierres et de poutres ramassées. Le dauphin, posté sur un point culminant, voyait de l'œil le plus triste ses soldats reculer en désordre au lieu de se loger dans les broches : en ce moment le chevalier Lebegue de Villaines vint le joindre et lui conseilla d'ordonner un assaut général, puisque des tentativespartiellesavaientréussi.Ledauphingoûtacét avis, et d'après son commandement on fit les apprêts d'une nouvelle escalade : les troupes, disséminées au-tour des fossés se concentrèrent sur un seul point; les cavaliers mirent pied à terre, et l'on se précipita une troisième fois vers les remparts; les' machines de guerre, conduites par Duguesclin et par ses Bretons^ frappèrent la muraille à coups redoublés, afin d'y pratiquer une brèche. De son côté , le baron de Ma-
(0 Voyez un trait pareil dans la Vie de CHsson.
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reuil j placé constamment au poste le plus périlleux , s'attacha à ceux qui conduisaient les catapultes, et mit hors de combat les hommes qui les servaient. Bertrand , furieux en songeant que le gouverneur tenait seul la fortune en suspens, jura en langage breton d'aller aux créneaux parler à ce Basque : il saisit à l'instant une lourde échelle, l'applique contre le bastion, monte et arrive jusqu'au faite, en apostrophant vivement le baron de Mareuil : «Je vous ferai repentir, lui disait-il, d'avoir pris les armes contre le dauphin de France. » Le Basque attendait en riant son «nnemi courroucé ; le voyant près d'atteindre les créneaux , il laissa rouler sur sa tête un tonneau plein de pierres. Bertrand, ne pouvant résister à un tel choc, tomba dans le fossé plein d'eau. Toute l'armée, qui considérait avidement cette scène de bravoure, poussa un cri de douleur en voyant choir le valeureux assaillant ; on courut vers le fossé , on en retira Duguesclin, fort étourdi de sa chute. Le Breton reprit connaissance au bout d'une heure : il demanda à ceux qui l'entouraient si l'assaut continuait encore. Leur réponse affirmative fit renaître son audace; il se couvrit d'une .armure plus solide, et s'empressa d'aller rejoindre les Français. Voyant que l'on abandonnait l'attaque des tours, parce que la journée tirait à sa fin , Duguesclin s'élance vers les fortifications qui défendaient les barricades du pont, parvient à briser plusieurs palissades , puis , accompagné de quelques braves , il se précipite dans les retranchements, taillant en pièces tout ce qui s'y trouve: l'audacieux serait entré le soir même dans la place, si les
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assiégés n'eussent aussitôt levé le pont-levis. Le dauphin, voyant monter ainsi à l'escalade un guerrier qu'il ne reconnaissait pas, désira savoir son nom : on lui ap« prit que c'était Duguesclin , engagé récemment au service de la France. Le régent fit appeler le Breton , le combla de caresses, en lui disant qu'il venait de justiâer d'une manière glorieuse la bonne opinion que chacun avait conçue de son mérite. Cependant les trois reines renfermées dans Melun, déjà épouvantées des premières tentatives effectuées par les troupes françaises, apprirent que le dauphin préparait un nouvel assaut pour le lendemain , et qu'il en confie» raitla direction à Bertrand : celui-ci avait juré de ne faire quartier à personne , s'il prenait la place de vive force. Les princesses, aussi effrayées que les habitants, exigèrent que le baron de Mareuil capitulât sans attendre plus longtemps: en conséquence, la ville et le château furent livrés au dauphin (iSSg). Ce prince, pour récompenser les services rendus par Duguesclin, le nomma gouverneur de Pontorson, château* fort situé sur la frontière de la Bretagne et de la Noiv mandie.
Bertrand fit son entrée à Paris,. marchant derrière le dauphin ; sa réputation , son aventure devant Melun et la singularité de sa personne, le rendirent l'objet de la curiosité générale. I^es hostilités cessèrent , et des commissaires signèrent le malheureux traité de Bretigny. Bertrand, affaibli par des blessures assez dangereuses, résolut d'aller se reposer dans son gouvernement de Pontorson.
Avant de quitter Paris Bertrand eut encore le temps
d'y voir paraître le roi Jean, qui lui donna une corn* pagnie de cent lances, faveur réservée aux princes du sang. Ce n'était par le fait que la licence de lever une compagnie de cinq cents hommes de cavalerie , qui aiarchaient sous une bannière aux armes de France et du capitaine; ce corps devenait la propriété de celui qui le formait 9 mais le roi en acquittait la solde; et comme le prince ne se piquait guère d'exactitude à cet égard y le zèle du commandant devait y suppléer : c'est ce que fit souvent Duguesclin.
Dès qu'il fut arrivé au château de Pontorson , Bcr» traad s'occupa à compléter sa compagnie ; elle se composa y en entier, de Bretons d un courage éprouvé. Sur ce$ entrefaites, il apprit que deux capitaines an<glais y au mépris de la trêve , couraient les campagnes, pillant les bourgs et les villages : quoique souffrant, Bertrand ne balança pas à se mettre en mesure de délivrer la province de ces hôtes dangereux ( comm. de i3Qi). Comme sa résidence touchait les frontiè* res de la Bretagne, le chevalier put instruire ses anciens compagnons de sa résolution d entreprendre une expédition contre les Anglais, Au bout de quelques jours deux mille gars se trouvaient réunis sous ses ordres : il partit de Pontorson , à la tête de neuf cents chevaux, pour courir à la recherche des capitaines Windsor et Piebi. Ceux-ci, apprenant que Duguesclin avait juré de les combattre sans quartier^ eurent grand soin de l'éviter ; il finit par les atteindre et les resserra dans un bois du côté de Saint-Lô, ou leur nombreuse cavalerie les embat'rassait au lieu de les servir. Ils envoyèrent à Bertrand un écuyer, pour
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lui représenter qu'il était indigne de guerriers braves ^ de se mesurer au milieu des bois et des ravins; que la plaine voisine serait un champ de bataille plus con* , venableà des gens de cœur. Duguesclin accepta cette proposition ; il laissa défiler Windsor, le suivit jusqu'au terrain désigné, et puis le chargea impétueusement sans lui laisser le temps de ranger ses escadrons. Le < combat dura six heures avec un acharnement incroya^ , ble; enfin les Anglais furent défaits , leurs chefs pris^ et l'immense butin qu'ils traînaient à leur suite tomba au pouvoir de Bertrand.
On sentit d'autant plus le service rendu en cette occasion par le gouverneur de Pontorson , que Jacques de Bourbon succombait alors dans les champs de Briguais en combattant des bandes armées. On devait craindre qu'un semblable fléau ne vint affliger ^ le nord et l'ouest du royaume; mais la présence de Duguesclin suffit pour éloigner de ces contrées les dévastateurs : la Normandie s'en vit délivrée, gtkce à ses soins; les habitants de cette province le procla* mèrent leur libérateur. Les villes qu'il traversait lui prodiguèrent des honneurs extraordinaires : le clergé d'Avranches vint le recevoir aux barrières, et le con* duisit au logement préparé d'avance. A peine y estil arrivé, qu'un bourgeois se présente, et lui offre, comme gage de son estime particulière, un présent , en espèces : Bertrand le réfuse ^ avec sa modestie accoutumée. Le bourgeois se retire, et revient au bout ■de quelques instants muni d'un présent double du ' , premier ; même refus , accompagné de marques de reconnaissance. Cet homme se relire encore,, et né '
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tarde pas de reparaître portant un don trois fois plus riche. Surpris d'un procédé si extraordinaire, le héros en demande le motif. <c Je ne connaissais pas tout votre mérite, dit le bourgeois, quand je vous ai fait mes premières offres ; vos refus successifs m'ont appris à connaître ce que vous valez, et j'ai triplé la valeur de mon présent. » Il appuya cette explication de prières si pressantes, que le chevalier ne put s'empêcher d'accepter.
Ce fut après avoir purgé son gouvernement desban* des qui le désolaient , que/Duguesclin songea à céder aux vœux de sa famille : tous les siens le pressaient depuis longtemps de se marier; il craignait que sa laideur ne le fît mal accueillir de celle qui fixerait son choix, ne sachant pas que la gloire efface aux yeux des femmes les torts de la nature. La Bretagne s'en* orgueillissait déjà de lui avoir donné le jour; on citait sa générosité autant que sa valeur : on oublia la difformité de ses traits pour ne songer qu'à ses éminentes qualités. Dès que Ton sut qu'il était décidé à se marier, quantité de châtelaines prétendirent à l'honneur de lui appartenir; il donna la préférence à Tiphaine de Raguenel, dont le père avait assisté au combat des trente : ses connaissances en astrologie judiciaire l'avaient rendue célèbre. Le lecteur se rappellera sans doute que ce fut elle qui prédit la victoire que Duguesclin remporta sur Gantorbéry. Tiphaine s'adonnait à l'élude de l'astronomie : elle résolut quelques problèmes de chimie et de physique, ce qui la fit regarder par le vulgaire comme u» être surnaturel. On fut persuadé que Tiphaine entre-
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tenait un commerce avec le diable. Sa réputatîôA sur ce point était si généralement établie, que bon nombre de chevaliers refusèrent pour une raison ausni futile la main de cette héritière, riche autant que belle. La même crainte n'arrêta point Bertrand ; it ne fit aucune difficulté de s'unir à Tiphaine, dont les grâces le charmaient depuis longtemps. De son côté, la fille de Raguenel avait conçu pourDuguesclin une véritable affection : elle s'intéressait vivement à ses succès.
L'alliance de Bertrand avec Tiphaine de Raguenel fit l'étonnement de toute la Bretagne; le peuple disait qu'il fallait être Duguesclin pour avoir le courage d'épouser une sorcière. Au sortir des noces, Bertrand conduisit sa femme à Pontorson, et engagea sa sœur Julienne y religieuse dans une communauté de Rennes, à l'accompagner pour tenir société à Tiphaine.
Dès que Duguesclin fut rentré dans son gouver-* nementyil invita la chevalerie de la Bretagne et de la Normandie à venir aux fêtes et aux tournois qu'on devait y donner. Pendant qu'il célébrait son bonheur au milieu de nombreux amis, on lui annonça qu'un corps de troupes britanniques, fort de douze cents hommes, débarqué récemment à la Hogue^ se dîri*^ geait fers la Bretagne par la Normandie, en sao cageant sans pitié les lieux qu'ils traversaient. Ber» trand avertit les commandants des places de son goii» vernement de se tenir prêts à repousser toute espèce d'agression. Les Anglais marchaient sous laconduitede Felton y du pays de Sussex (i ) ^ homme présomptueux
(t) Biographie briunnlca. Kippii. — Ce Fekon Atiit on' Mtè
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à l'excès^ fort envieux des exploits de Duguesclin^ dont le seul nom le mettait en courroux. En débar** quant il apprit que Bertrand ^ marié depuiè un moisi donnait des fêtes à Pontorson; il ne voulut pas sortir de la Normandie sans lavoir provoqué. £n conséquence , s'étaut écarté de sa route , il parut devant Pontorson au moment où l'on s'y attendait le moins. Les chevaliers bretons et normands renfermés dons la place prirent les armes pour aller à la rencontre des Anglais ; le général, arrêtant leur ardeur, ordonna au contraire que personne ne parût, fit lever les ponts-levis et retirer les gardes qui garnissaient les remparts. Felton fut étonné de trouver les barrières extérieures abandonnées; craignant quelque surprise, il enjoignit à ses officiers de fouiller les bois voisins, et tandis que ceux-ci tournaient le château, il s'approcha du bord des fossés , et d'une voix forte appela Duguesclin. Celui-ci se présenta aux créneaux, ma* guifiquement vêtu, comme en un jour de réjouissance, a Vous voilà donc, intrépide guerrier, lui cria l'Anglais; je viens, pour l'amour de votre gloire, vous ar* racher des bras du plaisir, afin qu'un nom pareil au votre ne s'obscurcisse pas dans l'oisiveté. Je viens vous défier, en vous Laissant le choix des armes et la libert;é de fixer le nombre des combattants, vingt contre vingt, cent contre cent ; je vous offre même d'opposer cinq Anglais contre vingt Bretons que vous commanderez. Parlez, choisissez. »
Duguesclin , accoudé sur le parapet , regardait
beatioottp plui dtstitigué que lui, chevatief de la Jarretière /et un d«ê meilleurs généraux du prince Noir. >
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Feiton en affectant de ne rien répondre à ses insultantes provocations ; son silence dédaigneux augmenta la collère de l'Anglais : « Lâche! descends du haut de la tour; viens rompre une lance, je prouverai au monde entier que ta réputation est mal acquise , » disait-il. Bertrand pouvait à peine contenir les chevaliers cachés derrière les bastions , non loin de lui. « Descends donc , lâche, » répétait Feiton en fureur. Enfin Duguesclin se met tout droit, regarde son ennemi fixement , lui tourne le dos, reste quelque temps dans cette position, et disparaît sans avoir proféré un seul mot. Sur ces entrefaites, les officiers, revenant de fouiller les bois voisins, entendirent leur général parler très-haut; ne voyant personne sur les bastions, ils lui demandèrent ce qu'il avait pour se disputer ainsi avec des murailles, a Je viens de provoquer Duguesclin de la manière la plus forte, leur dit Feiton, mais il a disparu sans avoir osé soutenir mes regards* » Le superbe recommença ses apostrophes, auxquelles les échos seuls répondirent. La rage dans le cœur, Feiton rallia sa troupe, et prit le chemin de la Bretagne.
Dès que Duguesclin vit que les Anglais s'éloignaient, il dépêcha deux coureurs pour porter l'ordre aux garnisons de Beuvron et de Saint-Michel de se réunir le . lendemain à l'entrée d'un bois fort connu des deux l commandants de ces villes, et sortit le soir même de b Pontorson, emmenant tous ses gens. Les archers vé- % mis (le Beuvron et de Saint-Michel arrivèrent au lieu ig indiqué à point nommé. Bertrand disposait ainsi d'un ^ corps de mille hommes, dont sept cents à cheval. ]^
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Felton, ayant perdu du temps en se détournant pour venir à Pontorson , désirait le regagner ; il chemina donc toute la nuit. Duguesclin , redoublant d'activité, l'atteignit au milieu des landes de Mellac , après vingt heures de marche. Il envoya sur-le-champ un de ses écuyers au capitaine anglais, pour lui annoncer que Ton venait enlever ses guilledins, afin de leur épargner la peine d aller jusqu'en Bretagne. On appelait guilledins de très-jeunes bacheliers, étrangers au métier des armes : c'était une épithète injurieuse pour des soldats. L'Anglais, étonné de voir devant lui Duguesclin conduisant des forces égales aux siennes, répondit néanmoins avec assurance : f^ Allez annoncer à votre maître que mes guilledins serviront à le mener prisonnier, lui et les siens; » i^e tournant ensuite vers ses officiers , il leur dit : « Le ciel nous favorise assez pour offrir à nos coups ce Bertrand qui a causé tant de mal à nos compatriotes : nous sommes ici en rase campagne, nous n'avons à craindre aucune de ses ruses infernales; comptez donc sur une victoire certaine. » En même temps il s'avança en bataille serrée contre les Français. Duguesclin n'avait pas besoin de stimuler ses compagnons; il se contenta de parcourir les rangs, de parler à la plupart d'entre eux d'un air de gaieté : les trompettes sonnèrent, et les deux partis se heurtèrent violemment. Du premier choc les lances volèrent en éclats, et furent remplacées par l'épée et la dague. Bertrand saisit sa hache terrible (son arme favorite); il tint tête à quatre Anglais qui, s'étant dévoués pour l'immoler^ s'acharnaient après sa personne; il les abattit tous,