‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 5)Chapitre 5 sur 22 · T. IT · texte numérisé non relu

T. IT

^ 66 bertraud oiTGûKseLriJf.

aidé du seul Geoffroi de Lannion. Felton, pris deux fois par les Bretons, fut deux fois arraché de leun niainsh et finit par succomber dans un troisième eoK gagement; Bollin Bodin le renversa d*un coup de ' masse d'armes, et le fit prisonnier. Les vainqueur^^^ irrités, frappaient sans relâche sur leurs adversaires^ qui n'opposaient plus de résistance. Duguesclin s'empressa d'arrêter la furie de ses soldats : il ordonna de prodiguer des soins aux blessés , et partagea ensuite les prisonniers entre ses hommes d'armes et. les arbalétriers, en ne se réservant que Felton : ses écujfers . conduisirent ce dernier au château de Pontorson.

Il est certain qu'après cette expédition Duguesclin forma le projet d'abandonner une carrière parcourue jusqu'alors si glorieusement. L'hymen lui procurait de * paisible^i jouissances, qu'il craignait de perdre. D'aprèa^ les mœturs du temps, un capitaine ne pouvait, sans déshanneur^ quitter le métier des armes avant que " la vieillesse ne l'eût mis hors d'état de servir; mais Duguesclin s'était placé par sa bravoure au-dessus de "j cette considération. En se retirant du théâtre de 11 ( guerre , il s'élevait au-dessus des préjugés de son siècl^ , et renonçait volontairement aux honneurs extraordinaires que la fortune semblait lui promettre : OB . pouvait le considérer comme un sage affranchi de^ ^ illusions du monde. Tiphaine, passionnée pour h | gloire, combattit cette résolution, et ne négligea a»-,; cun moyen pour engager son mari à revenir sur use •; détermination indigne de sa renommée. Duguesciîa J ç^^ii aux instances d'une femrpe dont il appréciait,^.; le rare mérite, Les prières de Tiphaine le disposèrent

éBRTRAMD DUGDRSOLlff. 67 ^

à M rendre aux désirs de Jean de Cintré^ commandant de la Guienne , qui le suppliait de venir le seconder , dans une entreprise qui devait avoir les pins tieureux résultats pour le service du roi.

Edouard III avait signé la paix à Bretîgny ; mais il ne Tobservait point, parce que Jean II ne pouvait Ty contraindre. Le gouverneur anglais de la Guienne et ceux des provinces adjacentes ne cessaient de désoler les terres de France ; ils avaient surpris le chAteau d'Es* mj j place forte environnée de marais, et d'un accès très-difficile. Oe cette position redoutable ces étrangers tenaient la province dans un eflVoi perpétuel, dévastaient impunément le plat pays, et couraient se renfermer derrière les inexpugnables remparts du ^teau «sitôtquedes forces supérieures approchaient. Duguesclin partit de Pontorson, suivi de sa compapie et d'autres troupes, onze cents féodaux et quatre cents archers; il longea la frontière de la Bretagne, franchit la Loire, traversa le Poitou, rAngoumois, et opéra sa jonction avec le sire de Cintré sur les bords de la Dordogne. Son intervention releva le courage des Français. Les habitants de la Guienne nele connaissaient que par sa réputation; ils accoururent sur son passage pour le contempler.

Nous avons dit que Duguesclin mettait clans ses opérations une promptitude merveilleuse : le jour même de son arrivée il investit le château d'Essav. Jean de Cintré voulait céder le commandement suprême à son généreux auxiliaire; celui-ci le refusa, et ne fît aucune difficulté de servir sous ses ordres.

l^ place fut attaquée det9 deux côtés : les assiégeants

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échouèrent au début de cette tentative. Bertrand^ craignant de laisser fléchir Tardeur des troupes, saisit une échelle, monte rapidement sur le rempart, et y plante son pennon en poussant son cri de guerre. A ce signal si connu, les Bretons s'élancent à l'escalade pour défendre la bannière de leur général : tout plie à rapproche des soldats de Bertrand ; les Anglais se retirent dans le corps de la place, Duguesclin les poursuit chaudement. Trouvant le pont encombré, il passe sur des poutres jetées d'après ses ordres en travers des parapets; l'une de ces poutres, rongée par la vétusté, plie sous lui et se rompt : il glisse de quinze pieds au fond de la cour intérieure du château, et se casse une jambe. Se traînant dans un des angles de la muraille, Bertrand s'y adosse et attend courageusement ses ennemis , ayant à la main sa longue hache , dont il se servait avec une dextérité incroyable. Du premier coup le valeureux Breton terrasse un Anglais qui voulait se saisir de lui ; d'un revers il casse les bras du second. Deux nouveaux assaillants se présentent au moment où ceux-ci mordaient la poussière; ils essayent de tourner ce formidable adversaire, afin de le vaincre plus facilement. Bertrand leur faisait face depuis quelques instants; mais la douleur qu'il ressentait de sa blessure, jointe à la fatigue, allait terminer cette lutte inégale, lorsqu'un écuyer nommé Mongar, du paysde Morlaix, Taperçoit dans cette périlleuse situation : sans considérer, le danger, il se laisse couler le long du mur, saute dans la cour, se précipite sur les deux Anglais, perce le premier de sa dague, et oblige l'autre à s'éloigner ! :

BERTBAND DUGUESCUIT. 69

Duguesciin, épuisé, tombe entre les bras de son libérateur. Des chevaliers français qui avaient brisé les barrières accourent, l'enveloppent dans leurs manteaux et le transportent ainsi hors de la cour, en mêlant des gémissements aux cris de victoire que poussaient les soldats de Cintré, vainqueurs sur tous les points.

En voyant défiler ce funèbre cortège, les Bretons ne doutèrent pas que leur commandant ne fut mort;^ rien ne put contenir leur fureur, ils mirent le feu au château : (c Nous voulons, disaient-ils, que ces ruines fumantes deviennent un monument de notre douleur et de Famour que nous avons pour Duguesclin ; » et les murailles, les tours, les portes, tombèrent comme par enchantement sous leurs efforts réunis. Au milieu de ce tumulte, on vint annoncer à ces furieux que l'objet de tant d'affection n'avait point cessé de vivre; ils refusèrent de le croire, et continuèrent d'assouvir leur vengeance sur des décombres. On parvint enfin par des soins infinis à ranimer les esprits de Bertrand ; ses fidèles compagnons purent entendre sa voix chérie , et apprendre de sa bouche qu'il espérait encore les mener au combat.

On décida de le conduire en Bretagne. Les écuyers le chargèrent sur leurs épaules; et, traversant ainsi la Guienne, le Poitou, TAnjou, ils arrivèrent à Nan- . tes, dont les habitants supplièrent Duguesclin de s'arrêter dans leurs murs pour y attendre sa guérison. Le comte de Blois accourut le visiter. Un jour ce prince, se voyant seul avec le chevalier, désira leçon-

70 BERTRAJVD* DUGUESCLUT.

sulter sur ses affaires particulières. « La comteftse de Pentbièvre et mes amis , dit-il, ont résolu de rassem* bler extraordinairement les soldats attachés k roi cause^afin d'attaquer àTimproviste les Anglais, soit dans les places fortes , soit dans les camps retraochét* — Mais oubliez-vous, répondit Bertrand, étonné, que la guerre n'est point déclarée en Bretagne, que les Anglais se reposent sur la foi des traités? — Duguesclin, répliqua le comte, vos scrupules se dissiperont quand vous saurez ce qui se passe. Les Anglais ne cessent de dévaster les campagnes : lorsque je me plaios de ces infractions, le duc de Lancastre les désavouet il est vrai, mais Edouard commande en secret de lei continuer; j'en ai des preuves irrécusables: voici ua ordre textuel que le hasard a mis entre me^ mains; le monarque y désigne lui-même les points vers les* quels il convient de diriger les excursions.» L'indignation de Bertrand fut au comble, et le comte de Blois, voulant profiter de sa colère, le somma de tenir la promesse faite par lui en entrant au service du roi de France, c'est-à-dire de venir au secours de la Bretagne quand elle serait menacée. Le guerrier n'hésita plus : il promit de conduire à Nantes au bout de deux mois une division de troupes nouvellement rassemblées.

Duguesclin , se sentant eu état de monter à cheval, partit pour Pontorson ; il ne fut pas longtemps sans reconnaître la vérité des assertions du comte de Blois. I^s capitaines anglais, ayant appris que Bertrand se préparait à regagner son gouvernement, résolurent

BfiBTRÀWD DUGCESGLlir» 'Jï

de l'enlever à sa sortie de Nantes . Richard de Grevasques, le plus entreprenant d'entre eux, se chargea de l'exécution de ce coup d'audace.

Ije second jour de marche, Bertrand Jogeû dans uoe abbaye; son escorte et sa compagnie de cent lances prirent gîte à Nuztiy. Grevasques arriva devant cette ville le lendemain matin, massacra les gardes extérieurs, barricada les portes au dehors, et s'élança vers Fabbaye; mais un écuyer placé sur la tourelle avancée^ le vit approcher, et donna l'alarme. Du<* guesdin descendit lentement, pouvant à peine sup* porter le poids de son armure; il réunit autour de lui ses gens et les trente soldats restés auprès de sa personne. Les Anglais, arrêtés quelque temps par les valets quis'éti^ient rais en défense, envahirent la dernière cour, où Bertrand les attendait: il voulut marcher à eux Je premier, quoique affaibU par de longues souffrances; on ne lui en laissa pas le loisir; les chevaliers bretons s'élancèrent en avant pour le garantir^ et le retinrent au milieu d'eux. Geoffroy Levoyer, Raoul deHergouet, le sire de Bouille, expirèrent à ses pieds, percés de coups. Les assaillants poussaient des cris de joie , regardant la prise de Bertrand comme assurée, lorsqu'on entendit le galop d'une troupe de cavalerie : c'était la Compagnie de cent lances, qui accourait pour délivrer son commandant. Les Bretons, encouragés par l'approche de ce secours inespéré, se multipliaient pour tenir tcle à l'ennemi. Grevasques, furieux de se voir enlever sa proie, redoublait d'efforts, quand il vit choir à ses côtés son fils, frappé mortellement au visage : le

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sang de ce jeune homme rejaillit sur lui. Son émo*^ tion fut telle à la vue de ce cruel spectacle, que les armes tombèrent de ses mains: on l'entoura , et od le fit prisonnier. Le malheur de ce père infortuné toucha rame de Duguesclin, qui le renvoya sans rançon, lui accordant la permission d*enlever le corps de son fils.

Après avoir échappé à ce péril , Bertrand rassembla sa compagnie, et poursuivit sa route pour Pontorson. Déjà il apercevait les tourelles du château; le son du beffroi, qui semblait annoncer de loin son arrivée, frappait son oreille; son cœur palpitait de bonheur lorsque le chevalier commandant Tavantgarde vint l'informer que Ton distinguait parmi les haies des hommes armés qui se cachaient mystérieusement : on sut bientôt que c'était une bande de trois cents Anglais. Bertrand prit incontinent les mesures nécessaires pour fermer les différentes issues, et au bout d'une heure ces partisans se virent contraints de mettre bas les armes. Le chef seul, monté sur un cheval vigoureux, opposait la résistance la plus opiniâtre. Les Bretons l'assaillirent en foule, et l'emmenèrent prisonnier à Duguesclin , qui reconnut Robert Felton. Pendant l'absence de Bertrand, ce capitaine avait recouvré sa liberté en payant à ïiphaine la rançon exigée par les lois de la guerre ; mais il ne put se consoler de sa disgrâce : le souvenir des traitements généreux qu'on lui avait prodigués au sein de la famille de Duguesclin l'importunait; pour venger soii affront, Felton aurait voulu même anéantir la maison qu'il avait habitée. £n conséquence, le lendemain d

BERTRAND DUGlTESCLlUf. 73

son élargissement, s'étant mis à visiter les quartiers anglais, il parvint par ses instances à réunir trois cents hommes. Fier d*un tel appui, il conçut le projet d'aller surprendre le château de Pontorson , d'enlever Tiphaine de Raguenel et Julienne la religieuse, sœur (le Bertrand ; entreprise dont le succès lui paraissait infaillible, car cent archers au plus composaient la garnison. Felton concerta son perfide dessein avec une chambrière du château, qui promit de le favoriser jusqu'au bout. En effet ce jour-là même, avant que le soleil fût levé, elle l'introduisit dans l'intérieur des cours, en lui livrant deux des portes du parc; cette femme eut également la détestable précaution de laisser ouverte une des fenêtres de l'appartement principal (i).

Le capitaine appliqua un échelle à cette fenêtre , et monta, se réjouissant déjà du chagrin mortel qu'il causerait au rival dont le nom seul allumait sa colère; mais au moment où l'Anglais allait entrer dans l'appartement, Julienne Duguesclin, la religieuse, éveillée par le bruit de l'alerte, se présenta, revêtue d'une armure de son frère; elle fondit sur Felton, qui atteignait la fenêtre, l'attaqua courageusement, mit en pièces son casque, poussa l'échelle d'un bras vigoureux, et la renversa: l'Anglais tomba lourdement sur le pavé. La résistance héroïque de Julienne (a) donna le temps à la garnison et aux gens du château d'ac-

(i) Nous n'avons retrouvé aucune trace de ce château. (a) Julienne Duguescliu fut depuis abbesse de Saint-Georges à Rennes, el mourut dans un âge fortavapcé.

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courir à son secours ; on assaillit les soldats étrangers^ qui, épouvantés par ce premier échec, lâchaient pied et s'échappaient à travers le parc, se hâtant de sortir de Pontorson; leur bande fuyait encore lorsqu'ils rencontrèrent la troupe de Duguesclin, qui les ra* mena prisonniers au château. Le général breton y trouva tout le monde en rumeur: il Tattribuait à son arrivée inattendue. £n effet, Tiphaine et Julienne vinrent le recevoir au perron, en lui prodiguant les marques de leur tendresse :1e vainqueur présenta son prisonnier aux dames; à cette vue, Tiphaine ne put contenir des éclats de rire, qui se prolongèrent longtemps : « Ah ! seigneur Felton! s'écria-t-elle , vous voilà encore I Quoi ! vaincu en quelques heures par la sœur et par le frère, c'est trop pour un vaillant homme comme vous. « Duguesclin, étonné de ce discours, en demanda l'explication ; on la lui fournit :« Comment, capitaine! dit-il à Felton , surprendre des dames endormies dans leur lit ! C'est déloyal , vouseri avez reçu la seule punition que méritait votre procédé: car être battu par moi, c'est convenable, et d'ailleurs vous y êtes accoutumé; être battu par une religieuse, c'est vraiment surprenant, d

Bertrand, n'écoutant que sa bonté ordinaire , aurait oublié les torts de Felton , en raison de la singu-: larité de l'aventure, si on ne lui eût fait connaître les moyens mis en œuvre par l'Anglais pour s'introduire dans Pontorson. Indigné de sa perfidie, Bertrand l'accabla des plus sanglants reproches, et le fit reléguer au fond de la grosse tour. La femme qui avait livré à l'ennemi une des portes de la place fut enfer-

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mée dans un sac de cuir et jetée à Feau , châtiment réservé aux traîtres.

La situation critique de la Bretagne ne permettait pas à Duguesclin de goûter longtemps le repos : la guerre n'était pas ouvertement déclarée, et cependant les ravages continuaient des deux côtés; de sorte qu6 les peuples , toujours trompés dans leur fausse sécurité 9 demandaient à grands cris qu'on les tirât de cette incertitude, plus difficile à supporter qu'un malheur dont on connaît l'étendue et dont le terme est irrévocablement fixé. Les Bretons, exaspérés, forcèrent Charles de Blois à vider enfin sa querelle d'une manière définitive. I^ conseil arrêta que l'on rappellerait Duguescliii , dont le nom inspirait aux soldats une confiance aveugle : on dépécha vers lui un banneret, qui vint le sommer de tenir la promesse faite au duc de Bretagne à son retour de la Guienne.

Bertrand pensait, comme tous les gens sages, que ce fameux différend devait se décider violemment d'un seul coup; il s'empressa de quitter Pontorson, et ar-^ riva à Nantes vers les premiers jours d'avril i363 : on lui fit un accueil capable d'embarrasser sa modestie. Charles de Blois lui conféra le commandement général des troupes : en vain voulut-il s'en défendre, regardant les sires de Rohan , de Laval et de Beau-^ manoir comme plus dignes de cet honneur par leur rang et par leur mérite; mais ces trois barons furent les premiers à le presser d'accepter, pour le bien public , la charge de laquelle dépendait le salut du duché. Le prince remit à Duguesclin les insignes du commandement , un bâton d'argent parsemé d'hermines.

76 BERTRAND DUGUESCLlÉ^

Bertraod, dont l'activité passait toute croyance, se mit à parcourir les villes, les bourgs et les moindres cantons. A sa voix, les plus attiédis se ranimèrent; au bout d'un mois il compta sous ses ordres vingt* deux mille hommes, dont cinq mille de cavalerie. Dès que l'armée eut terminé ses préparatifs, Charles de Blois envoya un héraut à son compétiteur pour hii déclarer la guerre , attendu qu'on n'avait cessé de violer les conditions de la trêve. Jean de Montfort répondit qu'il le ferait repentir d'avoir provoqué une rupture aussi éclatante.

Duguesclin commença les opérations par le si^e de Carhaix, qui dura trois semaines; il marcha ensuite contre le château de Bécherel , forteresse dont la prise pouvait entraîner des conséquences très-fâcheuses pour le parti contraire. Les Anglîiis se concentrèrent autour de Bécherel, bien décidés a bloquer étroitement les lignes formées par les assiégeants. A leur approche, Bertrand manifesta l'intention d'abandonner les travaux et de tenter une bataille en rase campagne; mais il s'aperçut dès lors que le titre de commandant en chef, dont on l'avait décoré, ne le rendait pas maître de prendre les résolutions qu'il jugerait convenables. Le conseil du comte de Blois voulut que l'armée ne fît aucun mouvement. Bertrand , obligé de se conformer* à cette décicion suprême, se retrancha dans sa position d'une manière si supérieure, que les généraux anglais, indignés de voir consumer le temps en efforts impuissants, obligèrent Montfort à défier son rival en combat singulier. Duguesclin , dont la finesse égalait le courage ,

«tSTRAND UUGUESCLIV. hn

profita de Fimpatience de l'ennemi pour sortir de la situation critique où il se voyait engagé contre son gré : Çertrand fit refuser le cartel , en offrant de vider 1 affaire, dans un délai de huit jours, par une action décisive qu'on livrerait au milieu des landes d'Évran. Cette proposition , acceptée par le présomp* tueuxMontfort, sauva d'une ruine certaine l'armée de son compétiteur.

Les hostilités cessèrent durant une semaine : les deux partis employèrent ce court espace de temps à rassembler leurs moindres ressources. Chandos con^ centra les troupes anglaises sur un seul point, et vint joindre Montfort, accompagné de Robert KenoUes et du sire de Montagu , ses lieutenants. Au jour marqué, les vastes plaines d'Évran virent se déployer des masses énormes. On distinguait ^ à la tête des- Bretons du parti de Montfort, Olivier de Clisson, depuis connétable de France , Tanneguy Duchâtel y Olivier de Cadoudal et Pierre de Lan vaux; ils suivaient à regret les mêmes enseignes que les soldats d'Edouard III : cette armée renfermait dans ses rangs dix-hqit mille hommes. Celle de Charles de Blois, plus nombreuse, se composait en entier de Bretons ou de Normands; on y voyait tout ce que le duché comptait de pluSi illustre : les sires de Rohan, de Laval, d'Avaugour, de Raits, de Rieux, de Malestroit , de Pellevé, de Penhouét, de Quélen, de Côrnouailles> de Porrohet, de Tintiniac, de Beaumanoir, de la Marche, etc. Duguesclin pouvait concevoir un juste orgueil en voyant marcher sous ses ordre>s les chefs de ces puissantes maisons. La journée se passa en es-«

^6 BBBTllÀirX) DUGUESCLIir.

carmouches très-opiniâtres; elles furent à l'avantage du parti des Penthièvre. Le lendemain matin on fit de très-bonne heure les apprêts d'un engagerait g^ néral : déjà les lignes achevaient de se former; déjà le hennissement des chevaux et les acclamattooa des guerriers répondaient au son éclatant des trompettes, lorsque les évéques vinrent se placer spontanément au-devant des rangs , prêts à se heurter.. Les combat* tants^ retenus par le respect, s'arrêtèrent; les prélats entrèrent en conférence au milieu de la plaine, et dé* cidèrent de mettre un terme au différend qui depuis si longtemps agitait la nation. On applaudit de part et d'autre à leur zèle , d'ailleurs fort respectable. Duguesclin fut le seul qui n'approuva point cette démarche; toujours profond dans ses jugements^ il prévoyait qu'une simple trêve ne pouvait jamais être rigoureusement observée, et que la querelle ne serait véritablement terminée que lorsque L'un des deux compétiteurs aurait disparu de la scène par un trépas glorieux : il ne doutait pas que, si on livrait bataille, les résultats ne fussent favorables à Charles de Blois : plein de cette idée, il se montrait contraire à toute espèce d'arrangement; son opinion ne prévalut point. Les évéques obtinrent que les deux rivaux s'aboucheraient; ils leur peignirent les maux de la guerre, leur montrèrent les Bretons prêts à s'égorger pour des intérêts privés; ils finirent par les faire consentir à un partage. Les soldats, dont la première effervescence s'était calmée pendant qu'on parlementait, témoignèrent par des cris la joie que leur causait la proposition émanée des évéques : la

convention fut donc proclamée ; les soldats des deux camps se mêlèrent^ et chacun regagna ensntte ses foyers. Ainsi finit cette campagne. Duguesclin dît au comte de Blois , lorsqu'il le vit signer la convention : « Seigneur, nous avons manqué une belle occasion de vous faire seul duc de Bretagne. » On ne demeui*a pas longtemps sans reconnaître la justesse de ses prévisions.

Les parties belligérantes se donnèrent réciproquement des sûretés ( fin de 1 363 ). Montfort menaça de rompre les négociations si Bertrand n'était pas compris au nombre des otages, ne doutant pas que' son rival n'oserait rien entreprendre tant qu'il serait privé de ce vaillant capitaine. Duguesclin aurait pu alléguer les obligations qui l'attachaient an service du roi de France , et ce motif eût paru légitime à tous les yeux : ne voulant cependant pas que son pays pût lui reprocher d être une des causes volontaires de ses malheurs, il se résigna, en obtenant qu'on le relâcherait au bout d'un mois. Il espérait que, dans cet intervalle, les principales clauses du traité seraient posées irrévocablement, ou que la guerre recommencerait : Duguesclin pensait que dans ce dernier cas il lui serait permis de reprendre le commandement de l'armée. Le sort trompa ses calculs ; voici de quelle façon.

L'accord conclu dans les landes d'Évran avait besoin de la sanction de Jeanne de Penthièvre, héritière véritable de Jean III , et de qui Charles de Blois tenait ses droits sur le duché. On n'avait pu la consulter, puisque l'arrangement s'était opéré sur le terrain,

8o BERTRAND DUGUESCLIK.

et qu'une grave maladie retenait alors cette princesse au château de Nantes. Elle manifesta une indignation extrême en apprenant que l'on venait de disposer de son héritage sans son aveu, et déclara que nulle considération ne la ferait consentir au partage. D'un autre côté, le roi d'Angleterre, r^rettant de voir aplanir ces différends , attisait le feu de la dis^ corde ; il ne se donna point de repos que les né^ gociations ne fussent rompues. Ainsi les habitants de ces malheureuses contrées furent encore trompés dans leurs espérances. Les hostilités ne se déclarèrent pas d'abord ouvertement; mais chacun se tint sur la défensive. De légères escarmouches, des rencontres journalières entre des corps isolés, recommencèrent à porter la désolation au sein des campagnes. On rendit les otages de part et d'autre : cependant, au mépris des lois de l'honneur, Montfort retint Duguesclin, et le plaça sous la garde de Felton, le même qui avait été fait prisonnier plusieurs fois par cet intrépide guerrier. Ce capitaine venait de payer sa seconde rançon, et se voyait, par le plus abominable abus de la force, le geôlier de celui dont naguère encore il était le captif.

Depuis un an Bertrand languissait dans la détention la plus arbitraire; on lui avait accordé comme une grâce de sortir, une heure par jour, du château de Bécherel, environné d'une forte escorte. La surveillance que l'on observait à son égard diminua in* sensiblement : il n'eut bientôt plus pour gardien qu'un bachelier âgé de quinze ans, fils du capitaine Felton» Dès ce moment l'audacieux Breton conçut le projet

BSRTAAlfD DUGUESGUir;, 8l

de briser ses fers. Comme on le menait promener chaque jour dans le même lieu, il envoya un dimanche son écuyer, qui ne Tavait pas quitté durant sa captivité, l'attendre à l'entrée de la foret avec deux chevaux très-vigoureux. Tout s'exécuta selon ses désirs : lorsque Duguesclin fut arrivé, ainsi que le jeune Felton, à l'endroit indiqué, il sauta sur un des chevaux, et dit au bachelier : « Mon enfant, votre père sai t très-bien que je suis retenu prisonnier injustement; je ne lui ai point engagé ma parole d'honneur, ainsi il comprendra que je me sois soustrait violemment à un esclavage aussi peu mérité. » En disant ces mots il s'éloigna. Le bachelier, le voyant partir, fit retentir la foret de ses plaintes : « Vaillant chevalier, criait-il , vous allez être la cause de ma mort; mon père me tuera. » I.ies pleurs de cet enfant touchèrent Duguesclin ; ilrevint sur ses pas, et lui dit : « Si votre père veut vous maltraiter, venez vous réfugier chez moi à Pontorson; je me charge de votre sort. » Piquant ensuite son cheval, il disparut dans l'épaisseur du bois.

Montfort, irrité de l'évasion de Bertrand, accusa Felton de s'être laissé gagner par de l'argent : on savait que le capitaine anglais en était fort avide. Mais Duguesclin , trop généreux pour laisser planer un tel soupçon sur ce chevalier, publia une déclaration de ce qui s'était passé , certifiant sur son honneur que Felton disait l'exacte vérité. Celui-ci, nullement satisfait, adressa un cartel à son ancien prisonnier, qui l'accepta ; mais le dauphin fit porter le différend au parlement : l'affaire fut plaidée solennellement. La courarrêtaqueDuguesclinn'avait point forfait à Thon*

T. If. 6

8a BSBTRAJfD OUGCJEBCiLIir.

neur, puisque deux cents chevaliers à bannière at* testaient que, d'après les arrangements convenus, il ne devait demeurer en otage que trente-cinq jours. Bertrand, ayant brisé ses fers ( commencement de i364)» aller se jeter dans Guingamp, la place la plus voisine, et se préparait à la quitter pour gagner sa résidence dePontorson, lorsqu'il vit sa maison en* tourée par une foule de gens qui criaient : c Vaillant Duguesclin , ne nous abondonnez pas! * Fort étonné de ces paroles , il demanda ce qu'on voulait de lui : les magistrats lui apprirent que les Anglais tenaient deux châteaux voisins , Trogof et Pithiviers , et qu'ils commettaient de tels ravages, que les habitants avalent résolu d'abandonner leurs demeures et de s'expatrier si Bertrand ne consentait à délivrer ces contrées dé ces cruels ennemis. Duguesclin nefit aucune difficulté de se rendre au vœu public. On mit à sa disposition tout ce qu'il jugea convenable, et dans l'espaCë di quelques jours, par la seule force de son génie ^ le guerrier sut se ménager des ressources dont on nt soupçonnait pas l'existence : il inspira une telle £ônfiance, que les bourgeois de Guingamp formèrent iltt corps d'arbalétriers, et consentirent à partager les dangers de l'expédition. Bertrand prit la moitié dcî k garnison de Pontorson, obtint quelques troupeà de là comtesse de Penthièvre, visita les châteaux , les ma-* noirs, les abbayes, et y recueillit des hommes y des PûS mes et des vivres ; enfin, au bout de quelques semaintt il compta sous ses ordres six mille combattabts. Duguesclin marcha en premier lieu contré Pithiviërt| château entouré de marécages : le gouverneur se noflH

IBRTliàKU DUOUfiSGLUr. 83

mait Jacques Davy . Jeanne de Rostremen p veuve d'A* lain^sire deRohan, éprise de ce capitaine, qui passait pour le plus bel honidie de TAngleterre , venait de Tépouser : elle habitait avec lui Pithiviers.

La position de la place rendait lentreprise fort diffldle^ khai» Duguesclin aidé des villageois accourais des campagnes voisines, parvint à élever une espèce de chaussée, fit approcher les machines de guerre^ battit les murailles, et pratiqua une large brèche : ses gens s'y précipitèrent en fureur; les paysans eux-mêmes montèrent à Tassant. Tandis que les uns s'élanfatent vers les remparts, d'autres s'attachaient à enfamcer une porte de secours; ils y mirent le feu en k couvrant de matières combustibles. Davy ^jugeant àTàcharnement des Bretons que sa ruine était inévitable ^ n'aspirait qu'à faire payer cher sa défaite; déjà une foule d'assaillants l'entouraient : les assiégeants, irrités d'une défense trop prolongée, venaient de livrer le ch&teau aux flammes, ils cherchaient le gouverneur, pourl'immoIer.Duguesclin, qui reprenait son caractère bienveillant dès que la résistance cessait, fit renverser les échelles afin que personne ne montât plus, et s'avançant au milieu de la scène d'horreur que présentait l'intérieur delà forteresse, il prit Davy sous Sa protection , en écartant ceux qui le serraient de trop près, et arracha à la brutalité des soldats Jeanne de Rostremen , après laquelle les Bretons s'acharnaient, voulant la punir d'avoir répudié le beau nom de Rohan. Le château de Trogof n'imita point Pithiviers dans sa résistance ; il capitula à la première sommation.

84 BCRTRAKO OUGUCSCLIir.

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