‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 16 sur 25 · ENGUERAJVD DE CODCI · texte numérisé non relu

ENGUERAJVD DE CODCI

produisit des sommes considérables; elles furent employées à bâtir à Pruse une mosquée et un hôpital militaire.

La nouvelle de la défaite de Sigismond et du comte de Nevers fut apportée en France par deux cents soldats, échappés par miracle à cette catastrophe; ils traversèrent le royaume eu semant sur leur passage le bruit du malheur arrivé au comte de Nevers et aux autres chefs de la croisade. Ces hommes parvinrent ainsi jusqu'à Paris : on les traita de fourbes, de lâches, qui cherchaient à pallier leur désertion au moyen de rapports mensongers; le peuple, toujours extrême, les maltraita et en tua même quelques-uns. Le roi les fit renfermer au Châtelet, en les menaçant de les envoyer à la mort si, au bout de quelques jours, des avis officiels ne confirmaieât point la nouvelle d'un aussi grand désastre, llélas! on ne fut pas longtemps sans apprendre que ces soldats avaient dit la vérité. Le chevalier Hellys avait été chargé par Bajazet d'aller demander à la cour de France la rançon du comte de Nevers et des autres barons; ce messager, arrivé de nuit à l'hôtel Saint- Paul, demanda à parler au duc de Bourgogne et aux membres du conseil, qui accoururent tous : heureusement pour lui qu'il était porteur de l'anneati d'or du comte de Nevers; sans cette précaution, personne n'eût ajouté foi à ses discours. De Tincrédulité on passa au désespoir; le duc de Bourgogne ne pouvait modérer sa douleur : il ne songea plus qu'à se procurer la rançon demandée en échange de son fils. Le sire de Cbâteaumorand

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fiit chargé de porter à Bajazet les deux cent mille florins exigés pour le comte de Nevers et les autres banîierets. La dame de Couci lui remit dix mille florins, auxquels son mari avait été taxé. Châteaumorand emporta , de plus, des présents destinés àU sultan. Parmi ces objets, on remarquait des produits nationaux, des toiles blanches de Reims , très-recherchées en Orient; des draps de Nevers; des gants de Paris , dont les coutures étaient recouvertes de petites perles fines ; des tapisseries d'Arras, représentant les victoires d'Alexandre. Voulait-on flatter Tamourpropre d'un vainqueur inhumain par un rapprochement historique? Nous serions tenté de le croire, en voyant le soin que Ton prit de satisfaire jusqu'à ses goûts. Chacun savait que le fils d'Amurath aimait passionnément la chasse (î); le grand fauconnier de France lui dépêcha des gerfauts du Nord , oiseaux de proie fort rares et fort estimés en Asie. Bajazet envoya en échange au roi de France, sans doute par ironie, un gros tambour, instrument militaire inventé chez les Tartares, un arc dont la corde était

(t) Il nourrissait jusqu'à sept mille oiseaux de proie et autant de chiens. Un jour il désira donner au comte de Nevers, son prisonnier, le spectacle de la chasse : elle eut lieu auprès de Burse ; quinze mille hommes y furent employés; cependant elle ne répondit pas à Tatlenle du maître: dans sa colère, celui-ci voulut faira mourir deux mille fauconniers, parce que les gerfauts avaient été lâchés mal à propos. Le comte de Nevers n'obtint leur grAce qu*a>*ec beaucoup de peîn^ : • Pat des hommes tant que je veux , dit le sultan , mais je n*ai pas aussi facilement un bon chien ou un bon gerfaut. *• (Schef-Eddin.) — Lacroix, t. !•', p. 143.

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faite de boyau d'homme, et de vieilles armes rouîUées par le sang (i).

Le sire de Cbâteaumorand partit de Paris le 1 5 décembre 1396, accompagné du chevalier Hellys, prisonnier sur parole, et qui, n'ayant pu réunir la somme nécessaire pour acquitter sa rançon, allait reprendre ses fers. Bajazet lui avait prescrit de passer par Milan, et de complimenter de sa part GaléasYisconti. Ces deux chevaliers traversèrent l'Allemagne, l'Autriche , une partie de la Hongrie ; mais , arrivés à Bude, ils furent arrêtés par ordre de Sigismond. Ce prince venait de rentrer dans ses États, grâce au secours de la flotte vénitienne, qui lui avait servi de refuge contre la fureur des Turcs. Une galère de l'amiral Mocénigo le débarqua sur les côtes de Raguse. Cbâteaumorand, surpris de se voir arrêté, alla visiter le roi de Hongrie, et lui expliqua l'objet de sa mission.

Sigismond, indigné que les ministres du roi de France fissent de pareilles prévenances à Bajazet, ne voulut point permettre que Chàteaumorand allât déposer les présents aux pieds du sultan.

Cbâteaumorand dépêcha vers Charles VI son premier écuyer, pour l'instruire de l'obstacle apporté par le prince hongrois. Au reçu du message, le jeune monarque assembla son conseil, auquel assistèrent les ducs de Berri et de Bourgogne et les autres dignitaires du royaume : on délibéra sur les moyens qu'il fallait prendre pour obliger Sigismond à laisser passer

(i) Tous les historiens du moyen âge.

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Chateaiiinoraiid ainsi qiieles présents. Le (UicdeBerri, interpellé parle roi son neveu, répondit : « Je pense comme Sigismond : nous nous sommes trop humiliés devant le sultan; on ne devrait rien donner ni rien accepter d'un roi mécréant. — Bel oncle, lui répondit Charles VI, si TAlmourach-Bahi ou un autre roi païen vous envoyait un rubis noble et riche, le recevriez-vous? — Monseigneur, j'en aurais advis (je verrais), » répliqua le duc avec quelque embarras. Tout le monde savait que ce prince avait reçu du Soudan d'Egypte, l'année précédente, un rubis estimé vingt mille livres (i).

Gh<irles VI consultait encore son conseil au sujet de la mission de Châteaumorand , et déjà ce chevalier se trouvait fort loin de Bude. Le grand-maître de Rhodes, arrivé sur ces entrefaites dans la capitale de la Hongrie, avait obtenu de Sigismond que les présents pussent aller à leur destination. L'envoyé français se vit obligé de franchir le détroit de Gallipolli pour courir après Bajazet : le vainqueur de Nicopolis avait dédaigné de se jeter sur la chrétienté à la suite de son triomphe; il n'aurait rencontré que de faibles obstacles, aucun prince de l'Occident ne pouvait se flatter d'être à même de soutenir le rôle de Charles- Martel. Bajazet se hâta de quitter l'Europe pour s'élancer au travers de l'Asie, théâtre bien plus digne de son ambition. Il atteignait les frontières de la Perse, lorsque les princes de la Germanie, épouvantés de la défaite de Sigismond, le croyaient prêt h

(i) Manuscrit de M. Barrois» p. 5i , cbap. dernier.

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fondre sur ]eui*s États. Châteaumorand le rejoignit auprès de Bagdad^ et lui remit en lettres de commerce, tirées sur des marchands de Itle de Chio, le montant de la rançon des comtes de Nevers, de la Marche, du sire de la Trémouille, de Henri de Bar et de Philippe d'Artois. Quant au sire de Ck)uci, il n'existait plus. Enguerand, blessé grièvement, n'avait pu supporter la honte de la captivité. Les revers, auxquels sa glorieuse carrière militaire n'était point accoutumée, le regret d'avoir vu perdre la bataille de Nicopolis livrée contre ses avis, le spectacle de ses malheureux compagnons d'armes massacrés sous ses yeux ; ces diverses causes réunies avaient flétri son âme et abattu son courage : il mourut autantde désespoir que des suites de ses blessures, le i8 février iSgy, à Burse en Bithynie , où Bajazet Tavait laissé sous la garde de quatre officiers turcs: son cœur fut porté àSoissons, et déposé dans l'église des Célestins, fondée par lui. Sa veuve épousa Etienne, duc de Bavière lugolstat, père de la fameuse Isabeau, femme de Charles VI (i). Lorsque Bajazet congédia le comte de Nevers, il lui adressa, parla bouche du sire de Hellys, ces paroles remarquables : « Je pourrais, en te donnant la liberté, exiger de toi le serment de ne jamais porter les armes contre moi, mais je te crains trop peu pour te le demander; retourne dans ta patrie, rassembles-y d'au-

(i) Les derniers descendants mâles d*Enguerand de Couci ont été monseigneur Tarchevêque de Reims, mort en i8a4y ^t son frère le comte de Couci, mort en 1818. Ce dernier a laissé une fille mariée à M. le marquis de Glermont-Mont-Saint-Jean, dont le second fils a pris, avec l'autorisation du roi, le nom de Couci.

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très soldats, viens m'attaquer de nouveau : je t'attends, et je te vaincrai une seconde fois. » Un pareil langage résultait du profond mépris que Bajazet avait conçu pour les chrétiens : en effet, durant toute la bataille de Nicopolis, et nonobstant les dangers imminents qui l'environnaient de toutes parts, il ne voulut jamais tirer son cimeterre hors du fourreau , regardant ces ennemis comme indignes de ses coups. (Schef- Eddin.)

Ceux des chevaliers chrétiens qui ne purent acquitter sur-le-champ leur rançon vécurent en Asie, dans la .plus dure captivité; les uns périrent de misère, quelques autres finirent par regagner à grand'-peine leur pays après une longue absence, et rentrèrent au sein de leurs familles, qui les croyaient morts depuis longtemps : de ce nombre fut le sire de Baqueville, banneret normand. En arrivant à la porte de son castel, au bout de neuf ans d'infortunes, il y trouva des préparatifs de fête; car la châtelaine, se croyant veuve, allait se marier le jour même au sire de Driocourt. Pendant quelque temps on méconnut le sire de Baqueville, à cause de sa longue barbe, de son habit d'esclave , et plus encore vu les ravages que les années et les souffrances avaient causés sur sa personne. (Hist. des Mayeurs d'Abbeville, pag. 391.)

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