‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 15 sur 25 · XXIII · texte numérisé non relu

XXIII

Le fils d'Amurath considéra tous ses prisonniers, et s'informa de leur condition : ses officiers choisirent pour truchement un banneret picard nommé Hellys, qu'ils reconnurent pour avoir servi avec eux chez le Soudan d'Egypte; grâce à leurs soins, ce guerrier, prêt à être immolé par les janissaires, avait évité le trépas. Hellys commença par montrer le comte de Nevers, prince du sang, proche parent du roi Charles VI et chef de l'expédition française; et puis le sire de Couci, Gui de la Trémouille, Philippe d'Artois, etc., etc.

Bajazet, satisfait de ces renseignements, renvoya les prisonniers dans le camp sans s'expliquer sur le sort réservé aux compagnons d'armes du comte de Nevers. Le lendemain matin il voulut connaître les détails et le résultat de la journée précédente : on lui apprit que Sigismoiid , ayant eu à lutter contre

(i) La chronique de Tramecourt assure que le sire de Conci* pMsant près d'un buisson , se trouva tout à coup couvert d'an mie manteau : « Ce furent les anges qui le lui donnèrent, dit la légendr, car le sire de Couci était fort pieux. »

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mille difficultés, était enfin parvenu à gagner le Danube accompagné du grand-maître de Rhodes , de Hermann de Cilley , de rarchevêque de Gran , de Stéphan Kanisa et de Nicolas Gara : un batelet trouvé sur le bord du fleuve l'avait conduit au Pont-Euxîn. Les Hongrois qui venaient de se retirer précipitamment du combat, frappés de terreur, atteignirent également la grève du Danube; les Turcs, qui les poursuivaient, les y joignirent, et les exterminèrent pour la plupart. Des pelotons disséminés furent assez heureux pour trouver un refuge dans les montagnes voisines. Le sultan , ayant écouté très-attentivement le rapport de ses officiers, sortit de sa tente pour aller visiter le champ de bataille : la plaine, couverte de cadavres, offrait un spectacle hideux, et coiiime le terrain allait en pente, le sang, en coulant vers la partie basse^ avait rempli des creux dans lesquels on voyait encore à demi plongés des malheureux blessés. On ne sera pas étonné de cette prodigieuse quantité de sang, en considérant que les soldats des deux partis ne se servirent dans cette journée que d'armes tranchantes.

A chaque pas Bajazet poussait des cris de fureur, car la scène qui s'offrait à ses regards lui montrait évidemment qu'il avait acheté bien cher sa victoire : pour un chrétien gisant sur la poussière, on comptait au moins cinq Asiatiques. On en fit, d'après ses ordres, le relevé général; plusieurs derviches se chargèrent de ce soin : d'après leur rapport, cette plaine contenait trente mille musulmans privés de la vie ou blessés à mort. Ces fanatiques docteurs de la loi maho-

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Hiétane voulurent-ils exagérer le mal , afin d'exciter encore plus le ressentiment de leur maître? Nous l'ignorons: quoi qu'il en soit, le chef des Turcs , en apprenant un pareil résultat, ne mit plus de I:i|ornes à sa colère. Ce champ de bataille lui rappelait d'afifreux souvenirs, la mort tragique de son père (i).Une autre circonstaqce vint mettre le comble à sa rage : oq e^t soin de l'instruire dç quelle manière les captifs turcs provenant de la garnison de Croja avaient été m^^ sacrés peu de jours auparavant par 1^ Hongrois et les Français réunis (2). Dès ce momeDt le terrible Bajazet ne se connut plus : le moindre infidèle partageait ses transports furieux; il prononça aussitôt l'arrêt de mort des prisonniers sans aucune e^^ception, en ordonnant les apprêts du supplice. Le coqite de Nevers et les autres barons furent amepé^ea sa présence : on leur annonça que la dernière hewe était v^que; le jeune prince ne put s'empéchec ^ répandre des larmes en entendant prononcer sa sentence. Juvénal des Ursins assure qu'un astroipgue conseilla au sultan de laisser vivre le courte de Nevers^

I (i) Amurath I" remporta , le i5 avril iSSg, une victoire signalée non loin de Cassovie, sur les Hongrois, les Moldaves , les Valaques et les Serviens, réunis sous le commandement 4e Lazare , prjacig|l chef moldave, longtemps la terreur des Turcs : après l'action, qui avait été des plus meurtrières , le sultan alla visiter le champ de bataille; et au moment où il considérait avec joie tous ces ennemis tombés sous ses coups, un chef triballien nooimé Milhos se leva subitement de dessous un monceau de morts, fondit sur Amu|rath| et \vi plongea sa dague dans le cœur : le vainqueur de Cassovie expira deux heures après. Depuis la fin tragique d'Amurath, personneVabordait plus les sultans sans être tenu sous les bras par deux officiera. (a) Engel. — Chronique de M. Barrois, p. 33.

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s*il voulait tirer une ample vengeance des chrétiens de France; car, selon lui, ce captif illustre devait causer à soq pays des maux incalculables : le chroniqueur dit-il l'exacte vérité? Enfin, par une considération dont le véritable motif n'est point expliqué, fiajazet consentit à épargner Jean de Bourgogne, et lui accorda même la faculté de désigner, pour êÇre mis ^ rançon, vingt-cinq bannerets (i), parmi lesquels on distinguait le sire de Couci, Philippe d'Artois, le comte de la Marche, Gui de la Trémot|ille , Henri de Bar, gendre d'£nguerand, Joceran de Damas, les sires de Briqueville, de Grutuse, de Chatellux, etc., etc. Mais, par un raffinement de cruauté inouïe, Bajazet voulut leur faire payer le présent de la vie en les mettant en face de la mort, en leur faisant éprouver toutes les horreurs de l'agonie.

Bajazet s'assit devant sa tente, sur un tertre; il ordonna au comte de Nevers et aux autres principaux barons de rester auprès de lui, et fit venir ensuite les prisonniers : ils étaient au nombre de onze mille. Les Français marchaient les premiers : après eux venaient les Bavarois, les Allemands, les Hongrois, etc. Ces malheureux arrivèrent sur une file, et passèrent successivement devant le sultan; au fur et à mesure que les captifs dépassaient la tente de quelques toises, ils trouvaient le trépas. Le cimeterre de plusieurs pelotons de Turcs abattait leurs têtes, dont la chute faisait résonner la terre; ces

(i) Tous les historiens allemands. Froissard dît huit : c'est une erreur manifeste.

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croisés allaient au supplice en martyrs: <c Jésus, mon Sauveur, ayez pitié de moi, » disaient-ils en recevant le coup fatal : plusieurs chantaient des cantiques. Jean de Bourgogne et les barons reconnaissaient dans chacune de ces victimes un parent, un ami; au milieu de cette scène d'horreur, on n'entendait que leurs gémissements; ils se couvraient le visage de leurs mains, et détournaient la vue, de peur de rencontrer les regards de ces infortunés. Plusieurs fois le comte de Nevers embrassa les genoux de Bajazet, dans l'espoir de le fléchir : le féroce mahométan le repoussait y et, de la voix, encourage<iit les bourreaux dans leur détestable office. Le prince boui^ignon, abîmé sous le poids de la douleur, lève les yeux et aperçoit devant lui, mêlé aux victimes qui allaient à la mort, le maréchal Boucicaut, son compagnon d'enfance : à cette vue le comte de Nevers tombe aux pieds du sultan, et, ne pouvant se faire comprendre par la parole, il lui montre Boucicaut, s'élance vers ce guerrier, l'arrache de la file des malheureux prisonniers, le présente à Bajazet, « et lui fait signe, en comptant d'une main dans rautre, que cestui pouvait payer grandes finances (i). » La vivacité de ses mouvements, la sensibilité dont le prince bourguignon paraissait animé, et mieux encore l'appât du gain touchèrent le terrible vainqueur : le maréchal ne périt point.

Les Bavarois défilèrent immédiatement après les Français : on en avait déjà immolé plusieurs centaî-

(i) Maiiiisrrit de M. Barrois, p. 33.

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lies, lorsque vint le tour de l'écuycr Schiltberger, âgé de seize ans au plus. A son aspect, Thimurtas, le fils de Bajazety se sentit ému; il fit remarquer à son père la jeunesse de l'esclave, en lui rappelant que la loi de Mahomet défendait de supplicier un coupable s'il n'avait au moins vingt ans : Schiltberger fut épargné. Les farouches Osmanlis n'agirent pas de même envers Jean de Grief, noble bavarois, dont les blessures attestaient la valeur; en passant devant Bajazet, il cria d'une voix forte à ses compagnons d'infortune : « A.mis, versons sans regret notre sang, puisque c'est pour la cause de N. S. Jésus-Christ. » Si l'on en croit ce même Schiltberger, qui a laissé une relation du désastre de Nicopolis (i), le carnage dura depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures après midi. Le sultan, qui d'un geste l'avait ordonné, d'un geste le fit cesser. Huit à dix mille prisonniers de tous pays furent immolés aux mânes des musulmans. A. l'issuç de cette boucherie , Bajazet fit faire des obsèques magnifiques aux Turcs tués dans le combat; il refusa la sépulture aux vaincus : leurs corps restèrent sur le champ de bataille, et servirent de pâture aux bêtes fauves qui remplissaient les forêts de la Bulgarie. Le sultan préleva sur le butin sa part, et le cinquième sur celles des autres, ce qui

(i) Schiltberger demeura captif vingt-quatre ans; à son retour dans sa patrie, il composa pour le duc de Bavière la relation de la bataille de Nicopolis. Cette chronique allemande fut imprimée une des premières ; il en a paru une nouvelle édition vers la fin du siècle dernier. Engel lui a emprunté, dans son Histoire , les détails que nous avons cités.

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