‹ Vies des grand capitaines français du moyen âgeChapitre 20 sur 25 · SUR LE VÉRITABLK LIEU DE LA. BA.TAILLE DE POITÏEBS · texte numérisé non relu

SUR LE VÉRITABLK LIEU DE LA. BA.TAILLE DE POITÏEBS

Trois grandes batailles se sont livrées dans le voisinage de Poitiers : celle de Vouillé , entre Clovis et Alaric; celle de Tours, entre Abdérame et Charles Martel , et celle de Maupertuis, du roi Jean. Il en est arrivé que les traditions populaires confondent ces trois événements. Les gens instruits du Poitou ont été fort embarrassés pour assigner le véritable lieu où se livra la bataille de i356. Cette question est devenue le sujet d'une controverse à laquelle dom Mazet, Luzabeau, Dubelloy et Thibaudeau ont pris beaucoup de part; mais, d'après une routine qui n*est justifiée par aucun fait, les habitants à qui l'on demande de voirie champ de bataille, vous conduisent dans un lieu nommé la Chabeaussière ou Cartage , qui appartenait à l'abbaye de la Trinité , à deux lieues et demie sud-est de Poitiers, et à une demilieue de Beauvoir. A la seule inspection des localités, on reste convaincu que ces gens sont dans Terreur ; car aucune circonstance du récit de Froissart ne peut s'appliquer à la Chabeaussière. Nous ne sommes pas les premiers à contredire cette opinion; déjà en 1743 un avocat de Poitiers , nommé Bourgeois , inséra une dissertation dans les Mémoires de l'Académie de Trévoux (mois de septembre), pour prouver

qu'il était impossible que la bataille se fut livrée dans ce lieu, et que le prince de Galles n'avait pu s'établir à la Chabeaussière , qui n'aurait pu contenir la sixième partie de l'armée anglaise , ce qui est trèsjuste ; il prouva également que le terrain était de nature à n'avoir jamais été planté de vignes. Jusquelà l'auteur avait raison; mais il voulut à son tour indiquer le lieu véritable de la bataille : selon lui , l'action avait dû se livrer dans l'espace compris entre Beaumont et le Fou, c'est-à-dire, à quatre lieues audessus de Poitiers. Beaumont est un bourg situé à moitié chemin de Ghâtellerault et de Poitiers ; le Fou est un autre bourg à une lieue est de Beaumont , sur la même ligne et en dedans de l'angle aigu formé par le Glain et par la Vienne : ainsi , en se rangeant à cette opinion, il faudrait adopter que le Glain traversait le champ de bataille; et l'on sait qu'une rivière joue un trop grand rôle dans un combat , pour que cette circonstance soit passée sous silence par les historiens les moins initiés à la science militaire : aucune chronique ne fait mention d'une rivière. Bourgeois s'appuie sur un seul fait : c'est qu'il trouve dans le voisinage de cette plaine un hameau nommé Maw' pet tus , dont il fait Maupertuis ; et puis , se livrant à un examen critique touchant l'édition que Sauvage donna de Froissart, il accuse ce commentateur d'erreurs graves , et soutient même qu'il a altéré le texte en ce qu'il écrit Maupertuis près Beauvoir, tandis que l'original doit porter Beaumont i enfin, il avoue franchement qu'une chose l'embarrasse , c'est le passage dans lequel Froissart dit, Les Jnglois

chevauchèrent jusqu'à deux lieues de Poitiers ^ et qu'après la bataille ils poursuivirent les Français jusque sous les remparts de cette ville. Or, Beaumont est à quatre lieues de Poitiers, et le Fou en est éloigné de cinq; d'ailleurs , il est rare que les vainqueurs , après une bataille qui a duré la moitié de la journée , poursuivent les vaincus l'espace de quatre lieues : nous dirons de plus que Sauvage n'a point altéré le texte, car dans les copies manuscrites originales conservées à la bibliothèque du Roi et à celle de l'Arsenal, il y a bien écrit Beauvoir, et non Beaumont. Dans le chapitre précédent, Froissart dit : a Quand le roi entendit que ses ennemis étaient derrière et non devant , etc. ; » or, s'ils avaient été à Beaumont , ils eussent été en tête du roi ; et ils se trouvaient pour lors sur son flanc droit, et durent naturellement être bientôt après derrière lui , puisque les deux armées marchaient en même temps , l'une dans la direction du sud , et l'autre dans la direction de l'ouest.

Le véritable Maupertuis , bien distinct de Mauper^ tus^ avec lequel Bourgeois le confond, esta une lieue et demie sud-est de Poitiers, et se nomme maintenant la Cardinerie ; nous croyons qu'il tire son nom du séjour qu'y fit le cardinal de Périgord pendant les pourparlers. Le savant dom Ponteneau , religieux bénédictin , qui avait été pendant trente ans chargé de faire des recherches sur l'histoire de Poitou, écrivait ceci en 1770 : « Le lieu de la bataille livrée le 19 septembre i356 porte maintenant le nom de la Cardinerie ; c'est une campagne dans la paroisse de Beau-

voir. L'armée française appuyait sur Mignaloux; plusieurs titres latins postérieurs à i356, et conservés dans les archives du grand prieuré d'Aquitaine , font mention de cette Cardinerie, et ajoutent toujours alias Maupertuts (autrement Maupertuis). » Ceci est d'un grand poids. Mignaloux, vers lequel appuyait l'aile gauche de l'armée française, se trouvait à un quart de lieue de Maupertuis et sur la même ligne , ce qui confirme ce que nous avons dit. Maupertuis ayant été à peu près le point central de la ligne des Français , le roi Jean devait naturellement faire face à la position des Bordes , occupée par les Anglais ; ceux-ci ne pouvaient être placés ailleurs , car s'ils avaient pris une direction oblique sur la gauche, ils se seraient jetés dans le Miausson ; s'ils avaient obliqué à droite , ils se seraient trouvés dans des marécages impraticables; et si , contre toute probabilité , ils se fussent placés au-dessus de Jean 11^ de manière à ce que ce prince eut été obligé de faire face en tête, ils se seraient trouvés acculés aux faubourgs de Poitiers , et auraient eu derrière eux une population de vingt mille habitants ; et, dans ce cas, la description que Froissart fait des lieux ne s'accorderait en rien avec le terrain.

On trouve à deux cents pas de la Cardinerie une pointe de roche qui suVgit du sol , et sur laquelle on voit des traces de caractères indéchiffrables; on l'appelle dans le pays la Pierre du roi : ne se pourrait-il pas que ce fût en cette place que Jean II ait été fait prisonnier ? On sait qu'il exécuta un mouvement rétrograde pour gagner le chemin de Poitiers. On remarque dans le voisinage plusieurs pièces de terre

appelées le champ des Belles-Jaquettes ^ le champ des Beaux-Plumets y le champ de la Bataille : dans celui-ci les paysans trouvent souvent des débris d'armes. En tirant vers Test, entre la Cardinerie etMignaloux , on découvre une grange nommée le Dejfend; les plus anciens titres français la désignent ainsi: selon la tradition populaire y des chevaliers français se défendirent longtemps dans ce lieu , et y périrent tons. Une particularité remarquable a donné quelque poids à cette opinion : à la fin du siècle dernier, une paysanne y trouva une belle escarboucle enchâssée dans un morceau d'or, sans être taillée , telle que les bannerets les portaient encore dans le quatorzième siècle. Quanf à la position des Bordes , elle est tellement bien dessinée, que le temps ne pouvait que très-difficilement en changer la physionomie : c'est un assemblage de petits coteaux propres à la culture de la vigne ; mais actuellement ils sont couverts de blés, parce que maintenant les habitants du Poitou préfèrent ce genre de culture à tout autre. Ces ravins , ces boyaux qui se coupent dans plusieurs sens, sont encore bordés de haies, de ronces, dont la grosseur démesurée atteste l'antiquité.

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